Reflets de la spiritualité grandmontaine et sources de l’histoire médiévale
au miroir des émaux méridionaux

* Directeur de Recherche au C.N.R.S., Directeur de la collection Émaux méridionaux, catalogue international de l’Œuvre de Limoges. 31, Cours des Fossés 33210 – Langon.

Une impressionnante coïncidence a voulu que soit livré à notre siècle un nombre remarquable de certains ouvrages de Limoges, en provenance d’établissements grandmontains. Tout en comptant parmi les plus beaux échantillons catalogués dans le Corpus des émaux méridionaux, ils se trouvent, par leur destination initiale, placés en une indubitable connexion avec le monastère de Grandmont en Limousin, le chef d’ordre, et aussi avec ses celles et ses prieurés.

Ces émaux furent connus, admirés, décrits et publiés précocement, dès le milieu du siècle dernier, quelques décennies à peine après la dissolution de l’Ordre par Mgr Duplessis d’Argentré, évêque de Limoges, en 1790. On déplorera à jamais le démembrement et la destruction de l’autel, des châsses, enfin du trésor de l’église consacrée à la Vierge à Grandmont, site désert voisin du lieu de Muret où avait vécu, enseigné et où mourut Etienne, le fondateur, le 8 février 1124. L’endroit où fut bâtie l’église consacrée en 1165 est sis dans les Monts d’Ambazac, sur l’actuelle commune de Saint-Sylvestre (Haute-Vienne) ; il ne reste plus rien des bâtiments séculaires, mais les blocs appareillés au moyen âge furent récupérés pour bâtir la maison d’arrêt de Limoges, place du Champ-de-Foire…

Or il existe, on le sait, une séquence d’inventaires et de recollements ou de procès-verbaux qui, exceptionnelle par le nombre et la précision pour cette catégorie de sources écrites, autorise certaines déductions historiques; on a en effet répertorié dix-sept documents, échelonnés du XIVe siècle à la fin du XVIIIe siècle, pour le seul prieuré de Grandmont en Limousin. Ces textes ont, pour l’essentiel, été publiés dès le siècle dernier par deux admirables érudits limousins, l’abbé Jacques- Remi Texier 1, puis Louis Guibert 2.

Mais il est quelques autres émaux dont les études du XXe siècle ou de toutes récentes découvertes, ont situé, au loin, la provenance ancienne : aux confins du Quercy, en Champagne et même en Lorraine, par exemple. Nos travaux vont bénéficier de la primeur de certaines de ces découvertes. Dispersée dans les collections publiques et privées des deux continents, la majeure partie de ces croix, de ces plaques, de ces châsses a, de 1962 à 1967, été publiée par Geneviève Souchal : à la mémoire de celle-ci sont adressées, avec l’expression de nos regrets, des pensées de reconnaissance et de confraternité dans l’étude.

Geneviève Souchal, jeune conservateur au Musée des Thermes et de l’Hôtel de Cluny, appliqua résolument sa compétence de chartiste à l’histoire des collections d’émaux réunies par A. Du Sommerard 3. Deux plaques historiées fameuses représentent l’une, l’Adoration des Mages, l’autre deux personnages en vêtements religieux, un seul étant nimbé, avec une inscription gravée qui désigne sans hésitation… « Eteve de Muret ». Quelques plaques d’une croix démembrée provenant du prieuré grandmontain de Mathons en Haute-Marne, offrirent à la sagacité du chercheur le point de départ de l’étude préconisée par Francis Salet, alors conservateur en chef du Musée de Cluny. G. Souchal confronta les sources historiques, les descriptions anciennes et les inventaires aux évidences de l’art, en caractérisant les parentés de facture et de style que présentent maints fragments dispersés. Elle parvint à reconstituer les schémas de plusieurs croix similaires et démembrées qui, nécessairement, avaient compté chacune dix plaques constitutives au total, parant l’avers et le revers. Elle procéda au regroupement de ces ouvrages par familles. Elle proposa même un certain nombre de critiques chronologiques portant sur des datations contradictoires. Elle esquissa des rapprochements inédits entre des chefs-d’œuvre disparus, mais mentionnés par les textes. Elle formula enfin des hypothèses fondées sur l’existence ancienne de monuments funéraires anéantis, par comparaison avec les documents graphiques qui ont conservé la mémoire de certains tombeaux d’émaux de l’Œuvre de Limoges.

Enfin la littérature érudite se trouve pratiquement toute réunie, en un impressionnant appareil de notes, dans sept articles parus sous les auspices de la Société française d’archéologie. Il paraît ici utile de récapituler l’apport de chacun des fascicules du Bulletin monumental à la connaissance de l’extraordinaire déploiement d’émaux, dans l’église prieurale puis abbatiale, comme suit :

I et II. La décoration d’émaux de l’autel majeur et de la chasse de saint Etienne de Muret, d’après les études modernes et les datations anciennes 4.

III et IV. Le rôle des prieurs et le patronage des Plantagenets 5.

V. Repères chronologiques et indices formels en rapport aux émaux de connexion grandmontaine 6.

VI. Facture et style des émaux limousins destinés à Grandmont 7.

VII. Le voyage des religieux grandmontains Cologne et la chasse d’Ambazac 8.

VIII. Une famille de croix limousines à la fin du XIIe siecle 9.

Au cours des mêmes années, et selon une procédure érudite analogue, les collections de reliquaires et celles des reliques qu’ils continrent étaient analysées et commentées par Jean-René Gaborit. Ces réceptacles, conservés qu’ils furent en partie jusqu’à la Révolution, reçurent, au cours des siècles, diverses affectations. Notre collègue prononça en 1977 une communication originale, mais restée inédite, au 102e Congres national des Sociétés Savantes a Limoges 10. Il y présentait une partie des résultats acquis par sa thèse de l’École du Louvre sur le trésor de Grandmont. Cet examen méthodique de la corrélation entre contenu et contenant montrait leur mobilité réciproque et les complexités des manipulations subies. II faisait donc ressortir les risques d’identifications prématurées entre les objets subsistants et ceux, bien plus nombreux, qu’avaient recensés les inventaires. Dans un important article des Cahiers de civilisation médievale 11 d’autre part, J.-R. Gaborit parvint à proposer la distribution plausible des fameuses sept grandes châsses de l’Œuvre de Limoges que l’on voyait sur les degrés de l’autel majeur de l’église, au XVIe siècle. C’est que les conclusions architecturales de sa thèse de l’École des Chartes, déposée et consultable aux Archives départementales de la Haute-Vienne, l’autorisaient à concevoir l’organisation spatiale et fonctionnelle d’un tel décor somptuaire, constitué au cours de plusieurs décennies à partir de la canonisation de saint Etienne de Muret en 1189 12.

Geneviève Souchal et Jean-René Gaborit ont résolument laissé pendante la question de l’« origine topographique » de tous des émaux « limousins ». La littérature du XIXe siècle avait eu tendance à les attribuer, avec Louis Guibert, à un « atelier monastique », sis à Grandmont même. Au contraire, pensons-nous, Grandmont ne fut que le plus important destinataire initial d’œuvres majeures, conçues et exécutées dans des ateliers urbains que menaient des maîtres laïques, installés durablement à Limoges, d’abord au temps de l’emprise politique, économique et artistique qu’exercèrent les rois Plantagenêt en Aquitaine, puis tout au cours du XIIIe siècle.

Le Corpus des émaux méridionaux, placé sous l’égide du C.N.R.S. depuis 1963 et en correspondance avec ces deux chercheurs a continué de contribuer au progrès des connaissances, tout en bénéficiant de celles qu’ils venaient d’établir. Car un réseau international de membres bénévoles, d’institutions spécialisées et de laboratoires, apporte des données documentaires et rédactionnelles, ou bien des concours financiers à la publication du catalogue international de l’Œuvre de Limoges 13. Pour les quelque onze mille œuvres recensées, tout indice relatif à la destination initiale, à des provenances anciennes, aux aliénations révolutionnaires, aux possessions familiales, est consigné dans le libellé de la section « Historique » de chaque notice. Les connexions grandmontaines sont recherchées en priorité. Notre publication assimile, par la formule descriptive, historique et documentaire de notices homogènes, les amples connaissances acquises grâce aux auteurs des études spécialisées 14. Elle s’efforce d’intégrer par milliers des informations fragmentaires, dispersées dans des publications disparates depuis deux siècles. En conclusion, la rubrique introductive de ces notices est prête à toute « prise informatique » de gestion culturelle. Et surtout, la description obéit aux conventions explicites d’un système novateur, mis à disposition de tout un chacun par le livre 15.

Le trésor de Grandmont compta, outre les émaux, des dizaines de reliquaires d’orfèvrerie, d’ivoire, de cristal. Dans la documentation annexe au Corpus d’ailleurs, on trouvera donc consignés maints indices grandmontains afférents aux objets d’art du métal et, plus généralement, à tous ouvrages d’art somptuaire, de catégorie analogue à ceux décrits principalement dans l’inventaire de 1666.

A l’initiateur spirituel et au compagnon savant de toutes ces recherches, Dom Jean Becquet, est donc confié le suffrage qu’il a vocation d’adresser aujourd’hui au saint patron dont nos travaux commémorent la canonisation. Hagiographe de saint Etienne de Muret, historien de l’Ordre de Grandmont 16, il a d’ailleurs notablement accru les connaissances générales sur les institutions monastiques, canoniales et érémitiques, il s’est fondé sur la critique renouvelée de sources soit connues, soit inexploitées ou inédites, relatives aux établissements limousins 17. De même, par ses biographies des évêques de Limoges, il élève l’édifice des références chronologiques indiscutables, auxquelles toute recherche grandmontaine doit aujourd’hui se référer 18.

Bénéficiaire de tous ces travaux, je tenterai ici d’apprécier la place prise, par les destinataires grandmontains, parmi la clientèle des émailleurs et orfèvres limousins jusqu’au milieu du XIIIe siècle. En effet, de petits groupes de ces émaux contribuent à articuler les chapitres de nos cinq volumes d’Émaux méridionaux 19. Les dommages qu’ils subirent et leur destruction même nous instruisent sur la signification historique des fragments subsistants. Ces derniers sont les témoins authentiques des usages cultuels, des conceptions spirituelles et des choix artistiques des Grandmontains.

- I -

A l’Époque romane, appartient la châsse, aujourd’hui à Ambazac, destinée originellement à des reliques majeures de saint Etienne de Muret, après la dernière translation de l’ermite a l’intérieur de la grande église de pierres de taille, consacrée la Vierge en 1165 (Pl. I, a, b, c, d). Vraisemblablement fabriquée en 1182, avant que ne naisse la crise opposant les clercs et les convers, elle manifeste la faveur des rois Plantagenêt, d’abord Henry II, envers Grandmont et envers les ateliers de Limoges. Le maitre de la châsse d’Ambazac affirme une incomparable maitrise de l’orfèvrerie de cuivre. Aux scintillements des cabochons, aux reliefs lumineux du décor au repoussé, il adjoint l’éclat des couleurs contrastées qui émaillent les bandeaux soulignant la structure architectonique complexe 20. Il œuvre déjà selon un autre parti que l’un de ses prédécesseurs, auteur de la statuette d’ange transformée en reliquaire aujourd’hui à Saint-Sulpice-les-Feuilles, et qui fut sans preuve mise en relation avec Grandmont 21.

Moins de dix ans plus tard furent champlevées et émaillées les fameuses plaques narratives, commandées sans doute à l’occasion de la canonisation solennelle dont nous célébrons aujourd’hui le 8e centenaire ; elles dépeignent l’une, l’Adoration des Mages 22, l’autre, saint Etienne de Muret conversant avec Hugues Lacerta (Pl. II, a et b). Sur cette dernière est gravée la fameuse inscription en langue romane qui, lue d’abord par notre ami Jacques Bousquet, chartiste romanisant, professeur émérite d’histoire de l’art à l’Université de Montpellier, fut commentée et publiée par Geneviève Souchal 23 :

+ N’IGO LASERT : PARLA AM N’ ETEVE DE MURET, ce qu’elle traduisit : « Le Seigneur Hugues Lacerta parle avec le seigneur Etienne de Muret ». Du coup, l’image de la conversation sacrée prenait un tout autre sens que celui, légendaire, que ton avait excipé de la vie du saint, soit l’apparition à Etienne de saint Nicolas, évêque de Myre, durant son initiation auprès de Milon, évêque de Bénévent 24. C’est Etienne qui, nimbé et le livre rouge des Institutions en main, s’entretient avec Hugues Lacerta, son « familier disciple et imitateur » 25, au cours de l’apparition dont il gratifie ce premier écrivain de l’Ordre de Grandmont. Icône représentant une inspiration spirituelle du maître au disciple, la belle plaque d’émaux est aussi un « portrait d’auteur ». Avec la plaque de l’Adoration des mages qu’on nous dispensera de commenter encore une fois, ce sont les seuls restes du décor historié qui dut intégrer à l’autel majeur la châsse du saint, selon un dispositif structurel et un programme iconographique qu’il faut renoncer à restituer, faute d’indices probants.

Le même patronage royal continuait donc de s’exercer, autour de 1190, en faveur d’un atelier différent où fut promu un style pictural novateur, annonciateur des années 1200. Car ce nouveau maître accomplit en émail l’équilibre classique qui capte la couleur par la ligne. Les arts picturaux de Byzance en avaient su maintenir vivante l’antique tradition, et la fin du XIIe siècle en vit refleurir les versions occidentales 26. Sobre et pure est l’opposition chromatique majeur entre les bleus des figures et l’or lisse des fonds. Néanmoins les aires d’azur sombre sont balancées par des plages où, froid encore, le vert s’ourle d’un jaune lumineux. Quelques touches vives de rouge exaltent les dômes et les murailles de la cité céleste qu’absorbe dans l’or le champ pictural unifié. Les lignes d’or des étroites parois métalliques s’infléchissent, pour profiler les volumes des corps ou pour dessiner les crêtes des plis qui se serrent, détendus et parallèles dans leur chute depuis l’épaule, le coude, la ceinture.

A la main d’un des artistes les plus inspirés de ce courant, grave et serein, de la peinture en émaux, sinon au même maître, on attribuerait la croix provenant de Mathons, partagée aujourd’hui entre Paris, Troyes, Baltimore et New York 27 (P1. III). La croix conservée presque entière par le Cleveland Museum of Art (Ohio), et que complètent les plaques du revers de la collection Martin Le Roy et du Metropolitan Museum, permet d’imaginer les dimensions et l’aspect originel d’une vingtaine de ces pièces démembrées du mobilier liturgique 28. On retiendra l’existence de quatre magnifiques plaques qui formèrent jadis les potences des bras, à l’avers d’une croix dont on peut estimer la hauteur à un mètre cinquante environ. Recherchées par les plus grands amateurs sous la Monarchie de Juillet, elles ont abouti à la Keir Collection, au British Museum et au Museo Sacro Vaticano. Cette dernière, avec Adam ressuscitant, appartenait vers 1830 à Adolphe de Théis, fils du préfet de Limoges, le Baron Alexandre. Il est donc permis d’imaginer, sur ce modèle, l’allure qu’affecta l’une ou l’autre des deux croix monumentales qui existèrent à Grandmont, en se gardant toutefois de toute assimilation prématurée. Un témoignage optique irréfutable sur le savoir-faire de l’émailleur a été obtenu par la microphotographie de l’œil d’un ange, sur la plaque h. Un tel document, exécuté au Laboratoire du British Museum en concertation avec notre ami Neil Stratford, keeper of the Department of Medieval and Later Antiquities, établit une référence scientifique exemplaire, base des prochains étalonnages chromatographiques explorés par le C.N.R.S. 29.

- II -

Au maître éponyme de l’École de Limoges, 1195-1215 (CEM II, en cours de rédaction), MAGISTER G. ALPAIS 30, est dû le coffret eucharistique conservé au Musée municipal de Limoges (PI. II, c et d). Par sa destination de réserve eucharistique, par sa facture, par son élégante composition géométrique et par son style, il s’apparente étroitement au ciboire trouvé par Revoil à Montmajour, bientôt acquis par le musée du Louvre 31. Le coffret, aujourd’hui reconnu pour correspondre à l’article LXXIII de l’inventaire de 1666, avait été apporté parmi les reliquaires dans la sacristie de la chapelle du Palais épiscopal de Limoges en 1790, où le 20 décembre, il fut remis à M. Sicelier, pour le Séminaire de Limoges; ainsi mis à l’abri, il se trouva transmis à Maurice Ardant, le pionnier de l’histoire de l’émaillerie limousine 32. A son tour, celui-ci en fit le dépôt à la Société royale d’agriculture, puis le confia à la Société archéologique et historique du Limousin, fondée en 1842. Le coffret, insigne témoin de l’art et de l’histoire liturgique, fut le germe même du futur musée municipal de Limoges 33.

A cet atelier est attribuable aussi la châsse de Villemaur, provenant de la celle grandmontaine de Macheray au diocèse de Troyes, déposée depuis 1975 au trésor de la cathédrale de Troyes (P1. IV, a, b et c). Elle fut représentée parmi les plus précoces lithographies en couleurs qui reproduisirent des émaux de Limoges, dès le milieu du XIXe siècle 34. Elle avait échappé aux destructions, malgré un destin mouvementé durant la Révolution, comme certains documents des Archives départementales de l’Aube le démontrent. Elle a enfin rejoint la plaque avec saint Pierre, détachée de la croix de Mathons, dans la collection moderne rassemblant à la cathédrale de Troyes les vestiges précieux de l’émaillerie médiévale.

Comment donc ne point saluer comme un miracle de saint Etienne de Muret la découverte faite, en Champagne encore, par Monsieur Dailly, sur un site grandmontain ? Nous avons ensemble la joie et l’avantage de présenter ici la belle plaque détachée jadis du bras gauche, sur l’avers d’une croix. Elle est attribuée à l’atelier de maître Alpais 35.

L’extraordinaire vitalité des ateliers de Limoges au cours de deux brèves décennies se manifeste par la fabrication artisanale de solides petites châsses reliquaires, comparables à celle de Villemaur. De dimensions modestes, aisément transportables, elles se trouvaient exportées par centaines vers les trésors ecclésiastiques de toute l’Europe. A Siegburg, il en est conservé deux ; leur programme historié ou dogmatique avait été bien établi depuis le XIIe siècle. L’une d’elle figure deux scènes de l’Enfance du Christ; l’autre ajoute la Crucifixion à la Majesté parousique du Seigneur 36 ; ce dernier sujet, très répandu, signale que le réceptacle enclot des fragments de reliques multiples, anonymes ou non identifiées. De telles châsses attestent la fidèle relation de client à fournisseur que les églises de Rhénanie, de Bavière, d’Angleterre, de Castille, d’Italie.., entretinrent avec le négoce des artisans de Limoges, nonobstant le ressort régulier ou séculier de l’établissement religieux acquéreur. Les châsses de Siegburg rappellent en outre, en un écho topographiquement significatif, la visite que trente ans plus tôt les frères grandmontains avaient faite en Rhénanie, pour quérir les reliques des Onze Mille Vierges auprès de Philippe de Heinsberg, archevêque de Cologne, de l’abbesse de Sainte-Ursule, d’Hermann, doyen des Saints-Apôtres, des chanoines de Sainte-Marie-ad-Gradus, de Giraud, abbé de Siegburg 37.

Mais aucune attache grandmontaine n’explique, par exemple, l’acquisition dune belle châsse limousine par le prieuré de Cassan. Celle-ci est conservée précieusement depuis 1840 par la Société archéologique de Montpellier. Elle appartient à la longue série des châsses à programme dogmatique, laissant les reliques dans l’anonymat. Sa facture différente oriente son attribution à un autre atelier que celui d’Alpais, mais déjà connu durant les dernières années du XIIe siecle 38. Elle vient donc prouver l’autonomie commerciale des émailleurs de Limoges, dans les réseaux de leurs clientèles ecclésiastiques, seigneuriales ou princieres.

- III -

Pour répondre a la Demande du marché européen de 1210 a 1230 environ 39 (CEM III, en préparation), Limoges diversifia sa facture, tant pour l’orfèvrerie de cuivre que pour le traitement pictural de ses émaux. Les ateliers se multipliaient, tandis que se différenciaient les degrés de la qualité, dans leur considérable production. Une nouvelle ambition se fait jour, celle de doter d’un volume réel les figurines dorées, en les galbant, en les repoussant et bientôt en modelant leurs reliefs, plutôt que de simplement les graver. On regroupe celles-ci par dizaines en d’étroites familles qui justifient les étapes chronologiques présumées de nos attributions. Or Grandmont vient précisément apporter à cette évolution un irréfutable témoignage, par l’épigraphie jointe a l’iconographie. Une plaque acquise par le musée des arts industriels de Prague (Uměleckoprümyslové Muzeum) en 1891, en provenance d’une collection privée de Tulle (Corrèze), figure, en pied, un personnage historique, le VIe prieur de Grandmont, Guillaume de Treignac (1170-1180) (Fig. 1). Elle paraissait déjà Grandmont, en 1666, détachée de l’ensemble originel pour lequel elle fut conçue, attachée qu’elle était, avec d’autres plaques figurées et inscrites, sur un « grand coffre de bois » 40. Le modelé graphique de la figure répond encore au style de la seconde décennie du XIIIe siècle, tandis que dans le fond, le dessin et l’émaillage des ornements déclarent une négligence a l’égard de la discipline magistrale de l’« École de Limoges ». Ce portrait commémoratif, lié peut-être originellement a un monument funéraire, fut apparemment commandé entre 1215 et 1220, donc au temps du IXe prieur Pierre Caturcin. L’émail manifeste la volonté précoce d’insérer les premiers prieurs dans l’histoire, non seulement par l’écrit, mais par des « Antiquités grandmontaines » en images.

Bientôt vont apparaitre comme sculptées dans l’or les célèbres six apôtres, en applique sur les plaques cintrées aux floraisons multicolores, dont on a démontre qu’elles proviennent de l’autel majeur, dans l’église de la Vierge à Grandmont 41 : saint Matthieu, saint Thomas, et saint Paul, saint Philippe, saint Jacques le Majeur font respectivement la fierté du département des objets d’Art au Louvre, du Petit-Palais à Paris (Pl. VI, a, b et c), de l’Ermitage à Leningrad, du trésor médiéval au Metropolitan Muséum de New York. Or le Musée national du Bargello à Florence détient la clef du problème, avec la plaque où trône, identique à ses collègues, saint Martial : le saint que, depuis le IVe siècle, ou au moins le Xe, on vénère en Limousin comme le « Treizième apôtre » (Pl. V). Que ces six plaques fissent partie du décor de l’autel majeur, vraisemblablement le « contretable », est l’hypothèse la plus probable 42.

le Vie prieur de Grandmont, Guillaume de Treignac
Fig. 1 Plaque représentant le Vie prieur de Grandmont, Guillaume de Treignac. Vers 1215-1220. Umëleckoprümyslové Muzeum, Prague

Trois nouvelles observations, d’importance capitale pour les émaux destinés à Grandmont, marqueront l’apport de notre journée d’études.

1). Ces émaux aux apôtres étaient donc placés, dans l’espace ecclésial, en une étroite relation avec l’extraordinaire baldaquin dont le décor héraldique annonçait le patronage original des « rois d’Angleterre », Ce ciborium en effet, élevait sur quatre piliers cannelés, une voûte articulée par « trente deux arcs », les voûtains étaient parés de grandes « platines de cuivre doré ». Un tel agencement, fondé numériquement sur des multiples de quatre, évoque irrésistiblement l’épure d’un chef d’œuvre en cuivre doré, la composition radiale d’un dôme métallique en miniature : celui qui forme le couvercle du ciboire d’Alpais 43. La description de Pardoux de Lagarde 44, dans le manuscrit n° 172 des Archives départementales de la Haute-Vienne, engage l’historien de l’art à oser formuler cette suggestion : « Image ou modèle d’architecture », telle est la question structurelle que, en géomètre, Maître G. Alpais posait aux maîtres maçons qui, de la Vendée à la Bourgogne, au Rouergue et au Languedoc, à l’Anjou et au Poitou, ont articulé l’admirable voûtement de certaines des églises grandmontaines présentées durant ce colloque.

2). Parmi les appliques figurées de l’Œuvre de Limoges dont la facture s’apparente étroitement aux apôtres de Grandmont, il convient de mentionner deux pièces attribuables, par le dessin et par l’exécution, à celui que l’on désignera en conséquence comme le « Maître des Apôtres de Grandmont ». La Vierge à l’Enfant, couronnée et trônant en majesté, acquise par le Cleveland Museum of art 45, est une applique en demi-bosse que nous avons déjà discutée pour la Société des Antiquaires de France en comparaison avec certaines images de la Mère de Dieu, improprement appelées « vierges-reliquaires » 46. Ces statuettes de taille moyenne étaient en réalité des tabernacles, des réserves eucharistiques. Rien, dans son histoire récente, ne permet de supposer que l’applique de Cleveland provienne du décor de l’Autel de Grandmont, encore que son sujet n’en interdise pas l’éventualité. En connexion incertaine avec Grandmont est aussi l’applique figurant un saint diacre (hauteur 320 mm), présentant un tableau staurothèque en un geste cultuel ; elle est conservée aujourd’hui à l’église des Billanges, commune située à quelques kilomètres de Saint-Sylvestre. Maintenue verticale sur un socle conique flanqué de reptiles, limousin certes mais plus tardif, elle résulte d’un démembrement puis d’un montage de date incertaine (Fig. 2). Ce personnage pourrait éventuellement avoir décoré l’autel ou quelqu’une des châsses de l’église de la Vierge. Une bibliographie considérable s’est attachée à cette figurine, depuis le tome III des Annales d’archéologie de Didron 47. Il convient de discuter ailleurs la destination initiale, la provenance ancienne, l’identité enfin du personnage : saint Etienne protomartyr ou saint Etienne de Muret ? L’origine de son art ne fait point de doute, comme nous en assurent tous les indices formels : qualité du modelé plastique, détails de la texture gravée, ainsi la diaprure losangée à croissants de la dalmatique, qui simule le même textile brodé que celle du saint Martial de Florence.

Applique figurée dite de saint Etienne de Muret
Fig. 2 Applique figurée dite de saint Etienne de Muret. XIIIe siècle. Église paroissiale des Billanges (Haute-Vienne)

3). L’occasion favorable nous est donnée de révéler au public « grandmontain » ici réuni une œuvre capitale, restée délibérément inédite, depuis qu’elle fut communiquée au Corpus par son possesseur actuel qui souhaite garder l’anonymat (Pl. VI, d). Ce crucifix est l’applique figurée la plus grande, parmi les quelque sept cents Christs limousins aujourd’hui répertoriés, qui furent arrachés des croix ou à tout autre objet décorés de la Crucifixion. Elle est sans doute aussi la plus belle. A ses dimensions exceptionnelles correspond la fermeté plastique du volume, les proportions du corps juvénile au torse élancé, aux membres longs, la souple flexion du cou et la pliure des genoux, la beauté régulière des traits et la douce sérénité de l’expression. En contraste avec les carnations d’or, le périzonium bleu déploie son ampleur en un éventail de plis serrés, régulièrement tendus des hanches aux genoux, retenu sous l’abdomen par une ceinture d’orfroi à pan médian 48.

Plaque de saint Guillaume, archevêque de Bourges
Fig. 3 Plaque de saint Guillaume, archevêque de Bourges. Vers 1220-1225. Metropolitan Museum of Art, New York

Comment ne pas s’émerveiller d’un autre ajustement de l’iconographie à l’hagiographie dont notre rencontre offre le prétexte au Corpus des émaux ? Au Metropolitan Museum of Art est conservée une plaque 49 datable comparativement des années 1220-1225 (Fig. 3). Au milieu se dresse en pied un saint personnage bénissant, mitré, crossé, vêtu d’une aube et d’une dalmatique sur quoi se détache le pallium archiépiscopal brodé de croix. Deux jeunes clercs l’accompagnent, munis chacun d’un livre que l’un présente ouvert, tandis que l’autre tient une haute croix processionnelle ; ils inclinent la tête dans l’attitude de la vénération. Deux anges mi-corps descendent en vol, comme pour enlever aux cieux le prélat. Une inscription émaillée le nomme : S. GVI // LELM(us), saint Guillaume. Le seul saint évêque de ce nom est Guillaume de Donjeon qui, chanoine de Paris, vint dans sa jeunesse passer deux ans a Grandmont durant la crise ; ses aspirations spirituelles le conduisirent ensuite à Cïteaux ; devenu prieur claustral de Pontigny et abbé de Fontaine-Saint-Jean au diocèse de Sens, il fut élu en 1187 abbé de Chaalis, filiale de Pontigny, au diocèse de Senlis. Proclamé archevêque de Bourges le 25 novembre 1200, c’est lui qui appliqua à Philippe Auguste la sentence d’interdit d’Innocent III, pour la répudiation de la reine Ingeburge. II mourut en 1209. Canonisé par Honorius III, il fit l’objet d’une élévation et d’une translation qui amena son corps derrière le maitre-autel de la cathédrale de Bourges ; un os de son bras revint à Chaalis 50.

Toute les raisons sont réunis pour penser que l’émail de New York fit partie du décor funéraire dont on l’avait honoré, a partir de 1218, en le représentant au moment de son natale, sa naissance au ciel, le 10 janvier. En 1738, le monument présumé avait été démantelé, puisqu’à cette date un certain P. Lelièvre Clericus (Bituricensis…) poinçonna et grava son nom au revers de la plaque d’émaux, comme un titre de propriété.

Incontestable d’ailleurs est la part prise par Grandmont dans l’extraordinaire succès que se taillèrent les émailleurs de Limoges dans le luxe funéraire : ils s’en firent une durable spécialité. A Grandmont furent élevés des tombeaux. Car Henry II avait choisi ce lieu pour son repos funèbre et celui de son lignage. Il en aurait conforté l’emprise en Aquitaine. On sait qu’avec Aliénor, Richard et Jeanne, il fut enterré à Fontevraud on subsistent les quatre gisants 51. Mais à Grandmont, le monument décoré d’émaux de Gérard, évêque de Cahors qui mourut en 1250, rappelait les relations ecclésiastiques, politiques, économiques, unissant les diocèses de Cahors et de Limoges, dans le sud de la province ecclésiastique de Bourges, Aquitaine première. Le nom même de Pierre Cadurcin, IXe prieur, n’en témoigne-t-il pas ? Vice-versa, les évêques de Cahors se munirent souvent de crosses d’émaux de Limoges 52.

- IV -

Les reliquaires de cristal de roche, précieusement sertis d’orfèvrerie, que conserva le trésor de Grandmont, avaient été, au cours des siècles, modifiés, complétés, montés ou remontes sur des socles de l’œuvre de Limoges. Ce fut dès le XIIIe siècle le cas pour la « Burette de Milhaguet », ce flacon de cristal fatimide taillé, à l’exquise monture en argent niellé et doré datable des années 1100 53. Le trésor d’or et d’argent spolié en 1183 par Henri le Jeune, fils aîné d’Henry II, remplacé par des émaux sur cuivre champlevé comme on vient de le voir, continua de s’accroître au cours du XIIIe siècle, par de nombreux reliquaires pédiculés : ainsi celui qui fut dévolu à l’église de Saint-Michel des Lions de Limoges, empreint d’une élégance toute gothique (Fig. 4).

C’est qu’à partir de 1250 environ, s’affirme la Métamorphose gothique des émaux limousins (CEM IV, en préparation). On n’en saurait discerner les indices formels qu’en exerçant une critique comparative plausible, avec les nombreux ouvrages d’art du métal, conservés encore de nos jours, dans les trésors et les musées de trois départements limousins 54.

La connexion grandmontaine doit être également tracée sur un autre plan d’investigation : les reliques, le culte et l’imagerie de sainte Ursule et de ses compagnes, les Vierges de Cologne. A ce considérable dossier, on doit se contenter de verser ici quelques arguments :

1) Le lot de reliques rapportées par les religieux grandmontains comprenait des restes de sainte Albine, de sainte Essence ; d’autres ossements des saintes vierges et martyres de Cologne, restées anonymes, s’y trouvaient associés ; mais aucun authentique ne semble avoir retenu sainte Ursule en personne, dans aucune des grandes châsses dont on ne connaît plus que la mémoire d’émaux Des reliques nominales de sainte Panafrète ne furent adjointes à la collection que par Thibaud de Champagne en 1269. Considérons donc simplement l’année 1181, comme le terminus non ante quem pour la fabrication des châsses anéanties, dont l’aspect d’ensemble et des portions du contenu se trouvèrent mis en mouvante corrélation entre 1666 et 1793…

Reliquaire monstrance, pédiculé, de sainte Marie-Madeleine
Fig. 4 Reliquaire monstrance, pédiculé, de sainte Marie-Madeleine, statuette de la Vierge à l'Enfant. XIIIe siècle. Église Saint-Michel des Lions, Limoges

Or une châsse à transept plutôt grande, remarquable par le déploiement de la légende de sainte Ursule et de ses compagnes, avec la navigation sur le flanc mineur et le martyre sur le flanc majeur, a pu être étudiée de 1969 à 1989 à New York, chez son propriétaire Georges Seligmann et au Métropolitain Muséum of Art où elle fut exposée jusqu’en 1989. Elle fournit un indice d’indétermination supplémentaire, dans les raisonnements attributifs portant sur la relation du contenu au contenant. Ni son imagerie, ni même ses dimensions, ne permettent de l’identifier à aucune des grandes châsses de Grandmont. D’autre part, son style la situe deux bonnes décennies avant la date du don de Thibaud de Champagne. Son destin n’est connu qu’à partir du début de ce siècle. Elle avait fait auparavant l’objet de compléments partiels, soigneux et habiles, indiquant l’intervention d’un bon restaurateur du XIXe siècle. Il ne reste plus qu’à rechercher, dans les inventaires de dizaines d’églises qui possédèrent dès le XIIIe siècle des reliques des Vierges de Cologne, l’éventuelle allusion à une châsse d’émaux : notre ami et collègue Philippe George donne aux chercheurs limousins le modèle à suivre, en vue des compilations informatiques du XXIe siècle 55.

2). Le Musée municipal de Brive-la-Gaillarde a acquis un imposant reliquaire néo-gothique, en orfèvrerie de cuivre, construit en manière d’église. Il contient un crâne et la feuille authentique du procès-verbal d’attribution de cette relique nominale de sainte Essence, signé par Mgr Duplessis d’Argentré, en date de 1792 56. Il se trouve que, à Brive encore, le trésor de Saint-Martin, possède un beau chef de l’Œuvre de Limoges dont le buste porte inscrit l’authentique identifiant son contenu : HIC EST CAPVT UNI (us) DE VNDECIM MILIBV (us) VIRGINVM ET MARTIRV (m) 57. Depuis quand est-il à Saint-Martin de Brive ?

La question de pose donc ainsi : ce buste avait-il été fait, vers 1260-1270, pour contenir la relique du crâne d’une vierge colonaise anonyme, déjà possédé ou récemment acquis par le commanditaire ? Ou bien est-il celui qui fut destiné à l’ossement occipital de sainte Essence que la piété familiale d’une famille corrézienne et qu’un hasard muséal viennent d’arracher à l’oubli ? Certaines présomptions pèseraient en faveur de cette conjonction originelle, puisque le buste d’une part et ce crâne de l’autre subsisteraient, uniques reliquats parmi les sept chefs des martyres colonaises parvenus à Grandmont. Or ceux-ci avaient été placés dans des « coupes d’argent », selon l’usage prévalant à partir du XIVe siècle ; ces coupes furent pillées au XVIe siècle. On les remplaça par des corselets de bois doré qui disparurent à leur tour, reliques incluses 58.

Or, on ne fabriquait de chef reliquaire que pour y enclore l’ossement insigne de la tête d’un saint. A la différence des autres parties d’un squelette, cet os est singulier. L’occiput d’un corps saint requérait un réceptacle d’une dignité particulière. Le reliquaire anthromorphe de Brive fut-il depuis longtemps dépouillé de son contenu initial ? Il est affecté aujourd’hui à des restes de sainte Luce, qui n’est pas colonaise. Le crâne de sainte Essence parvenu au Musée de Brive était en 1792 dans une boîte d’étain. Celle-ci aurait pu être une rescapée, ôtée en 1790 de l’un des corselets de bois doré.

Puisse l’exercice dialectique auquel nous nous livrons en mémoire d’Etienne de Muret entraîner les historiens des arts précieux aux vertus de prudence et d’humilité !

On est curieux de savoir où l’illustre collectionneur, Frédéric Spitzer avait acquis l’applique dénommée par une erreur manifeste de son catalogue : « Présentation au Temple ». Le Corpus des émaux l’intitule sans hésitation : « Le miracle de l’Enfant d’Ambazac », narré aux Acta Sanctorum de Février.

Le garçonnet malade avait perdu la parole ; durant son agonie, il retrouva la voix pour révéler sa vision : le long d’une échelle unissant la terre de Muret au ciel, descendaient des anges qui venaient chercher l’âme du seigneur Etienne et l’emporter vers la gloire éternelle.  Le  jeune  patient  était  appelé  à l’accompagner en une virginale assomption. Sur le relief, l’enfant élève le bras vers le ciel, soutenu par sa mère et assisté par un jeune médecin, tandis qu’un Bon Homme de Grandmont (?) ou bien son père, coiffe d’une cuculle, déplore sa fin terrestre. Ce groupe d’applique appartient aujourd’hui au Musée de l’Institut de France à Chaalis. Compare aux Apôtres de Grandmont, puis aux célèbres groupes d’applique dûs au « Maître de la Passion du Christ », il marque un durcissement des reliefs, une angularité des drapes annonciateurs des nouveaux partis dominant la statuaire gothique a partir de 1260 59.

- V -

L’Art triomphe encore dans l’industrie des émaux limousins (CEM V, en préparation) jusqu’au milieu du XIVe siècle, surtout dans l’industrie funéraire des grands tombeaux princiers, seigneuriaux et cardinalices. On n’a plus garde que la mémoire de ces émaux et de cette métallurgie sculpturale qui jadis ornèrent le gisant sur sa couche funèbre, comme les flancs du sarcophage. On mentionnera à Grandmont le tombeau d’Aimeric Guerut, archevêque de Lyon, mort en 1257 ; et le tombeau que Thibaud de Champagne avait prévu de se faire élever a Grandmont même, comme l’atteste une lettre du prieur en 1267. Le gisant de Mauricio, archevêque de Burgos, conserve dans la cathédrale, permet d’imaginer la majesté de tels monuments dont le Corpus arrive à dénombrer une centaine 60.

La carte de la vaste distribution de ces émaux de connexion grandmontaine 61 ; les frappantes différences de style et de facture qui en distinguent les groupes ; la durée séculaire de la période pendant laquelle us parvinrent a Grandmont ou a ses prieurés, toutes ces raisons réfutent a l’évidence l’existence d’un « atelier monastique d’orfèvrerie » à Grandmont même. Comment un art aussi élaboré, une technique aussi complexe, une pratique aussi exigeante un savoir-faire aussi délibéré, auraient-ils pu se maintenir, deux siècles durant dans les bâtiments du prieuré rural ? Où l’officine indispensable à ces opérations si diverses aurait-elle trouvé place dans le quadrilatère de constructions affectées à la vie communautaire et spirituelle des Bons Hommes ? Comment leur règle, leurs institutions, leur mode de vie auraient-ils permis une activité artisanale entière ?

Certes on doit considérer que pendant quelques semaines ou quelques mois, il ait été nécessaire de réunir sur place les ouvriers d’un chantier de montage: charpentiers, menuisiers, charretiers, forgerons, serruriers étaient indispensables, lorsqu’en 1189-1190, le grand autel dut être paré, sur l’une de ses parois, plus tard sur d’autres, au cours de campagnes diverses ; lorsqu’on exhaussa les degrés où se rangèrent les sept grandes châsses ; et surtout lorsqu’on édifia le baldaquin aux colonnes si bien ajustées aux angles de l’autel. Certains des manœuvres purent certes avoir été requises à diverses occasions parmi les convers, ou même parmi les frères dont nous ignorons les compétences artisanales.

Par contre, l’auteur des thèmes imagés, séquence narratives ou compositions visionnaires, fut sans aucun doute le prieur en exercice, lors de la commande. Les patrons royaux successifs exprimèrent-ils des intentions artistiques ? L’impératrice Mathilde, fille d’Henry I Beauclerc et veuve de l’empereur germanique Henri V, est réputée avoir doté d’ustensiles du culte la première église. Son fils Henry II, la reine Aliénor et leur fils Richard Cœur de Lion furent des donateurs, en même temps bons connaisseurs. Peut-être un des Grandmontains lettrés, un des écrivains, était-il apte aussi à transposer les sujets choisis par un dessin à l’usage des artistes praticiens. Ceux-ci œuvraient dans leurs officines à Limoges, selon ce que nous dénommons aujourd’hui un « programme iconographique ». Si tel fut le cas, on doit mentionner les noms de ceux des prieurs qui favorisèrent les arts précieux: Guillaume de Treignac, jusqu’à la canonisation d’Etienne de Muret, Gérard Ithier, Pierre Cadurcin, pour l’achèvement de l’autel majeur. Leurs successeurs veillèrent à la disposition des tombeaux et à l’acquisition de maints reliquaires. Pour ce qui est des émaux de Limoges, il semble que la vogue n’en dépasse pas le troisième quart du XIIIe siècle.

Ce serait en somme durant la même période d’un siècle, depuis les années soixante du XIIe siècle jusqu’aux années quatre-vingt du XIIIe siècle, que les Grandmontains auraient inspiré aux émailleurs, comme aux architectes, de remarquables innovations.

Châsse de saint Etienne de Muret
Planche 1 Châsse de saint Etienne de Muret - revers, détail du flanc mineur, 1er étage et toit (a), flanc majeur, détail médian de la caisse (b), pignon (c), flanc majeur, détail (d). Vers 1180. Église paroissiale d'Ambazac (Haute-Vienne)
Plaque de l'autel de Grandmont : l'Adoration des Mages
Planche 2 Plaque de l'autel de Grandmont : l'Adoration des Mages (a) et saint Etienne de Muret conversant avec Hugues Lacerta (b). Fin XIIe siècle. Musée de Cluny, Paris. Coffret eucharistique. Coffret vu de dos avec le toit ouvert (c), détail de la Vierge (d). Fin XIIe-début XIIIe siècle. Musée Municipal, Limoges
Plaque médiane de l'avers de la croix provenant du prieuré grandmontain de Mathons
Planche 3 Plaque médiane de l'avers de la croix provenant du prieuré grandmontain de Mathons, XIIe siècle. Musée de Cluny, Paris
Chasse de ViIlernaur
Planche 4 Chasse de ViIlernaur... revers (a), pignon (b), face (c). Fin XIIe-début XIIIe siècle. Trésor de la cathédrale de Troyes
saint Martial
Planche 5 Plaque cintrée provenant de l'autel majeur de l'abbaye de Grandmont, saint Martial. XIIIe siècle. Musée National du Bargello, Florence
abbaye de Grandmont, saint Paul
Planche 6 Plaque cintrée provenant de l'autel majeur de l'abbaye de Grandmont, saint Paul (a, b, c). XIIIe siècle. Musée du Petit-Palais, Paris. Applique représentant le Christ en croix (d). XIIIe siècle. Collection particulière

Notes

   1. Abbé Jacques-Rémi Texier, Grandmont, dans : Dictionnaire d’orfèvrerie, de gravure et de ciselure chrétiennes, ou De la mise en oeuvre artistique des métaux, des émaux et des pierreries, Paris, 1857, col. 823-904 (Troisième et dernière encyclopédie théologique, publiée par l’abbé MIGNE, XXVIII).

   2. Louis Guibert, Une page de l’histoire du clergé français : Destruction de l’ordre de Grandmont, Paris et Limoges, 1877 (cit. infra « Destruction ».) L’École monastique d’orfèvrerie de Grandmont et l’autel majeur de l’église abbatiale, notice accompagnée des deux inventaires les plus anciens du trésor, 1496, 1515, Bull. de la Soc. archéol. et histo. du Limousin t. XXX, 1ère s., XIV 3e s., 1889, p. 51-74.
Les dix-sept inventaires, récolements, procès-verbaux du trésor de Grandmont en Limousin, connus à ce jour, sont répertoriés dans : M.-M. Gauthier, Émaux méridionaux, catalogue international de l’Œuvre de Limoges, Paris, C.N.R.S., 1987 (cité infra CEM I), dans les Instrumenta, I Les écrits, au titre 3 Sources juridiques, p. 253-254.

   3. Alexandre Du Sommerard réunit la collection ensuite cataloguée par son fils, Edmond Du Sommerard, Musée des Thermes et de l’Hôtel de Cluny, catalogue et description des objets d’art, de l’antiquité, du moyen âge et de la Renaissance exposé au Musée de Cluny, 1ere éd. Paris, 1847 (puis 1848, 1852, 1855, 1858, 1864, 1869, 1872, 1873, 1881) : Section VI, Émaillerie, p. 344-374, n° 4492 à n° 4565. – Cf. GEM I cit. Instrumenta, IV L’administration du patrimoine, au titre 4. « Musées », p. 278.

   4. Geneviève Souchal, Les émaux de Grandmont au XIIe siècle, 1 et 2, Bull. mon. (I) CCXX-4, oct. déc. 1962, p. 332-357; (II) CXXI, janv.-mars 1963, p. 41-64.

   5. Bull. mon. (III) CXXI, avril-juin 1963, p. 123-150; (IV) CXXI, juillet-septembre 1963, p. 219-235.

   6. Bull. mon. (V) CXXI, oct.-déc. 1963, p. 307-329.

   7. Bull. mon. (VI) CXXII-1, janvier-mars 1964, p. 7-35.

   8. Bull. mon. (VII) CXXII-2, avril-juin 1964, p. 129-159.

   9. Bull. mon. (VIII) CCXXV-1, janvier-mars 1967, p. 21-71.

   10.   Jean-René Gaborit, Communication au 102e Congrès national des Société Savantes, tenu à Limoges en 1977 ; Section « Archéologie ».

   11.   Jean-René Gaborit, L’autel majeur de l’abbaye de Grandmont, Cahiers de civilisation médiévale, XIX, 1976 n° 3, p. 231-246.

   12.   J.-R. Gaborit, L’Architecture de l’Ordre de Grandmont, dans Bibliothèque de l’École des Chartes, 1961: Positions de thèses, p. 67-73.

   13.   CEM I cit. supra n. 2, Pages liminaires et Instrumenta, II Les ouvrages de l’art, p. 257-259; III La photographie, p. 260-265.

   14.   Ferdinand de Lasteyrie, Des origines de l’émaillerie limousine, mémoire en réponse à quelques récentes attaques contre l’ancienneté de cette industrie, Bull, de la Soc. archéol. et hist. du Limousin, XII, 1862, p. 100-116. Maurice Ardant, Émailleurs et émaillerie de Limoges, Isle-sur-Vienne, 1855. Ernest Rupin, L’Œuvre de Limoges, Paris, 1890 ; réimpr. fac-similé, Nogent-le-Roi, 1977.
Jean-Joseph Marquet de Vasselot, Catalogue raisonné de la collection Marlin Le Roy, I. Orfèvrerie et émaillerie, Paris, 1906. Les émaux limousins à fond vermiculé (XIIe et XIIIe siècles), Revue archéologique, II, 1905, p. 15-30 ; 231-245; 418-431.
Frederik Stohlman, Gli smalti del Museo Sacro Vaticano, Città del Vaticano, 1939.
William L. Hildburgh, Medieval Spanish enamels and their relation to the origin and the development of copper champlevé enamels of the twelfth and thirteenth centuries, Oxford, 1936.

   15.   CEMI, 1987, p. 3-36, Introduction, Question I à Question XXVIII. Les dossiers, les photographies, les états cumulatifs et les notices rédigées constituent la documentation opérationnelle du Corpus des émaux méridionaux pour les tomes II, III, IV, V, en cours d’élaboration éditoriale, à Paris pour le C.N.R.S., au Musée national du Moyen Age, sis au Palais des Thermes et de l’Hôtel de Cluny, sous la responsabilité de Geneviève François, ingénieur d’étude au C.N.R.S.

   16.   Jean Becquet, o.s.b., Ed. Scriptores Ordinis Grandi montensis, Turnhout, Brepols, 1968 (Corpus christianorum, Continuatio medievalis VIII), en particulier le Speculum Grandimontensis, aux Archives départementales de la Haute-Vienne, Ms Séminaire 68 a été collationné; l’ouvrage est dédicacé « In memoriam Ludovici Guibert (1840-1904) Lemouicensis »… – Les premiers écrivains de l’Ordre de Grandmont, Revue Mabillon, XLIII, 3e s., n°174, 1953 p. 12-137. – La Règle de Grandmont, Bull. de la Soc. archéol. et hist. du Limousin LXXXCVII-1, 1958, p. 9-36. – La première crise de l’Ordre de Grandmont, Ibidem, LXXXVII-3, 1959, p. 283-324.

   17.   Jean Becquet, o.s.b., Le Bullaire du Limousin, Bull. de la Soc. archeol. et historique du Limousin, C, 1973, pp. 111- 149; Additions et corrections, CIX, 1982, pp. 53-69. – Les chanoines réguliers en Limousin aux XIe et XIIe siècles, Analecta praemonstratensia, XXXVI, 1960, fasc. 3-4, p. 193-235.

   18.   Jean Becquet, o.s.b., Les évêques de Limoges aux Xe, XIe et XIIIe siècles, Bull. de la Soc. archéol. et hist. du Limousin, (1), CIV, 1977, pp. 63-90 ; (suite 2), CV, 1978, p. 79-104 ; (suite 3), CVI, 1979, p. 85-114 ; (suite 4), CVII, 1980, p. 109- 141 ; (5 et fin), CVIII, 1981, p. 98-116.

   19.   CEM. I, cit. supra n. 2, p. 201-219, chap. IV « Le gout Plantagenet », 1. Un chantier royal a Grandmont, cat. 239 à cat. 274.

   20.   CEM I, cat. 159 : Châsse de saint Etienne de Muret à Ambazac (Haute-Vienne), église paroissiale, p. 152-155, ill. 530, 531, 535-537 coul. 538-547, 550-552.

   21.   CEM I, cat. 74 : Statuette transformée en reliquaire a Saint-Sulpice-les-Feuilles (Haute-Vienne), p. 83, ill. 171, 172 coul. : ill. 186.

   22.   CEM I, cat. 247a et b : Plaques de l’autel majeur de Grandmont a Paris, Musée de Cluny (inv. Cl. 956 a et b), p. 204-207, pl. CCXII à CCXIV, ill. 716-718 coul. et jaquette.

   23.   G. Souchal, Op. cit. (I), p. 345-355.

   24.   E. Rupin, L’Œuvre de Limoges, Paris, 1890, p. 96-99, pl. XIV, fig. 163, 164 et p. 384-385.

   25.   Op. cit. supra n. 2, Destruction, p. 981. – G. Souchal, Op. cit. n. 4 (II), p. 46.

   26.   M.-M. Gauthier, Émaux du moyen âge occidental, Fribourg – Paris, 2e éd. 1973, p. 176-182.

   27.   G. Souchal, op. cit. n. 9 (VIII), Bull. mon. CCXXV-1. CEM I, cat. 249 à cat. 254 a et b, p. 208-209, p1. CCXVI coul. ill. 720 ; pi. CCXXI, ill. 724 à 729.

   28.   G. Souchal, Ibidem. – CEM I, cat. 255 et cat. 256 à cat. 259, p. 209-212, p1. CCXIX-CCXX coul. dépliant, ill. 723, et pl. CCXXII, ill. 730-733.

   29.   CEM I, cat. 239 à cat. 242, p. 201-203, p1. Q et pi. R coul., ill. 34 à 37. Les diapositives du British Museum exécutées pour le Corpus des Émaux en 1981 sont enregistrées sous les numéros : 20780, 20957, 20958, 20959, 20960, 20961 (Copyright Br. Mus.)

   30.   CEM II, L’École de Limoges, en préparation. – M.-M. Gauthier, Émaux du moyen âge occidental, 1973, p. 108-110, n°63, pl. coul.

   31.   M-M Gauthier. Ibidem, p. 100, 101-104, n° 54, cat. P. 332-333 : commentaire et identification du coffret eucharistique provenant de l’abbaye de Grandmont, Cf. Information d’histoire de l’art, X-2, 1964, p. 81-83. – Émaux et orfèvreries, dans : Limousin roman, Saint-Léger-Vauban, 1963 (Zodiaque, « La nuit des temps), p. 280-292, pl. coul. p. 244 à 276.

   32.   Cf. supra note 14.

   33.   M.-M. Gauthier, Musée municipal de Limoges : les collections d’émaux champlevés, acquisitions récentes, Revue du Louvre, 1963, n° 6, p. 447-454.

   34.   A. du Sommerard, Les Arts au moyen âge, Album, 9e série, chap. IX et XIV, pl. XII, s.d. [avant 1839] : Dessin et lithographie de Fichot, impr. lithographique d’E. Collet et Cie à Troyes. – Exposition, Città del Vaticano, 1963, Bibliothèque apostolique vaticane, Émaux de Limoges du moyen âge, églises et musées de France, Paris, 1963, n° 40. – Exposition. Paris, 1965, Les Trésors des églises de France, Paris, 1965, p. 95, n° 185, – CEM II, en préparation, ill. Cl. D. Fourmont, Corpus 6099, 6100, 6101, 6142 à 6146, Copyright CEM.

   35.   CEM I, cat. 260, p, 212, ill. 736. – Une plaque de croix, Ad : Vierge à mi-corps, a été découverte et communiquée au Corpus par M. Dailly, d’Épernay (Cl. Dailly = Corpus 21000, diapositive). Ce fragment détaché du bras gauche de l’avers est répertorié dans : Les Croix, opération typologique menée par Geneviève François, préparatoire à CEM II, où vont apparaître de nombreux remembrements.

   36.   E. Rupin, L’Œuvre de Limoges, Paris, 1890, p. 154, fig. 229 et 230 avec motifs du flanc mineur ; p. 354, fig. 420 : Présentation au Temple et Fuite en Egypte (h. 150 x larg. 303 mm.) ; p. 422 : Crucifixion/Majesté (haut. 177 x larg. 203 mm.). Les deux châsses, conservées à la Schatzkammer der kathol. Pfarrkirche St Servatius, sont cataloguées en CEM II. pour les collections de reliques et l’histoire de St. Servatius, cf. Exp. Cologne 1985, Ornamenta Eclesiae, Kunst und Künstler der Romanik, hrgb. v. Anton Legner, Cologne, -1985, Bd. 2.

   37.   Jean Becquet, o.s.b., Ed. Scriptores Ordinis Grandimontensis, Turnhout 1968, p. 249-264: « ltinerarium a Guilelmo et Imberto fratribus Grandimontis conscriptum (forsan ost a. 1198, saltem post a. 1181) », avec la référence au don de Girardus, abbé de Siegburg, Lectio IV, 174 (p. 256) et comportant la « Lettre » de l’archevêque de Cologne Philippe de Heinsberg (1167-1191), p. 263-264. – Le sceau de ce dernier, en forme de mandorle, était exposé parmi les Ornamenta Ecclesiae, cit. supra, cat. D.1. – Pour les châsses de Grandmont exécutées à Limoges pour recevoir ces reliques, cf. CEM I « Mémoires d’émaux », cat. 332 à cat. 336, p. 249-250.

   38.   Châsse à programme dogmatique : Crucifixion et Majesté du Seigneur parmi les saints et les anges dans la demeure céleste, cataloguée dans CEM II. je remercie vivement M. le professeur Romestan, président de la Société archéologique de Montpellier, et son collègue à l’Université, Robert Saint-Jean, conservateur des collections de la Societe, qui m’ont permis de procéder a la minutieuse observation de la châsse et des archives la concernant, à l’occasion de ce Colloque. Ils avaient, en 1984-1985 déjà, autorisé la Conservation régionale de l’Inventaire général à pratiquer, pour le C.N.R.S., la série de prises de vues indispensables a la documentation et à la publication monographique du reliquaire. A Madame Arnal, je rends grâce d’avoir efficacement concerté cette opération « culturelle ».

   39.   CEM II, L’Œuvre de Limoges et le marche européen 1210-1240, en préparation. Les états par destination des échantillons datés ou datables offrent la classification chronologique de ces émaux. Pertinentes à cet égard sont les grandes châsses du second tiers du XIIIe siècle, conservées en particulier en Corrèze et au Musée de Cluny, au Musée de Nantes et à Baltimore. Leurs notices abrégées introduites par un exposé thématique et un aperçu sur l’histoire des collections, font l’objet dune prochaine publication de Geneviève François.

   40.   Inventaire de 1666, éd. J.-R. Texier, Dictionnaire cit. supra note 1, n° LXXVI – G. Souchal, L’émail de Guillaume de Treignac, sixième prieur de Grandmont, Gazette des Beaux-Arts, février 1964, p. 76, Fig. 7. – Ladislas Spacek, Les Émaux limousins médiévaux en Tchécoslovaquie, Bull. de la Soc. archéol. et hist. du Limousin, 1971, p. 180, cat. 10 a décrit et répertorié la Plaque de Prague/Praha, Umeleckoprümylové Muséum, inv. 3959, h. 143 x 1 78 mm.

   41.   Cinq de ces six plaques furent exposées ensemble en 1968 â Paris, Exp. du Conseil de l’Europe, L’Europe gothique, en référence à la discussion de G. Souchal, cit. supra, note 4. On rappelle ci-dessus leur inventaire sommaire :
Plaque cintrée, inscrite S. : IA//COB'(us) – New York, Métropolitain Muséum of Art, inv. 17.190.123 (prov. de l’anc. collection Astaix de Limoges) : William Forsyth, Médiéval enamels in a new installation, Bull. of the Metropolitan Museum of Art New York, IV, July 1945 to June 1946, p. 233, fig.
Plaque cintrée, inscrite S. : PH//ILIPP'(us). – Saint-Pétersbourg/Leningrad, Musée de l’Ermitage, inv. 194 (Darcel-Basilewski, cat. 216): E.A. Laprovskaya, L’art appliqué du moyen âge au Musée de l’Ermitage, Œuvres en métal, Moscou, 1971, P. et pl. coul. 23.
Plaque Cintrée, inscrite S. : PAV//LVS, avec phylactère inscrit aussi. – Paris, Musée du Petit-Palais (anc. coll. Germeau, puis Duthuit), inv. 1296 : D. Gaborit & E. Taburet-Delahaye, Objets d’art du moyen âge, Paris, 1981 (École du Louvre, notices d’histoire de l’art, n° 4), cat. 32, ill. Phylactère inscrit: SI SECVNDVM CARNEM VIXERITIS MORIEMINI (s. Paul, Ep. Rom. 8, 13).
Plaque cintrée inscrite S. : THO//MAS, Paris, Musée du Petit-Palais (anc. coll. Germeau, puis Duthuit), inv. 1296 : Ibidem : le préfet Germeau avait acquis cette plaque à Limoges en 1837).
Plaque cintrée, inscrite S. : MA//TEVS., – Paris, Musée du Louvre, inv. MR 2650 (coll. Durand, acq. en 1825) : J.-J. Marquet de Vasselot, Musée national du Louvre, Catalogue sommaire de l’Orfèvrerie, de l’émaillerie et des gemmes, Paris, 1914, cat. 93, p1. XV.
Plaque cintrée, inscrite S. : MAR CI //ALIS. – Florence, Museo nazionale del Bargello, inv. C. 649 (and. coll. Carrand) : M.-M. Gauthier, Émaux du moyen âge occidental, 2e éd. Fribourg, 1973, p. 185, n° 129, pl. coul. C’est en considérant ce « treizième apôtre », spécifiquement limousin, que J.-J. Marquet de Vasselot, Les crosses Limousines du XIIIe siècle, Paris, 1941, p. 147-158, démontra la provenance certaine de ces six plaques. Elles avaient paré, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’une des parois de l’autel majeur de l’église Sainte-Marie de Grandmont, chef d’ordre.

   42.   Jean-René Gaborit, Op. cit. supra, note 11.

   43.   A l’aimable autorisation de Danièle Gaborit et à l’expertise du photographe Chuzeville, le Corpus des émaux doit de singulières prises de vue, montrant l’intérieur du couvercle et celui de la coupe en projection, évocatrices de mon hypothèse.

   44.   Description de Pardoux de Lagarde, dans G. Souchal, Op. cit. note 4, I, p. 50 ; la lecture du manuscrit fut vérifiée par Jacques Decanter, directeur des Services d’archives de la Haute-Vienne.

   45.   Applique figurée : Vierge à l’Enfant en trône. – Cleveland (Ohio), The Cleveland Muséum of Art, acq. 62.29 ; William D. Wixom, Décorative arts purchase, Bull. of the Cleveland Muséum of Art, June 1963, P. 124. – Exp. Cleveland 1966-1967, Treasures of médiéval France, Catalogue, by W.D. Wixom, Cleveland, 1966, p. 148-151, cat. IV 17. L’applique fut alors rapprochée de la Plaque cintrée de st. Paul, au Petit-Palais et de l’Applique figurée avec st. Etienne, à l’église des Billanges ; cf. notes 41 et 47.

   46.   M.-M. Gauthier, Les Majestés de la Vierge limousines et méridionales au Métropolitain Muséum of Art, Bull. de la Soc. nat. des Antiquaires de France, 1968, p. 55-85.

   47.   Abbé Texier, dans : Annales archéologiques, t. III, 1845, p. 324-325. – E. Rupin, L’Œuvre de Limoges, 1890, p. 475, fig. 525, 526, p. 306. – Louis Guibert, Exposition rétrospective de Limoges, Limoges, 1886, pl. 15. – M.-M. Gauthier, Émaux Limousins champlevés, Paris, 1961, n° 629 (Archives de l’Orient chrétien, 7). – G. Souchal, op. cit. II, 1963, fig. 10. – J.R. Gaborit, Op. cit. supra, note 11.

   48.   Applique figurée: Christ crucifié, couronné, vêtu du périzonium a orfroi perlé d’émail. – Coll. privée (Dossier CEM III, attribuée au Maitre des Apôtres de Grandmont).

   49.   Plaque a plusieurs figures. – New York, Metropolitan Museum of Art, inv. 17.190.694 : Correspondance de William Forsyth; photographies Corpus 20382 et 20383. L’inscription au revers compte sept lignes ; les caractères des quatre lignes inférieures, tracées au poinçon, ont été regravés ensuite d’un trait continu. Je réserve l’interprétation historiographique de ce palimpseste métallique à une critique ultérieure, après que Barbara Drake Boehm ait réussi procéder à un nouvel examen et à une nouvelle lecture ; ce m’est l’occasion de la remercier de son aimable concours.
On ne saurait, dans l’état actuel de ces recherches, confondre cette plaque, bien qu’inscrite du nom de Guillaume, S. GVI//LELM(us)., avec la seconde plaque de autre coffre en bois… où sont par devant quatre images en bosse sur autant de plaques en cuivre doré émaillé où il y a écrit sur la première Guillelmus, prior Granddimontis, et de même « sur la seconde…. » (Inventaire de 1666, éd. Texier, Dictionnaire d’orfèvrerie, 1857, col. 878, n° LXXVI).

   50.   Notre Guillaume figure Guillaume de Dongeon, ou Berruyer, qui appartenait à la famille des comtes de Nevers : Cf. Vies des saints et des Bienheureux selon l’ordre du calendrier, avec l’historique des fêtes par les RP. PP. Baudot et Chaussin, tome I, Paris, 1935, au dix janvier, p. 192-195, comme l’avait bien identifié en 1935 Marvin Chauncey Ross, Bull. de la Soc. archéol. et hist. du Limousin, LXXV-2, p. -v. XC. Archevêque de Bourges, il fit promettre à ses chanoines qu’ils céderaient son corps aux cisterciens de Chaalis ; mais la ville de Bourges tint à garder le corps de son archevêque « qui fut renfermé dans une magnifique chasse »… Significative nous paraît aujourd’hui la relation Grandmont – Chaalis – Bourges, en ce qui concerne l’interprétation de cette plaque. Cf. infra notes 59 A 60.

   51.   Abbe J.-B. Texier, Note sur le trésor de l’abbaye de Grandmont, Bull. de la Soc. archéol. et hist. du Limousin, t. V, 1854, p. 73 et Dictionnaire, col. 984. Les tombeaux à gisant de l’Œuvre de Limoges sont l’objet d’un répertoire établi au C.E.M. : nous intégrons les quelques monuments conservés et les sources graphiques et textuelles révélant les monuments détruits, ces derniers au titre de « Mémoires d’émaux », au cours des tomes CEM II à CEM V. M.-M. Gauthier, Naissance du défunt à la vie éternelle, les tombeaux d’émaux de Limoges aux XIIe et XIIIe siècles, dans : La Figuration des morts dans la chrétienté médiévale jusqu’a la fin du premier quart du XIVe siècle, Fontevraud, 1990 (cet ouvrage de « littérature grise », publié par le Centre culturel de l’Ouest sis à l’Abbaye royale de Fontevraud en cours de restauration et affectation culturelle, n’a paru que sous forme d’offset). Les dossiers, répertoires et notes du C.E.M. mises à la disposition directe des auteurs ont été parfois insuffisamment cités par telle ou telle publication récente sur cette categorie de monuments funéraires.

   52.   M.-M. Gauthier, Excavations culturelles : de l’invention des corps saints au braconnage archéologique, Bull. de la Soc. nat. des Antiquaires de France 1983 (1985), p. 200-214. – Mireille Benejean, Les évêques de Cahors au XIIIe siècle, iconographie et usages rituels, Bull. de Soc. des études du Lot, 1988-2. Cette importante contribution à l’archéologie funéraire épiscopale ne saurait être dissociée de la discussion d’ensemble accomplie par M. Benejean, dans sa thèse sur la cathédrale de Cahors, soutenue a l’Université de Toulouse-Le Mirail sous la dir. de Marcel Durliat et Yves Bruand en 1987.

   53.   M-M. Gauthier, Les Routes de la foi, reliques et reliquaires de Jérusalem à Saint-Jacques de Compostelle, Fribourg, 1983, p. 36, n° 14 ill. légende et bibliographie. La « burette », déposée par l’administration des Monuments historiques au Musée municipal de Limoges, dans le Palais de l’ancien Évêché, édifice classé Mon. Hist., y a été volée le 31 décembre 1980 : cf. M.-M. Gauthier, Émaux du moyen âge et protection du Patrimoine culturel ; stage de la Police judiciaire, Nanterre, 28 octobre 1991, Bull. de la Soc. archéol. et hist. du Limousin, à paraître en 1992. Il subsiste du moins au Musée de Limoges et au C.E.M. un jeu abondant de diapositives exécutées par Madeleine Marcheix alors conservateur du Musée de Limoges.

   54.   Geneviève François, Les reliquaires d’émaux de Limoges, histoire et catalogue, dans : Trésors du Bas-Limousin, ouvrage en cours d’édition à l’initiative d’Isabelle Dulac-Roorick ; ce chapitre fera l’objet d’une communication ultérieure.

   55.   Pour la collection de châsses reliquaires des Onze Mille Vierges à. Grandmont, voir notices, ave bibliographie antérieure, dans CEM I, cat. 332 à cat. 336. – La grande châsse à transept, historiée avec scènes de la vie de s. Ursule, que j’ai pu examiner à plusieurs reprises à New York ; depuis 1967 d’abord chez son possesseur, M. Georges Seligman à qui le Corpus doit les photographies nos 10439 à 10441 ; puis lors de l’Exp. New York, 1968, Médiéval art from private collections at the Cloisters, éd. Carmen Gomez Moreno, New York, 1968, cat. 165 ; enfin dans les galeries du Met. Mus. en 1971 et 1974, avait fait partie de la Vente de Mme Charles Lelong, à Paris, en 1902, n° 76.
On consultera utilement Philippe George, Les miracles de s. Mengold de Huy, témoignage privilégié d’un culte à la fin du XIIe siècle, Bull. de la Commission royale d’Histoire, t. CLII, 1986, pp. 25-48. – ID., Documents inédits sur le trésor des reliques de l’abbaye de Stavelot – Malmédy et dépendances, IXe-XVIIIe siècles, Ibidem, t. CLIII, 1987, pp. 65-108.

   56.   On doit cette découverte récente à Geneviève François qui va la publier dans l’étude cit. supra note 54, avec toute la documentation ci-dessous esquissée.

   57.   E. Rupin, L’Œuvre de Limoges, Paris, 1890, p. 450-451. – G. Souchal, Op. cit. note 8, p. 129-132 et 152-154.

   58.   E. Rupin, Ibidem, d’après Texier, Dictionnaire, col. 845, 848, 894.

   59.   Provenant de l’ancienne collection britannique de Lord Londesborough Frederick W. Fairholt, Miscellanea graphica, Representations of ancient medieval and Renaissance remains in the possession of Lord Londesborough drawn and described… Introduction by Thomas Wright, London, 1857, avec planches lithographiées en couleurs. Le groupe d’applique fut mis en vente en 1893 à Paris : parmi les œuvres limousines de Frederick Spitzer qui la fit décrire et illustrer au volume I/II, pl. VI, texte p. 46 du Catalogue de sa fameuse collection, Paris, 1890.
Souvent photographié depuis son entrée dans les collections de l’Institut de France, au Musée de l’abbaye de Chaalis (cf. CEM. IV, – Doc. photographique), il a été examiné au Laboratoire des Musées nationaux en 1976, grâce à l’autorisation du Conservateur, M. Pierre Marot, membre de l’Institut, en même temps que les beaux groupes d’applique du Musée de Cluny et du Musée du Louvre, ceux-ci détachés d’un même ensemble, probablement un retable, de peu antérieur. Ils sont, pour leur part, attribuables a un « Maître des Histoires de la Passion », et datables de 1240 a 1245, répertoriés en CEM III : conservés au Musée du Louvre, au Musée national du Moyen Age, Thermes de Cluny, au Museum of Fine Arts, Boston (Mass.), a l’Institute of Art, Minneapolis (Minnesota), a Amiens, enfin : Cf. M.-M. Gauthier, Dossier dactylographié, CEM., 1976, dont un exemplaire a été alors remis a chacun des dépôts énumérés ci-dessus.

   60.   Trois tombeaux à gisant, décorés de cuivre doré et émaille, et enrichis de cabochons, furent saccagés et violés par les soudards du comte de Saint-Germain Beaupré en 1583, comme nous en assure la tradition épigraphique et historiographique la moins discutable, transmise des 1854 par l’abbé Texier, Bull. de la Soc. archéol. et hist. du Limousin, t. V, 1854 : Note sur le trésor de l’abbaye de Grandmont, p. 73. De concert avec Pierre Campagne, nous poursuivons sa tâche, en recueillant méthodiquement toutes les sources aujourd’hui disponibles relatives aux monuments élevés sur les sépultures d’Aymery Guerrut, archevêque de Lyon, mort a Grandmont en 1207 ; de Gérard, évêque et comte de Cahors mort en 1208 ; d’Hugues Brun de Lusignan, comte de la Marche qui, retour de Palestine, se retira a Grandmont en 1208, dotant le prieure de vases sacrés, et y prit l’habit.
C’est ici l’occasion d’exprimer remerciements et dévouement à l’Association des Amis de Grandmont, aux travaux de laquelle contribuent « confraternellement » la Bibliothèque municipale de Limoges et les Archives de la Haute- Vienne.
E. Rupin, L’Œuvre de Limoges, p. 161, rappelle que Guy, prieur général de l’Ordre de Grandmont adressa en 1267 une lettre au comte Thibaut V, roi de Navarre, pour réclamer le prix de la fabrication des tombeaux de son grand-père et de son père, Thibaut III et Thibaut IV, monuments que le prince avait commandés à Jean Châtelas, bourgeois de Limoges, pour y être élevés à l’abbaye de Grandmont. Il invite le roi à composer avec le maitre émailleur, Jean Châtelas de Limoges, au sujet du transport: E. Martene, Thesaurus novus anecdotorum, I, col. 1123-1124, repris par Texier, Dictionnaire, col. 1400.

   61.   La fécondité de la rencontre de Montpellier continue d’accroitre le « trésor », rétrospectif du Corpus des émaux : Geneviève François vient de cataloguer les fragments d’émaux datables du second quart du XIIIe siècle, mis au jour dans l’ancien prieuré grandmontain de Notre-Dame de Pinel, par M. et Mme Falco, Association de recherche archéologique de Villariès (Haute-Garonne). Note C.E.M. G.F. 16 octobre 1991.