Notes sur l’histoire d’Agde
Notes sur l’histoire d’Agde
* Conservateur-adjoint au Musée d’Agde.
Nous réunissons ici un ensemble de notes que nous avons rédigées, lors de nos recherches sur le terrain et dans les Bibliothèques, et nous avons voulu les faire connaître à un moment où notre environnement subit de grandes transformations.
1. A propos de découvertes de monnaies
J.-C. Richard a publié dernièrement dans un travail auquel il a eu l’amabilité de nous associer, un inventaire des monnaies trouvées à Agde, depuis les premières recherches sur le Site jusqu’aux récentes fouilles dirigées par M. A. Nickels 1.
Ces monnaies provenaient surtout de deux trésors-cachettes qui furent enfouis sur des sites voisins de centres d’activités particulières au Pays d’Agde la fabrication de meules à broyer le grain en pierre de basalte et l’exploitation de salines. Ces trouvailles monétaires sont un indice probable du commerce auquel donnaient lieu ces activités et nous nous proposons, pour compléter cette étude, de présenter ici quelques notes au sujet de ces industries locales et des sites sur lesquels elles s’étaient développées.
La plupart de ces monnaies, trouvées avant la dernière guerre, avaient été dispersées dès leur découverte, tandis que d’autres avaient disparu de notre musée. Le lot le plus important avait même été étudié et attribué à un autre site de notre région. Avec beaucoup de sagacité, M. Richard a réussi à identifier ce lot et à établir son exacte origine. Et, à ce jour, si toutes ces monnaies n’ont pas réintégré les collections de notre musée, elles ont été soigneusement répertoriées, résultat déjà important.
Un premier lot, de quelques monnaies romaines, provenait d’Embonne, antique fabrique de meules. Ce site aujourd’hui recouvert en grande partie, a déjà fait l’objet d’une étude en 1974 2. Nous n’ajouterons donc à ce travail sur l’industrie du basalte que quelques notes complémentaires pour justifier nos précédentes conclusions.
Le lot le plus important avait été trouvé près des étangs de Banhas et de Thau, étangs poissonneux qui furent toujours propices à l’établissement de salins et à la pêche. Ces tables salantes, ou d’autres plus récentes, n’étaient entourées que de levées de terre battue, qui ont rapidement disparu. Mais si nous manquons à ce sujet d’antiques vestiges révélateurs, nous pouvons selon les indications de F. Benoît, nous référer aux exploitations du Moyen Age qui leur succédèrent sur les mêmes lieux. Les textes qui en font mention peuvent au moins nous situer les endroits qui furent toujours propices à cette industrie du sel.
Dès le Haut Moyen Age, cette industrie entre dans une « phase ecclésiastique ». D’importantes Abbayes « du Sel » s’établirent près des étangs et le foisonnement des monastères, des prieurés ou des cellae, établis sur le littoral du Narbonnais dans les sites les plus défavorables pour la vie agricole, ne peut s’expliquer que parce qu’ils en tiraient des revenus et vivaient de l’extraction du sel et des pêcheries 3.
Près de nos étangs, quelques églises et quelques villas doivent sans doute être rangées parmi ces églises et villas « du Sel ». Nous complèterons l’étude de ces sites par quelques observations faites en ville sur le site grec ou à l’occasion de trouvailles sous-marines.
Nous ajouterons enfin quelques observations sur l’ancien delta de l’Hérault, porte d’entrée de la vallée et point de départ de voies commerciales qui remontaient vers l’arrière pays (fig. 1).
2. L’industrie du basalte ; le trésor de la Clape et le site d’Embonne
Ce premier trésor d’une vingtaine de pièces romaines fut trouvé près de la métairie de la Clape 4 qui, avant la dernière guerre, occupait avec ses vignes, ses pacages et ses parcs à bestiaux, la plus grande partie du site d’Embonne. Nous avons présenté dans notre étude sur Embonne 5 les conclusions qu’il convenait d’adopter après les fouilles de 1939. Archéologues et historiens locaux avaient émis au sujet de ce site plusieurs hypothèses : colonie phocéenne ou même emplacement réel de la colonie marseillaise d’Agathé-Tyché, ou village ibérique, hypothèses qu’il faut écarter aujourd’hui. Il n’y avait là que les restes d’une antique 6 et vaste carrière, une fabrique de meules domestiques à broyer le grain en pierre de basalte, qui fut activement exploitée surtout aux derniers siècles de la colonisation grecque et au début de la colonisation romaine.
Quelques auteurs ont pensé qu’il fallait adopter ces conclusions avec quelques réserves car les couches profondes du site auraient pu être incomplètement explorées. Il est toujours prudent d’admettre ces réserves, mais les travaux d’urbanisation qui ont bouleversé le site pendant plus de dix années n’ont pas permis la moindre observation qui pourrait infirmer nos précédentes conclusions. Il en est de même pour l’étang de Luno que l’on croyait être une ancienne rade et où l’on situait le port d’Embonne.
Les ports de plaisance du Cap d’Agde ont été creusés en cet endroit et les dragues n’ont remonté aucun vestige probant. Elles n’ont fouillé les bassins que dans des sables et des cailloutis de basalte.
Par contre on pourrait situer en avant du lido, à l’abri du Cap d’Agde et de l’îlot de Brescou, la rade ou le mouillage que semble indiquer Avienus. La plage sur le lido a pu être le port d’embarquement des meules d’Embonne que l’on retrouve aujourd’hui, quelquefois en chargements importants, sur des épaves découvertes en mer ou dans la rivière 7).
D’après N. Lamboglia, en Italie, aux temps de la République romaine, le commerce des meules était lié au commerce des vins de Campanie. Sur la plupart des épaves de la côte italienne, un chargement de meules accompagne le chargement des amphores vinaires. Les meules d’Agde, en tout point semblables aux meules de basalte de Campanie, ont dû accompagner en Méditerranée le commerce des vins italiens et plus tard aussi le commerce des vins de Gaule ou du Biterrois. Une preuve de l’importance de ce commerce de vins nous est d’ailleurs donnée par la prédominance des amphores italiques par rapport aux amphores marseillaises au site d’Embonne et par le nombre relativement important de ces mêmes amphores italiques sur le site grec d’Agde.
Une demande accrue de meules à cette époque a pu motiver l’extension des fabriques d’Embonne. Si d’autres carrières plus petites ont existé en d’autres points de l’île d’Agde, elles ont disparu sans laisser de traces. Seules les fabriques d’Embonne, plus vastes ou plus naturellement protégées ont conservé jusqu’à nous le souvenir de l’antique industrie du basalte.
3. Le sel, la pêche, les fabriques de saumures et d'autres productions secondaires
La récolte du sel, la pêche, la fabrication de poissons salés, de saumures diverses, sont partout liées et complémentaires.
Nous étudierons ici, sur le site grec d’Agde-ville puis sur quelques sites de la côte lagunaire, les restes révélateurs de ces différentes activités.
Une de nos premières découvertes fut celle, dans un coin de maisons d’habitation 8 d’une sorte d’entrepôt d’amphores de poissons salés. Enfouis dans une couche granuleuse et blanchâtre d’arêtes de poissons se trouvaient de nombreux tessons d’amphores marseillaises parmi lesquels nous reconnûmes plus de vingt fonds « en bobine ». Il s’agissait donc d’un dépôt important.
Trente mètres plus loin, sur le sol dallé de la cour intérieure d’une maison 9 bordant une rue voisine, se trouvait le contenu probable d’une corbeille de poissons. Il en restait une galette circulaire de quarante centimètres sur une épaisseur de dix centimètres. Il s’agissait dans les deux cas de poissons de petite taille sardines ou anchois.
Nous découvrîmes enfin au fond d’un sondage 10 deux fonds de bassins d’un mètre environ de diamètre faits d’un béton bien lissé. Il peut s’agir de bassins de citerne, de réserves d’eau, de bassin à foulon ou plus vraisemblablement de bassins pour la fabrication de saumures.
Les découvertes sous-marines montrent que les saumures de poissons, d’huîtres, de moules ou de viandes diverses conservées en amphores et retrouvées sur des épaves faisaient l’objet d’un commerce d’exportation. L’on incluait sans doute dans ce trafic commercial d’autres productions secondaires. C’est ainsi que fut trouvée en mer une amphore de résine 11, utilisée pour calfater les bateaux ou enduire l’intérieur des amphores vinaires. Une autre amphore était emplie de cendres qui ne pouvaient être que des cendres de plantes marines. Ces cendres de plantes gorgées de sel furent jusqu’à une époque récente la seule source connue de soude, de carbonate de soude, que les verriers antiques et modernes utilisaient pour faciliter la fusion de leurs verres. Au début du siècle dernier on préparait encore à Agde une certaine quantité de ce « salicort » 12. Et un texte plus ancien signale une coupe dans un étang « d’herbes destinées à être brûlées » 13.
Au sujet du matériel de pêche nous n’avons que de minces indications il s’agit d’hameçons de bronze et de ces poids pyramidaux en terre cuite dits « poids de tisserand » mais qui pourraient être aussi des lests de filets.
Autre trouvaille intéressante, celle d’un engin pour la pêche du corail. Cette pêche a dû se pratiquer dans l’antiquité sur les bancs de rochers voisins de Rochelongue ou de Brescou. Elle dut être abandonnée au Moyen Age. Les textes des Cartulaires ou des Archives, en majorité postérieurs au Xe siècle, n’en font jamais mention 14. La base de l’engin est une épaisse dalle percée aux angles de trous pour la fixation de quatre bras en croix portant chacun une sorte d’épuisette. La dalle écrasait les branches du corail que recueillaient les filets 15.
Les textes médiévaux mentionnent quelques noms de filets employés, « resal » – « trahine ». Il est probable que d’autres filets, d’autres engins de pêche étaient utilisés qui ne différaient guère des engins employés au siècle dernier au temps de la marine à voile. Ces anciens textes réglementaient la pêche en mer et en rivière avec taxes, leudes et dîmes à acquitter selon les prises et les différentes espèces. On peut remarquer que ce sont les mêmes poissons que l’on pêche aujourd’hui et y relever quelques coutumes pittoresques comme « l’ofense de l’esturgeon », espèce inconnue actuellement sur nos côtes, ou le partage du dauphin capturé entre pêcheurs et gens de l’Évêque 16. Étaient « exceptés de tout disme ou pulment les poissons pris au resal (épervier) ou à l’hamesson ». De même « les poissons pris dans la « trahine » (la traîne), qui seront divisés pour la o mangille » des pêcheurs ne paient pas disme et pulment ». Enfin les taxes sur les poissons salés ou saupiqués nous rappellent qu’une grande quantité de sel devait être nécessaire, le sel étant le seul conservateur connu alors, pour la préparation, la conservation ou l’expédition de toutes ces pêches.
4. Salins anciens et modernes, les « églises du sel » (Saint-Pierre et Saint-Michel de Fabricolis), l'étang du Banhas, les chemins saliniers
L’Étang du Banhas devait être un ancien golfe terminal de l’étang de Thau, au voisinage de terres basses comblées par les alluvions de l’Hérault dont l’ancienne embouchure de l’Est est voisine. L’église Saint-Pierre se trouvait sur un petit tertre en bordure de la côte N. de l’étang, l’église Saint-Michel était dans les terres, quelques centaines de mètres plus au Nord.
Nous avions prospecté quelque peu l’endroit avant que D. Rouquette ait signalé sur le site de Saint-Pierre la découverte d’une belle plaque-boucle dorée wisigothique et d’une boucle d’oreille en or, provenant du cimetière attenant à l’église. Cet auteur pense que nous sommes là sur un habitat grec puis romain, christianisé par la suite, comme de nombreux sites de même époque sur les bords de l’Étang de Thau 17.
Depuis longtemps, nous étions frappés par le nombre relativement important des restes de « villas » trouvées sur ce terroir depuis Agde et en direction de Marseillan et Mèze. Une explication très convenable nous a été donnée il y a quelques années par les conclusions d’un travail de Max Guy sur une étude d’archéologie aérienne de notre région. L’auteur a trouvé ici les restes d’un cadastre romain dont les alignements sont orientés Nord-Sud et ceux d’un cadastre plus ancien orienté obliquement par rapport au premier et qui serait probablement un cadastre agricole grec sur le terroir d’Agde, Marseillan et Mèze 18. Les nombreuses villas dont les travaux de défoncement profonds nous révèlent fréquemment l’existence, devaient jalonner les mailles du réseau de ces anciens cadastres. Ce cadastre nous révèle ainsi la mise en valeur, au voisinage de la colonie agathoise de ce terroir de coteaux, terres à vignes, plutôt que terres à blé. Et si nous suivons F. Benoît, ces vignes auraient pu produire ces premiers vins de Gaule, dont le commerce aurait accompagné celui du basalte aussi bien que celui du sel. La vocation viticole de ces serres s’est maintenue jusqu’à nos jours puisqu’on produit encore ici des vins blancs fort estimés.
Nos deux églises étaient des « églises du Sel » et l’industrie du sel a laissé ici sinon des vestiges apparents du moins d’importants souvenirs.
Au premier quart de ce siècle, la compagnie des Salins du Midi exploitait encore ici le Salin du Banhas. Au Moyen Age, l’existence de salines est révélée par quelques textes d’archives. Le nom de « Fabricolis » est révélateur d’une exploitation antique. Il dérive d’un diminutif du latin « fabrica » qui désignait une fabrique, un atelier, probablement ici un salin ou une fabrique de saumures. Signalons que près des Salins d’Hyères un étang portait autrefois le nom de « Stagnum fabricatum », nom qu’aurait pu porter notre étang du Banhas 19.
Mais de plus anciennes populations pratiquaient ici la cueillette des coquillages, la pêche dans les étangs, plus poissonneux encore qu’aujourd’hui, la récolte du sel qui se dépose quelquefois tout naturellement sur les parties desséchées des étangs. Elles occupaient ces stations de l’Age du Bronze que les plongeurs sous-marins Ont découvert en bordure de l’Étang de Thau 20 en plusieurs endroits.
L’Église Saint-Pierre est signalée pour la première fois dans un texte du XIe siècle, mais à partir du XIIe siècle, une deuxième église apparaît : Saint-Michel. Les deux églises sont alors à la charge d’un même chapelain : G. de Fabricolis, noble d’une famille connue de l’endroit qui a fourni des chanoines et des consuls. Pourquoi ces deux églises, à peine distantes de quelques centaines de mètres, sur ce terroir ? Peut-être Saint-Michel était-elle la chapelle particulière attenante au « Castrum » de la famille Fabricolis. Saint-Pierre dut disparaître la première. En 1767 « l’Église Saint-Pierre est détruite. Les ruines et fondations existent. Le cimetière est apparent par les ossements qu’on y voit » 21. Vers 1940, l’emplacement était encore indiqué par une croix entre deux grands cyprès ; le tout a aujourd’hui disparu.
Mais au XVIIe, le cadastre de 1636 (fig. 2) nous situe à peu près, quoique dessiné simplement à main levée, les deux églises et leur environnement 22. Le « Castelle » et l’église Saint-Michel étaient construits sur une sorte de « Motte » qui, couverte de pins, existe encore quoique en grande partie bien érodée. L’Église Saint-Pierre est indiquée sur la rive opposée du « rec de Fabricoles qui fait division entre Agde et Marseillan ». Sur la partie S. de la motte est indiqué un bâtiment : « Châpitre », dont il reste encore les fondations sous forme d’un épais radier bétonné. Au-dessous, une terre friable laisse échapper quelques débris de poteries qui montrent que nous sommes là sur l’emplacement d’une « villa » plus ancienne. Les bâtiments reconstruits dans ce coin étaient, pour les gens du lieu : « Lou dème » 23. C’était probablement ici qu’étaient entreposés les produits en nature des diverses dîmes.
Le « castrum » et l’église ont disparu. Il reste quelques solides substructions du château et, complètement enterrée, une petite pièce voûtée qui devait être une salle basse de l’ancien édifice. Des matériaux de remploi apparaissent dans les bâtiments et les nombreux murs de soutènement de construction récente. D’autres sont entassés parmi lesquels on retrouve des débris de colonnettes, de petits chapiteaux. Mais deux chapiteaux de basalte d’assez belle taille, que nous avions vu là, ont depuis longtemps disparu.
Ces deux églises sont intéressantes pour nous en raison des droits qui leur furent concédés. En 1122, l’évêque d’Agde fait don à son chapitre des églises de Saint-Michel et de Saint-Pierre avec les droits et revenus de la cure, dîmes, prémices et droits de sépulture. Dans un autre texte 24 le seigneur évêque partage en outre avec les chanoines les droits sur les salines et les poissons. En 1214, texte plus explicite : dans un échange entre évêque et commandeur de Marseillan, il s’agit de droits relatifs à la « Villa » de Fabricolis sur les salins, eaux et leudes et « unam salinariam ». Et dans les confronts des terres échangées une « Via Salinaria » est souvent citée. Une limite est indiquée par le « tappadier du salin de P. Bringuier », une autre au salin et au « tappadier » de P. Cabrier. Il s’agissait de petits salins d’exploitation artisanale mais bien aménagés puisque munis de « tappaliech », d’une vanne d’entrée 25 de l’eau salée. D’autres salins appartenaient à des particuliers, comme ceux de Pierre Mercadier, le plus riche armateur d’Agde. Ils sont allivrés à la somme de 80 livres dans un compoix de 1370.
Les salins se trouvaient sur le bord de l’étang qui était vers le large couvert en partie par des filets dormants, soutenus sur des pieux fixés dans le fond. Les pêcheurs en eau libre protestaient contre l’extension de ces : Hayes, sèpes et manéguières qui réduisaient leur champ de pêche. Les « hayes » devaient être des claies, des filets faits de roseaux, les « sèpes » des pieux et les « manéguières » de grands filets terminés par des nasses 26. Le seigneur évêque pouvait seul accorder lieux et places à toutes sortes de gens pour faire des salins en la « Cosse » ou installer des filets 27 dans les étangs.
Ouvriers sauniers, pêcheurs et poissonniers étaient donc ici relativement nombreux et leurs récoltes, leurs prises et leurs préparations étaient destinées à la consommation locale mais en plus grande part à l’exportation. Par voie maritime, c’étaient les différentes saumures de viandes, de poissons ou de coquillages logées en grandes amphores, les sauces diverses de poissons, et le « garum » livrés en amphores plus petites. Enfin « les poissons saupiqués, les poissons un peu salés, les poissons du tout salés », et le sel, allaient approvisionner les populations de l’arrière-pays convoyés sur les chemins poissonniers et « saliniers ».
Max Guy avait été frappé dès l’abord par le nombre de chemins dont il découvrait les restes au départ de Fabricolis et il pensait que là avait dû exister un port. Mais ces chemins étaient ici des « chemins saliniers » 28. A l’origine, ils devaient être de simples sentiers connus et fréquentés depuis une lointaine préhistoire mais ils étaient devenus, peu à peu, chemins et routes plus importants au cours des siècles. Sur le cadastre de de 1636, ils sont devenus : « chemin de Pomérols, chemin de Pinet, chemin de Montagnac ». L’un d’eux, détruit sur la moitié de son parcours, figure en partie encore sur le cadastre actuel sous le nom de chemin de Fabricoles et passe la vallée en oblique jusqu’à Bessan.
Mais l’un de ces chemins en particulier est indiqué avec précision dans les Cartulaires c’est le « chemin salinier de Florensac à Fabricoles », dont le souvenir s’est conservé jusqu’à nos jours dans le nom d’un tènement, d’une côte, situés à un kilomètre du village. C’est la côte « de la Saou », du « chemin du Sel » 29. Les chemins saliniers sont devenus des chemins de terre ainsi notre chemin Florensac-Fabricoles est devenu la voie de terre qui suit la vallée sur la rive gauche. C’est la D. 32 ou G.C. 32 indiquée sur des bornes encore récentes comme reliant « le Cap d’Agde à Saint-Martin-de-Londres », localité où ont vécu à la fin du siècle les derniers « orpailleurs ». Cet ancien chemin salinier devait donc être en même temps la « route de l’or », celle qui suivait le « fleuve de l’or » ou « Arauris », le nom romain de l’Hérault.
L’activité de nos ouvriers sauniers, pêcheurs et convoyeurs du sel était facteur d’échanges et de commerce, ce qui peut expliquer la découverte à quelques centaines de mètres au S.O. de Saint-Pierre du trésor de drachmes marseillaises « du Banhas » le plus important découvert à Agde.
Il fut trouvé lors d’un labour de défoncement et aussitôt dispersé par les inventeurs. Nous eûmes l’autorisation de pratiquer quelques fouilles sur l’endroit ce qui nous permit d’abord de trouver un as romain et une drachme perdue du trésor de monnaies marseillaises 30. Les charrues avaient bouleversé l’emplacement d’une petite maison carrée de quatre mètres de côté dont le sol était pavé de fragments de dolium tassés. Le seuil de la porte et une légère avancée étaient pavés de gros fragments d’amphores. De semblables sols pavés ont été trouvés à Lattes ; ils permettaient d’isoler de l’humidité ces habitations construites très près du rivage. Le trésor perdu était constitué par cent trente drachmes marseillaises et nous recueillîmes parmi des tessons de poteries culinaires des fragments de Graufesenque, deux beaux tessons de poterie arétine 31 et un fond de pied de coupe attique à vernis noir. Il semble donc que cette petite villa fut habitée pendant plusieurs siècles.
Deux trouvailles nous parurent significatives une dizaine de meules à broyer le grain en pierre basaltique et la moitié d’une sphère aplatie en calcaire fin, ou marbre, qui devait être partie d’un poids d’une vingtaine de kilos. Il est probable que les meules étaient destinées à la vente, à l’exportation; il est rare en effet de trouver dans une habitation plus d’une ou deux meules destinées à l’usage domestique. Les meules, marchandise lourde, étaient plutôt transportées par voie maritime, par voie d’eau, et ici les plages des bords de l’étang constituaient un port d’embarquement commode pour les navires de faible tonnage qui suivaient la voie intérieure des lagunes 32 depuis Agde jusqu’au Rhône. Il devait donc y avoir ici, comme à Embonne ou au Cap d’Agde, un port d’embarquement des meules. Autre utilisation possible de ces meules : des moulins à broyer le sel. Le sel, conservé pendant quelques mois en « camelles » se prend en masse compacte ; il est finement broyé avant d’être livré à la consommation. Ce broyage, pratiqué aujourd’hui par des moyens mécaniques, se faisait autrefois sur des meules à main. Quant au poids, il devait être une mesure courante, peut-être une charge commode pour la manutention ou le transport du sel.
Nous trouvons donc ici quelques indications intéressantes sur le commerce et l’industrie du sel et des meules. L’industrie du sel, fort ancienne, aurait prospéré à Fabricoles jusqu’à une époque contemporaine si la loi de Gabelle au XIIIe siècle n’avait ruiné toutes les exploitations salinières de la côte pendant cinq siècles. Seuls les salins du Roi, près d’Aigues-Mortes, avaient le monopole de fournir les « Greniers » d’où le sel était distribué autoritairement, plutôt que selon les besoins, à toute la population.
Les églises furent donc abandonnées, le « castrum » devint une métairie, une exploitation agricole. Pendant quelques siècles de nombreux projets furent dressés pour assainir l’étang de Banhas et ses abords pour en faire « les terres les plus riches du Royaume ». Des tranchées furent creusées et des fossés d’évacuation des eaux permirent la récupération de terres et de pacages 33 et la découverte, à l’occasion, d’une mosaïque gallo-romaine 34. Un peu plus tard, les Salins du Midi exploitèrent pendant un demi-siècle le salin « du Banhas » dont la production n’était plus convoyée sur les anciens chemins saliniers mais par la voie ferrée voisine. Aujourd’hui, très probablement et pour le plus grand profit de tous, chasseurs, naturalistes et écologistes, le Banhas deviendra une réserve naturelle, une « petite Camargue ».
5. La côte sud de l'île d'Agde : les églises de St-Martin-du-Pioch et de Notre-Dame ; étang et salin de Luno
Nous retrouvons sur la côte Sud, à nouveau, lagunes, étangs, salin et deux églises, mais ici les souvenirs anciens de l’industrie du sel et dérivés sont presque inexistants.
Sur l’étang, la Cie des Salins du Midi exploitait encore au début de ce siècle le Salin de Luno. Cet étang ou marais peu profond, mis en communication avec la mer par des graus temporaires dut être toujours propice à l’établissement de tables salantes, à la pêche, à la cueillette de coquillages. Et il est fort probable que quelques villas antiques, situées au bord de la côte N. de l’étang et dont de nombreux tessons d’amphores, briques et poteries marquaient l’emplacement, pouvaient être l’habitat d’agriculteurs mais aussi de tailleurs de meules, d’ouvriers et d’esclaves occupés à la récolte du sel ou de pêcheurs. C’était là un plateau de basalte étroit, semblable au plateau d’Embonne avec les mêmes amas de pierres, murs et capitelles, qui ont été recouverts en partie par les aménagements urbains en bordure des nouveaux ports de plaisance du Cap d’Agde 35.
Sur un autre plateau dit « les Plos de St-Martin », situé à l’Ouest de ce dernier étang, une de ces « villas » présente pour nous quelque intérêt par la trouvaille qu’on y fit de trois monnaies d’Ampurias. La découverte fut signalée en 1857 dans un rapport qui restât manuscrit 36. L’auteur signalait en cet endroit la découverte de deux sépultures d’incinération en amphores, de nos trois monnaies, de débris de poteries, de quelques marques d’amphores. Avec les quelques connaissances de l’époque en matière d’archéologie locale, ce même auteur essaye de démontrer qu’il s’agit de monnaies frappées à Agde, que les tombes marquent l’emplacement de la nécropole de l’antique Agathé Tyché, qu’il situe à Embonne. Hypothèses depuis longtemps abandonnées, mais il faut reconnaître que ce travail eut le mérite de nous garder le souvenir d’un petit site intéressant et des trois seules monnaies d’Ampurias connues à ce jour à Agde monnaies de la colonie sœur, qui, avec celles de Marseille, devaient être d’usage courant dans les échanges commerciaux sur le marché d’Agde.
L'église de St-Martin-du-Pioch
Pour la période du Moyen Age, nous n’avons pas ici, à propos des deux églises de ce littoral, toutes les indications que nous avions pu relever pour les églises de Fabricolis. Peut-être qu’ici les ouvriers du sel ou les pêcheurs étaient moins nombreux, peut-être les taxes prélevées sur leur récolte ou leurs prises étaient-elles livrées directement aux percepteurs ou « leudiers » du seigneur évêque. Pourtant les droits appartenant à l’église ont fait l’objet de tractations ou d’échanges. Ils sont énumérés ; droits sur toutes récoltes, bétail, viande, laine, mais à propos de sel ou de poissons, il n’est pas fait de spécification précise.
Cette église devait se trouver sur la grande aire située au S. de la métairie actuelle St-Martin-des-Champs. Nous avons en effet trouvé là, au fond de tranchées creusées en 1943, des fragments de sarcophages wisigothiques provenant sans doute du cimetière attenant à l’église. Il existait autrefois ici une source : la Fontaine St Martin, qui fut probablement à l’origine d’un habitat antique, christianisé par la suite.
L'église Notre-Dame du Grau
Située près de l’embouchure principale, cette église, d’après la tradition, fut à l’origine, au Ve siècle, un modeste oratoire auprès duquel notre Saint local, Sever, venu de Syrie, s’était retiré avec quelques disciples. Plus tard elle fut l’église d’un monastère qui dépendait de l’importante abbaye bénédictine de St-Thibéry. Au XVIe siècle, c’est un couvent de Capucins qui prit sa place jusqu’à la Révolution. Naguère c’était l’église des marins d’Agde, ornée de très nombreux ex-votos et de maquettes de navires. Elle est encore, depuis quelques siècles, un centre de pèlerinages très fréquenté.
Les archives qui pourraient nous donner quelques détails sur son histoire ont disparu. Rappelons seulement qu’elle fut sous la dépendance de l’abbaye bénédictine de St-Thibéry et rappelons aussi que l’église St Martin fut inféodée quelque temps à l’abbaye de Gellone. Ces abbayes de l’intérieur du pays négociaient souvent des droits sur les églises du littoral, en vue probablement d’avantages en nature avec les dîmes prélevées sur les produits de la mer.
Ainsi, à Agde comme sur toute la côte languedocienne, les lagunes étaient propices à l’installation de tables salantes et ici le centre le plus actif de l’exploitation du sel et de ses dérivés devait se trouver près de l’étang de Banhas et de Thau au site de Fabricolis. L’importance du commerce du sel et des saumures diverses nous paraît être indiquée par la convergence en cet endroit de plusieurs chemins saliniers. Il faut aussi ajouter que Fabricolis pouvait être également une escale sur la ligne de navigation intérieure des lagunes. Quelques découvertes sous- marines d’amphores et salaisons diverses doivent montrer que l’industrie du sel alimentait un commerce aussi actif que celui des meules de basalte. L’exploitation même de résine, de fabrication de cendres sodiques, peut-être l’existence d’un ancien cadastre grec, montrent que la mise en valeur des productions naturelles du pays ne fut jamais négligée. Existait-il de ce fait une « Hellénisation » du terroir voisin de la colonie grecque. Cette hellénisation n’intéressait probablement que les environs immédiats, car Agde était avant tout une escale sur la voie maritime côtière et un comptoir d’échanges avec la vallée de l’Hérault.
Pour ce double rôle, elle se trouvait en position très favorable sur une île, aux bouches mêmes de l’Hérault, dont on peut essayer de restituer l’aspect au début de la période historique.
6. L'embouchure principale de l'Hérault, l'église Notre-Dame du Grau
Comme son nom l’indique, l’église Notre-Dame se trouvait autrefois tout près de l’embouchure principale dont elle est éloignée aujourd’hui de près de deux kilomètres.
Primitivement existait ici une source, d’où le nom de Notre-Dame des Aigues-Vives que portait aussi notre église. Avant l’église un habitat antique existait près de cette source comme l’indique la découverte dans le voisinage d’un gros dolium, de débris divers, de tuiles et de poteries.
Cette source était une première « aiguade » où pouvaient s’approvisionner les navires qui remontaient vers l’amont, vers le port d’Agde. Dans l’antiquité les abords de l’embouchure n’étaient pas vides d’habitants et d’ailleurs quelques centaines de mètres vers l’amont, les plongeurs d’Agde découvrirent, au fond de la rivière, les restes d’une construction antique. Des fûts de colonnes, deux chapiteaux, des débris importants semblent indiquer qu’il s’agissait des restes d’une maison hellénistique 37.
Le cadastre de 1636 indique bien, à hauteur de Notre-Dame et dans la rivière, le « Grau ». Le couvent des Capucins y est bien dessiné tandis que du côté du Sud n’existent que des constructions peu importantes. Mais les terres ont progressé et, aujourd’hui, l’agglomération du « Grau » d’Agde s’est développée quelques kilomètres plus loin près de la plage et de l’embouchure. La progression des terres vers la mer que nous constatons aujourd’hui est due en grande partie aux aménagements du port d’Agde et de l’embouchure principale qui furent réalisés à la fin du XVIIIe. Pour parer aux ensablements qui menaçaient le port depuis des siècles, l’Hérault fut canalisé entre deux quais puissants jusqu’à la mer, prolongés ensuite vers le large par d’importantes jetées. Les hautes eaux des crues, ainsi canalisées et leur courant accru, pouvaient rejeter à la mer sables et limons qui avaient tendance à obstruer les passes. Le port devint pour quelque temps d’accès plus facile aux navires, mais des travaux bien plus importants auraient été nécessaires pour accueillir les navires aux tonnages toujours accrus qui, vers la fin du dernier siècle abandonnèrent peu à peu Agde pour le port voisin de Sète, plus moderne. Agde n’est plus aujourd’hui qu’un petit port de pêche.
Depuis la construction des quais et des jetées les terres de la rive droite et de la rive gauche gagnèrent peu à peu sur les lagunes tandis que les sables des cordons littoraux s’accumulaient et formaient les lignes de dunes qui commencent à hauteur de Notre-Dame. Ces sables furent fixés par des bois de pins et même mis en culture 38.
Sans les quais et les jetées, l’embouchure, comme celles des fleuves côtiers voisins, se serait colmatée et déplacée dans le cordon littoral comme l’a fait la troisième embouchure de l’Hérault, celle de l’Ouest, le Grau de Vias. Ce Grau n’est plus aujourd’hui que temporaire mais il fut autrefois accessible aux navires qui, remontant une troisième branche du fleuve, avaient accès au « Port de Vias ». L’existence de ce port et de cette dernière branche de l’Hérault était depuis longtemps oubliée; nous disposons cependant de quelques indications que nous allons présenter brièvement.
7. L'embouchure ouest de l'Hérault, le port de Vias
Le Dr. Picheire fut le premier à signaler qu’il existait encore, au XVe siècle, un port de Vias dont on ignorait l’emplacement. On savait seulement que les navires y accédaient depuis la mer en remontant un petit cours d’eau : l’Ardailhon ou Dardailhon dont la source se trouvait près de Bessan. Le profeseur Denizot, dans son étude sur la côte du Golfe, minimisait le cours de ce Dardailhon qui, pour lui, n’était qu’une simple rigole d’écoulement des crues.
Mais ces deux auteurs n’avaient pas eu connaissance d’une note de l’abbé Segondy dans une étude sur les églises disparues du diocèse d’Agde. Il est dit dans cette note que l’ancienne église Saint-Sylvestre (ou Saint-Sylvestre de Mermian) se trouvait près de Mermian, de la Pagèze et de l’ancien port de Vias. Nous retrouvons tous ces noms sur le cadastre actuel et nous pouvons ainsi localiser notre port de Vias à près de cinq kilomètres de la mer, plus en amont que le port d’Agde. Quant au Dardailhon, il devait être, non une simple rigole, mais un cours d’eau assez important pour porter navires. En réalité il était grossi dans son cours moyen par une prise d’eau, une dérivation, greffée sur la branche principale à hauteur de Mermian, dérivation disparue aujourd’hui.
Un texte du XIIIe siècle nous donne par ailleurs au sujet du port de Vias et du cours d’eau en question des indications fort intéressantes. Il s’agit d’un arbitrage daté de 1231 entre le seigneur de Vias et l’évêque d’Agde au sujet des droits à percevoir sur cette branche de l’Hérault. Il y est dit : « Le portus de Biarco avec les droits qui en découlent leude sur les marchandises transportées par voie d’eau, droits de passage et redevance en nature sur les poissons pêchés par les usagers du lieu – depuis Mermian jusqu’à la Tamarissiêre – appartiendront à l’évêque. Mais il ne pourra interdire d’aborder sur la rive droite. » Et dans un autre texte il est question d’un rec de Biars qui fait division entre les communautés de Vias et Agde 39.
La Tamarissière est le nom que porte encore aujourd’hui le terroir voisin du Grau et du Clôt de Vias. Dès lors tout s’éclaire. Le rec de Biars est le Dardailhon, le port de Biarco est notre port de Vias. Il doit falloir comprendre que ce port n’est autre que la rive droite de cette troisième branche de l’Hérault depuis Mermian jusqu’à la mer. Les bateaux pouvaient là accoster, débarquer leur cargaison, les droits afférents allant à la communauté de Vias. Quant à la rive gauche, elle faisait partie des terres de l’évêque.
Ce cours d’eau n’existe plus aujourd’hui mais nous pouvons en situer l’origine en amont de Mermian. Cette prise d’eau sur la branche principale a été barrée par de solides chaussées-digues que les grandes crues emportent parfois. A partir de la rivière on pourrait suivre l’ancien cours à l’aide des grands fossés, des mares qui en restent. Tel ce Clot de Nadal, sorte de grand creux, d’ancien étang qui figure sur le cadastre actuel.
Cette ancienne branche a disparu aussi du fait de l’alluvionnement qui est particulièrement intense dans la basse vallée d’un fleuve charrieur comme l’Hérault. Le dépôt des alluvions récentes a dû même s’accroître du fait des grands travaux d’aménagement pratiqués depuis le XIIIe siècle, travaux qui ont constitué de véritables barrages transversaux du bas de la vallée et qui retardent l’écoulement des crues et des masses de matériaux qu’elles charrient. Ce fut d’abord le barrage du moulin de l’évêque à Agde, puis le canal du Midi qui passe la vallée à un niveau plus élevé que les terres environnantes. Et enfin la voie ferrée et la route nationale, établies sur des remblais coupés de larges ponceaux pour le passage des crues. Passages qui furent insuffisants pour une crue exceptionnelle comme celle de 1918 qui emporta le remblai du chemin de fer sur une centaine de mètres. Nous avons pu mesurer l’épaisseur moyenne des alluvions accumulées au cours des siècles. Nous découvrîmes en effet il y s quelques années, au fond d’un puits en cours de forage près de Mermian rive gauche, les restes d’une villa gallo-romaine. Débris de tuiles, d’amphores, de dolium, se trouvaient enfouis sous trois mètres environ de sables et limons fins.
A partir de ces données il est possible de restituer à peu près l’état des bouches de l’Hérault vers le début de la période historique. Depuis Bessan et même Florensac la vaste plaine et l’étiage du fleuve devaient se trouver à quelques mètres au-dessous du niveau actuel et donc à peine au-dessus du niveau de la mer, de sorte que des navires de faible tonnage remontaient probablement jusqu’à Bessan, jusqu’au port en rivière qui existe encore quelques centaines de mètres en amont de la Monédière 40.
Les trois branches du fleuve dont nous avons déterminé le cours au Moyen Age devaient exister à peu près en cet état dans l’antiquité, elles s’insinuaient jusqu’à la mer à travers des terres basses, des sables et des lagunes. C’est ce même tableau que montrent les embouchures anciennes des fleuves côtiers voisins : Lez, Orb, Aude, et tous les fleuves méditerranéens. Mais ici il y avait en plus, près de la mer, l’île d’Agde, formée par les plateaux de lave situés à la base du Mont-Saint-Loup. Et comme toutes les colonies grecques, l’Agathé marseillaise ou phocéenne fut installée près des bouches du fleuve et sur une île : l’Agathé Nesos de Ptolémée, île plus séparée du continent qu’elle n’est aujourd’hui, île aussi, que de nombreux auteurs ont défini comme étant centre du delta de l’Hérault alors que le véritable delta s’étend bien plus loin jusqu’à Bessan.
Là, le « tell » de Bessan-La Monédière, situé à la tête du delta de l’Hérault, pouvait être le point de départ de la navigation fluviale. Il pouvait être aussi le point de départ des voies terrestres qui remontaient la vallée sur la rive droite. Sur la rive gauche, ces mêmes voies partaient d’Agde ou de Fabriocolis. Mais comme la traversée du bas de la vallée était mal commode les voies de terre rive droite partaient en amont, de Bessan, site voisin du passage du fleuve de la voie Héracléenne et Domitienne à Saint-Thibéry-Cessero, point de départ de la voie qui remontait la vallée vers Pézenas, Lodève, et Rodez 41.
Nous sommes ici au carrefour de la vallée avec la voie terrestre d’Espagne en Italie, tandis qu’Agde se trouve au carrefour de la vallée et de la voie maritime côtière de Méditerranée occidentale. Entre les deux, un vestibule d’entrée : les Bouches de l’Hérault dont nous avons essayé, à l’aide de la carte géologique, de restituer la topographie antique 42. Ces quelques indications sur les commodités des voies d’accès de ce delta ne pourront qu’intéresser les chercheurs qui depuis quelques décennies nous font mieux connaître les sites de la basse vallée, la vie et les activités commerciales de notre région au temps de la colonisation gréco-marseillaise et de la précolonisation 43.
Notes
1. Les découvertes monétaires d’Agde (Hérault) Études sur Pézenas et l’Hérault, X, 3, 1979, p. 3-20.
2. R. Aris, Le site préromain d’Embonne (Cap d’Agde). Études sur Pézenas et sa région, V, 1, 1974.
3. F. Benoît, Hellénisation du Midi de la Gaule.
4. « Clape ou Clapas » en Occitan : amas de pierres. Le trésor fut trouvé vers 1920 dans une vigne à 50 mètres au nord de la métairie actuelle.
5. Voir note 2.
6. A. Grenier, Revue Études Anciennes, XLIV, 1942, p. 288.
7. A. Bouscaras, Notes sur recherches sous-marines d’Agde, Revue Études Ligures, XXX, 1964.
8. Fouille en bordure de la rue de la Placette. Une rue antique, pavée de pierres grossières ou de fragments de poteries fortement tassés, se trouve sous la rue actuelle. Les murs des habitations sont bien ou mal orientés par rapport à l’axe de la rue (sur le quadrillage des rues de la Cité grecque voir note 18).
9. Cour intérieure d’une maison en bordure de la rue Saint-Venuste, rue la plus voisine et parallèle à la rue précédente. Un puits, circulaire, maçonné en pierres sèches de 0,80 m de diamètre avait été creusé jusqu’au basalte compact à 2,50 m environ.
10. Fouille au square de la Mairie en bordure de la rue Perben : pavage de rue romaine, en bordure maisons romaines, murs à piliers verticaux, au fond restes probables d’une maison d’époque archaïque, à abside avec torchis, murs de terre ou briques crues.
11. La résine fut examinée à l’Ins. de Botanique de Montpellier. P. Pons, Actes 86e Congrès S. Savantes 1961 Sect. Sciences. Les pollens contenus dans la masse provenaient d’une flore méditerranéenne comparable à la flore actuelle. Il s’agissait donc d’une production locale.
12. Le procédé chimique pour l’obtention de soude à partir du sel marin n’a été mis au point qu’en 1806. Autrefois toute la soude utilisée par l’industrie provenait des cendres de « salicort ». En plus ces plantes absorbaient le sel des sols marécageux ce qui permettait leur assainissement et leur mise en culture. Sur la soude importée du littoral méditerranéen du IIe au VIIe siècle après J.-C. : Lantier, Gallia X, p. 125.
13. « Sagnes, herbes, lègnes destinées à être brûlées » J. Berthelé, Inventaire Cartulaires Municipaux. 1316.
14. A. Dupont, L’exploitation du sel sur les étangs du Languedoc. Annales du Midi, LXX, 1958.
15. Sur la pêche du corail Revues Études Ligures, 1955, XXI, p. 126. G. Mor, Pescal del coral, Actes du IIIe Congrès d’Archéologie sous-marine, Barcelone 1961. Une dalle percée de cinq trous, semblable à celle trouvée à Agde se trouve au musée Borély, en provenance de l’île Maire. Revue d’Etudes Ligures, XXI, 1955, p. 126. Un de ces engins de pêche est dessiné p. 196 dans F. Benoît, Hellénisation du Midi de la Gaule.
16. Ofense ou offense probablement en langue vulgaire présent ou offrance. Transaction, 1260, « sur l’offence que le dict sieur évêque disait lui avoir été faicte et à sa maison par la communauté ou certains habitants d’icelle ville, à l’occasion de certain poisson nommé esturjon. » Dauphins, 1294, Compromis… Les pêcheurs le porteront tout entier en la cour du sieur évesque, et le baile du dict sieur le faira diviser… 1338. Pèche des daufins reiglée. Les daufins pris au fleuve d’Héraut, mers d’Agde ou autres lieux auquels le sieur évesque prent quelque droit de poisson, où que ce soit… seront à la maison épiscopale divisés en deux parties, desqueles deux parties les gens du dict sieur en auront et prandront une partie, qu’ilz esliront, pour tout droit luy appartenant, et l’autre partie demurera au preneur pour en faire à sa volonté… ».
17. D. Rouquette Parures wisigothiques de Marseillan, Revue Archéologique de Narbonnaise, 2, 1969. Au court de quelques fouilles en cet endroit, les auteurs découvrirent les restes de deux bassins, probablement fabriques à saumures, des poteries romaines et un fragment de céramique attique. Saint-Pierre de nombreuses églises, parmi les plus anciennes, étaient dédiées à saint Pierre. Abbé Giry, Vieux noms de culte, Bulletin de la Société Archéologique de Béziers, 1960, 4e série, 26 p. 17.
18. Cadastre agraire à mailles dont le côté est un multiple du stade (environ 200 mètres), centré sur Agde. Il s’agirait d’un cadastre agricole grec sur le territoire d’Agde, Marseillan et Mèze. Colloque International d’Archéologie aérienne, août-septembre 1963.
19. Stagnum fabricatum : cartulaire de Saint-Victor 1075. F. Benoît, Hellénisation du Midi de la Gaule, p. 106, note 102.
20. En particulier à Montpénèdre, au nord de Marseillan où les plongeurs du Graspa Agde (président D. Fonquerle) ont découvert un ensemble de pieux, restes d’un habitat palaffitique.
21. « Mémoire pour régler les limites du Bagnas et de la Cosse entre la communauté d’Agde et celle de Marseillan ». 1767, A. Municipales.
22. Voir fig. 2.
23. Dème, en occitan : dîme ; renseignement fourni par M. Martin-Colombe qui était né à Saint-Michel même vers 1860. Il existait une Dismerie de Fabricoles en 1309. Inventaire som. A.M. p. 46.
24. André Castaldo, L’église d’Agde, Paris, 1970, p. 112.
25. Tappaliech, en occitan, mot à mot : couvre-lit.
26. Hayes, doit être une déformation du mot français haies. Sepes ou seps occ. : pieux ou mâts. Manéguières du latin manica : manche (de vêtement), devraient être de grands filets à poste fixe comme les madragues.
27. « Cosse » occ, dérivé du lat. concha, désigne une ligne de dunes.
28. Chemins sauniers indiqués dans O. Terrin, Cartulaire du Chapitre d’Agde, Nîmes, 1969. Sur les églises A. Castaldo, L’Eglise d’Agde, Xe et XIIIe siècles, Paris, 1970 et A. Castaldo, Le Consulat Médiéval d’Agde XIIIe et XIVe siècle, thèse de Doctorat, Fac, de Droit, Paris, 1970.
29. Sur le cadastre de Florensac le nom a été mal orthographié : l’assaou, c’est bien la saou qu’il faut lire, c’est-à-dire le sel et non l’assaut (en mauvaise traduction française).
30. Drachme à tête de Diane, au revers lion et Massa.
31. n° I : représente un esclave vidant une amphore dans un dolium. n° II : une danseuse près d’un pied de candélabre. Ce sont deux fragments de cratères de la fabrique de M. Perennius : C. Alexander. The Metropolitan Museum of New York, Aretine vase, Corpus vasorum antiquorum, fasc. 9, Pl. XX.
32. Cette voie, à l’intérieur des étangs, permettait aux navires de relier Agde à de nombreux petits ports jusqu’à Lattes et Aigues-Mortes. Elle dut être très fréquentée jusqu’à l’époque où ces deux ports furent ensablés. Au XIIIe siècle les navires atteignaient encore Agde en empruntant la branche est du delta, transformée en roubine après la construction du barrage et des moulins sur l’Hérault. Quant aux points d’accostage sur les bords des étangs et les divers graus ils devaient être assez nombreux. C’est ainsi qu’en 1350, un bateau venant de Barcelone : « estoit abordé avec certaines marchandises, venant par mer, en la Cosse d’Agde au lieu que on nomme Grau de Marseillan, avait payé leude ». Ce grau de Marseillan est ouvert dans l’isthme des Onglous face à Saint-Pierre-de-Fabricolis.
33. V. B. Jordan Histoire d’Agde, Montpellier, 1827.
34. V. B. Jordan Histoire d’Agde, Montpellier, 1827.
35. Sur la colline de l »Désirade », de nombreux murs d’enceintes en pierre sèche et capitelles, débris abondants d’amphores italiques ou romaines.
36. Une étude manuscrite du notaire Alliez (au musée d’Agde) relate la découverte et précise l’endroit. Des travaux de défoncement peu profonds avaient dispersé les restes d’une « villa », plancher de béton compris. Tessons de céramique campanienne et Graufesenque donnent les dates d’occupation. Ces restes abondants sont inclus dans des épierrements qui couronnent de grands murs en chicane est incluse dans l’un de ces murs. A côté une belle capitelle à peu près intacte (photo p. 14, Étude sur Pézenas et sa région V, 1, 1974).
37. Parmi les débris, fragments de béton en forme de doucine, restes probables de raccord, au fond d’un bassin de la paroi verticale et du fonds. Citerne ? ou bassin à saumure ?
38. B. Jordan, Histoire d’Agde, p. 98 et p. 263.
39. Arbitrage (1231) entre l’évêque et le seigneur de Bessan et Vias André Castaldo, L’Église d’Agde (Xe-XIIIe siècle), 1970.
40. Un port de Bessan, port en rivière canalisée, existe encore, avec ses grosses bornes, à quelques centaines de mètres en amont de la Monédière. De grandes péniches y accostaient naguère, emportant des chargements de grosses barriques de vin jusqu’à Sète. Elles passaient pour atteindre les étangs une écluse de quelques mètres, hauteur d’eau du barrage d’Agde. Avant la construction de ce barrage et l’exhaussement des terres, des navires de ce tonnage auraient pu, depuis la mer, atteindre directement le port de Bessan.
41. Ancienne voie romaine de Cessero à Segodunum, qui devait être aussi un chemin salinier sur la rive droite de l’Hérault.
42. D’après Géologie profonde… Bas-Languedoc, L. Feugeur, Paris, 1955.
43. Quelques titres, travaux anciens ou récents : J. Coulouma et G. Claustres, Oppidum de Cessero, Bulletin de la Société Archéologique de Béziers, IV, Volume III, 1942, et Gallia, I, 1943 ; Abbé Giry, Tell de la Monédière, Bulletin de la Société Archéologique de Béziers, 1955 ; J. Jully, Points de vue sur l’expansion phocéenne en Occident, Étude sur Pézenas et sa région, VII, 4, 1976 ; M. Gras, Colonisation et commerce dans la région d’Agde, Études sur Pézenas, VIII, 1, 1977 ; A. Nickels, Maisons à abside, époque grecque archaïque, Bessan, Gallia, 1976; Agde Antique, Études sur Pézenas, 1978.
