Sociologie d’un quartier de Montpellier au XVe siècle : le quartier Sainte-Anne

* Cet article constitue un résumé des points essentiels du mémoire de maîtrise intitulé Le Quartier Sainte-Anne à Montpellier au XVe siècle à travers les compoix fait sous la direction de Messieurs les Professeurs MM. Dufeil, G. Romestan et P.A. Sigal, soutenu par Mlle Marie-Hélène Prieur en octobre 1983 à l’Université Paul-Valéry de Montpellier.

Le quartier Sainte-Anne à Montpellier, c’est aujourd’hui un ensemble aux limites assez floues, tout autour de l’Église Sainte Anne. Au XVe siècle, c’est un espace précis « Le Seten Sta Anna », c’est-à-dire le septain Sainte Anne, car la partie de la ville située à l’intérieur de la « Commune Clôture » (le cœur de ville aujourd’hui) est divisée en sept paroisses qui servent par ailleurs de base pour l’établissement des déclarations en vue de l’impôt. Ce quartier est alors délimité par l’enceinte à l’Ouest (aujourd’hui le boulevard Ledru-Rollin), la rue del Peyrou et la rue del Petit Scel au Nord (aujourd’hui successivement : le haut de l’Avenue Foch, la Rue Eugène-Lisbonne, la Rue du Petit-Scel) la rue Draparia, au Nord-Est (aujourd’hui Rue Saint-Firmin) et la rue San Guillem, au Sud-Est (id. auj.)

Le quartier Sainte-Anne n’a été que très peu touché par les travaux d’urbanisme qui ont eu lieu depuis lors ; seuls le percement de l’Avenue Foch (« Rue Nationale » au XIXe) et la suppression de la courbe que faisait alors la rue Saint-Guilhem dans sa partie haute ont amputé deux îlots du quartier. Partout ailleurs, le plan est resté identique, et même quelques rues ont gardé leur nom d’origine (rue Valfère, rue Terral…) Il n’en est pas de même en revanche, pour les maisons, même s’il existe quelques vestiges de façades ici ou là (au n° 2 de la rue Terral, Claire voie).

Montpellier, quartier Sainte-Anne
Fig. 1 Montpellier, quartier Sainte-Anne (cliché A. Hampartzoumian)

Pour étudier la vie économique et la société du quartier 1 nous avons utilisé comme sources, les compoix. Les compoix (du latin « compensus » peser avec, en même temps comparer) sont des registres contenant les déclarations des biens des propriétaires et leur estimation (manifests2. A date fixe, sur ordre des consuls, les « caps d’hostal » « chef de maison » vont à la maison consulaire (hôtel de ville) faire leurs déclarations qui sont répertoriées dans les compoix du quartier où ils habitent. Après avoir été consignés, les biens sont estimés et allivrés, c’est-à-dire qu’on définit leur valeur imposable en livre cadastrale (lieura) et sous-multiples, le sou (sol) et le denier (11 = 20 s, 1 s = 12 d). Toutes ces opérations durent un an environ, mais il n’y a pas de périodicité dans l’élaboration des compoix. Chacun subit des mises à jour (annotations, corrections) jusqu’à ce qu’il ne soit plus utilisable, on le refait alors. Ainsi pour le septain Sainte-Anne au XVe siècle nous possédons les compoix de 1416 (le 1er du septain), de 1435 et de 1449 3 ; Les Compoix sont donc des documents fiscaux servant à la répartition de l’impôt un impôt direct et proportionnel à la fortune ; la taille « au sol et à la livre », taille réelle et non plus personnelle. Au XVe siècle les compoix sont la base, non seulement de l’assiette des tailles communales, mais aussi, et c’est récent (1404), de la répartition de la taille royale entre les diocèses du Languedoc et entre les diverses communautés du diocèse. En tant que documents fiscaux, les compoix n’échappent pas au problème de la fraude, que ce soit celle des déclarants ou celle des estimateurs désireux d’abaisser la quête part de la ville dans l’assiette diocésaine de l’impôt ; l’estimation des biens en livre cadastrale, sans équivalence réelle, ne permet que des comparaisons ; par ailleurs, nous avons repéré en 1449 un réajustement de l’estimation abaissant les côtes d’allivrement pour la majorité des biens et diminuant ainsi la pression fiscale ceci se répercute en aval sur les fortunes et nous en avons tenu compte. Enfin, les compoix ne font apparaître que les déclarants et non tous les habitants du quartier.

Les compoix donnent beaucoup de renseignements sur les biens eux-mêmes (leur nature, leur valeur, leur localisation) ce qui permet de connaître l’occupation du sol à Montpellier au XVe siècle. La ville intra-muros semble se composer d’une large majorité de bâtiments (entre 80 et 90 %) mais aussi d’une part non négligeable de cultures (entre 10 et 17 %) ; dans les faubourgs cette proportion est de 50/50 au début du siècle, puis de 10/90 en 1449, signe de l’insécurité ambiante qui fait que l’on a préféré se réfugier à l’abri de l’enceinte principale. Cette occupation de l’espace semble conforme à l’image de la ville pré-industrielle qui n’est pas uniquement urbaine puisqu’elle accueille dans ses murs de véritables « morceaux de campagne » 4, et non des espaces verts sans caractère rural.

Les déclarants sont des cap d’hostal littéralement des « chefs de maison, de maisonnée », c’est-à-dire, les représentants d’une communauté essentiellement familiale, dont le volume peut varier. La majorité des déclarants sont des individus (entre 90 et 95 %). Parmi eux, la majorité sont des hommes (entre 85 et 95 %). Les femmes n’apparaissent que lorsqu’elles sont veuves ou célibataires. Elles ne sont pas des caps d’hostal « normaux », elles ne le sont que lorsque le représentant masculin (père, mari, tuteur…) fait défaut. Une minorité de déclarants est constituée par des groupes de personnes, le plus souvent des personnes de la même famille, groupes d’héritiers, enfants, sœurs, frères, couple, père et enfants, frère et sœur, oncle et nièce, gendre et beau-père, mère et fils, etc.

En dehors de la famille c’est le métier qui peut créer le lien, « johan Bosc etAnthony Davit, peyriers » 5 : le lien professionnel peut même renforcer le lien lignager ou l’établir : « loysa filha e heritiera de johan Gay, fornier, molher de johan Raynaut, fornier » 6.

Tout ceci est utile pour cerner la nature de l’hostal. Celui-ci a une structure essentiellement familiale, famille, nucléaire (couple avec ou sans enfants), famille élargie aux ascendants ou aux collatéraux. Sur la famille vient se greffer le métier, qui peut même constituer à lui seul un lien entre deux personnes de familles différentes ; ce dernier cas reste cependant minoritaire. L’hostal c’est donc une communauté de personnes liées par la parenté et/ou la profession, mais c’est avant tout une communauté fiscale les personnes mettent leurs biens en commun, mais elles n’habitent pas forcément la même maison quand elles ne sont pas de la même famille. La communauté de l’hostal a donc une grande latitude de composition et ne correspond pas forcément à la famille telle qu’on la conçoit actuellement.

Il faut noter en outre une grande instabilité des familles d’un compoix à l’autre. Beaucoup disparaissent, soit par appauvrissement total, soit par changement de domicile : sur les 208 noms de 1416, on en retrouve 70 en 1435, soit 33,6 % sur les 232 noms de 1435, on en retrouve 51 en 1449, soit 21,7 % et aussi de 1416 à 1449 on n’en retrouve que 24, soit 10,5 % donc une minorité.

En ce qui concerne les métiers (attributs essentiellement masculins, sauf exception) il y a une très grande variété qui couvre presque toute la gamme des activités urbaines. Le secteur le plus représenté est celui du travail de la terre (entre 19,8 et 33,1 % des métiers selon les compoix), mais il comporte un seul métier, celui de laboureur (laurador ou lavorador), c’est-à-dire, propriétaire exploitant ses terres. Une bonne partie des déclarants du quartier vient donc d’une activité agricole ce qui confirme l’aspect non exclusivement urbain de la ville du Moyen Age.

Compoix du XVe siècle
Fig. 2 Compoix du XVe siècle

Les autres secteurs plus spécifiquement urbains occupent chacun moins de 15 % des personnes (avec des variations dans cette fourchette selon les compoix) ; par ailleurs, les métiers qui les composent sont variés, mais les plus représentés sont les plus modestes, les métiers « bas de gamme », tournés vers le marché local. Ainsi, les professions libérales relevant de la médecine et de la loi (notaires, juristes, huissiers, barbiers, dotor en médecina, sont minoritaires (entre 4, 8 et 11,2 % des métiers). Les professions de l’administration municipale, c’est-à-dire, celles au service des consuls et du consulat sont très minoritaires (entre 2,3 et 6,6 %), de plus, il s’agit pour tous les cas, sauf un (notaire), de subalternes : écuyers, crieurs publics, sergents. Les professions de l’administration royale (les notaires royaux) sont très rares (moins de 1,7 %).

Dans le secteur du commerce et des transports (entre 8,6 et 10,6 % des métiers), on trouve quelques brasseurs d’affaires internationales (merchans ou mercatiers) qui arment des navires et exportent les productions de la ville (draps, vin…) vers l’Espagne, l’Italie ou le Levant contre épices et drogues. Mais l’essentiel relève du commerce local, détaillants (revendeyres ou merciers), hôteliers, voire des petits métiers, portefaix, porteurs d’eau. Dans le secteur de l’alimentation et de ses dérivés (entre 7,6 et 12 % des métiers), on trouve des bluteurs, des poivriers qui sont à la fois des importateurs, des préparateurs et des distributeurs d’épices, des épiciers qui sont des apothicaires et des droguistes, des marchands d’orge, de grains, de sel, de vin ; les plus nombreux, restent cependant les métiers liés à la consommation courante, les bouchers, les boulangers (qui font le pain ou louent des fours) et les poissonniers.

C’est dans le domaine du travail et du commerce des textiles (entre 9,7 et 13,2 % des métiers) ; que l’on trouve le plus de variétés en amont, les fouleurs, les tondeurs et les batteurs de draps, les tisserands, les teinturiers, les canabassiers (à la fois fabricants et marchands de toiles); à l’aval, il y a, d’un côté, les drapiers, marchands de draps au niveau international, peu nombreux, de l’autre les métiers relevant du commerce local : les marchands de fripes, les tailleurs, les chiffonniers, les blanchisseurs. Le secteur du travail et du commerce des cuirs et peaux (entre 7,3 et 15 % des métiers) est lui aussi largement tourné vers le commerce local avec des cordonniers et des fourreurs (les plus nombreux), des réparateurs de « grolles », des fabricants de chaumes, de selles, de cordes, d’épingles, des marchands de chapeaux, de ceintures, de peaux (qui sont les seuls à travailler aussi pour l’exportation). Dans le secteur des métaux et de la construction (entre 7,5 et 15,2 % des métiers) même prépondérance du marché local ; pour le fer, on trouve des forgerons, des chaudronniers, des ferronniers, un fabricant de cloches, auxquels on peut ajouter un fondeur d’étain; pour le bois : des charpentiers, des tonneliers, un fabricant de dés ; pour la pierre et la construction en général : des peyriers (maçons et/ou architectes), des plâtriers, des vitriers, des serruriers, des fabricants de tuiles, de tamis, de chandelles. On peut mentionner aussi des métiers divers comme un joueur de trompette et des joueurs de violon.

Enfin, on peut rattacher à cet ensemble le clergé, bien qu’il ne s’agisse pas à proprement parler d’un métier, mais d’un état. Peu nombreux dans le quartier (entre 2,9 et 4,6 % des « métiers »), il se compose de chapelains, de prieurs, de sacristains, de curés, du chanoine et vestiaire de Maguelone et même du prévôt de Maguelone qui ajoute à son état, le titre de docteur en décrets.

Entre les trois compoix (1416, 1435 et 1449), les proportions de chaque métier varient. En 1416 et 1435, le secteur de l’agriculture est en tête avec 1/3 des métiers suivi des secteurs de l’alimentation, du cuir, du textile, du commerce et des transports, des métaux et de la construction. En 1449, le secteur de l’agriculture ne représente plus qu’un 5e des activités, cette baisse se fait au profit des secteurs métaux et construction, textile, alimentation et des professions libérales. Cette évolution semble traduire une reprise économique dans le quartier après une période de basse conjoncture, commune à toute la ville, liée à la guerre, qui a entraîné épidémies, disettes, dépopulation, ralentissement des échanges et, sans doute, un certain repli sur la terre. Montpellier connaît d’ailleurs, au XVe siècle, un renouveau commercial avec notamment la présence de Jacques Cœur qui fait alors de la ville, le centre de ses affaires entre le Midi et le Levant. Dans le quartier Sainte-Anne, ce renouveau des activités spécifiquement urbaines a lieu entre 1435 et 1449, avec une répartition plus égale entre les différents secteurs. Mais la majorité des personnes du quartier restent tournées vers le travail de la terre, l’artisanat et le commerce local, les petits métiers.

En ce qui concerne les fortunes des déclarants (fortunes « fiscales » et non réelles comme nous l’avons précisé plus haut), elles se composent de biens meubles, et de biens immeubles bâtis (maisons surtout) et non-bâtis (vignes et champs surtout) les droits et redevances sont largement minoritaires (moins de 2 % du patrimoine global). Rares sont les déclarants dont la fortune se compose uniquement de biens meubles (moins de 10 % de l’effectif). De plus, leurs fortunes sont peu importantes, comprises entre 5 et 50 £ le plus souvent (un seul cas à 100 £). Un patrimoine uniquement mobilier semble donc signe de pauvreté. Les cas où la fortune du déclarant est exclusivement immobilière sont beaucoup plus nombreux (entre 36,2 et 67,7 % des cas selon les compoix), l’éventail de ces fortunes est aussi plus large, entre 3 £ et 483 £ ; elles dépassent donc le seuil de 100 £, mais elles ne franchissent pas celui de 500 £ ; un patrimoine immobilier seul est donc une limite à la richesse. C’est dans la troisième catégorie, celle des fortunes à la fois mobilières et immobilières que l’on rencontre le plus grand étalement (de 13 à 1749 £ en 1416, de 12 à 2041 £ en 1436, de 8 à 918,25 £ en 1449). La base de toute fortune supérieure à 500 £ est donc la possession d’un patrimoine double même si celle-ci n’implique pas forcément celle-là.

Pour voir quels éléments influent sur le niveau de la fortune, nous avons pris 10 exemples représentatifs dans chaque compoix, ce qui nous a permis de tirer quelques conclusions. Avec la richesse, le pourcentage des biens immeubles non bâtis ou ruraux diminue ; ce qui augmente, c’est soit la part des biens meubles, soit la part des biens immeubles bâtis, mais l’on ne peut dire si c’est l’un ou l’autre de ces éléments qui est déterminant, les droits et redevances ne concernent pas les fortunes supérieures à 400 ou 500 £, selon les compoix. Par ailleurs, avec la richesse, l’éventaire des biens s’élargit parmi les biens bâtis, apparaissent à côté des maisons, progressivement, des greniers, des étables, des boutiques. Parmi les biens non bâtis, la vigne et les champs déclinent au profit d’autres biens des cultures vivrières (vergers, oliveraies, enclos) sans doute pour leur consommation personnelle, des biens à haut rapport, comme les près, liés à l’élevage et les mas, véritables domaines où les parcelles sont regroupées, plus pratiques à gérer, plus rémunérateurs que des parcelles de vigne ou de champ isolées. A l’inverse dans les petites fortunes, c’est la trilogie maison, vigne et champ qui domine, et si d’autres éléments apparaissent, c’est à l’exclusion d’un de ceux-ci ; de même les trois grands groupes d’éléments, meubles, bâtis, non-bâtis n’existent pas conjointement. La richesse est donc liée à la présence de tous ces éléments (meubles, bâtis, non-bâtis dans le patrimoine, et à la diversité à l’intérieur de ces trois groupes, souvent accompagnée d’une diminution du pourcentage des biens non bâtis (en particulier vignes et champs) ; à ceci s’ajoute la présence de redevances pour les fortunes les plus élevées.

Après avoir étudié l’évolution de la composition du patrimoine, nous avons établi des seuils pour voir qui pouvait être qualifié de « riche » ou de « pauvre » dans le quartier.

La catégorie la plus basse est celle des nichils, littéralement ceux qui n’ont rien, en fait, ceux dont la fortune est jugée trop peu importante pour être décrite et estimée ; d’après les documents, à Montpellier, les nichils, sont ceux qui ne possèdent aucun bien foncier et qui ont un capital mobilier inférieur à 2 ou 3 £ (en valeur d’estimation).

Pour les personnes dont la fortune est estimée, il faut, pour établir des seuils, situer le niveau du quartier et pour cela le comparer aux autres. A. C. Marin 7 place le quartier Sainte-Anne en 4e position parmi les quartiers pauvres de la ville (car l’écart entre le 3e et les suivants est important) et considère les fortunes supérieures à 500 £ comme de « grosses fortunes ». Ceci, ajouté aux conclusions tirées de l’étude des éléments des fortunes (cf. plus haut), nous permet de penser que l’on peut qualifier ici de riches ceux dont la fortune dépasse 500 £ et de pauvres ceux qui ont moins de 50 £, sans que cette limite soit rigide. A noter que pour comparer la répartition des fortunes entre les 3 compoix, il nous a fallu tenir compte d’un réajustement de l’estimation qui a eu lieu en 1449, abaissant les côtes d’allivrement pour la majorité des biens et donc la valeur estimée des fortunes des déclarants ; ce réajustement a semble-t-il provoqué un report dans la tranche immédiatement inférieure : ainsi une personne dont la fortune se situe dans la tranche 100-199 en 1435 est dans la tranche 50-99 en 1449. La courbe de la répartition des fortunes en 1449 a d’ailleurs à peu près le même profil que celle de 1435, mais elle est décalée sur la gauche du graphique 8. Compte tenu de ceci la répartition des fortunes évolue peu entre 1416 et 1449.

Répartition des fortunes par île.
Fig. 3 Répartition des fortunes par île.
Répartition des fortunes
Fig. 4 Répartition des fortunes

Le quartier est donc un quartier où les moins fortunés sont majoritaires et où les pauvres constituent la moitié des déclarants; les très pauvres (nichils) sont minoritaires comme les riches d’ailleurs; cependant ceux-ci, qui ne dépassent pas 5 % des effectifs, concentrent entre leurs mains le 1/3 ou le 1/4 du patrimoine global du quartier.

Si l’on considère la répartition des fortunes par métier on note d’abord une grande diversité de situation à l’intérieur de chaque métier, ce qui correspond à des différences de niveau de carrière ; pour comparer les métiers il faut donc se baser sur l’éventail des fortunes et la présence ou l’absence de grosses fortunes dans le métier.

Un premier groupe est formé par les marchands, les poivriers et les drapiers ; l’éventail de fortune est très large (de 20 £ à 2 050 £), il n’y a pas de nichils et surtout c’est le seul groupe où les fortunes peuvent dépasser 1 000 £. Les familles les plus riches se retrouvent d’ailleurs de compoix en compoix les Costa (marchands), les Caylar (marchands), les Cabrida (poivriers) et les Talhapan (drapiers). Leur patrimoine estimé à plus de 1 000 £ varie peu, avec un capital mobilier important, des ateliers ou des boutiques, ils constituent l’élite du quartier. Ils appartiennent aux 3 métiers majeurs de la ville, ceux qui prennent part au commerce international ; leur caractéristique est d’engager leurs capitaux sans prendre part directement à la production; les drapiers par exemple entretiennent au dessous d’eux plusieurs métiers (tisserands, teinturiers…) qui ont à charge la production ; à preuve le cas de Arnaut Talhapan qui possède une part de teinturerie (dans la draperie rouge d’ailleurs, la plus prisée) : « 1/4 del tench de las escarlatas » 9. Ce sont des industriels plus que des artisans et ils investissent dans d’autres activités que la leur : ainsi Arnaut Pascal, un drapier possède deux boutiques et des stocks de sel.

Au dessous de cette élite aux activités internationales, il y a toute la multitude des métiers de l’artisanat et du commerce local, des professions libérales, des laboureurs et des petits métiers de la rue. Il est difficile de classer avec précisions ces métiers de par le manque de représentants, jamais plus de 10, sauf pour les laboureurs. On peut cependant distinguer une classe moyenne de métiers dont la fortune peut dépasser 100 £ mais jamais 1 000 £, on trouve dans ce 2e groupe les épiciers, les marchands d’orge, les professions libérales (juristes, notaires, barbiers), les détaillants, les fourreurs, les bouchers, les poissonniers, et à partir de 1435 les boulangers, les notaires royaux, les marchands de vin et les teinturiers, signe qu’il y a une amélioration de la situation. C’est donc dans les secteurs « vitaux » de la ville que se recrutent ce 2e groupe : l’alimentation, le vêtement et surtout la loi et la médecine. C’est d’ailleurs dans ces deux groupes que sont choisis depuis 1410 la majorité des consuls, c’est-à-dire quatre sur six, le 5e et le 6e étant choisi parmi les petits métiers et les laboureurs.

En effet on peut cerner un 3e groupe où les fortunes dépassent très rarement 100 £ et où la tranche 20-49 £ est la plus représentée ; ce sont les métiers de l’artisanat, du cuir, des métaux et les métiers modestes du textile fouleurs et tondeurs de draps, fabricants d’épingles, forgerons, charpentiers, plâtriers, cordonniers, chiffonniers, serruriers, ce sont aussi tous les petits métiers de la rue : portefaix, porteurs d’eau, musiciens, et les emplois subalternes de l’administration municipale : crieurs publics, valets, écuyers. Enfin, on trouve les laboureurs qui constituent la majorité des déclarants du quartier et qui se situent dans le haut de ce groupe à partir de 1435, puisque les fortunes supérieurs à 100 £ sont moins rares.

Pour étudier enfin la répartition topographique de ces fortunes dans le quartier nous avons établi pour chaque île la fortune moyenne par déclarant et réalisé des graphiques 10. Les îles les plus riches (moyenne > 10 £) se trouvent en bordure des rues commerçantes et des axes principaux de communication qui délimitent le quartier : la rue Draparia où se trouvent la plupart des boutiques et entrepôts des drapiers, la rue du Peyrou et la rue Saint-Guilhem. On y retrouve les mêmes catégories sociales (marchands, poivriers, drapiers, notaires, barbiers…) et les mêmes 24 familles de 1416 à 1449 (Les Costa, les Cabrida, les Talhapan… ). A l’inverse des îles les plus pauvres se situent à l’intérieur du quartier ou en bordure des enceintes et on y trouve tous les autres métiers de l’artisanat, du petit commerce, de la rue et surtout les laboureurs (au moins deux par île).

L’image que nous donne le quartier Sainte-Anne est donc double : d’un côté un quartier que l’on peut qualifier « d’urbain et de riche » un noyau stable de « notables », d’industriels internationaux, marchands, poivriers ou drapiers qui concentrent entre leurs mains le 1/3 ou le 1/4 de la fortune globale du quartier, alors qu’ils ne représentent jamais plus de 5 % de l’effectif. Cette minorité riche habite des zones bien précises du quartier les rues périphériques commerçantes et surtout la rue Draparia, place marchande et centre des affaires.

De l’autre un quartier que l’on peut qualifier par opposition « de rural et de pauvre » ; une multitude instable constituée en majorité de laboureurs vivant du travail de la terre, auxquels s’ajoutent des artisans, des commerçants travaillant pour le marché local, de petits métiers de la rue ou de l’administration consulaire; ils habitent surtout à l’intérieur du quartier, en retrait du centre des affaires.

Cette vision binaire du quartier n’est pas tout à fait juste car entre ces deux groupes on trouve une classe moyenne faite d’hommes de loi, de médecins, de notaires, de bouchers ou d’épiciers-apothicaires, classe de transition dans la fortune et dans l’espace puisqu’on la trouve plus souvent près des axes commerciaux. Cependant cette classe n’est sans doute pas spécifique au quartier, on la retrouve dans toute la ville, ce qui fait l’originalité du quartier Sainte-Anne, c’est cette opposition entre une élite marchande et industrielle qui concentre la richesse et une masse de laboureurs et de métiers modestes qui vivent simplement, voire pauvrement.

TRANSCRIPTION DU TEXTE DU FOLIO I
DU COMPOIX DE 1416

Au nom de dieu sic fach
amen l’an mil quatre cent seize a 10 de fébrié
comensem a far la reparacion del setem de
Santa anna aysins coma s’en sec per yrlas
et per partidas tant de heretagges coma de
mobles de cascun dels habitants del dich seten
complida la reparacion.

Hirla del portal del peyrou
Maistre Johan rabot bedel del estudi rent
son manifest aysins coma s’en sec
Primo tres hostals de que ne ha fach
hun en la carieyra de saut aularia
que la hun fouc de pons marsal et
l’autre de guillem de maries e l’autre
de maistre cristol notari que se confronta am maistre
Rollan Co bedel. estimat vint $

Notes

   1. Pour avoir une vue générale de la ville au Moyen Age, on pourra se reporter à l’ouvrage récent : Histoire de Montpellier, sous la direction de Gérard Cholvy, Privat, Toulouse, 1984.

   2. On trouvera le même type de source dans l’ouvrage de Ph. Wolff, « Les Estimes toulousaines », Laboureur, Toulouse, 1956.

   3. Ces trois compoix sont conservés aux archives municipales de Montpellier sous les côtes suivantes : CC 593 pour 1416, CC 577 pour 1435, CC 498 pour 1449. Ils se présentent sous la forme de registres reliés de format 30 x 22 cm. Les reliures des compoix de 1416 et 1435 ont été refaites (assez anciennement) et la couverture est en carton de couleur bigarrée, la couverture originelle en parchemin de couleur foncé apparaît collée sur les deuxièmes feuilles des registres. Du fait de cette réfection ces registres sont dans un bon état de conservation les coins sont peu rognés, il n’y a pas de feuillets déchirés. A l’inverse le compoix de 1449 garde sa couverture originelle en parchemin de couleur foncée et pliée sur l’intérieur ; la reliure est renforcée par deux morceaux de peau retournée cousus. Aussi le registre de 1449 est le moins bien conservé, le plus abimé : les coins sont par endroits très rognés et quelques feuilles sont déchirées, ce qui supprime parfois les premières lignes.

   4. Histoire France Urbaine, sous la direction de G. Duby, Seuil, Paris, t. II, p. 200.

   5. Compoix 1435 f° 53 v.

   6. Cs 1435 f° 69 r.

   7. A.C. Marin. Montpellier à la fin du Moyen Age, d’après les compoix 1380-1450, thèse de l’École Nationale des Chartres 1980.

   8. Cf. graphique XV.

   9. Cx 1416 f° 145 r.

   10.   Cf. Répartition des fortunes par île de 1416.