Un chirurgien au temps de Louis XIV à Lunel : François Gauthier
Un chirurgien au temps de Louis XIV à Lunel : François Gauthier
Il est rare que nous soit révélé le détail des activités réelles, des succès ou échecs du personnel médical du XVIIe siècle. De ce fait, le document étudié ici, par son originalité et l’abondance des renseignements donnés, présente un grand intérêt, tant historique que médical.
Il s’agit, en effet, du livre de comptes 1 d’un chirurgien, Maître François Gautier, qui exerça à Lunel de décembre 1696 à juin 1708 2, c’est-à-dire, à la fin du règne de Louis XIV, au temps où la bourgade de Lunel tirait l’essentiel de ses ressources du stationnement, dans ses murs, de régiments de l’armée royale, et de la production d’un vin déjà réputé 3.
Pendant toute la durée de son activité professionnelle, Gautier inscrivit dans son livre, non seulement la liste des soins quotidiennement donnés, mais encore des renseignements cliniques précis, les noms des clients, parfois l’issue de l’affection traitée et même des événements de sa vie familiale 4.
Nous verrons donc successivement l’organisation de la profession, la répartition géographique et sociale de la clientèle, la nature des interventions et leur fréquence, les honoraires reçus, sans négliger le contexte politique qui a une influence sur le travail de notre chirurgien.
Le personnel médical était composé de chirurgiens, de médecins, d’apothicaires et de sages-femmes. Le livre de Gautier cite les noms de certains d’entre eux : les médecins Besson (en 1696), d’Aldide (1697), Rouquette (1700), Daldigal (1701), Ganson (1705). Le seul apothicaire nommé est Coulondres, de Lunel-Viel (en 1699). Une sage-femme Maraseille 5.
Plusieurs médecins et chirurgiens étaient établis à Lunel même ; outre Gautier, son associé Ferrier et ses apprentis, on trouve : Duga, Deschaux, Courtade (1697), Mathieu (1700), Brunel (1703), Dega (1705), Fauché (1705), Magnan (1707). Dans les communautés environnantes sont mentionnés : à Lunel-Viel : Bret, Cambon (1697) et Platet (1699) ; à Aimargues : Vessières (1700) ; à Saint-Geniès : Bertau (1707)… Cela montre une densité importante qui peut surprendre.
⁂
De 1696 à fin février 1704, Maître Gautier est associé à Maître Ferrier. Tous deux inscrivent leurs visites et interventions sur le même registre, mais le plus souvent, c’est Gautier qui écrit, même quand il s’agit des actes de son collège (« Le 30° septembre, Me Ferrier a esté appelé… » ; « Le 19° septembre 1698 Me Ferrier et moi avons ouvert… »). L’association prend brusquement fin, sans aucune explication, fin février 1704, date à laquelle sont écrites deux lignes au bas d’une page :
« Fin des deptes de la société
avec Me Ferrier. »
En haut de la page suivante, pour bien marquer la nouvelle situation, on lit :
« Livre où sont insérées les deptes
de chirurgie de François Gautier Mre
chirurgien à Lunel, commencé le
28° février 1704. »
Gautier exerce alors son métier tout seul.
Le registre se termine le 20 mai 1708 et nous ne savons pas si le chirurgien en a tenu un autre ou bien si, à cette date, il a interrompu son métier temporairement ou définitivement.
Me Gautier engage des apprentis auxquels il enseigne les rudiments de l’Art.., et qui lui rapportent de l’argent ! Ainsi est engagé le jeune Erissac (ou Hérissac) :
« Le 10° mars 1697, Damoiselle Marie Durante, vefve du Sr Erissac, vivant Me chirurgien au Quissac, nous a baillé son fils Guillaume Erissac en aprantissage pour les temps et terme de dix et huit mois à conter de ce jour d’huy pour le pris et somme de soisante livres contant et doit payé les trentes livres restant à la Noël prochaine et luy doit fournir les rasoirs et instrumans nécessaires pendant le dit aprantissage.
Contrat reçu, Baume notaire le jour et an que dessus. »
En réalité, l’apprentissage d’Érissac rapporte à Ferrier-Gautier la coquette somme de 135 livres 60 livres à la signature du contrat, 30 livres le 9 décembre 1697 et 45 livres le 16 août 1699 6 ; Erissac fait ses premières armes le 6 septembre 1697 en saignant le valet de Me Gautier et, depuis lors, il ne semble plus avoir de responsabilité médicale. Il n’est cité qu’une autre fois, en 1698, lorsqu’il est envoyé « faire la barbe à la maison de Me Richard. »
Les autres apprentis :
En 1701 : Bérard ; en 1702 : Trouchan ; en 1706 : Duffos. En avril 1708 : « Carail, mon garçon, a ouvert une tumeur à la mamelle droite de Madamoiselle de Ménard, marchand bourgeois, et je l’ai pansée deux fois le jour ». Ce dernier apprenti a peut-être davantage la confiance de Gautier puisque, plusieurs fois, il fait des interventions plus importantes que de simples saignées.
Répartition géographique des patients de Me Gautier
Les Lunellois forment évidemment l’essentiel de la clientèle (68,34 % des noms cités), mais le nombre des « étrangers » est loin d’être négligeable puisqu’il représente 31,66 % des noms cités.
Cette clientèle extérieure comprend les proches voisins, c’est-à-dire les habitants de métairies de la communauté ou des localités distantes de quelques kilomètres, et aussi des bourgades et villes assez éloignées. Nous avons relevé :
- 10 familles des « mas » environnants : métairies du Sr Colombier, de Me Baguet, de Pacher, de M. Lille, de Burguières, de Me Sartres, du moulin de Lunel, de Bozanquet…
- 7 familles du Pont-de-Lunel,
- 10 familles de Saint-Just,
- 8 familles de Lunel-Viel,
- 5 familles de Marsillargues,
- 4 familles de Saturargues,
- 3 familles de Lédignan,
- 3 familles de Lansargues,
- 2 familles de Mus,
- 2 familles de Saint-Nazaire (de Pézan),
- 2 familles de Saint-Geniès,
- 16 familles dispersées, au nombre d’une par agglomération : le Cailar, Gallargues, la Tour-de-Farge, Mudaison, Sommières, Aigues-Mortes…
- 15 familles de localités distantes d’une trentaine de kilomètres de Lunel Langlade, Clarensac, Saint-Gilles, Bernis, Nîmes, Montpellier,
- 14 familles habitant plus loin encore : Anduze 7, Saint-Geniès-de-Gardon, Arles, Beaucaire, Frontignan, et même… Saint-Flour !
Les clients éloignés, ceux de Saint-Flour, Anduze, Arles, etc. viennent à Lunel ; d’autres ne sont que de passage ou bien, originaires de Lunel, reviennent au pays. Mais Gautier fait parfois le voyage il va soigner 4 personnes à Nîmes.
L'origine sociale de la clientèle
La clientèle se compose surtout de gens aisés, qui peuvent payer : nobles ou pseudo-nobles, bourgeois, notables, hommes d’église, commerçants et artisans, militaires. Fort peu de travailleurs modestes, sauf les domestiques des malades fortunés.
Nous avons relevé les noms à particules suivants 8 :
Madame d’Andrieu, Madame de Aricot (ou Haricot), M. de la Bourgnounade, M. de Camneau, Madamoiselle de Caudiac, Monsieur le Chevalier de Cadolle et Madame Catin de Cadolle de Tasque, Madamoiselle de Coste (de Marsillargues), Madamoiselle de Coudougnan, Madamoiselle de Courant, Madamoiselle d’Espinasse, Madamoiselle de Gourgas (de Sommières), Madame de Jolly, M. de Lacassagne (de Nîmes), Madamoiselle de Laffon, Madamoiselle de Masade, M. de la Morelle, Madamoiselle de Noir, M. de Parvoisin, Madame de Robin, Madame de Rochemore la Mire, M. de Saint-Amans, Madame de Saint-André, M. et Madame de Solas, M. de Souillet, M. de Sounai, M. de la Tour de Ponsanquet, Madamoiselle de Vendargues.
Les « nobles » militaires :
Le Comte d’Artois, capitaine au régiment de Charolais, M. du Buisson, capitaine de dragons de Saint-Sernin, M. André de Calages, lieutenant de dragons, M. de Castagnol, lieutenant de dragons, M. de La Flamanchère, capitaine du régiment du Perche, M. de Froment, lieutenant-colonel, M. de Labaume lieutenant au régiment de dragons de Saint-Sernin, M. le Comte de Lépinai, colonel du régiment de Charolais, M. de Marsillac, lieutenant-colonel du régiment de Marseille, M. de Merville, lieutenant au régiment de Saint-Sernin, M. de Miran, capitaine, M. de la Perière, lieutenant, M. le Chevalier de Pierre-Basse, du régiment de Saint-Sernin, M. de la Rive, capitaine de dragons au régiment de Pau, M. de la Tourneuille, lieutenant-colonel du régiment de Poix.
Les « notabilités » :
Balsergues, contrôleur du grenier à sel, Chambon, receveur du grenier à sel de Lunel, M. Comte, maître à danser, M. Delastrade, major de la ville de Nîmes, M. Froment, procureur du Roi, Tubeuf, officier du château de Marsillargues, M. Bourbon, fermier général du tabac au Pont de Lunel, Rouvier, rentier de M. de Jolly, Reboul, juge.
Les gens d'église :
Le vicaire Calages, curé de Lunel, Barthélémy, chanoine de Saint-Gilles, le Révérend père prieur des Carmes, M. Donnet prêtre, M. Doré, prêtre, Dides, curé des Ausines, l’aumônier des Irlandais (militaire).
Les artisans, commerçants et employés :
Boucher : Gignoux ; boulangers : Darrane, Dieulafach ; cordonniers : Astruc, Gévaudan, Gignoux ; faiseur de bas : Dumas ; jardiniers : Rescoussier et Barthélémy de Lunel-Viel ; maçons : Gabarel, Servière (de Saint-Just), Jean Tuféry (de Marsillargues) ; maîtres d’école : Caussat, Caucanas (de Clarensac) ; marchands : Bérard, Mounac, Solier (d’Anduze) ; marchand chapelier : Poureau ; maréchaux : Aubert, Rey ; le meunier du moulin ; menuisiers : Dumas, Rieutord ; poissonnière : Mme Delort ; receveur : Galet ; serruriers : Dumas, Nougaret ; tondeur : Ayer (d’Anduze) ; tailleur : Laurens (de Saturargues) ; valet du consul : Guiraud.
Les humbles :
Les travailleurs : Mastan, Martin, Richard (qui ne paie pas tout de suite et demande un crédit) ; les valets, servantes de cuisine, filles de chambre et laquais des personnes fortunées, clientes du chirurgien.
Les dragons blessés, désignés par leurs surnoms : Bel Air, Belle Rose, Dupont, Duprat, Jolibois, La Coste, Larue, Villemont, Alleman, la France, le Roy, la Jeunesse, la Liberté, Rencontre, Sans Quartier, Sans Souci, Tranche Montagne, Vermeil la Force, Saint-Claude, Saint-Jean, Saint-Julien, Saint-Louis, Saint-Martin, Saint-Pierre.
Il arrive trop souvent que les professions ou la situation sociale ne soient pas indiquées, ce qui nous empêche de faire une statistique précise. On peut remarquer cependant que la plupart des personnes importantes – la « classe supérieure » pourrait-on dire – se fait soigner par Gautier. Les pauvres n’ont recours à lui qu’à l’extrême limite, se contentant vraisemblablement des soins de rebouteux et n’éprouvant pas le besoin de se faire saigner à tout bout de champ !
Si les clients aisés sont nombreux, c’est sans doute que Gautier a une solide réputation, ce qui confirmerait la venue à Lunel de patients dont le domicile est assez éloigné.
Sur le registre, les hommes sont désignés, parfois par leur titre, puis par leur nom rarement suivi du surnom. La différenciation sociale apparaît dans les mentions de qualité. Ceux du bas de l’échelle ont leur nom tout seul (Roque, valet) et parfois, pour les domestiques par exemple, le prénom suffit (Petitjean, laquais, Margot, fille de cuisine, Jeanneton, fille de chambre, etc.).
Au sujet des femmes, nous pouvons faire quelques remarques :
- D’abord, comme c’était alors la coutume en Languedoc, les patronymes sont féminisés : la femme de Nouguier est nommée Nouguière, celle de Gabarel, Gabarelle, celle de Durant, Durante, celle de Dieulafach, Dieulafache, etc.
Bien souvent, la désignation de la femme montre une dépendance par rapport à l’homme. On ne dit pas Madame Manville ou Madame Rouman ou Madame Tichy, mais la femme de Me Tichy ; le titre de Madame étant réservé à la noblesse : Madame de Robin, Madame de Camneau…
- Au contraire, il arrive que la femme mariée soit identifiée par son nom de jeune fille : Gautier appelle sa mère « Catherine Terrienne » (de la famille Terrien) ; la femme de Me Guitard, c’est « Roudière, femme de Me Guitard » et celle de Me Bataille est « Dieulafache » (de la famille Dieulafach).
- « Madamoiselle » est attribué à des femmes mariées, selon l’usage de l’époque (« Madamoiselle de Jolly, veuve du docteur…, Madamoiselle de Gourgas, chez M. Pacher, son frère…, Madamoiselle Lenoir est arrivée avec sa fille »…).
Le titre de « Donne » 9 ne marque pas l’appartenance à une classe sociale supérieure. Il indique peut-être seulement un âge respectable : « Donne Manville…, Donne Roumane… » 10.
Maître Gautier va donner des soins à domicile et il ne manque pas de préciser que, parfois, on l’a « fait lever du lit ». Quand il doit se rendre aux environs de Lunel, il arrive qu’on lui procure une monture ou qu’on vienne le chercher : « …qui m’a envoyé son cheval.., m’est venu prendre… »).
Il tient aussi boutique à Lunel même où il fait quelques saignées et pansements et surtout où il pratique sa deuxième profession, inséparable de celle de chirurgien : barbier-perruquier.
Les comptes du barbier-perruquier occupent les dernières pages du registre.
Pour se faire raser ou pour arranger leur perruque, les habitués payent une sorte d’abonnement. Pour la barbe : « M. de Saint-Amans donne tous les ans dix et huit livres et paye de six en six mois à terme échu… ». Le tarif varie avec les clients. Si M. de Saint-Amans donne annuellement 18 livres pour sa barbe, Me Huc, marchand, n’en donne que 4, Me Dieulafach 50 sols, Me Coutery 30 sols, Me Pacher 3 livres et 10 sols, le juge Reboul 10 livres… Le paiement en nature est accepté : Me Besson donne un setier de blé par an, Me Méjean « donne tous les ans un bon chapeau de laine ou la valeur précomptée sur un de poil ». Quant à Jacques et Antoine Floutier, ils « taillent deux cartairades de vigne au Sr Gautier pour le prix de leur barbe et Me Richard en taille trois « cartons ». Pour accommoder la perruque, il en coûte 4 livres 10 sols à Bonsanquet, Ganses ou Paulet, 5 livres à Bérard, et une émine de blé à Me Sibille.
Il est vraisemblable que les apprentis font le plus grand travail du barbier-perruquier, alors que Gautier se consacre davantage aux activités de chirurgien. Nous allons voir lesquelles.
Les saignées
- Quinze fois saigné ?
- Oui !
- Et il ne guérit point ?
- Non !
- C’est signe que la maladie n’est point dans le sang… Molière, Monsieur de Pourceaugnac (1669).
L’intervention la plus fréquente est la saignée, thérapeutique universelle pratiquée 1681 fois en 139 mois, autant aux hommes qu’aux femmes (52,88 % d’hommes et 47,12 % de femmes). Elle se fait habituellement au bras, mais aussi, si c’est nécessaire, au pied ou à la veine jugulaire. Dans quelles circonstances ?
- En cas d’apoplexie, ce qui parait normal.
- Lorsqu’il y a une infection quelconque, une blessure purulente, une tumeur, et même la gangrène.
- Quand il y a une blessure nette, sans infection : blessure à la tête, coup de poignard ou de sabre.
- Après avoir remis en place un os déboîté : « J’ai saigné le cocher et lui ai remis l’os cubitus qui avait abandonné l’humérus» ; « avons remis le poignet gauche disloqué à un valet de M. de Camneau nommé Jean, et Me Gautier l’a saigné».
- Après réduction d’une fracture : « J’ai accomodé au fils de Me Froment, procureur du Roy, l’os de l’avant-bras nommé radius qui étaie fracturé en sa partie inférieure et l’ai saigné trois heures après ».
- Pour préparer une intervention plus importante : « J’ai saigné le berger de Me Gras nommé Rouman pour le préparer à l’opération qui lui faut faire (sic) à son bras droit pour une carie qu’il y a» ; « … nous lui avons emporté tout le doigt médius après l’avoir préparé par la saignée et la purgation… ».
- Après un accouchement difficile ou une hémorragie !, une seule fois, il est vrai, dans ce dernier cas : « Le 26° (juin 1703), M. Defferre a eu une grande hémorragie de son nez (après un choc accidentel) et on m’a fait lever le grand matin pour l’arrêter, ayant duré toute la nuit et lui ai appliqué les remèdes nécessaires pour l’arrêter, ce qui a réussi, et l’ai saigné… ».
- Pour atténuer une émotion : à la mort d’un patient, on saigne la veuve éplorée.
- Certaines personnes se font régulièrement saigner alors qu’elles ne souffrent apparemment de rien. Le registre porte de longues séries de « j’ai saigné, j’ai saigné » sans aucune autre indication.
Nous avons dressé le tableau suivant indiquant le nombre de saignées par mois pour les années complètes.
Il fait apparaître le plus grand nombre en mai et en août-septembre : au printemps et à la fin de l’été. Est-ce à dire que ce sont les mois où il y a le plus de malades ? C’est probable pour le mois d’août puisque le dépouillement des registres paroissiaux des XVIIe et XVIIIe siècles a montré, en Languedoc, une plus grande mortalité à ce moment-là. En revanche, il semble bien que les saignées du printemps soient faites à titre préventif, pour « purifier le sang » 11.
Une étude démographique pourrait vérifier si les années 1704 et 1705 sont des années d’épidémies.
Il convient tout de même de ne pas tirer de conclusions hâtives de l’observation de ce tableau. N’oublions pas qu’il s’agit ici du travail d’un chirurgien venant en complément de celui du médecin. S’il est permis de penser que toutes les maladies, ou presque toutes, sont traitées par la saignée, nous n’en avons pas la certitude.
Il est surprenant de voir le nombre de saignées subies par une même personne. Nous avons relevé quelques exemples :
Monian et Gourbail sont saignés 6 fois en quatre jours, Poitevin 8 fois en cinq jours, Bourdier, en 1704, 1 fois le 16 mai, 3 fois le 17, une fois le 18, 2 fois le 20, 3 fois le 30, etc. Il n’est pas rare que le même individu soit saigné 3 fois par jour !
L’efficacité de ce traitement peut évidemment se discuter dans certains cas : ajouter une perte de sang à une hémorragie ne doit pas toujours rétablir le malade ! Si, de plus, on considère l’inexistence d’asepsie, on conçoit bien que surviennent des conséquences fâcheuses ; par exemple :
« Le 6° (janvier 1704), avons esté appelés pour voir Me Manuel malade d’une fièvre maligne laquelle a la suitte dune saignée luy estoit survenue une grande inflammation au bras gauche avec douleur tention et enflure et dureté… »
Le pauvre bougre, sans doute victime d’une septicémie, est saigné, le lendemain, à la veine jugulaire !
Les plaies accidentelles, les fractures, luxations, foulures
De 1698 à 1708, Gautier a pansé ou cousu :
- 27 plaies à la tête : 5 au front, 3 au pariétal, 2 au sourcil, 3 au nez, 1 à la joue, à l’œil, au cou, au visage, et 10 non précisément localisées.
- 10 plaies aux mains,
- 4 aux pieds,
- 4 à la poitrine,
- 2 à l’épaule,
- 2 au ventre,
- 1 au coude, au bras, au poignet et à la cuisse,
- 2 aux testicules.
Il indique rarement les causes des blessures. Il a quand même noté que celles aux mains des soldats sont faites par les armes, que les chutes provoquent des plaies à la tête et aux pieds (chutes dans l’escalier et même, en 1703, chute du pont-levis), et que les coups de pied de mules peuvent léser gravement les testicules ou fendre un nez 12. Une charrette coince un homme contre un mur et lui enfonce la cage thoracique, une autre passe sur le front d’un enfant et lui arrache toute la peau. Un malchanceux reçoit une boule sur la tête. Un travailleur maladroit se perce le pied… avec une pioche…, etc.
Et on assassine aussi, dans la région de Lunel : le 14 octobre 1706, un nommé Jean Touchebeuf, de Bernis, succombe d’une plaie à la tête « de longueur trois travers de doigt et de largeur d’un grand pouce » qui met à nu le pariétal droit, et surtout d’un coup d’épée (ou de poignard), sous le sein gauche « à deux petits travers de doigt au dessous et à un pouce en devant.., de grandeur à introduire la pointe d’un fuseau. »
Tout le monde n’a pas la résistance du prieur des Carmes qui, lui, réchappe miraculeusement à ses blessures. Voici ce qu’écrit Gautier au sujet de ce que l’on pourrait appeler « le drame au couvent » :
« Le 16° (mai 1707) jay esté apelle à onze heures du soir pour aller chez Mr de Grandval, pancer le Révérend père prieur des Carmes qui avoit esté assasiné dans son couvant par un de ses religieux et avoit reçu au ventre inférieur et à la région unbilicale à trois doigts a costé de lombilic partie droite et vis à vis le dit umbilic un coup de stillet fort mince, et luy avoit fait une playe dun petit demy travers de doigt de longueur laquelle ayant sondé jay remarqué quelle pénétroit fort avant ce qui ma obligé de la dilater, et layant dilatée jay remarqué quelle pénétroit dans la capacité du bas ventre, et layant visité jay trouvé la sortie du coup derrière le dos au dessus de la région des reins et vis à vis de la dite playe; Ayant interrogé le dit père il m’a dit qu’il n’avoit reçu qu’un seul coup, ce qui m’a persuadé cest la direction de lune à lautre et que l’ouverture de derrière estoit proportionnée à celle du devant. Je lay pancé suivant l’art. Le lendemain je l’ay saigné et pansé jusques à parfaite guérison… ».
Le chirurgien réduit les fractures, rhabille les os déboîtés, conséquences d’accidents ou de faits de guerre.
Jambes brisées (sans précision) : 4 ; fractures du fémur : 6 ; du tibia : 1 ; du péroné : 3 ; du calcanéum : 1 ; du radius : 5 ; du cubitus : 5 ; de l’humérus : 2 ; de la clavicule : 3 ; du nez : 1 ; du crâne : 3 13.
Clavicules démises : 5 ; humérus déboîtés : 4 ; coudes démis : 3 ; chevilles foulées : 6 ; démises : 1 ; poignets démis : 4.
Quand un blessé présente une plaie à la tête, il est indispensable de savoir s’il y a ou non fracture. Une seule solution, à cette époque où n’existait pas la radiographie : inciser largement le cuir chevelu pour examiner directement l’os. S’il y a des esquilles osseuses, elles sont enlevées une à une et, si nécessaire, le chirurgien fait une trépanation. Cette intervention, très exceptionnelle en ces temps là, est cependant pratiquée par Gautier à deux reprises au moins, mais toujours dans des cas désespérés 14.
- le 4 octobre 1698, sur M. de Tourneuille, lieutenant colonel du régiment de Foix, victime d’une chute. « Mais le malade ne pouvant éviter de mourir si on ne luy don noit pas tous les secours de l’art, avons conclu qu’il falloit la faire (la trépanation) puisqu’il vaut mieux un remède douteux qu’une mort infaillible… ce à quoi nous avons procédé et avons trouvé que le sang qui estoit sur la dure-mère estoit grumelé, noir puant et fétide, ce qui nous a fait conclure que le malade mourroit. »
- Le 31 mars 1703, sur un bébé que l’on avait malencontreusement laissé tomber : « …l’enfant de Me Gabarel âgé de 5 mois environ lequel on avoit tombé et avoit reçù un coup à la teste à laquelle nous avons fait ouverture et avons découvert une fracture à l’os de longueur de trois grands travers de doigt, et de largeur à mettre une pièce de 30 sols 15 ce qui nous a obligé de dilater la dite playe afin de pouvoir appliquer le trépan, et l’avons pansé… Le premier avril nous avons levé l’appareil de l’enfant de Me Gabarel et ayant examiné la fracture et les (…?…) qui nous ont apparu, avons jugé à propos de lui donner un coup de trespan affin de donner issue au sang qui estoit espanché sur la dure-mère, ce que nous avons fait suivant l’art et l’avons pancé. »
Nous ignorons l’issue de cette opération, mais il est probable qu’elle fut fatale.
Les tumeurs, abcès, ulcères, fistules, etc. 16
Le nombre de tumeurs soignées peut surprendre. Il faut évidemment prendre ce mot dans son sens large, c’est-à-dire « tout gonflement pathologique : enflure, excroissance, grosseur, intumescence » (d’après dictionnaire Robert) et non dans le sens trop étroit de « cancer » auquel on a trop tendance à le restreindre aujourd’hui. Bien sûr, le chirurgien soigne des cancers, et il lui arrive une fois de nommer précisément cette maladie.
Toutes les grosseurs, enflures, se traitent généralement par des incisions.., accompagnées des inévitables saignées, incisions dont il est souvent précisé la longueur en « travers de doigt » (ce qui correspond à environ 2 cm). Le souci du chirurgien est de faire écouler le pus qui s’est amassé dans les chairs 17 ou d’extirper un kyste (tumeur qualifiée alors de kysteuse). Sur la plaie ainsi ouverte, il applique parfois des « boutons de feu » ou « la pierre infernale » ou un « corrosif » ou un « septique pour ronger le reste de la callosité » 18. Dans certains cas, il applique un cataplasme dont il ne dit rien de la composition.
Les malades ne font intervenir le chirurgien que lorsqu’il y a infection, et les plaies, par défaut d’antisepsie, s’infectent souvent. On recueille le pus par « écuellées » entières !, il est écrit une fois : « un demi-setier » et même « un plein seau » !!! Les lésions traitées par le chirurgien Gautier 19 :
- Abcès: au sein droit; à la jambe droite (2) ; au sternum; au sacrum (d’un enfant) ; au doigt suite de piqûre (2) ; au foie (soigné par cataplasme).
- Anchilops: 20 à l’œil gauche.
- Cancer: à la lèvre inférieure (1).
- Caries: au pied ; à la main (coupé annulaire droit) ; au médius gauche ; à la fesse gauche ; au bras droit.
- Chancre: au prépuce.
- Fistules: à l’anus (4) ; lacrymales (2) ; au bras (suite de coup de pistolet) ; à la cuisse et à la hanche ; à la poitrine (conséquence de coup d’épée) ; à la racine du nez (suite de coup de fusil).
La célébrité de Gautier dépasse le cadre lunellois. Sa compétence le fait appeler jusqu’à Nîmes où médecins et chirurgiens lui demandent son avis et son intervention. Il ne peut résister à la fierté de consigner tout cela sur son cahier de comptes. Nous sommes bien obligés de constater qu’il avait acquis une assez grande notoriété pour l’opération de la fistule à l’anus. « Le 9° janvier 1706 jay esté à Nismes voir M. De Lastade, major de la ville et fort qu’il m’avoit mandé pour une fistule qu’il avoit à l’anus, où estant nous avons visité conjointement avec Messieurs Lagarde, médecin, du Jardin, aussi médecin et Basty, maître chirurgien.
Le fondement auquel ces messieurs n’avaient jamais reconnu qu’un simple abcès qu’ils avoient mené à suppuration et ouvert et supprimé pendant cinquante jours sans pouvoir le mener à cicatrice, ce que voyant, après avoir exactement visité, j’ai trouvé que l’ouverture du dit abcès étoit à un pouce du fondement du côté droit et que la dite ouverture communiquoit dans le boyau à un travers de doigt de la marche du fondement, ce qui m’a fait dire que cestoit une fistule complète qu’il avoit dans ceste partie et pour les convaincre de la vérité, je les ai mis fait mettre le doigt dans le fondement et fait toucher à nu la sonde que j’introduisois par la playe, ce qui nous a fait conclure à l’opération ; j’ai demeuré deux jours au dit Nismes attendant le beau temps pour m’en revenir et le 10° nous sommes partis avec Mr le Major pour venir à Lunel et le traiter dans ma maison.
Le 11° il a commencé à prendre du bouillon frais pour se préparer…
Le 18° jay saigné Mr de Lestrade, major de Nismes.
Le 19° jay fait l’opération de la fistule complète de l’anus à M. Delestrade major de Nismes, laquelle avoit son ouverture extérieurement sur la fesse droite à deux travers de doigt du fondement et perçoit le boyau à un bon pouce de la marche de l’anus, en présence de M. Besson docteur en médecine, et pansé suivant l’art jusques au 15° février.
Il a esté guéri dans trente quatre jours après l’opération. »
- Grosseur: à la poitrine d’une femme.
- Hématome: au front, suite de chute, incision pour sortir le sang.
- Infection: après saignée ; aux doigts (suite de piqûres d’épines, 4) ; à la main gauche (suite coup de sabre).
- Phlegmons: au coude (suite érysipèle) ; sous mâchoire inférieure ; à la cuisse gauche.
- Poulins 21 : à l’aine gauche (2).
- Tumeurs: à la cuisse (10) ; au bras (4) ; à l’avant-bras ; au cou (7) ; à la mâchoire inférieure (6) ; à la mâchoire supérieure ; à la bouche (3 gencive pourrie) ; au sein (4) de fillette, de femmes ; derrière l’oreille (3) ; à l’aisselle ; à la clavicule (2) ; à la cheville (2) ; à l’aine (4) ; au genou (2) ; à la vulve (2) ; à la gorge au front ; au côté gauche de la tête.
- Ulcères: à la jambe (7) (avec « carie jusqu’à l’os, … fistuleux, sordide.., caverneux ») ; à la main (2) ; à la mâchoire inférieure (2) (« scrofuleux ») ; au coude ; à la poitrine (4) deux fistuleux au niveau du sternum de filles, un autre donné comme suite de charbon ; au bras (2) ; à la cuisse ; à la cheville (2, dont un fistuleux avec esquilles de tibia et de péroné) ; à l’anus (un fistuleux) ; au vagin à l’aisselle ; au périnée (suite d’opération de « la taille »).
- Charbons: au visage (4), dans la bouche, à la paupière.
- Ce sont des pustules (d’origine syphilitique ?) qui défigurent le malade « …quatre pustules de charbon autour de l’œil droit, son visage extrêmement enflé et blafard et les lèvres renversées de trois travers de doigt d’épaisseur, et lui regardant dans la bouche je luy ay remarqué toute pustulée de la même matière des charbons… l’ai pansée suivant l’art et luy ay fait donner des antivénériens.»
Le comble de l’horreur est atteint dans la description des interventions sur des personnes atteintes de gangrène. On sait le mal inexorable et les souffrances terribles. Le chirurgien essaie d’arrêter la progression de la maladie en coupant peu à peu les parties atteintes. En 1697, par exemple, il intervient 35 fois sur la personne de M. Tubeuf, officier du château, enlevant d’abord deux phalanges au pied droit, incisant ensuite le dessous du pied plusieurs fois, puis le talon, puis le gros orteil, puis la jambe, enlevant le gros orteil, incisant toujours, sondant, coupant, etc. pour rien !
Toutes ces incisions, opérations diverses et même amputations se font, évidemment, sans anesthésie. Nous pouvons imaginer la souffrance des patients qui, parfois, ne pouvant plus supporter une douleur aussi atroce, refusent les soins du chirurgien. Par exemple, en septembre 1700, le boulanger Dieulafach, vraisemblablement prostatique, ne pissait plus depuis deux jours. Son médecin et son chirurgien habituel ne trouvant pas de solution, Ferrier et Gautier, appelés à la rescousse, sondent le malade et ne font sortir que du sang « nous luy avons injecté du vin et autres liqueurs pour délayer le sang »… le lendemain, à bout de force, Dieulafach « nous a dit qu’il ne vouloit plus de remèdes »…
Parmi toutes les opérations, nous retiendrons celle, particulière, faite le 25 mai 1706 car elle montre un cas médical assez exceptionnel. Nous reproduisons in extenso le livre de comptes :
« Le 25° may 1706 jay ouvert un ulcère fistuleux à Marthe Courtes de Sausine qu’elle avait au ventre inférieur partie inférieure de la région umbilicale laquelle luy avoir resté d’un vieux abcès qui s’estoit formé dans cette partie il y a un an et quon avoit ouvert le mois d’aoust passé, lequel n’avait pas peu se fermer et avoir resté en cette partit une petite ouverture en cul de poule d’où il sortait beaucoup de mathière séreuse et rendait la partie fort douloureuse, je luy ay fait trois incisions de longueur chacunne de deux travers de doigt affin de découvrir la cavité quy estoie soubs les muscles du bas ventre et sur le péritoine et mis l’ulcère en triangle d’où il est sorti une grande quentité de mathière partie séreuse partie purullante et y ayant introduit les doigts jay remarqué une grande cavité de tous costés. Je lay pancée suivant l’art. Le lendemain, ayant levé l’appareil jay remarqué au fond de cette playe et sur le péritoine quantité de poil qui naissait dudit péritoine et y ayant porté les doigts je mes suis apercuë qu’il y en avait beaucoup et presque partout l’endroit où je pouvais porter les doigts naissant du péritoine et le dit péritoine entièrement séparé des muscles ce que jay fait voir à M. Besson médecin qui avoir esté présent à l’opération et qui l’avait pancée souvent. Je lay pancée deux fois par jour jusques au 26° septembre 1706 qui a esté son entière guérison.
Le 1° juin jay fait une incision au bas de la playe de laditte Marthe de deux travers de doigt pour élargir laditte playe. Le 3° je lui ay tiré le matin en la pansant une grande quantité de cheveux du fond de laditte playe luy en ayant aussi tiré cy devant presque à tous les pansements. Le 4° je luy ay trouvé à la partie inférieure de la playe une petite pointe d’os laquelle jay suivi en disséquant à coups de siseaux pour le destacher d’une chair calleuse à laquelle il estait adérant, laquelle lenvelopoit et vassilloit de tous castes et ressembloit à un membre viril estant de la grosseur du poulet et de longueur de trois travers de doigt de long large par un bout et estroit par l’autre, tranchant tout au tour, et espais au milieu avec un apandisse qui se couchait par dessus platte et large d’un demy travers de doigt percé d’un trou long à l’une des extrémités faisant trois angles l’un lesquels forme le dit trou et ressemble à une dent eillère. le dit os entier ressemble en figure à la machoire d’un lapin, et continue de luy tirer des cheveux. Le soir du mesme jour je luy ay tiré une dan avec un petit mourceau d’os qui se tenait à la ditte dan et layant présenté au premier os jay trouvé que je l’avais séparé de son extrémité avec les (…) en tirant le matin lequel ayant raporté a très bien ressemblé à un os de la mâchoire inférieure d’un lapin sa dent au bout enchassée dans une alvéole. » 22
Les accouchements
Deux fois par an en moyenne, Gautier est appelé pour des accouchements difficiles. Il exerce ses talents à Lunel et aussi dans les environs : au Caila, à Saturargues, à Lansargues et jusqu’à Nîmes. On peut penser qu’il a acquis une certaine célébrité dans ce domaine.
Les chirurgiens se mêlent d’obstétrique depuis peu et uniquement dans les cas critiques. Jusqu’alors, seules les sages-femmes pouvaient assister les femmes en couches. La tradition, maintenue par l’Église, voulait que la naissance soit une affaire exclusivement féminine. L’incompétence de beaucoup de matrones provoquant des accidents, une lente évolution se manifeste. Cette évolution a été parfaitement mise en évidence par Mireille Laget et Jacques Gelis 23.
Puisque le chirurgien est maintenant sollicité, il a le droit de baptiser un nouveau-né lorsque sa survie semble improbable. Gautier use plusieurs fois de ce pouvoir et le note scrupuleusement dans son livre.
Pour faire appel au chirurgien, il faut que le cas soit grave, très grave. On devine l’hésitation à le faire, car on attend souvent longtemps, trop longtemps la femme « est en travail d’enfant » depuis 3, 4 et même 5 jours !!! Pauvres femmes qui doivent souffrir longuement avant que leur entourage accepte une tentative de sauvetage !!!
A partir de 1699, Gautier décrit en détails ses interventions, avec la satisfaction du travail bien fait. On peut distinguer deux situations différentes :
- La femme a accouché mais n’a pas évacué « l’arrière-faix » (le placenta). Dans le meilleur des cas, délivrée par le chirurgien, elle survivra. Souvent, hélas, l’intervention trop tardive n’évitera pas une infection : le placenta étant pourri, la femme meurt.
- L’enfant ne peut naître pour les raisons suivantes :
> il est déjà mort,
> il est mal engagé : par un bras, une jambe, etc.
> trop gros, il ne peut pas passer par le col de l’utérus peu dilaté ou qui s’est resserré dès que la tête a été engagée.
Et presque toujours on constate la maladresse des sages-femmes.
L’une d’elles, croyant enlever le placenta, tire sur l’utérus descendu anormalement après le passage de l’enfant. Telle autre tire sans précaution sur la tête du bébé « par les efforts qu’on avoit fait pour tirer l’enfant, les pariétaux estoient séparés les uns des autres et même des autres os, de telle sorte qu’en empoignant la teste, ils se plient les uns sur les autres avec craquement… ».
Telle autre encore arrache la peau de l’enfant en tirant.
Le bébé, ainsi maltraité, ne peut vivre. Une fois, Gautier est obligé de le tirer par morceaux ! Une autre fois, l’enfant, présumé mort, les os du crâne disloqués, est tiré au crochet. le crochet s’était fixé au maxillaire inférieur. Mais, surprise, le bébé, jeté dans un baquet, respirait ! « ce qui nous a obligé de le tirer vite du baquet et de l’ondoyer, ensuite l’avons lavé et fortifié avec l’eau de vie entre les mains de Marquèse, sage-femme, pour le mieux revenir, et est entièrement revenu, et pris du vin et du sucre. »
Pauvre mère et pauvre enfant, momentanément sauvés, mais dans quel état !
Parfois, l’enfant est mort depuis longtemps, déjà « gangréné », comme dans ce cas où, depuis 4 jours sortait seulement un de ses bras. Gautier délivre la mère mais « …le vagin (c’était l’utérus) avait été tellement dilaté que venant à se retirer, il vint après ma main jusques hors des parties pudibondes, que remis et bouché l’orifice pour qu’il ne prit point d’air… Ayant ordonné de laver les parties de l’accouchée avec une décoction d’orge et de cerfeuil et de luy donner un lavement tous les jours et autres remèdes nécessaires en pareille occasion. »
Les mères, épuisées par les douleurs interminables et souvent par les hémorragies, tombent « en défaillance », ont des « faiblesses », c’est-à-dire, perdent connaissance. Comment, dans ces conditions, une femme ne serait-elle pas « épouvantée » comme l’écrit lui-même Gautier ? Pour les ranimer, on leur donne un « cardiaque », en l’occurrence, un verre de bon vin
Les accouchements ne se terminent pas tous tragiquement.
En 1701, appelé après trois jours de douleurs, le chirurgien met au monde, difficilement, il est vrai, deux jumeaux sains et saufs. Il écrit avec fierté : « les deux enfants sont fort gaillards et sont deux filles. »
En 1705, un accouchement se présente fort mal. L’enfant, enfin né, est « couché par terre pour que le froid le fit tressaillir si il n’estoit pas mort et ayant pris de l’eau je l’ay baptisé sous condition, ce qui a fait remuer l’enfant. L’enfant se porte bien et la mère aussy, c’est un garçon fort gros et bien nourri. »
En 1708, la femme, en travail depuis trois jours, accouche heureusement d’une fille « dont la teste s’allongea comme un pain de sucre pour sortir. »
Quelques succès, donc, parmi tous ces drames !
Autres soins
Si Gautier arrache des dents, s’il opère, exceptionnellement, des hernies, des phimosis et fait même un jour une autopsie, il ne se hasarde pas à intervenir lorsque le cas est hors de ses compétences. C’est ainsi que peu de chirurgiens, en ce début du XVIIIe siècle, « taillent la pierre ». C’est-à-dire enlèvent les calculs de la vessie. Dans la région, c’est un spécialiste de Toulouse, « l’opérateur Me Raisin », qui fait l’opération « de la taille », assisté de notre Lunellois.
Les blessures de guerre
De 1703 à 1707, Me Gautier soigne d’assez nombreux militaires. Lunel étant une ville de garnisons, il est normal qu’officiers et soldats fassent appel à un chirurgien en cas de besoin, comme tout Lunellois. Pourtant, ces soldats ne sont pas seulement victimes d’accidents ou de maladies : ils se font surtout soigner des blessures reçues au combat. Citons quelques exemples :
1703 > coup de fusil au bras droit, > coup de mousquet à la partie gauche du cou, > coup de fusil à la jambe droite.
1704 > coup de fusil à la cuisse gauche, > coup de fusil au genou gauche, > blessure à la poitrine, côté droit, > coup de sabre à la main droite (2), > blessures à la tête (coups de sabre), > coup de pistolet dans la partie lombaire, > coup d’épée dans le bas-ventre.
1705 > coup d’épée au ventre, > coup d’épée à la main droite.
1706 > plaie à l’épaule gauche (coup d’épée ?).
1707 > coup de sabre à la main droite, > pointe de sabre dans le bras gauche, > coup de sabre à la main gauche, > coup de fusil à l’épaule gauche, > coup d’épée au ventre.
Nous ne comptons pas ici les saignées, les fractures de bras et jambes qui peuvent être la conséquence d’accidents, ni les coups reçus au visage, ni un « mal à l’œil », les poignets et chevilles démis, ni le mal particulier de ce dragon qui, ayant sans doute goûté du repos du guerrier dans des conditions d’hygiène plus que douteuses, se voit affligé d’un chancre au prépuce.
Les soldats appartiennent aux régiments suivants : Régiment Nouveau Languedoc (1703), régiment de Saint-Sernin (cité en 1703 et 1704), régiment de Fimarcon (souvent mentionné en 1704), régiment des Irlandais (1705), régiment de La Lande (1706), régiment de Sommeri, ou Somery (1707).
Cette armée se bat contre les protestants, les fameux Camisards qui, ne supportant plus les persécutions, se sont révoltés.
Il n’est point nécessaire de revenir ici en détail sur les causes de la guerre. Personne n’ignore les horreurs des dragonnades qui précédèrent même la Révocation de l’Édit de Nantes en 1685. Les protestants réagirent en prenant les armes.
Le 24 juillet 1702, le meurtre de l’abbé de Chaila, auteur de sévices et humiliations, marqua le début de l’insurrection. Embuscades et batailles ne se produisirent pas seulement dans les montagnes des Cévennes, elles eurent lieu aussi dans la plaine 24. Déjà, le 14 août 1702, à Vauvert, le baron de Saint Cosme, apostat détesté, fut tué par de jeunes camisards… alors qu’il se soulageait au bord de la route !
Les régiments cités par le chirurgien Gautier entrèrent alors en action. Les plus célèbres furent celui des Irlandais et celui de Fimarcon. Le premier, constitué de catholiques fanatiques, vint d’Irlande dès la fin de l’année 1702. Le second, sous les ordres du colonel de dragons de Fimarcon, fut souvent engagé contre les protestants. D’abord, le 13 novembre 1703, à Nages près de Sommières, il surprit la troupe du célèbre Cavalier, mais la bataille tourna à son désavantage et si Me Gautier soigna cette fois-là si peu de blessés, c’est que la plupart d’entre eux furent achevés sur place par les Camisards. Une jeune fille de dix sept printemps, Lucrèce Guigon, aurait elle-même participé au carnage après avoir excité par ses cris ses coreligionnaires 25.
Au même endroit, à Nages, le 16 avril 1704, les catholiques triomphèrent « 3 000 soldats convergent de Nîmes, de Lunel, de Sommières vers les troupes des fanatiques… vers quatre heures, aux environs de Nages, les Camisards sont enveloppés : Charolais, Soissonnais, Irlandais, Hainaut, Firmarcon surgissent de tous les côtés… » 26. Cavalier fut battu. Nous retrouvons les Irlandais et Fimarcon, qui, cette fois purent emporter leurs blessés, à Lunel où Gautier en soigne quelques-uns.
D’autres accrochages eurent lieu pendant des années encore.
Les honoraires du chirurgien
Gautier donne peu de détails sur les honoraires qu’il perçoit. Sur son « livre de comptes » il marque, le plus souvent, « payé » et barre le chapitre correspondant, sans autre indication. Comme certaines parties ne sont pas barrées, on peut supposer qu’il n’a pas toujours été payé.
Les rares tarifs indiqués paraissent assez élevés :
- Pour l’incision d’un ulcère fistuleux à l’aisselle et des pansements pendant trois mois : 100 livres !
- Trois incisions à une jambe infectée, le malade meurt. Après accord avec le neveu du défunt : 30 livres.
- 50 livres, payées en deux fois, pour une incision à une « tumeur » au coude et le pansement d’une plaie à la tête.
- 14 livres pour une incision d’un « ulcère fistuleux » sur le sternum et des pansements quotidiens pendant une douzaine de jours.
- 24 livres pour une incision à la verge, 3 saignées et un mois de soins.
- Des cataplasmes pour faire mûrir une « tumeur » au coude d’une fillette, plus une incision a rapporté 26 livres. Le prix réel était supérieur à cela mais Gautier, bon prince, « a fait grâce du surplus ».
- Un emplâtre coûte 9 sols.
Des malades ne peuvent pas régler immédiatement les soins reçus ; ils donnent un acompte : 2, 4 ou 8 livres, en « déduction ».
Une caisse de secours paie pour les clients nécessiteux : Les soins donnés à une lingère sont « payés par le bureau des pauvres ».
Le paiement en travail est accepté : « Jay remis l’épaule droite à M. Bret de Saint Just d’une dislocation parfaite, l’ay pancé. Il m’a taillé la vigne de Saint Just. »
Autres comptes
Lorsque le chirurgien Gautier engage une servante pour sa maison, en maître organisé et méticuleux, il note sur son livre de comptes les dépenses engagées :
En 1704, une servante lui coûte 5 écus et demi et un tablier par an. D’autres, embauchées à des dates non précisées, ont un salaire annuel de 8 écus ou 7 écus et un tablier (écus de 6 £).
A la Françou Tessière, il offre, en suppément, le 1er février « 2 tabliers d’indienne à 7 sols et demy le pan, valant quatre livres 12 sols » plus, le 22 février, une pièce de 10 sols, et plus tard, 9 sols puis 18 sols pour qu’elle achète de la viande « pour porter à sa cousine de Lansargues ». Dans l’année, en plus des 7 écus et du tablier, la Françou lui a coûté 6 livres 9 sols.
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Ainsi, grâce à son livre de comptes, nous avons une idée assez précise du travail d’un chirurgien au tout début du XVIIIe siècle. De plus, quelques indications nous sont données sur sa vie privée. Ces quelques lueurs nous permettent d’imaginer le personnage, ce notable qui gagne bien sa vie, jouit de la considération attachée à sa profession, vigneron de surcroît.
Pour résister au surmenage, entre une opération et une saignée, il doit, n’en doutons pas, déguster le meilleur des « cardiaques de l’époque : le bon muscat de Lunel !
Notes
1. Archives personnelles. Le document sera donné aux Archives départementales.
2. Soit 139 mois ou 11 ans 7 mois.
3. Th. Millerot, Histoire de la ville de Lunel depuis son origine jusqu’en 1789. Montpellier, 1881.
4. Par exemple, des faits mineurs comme l’engagement d’une servante, ou un événement important comme une naissance : « La nuit du 25e au 26e, environ la minuit, du mois de juillet 1705, m’est né le premier enfant que Dieu m’a donné et est une fille, elle a esté baptisée le 9° aoust, son parrain Sr Dominique Rey mon beau-père, et sa marine Catherine Terrienne, ma mère ».
5. En 1698-99, il y avait à Lunel deux sages-femmes, d’après les visites pastorales de Mgr Colbert. Cité par Mireille Laget, La naissance aux siècles classiques. Pratique des accouchements et attitudes collectives en France au XVIIe et XVIIIe siècles. Paris, 1980.
6. Cette somme est partagée également entre les deux chirurgiens.
7. « Jay saigné la sœur de Madaelle de Manuel qui est mariée à Frontignan. »
8. Les particules probables et non les « de » désignant la localité d’origine, comme ..X de Lunel-Viel.
9. Devrait s’écrire « Done ».
10. Notons un prénom pour le moins surprenant : La fille de donne Roumane, nommée Couliasse (p. 20, 2 juin 1700).
11. Il y a quelques dizaines d’années encore, il était normal de « purifier le sang » au printemps en prenant des purges.
12. A la lecture du livre du chirurgien Gautier, combien paraît judicieux le vieux dicton languedocien : « Mefisa-te d’un davant d’una femna, du darrèr d’una mióla et d’un soldat de totes los costats ! » (Méfie-toi du devant d’une femme, du derrière d’une mule et d’un soldat de tous côtés).
13. Nous supposons exactes toutes les indications, et que c’est par étourderie que Gautier écrit en novembre 1703 : « … avons retiré la balle qui estoit dans l’articulation du genou avec fracture des apophyses de l’humérus » !
14. Louis Dulieu et Jean Nougaret, dans leur article « Documents sur la médecine et la chirurgie à Pézenas au XVIIe et XVIIIe siècle », in Études sur l’Hérault, 15, n°3, 1984, p. 31-33, écrivent : « (le trépan) est essentiellement utilisé dans la chirurgie crânienne et bien peu nombreux étaient ceux qui osaient s’y risquer en dehors des champs de bataille ». Le chirurgien Gautier faisait donc partie de ces téméraires. Le trépan faisait partie de toutes les trousses chirurgicales ; la violence aux XVIIe et XVIIIe siècles était largement répandue dans toutes les couches de la société et les chirurgiens devaient donc avoir l’occasion de l’employer même en dehors des champs de bataille ». (Dr J-P. Huber).
15. Soit un demi écu environ 35 mm de diamètre.
16. Je ne saurais trop remercier le Docteur Jean-Pierre Huber qui a eu l’amabilité de me donner des renseignements sur les termes techniques, relatifs aux maladies et aux accouchements.
17. Exemple : « Le 9° janvier (1698) Mlle Le Noir est arrivée à Lunel chez Me Ferrier et a porté sa petite sœur pour la faire panser de plusieurs tumeurs qu’elle avait. Le 10°, nous luy avons fait une incision et ouvert une tumeur qu’elle avoit a la cuisse gauche et à sa partie antérieure et moyenne, de la longueur de six travers de doigt, et tiré une pleine écuelle de pus qui y séjournait depuis quelque temps ». A noter que cette fille avait d’autres « tumeurs » au bras et à l’autre cuisse qui furent également soignées « Melle Du Noir est partie de Lunel le 31° mars 1698 et a emporté sa fille parfaitement guérie ».
18. Septique était le sens général de qui provoque la putréfaction Le pus était ambivalent : fétide, il était évidemment mauvais, mais « bien lié et de bon aspect » il était au contraire considéré comme favorable, d’où toute une série de produits destinés à provoquer son apparition en nécrosant les tissus étant donné l’absence d’asepsie, cette nécrose était pratiquement toujours suivie de suppuration (ainsi, l’acide sulfurique était considéré comme un « septique »). (Renseignement Dr J-P. Huber).
19. Nous avons suivi scrupuleusement les désignations de Gautier bien qu’il paraisse probable que les mots ulcères, tumeurs, abcès.., soient employés indifféremment.
20. Petite tumeur située vers le grand angle de l’œil, devant ou à côté du sac lacrymal (Littré).
21. Il s’agit, en fait, du poulain, orthographe également admise par Furetière : nom vulgaire et grossier du bubon d’origine syphilitique.
22. Il s’agit à l’évidence d’un dysembryome, c’est-à-dire d’une tumeur d’origine embryonnaire. Ces tumeurs sont dues à l’isolement très précoce d’une cellule embryonnaire ayant gardé un potentiel élevé de différenciation. Comme cela semble être le cas, cette tumeur peut atteindre un très grand volume, et se développe surtout dans la région sacro-coccygienne et au niveau des glandes génitales (apparemment la tumeur de cette patiente a dû se développer au niveau de l’ovaire, s’abcéder puis se fistuliser à la partie antérieure de l’abdomen, tout en restant extrapéritonéale). On retrouve dans ces tumeurs, en désordre, des ébauches d’organes, très fréquemment des dents, des poils, des os, éventuellement des fragments de paroi intestinale, etc. Elles sont généralement bénignes, mais à une époque où l’exérèse totale devait être certainement difficile étant donné le grand volume de ces tumeurs, elles devaient récidiver et sans doute finir par se nécroser et s’infecter (d’où la présence de pus). Renseignement donné par le Dr J-P Huber.
23. Mireille Laget, La naissance aux siècles classiques, op. cit. ; Jacques Gelis : Sages-femmes et accoucheuses. L ‘obstrétique populaire aux XVIIe et XVIIIe siècles.
24. Abraham Mazel, Élie Marion, Jacques Bonbonnoux, Mémoires sur la guerre des Camisards. Montpellier, Les presses du Languedoc, 1983.
25. Gérard de Sède, 700 ans de révoltes occitanes. Plon, Paris 1982.
26. André Ducasse, La guerre des Camisards. Hachette, 1978.
