Pieds-Noirs, en Biterrois : Analyse des pratiques associatives et de l’identité collective des pieds-noirs à travers l’étude de l’association ORB Hérault

La question de l’identité et de la culture revient comme un leitmotiv quand apparaissent périodiquement les dates anniversaires des événements marquant l’histoire du groupe social pied-noir.

A ce titre, le trentième anniversaire du rapatriement célébré durant l’année 92/93 représente une étape au cours de laquelle les débats sur le devenir des valeurs qui constituent le fondement de l’identité collective de cette « communauté » ont été nombreux.

L’importance de cet événement commémoratif dans les départements du Languedoc-Roussillon renvoie au rôle d’accueil que ces derniers ont joué au cours des années soixante.

Selon les études démographiques réalisées au moment du rapatriement, l’arrivée d’une population de 100 000 personnes en Languedoc représentait à l’époque environ 7 % de la population locale, tandis qu’à l’échelle départementale le nombre des rapatriés s’élevait en 1964 à 7 434 personnes (5 % de la population totale rapatriée en France) 1.

La répartition géographique des rapatriés dans l’Hérault s’est caractérisée par une concentration urbaine accompagnée d’une forte densité de la population rapatriée dans la plaine et dans la zone littorale. D’ailleurs l’impact de cette population dans le département et dans ses principales villes eut pour conséquence les aménagements urbains qui ont marqué leur arrivée (l’émergence des ZUP, ces villes nouvelles conçues pour abriter les nouveaux venus).

Les Français d’Algérie s’impliquèrent rapidement dans les divers secteurs de la vie locale aussi déterminants que l’économie (pêche, commerce, viticulture, immobilier, pour n’évoquer que ces quatre secteurs clefs) et la politique (il faut souligner à ce propos la participation des Français d’Algérie au sein des conseils municipaux et des collectivités territoriales).

La portée symbolique des manifestations culturelles étant déterminante pour la reconnaissance et la représentativité du groupe au sein de la région d’accueil, de nombreuses associations de rapatriés ont fait usage du rôle mobilisateur des pratiques « culturelles » et « identitaires » comme instrument de socialisation du groupe.

De ce fait, il n’est pas surprenant que le Languedoc soit trente ans après le rapatriement l’un des principaux lieux d’expression de la « voix » des rapatriés français et Français musulmans d’Algérie. Une « voix » que l’actualité médiatique a souvent mise en avant ces derniers temps dans des circonstances aussi tragiques que les manifestations de fils de Harkis à Narbonne ou l’assassinat de Jacques Roseau à Montpellier.

Si la radio et la presse nationale (Le Point, Le Canard Enchaîné, L’Événement du Jeudi…) se sont intéressées au trentième anniversaire du rapatriement, les villes du Languedoc ont également vu se développer de nombreuses manifestations publiques, des séminaires et des colloques sur ce thème. S’inscrivant dans ce contexte l’action culturelle « Mémoires Traversées 2 » promue par la Ville de Béziers est à l’origine de nos investigations sur la question des pratiques sociales des rapatriés du Biterrois.

Cet article s’inscrit dans le prolongement d’une recherche se rapportant à l’analyse des modes de production de l’identité collective de l’Organisation des Rapatriés du Biterrois et de l’Hérault 3.

Située entre communauté et société, l’association assume diverses fonctions dont la principale est d’assurer la représentativité du groupe social pied-noir. Ainsi, la dimension idéologique de l’identité collective valorisée au sein du milieu associatif pied-noir puise sa légitimité parmi les pratiques sociales que nous évoquerons au cours de ce texte.

La socialisation primitive par les associations de Pieds-Noirs

Parmi les moyens d’action que les rapatriés ont développés durant leur installation en métropole – afin de préserver ou de conquérir leurs droits – ce sont les amicales et divers autres types d’associations qui ont joué un rôle déterminant pour l’affirmation des revendications collectives à l’échelon national ou local. Ainsi, il y eut dans un premier temps la création d’associations nationales d’aide aux rapatriés disposant de sections locales implantées à Béziers parmi lesquelles étaient représentées dès 1962 l’A.F.E.A. – Association des Français d’Afrique du Nord -, la F.N.F.A. – Fédération Nationale des Français d’Algérie – l’A.N.F.A.N.O.M.A. – Association des Français d’Afrique du Nord, d’Outre-Mer et de leurs Amis…

Considérant l’ampleur du phénomène associatif pied-noir, il convient de s’interroger sur la filiation qui a existé entre ces organismes et les associations de rapatriés qui se développèrent jusqu’aux années quatre-vingt. Comment doit-on interpréter la création de certaines associations dix ou vingt ans après « l’installation des Français d’Algérie à Béziers » ? La population des rapatriés était-elle toujours confrontée aux problèmes issus du rapatriement après trente années passées en métropole ?

Un passage de l’étude consacrée en 1965 par M. Albouy aux rapatriés du Biterrois nous renseigne sur le rôle des structures associatives dans les années qui accompagnèrent le rapatriement 4. Les deux principales associations désignées dans son rapport sont la F.N.F.A. et l’A.N.F.A.N.O.M.A. ; l’accueil des rapatriés demeurant leur tâche essentielle

« Rendons-nous par exemple dans le local d’une de ces associations… va-et-vient continuel, atmosphère très agitée, une personne entre et annonce ses fiançailles à des amis qu’elle retrouve, deux hommes discutent affaires, une jeune femme accueille les arrivants, fait les présentations, le président reçoit ; mais tous ceux qui sont là, c’est pour demander quelque chose : c’est une personne âgée qui voudrait un logement qui ne soit pas insalubre, c’est un père de famille avec ses quatre enfants qui cherche une place de chauffeur et un logement, etc. »

Au-delà de leur fonction d’accueil la volonté de créer un front de solidarité est expressément mentionnée dans l’appel lancé par ces associations aux rapatriés :

« Aux Français d’Afrique du Nord. Le bureau de la section de Béziers, fait connaître à tous nos compatriotes que tous ses membres sont à leur disposition dans tous les domaines affaires administratives, demandes, démarches, lettres, renseignements. A cet effet une permanence fonctionne tous les jours… Ils y trouveront bon accueil, l’atmosphère et la compréhension de chez nous, la franche camaraderie et le réconfort dont ils ont tant besoin. Plus nous serons nombreux et plus nous serons écoutés. »

Par la suite, en maintenant la tradition d’accueil et de convivialité, les associations de rapatriés ont continué de regrouper les Français d’Algérie en recréant de multiples façons « l’ambiance du pays », autrement dit « le cadre social originel ».

A Béziers, ces initiatives s’organisèrent autour d’activités sportives et culturelles du Sporting Club Devèze (l’ancienne dénomination était Gallia Sport pied-noir en souvenir d’une équipe d’Algérie), de la Maison du Pied-Noir, de l’Amicale des Sétifiens (qui regroupe les anciens habitants de Sétif) et de l’ORB Hérault (qui réunit les Français d’Algérie).

La première association créée à Béziers à l’initiative des rapatriés (indépendammant des délégations de l’ANIFOM, de la F.N.F.A…) fut l’association « Sports Culture Devèze Béziers », dont le bureau était composé de 18 rapatriés, cette association deviendra rapidement le second club sportif biterrois après l’A.S.B. – Association Sportive Biterroise.

Créée en 1969 à la suite du rapatriement des cloches de Sétif dans l’église Saint-Joseph de Béziers, l’amicale des Sétifiens réunit chaque année à Béziers durant une période de trois jours les Sétifiens résidant en France et à l’étranger.

La troisième association biterroise de rapatriés fut la Maison du Pied-Noir constituée en 1971, son but est encore aujourd’hui de promouvoir et de conserver « l’esprit pied-noir ».

Quant à elle, l’Organisation des Rapatriés du Biterrois et de l’Hérault – l’ORB – fut fondée en 1983 avec pour objectif majeur de rassembler les Français d’Afrique du Nord et de défendre leurs intérêts.

Aux sources de l'ORB

Particulièrement sensible aux problèmes matériels qui continuaient d’affecter certaines familles de rapatriés au début des années quatre-vingt, et motivé par la volonté de leur apporter un soutien dans le cadre d’une commission d’aide sociale, un groupe d’employés (tous d’origine rapatriée) de la Sécurité sociale et de la Caisse d’allocations familiales s’est constitué en association loi 1901. L’association ORB émane de la rencontre d’un groupe de personnes appartenant à la « nouvelle petite bourgeoisie issue du rapatriement » mettant leurs compétences professionnelles au service d’une fraction de la population rapatriée correspondant aux « classes populaires et défavorisées ».

Par sa capacité à résoudre les problèmes administratifs et à gérer la complexité des dossiers d’indemnisation, l’association a rapidement acquis une réputation dans le secteur de l’aide sociale.

En agissant à l’interface de la haute administration et des instances administratives locales, l’ORB a accru sa légitimité auprès des institutions.

A travers l’action sociale, l’ORB a mobilisé ses adhérents autour des problèmes relatifs aux droits des rapatriés. Vingt ans après le rapatriement elle a mis en exergue une question qui revêt encore une importance majeure sur le plan matériel et symbolique pour cette population.

Si la « question de l’indemnisation »joue un rôle unificateur, elle n’est pas pour autant le seul facteur de cohésion du groupe, il importe de considérer les divers domaines sur lesquels les dirigeants de l’association s’appuient pour proposer des activités associatives qui reproduisent les modèles collectifs.

La promotion de pratiques dotées d’une dimension identificatoire et données pour représentatives des mentalités et des attitudes des Français d’Algérie est incontestablement pourvue d’un effet attractif. Les organismes associatifs pieds-noirs se proclament être de fait les « détenteurs » des comportements et des valeurs authentiques du groupe qu’ils s’efforcent de préserver et de promouvoir.

L'amicale  mise en spectacle de l'habitus  collectif

L’expression la plus directe de l’identité collective du groupe est attestée par l’éloquence des comportements représentatifs de l’habitus de groupe. La valorisation de l’habitus est l’un des éléments prépondérants du -rôle de l’amicale dès lors qu’elle se présente comme le garant des valeurs intrinsèques à l’identité de sa communauté. « Principe générateur de pratiques et de représentations » l’habitus concourt simultanément à un conditionnement des acteurs et à une mise en scène de leurs usages 6. Ainsi, l’expression de l’habitus dans le milieu associatif contribue à une mise en spectacle permanente et ostentatoire de l’identité du groupe.

Perçu de l’extérieur du groupe l’habitus est réduit à une traduction du caractère essentiel des êtres et alimente des représentations qui édifient le portrait d’un Pied-Noir pittoresque, haut en couleur. Partant, les multiples représentations fondatrices des clichés « du Pied-Noir » seront attestées par les pratiques perceptibles au cours des manifestations collectives de type convivial, folklorique, commémoratif…

Livrés sous leur forme brute, spontanée, les caractères constitutifs du comportement des membres de l’association ORB trouvent un lieu d’expression privilégié dans l’espace matérialisé par le siège social.

Le décor du local associatif révèle les valeurs esthétiques des adhérents ainsi que leur volonté de valoriser l’identité du groupe à travers la mise en scène de certains objets pourvus d’une dimension symbolique :

Les photographies de Marcel Cerdan et d’Albert Camus sont des « valeurs sûres », elles représentent des « fils du pays » d’origine modeste dont la célébrité rejaillit sur le peuple pied-noir.

Les paysages algériens d’époque coloniale, les reproductions des plans d’Alger et d’Oran disposées dans des sous-verre, la peinture murale figurant l’église et la place de Rio Salado évoquent des lieux autrefois familiers. Les bibelots, les objets orientaux, les fleurs artificielles, les napperons placés autour du bar ou dans la salle et d’autres détails encore composent un décor familier qui regroupe les objets observables dans la plupart des intérieurs pieds-noirs.

La traditionnelle anisette, également appelée la « blanche »
Fig. 1 La traditionnelle anisette, également appelée la « blanche », local de l'ORB (photo Patrice Piacenza, 1992).

En raison de ses fonctions multiples le local de l’association représente pour les adhérents un espace qui favorise l’expression de l’habitus collectif. Le bar, la piste de danse, la cuisine, sont autant de lieux qui suscitent des gestes quotidiens, des paroles familières, des pratiques ordinaires.

Le local conserve une importance symbolique majeure car il continue d’être vécu comme le « refuge » des comportements et des valeurs identitaires originels dans la société d’accueil. Il constitue un relais entre le passé et le présent où s’élabore et s’épuise à force de se raconter une mémoire sociale chargée d’assurer la pérennité du groupe.

La mémoire en collectif

Si la mémoire collective « tire sa force et sa durée de ce qu’elle a pour support un ensemble d’hommes, ce sont cependant des individus qui se souviennent en tant que membres du groupe 5 ».

Cette remarque est pertinente car elle souligne le rôle des interactions qui s’opèrent au sein du groupe associatif entre mémoires individuelles et mémoire collective. Il semblerait qu’en dépit de l’apparente prépondérance de la mémoire collective qui « enveloppe » la mémoire individuelle, il n’y aurait pas pour autant substitution de l’une par l’autre, mais coexistence et complémentarité. Ce phénomène est observable dans la vie du groupe lorsque les adhérents relatent des faits individuels et qu’ils situent leurs témoignages dans le cadre de référence plus large qu’offre la mémoire collective afin de leur donner plus de force en les associant à des événements dont le souvenir est pourvu d’une dimension collective.

La solidarité associative permet par ailleurs « l’entraide des mémoires individuelles » et concourt à l’émergence des « spécificités de la mémoire du groupe ». Il s’agit donc d’une mémoire désignée comme le produit d’un projet collectif.

En globalisant leurs avis, leurs témoignages, en enrichissant leurs souvenirs de détails multiples, les membres du groupe contribuent à construire cette mémoire et à renforcer le sentiment communautaire. Ainsi, ce qui distingue la mémoire collective de l’histoire relève du fait « qu’elle ne retient du passé que ce qui est encore vivant ou capable de vivre dans la conscience du groupe qui l’entretient ». Opposée à l’histoire érudite, l’histoire du vécu retrace dans toute sa subjectivité le cours des événements. Il s’agit d’une histoire aveuglée par le feu des passions et qui n’a d’intérêt aux yeux de ses auteurs que parce qu’elle transmet le souvenir profondément subjectif de leur vécu.

Le second point qui distingue la mémoire collective de l’histoire est sa pluralité. L’histoire est « une », alors que la mémoire collective se multiplie en autant de catégories qu’il y a de groupes à pouvoir élaborer la matrice de leur propre histoire.

L’exemple le plus significatif de l’élaboration de la mémoire collective des rapatriés est contenu dans leur refus de reconnaître les événements commémoratifs et les dates officiellement retenues par la classe politique. Les associations de rapatriés célèbrent en marge de l’Histoire les événements qu’elles reconnaissent être représentatifs de leur histoire et de leur mémoire.

Dans la définition de l’identité collective du groupe mise en scène par l’association, le rôle de la mémoire collective occupe une place cardinale.

Communauté et identités !

L’association constitue le lieu où se sédimente une somme de pratiques sociales et culturelles qui entretiennent le sentiment d’appartenance des adhérents à un type d’institution qu’ils nomment la Communauté. Ce sentiment d’appartenance communautaire est principalement fondé sur deux critères essentiels : l’un organisé autour des revendications des « rapatriés » reflète une dimension militante (voire parfois « procédurière ») du groupe face aux institutions politiques, l’autre reposant sur l’expression des valeurs sociales et culturelles demeure le garant du maintien du « lien communautaire » et de l’identité collective, donc de l’existence à la fois matérielle et virtuelle du groupe.

Cependant, force est de constater que la notion de « communauté » élaborée par les « Pieds-Noirs » demeure vague et imprécise car la nature du groupe communautaire est difficile à évaluer quantitativement comme qualitativement. L’anthropologie est mise à l’épreuve lorsqu’il s’agit de reconnaître une unité communautaire au sein d’un groupe qui se définit plutôt par une diversité de pratiques et de valeurs (langue, alimentation, culte, pratiques sociales…), que par des caractères homogènes représentatifs du modèle « idéel » de la communauté.

Repas au cabanon, Alger 1938
Fig. 2 Repas au cabanon, Alger 1938

De fait, la pluralité des origines nationales, régionales et ethniques caractérise la population des Français d’Algérie Français, Maltais, Espagnols et Italiens provenant de diverses régions (on oublie bien souvent les familles d’origine gitane alors qu’elles compteront en 1962 parmi les Français rapatriés).

Au sein de la population venue de métropole ou d’un territoire français, on dénombre les Français d’origine languedocienne, savoyarde, alsacienne, corse…

Les clivages fondés sur la diversité des appartenances nationales ou ethniques qui viennent d’être évoqués se sont maintenus en Algérie prenant parfois de l’essor en raison du sentiment régionaliste entretenu par les groupes nationaux qui « colonisèrent » chacune des régions : « Les Espagnols étaient majoritaires dans l’Oranais, les Alsaciens, Savoyards et Suisses dans la région de Sétif et de Batna, les Italiens et les Maltais dans l’Est algérien dans les régions de Bône et de Guelma. A Constantine, il y avait surtout des Israélites…  » (Béziers le 8/05/92).

Liées à la ténacité du sentiment d’appartenance régionale qui s’est développé autour des principaux pôles urbains, l’Algérois, l’Oranais, le Constantinois…, les pratiques identitaires régionales sont restées fortement ancrées chez les rapatriés, occasionnant par la suite en métropole la création d’une profusion d’amicales regroupant les anciens habitants des villes et villages d’Algérie.

Toutefois, il convient de préciser qu’à l’époque coloniale les antagonismes existant entre les groupes sociaux d’origines nationales différentes qui se manifestèrent parfois dans l’expression d’un régionalisme forcené furent aussi entretenus et orchestrés par les promoteurs de courants idéologiques xénophobes soucieux d’établir une échelle de valeur visant à classer les populations issues de l’immigration en fonction de critères « raciaux » : « Prétentions dangereuses de ces nouveaux venus : « Cette Afrique à demi-sauvage, tous ces Espagnols la considéraient comme leurs conquêtes » 7.  »

Considérant les facteurs liés au caractère pluriculturel et pluri-ethnique du peuplement de l’Algérie auxquels nous venons de faire allusion, on ne peut que constater l’ambiguïté résidant dans la notion de communauté associée à la désignation du peuple pied-noir. Bien qu’elle repose sur des paradoxes et des contradictions cette « curiosité anthropologique » continue d’être revendiquée, à ce sujet Joëlle Hureau nous fait observer dans ses travaux la complexité du phénomène communautaire : « La diversité ethnique, sociale, culturelle, les différences liées à l’ancienneté de l’implantation semblent plus caractéristiques d’un éparpillement que d’une collectivité cohérente. Pourtant à divers moments de leur histoire les Pieds-Noirs ont eu le sentiment de former un ensemble soudé par des modes de vie, des attitudes communes. Ils s’appliquèrent alors à décrire cet éventail de particularités partagées. Cette tâche peut désormais paraître désuète ; cependant parlerait-on encore de Pieds-Noirs s’ils ne constituaient précisément une de « ces minorités qui font la France » ?  » (Joëlle Hureau, 1987, p. 183).

Ainsi définie, l’essence de la communauté pied-noir repose sur un sentiment subjectif d’appartenance déterminé par des facteurs d’ordre affectif qui perdureront tout en se complexifiant au cours de l’histoire du groupe social. De fait la dimension émotionnelle originelle qui sous-tend la trame du lien communautaire pied-noir se double d’un sentiment d’appartenance à la communauté des rapatriés reposant à son tour sur des critères émotionnels (les journaux datant du rapatriement évoquent le « traumatisme », « le sentiment de trahison » du peuple ou de la communauté pied-noir). La conscience d’appartenir à une « communauté de destin » faisant face aux menaces et aux agressions extérieures avait lors des « événements d’Algérie » et durant la période du rapatriement un rôle fédérateur qui conférait à l’expérience vécue de la violence, de la peur, de la douleur et à des sentiments de révolte, de frustration, d’injustice une ampleur collective susceptible d’enclencher un phénomène de regroupement communautaire. Les mouvements et associations créés en métropole valoriseront jusqu’à nos jours la part d’affectivité contenue dans la représentation de la communauté en revendiquant alternativement l’héritage culturel pied-noir et l’identité des rapatriés. Néanmoins, au-delà des « fondements affectifs » inhérents au phénomène communautaire, les préoccupations matérielles et rationnelles occuperont une place centrale parmi les objectifs des principaux organismes associatifs, cette tendance préfigurant ainsi la structuration de la communauté en groupes d’intérêts ou de pression. L’usage instrumental des débats engagés autour de la question de l’indemnisation témoigne d’ailleurs des potentialités mobilisatrices d’une démarche à caractère rationnel dans le processus de redéfinition du lien communautaire.

Ainsi, outre la dimension émotionnelle et affective ancrée dans le groupe social pied-noir, l’émergence du processus de « sociation » se distingue du processus de « communalisation » initial dès l’instant où « les acteurs engagés dans cette relation élaborent un compromis ou une coordination d’intérêts motivés rationnellement2 » En harmonisant les diverses caractéristiques du groupe social pied-noir/rapatrié les organismes associatifs s’accommodent des contradictions liées à la fusion de valeurs de natures différentes au sein d’un concept unitaire qui est celui de communauté.

Lien communautaire et identité de classe

Considérant le cas de l’ORB il convient de constater l’homogénéité de classe sociale d’appartenance qui caractérise les adhérents majoritairement issus des milieux populaires. Cette origine commune détermine leur propre conception de la communauté et de l’identité collective. Pour la plupart d’entre eux les références à la culture d’origine et à l’identité sont puisées dans l’expérience pratique de leur vécu et non dans les ressources d’un « capital culturel ».

La culture est aux yeux de nos interlocuteurs l’ensemble des manières de se comporter dans la vie courante, il y a de ce fait une conception fonctionnelle et affective de la culture. Selon eux, elle est révélée par les savoir-faire, les pratiques quotidiennes qui résultent de la relation de l’homme au milieu dans lequel il évolue, à ce titre l’attachement à la mer, à la plage sont souvent évoqués par les personnes originaires d’Oran, d’Alger, d’Annaba…

On est initié à la « science de la vie » en accomplissant les gestes du quotidien; on apprend à plonger des rochers, à pêcher les oursins, à jouer au ballon, à préparer la galette, à rouler la semoule, le tout en pratiquant les jeux d’enfants ou en côtoyant les aînés. Les codes, les valeurs, les règles de la communauté sont ainsi transmises dans l’entourage familial et dans l’environnement social de façon orale et empirique.

La baignade, Béni Saf 1940
Fig. 3 La baignade, Béni Saf 1940 (collection privée).

Dans les milieux populaires le « voisinage » participait à l’éducation des enfants nous rappellent nos interlocuteurs. Telle qu’elle nous fut décrite, la vie de quartier était le plus souvent animée par la présence des diverses populations qui se côtoyaient ; indifféremment espagnoles, italiennes, maltaises, arabes. S’inscrivant dans la transculturalité les milieux populaires eurent de surcroît à concilier un triple sentiment d’appartenance, l’un fondé sur la culture d’origine, l’autre sur une identité régionale forte (culture locale), le dernier reposait sur un sentiment national promu par un patriotisme populaire que véhiculaient les institutions de la troisième République (culture dominante).

Ainsi, parallèlement aux valeurs transmises par l’école et les autres institutions laïques ou religieuses, la sphère familiale et privée a maintenu la mémoire des origines, notamment celle de la langue maternelle, véritable compensation symbolique vécue comme le symétrique de la Patrie.

La fusion des valeurs s’effectuait vraisemblablement autour de deux représentations, l’image hiératique du pionnier et celle du personnage picaresque incarné par la figure populaire de « Cagayous ».

L’image d’Épinal représentant le pied-noir sous les traits du bâtisseur de l’empire colonial est restée l’un des clichés les plus fréquemment revendiqués par les membres du groupe qui situent dans le volontarisme et l’optimisme les principales valeurs qui les caractérisent. La distinction est cependant effectuée dans les milieux populaires entre l’image du pionnier et celle du colon, le « gros colon » (l’usage du qualificatif gros peut avoir une connotation péjorative) « celui qui faisait suer le burnous aux arabes » ou le « petit colon » parfois plus méprisable que le gros propriétaire

« Ceux qui étaient fiers, c’étaient les petits colons, ceux qui n’avaient que 8 ou 10 hectares de vignes » nous rapporte madame X (Béziers le 12/07/92).

Henri se souvient lui aussi de la considération sociale accordée aux individus lorsqu’ils possédaient un patrimoine foncier : « En Oranie la possession de la terre était déterminante par rapport au rang social, c’est-à-dire que celui qui possédait la terre, même s’il était « entrampado » jusqu’au cou, endetté jusqu’au cou, il possédait ! Toi, si tu vivais bien, tu payais tes dettes, tu vivais de façon honorable. Eh bien ! Si tu n’étais pas possédant, tu n’étais rien ! Quand tu avais un petit commerce tu commençais à être considéré, fonctionnaire tu étais un larbin et ouvrier un moins que rien. L’instituteur était considéré parce qu’il fallait aller le voir pour faire passer le fils, comme ici d’ailleurs » (Béziers le 12/07/92) 8.

Repas Champêtre, Notre-Dame de Consolation
Fig. 4 Repas Champêtre, Notre-Dame de Consolation, août 1993 (fonds ORB).

Tour à tour méprisée ou célébrée, la représentation de l’homme du peuple à travers laquelle transparaissent les états d’âme des petites gens et les comportements constitutifs de l’habitus de classe des milieux les plus modestes est révélée, voire, érigée en modèle dans la littérature pataouète. La culture populaire est donc présentée comme le ferment des pratiques culturelles du « peuple » pied-noir, qu’il s’agisse du pataouète dans le domaine de la littérature, du théâtre et de la tradition orale ou dans le registre sportif de la boxe et du foot-ball. L’importance accordée à la langue parlée et aux milieux populaires caractérise les auteurs comme Auguste Robinet et Edmond Brua dont les personnages de Cagayous ou celui de Bagur incarnent la bonhomie, la malice, le bon sens des petites gens pour qui la rue est la seule école 9.

Leur langage est un sabir fait d’expressions populaires provenant des diverses cultures présentes sur la terre algérienne. Néanmoins, les travaux des écrivains et des érudits, ainsi que le mouvement aigérianiste ont donné au pataouète ses lettres de noblesse alors même que l’usage courant de ce dialecte s’affaiblissait progressivement au contact de la langue française. Si le pataouète est un élément du folklore auquel on se réfère dans le milieu associatif, il est somme toute peu utilisé dans les conversations hormis l’emploi de certaines expressions courantes. Aujourd’hui son usage n’est plus celui du petit peuple, le caractère rare de l’idiome relève désormais de l’érudition. Le parler s’érige en discipline, certains mouvements associatifs revendiquent ainsi l’enseignement du pataouète dans les programmes universitaires.

Cependant le caractère unificateur du langage ayant une fonction essentielle dans la production du lien social, bon nombre d’expressions typiques du petit peuple pied-noir (dérivées des dialectes locaux, arabes, espagnols…), subsistent dans le parler familier accompagnées de l’accent qui les caractérise. Évoquer la « schkoumoune » ou la « baraka », employer des termes comme « bezef » ou « chouia », dénote la référence à des expressions familières qu’utilisent les membres du groupe lorsqu’ils se réunissent. L’usage de mots appartenant au langage courant ou à l’argot espagnol revient surtout dans les propos des personnes originaires de l’ouest algérien et de l’Oranais.

On rappellera dans la discussion les noms des jeux de rue pratiqués autrefois, « le buro flajo » (saute mouton), la « pelota », lorsqu’un match de foot est commenté, le terme « pelota » revient dans les propos pour désigner le ballon.

Durant l’apéritif on nommera les amuse-gueule par leur appellation originelle, « les torraïcos » (pois chiches grillés), « les tramousses » (lupins), la « calentica » (crêpe épaisse à base de farine de pois chiches), la « paloma » ou la « blanche » (anisette blanche), les « mantecaos et les borrachuelos » (biscuits secs).

L’emploi de sobriquets en public a également une forte connotation populaire, on interpelle un collègue par son surnom, « Janot », « Zézé », « Manolico », « Pollo »… Bien qu’elles dérangent parfois certains des membres de l’association, les grivoiseries sont de bon ton lors des réunions masculines. Elles permettent à la fois de chahuter et d’affirmer sa virilité comme l’aurait fait Cagayous ou tout autre héros de conte populaire, ces facéties dénotent le refus de « se prendre au sérieux », « de faire l’important ». Par ailleurs le témoignage public a une fonction identificatoire ; en rapportant des faits de la vie quotidienne, en employant des expressions du pays, en renforçant leur accent, les personnes confirment leurs origines populaires et leur identité de Pied-Noir.

Dans ce contexte, les pratiques langagières révèlent la pérennité des origines, les Oranais très fortement représentés dans l’association ORB utilisent de nombreuses expressions dénotant leur ascendance espagnole.

La consommation d’anisette souligne quant à elle le rôle prépondérant de cette boisson dans la société des hommes et donne une dimension rituelle à l’apéritif. Il y a un savoir-faire dans la manière de doser et de servir l’anisette qui permet d’éviter la composition de paillettes dues à l’effet de saponification du breuvage.

A travers des expressions et des gestes authentiques, aussi vrais que la parole, l’accent, le manger, le boire, le groupe procède à une mise en scène des pratiques quotidiennes qui feint de subsumer tous les comportements sous une même identité (identité collective ?).

En dehors des formes d’expression verbales l’appartenance des individus au groupe s’affirme à travers les codes et les attitudes que révèle publiquement la vie au sein de la communauté.

Si l’on considère à titre d’exemple la faible représentativité des femmes dans la composition du bureau et du conseil d’administration, on constate qu’il ne s’agit pas des conséquences d’un processus d’exclusion mais plutôt d’un compromis entre les sexes régi par les valeurs « sociétales ».

Ce phénomène est à interpréter comme la conséquence de la reproduction de valeurs identitaires relevant du rôle qu’elles occupent traditionnellement au sein de la structure sociale.

Les adhérentes se rendent pour la plupart à l’ORB en présence de leur époux pour faire montre de leur savoir culinaire ou de leur talent de danseuses, à l’occasion d’une cérémonie, d’un dîner, d’une fête, d’autres fois dans l’intention de rencontrer des connaissances (on « se rencontre » à l’ORB).

Le rôle de la femme dans le maintien des valeurs identitaires du groupe conserve de fait toute son importance. Elle incarne une conception conservatrice de la mère de famille et de la Femme. C’est à la fois la génitrice, la mère nourricière (le cordon bleu), l’épouse digne et respectable sur qui repose l’honneur de la famille. Certaines défendent les couleurs du foyer en faisant parvenir par l’intermédiaire de leur mari des pâtisseries ou des amuse-gueule qui seront servis pour la kémia, là, les hommes vanteront les qualités de « l’escabèche » de Madame X ou de la « rate farcie » de Madame Y tout en accompagnant leurs compliments de facéties.

En invitant les adhérents à afficher leurs origines à travers la pratique des comportements constitutifs de l’identité collective, l’association affirme au sein de la société locale l’existence de la communauté.

Cérémonies, commémorations mises en scène publiques de l'identité

Durant l’année, la vie de l’association est rythmée par l’ensemble des cérémonies qui évoquent le passé algérien ou les temps forts de l’histoire du rapatriement.

Parmi les cérémonies marquées d’un caractère émotionnel et rituel intense, il y a les commémorations des événements tragiques des journées du 26 mars 1962 (attentats d’Alger, rue d’Isly) et du 5 juillet 1962 (attentat d’Oran) ainsi que la journée du premier novembre où est rendu un hommage à la mémoire des morts civils et militaires d’Afrique du Nord.

Les cérémonies contribuent à l’affirmation publique du groupe et de son histoire dans la société d’accueil ainsi qu’à sa reconnaissance officielle par les représentants des autorités gouvernementales.

Ces types de manifestations représentent un enjeu majeur pour les membres de la communauté qui aspirent à ce que les journées du 26 mars et du 5 juillet soient inscrites parmi les cérémonies nationales.

Les commémorations ont un caractère sacré en raison du fait qu’elles fondent l’origine du rapatriement et permettent d’évoquer de façon cyclique les valeurs qui sous-tendent les représentations du groupe (mémoire, identité).

Cortège de l'ORB à Santa Cruz, mai 90
Fig. 5 Cortège de l'ORB à Santa Cruz, mai 90

Si la dimension sacrée des commémorations apparaît d’évidence, en revanche, l’aspect religieux passe au second plan au sein d’une communauté qui comporte des membres ayant des religions et des croyances diverses.

Des formes de religiosité sont toutefois perceptibles et révèlent l’allégeance du groupe associatif à l’église catholique, il s’agit par exemple de la célébration de l’office dominical lors de la journée champêtre qui a lieu à Notre-Dame de Consolations, une chapelle située dans la campagne biterroise, ou encore de la participation de l’association au pèlerinage de Notre-Dame de Courbessac.

En raison de leur dévotion à la vierge de Santa Cruz, les membres de l’ORB organisent annuellement un déplacement en autocar à l’occasion de l’Ascension pour se rendre au pèlerinage.

Il s’agit là sans doute d’une des manifestations les plus spectaculaires où se mêlent la volonté de commémorer le souvenir et celle d’exprimer à travers le folklore religieux l’identité communautaire.

En 1990, l’ORB a organisé un pèlerinage pédestre du 20 au 24 mai entre Béziers et Courbessac (commune du Gard).

Douze membres de l’ORB ont parcouru le trajet séparant Béziers de Nîmes en effectuant des étapes dans les villes où ils étaient accueillis par les associations de Pieds-Noirs locales et par les maires. Arrivés à Santa Cruz le jeudi, jour du pèlerinage, ils eurent le privilège de porter la statue de la vierge durant la procession et de la déposer dans le sanctuaire au terme du parcours.

Distribution du tulle, Santa Cruz, 1990
Fig. 6 Distribution du tulle, Santa Cruz, 1990

La dimension spectaculaire de cette performance associée au caractère rituel de la démarche confère aux membres de l’ORB la qualité « d’ambassadeurs » de la culture et de l’identité des Pieds-Noirs du Biterrois (plusieurs articles de presse ont couvert l’action entreprise par l’ORB).

Méchoui de 18 moutons, 4e anniversaire de l'ORB
Fig. 7 Méchoui de 18 moutons, 4e anniversaire de l'ORB

Au-delà des commémorations et des manifestations folkloriques à caractère sacré qui s’attachent essentiellement à perpétuer le souvenir du groupe, d’autres rituels collectifs viennent renforcer les représentations symboliques de la communauté. Les pratiques festives contribuent largement à produire une identité collective. Le sens de la mise en scène et le goût de la fête chez les Français d’Algérie donnent lieu à d’importants repas collectifs où les mets proposés reflètent leur culture culinaire. L’alimentation marque l’identité des acteurs et confirme le rôle des habitudes alimentaires, du goût en tant que systèmes normatifs relevant de pratiques culturelles socialement construites. A titre d’exemple, nous évoquerons la préparation et la dégustation de la rate farcie, une spécialité typiquement oranaise que les populations du Constantinois et de l’Est algérien apprécient rarement : « Chez nous à Sétif on ne prépare pas la rate farcie et bien qu’étant pied-noir, vous ne m’en feriez pas manger pour un empire » (Monique 01/09/93).

La commission à la mémoire culinaire joue un rôle essentiel dans la représentation ostentatoire de l’identité culturelle du groupe, un atelier de cuisine offre tour à tour aux adhérentes la possibilité de proposer les spécialités de leur région.

Ainsi les réunions officielles auxquelles sont conviées les personnalités publiques (sous-préfet, secrétaire d’État aux rapatriés…) offrent l’occasion de présenter la diversité et la richesse de l’art culinaire pied-noir.

Les délégués à la mémoire culinaire proposent dans ces circonstances méchouis, couscous, gaspachos, paellas. Le gigantisme des plats préparés doit être à l’image de l’importance numérique des membres et refléter la prospérité de la communauté, chaque année, les dirigeants organisent plusieurs repas qui comptent entre 200 et 250 couverts.

La danse et la musique sont des pratiques rituelles incontournables, elles incarnent à travers l’art de la fête la survivance d’un rituel pourvu d’une dimension cathartique profondément enraciné chez les peuples de la Méditerranée. Les longues soirées dansantes programmées par la délégation aux festivités confirment le goût des pieds-noirs pour les divertissements et révèle cette faculté de dominer la « conscience malheureuse » et l’angoisse quasi existentielle qui composent l’envers de leur personnalité, celle de rapatriés.

La fête est un « modus vivendi », un mode de communication et d’ouverture sur le monde environnant. Les bals ou les apéritifs sont prétextes à inviter des personnes extérieures au groupe pied-noir, ainsi la présence de « patos » 10 dans l’association permet de révéler la capacité du groupe à intégrer des « métropolitains ». La portée syncrétique du projet associatif était implicite lorsque l’association a initialement choisi pour emblème la croix occitane et qu’elle a pris pour nom celui de la rivière qui coule au pied de Béziers, l’Orb.

Toutefois, si l’espace associatif permet d’adopter des stratégies de désenclavement et favorise l’échange avec d’autres groupes sociaux, il est également un lieu qui suscite le repli identitaire et la production de valeurs à caractère ethnocentré, véhiculant parfois un discours intolérant notamment à l’égard des populations issues de l’immigration maghrébine.

Cette ambivalence révèle le souci de maintenir la cohésion du groupe social en maîtrisant en permanence son image à travers les stéréotypes relatifs à l’identité des Français d’Algérie et à la notion de « race » tels qu’ils furent élaborés et diffusés en Algérie

« La notion d’une nouvelle « race latine« , courageuse et dynamique qui serait en train de se créer sur la terre d’Afrique face à une métropole décadente et contre une masse arabe indolente existe davantage en Algérie qu’en Tunisie (…) 11. »

Conditionnée par le mythe identitaire, la volonté de promouvoir une image positive des Pieds-Noirs (selon eux si souvent ternie) repose aujourd’hui sur les stratégies ascensionnelles du groupe et sur sa détermination à réhabiliter l’image du père.

Sigle de l'ORB Hérault
Fig. 8 Sigle de l'ORB Hérault

Ce dernier aspect associé au ressentiment des rapatriés entretient le caractère autoritaire de l’idéologie communautaire et des attitudes discriminantes qui en découlent parfois.

La réalité sociale des rapatriés ne se réduit pas pour autant à la seule expression de la représentation de la communauté, elle échappe à la conception souvent limitative de l’identité collective. Cette population s’inscrit dans la dynamique complexe du changement, ses composantes identitaires évoluent, se modifient ou persistent.

En ayant recours à la mise en scène de l’identité collective le groupe social confirme son aspiration au maintien du mythe communautaire. L’évocation de la communauté correspond plutôt dans un tel contexte « au désir de communauté 12 »

Notes

1.Cf., travaux de Lager (M.), Rouzier (J.), 1964 – Les Rapatriés en Languedoc-Roussillon, dans Économie Méridionale, n° 47, 3e trimestre, p. 1-5.
Rognant (L.), Schultz 1964 – Les rapatriés d’Afrique du Nord dans l’Hérault, Centre régional de la productivité et des sciences économiques, Faculté de droit et de sciences économiques, Tomes I et II.

2.La Direction régionale des affaires culturelles, le département de l’Hérault et la ville de Béziers ont financé le projet culturel « Mémoires Traversées » lancé à la demande de l’Organisation des rapatriés du Biterrois et de l’Hérault (O.R.B.H.) et soutenu par le secrétariat d’État aux rapatriés.

3.Ce projet lancé en 1992 fut programmé sur une période de quatre années durant lesquelles sont prévues les interventions de créateurs dans le domaine de la photographie, de l’écriture et du théâtre ainsi que la participation d’un chercheur en sciences sociales chargé d’effectuer une étude sur les pratiques identitaires des membres de l’Association ORB Hérault.

4.Cf. Albouy (M.), 1965 – Les rapatriés d’Algérie à Béziers, D.E.S.S. de Science Politique, Montpellier I, 94 p.

5.Bourdieu (P.), 1989 – Le sens pratique, Éditions de Minuit, 474 p.

6.Halbwachs (M.), La mémoire collective, Paris, P.U.F., 204 p.

7.Goutalier (R.), 1977 – « Musulmans et Juifs au Maghreb ». In : L’idée de race dans la pensée politique contemporaine, Éditions du C.N.R.S., Paris, 281 p.

8.Favret-Saada (J.), « Weber, les émotions et la religion ». In : Terrain n° 22, mars 1994, p. 93-108.

9.Entretiens réalisés le 12/07/92 à Béziers.

10.  Hureau (J.), La mémoire des Pieds-Noirs, Paris, Olivier Orban, 279 p.

11.  Selon nos interlocuteurs, « patos » (qui veut dire canards en espagnols) est un terme péjoratif désignant les métropolitains.

12.  Soumille (P.), Différences et ressemblances constatées dans l’étude comparative de la notion de race chez les Français d’Algérie et de Tunisie entre 1890 et 1910, p. 241, 255. In : L’idée de race dans la pensée politique contemporaine, 1977, Édition du C.N.R.S., Paris, 281 p.