Un témoignage remarquable sur l’hiver 1597 :
Cournonterral « L’olivier rompu »

* Attaché de conservation du Patrimoine, Archives départementales de l’Hérault

Le compoix de 1572 1 pour la communauté de Cournonterral, déposé aux Archives départementales de l’Hérault à l’automne 2008 par la commune de Cournonterral, présente un témoignage remarquable sur la rigueur des hivers héraultais d’antan.

Le compoix présente en effet la particularité de contenir sur sa dernière page un dessin à la plume exécuté par « S. linières, coéquateur » 2 accompagnant un court texte relatant la rigueur de l’hiver 1597 à Cournonterral.

Le dessin, intitulé « L’olivier rompu », représente de manière stylisée, un olivier brisé par le gel où deux corneilles (désignées sous le terme occitan de « la caucale ») dévorent des grives (désignées sous les termes occitans de « le tour » et « le tourdas »). Au pied de l’arbre brisé, gît un homme, au bord de ce qui paraît être un chemin. L’individu, barbu et chevelu, d’une grande maigreur, vêtu de haillons, les jambes en partie dénudées, semble mort et prêt à être attaqué par un chien de troupeau 3. Ce dernier est accompagné d’un autre animal de plus petite taille (peut-être un jeune chien), à l’arrêt.

Sous cette représentation graphique des effets du froid extrême, figure un court texte de 14 lignes explicitant l’illustration et relatant les difficultés engendrées par le froid, puis le dégel et les inondations, qui ont touché l’Hérault de mars à mai 1597 4.

La transcription de ce texte, présentée ci-dessous, suit les usages d’édition des Archives départementales de l’Hérault proposés lors des cours hebdomadaires de paléographie.

L'olivier rompu
L'olivier rompu

L'olivier rompu
S. Tinières, coéquateur

1       Le huictiesme jour du mois de mars mil cinq cens nonante sept, ung sabmedy matin,
   tumba de neige qui dura vingt quatre heures <acumulés> et en tumba quatre pans par tout pais,
   sauf le droict de plus, et toutte la terre ne s’en voiact rien et dura avant que commença
   à se fondre jusques au dimanche XVIe que sont IX jours durant les quelz fist grand glace

5       et tumba d’olliviers plus que jamais ne feist, laquelle neige fondue et la pluie qui dura
   deux jours feist enfler les rivières à grand force. Il y eust grand foison de bestes
   menu mort de faing et de froid, les oyseaulx des vollailhes mangeoient les uns les
   aultres à cause que ne pouvoient rien manger sur la terre; plusieurs personnes sont
   mortz tant aux chemyns que aux maisons de tant de faim que de froid, à cause

10     de la charté du bled et [raraté] rarité d’icellui ; ne s’en trouvant poinct, le bled se
   vandoict huict livres. Ladite neige c’est veue au Puech de Sire à
[…] honeguer 5 en quelques coignes
   jusques au second jour d’avril et plus tout le mois de may feist de grandz
   pluies et les herbes guainhèrent les bledz et portèrent beaucoup de dommaige au pais
   comme l’année précédente.

Ce témoignage historique remarquable offre l’intérêt d’allier texte et représentation graphique pour décrire un phénomène météorologique qui, en 1597, apparaît déjà exceptionnel à ses contemporains.

Notes

1.Compoix, anciennement coté CC 2, conservé actuellement sous la cote 88 EDT 6. Il s’agit de l’usuel du compoix de 1572, comprenant une rubrique alphabétique et des mutations de propriétés de 1572 à 1605, 31X44 cm, 373 folios.

2.Le coéquateur est l’autre nom que peuvent se donner les agents cadastraux, qui se désignent souvent sous la dénomination de « péréquateurs » ou « estimateurs », en plus d’arpenteurs ou d « agrimenseurs ». La coéquation ou péréquation est la mise au point de l’équilibre et de l’équité dans la répartition des charges fiscales, calcul dont les agents cadastraux sont au centre (renseignements aimablement communiqués par Bruno Jaudon).

3.Ces chiens de berger, chargés d’assurer la protection des troupeaux, étaient munis d’un large collier à clous destiné à les préserver d’éventuelles attaques de loups.

  4.L’hiver 1597 et son épisode neigeux sont cités par Thomas Platter lors de son passage en Languedoc : « Le 9 mars, grosse neige la couche neigeuse [ainsi déposée] arrivait à la hauteur du genou : de mémoire d’homme, dans la région, cela ne s’était jamais produit. De nombreux oliviers furent complètement écrasés, car la neige épaisse collait massivement au feuillage pérenne de ces arbres. » Source : PLATTER Thomas. Le voyage de Thomas Platter. 1595-1599. Le siècle des Platter H. Introduction et commentaires historiques d’Emmanuel Le Roy Ladurie, texte traduit par E. Le Roy Ladurie et F.-D. Liechtenhan, Paris, Fayard, 2000, p. 171. Voir aussi l’article de B. Jaudon dans ce numéro.

5.Les trois premières lettres, illisibles, pourraient être « Ant », pour Anthoneguer. Le coéquateur lui-même, Sauveur Tinières, possède « une olivette au chemin d’Anthoneguer » (ADH, 88 EDT 67). Le toponyme existe toujours à Cournonterral, sous la forme chemin d’Antonègre.