Passant, souviens-toi !
Les lieux du souvenir de la Seconde Guerre mondiale en France : Jean Moulin

* Contrôleur général des Armées,
Directeur général de l’Office national des Anciens Combattants et Victimes de guerre.
** Directrice de recherche au CNRS.

Ce texte constitue le chapitre d’un ouvrage publié aux éditions Graphein, Paris, 1999. Nous remercions les auteurs et l’éditeur d’en avoir autorisé la présente publication.

Jean Moulin est devenu le héros emblématique de la Résistance, un véritable culte lui est rendu sur l’ensemble du territoire national. 37 monuments et stèles, 119 plaques et 978 boulevards, rues, places, squares et ponts répartis inégalement sur le territoire national, portent son nom. Ces marques du souvenir sont particulièrement nombreuses dans deux types de régions. D’une part celles où il vécut : départements de l’Hérault, du Var, du Gard, des Alpes-Maritimes, des Bouches-du-Rhône, de l’Ain, du Jura, de la Savoie, d’Eure-et-Loir, de la Somme et du Finistère ; d’autre part celles, fortement urbanisées, où le souvenir de la Résistance en général est important : départements de la couronne parisienne, du Pas-de-Calais, de la Moselle et de Meurthe-et- Moselle (voir carte 1).

En revanche, dans les départements ruraux, où le nombre de rues à baptiser est limité, comme le Cantal ou la Lozère, et les départements où une mémoire spécifique réduit la pénétration de Jean Moulin, peu de lieux portent son nom. C’est le cas de la corse, qui cultive le souvenir de son propre héros, Fred Scamaroni, ou de la Bretagne, où le souvenir de la France Libre ne laisse guère d’espace à une autre mémoire.

Cette répartition spatiale est confirmée par celle des 281 établissements scolaires qui portent le nom de Jean-Moulin université comme à Lyon (Rhône), lycées, comme à Forbach (Moselle), Roubaix (Nord), Brébières (Pas-de-Calais), collèges, comme à Saint-Paul-les-Dax (Landes), Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), Neuilly-Plaisance (Seine-Saint-Denis), écoles maternelles comme à Nérac (Lot-et-Garonne) ou Frondes (Haute-Marne), et même la salle des commissions de l’inspection académique d’Ajaccio (voir carte page 204). Quelques différences apparaissent toutefois. Si le Nord ne compte que 3 rues Jean-Moulin, il possède 8 établissements scolaires du même nom. L’Eure compte 5 rues, mais 8 établissements. Quant à l’Eure-et-Loir, il ne possède que 2 établissements portant le nom de son ancien préfet, mais 59 rues.

S’il est concurrencé par le général De Gaulle et le maréchal Leclerc dans la dénomination des rues, Jean Moulin laisse loin derrière les Jean Zay et les Paul Éluard pour celle des établissements scolaires. C’est qu’il apparaît comme un héros positif que les conseils d’administration souhaitent donner en exemple à la jeunesse. Ce même désir d’en faire un exemple a conduit les conseils municipaux à attribuer le nom de Jean Moulin à 6 stades : Cusset (Allier), Alboussière (Ardèche), Port-la-Nouvelle (Aude), La Grand-Combe (Gard), Drusenheim (Bas-Rhin), Marines (Val-d’Oise) et à huit foyers sociaux, Olonne-sur-Mer et Château-d’Olonne (Vendée).

Pourtant, derrière un même nom ne figure pas toujours le même hommage, comme le montrent les textes inscrits sur les plaques et les stèles, où les sculptures.

Les étapes d'un destin

Jean Moulin (1899-1943)
Préfet de la République
Délégué du général De Gaulle
dans la France occupée par les nazis
il a fédéré les mouvements de la Résistance
en fondant le Conseil national de la Résistance.

Arrêté le 21 juin 1943 à Caluire
par la Gestapo, torturé, il meurt sur le
chemin de la déportation en gare de
Metz le 28 juin 1943.

Le texte de cette plaque, dévoilée le 17 octobre 1993 au lycée technologique d’Angers (Maine-et-Loire), et qui embrasse toute la vie du héros, est exceptionnel. Généralement, les inscriptions mettent l’accent sur tel aspect de la vie et de la carrière du héros, selon la date et le lieu d’installation de la plaque ou du monument. Ce peut être la carrière du préfet de la République, l’engagement dans la France Libre du délégué du général De Gaulle, compagnon de la Libération, l’unificateur de la Résistance et le créateur du CNR, le martyr enfin, arrêté, torturé, mis à mort. Valoriser telle étape de sa vie ou combiner deux ou trois étapes, c’est donner aux inscriptions un sens politique différent. Ainsi, Jean Moulin peut être le préfet modèle, un héros gaullien, le résistant de l’intérieur par excellence ou l’incarnation de la France souffrante des années noires. Ces représentations multiples et la possibilité d’en jouer expliquent probablement qu’il ait pu devenir, à partir des années soixante, un symbole.

Les étapes de l'engagement dans la Résistance
Fig. 1 Les étapes de l'engagement dans la Résistance
Les étapes de la carrière préfectorale de Jean Moulin
Fig. 2 Les étapes de la carrière préfectorale de Jean Moulin

Le préfet

Au lendemain de la Libération, les ministres de l’Intérieur et l’association du corps préfectoral ont souhaité honorer le préfet, peut-être pour contrebalancer le fait que la majorité des préfets avaient prêté serment à Pétain. Le 26 avril 1948, le président de la République, Vincent Auriol, dévoilait une plaque dans la cour Beauvau du ministère de l’Intérieur énumérant les membres du corps préfectoral et les hauts fonctionnaires de ce ministère morts pour la France entre 1939 et 1945 (photo). En tête, Jean Moulin, dont le nom est accompagné de titres dont certains peuvent passer pour fantaisistes et n’apparaissent que sur cette seule plaque :

Jean Moulin
préfet
Ministre du Comité de Libération Nationale
Président fondateur du Conseil National de la Résistance
Premier délégué du Gouvernement Provisoire de la République.

Des plaques ont été apposées dans les villes où Jean Moulina exercé, mais aussi dans certaines préfectures où il n’a jamais travaillé. Nous les examinerons avec son itinéraire individuel.

Le délégué du Général De Gaulle

Jean Moulin devient en 1941 le délégué du général De Gaulle en zone occupée, fonction évoquée dans les rares inscriptions qui souhaitent insérer Jean Moulin dans la geste gaullienne, comme celle apposée à Bordeaux (Gironde) sur le Centre Jean-Moulin :

Jean Moulin
préfet
(1899-1943)
Compagnon de la Libération
Délégué du général De Gaulle en France
Unificateur
de la Résistance française
Président fondateur
du Conseil national de la Résistance
créé le 27 mai 1943 à Paris.

Arrêté à Caluire le 21 juin 1943
héros et martyr.

Dans cette inscription, les qualités du héros sont hiérarchisées : en tête, le compagnon de la Libération dont la croix lui fut remise en février 1943, référence gaullienne renforcée par la référence faite au « délégué du général De Gaulle ». Cette double référence ne se retrouve que sur le monument du lycée Henri-IV de Béziers (Hérault) 1.

La faiblesse de la thématique gaullienne est confirmée par l’absence de croix de Lorraine sur les plaques et stèles, à l’exception de la plaque apposée à Caluire (Rhône), sur la maison où il fût arrêté, du mémorial départemental à Jean Moulin érigé dans la même commune et du monument élevé dans la cour d’honneur du lycée Henri-IV de Béziers (Hérault) en 1946 (photo). Sur ce dernier monument, de façon tout à fait exceptionnelle, un médaillon de Jean Moulin est placé au centre d’une stèle en forme de croix de Lorraine sur laquelle est reproduit un texte du général De Gaulle :

Max pur et bon compagnon
de ceux qui n’avaient foi
qu’en la France. A su mourir
héroïquement pour Elle.

Ch. De Gaulle
L’unificateur, le fondateur du CNR.

Dans les inscriptions, Jean Moulin est d’abord « l’unificateur » et « l’organisateur » de la Résistance, qualités d’ailleurs soulignées dans le décret du 5 septembre 1945 lui attribuant la médaille militaire. L’inscription figurant sur la stèle de Tulle (Corrèze) privilégie le premier terme :

1899-1943
Jean Moulin
Unificateur de la
Résistance.

Celle de Bougival (Yvelines), le second :

Jean Moulin
1899-1943
Organisateur de la Résistance.

 « Organisateur » ou « Unificateur » se retrouvent dans la majorité des inscriptions. Celle de Caluire comporte les deux substantifs, puisqu’elle reproduit le décret du 5 septembre 1945. L’organisation et l’unification de la Résistance débouchent sur la création par Jean Moulin d’un CNR évoqué dans la presque totalité des inscriptions.

Jean Moulin peut être « fondateur » du CNR, comme la plaque de Saint-Vit 2 (Doubs)

Rue Jean Moulin
Patriote
français 1899-1943
fondateur du conseil
national
de la Résistance.

De « fondateur » il devient « président-fondateur » sur la plaque apposée sur un mur du tribunal de Châteaulin (Finistère) 3 :

Jean Moulin
sous-préfet de Châteaulin
1930-1933
président-fondateur du CNR.

De nombreuses inscriptions soulignent, peut-être par souci d’exactitude, que de ce CNR, il ne fut que le premier président. Ainsi à Rennes (Ille-et-Vilaine) :

Jean Moulin
1er président du CNR
1899-1943.

Héros de la Resistance

Cette mention parcellaire de l’œuvre de Jean Moulin, honoré seulement comme président du CNR où unificateur de la Résistance, est loin d’être généralisée. Dans de très nombreuses inscriptions, Jean Moulin est « héros de la Résistance », expression à figurer seule par exemple sur la façade de l’école primaire de La Verpillère (Isère) :

Groupe scolaire Jean Moulin
Héros de la Résistance.

L’héroïsation de Jean Moulin se traduit de manière plastique dans deux monuments exécutés par le même sculpteur, Marcel Courbier. Le premier, inauguré le 11 juillet 1948 à Chartres (Eure-et-Loir), se présente sous la forme d’un poing humain de granit rose, serré sur la poignée d’un glaive dont la lame est brisée (photo). Le thème du glaive brisé s’inscrit dans une longue tradition aux racines antiques et médiévales symbolisant le combat héroïque et désespéré. L’inscription renforce le symbole :

À Jean Moulin
Organisateur de la Résistance
Héros et martyr
À tous ceux qui le suivirent
Cet hommage du département d’Eure-et-Loir.

Inauguré le 14 février 1951 par le président du Conseil de la République, Gaston Monnerville, le second est installé dans le jardin public dit Plateau des Poètes, au centre de Béziers (Hérault) (photo 54). Un athlète nu, regard fixe et déterminé, est assis, tenant des deux mains un glaive. Reprenant la tradition des héros grecs et romains, Jean Moulin, fils de Béziers, est aussi fils de Sparte 4. Comme pour le monument de Chartres, l’inscription renforce la signification héroïque :

À Jean Moulin, fils de Béziers
Organisateur de la Résistance
Héros et martyr
À ses frères en sacrifice.

Le martyr

La qualité de martyr de Jean Moulin concurrence, dans les inscriptions et les représentations, celle de héros. La panthéonisation des cendres de Jean Moulin le 19 décembre 1964 et le discours d’André Malraux ont renouvelé ce thème.

Le martyrologe de Jean Moulin est d’abord évoqué dans des textes comme celui de la plaque apposée sur l’école primaire de Port-la-Nouvelle (Aude) 5 :

Jean Moulin
Patriote et martyr
de la Résistance
1899-1943.

Parfois, l’inscription souligne la nature du martyre :

La ville de Dijon
À la mémoire de Jean Moulin
Président du Conseil national de la Résistance
né en 1899
arrêté, torturé, mort pour la France en 1943.

Quelques plaques, peu nombreuses, pour la plupart apposées au lendemain de la Libération, désignent les responsables de ces faits. On trouve toutes les déclinaisons utilisées pour désigner l’occupant. Les Allemands : assassiné par les Allemands (Montpellier, Hérault), ou martyrisé par les Allemands (Béziers, Hérault), ou victime de la barbarie allemande (Saint-Andiol, Bouches-du-Rhône) ; les nazis : avant son arrestation par les occupants nazis (Bourg-en-Bresse, Ain) ou victimes de la barbarie nazie (Puy-Guillaume, Puy-de-Dôme) ; les hitlériens : victime de la cruauté hitlérienne (Amiens, Somme) ; la Gestapo : victime des tortures de la Gestapo (Albertville, Savoie), arrêté et torturé par la Gestapo (Louviers, Eure) et Chambéry, Savoie).

L’expression « barbarie nazie » suggérait déjà la déportation, à laquelle, nous l’avons vu, elle est généralement associée. D’autres inscriptions inscrivent explicitement la mort de Jean Moulin dans le martyrologe et la déportation. Les plaques d’Angers (Maine-et-Loire), Louviers (Eure) et Amiens (Somme) indiquent qu’il meurt sur le chemin de la déportation.

Quoi qu’il en soit, la mort de Jean Moulin est exemplaire, car il est mort pour la France, comme le souligne entre autres 6 la plaque apposée en 1983 sur l’école primaire de Naucelle (Aveyron) :

École Jean-Moulin
Ancien préfet de l’Aveyron
Président du Conseil national
de la résistance
Mort pour la France.

« Ce jour-là, elle (sa face) avait le visage de la France », déclaré dans son fameux discours André Malraux. D’un « mort pour la France », qui donne à la mort lors d’une guerre un sens patriotique, comme nous l’avons vu précédemment, nous sommes passés à une pure identification de la France à Jean Moulin. Certaines communes ont reproduit ce texte sur une plaque. C’est le cas de Mâcon (Saône-et-Loire), de Dijon (Côte d’Or) ou d’Antibes (Alpes-Maritimes) :

À Jean Moulin
Aujourd’hui
Jeunesse puisses-tu
penser à cet homme
comme tu aurais
approché tes mains
de sa pauvre face
uniforme du dernier jour
de ses lèvres qui
n’avaient pas parlé
ce jour-là elle avait
le visage de la France.

Jean Moulin incarne la France c’est ce qui ressort de la masse des inscriptions. Minoritairement, il peut incarner la liberté, comme à Louviers (Eure) où il est mort pour la liberté le 17 juin 1943 (sic), à Laval (Mayenne) où il est martyr pour la liberté, ou Auxerre (Yonne) :

Jean Moulin
1899-1943
Unificateur de la Résistance
Il incarne le combat pour la
Liberté jusqu’au sacrifice suprême.

Répartition des rues, stèles et établissements Jean Moulin en France
Fig. 3 Répartition des rues, stèles et établissements Jean Moulin en France
Plaque apposée cours Beauveau au ministère de l'intérieur à Paris
Fig. 4 Plaque apposée cours Beauveau au ministère de l'intérieur à Paris

Une sépulture et deux monuments glorifient le martyr. La sépulture, d’abord, où ses cendres furent inhumées le 19 décembre 1964 lors d’une cérémonie, acte final de la célébration du vingtième anniversaire de la libération de la France. Seconde panthéonisation d’un Français libre après celle de Félix Éboué le 21 mai 1949, organisée par le ministre d’État chargé des Affaires culturelles, André Malraux, et par celui des Anciens Combattants et Victimes de guerre, Jean Sainteny, la cérémonie débute le matin du 18 décembre par l’exhumation des cendres de Jean Moulin reposant au columbarium du Père-Lachaise. L’urne funéraire, placée dans un cercueil, est transportée en convoi automobile au Mémorial des martyrs de la Déportation, dans l’Île de la Cité. De 15 heures à 21 heures, le public défile devant le cercueil déposé dans la crypte. Ainsi, c’est bien un « martyr », presque un déporté, qui est panthéonisé.

À 21 h 20, le cercueil hissé sur une engin blindé de reconnaissance, précédé des drapeaux des associations d’anciens combattants, escorté par la garde républicaine à cheval, gagne lentement le Panthéon, où il est placé sur un catafalque édifié sur les escaliers du monument pour être veillé par des compagnons de l’ordre de la Libération, des résistants et des anciens combattants.

Le 19 décembre, à 12 h 15, débute la cérémonie officielle que préside le général De Gaulle. Après l’éloge funèbre prononcé par Malraux, les troupes de la garnison de Paris défilent devant le catafalque. Puis le cercueil est porté par huit militaires à l’intérieur du Panthéon pendant que sont joués La marche lugubre de Gossec et Le Chant des partisans. Le Général De Gaulle, accompagné du Premier ministre, Georges Pompidou, d’André Malraux et de Jean Sainteny, pénètre à l’intérieur du Panthéon pour s’incliner une dernière fois devant le cercueil de Jean Moulin, exposé sur un reposoir au centre de l’édifice.

Le lendemain, le cercueil est définitivement placé dans un sarcophage de pierre identique à celui des autres hôtes du Panthéon, avec une simple inscription :

Jean Moulin
1899-1943

Stèle érigée dans la cour d'honneur du lycée Henri-IV à Béziers
Fig. 5 Stèle érigée dans la cour d'honneur du lycée Henri-IV à Béziers (Hérault)
Monument Jean Moulin à Chartres
Fig. 6 Monument Jean Moulin à Chartres (Eure-et-Loir)
Monument érigé dans le jardin public "Plateau des poètes" à Béziers
Fig. 7 Monument érigé dans le jardin public "Plateau des poètes" à Béziers (Hérault)
Tombe de Jean Moulin au Panthéon à Paris
Fig. 8 Tombe de Jean Moulin au Panthéon à Paris

Le tombeau de Jean Moulin devint un lieu de pèlerinage, individuel pour les milliers de visiteurs pour lesquels a été placé en 1986 un panneau d’information à l’entrée de la crypte, ou collectif à l’occasion de cérémonies organisées en particulier le 17 juin de chaque année. Le 21 mai 1981, François Mitterrand déposa sur cette tombe une rose du souvenir (photo).

À l’initiative de l’Association des combattants volontaires de la Résistance du Rhône, un monument a été construit à Caluire (Rhône) pour célébrer le trentième anniversaire de l’arrestation de Jean Moulin. Inauguré le 24 juin 1973 par le maire de Lyon, Louis Pradel, dû au sculpteur lyonnais Georges Salendre, il représente un corps de pierre martyrisé et désarticulé placé sur un socle de pierre de taille cubique. Curieusement, un monument identique, installé face à la gare de Châteaucreux, à Saint-Étienne (Loire), rend hommage aux fusillés de la Résistance (photo).

À Paris, enfin, un monument s’inscrivant dans un vaste programme de création de sculptures lancé par le ministère de la Culture et comprenant une dizaine d’œuvres : Georges Pompidou, Berty Albrecht…, a été érigé en 1984 (photo). Le sculpteur Georges Jeanclos, professeur à l’École nationale des Beaux-Arts de Paris, à qui fut confiée la réalisation du monument, conçut six stèles en bronze, dont cinq, d’une hauteur de 2,50 m, surmontées de compositions symbolisant pour l’auteur la Résistance les larmes, le murmure, l’emprisonnement muet, la disparition, la renaissance, et constituées de personnages allégoriques chauves, aux yeux clos et aux visages énigmatiques qui caractérisent son art. Une sixième Stèle, haute d’1,80 m, porte l’effigie en médaillon de Jean Moulin. Sur l’ensemble du monument, une pluie de lettres en relief rappelle le Chant des Partisans. L’ensemble de ces stèles ont été installées en arc de cercle ouvert sur le carrefour des avenues de Marigny et des Champs-Élysées, sur la pente d’une butte gazonnée formant l’angle du jardin.

En face de la fière statue de Georges Clemenceau, le père La Victoire, cette œuvre représente la Résistance comme un peuple de martyrs et non plus de héros. La sensibilité des anciens résistants fut heurtée, les stèles jamais inaugurées.

Entre l’œuvre de Jeanclos et celle de Marcel Courbier, la différence n’est pas seulement esthétique. Le glaive et le héros à la nudité antique font de Moulin un héros, au sens plein du terme. Les allégories de Jeanclos peuvent évoquer les danses macabres, faisant de Jean Moulin un martyr parmi les ombres des morts.

Un itinéraire personnel

Une image

Pour emblématique qu’il soit de la Résistance, le souvenir de Jean Moulin n’en est pas moins personnalisé, rappelant ainsi que la Résistance fut aussi une aventure individuelle. Sur la plupart des plaques et des stèles figurent l’une ou l’autre version de son portrait. Au Jean Moulin tète nue s’est en effet progressivement substitué un Jean Moulin portant foulard et chapeau.

Marcel Courbier est l’auteur de la première image de Jean Moulin, représentant son profil droit aux traits déterminés.

Reproduite sur des médailles diffusées par l’Hôtel des Monnaies, cette image est apposée en 1946 sur le monument du lycée Henri-IV de Béziers (Hérault), sur le mémorial de Chartres (Eure-et-Loir) en 1948 et en 1950 dans le hall d’entrée du centre de rééducation professionnelle Jean Moulin géré par la FNDIRP à Fleury-Mérogis (Essonne), et reproduite sur les plaques de Châteaulin (Finistère), Metz (Moselle) et Caderousse (Vaucluse) (photo).

Le monopole de cette image est remis en cause par la réalisation d’un profil gauche du héros, aux traits tout aussi déterminés, par un ami quimpérois de Moulin, profit présent sur la plaque de Rodez (Aveyron 1948) et la stèle de Bougival (Yvelines).

Deux sculpteurs rompent avec le profil : Mermet, qui réalise un médaillon apposé en 1975 au centre social Jean-Moulin de Vichy (Allier) et Marcel Mayer qui sculpte en 1969, à Aix-les-Bains (Savoie), dans un bloc de granit gris, un visage d’une « ressemblance et d’un symbolisme saisissant », selon Laure Moulin, la sœur de Jean.

En 1969, Laure Moulin publiait aux Presses de la Cité la biographie du héros. Sur la page de couverture, une photo de Moulin portant foulard et chapeau. Publiée une première fois en 1947 dans l’ouvrage posthume de Jean Moulin Premier Combat, reproduite en 1962 par le bulletin de l’Amicale Action avec la légende : « Jean Moulin photographié quelques instants avant son arrestation », cette photographie s’était imposée, lors de la panthéonisation. Le foulard passé en écharpe autour du cou dissimulerait la blessure du 17 juin 1940, le feutre sombre rabattu donnant un côté « combattant de l’ombre », tandis que le visage impassible au regard droit reflète la force intérieure de celui qui savait tout mais ne dit rien. Chargée de mystère, cette photographie se substitue au cours des années soixante à celle du préfet tête nue. Reproduite sous forme de médaillon en bronze, on la trouve à Cusset (Allier), Châtellerault (Vienne). Reproduite sous forme de buste, on la trouve à Chartres (Eure-et-Loir), Saint-Étienne (Loire) (photo) ; sous forme de statue à Châteaulin (Finistère) et Angers (Maine-et-Loire) et sous forme d’esquisse en bronze à Orgon (Bouches-du-Rhône). Elle figure depuis 1983 dans une fresque sur l’école de Montmélian (Savoie). Le musée de l’Ordre de la Libération à Paris a même reconstitué un mannequin grâce aux vêtements donnés par Laure Moulin.

Cette photographie qui semble si bien représenter le Jean Moulin résistant ne date pourtant pas du temps de l’unification de la Résistance. En 1969, Laure Moulin indiquait qu’elle avait été prise par Marcel Bernard, dans le jardin du Peyrou, à Montpellier, en décembre 1940. En 1989, Marcel Bernard confirmait le lieu, mais fixait la prise de vue en novembre 1939. Dans ce cas, le foulard ne dissimulerait rien

Si le souvenir de Jean Moulin s’est toujours incarné dans des images dont nous venons de voir qu’elles ont varié au fil des ans, il est fortement présent sur les lieux où il vécut.

Monument de Caluire (Rhône)
Fig. 9 Monument de Caluire (Rhône)
Monument Jeanclos sur les Champs-Élysées à Paris
Fig. 10 Monument Jeanclos sur les Champs-Élysées à Paris
Médaillon apposé dans le hall du centre Jean-Moulin de Fleury-Mérogis
Fig. 11 Médaillon apposé dans le hall du centre Jean-Moulin de Fleury-Mérogis (Essonne)
Stèle Jean Moulin de Saint-Etienne
Fig. 12 Stèle Jean Moulin de Saint-Etienne
Monument Jean Moulin de Salon-de-Provence
Fig. 13 Monument Jean Moulin de Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône)
Béziers 21 août 1999 : son et lumière pour la fête de la Libération
Fig. 14 Béziers 21 août 1999 : son et lumière pour la fête de la Libération consacré au centième anniversaire de la naissance de Jean Moulin dont la silhouette sculptée au laser se détache sur l'acropole biterroise
(Photo : Pierre Saliba. Midi Libre)
Son et lumière de Béziers le 21 août 1999
Fig. 15 Son et lumière de Béziers le 21 août 1999. Tandis que s'élève dans la nuit la voix d'André Malraux prononçant son célèbre discours du 19 décembre 1964, un funambule fait l'ascension des 410 mètres de fil d'acier qui sépare la rive droite de l'Orb du jardin des évêques (Photo : Pierre Saliba. Midi Libre)
Domicile de Laure Moulin situé Grand Rue Jean Moulin à Montpellier
Fig. 16 Domicile de Laure Moulin situé Grand Rue Jean Moulin à Montpellier où Laure recevait son frère pendant la clandestinité (Photo : Mairie de Montpellier)

Les lieux où il vécut

Le 6 octobre 1946, une plaque était apposée au-dessus de l’entrée de la maison natale du héros, au 6, rue d’Alsace, à Béziers (Hérault) :

Ici naquit le 20 juin 1899
Jean Moulin
Max. premier délégué du Général
De Gaulle en France
Fondateur et premier président du
Conseil national de la Résistance
arrêté le 21 juin 1943
martyrisé par les Allemands
Mort pour la France.

Le même jour, une stèle, dont nous avons déjà parlé, était dévoilée dans la cour d’honneur du lycée Henri-IV de Béziers où il fit ses études. La municipalité a tenu d’autre part à honorer son héros en faisant édifier dans le jardin public dit Plateau des Poètes une statue due à Marcel Courbier que nous avons déjà évoquée. Le musée des Beaux-Arts de la ville présente de plus une importante collection des œuvres picturales de Jean Moulin que lui a léguée Laure Moulin.

À Montpellier (Hérault), ville où il étudia le droit, une plaque rappelle les débuts de sa carrière préfectorale comme attaché au cabinet du préfet en 1917, puis chef adjoint du cabinet en 1918 :

Salle Jean-Moulin
1899-1943
Chef de cabinet du préfet de l’Hérault préfet
premier ministre du Conseil national
de la Résistance
arrêté par la Gestapo le 21 juin 1943
Mort des suites de ses tortures.

Une autre plaque a été apposée sur la façade du siège de l’Association générale des étudiants de Montpellier, reproduisant le texte du décret du 5 septembre 1945 :

Jean Moulin
Chargé de mission de 1ére classe
Sous-officier de l’Armée française
Préfet de la République
Organisateur et unificateur de la Résistance
Exemple d’indomptable courage
Modèle rayonnant de sagesse et de cœur
Inspirateur exaltant d’espérance
A commandé en chef devant l’occupant.

Est tombé le 21-6-1943 aux mains de l’ennemi
qui l’a torturé et assassiné.

Chevalier de la Légion d’honneur
Fait compagnon de la Libération sous le
nom de caporal Mercier
Héros légendaire
Appartient désormais à l’histoire et à la
vénération du Pays.

Hommage de l’AGEM à Jean Moulin
Membre du comité 1922-1923.

De sa présence à Metz (Moselle) après l’armistice du 11 novembre 1918 témoigne une plaque ornée d’un médaillon, apposée en 1947 près de l’entrée de la caserne Séré-de-Rivières :

Le préfet Jean Moulin, président fondateur
du Conseil national de la Résistance
Compagnon de la libération
Caporal du 2e régiment de génie.

À Chambéry (Savoie), une plaque apposée le 12 mai 1946 dans le hall d’accueil de la préfecture, dont la porte fut d’ailleurs baptisée Jean-Moulin en 1983, témoigne de la poursuite de sa carrière :

À la mémoire de Jean Moulin
Ancien chef de cabinet du préfet de Savoie
Ancien sous-préfet d’Albertville
préfet
Fondateur et premier président du Conseil
national de la Résistance
Arrêté et torturé par la Gestapo
21 juin 1943
Mort pour la France.

Puis, en 1925, c’est Albertville (Savoie), comme le rappelle la plaque apposée sur l’entrée de la sous-préfecture :

À la mémoire du grand patriote
Jean Moulin
(Max dans la Résistance)
Ancien sous-préfet d’Albertville
Fondateur du Conseil national de la
Résistance
Victime des tortures de la Gestapo
Mort pour la France
21 juin 1943.

À Châteaulin (Finistère), où il est sous-préfet à partir de 1930, les hommages ne manquent pas. C’est d’abord, sur les bords de l’Aulne, au 5 quai Jean-Moulin, une plaque en marbre noir dévoilée le 2 mai 1948 :

À la mémoire de Jean Moulin
Sous-préfet de Châteaulin (1930-1933)
Président du Conseil national de le Résistance
Héros national et martyr.

Place Bataillon-Sébastopol, face aux monuments aux Morts, sur le mur du tribunal, une plaque en marbre avec un médaillon de bronze a été inaugurée le 19 janvier 1983. Seule la fin du texte diffère légèrement de la précédente Jean Moulin y est président-fondateur du CNR et compagnon de la Libération. À 400 mètres, le lycée Jean-Moulin, 10 rue Jean-Moulin, dont la première pierre fut posée en 1957 par Guy Mollet, alors président du Conseil. Le 17 juin 1983, une plaque de granit avec un médaillon, portant le même texte que la plaque précédente, y était dévoilée. Deux jours après, c’était l’inauguration d’un monument de granit dû à un sculpteur régional.

Enfin, à Quimper (Finistère), où le musée des Beaux-Arts présente dans la salle permanente consacrée à Max Jacob des dessins, gravures et lettres de Jean Moulin, une plaque apposée à la préfecture explique que

La salle du conseil général du Finistère
En hommage à la mémoire du martyr de
la Résistance a reçu le nom de
Jean Moulin
Ancien sous-préfet de Châteaulin
Fondateur du CNR
Compagnon de la Libération.

De son passage de quelques mois à la sous-préfecture de Thonon (Haute-Savoie) témoigne une plaque inaugurée le 18 août 1946 :

En hommage de reconnaissance à Jean Moulin (Max)
Sous-préfet en 1933, fondateur et premier président
du Conseil national de la Résistance
Mort pour la France
18 août 1946.

De son passage à Amiens (Somme), une autre plaque dévoilée dans le hall de la préfecture le 17 mars 1946, indiquant qu’il fut secrétaire général de la préfecture de la Somme du 1er juillet 1934 au 9 juin 1936 et, qu’organisateur du Conseil national de la Résistance, il mourut héroïquement victime de la cruauté hitlérienne sur la route de la déportation.

En novembre 1947, Vincent Auriol, président de la République, inaugurait une stèle à la Cité de l’Air, 26, boulevard Victor (XVe), rappelant les fonctions de Moulin comme chef de cabinet du ministre de l’Air de 1933 à 1934, de 1936 à 1937.En 1984, la cour d’honneur de la Cité devenait cour Jean-Moulin.

Au 26 rue des Plantes (XIVe), pied-à-terre parisien de Jean Moulin pendant sa carrière dans les cabinets ministériels, une plaque a été apposée qui unit deux résistants ayant tous deux trouvé la mort :

Ici vécurent Jean Moulin
Premier président du
Conseil national de la Résistance
et Lucien Gros
Élève du lycée Buffon
Morts en héros
pour le salut de la France.

D’autres plaques témoignent de la poursuite de sa carrière préfectorale. À Rodez (Aveyron), où un pavillon de l’hôpital et un collège portent son nom, sur la façade de la préfecture, la plaque indique que Jean Moulin (1899-1944) (sic) fut préfet de l’Aveyron, tandis qu’une autre plaque était apposée en 1950 sur l’immeuble qu’habitèrent ses parents quand ils s’installèrent à Montpellier (Hérault), l’année où Moulin devint préfet de l’Aveyron :

Ici vécut jean Moulin
Grand patriote
Premier président du Conseil national
assassiné par les Allemands
MCMXXXIII.

Dans la ville de Chartres (Eure-et-Loir), où Moulin prends ses fonctions de préfet le 22 janvier 1939, ont sédimenté toutes les couches de la mémoire de jean Moulin. La première strate date des années d’après guerre : une place Jean Moulin inaugurée dès le 11 novembre 1945, une plaque apposée le 8 mai 1946 dans la salle du Conseil général, qui est d’ailleurs la seule à évoquer sa révocation.

À la mémoire de Jean Moulin
Préfet d’Eure-et-Loir
A refusé, sous la torture,
la signature infamante pour l’armée française
qu’exigeait le général allemand lors de l’occupation
de Chartres. Révoqué par Vichy en novembre 1940
a organisé la Résistance en héros et en est devenu
un des grands chefs
Arrêté à Lyon en 1943, est mort victime de nouvelles
et effroyables tortures.

N’a jamais parlé, n’a jamais
trahi ni la République, ni la France.

Puis c’est, le 11 juillet 1948, l’inauguration de la statue au glaive brisé que nous avons déjà évoquée, et, la même année, l’apposition, à La Taye, sur la commune de Saint-Georges-sur-Eure (Eure-et-Loir), sur le réduit dans lequel Jean Moulin avait été enfermé par les Allemands, d’une plaque :

Ici
le 17 juin
fut torturé par les nazis
Jean Moulin
Préfet d’Eure-et-Loir
Fondateur du Conseil national de
la résistance.

Après ces hommages, groupés dans l’immédiat après-guerre, il faut attendre les années quatre-vingt pour une nouvelle strate d’hommages. Une plaque est dévoilée devant l’Hôtel-Dieu, à la hauteur du n° 34 de la rue du Docteur Maunaury, rappelant la tentative de suicide du préfet dans le pavillon du gardien où il avait été enfermé. Elle reprend un texte, extrait du journal de Moulin, publié dans Premier Combat :

Ils ne se sont aperçus de rien
au premier abord, puis, tout à coup
je les vois s’agiter, affolés de
la vision qu’ils ont eue de cet homme
aux passementeries brillantes
qui les regarde, debout, couvert de sang,
un trou béant à la gorge…

Le 18 juin 1982, le buste d’un jean Moulin portant écharpe et chapeau dû au sculpteur Raffour était dévoilé dans le hall d’accueil de la préfecture. L’année suivante, le 17 juin, une plaque était apposée sur le portail d’entrée de l’hôtel de Ligneris, résidence des préfets :

Dans cette cour le 17 juin 1940
Jean Moulin
préfet de l’Eure-et-Loir
faisait face à l’arrivée des troupes allemandes
Le même jour pour son premier acte
de Résistance il subissait la torture.

Le 17 juin 1990, trois nouveaux sites étaient inaugurés. À Saint-Georges-sur-Eure (Eure-et-Loir) renforçant la plaque déjà évoquée située à La Taye, un petit monument dû au sculpteur Doire se présente sous la forme d’une porte en pierre de Berchère dont un des montants est un bloc partiellement équarri. La traverse haute est incomplète. Pour l’auteur, « cette porte symbolise l’enfermement. Sa cassure témoigne aussi de l’au-delà de la souffrance, un envol vers la Liberté ». Sur le bloc équarri, une inscription :

Jean Moulin
préfet d’Eure-et-Loir
soumis ici
aux plus cruels sévices
refusa le 17 juin 1940
de déshonorer
l’Armée française.

Entre La Taye et Chartres a été créée une « route de la mémoire » dite « route Jean-Moulin », jalonnée de neufs bornes et deux panneaux. À Chartres (Eure-et-Loir), enfin, un bas-relief du sculpteur Vladimir Skoda a été installé dans le parc du musée d’art, au chevet de la cathédrale. Réalisée, comme la statue de Jeanclos, dans le cadre de la politique de commandes publiques lancées par le ministère de la Culture, l’œuvre consiste en une grande plaque en acier inoxydable de trois mètres sur trois environ, d’une quinzaine de centimètres d’épaisseur et légèrement galbée. Dans le coin inférieur de la plaque est gravée une ellipse. Au sol de l’allée, sous la plaque verticale, repose un élément circulaire sur lequel on peut lire les mots qu’adressa Jean Moulin à sa sœur le 15 juin 1940 : Je ne savais pas que c’était si simple de faire son devoir quand on est en danger 7. Cette œuvre, qui s’inscrit plus généralement dans le cadre du superbe chevet de la cathédrale de Chartres, se veut une sorte de miroir sur lequel se reflète dans un mouvement constant la lumière. Chartres comporte aussi une salle Jean Moulin au musée des Beaux-Arts, ou sont rassemblés des photographies, des affiches, des objets divers dont son uniforme de préfet.

Des quelques jours que Jean Moulin passa à la fin de l’année 1940 chez son ami Antonin Mans, à Cottenchy (Somme), témoigne une plaque, apposée le 18 juin 1983 sur le mur de la maison, comme le fait d’avoir donné de Jean Moulin à une rue du village. Du début de sa vie clandestine, deux autres plaques conservent le souvenir. La première sur la commune de Grimaud, dans le Var, à l’emplacement de la maison d’Antoinette Sachs, amie fidèle qui, après 1945, œuvra parallèlement à Laure Moulin pour la mémoire du héros. La seconde, avenue Pasteur, à Bargemon (Var), apposée en 1973 sur la maison de Frédéric Henri-Manhès, rend hommage aux deux hommes :

Ici de 1941 à 1943
se réunirent

Jean Moulin, préfet de la République
Fondateur du CNR
Unificateur de la Résistance
Torturé à mort par la Gestapo
Compagnon de la Libération
Chevalier de la Légion d’Honneur
1899-1943

et

Frédéric Henri-Manhès, colonel de l’armée de l’air
1er adjoint de Jean Moulin-zone nord
président du comité clandestin français
à Buchenwald
président fondateur de la Fédération des Déportés
président fondateur de la Fédération internationale
des Résistants
Compagnon de la Libération
Commandeur de la Légion d’Honneur
1889-1959.

Saint-Andiol (Bouches-du-Rhône) et sa région, où Jean Moulin fut parachuté dans la nuit du 1er au 2 janvier 1942 – après son premier séjour à Londres, au cours duquel De Gaulle fit de lui son délégué sur le territoire français – sont un haut lieu du souvenir. Dès les années cinquante, une plaque était apposée sur la maison familiale des Moulin :

À Jean Moulin
1899-1943, préfet
Organisateur de la Résistance
Premier Président du CNR
Victime de la barbarie nazie.

Ainsi que sur la bergerie qui lui servit une nuit de refuge :

Lieu-dit Leque
refuge de Jean Moulin
1er et 2 janvier 1942.

Le nom de Jean Moulin fut alors inscrit sur le monument aux morts communal et sur le groupe scolaire.

Au lendemain de la panthéonisation, le président de la section des réseaux de la France combattante des Bouches-du-Rhône lança l’idée d’un mémorial : « C’est en Provence, où il avait de si profondes attaches, qu’il choisit comme point de chute de sa première mission, que nous pensons élever aujourd’hui un mémorial digne de lui, de son œuvre, de son sacrifice. Ainsi, après Chartres, Béziers, Lyon et bien d’autres lieux encore, toute la Provence résistante rassemblée aura accompli ce qui restera pour nous le témoignage de la fidélité et du souvenir, et pour les générations de demain, le symbole de l’impérissable message de la Résistance tel que nous l’a légué Jean Moulin ». La Fédération des réseaux de la France combattante relaya le projet à l’échelon national, une souscription fut ouverte, un site choisi sur la commune de Salon- de-Provence (Bouches-du-Rhône), au lieu-dit Roquerousses, en bordure de la RN 538. Marcel Courbier, déjà auteur des imposantes statues de Chartres et de Béziers, a choisi de symboliser le parachutage de Jean Moulin par une mince silhouette de bronze noir, évoquant un homme tombant du ciel (photo). Le sol sur lequel il se pose est fait d’un chaos d’un bloc de granit et de pierre, symbole des tourments dans lesquels vivait alors la France occupée. Une inscription dédie le mémorial :

À Jean Moulin, fils de Provence
Premier président du Conseil national de
la Résistance
Mort comme ses camarades du combat
clandestin
Pour que vive la France.

L’inauguration de ce mémorial de plus de 6 mètres de haut et pesant 1,6 tonne a donné lieu à une cérémonie impressionnante.

Le 21 septembre 1969, à 19 heures, une flamme symbolique, portée par des résistants, quittait le fort Saint-Nicolas, à Marseille, au son de 21 coups de canon. À 19 h 30, la vedette sur laquelle elle était transportée accostait face à l’hôtel de ville. Reçue par le maire de Marseille de la main de ses porteurs, elle était confiée à un ancien combattant qui rejoignait un command car. À 20 h 30, la flamme arriva à Luynes, son porteur s’arrêta symboliquement au lieu-dit La Mounine, devant la stèle du maréchal de Lattre, avant de pénétrer dans la nécropole nationale de Luynes, puis la remit dans les mains du ministre des Anciens Combattants, Henri Duvillard. À 21 h 30, toujours portée par des résistants, la flamme quitta la nécropole pour Salon-de-Provence. Elle arriva au mémorial à 22 h 30, précédée par le ministre des Anciens Combattants. Faisant face au mémorial, le ministre alluma la vasque placée sur le socle du monument.

Au même moment, trois projecteurs de DCA placés sur la colline derrière le mémorial projetaient dans le ciel un faisceau tricolore. Le faisceau d’un autre projecteur pointait dans les Alpilles le point approximatif de parachutage de Jean Moulin. Les faisceaux se rejoignaient alors dans le ciel, formant une voûte de lumière.

La flamme fut veillée toute la nuit. Au matin, le 28 septembre, se déroula la cérémonie d’inauguration proprement dite, présidée par le Premier ministre Chaban-Delmas, avec à ses côtés Laure Moulin et Hervé Monjarret, le « radio » de Jean Moulin parachuté avec lui.

En 1978, le mémorial, site de très nombreuses cérémonies, était relié à la maison de Saint-Andiol par la « route de jean Moulin-Chemin de la liberté », jalonnée sur ses 42 kilomètres par 3 bornes et 16 panneaux.

Plusieurs lieux du souvenir balisent le passage de Jean Moulin après son parachutage. Sur la maison où il retrouva son radio, Hervé Monjarret, avenue Pasteur à Bargemon (Var), a été apposée une plaque. Une seconde figure sur le mur du presbytère de Caderousse (Vaucluse) :

Ici de janvier à juin 1942
eurent lieu dans la clandestinité
les premières liaisons radio avec Londres
de jean Moulin, préfet
Délégué du Conseil national français (sic)
représentant du général De Gaulle
Hervé Monjarret assurait les émissions au presbytère
de l’abbé Miral
alors curé doyen de Caderousse.

Dans la région lyonnaise, trois plaques rappellent l’œuvre d’unification. La première, à Lyon (Rhône), dans la cour de l’hôtel de ville, place de la Comédie, 1er arrondissement, rappelle la naissance des principaux mouvements de Résistance qui s’unirent sous l’impulsion de Jean Moulin. La deuxième, rue Victor-Hugo, rappelle que, dans l’immeuble où fut créé France d’Abord, Jean Moulin et le général Delestraint ont eu un PC. La troisième, enfin, à Miribel (Ain), sur l’immeuble qui appartenait alors à la famille Descamps :

Ici Jean Moulin et les chefs de Combat, Franc-Tireur
et Libération se réunirent clandestinement fin 1942 et
début 1943 pour fonder les Mouvements unis de la
Résistance (MUR) de zone sud.

À Nice (Alpes-Maritimes), le texte de la plaque apposée au 22, rue de France, où se trouvait en février 1943 une galerie de tableaux, la galerie Romarin, servant de couverture à Jean Moulin, devenue aujourd’hui un magasin d’électroménager, manque de précision puisqu’elle expose simplement que :

Jean Moulin fit le sacrifice de sa vie
pour que la France vive libre. Dans
cette maison il servit la Résistance avant son
arrestation en 1943.

La ville de Nice reconnaissante.
L’inauguration a eu lieu le 28 août 1972
par Mme Colette Pons-Dreyfus en présence du maire de Nice.

Une plaque et une stèle marque le lieu où, le 13 février 1943, Jean Moulin, accompagné du général Delestraint, s’envolait à nouveau pour Londres. La plaque, apposée le 14 juillet 1983 à Villevieux (Jura), sur le château historique rappelle :

Entre 1942 et 1944 le préfet Jean Moulin
le général Delestraint et de nombreux responsables
de la Résistance française ont séjourné dans
cette demeure avant leur départ pour Londres
ou à leur retour.

Trois ans plus tard, le 15 juin 1986, une stèle était érigée au lieu-dit La Grange de Paille, sur le terrain de départ des Lysander, sur la commune de Ruffey-sur-Seille (Jura) :

De cette plaine se sont
envolés pour Londres 
dans la nuit du 17 février 1943
Jean Moulin
unificateur des Mouvements
de Résistance
et
le général Delestraint
chef de l’armée secrète.

Sur le site où se posa le Lysander qui ramenait en France Jean Moulin en compagnie de Christian Pineau le 19 mars 1943, au lieu-dit Bagneux sur la commune de Melay (Saône- et-Loire) une stèle de granit rouge a été dévoilée le 25 mars 1990 par le dernier survivant, Christian Pineau :

Dans le combat contre l’occupant nazi
et pour la libération de la France
près d’ici, en bordure de Loire
dans la nuit du 19 au 20 mars 1943
un avion « Lysander » atterrissait
venant d’Angleterre
Piloté par le lieutenant John Bridger (DFC)
il déposait trois grands résistants français
Jean Moulin
unificateur de la Résistance
Le général Delestraint
chef de l’armée secrète
Christian Pineau
chef du réseau « Phalanx »
officier d’opération au sol
Pierre Delaye, radio.

Plusieurs plaques marquent les derniers lieux où Jean Moulin passa après son ultime retour de Londres. À Trévoux (Ain), rue Montsec, et à Bourg-en Bresse (Ain), 14 rue Alphonse Baudin, à Saint-Agnan (Saône-et-Loire), des plaques ont été apposées sur les maisons où il « fut hébergé » ou « trouva refuge ». Au 48, rue du Four (VIe arrondissement-Paris), une plaque avait été apposée dès 1946 :

Ici s’est tenue le 27 mai 1943
Sous l’oppression allemande, la
première réunion clandestine du
Conseil national de la Résistance
sous la présidence de Jean Moulin
délégué par le général De Gaulle.

La même année, sur la maison du Dr Dugoujon, à Caluire, une plaque rappelant son arrestation est dédiée par

La ville de Caluire et Cuire
À la mémoire de
Jean Moulin

Président fondateur
du conseil national de la Résistance
arrêté ici le 21 juin 1943 par les Allemands
1899-1943.

Devant cette maison était dans le même temps érigée une stèle à la mémoire des résistants de Caluire tombés au champ d’honneur ou morts dans les camps de concentration. En 1973, nous l’avons vu, un mémorial départemental était érigé à moins de 100 mètres de la maison du Docteur Dugoujon.

À Lyon (Rhône), le siège de la Gestapo où Jean Moulin fut enfermé et torturé, est occupé par le Centre d’histoire de la Résistance, qui fait une place importante au héros, tandis que le souvenir de Jean Moulin est évoqué sur une dalle inaugurée en 1987 et réunissant dans le même hommage le préfet de la République, président fondateur du Conseil national de la Résistance et André Lassagne, sénateur du Rhône, inspecteur général de l’armée secrète zone sud, tous deux morts pour la France.

Enfin la plaque apposée à la gare de Metz (Moselle) rend compte de la fin supposée de Jean Moulin :

À la mémoire de Jean Moulin (1899-1943)
préfet de la République
représentant du général De Gaulle en France
unificateur de la Résistance.

Fondateur du Conseil national de la Résistance
Arrêté le 21 juin par la Gestapo
Présumé mort en gare de Metz le 8 juillet 1943.

Plaque apposée le 21 juin 1983.

Une Association

En 1967, la municipalité de Bordeaux créa un Centre national Jean Moulin. Tout à la fois musée et centre de documentation, il est installé depuis 1981 dans les bâtiments d’une ancienne caisse d’épargne, près de la cathédrale. Ce centre est le siège de l’association nationale des amis de Jean Moulin, maître d’œuvre d’une série d’initiatives commémoratives et, depuis 1987, de l’institut Jean Moulin, chargé de l’organisation des cérémonies du 17 juin au Panthéon.

Adresses des trois organismes : Place Jean Moulin, 33000 Bordeaux.

Musées

Sept musées présentent des collections permanentes sur Jean Moulin :

  • Centre national Jean-Moulin
    Place Jean-Moulin 33000 Bordeaux
  • Musée des Beaux-Arts
    20, Cloître Notre-Dame 28000 Chartres
  • Musée des Beaux-Arts
    Place de la Révolution 34500 Béziers
  • Musée des Beaux-Arts 40, place Saint-Corentin 29000 Quimper
  • Centre d’histoire de la Résistance 16, avenue Berthelot 69000 Lyon
  • Musée de l’Ordre de la Libération 51 bis, boulevard de Latour-Maubourg 75007 Paris
  • Musée Jean Moulin Boulevard Nord-Parc dalle jardin Atlantique 75015 Paris

Notes

   1. Le titre de compagnon de la Libération est inscrit sur quatre autres plaques : deux à Châteaulin (Finistère), une à Quimper (Finistère) et à Montpellier (Hérault). Les références au délégué du général De Gaulle sont aussi peu nombreuses : à Louviers (Eure), une plaque sur une école rappelle que Jean Moulin « rejoint le général De Gaulle à Londres » ; les plaques de Metz (Moselle) et Caderousse (Vaucluse) signalent qu’il fut le représentant du général De Gaulle en France ; la plaque apposée sur sa maison natale à Béziers (Hérault) souligne qu’il fut « le premier délégué du général De Gaulle en France » Au Teil-d’Ardèche (Ardèche), à Saint-Andiol (Bouches-du-Rhône), à Chartres (Eure-et-Loir), à Béziers et Montpellier (Hérault), à Saint-Étienne (Loire), à Montargis (Loiret), à Metz (Moselle), à Châtellerault (Vienne), à Albertville (Savoie), à Amiens (Somme).

   2. Même inscription à Quimper (Finistère), Tourlaville (Manche), laval (Mayenne), Metz (Moselle), Albertville (Savoie), Amiens (Somme).

   3. Inscriptions similaires sur les plaques de Lyon (Rhône), Paris (ministère de l’intérieur), Bourg-en-Bresse (Ain), Naucelle (Aveyron), Dijon (Côte-d’Or) Puy-Guillaume (Puy-de-Dôme).

   4. Quelques rares inscriptions substituent l’expression de patriote à celle de héros à Port-la-Nouvelle (Aude), à Saint-Vit (Doubs), à Montpellier (Hérault), à Albertville (Savoie).

   5. Des inscriptions similaires se retrouvent à Chartres (Eure-et-Loir), Béziers (Hérault), Châteaulin (Finistère), Laval (Mayenne), Saint-Tropez (Var) et Poitiers (Vienne).

   6.Mort pour la France figure aussi à Dijon (Côte-d’Or), Béziers (Hérault), Chambéry et Albertville (Savoir), Thonon (Haute-Savoie).

   7. Cette phrase est reprise sur une plaque apposée sur l’hôtel de ville de Villeurbanne (Rhône) 24-26 août 1944 : Villeurbanne assiégée / 24 août 1944 – l’hôtel de ville investi / 2 septembre 1944 – Villeurbanne libéré / « Je ne savais pas que c’était si simple / de faire son devoir quand on est en danger » / Jean Moulin / Président du Conseil national de la Résistance / CNR.