Noblesse au village pendant la Révolution – un cas à Cessenon
Noblesse au village pendant la Révolution – un cas à Cessenon
Quelle fut l’attitude d’une communauté villageoise face à une famille noble durant la Révolution et comment celle-ci a-t-elle réagi ? Cette étude d’un cas parmi tant d’autres, éclairée par l’heureuse complémentarité d’archives privées et publiques, veut tenter de répondre à cette double question en observant l’esprit et les agissements dans un pays aux portes des montagnes, comptant approximativement 1 200 habitants.
Seule l’observation précise faite à la lumière de ces deux types d’archives permettra un jour une synthèse crédible et l’esquisse d’un profil. Celle-ci omet volontairement un cadre événementiel et législatif facile à trouver en ces temps d’inflation historique et bouleverse parfois légèrement une chronologie historique à rétablir mais sans effet néfaste quant aux conclusions.
Après avoir brossé rapidement l’évolution sociale des Milhé, nous étudierons les deux générations qui vécurent l’époque bouleversée de la Révolution Un vieux soldat plein d’honneur et vieillissant et ses deux jeunes neveux à l’heure de l’espoir de la vie. La perception de ces événements devrait apparaître alors d’une façon intime avec ce cas qui, sans être unique, ne peut être généralisé tant il est vrai que les vies et les réactions de ce moment furent différentes suivant les lieux, les situations et les personnes.
I – Une ascension continue au XVIIIe siècle
Les Milhé émergent des documents au XVIe siècle au masage d’Escaniès, paroisse de Roquebrun, diocèse de Béziers. Le premier déplacement fut pour s’établir dans ce village pittoresque où prospéra Barthélémy I. Milhé à la longue vie puisque né en 1614 et décédé en 1705 seulement. Les affaires marchandes, les prêts encore assez modestes mais nombreux, les achats de terres et de moulin scandent une vie archivistiquement bien dessinée.
Son fils, Barthélémy II (1667-1741) semble en avoir été l’ancêtre c’est-à-dire solide fondateur de la famille. Il vécut à Roquebrun mais franchit l’Orb si proche deux fois pour se marier à Cessenon en 1686 puis en 1699. Cette démarche dans le pays voisin un peu moins montagneux le fit, en peu de distance parcourue, passer au diocèse de Saint-Pons de Thomières, la limite avec celui de Béziers étant, en ce pays, l’Orb.
Les liens créés l’amenèrent à confier son fils en stage, à Cessenon, au vieux Jean Rouanet, habile et très riche marchand faisant office de banquier local. Il y eut pour Barthélémy III Milhé (1689-1759), le meilleur certificat possible : Un contrat de mariage avantageux en 1716 !
Marie-Anne de Rouanet, particulée par complaisance, était la fille unique de ce Monsieur Maître Jean Rouanet (1642-1722), descendu des montagnes (Le Soulié-Malbosc) et fixé à Cessenon où il avait fait fortune par des affaires de négoce qu’un document qualifie de très considérables. Acquéreur de terres, créancier de la communauté et de nombreuses personnes du pays, fermiers des droits, il correspond à un type connu dont l’ascension fut ici couronnée par la charge de conseiller du roi et maire perpétuel de Cessenon qu’il acquit en 1692, lors de la création royale de cet office qui sanctionna aussi sa maîtrise de la communauté déjà accomplie.
Une tradition rapporte qu’il était revenu du Levant (de Constantinople disait-on !) avec une belle fortune faisant alors construire une vaste et belle maison au quartier hors les murs de Fontgaubert, à la sortie de Cessenon, vers Roquebrun. De fait, les archives nous apprennent son absence vers 1690, son frère et son ombre le représentant dans les actes pendant une assez longue période, et quant à la maison elle est là pour témoigner une opulence réelle.
Les 6 ans heureux de vie commune avec son vieillissant beau-père Jean Rouanet, décédé en 1722, leur permirent d’établir vers 1720 une manufacture de draps qui devint officiellement privilégiée et travailla pour l’exportation au Levant précisément. Mise en route par l’appui de l’évêque et de la communauté, elle fut une aubaine par le travail des habitants du pays, en même temps qu’elle enrichit considérablement la famille qui eut l’immense sagesse de réinvestir en terres ses profits.
En 1723, Barthélémy III succéda à la charge de conseiller du roi et maire perpétuel de Cessenon qu’il exerça jusqu’en 1744, époque à laquelle le plein feu de ses affaires l’amena peut-être à se retirer.
La manufacture était en partie sous la maison et à sa suite et cette véritable ruche humaine vibra aussi aux joies des naissances et aux peines des décès. En 1732, Marie-Anne, son épouse, enceinte de son douzième enfant, fit à ce point craindre le pire qu’on appela à demeure le Dr Gros et qu’on consulta un médecin de Narbonne. Le devoir avait obligé Barthélémy à partir aux États de la province où il représentait la communauté et, depuis une heure, lors de son retour sa bien aymée épouze s’était élancée vers le ciel. Son portrait permet de l’imaginer femme énergique et maîtresse de maison accomplie et regrettée effectivement par son époux si l’on en juge par son long veuvage.
La demi-sœur de Barthélémy III, Marguerite Milhé, issue du second mariage et qui avait par sa mère des biens à Cessenon (Le Viala et Ronel), paraît aussi avoir été femme de tête. En 1739, elle épousa Pierre d’Astruc, conseiller-secrétaire du roi en la Cour des Comptes, Aides et Finances de Montpellier, de cette famille connue autant pour ses activités à ladite cour que dans les draps (Villeneuvette) et qui introduisit peut-être la franc-maçonnerie à Montpellier où elle prospéra. D’ailleurs, il était lui-même inspecteur de la jurande de Saint-Chinian, ville drapante voisine importante, où il avait donc la difficile mission d’inspecter ses deux beaux-frères Milhé, propriétaire de la manufacture privilégiée de Cessenon et Laporte, celui de la manufacture royale de Saint-Chinian. Mais ses prouesses ne durèrent pas longtemps étant décédé jeune en 1745 en laissant deux enfants.
Barthélémy avait poussé sa sœur à acquérir en 1749 la seigneurie de Colombières, Saint-Martin de Larçon et autres lieux, aux pieds des pittoresques gorges d’Héric, premier contrefort des Cévennes, vendue lors de la débâcle financière de Bonnier de la Mosson ruiné par la danseuse La Petit-Pas aux dents longues… Cette femme forte des Milhé n’eut qu’une petite fille mariée en 1788 au verrier Giral, de la famille des célèbres architectes montpelliérains récemment évoqués par Mlle Blanchard.
Barthélémy III Milhé eut la grande satisfaction de conserver 7 de ses enfants sur 12 (meilleure hygiène dans l’aisance ?), ce qui lui permit d’envoyer quatre filles chanter la louange de Dieu à la suite de sa sœur Anne morte en 1772 en odeur de sainteté au couvent Notre-Dame de Béziers.
Une autre fille, Marie-Louise, épousa en 1747 son cousin Joseph Martin, fabriquant de la manufacture royale de Montolieu. Elle y décéda en 1755 laissant une postérité et son époux se remariant avec Jeanne Ramel, tante du ministre des Finances du Directoire.
Enfin, deux fils perpétuèrent le nom en créant, plus tard, les branches aînée et cadette de ce tronc déjà solide.
L’aîné Barthélémy IV (1722-1785), licencié en droit, fut reçu en 1759 avocat au Parlement de Toulouse, année de la mort de son père qui le chargea officiellement de l’administration de l’importante fortune composée notamment de la manufacture et de ses dépendances et de vastes propriétés, parfois réunies terre par terre, sur les deux rives de 1’Orb et jusqu’aux montagnes. Sa signature reflète l’équilibre traduit dans une sage gestion à laquelle s’en remit totalement son frère, aux armées, et qui lui avait donné immédiatement procuration. Elle profita à ce patrimoine qui devait rester dans l’indivision jusqu’à la Restauration. Sa mort, en 1785, ne lui permit pas de vivre la Révolution. Deuxième patron de la chapelle Saint-Barthélemy en l’église de Cessenon, il rejoignit dans son tombeau son père et ses enfants déjà décédés.
Jean-Baptiste Milhé (1723-1813) était depuis longtemps déjà connu à l’armée sous le nom de Milhé de Saint-Victor. Commencée dans le régiment de Noailles, sa carrière se déroula surtout dans celui du Royal-Roussillon dont il devint capitaine en 1746 lors de la création d’un deuxième bataillon qui n’alla pas, comme le premier, combattre avec Montcalm au Canada. Elle l’avait amené à prendre, selon l’usage des riches bourgeois aux armées, le nom de Saint-Victor, du tènement avec chapelle aux pieds de la maison familiale et au bord de l’Orb, où les Milhé avaient inévitablement des possessions. Sa retraite, en 1763, l’avait comblé avec les éternelles croix de Chevalier de Saint-Louis et une pension sur le Trésor royal, récompenses de services qui furent brillants puisqu’en adressant plus tard une requête au secrétaire d’État à la Guerre, il s’autorisa à la commencer ainsi : Mes longs services et les étiquettes distinguées qui y sont jointes semblent m’autoriser à demander…
II - Messieurs de Milhé anoblis
Entre-temps, en 1753, un grand événement s’était produit dans la famille. Barthélémy III, riche manufacturier vieillissant avait acquis la charge de conseiller-secrétaire du roi en la Cour de Montpellier où avait siégé jadis son beau-frère d’Astruc comme scelleur. Or, ces charges chères étaient recherchées pour leur avantage qu’était l’anoblissement du titulaire par 20 ans d’exercice où mort en charge, les enfants étant alors rétroactivement anoblis. Nul doute que Barthélémy a bien conçu que sa famille rentrerait ainsi dans le Second ordre par sa disparition, ayant déjà 64 ans et sentant ses forces décliner après une vie de labeur acharné.
La preuve en est d’ailleurs l’ultime orchestration de cette mise en scène par l’établissement funéraire qu’il prépara lui-même. La sépulture en l’église était critère de notabilité et la chapelle Saint-Antoine de celle, paroissiale, de Cessenon ayant besoin de grosses réparations, Barthélémy offrit de les acquitter en la décorant à son goût et en obtenant le droit de sépulture pour lui et sa famille. En 1758, les consuls toujours désargentés, acquiescèrent à l’aubaine. Les travaux furent menés bon train, le vieux caveau qui existait, restauré, un bel autel dans le goût de l’époque, édifié, sur lequel il fit mettre un tableau représentant le martyr de son saint patron.
En 1758, la chapelle désormais dite de Saint-Barthélemy devint donc celle des Milhé qui y mirent un banc pour assister au service religieux.
Un autre intérêt s’était ajouté à cela car le père du conseiller, Barthélémy II avait fondé par son testament de 1741 une messe basse quotidienne à célébrer pour le repos de son âme en l’église de Cessenon où son fils avait définitivement fixé la résidence de la famille. Constatons au passage que le fait de ne pas associer sa famille à ces suffrages prouve bien qu’il s’en considérait comme le véritable fondateur et sans doute avec raison. Il avait affecté une somme de 4 000 livres devant être placée sagement par son fils avec avis du curé et du premier consul (méfiance montagnarde ?) dont le revenu de 200 livres permettrait d’entretenir annuellement un chapelain désigné. Cette prestimonie, si mal comprise lors de la Révolution, fut naturellement célébrée en la nouvelle chapelle dont le caveau fut inauguré en 1759 par Barthélémy III revêtu de sa robe.
Du coup, les deux fils Milhé, âgés de 31 ans et 30 ans, étaient définitivement anoblis, eux nés roturiers mais déjà de robe et d’épée. Après cette heureuse ponctuation de leur histoire, qui ne semble pas les avoir ahuris au-delà, la vie continua ce qu’elle était déjà.
Barthélémy IV de Milhé (1722-1785) eut 5 enfants de Marie Cougnène son épouse choisie dans la bourgeoisie du pays, et sur lesquels survécurent d’abord Barthélémy-Roch (1756-1793) et Patrice Isidore Bruno de Milhé (1768-1837) qui, après la mort accidentelle de son frère en 1793, devint le chef et l’unique héritier de la branche aînée.
Jean-Baptiste garda naturellement le nom de Saint-Victor sous lequel il était connu et ajouta parfois la particule devant son patronyme. Sa retraite, en 1763, le ramena dans la maison de Cessenon où il se reposa jusqu’en 1769, année où il s’engagea courageusement dans les voies de l’hymen. Les fils Milhé avaient été élevés à Marseille et soigneusement ainsi qu’en témoigne un charmant livre de sonates que Barthélémy IV date de 1739. Leurs père et grand-père Rouanet, y étaient en grandes relations d’affaires et avaient correspondants (Crozet notamment). Est-ce cela qui explique le mariage marseillais de Jean-Baptiste ? Le tout est qu’il fut séduit par la jeune Félicité de Boisson, âgée de 20 ans, fille d’un lieutenant-colonel (alors décédé mais qu’il avait peut-être fréquenté) et d’une Fortia de Pilles. Cette dernière appartenait à l’illustre lignée des gouverneurs héréditaires de Marseille et des Îles depuis le XVIe siècle que le pape, en 1775, devait honorer d’un titre ducal. Elle apporta 30 000 livres en dot et ses seize quartiers faisant apparaître quelques-uns des plus grands noms de cette Provence à laquelle les Milhé furent toujours attachés par affaires, alliances et résidences et où le fils aîné de Jean-Baptiste faillit s’établir définitivement.
III - Vers la Révolution
Ce contexte familial était à brosser pour situer avec précision les deux générations que la Révolution allait frapper : Jean-Baptiste, vieux soldat plein d’honneur, âgé de 66 ans, et ses deux jeunes neveux Barthélémy-Roch et Patrice Isidore Bruno, respectivement âgés de 23 et 21 ans, fils de son frère Barthélémy IV mort en 1785.
Les liens entre eux n’étaient faits que de la cohabitation dans la maison de Cessenon et aussi de l’indivision de la fortune qui ne devait éclater qu’après la disparition de Jean-Baptiste en 1813.
Mme de Boisson veuve avait essayé de retenir près d’elle le jeune ménage et avait obtenu à son gendre, le temps d’un rêve, le commandement du château d’If. Mais, nostalgie du pays ou désir d’indépendance, il regagna son Languedoc natal pour y établir son foyer et après un court séjour à Béziers, il regagna finalement la maison de Cessenon qui vibra un temps aux joies et aux peines des deux ménages.
Toutefois, il n’envisagea pas d’oisiveté et essaya, en 1772, d’obtenir la majorité du fort de Brescou, au large d’Agde, alors prison d’État. Le chevalier d’Alphonse, major titulaire, devait partir à cause des dérangements de sa tête qui lui avaient peut-être occasionné sa fonction. Malgré les pressions à la Cour par ses oncles, le marquis de Fortia de Pilles et le chevalier d’Urre, l’échec fut au bout de cette démarche.
Fort des appuis de sa belle-mère, très liée avec le marquis du Muy, secrétaire d’État à la Guerre, il convainquit son frère, assez rétif, d’entreprendre d’énormes travaux d’irrigation à la plaine des Sables et de Grange-Neuve, le long de l’Orb et face à la maison, afin d’en retirer du fourrage qui serait vendu aux armées. L’idée n’était pas mauvaise en soi car on sait la fortune que réalisaient les fournisseurs des armées et quant à l’appui, il était des plus puissants.
De gigantesques travaux furent donc entrepris après 1770, qui attirèrent sur place, hommes de technique mais aussi tous les habitants du pays et des environs venus voir ce chantier spectaculaire, à la hauteur de l’investissement proche de 90 000 livres, qui malheureusement fut anéanti par plusieurs inondations successives emportant travaux et espérances. Le coup fut rude et ils durent à leur fortune de franchir ce malheureux échec qui dut obscurcir la fin de vie de Barthélémy IV.
IV - 1789
La vie continua heureuse ainsi que le prouvent les liasses de recettes de cuisines, de chansons mais aussi d’acquisitions de terres et d’affaires. Bien sûr, à partir de 1789, les chansons évoluèrent, la première de cette période étant la chanson des États de 1614 que les Milhé, comme bien d’autres à l’époque, avaient ressortis en se penchant sur l’histoire de ces derniers États généraux bien lointains Elles sont intéressantes car elles confirment le soutien indéfectible des Milhé au trône et prouvent même une tendance à la conspiration qu’aucun document public ne peut laisser supposer.
En 1789, les Milhé apparaissaient donc dans ce diocèse assez pauvre, surtout connu pour sa dureté de vie et difficulté des communications, comme une des premières fortunes et de surcroît nobles. Leurs sentiments religieux étaient connus 5 religieuses du nom, plus des cousines et un chapelain personnel. C’était suffisant.
À Cessenon, ils étaient la seule famille noble succédant aux Fraissinet de Vessas, la vieille dynastie des capitaines-châtelains, c’est-à-dire gouverneurs de cette vaste châtellenie royale de près de 30 000 hectares qui arrivait par des circonvolutions de limites jusqu’au Sommail à une extrémité. Depuis le XVIe siècle ils s’étaient transmis cette charge jusqu’à la Régence où elle s’était finalement vidée de son ancienne substance, tout comme le dernier châtelain de cette dynastie qui, à cette époque, n’eut que 2 filles. Il s’était alors retiré à Pézenas où il avait des biens et de nombreux parents et après la mort les deux filles vendirent leurs biens de Cessenon. En 1760 Pierre Massot, bourgeois de Cessenon, acquit alors le domaine de la Mouline avec son château de Recambis et leur vieil hôtel.
Toutefois une racine des Milhé plongeait dans cette dynastie dont elle devait apparaître effectivement l’héritière car Jeanne Milhé (1641-1736) avait épousé Louis de Fraissinet de Vessas, frère du châtelain de l’époque. Après la perte douloureuse de leur fille unique, Mme de Pastre du Bousquet, ce couple éploré fit Barthélémy III Milhé le donataire de ses biens, en 1724, parmi lesquels le domaine du Verdier. Rien d’étonnant car Jeanne était aussi sa marraine et ces liens situent la position de Barthélémy III aussi héritier de son vieil ami le lieutenant-colonel de Viranel, en 1758, avant sa mort et un beau procès qui fit partie de sa succession.
Les seigneurs de Viranel (de Pailhès et de Jaule) s’étant évanouis, leurs héritiers, les Massot, étaient aussi riches que les Milhé mais étaient restés bourgeois. Il n’y avait donc qu’une seule famille noble de Cessenon qui se retrouvait à Béziers lors de l’Assemblée des trois ordres de la sénéchaussée. Ces comparutions sont pour l’historien un document sociologique de première importance, un recensement inespéré en cette époque où tout avait bien changé. S’il est facile de distinguer le haut clergé du bas clergé, il est plus difficile de trier dans le Tiers-État et très subtil de distinguer dans la noblesse. Cette dernière couvrait des variations extrêmes qui engendrait à l’intérieur de cet ordre, apparemment mieux circonscrit, par ses critères que le Tiers-État, des morgues, des haines, parfois pire, de l’indifférence. Quant aux fortunes, elles allaient de la misère à l’opulence en passant par une honnête aisance. Le prestige lui tenait souvent lieu de créance mais parfois l’engendrait au profit d’autres… Un état régulier des fortunes de cette époque réserverait bien des surprises, les plus gueux se recrutant surtout parmi les plus vieilles extractions du pays devenues assez rares.
Le procès-verbal enregistra donc à Cessenon :
Noble Jean-Baptiste de Milhé de Saint-Victor, seigneur direct de la ville de Cessenon,
ancien capitaine au régiment Royal-Roussillon, infanterie,
chevalier de l’ordre de Saint-Louis, citoyen de Cessenon.
Noble Barthélémy-Roch de Milhé, citoyen de Cessenon.
Il s’agissait de l’oncle et du neveu qui, quoique jeune, se trouvait par la mort de son père héritier de la branche aînée. Tout naturellement, son oncle, avec le poids de son service et de ses relations fut nommé, avec M. de Barbier, commissaire de la noblesse, pour dresser les demandes et remontrances du diocèse de Saint-Pons-de-Thomières.
Inutile d’évoquer les tiraillements des trois Ordres aux intérêts si différents et qui accueillirent comme inespérée la mort du comte de Manse, président de la noblesse. Ils firent immédiatement savoir qu’ils assisteraient tous en rangs serrés à cette belle pompe funèbre qui sillonna Béziers, préfigurant celle du maire, le docteur Bouillet, deux ans plus tard et dans un contexte plus tendu.
V - Les premiers dommages
a) Les droits féodaux :
Les Milhé, qualifiés de seigneurs directs, avaient des droits féodaux attachés à certaines de leurs possessions. En 1769, le chapitre 3 du budget de la communauté avait détaillé l’albergue de 2 907 livres qu’elle payait : au prince de Conti pour 2 200 livres (abonnement de 1707) ; aux héritiers des Vessas – parmi lesquels les Milhé – pour 310 livres (ab. 1 713) ; au comte de Thézan-Poujol pour 340 livres (ab. 1 738); aux héritiers de Mme de Feynes, née Vessas, pour 57 livres.
Ces droits féodaux, tant incriminés, eurent surtout deux caractéristiques majeures : leur peu de variation et les immenses contentieux qu’ils nourrirent à la suite de non-paiement qui allait parfois jusqu’à de nombreuses décennies. Les Milhé n’y échappèrent pas puisque la communauté leur devait des arrérages depuis 1773 auxquels s’ajoutaient en plus des contestations qui avaient motivé en 1782 l’appel d’experts feudistes. En 1784, les frères de Milhé étaient prêts à attaquer en justice ce qui fut probablement évité par la mort, l’année suivante, de Barthélémy IV. Trop d’affaires à régler l’administrateur disparaissant et les Milhé furent heureux d’adopter la transaction proposée.
Cette issue fréquente avait été autorisée en 1787 par l’intendant de la province. Il fut donc convenu que la communauté paierait à l’oncle et aux neveux 10 256 livres 6 sols 9 deniers. Éternellement désargentée, il fallut en plus admettre qu’elle paiera cette somme sur 5 ans avec intérêt…
L’abolition des privilèges et des droits féodaux transforma peu après cet accord en autre journée de dupes pour les Milhé qui enregistrèrent leur première perte.
Les ennuis avaient commencé !
b) La chapelle :
Elle causa de multiples tourments. D’abord les 4 000 livres avaient été placées sur la Manufacture royale de draps de Saint-Chinian en situation financière plus que critique. Ensuite, avec la suppression des bénéfices et tout le calcul assez rocambolesque qui s’ensuivit, il fallut prouver que la prestimonie fondée était très particulière et hors des suppressions. Il fallut donc envoyer aux fonctionnaires du district les titres pour bénéficier d’une liquidation et conservation de créance et ceux-ci ne furent pas très perméables à ces subtilités qui apparaissaient déjà d’un temps révolu.
Sur les 7 chapelains, de 1758 à 1791, les Milhé eurent d’ailleurs des difficultés avec plusieurs d’entr’eux. Certains n’exécutaient pas le service quotidien prévu, il est vrai, à… 4 et 5 heures du matin. Lorsque la Révolution arriva, ils étaient d’ailleurs en procès avec le dernier, Roger de Mons, qui alla se justifier avec le Ciel en 1791 coupant court à des ennuis non disparus pour autant pour les patrons de la chapelle.
Les relations avec l’évêque, au sujet de ces chapelains, ne furent pas toujours tendres. En 1763 Jean-Baptiste lui avait écrit une lettre violente donnant l’idée du climat de tension qui devait parfois régner entre cette trilatérale.
Les Milhé envoyèrent donc les titres au district qui allèrent jusqu’à Montpellier où ils sont toujours. Remarquons au passage qu’ils pouvaient encore, le 9 septembre 1791, se dire trop jaloux de suivre la volonté de leurs auteurs pour qu’ils puissent garder un plus long temps silence. Le procureur-syndic avait-il le même avis ?
c) Une créance sur le diocèse :
Les liquidations fiscales de cette époque nous paraissent assez compliquées et le zèle de Patrice Isidore Bruno à aligner ces chiffres avec sa divine écriture donne à ses papiers un aspect traduisant la complexité à laquelle s’ajouta bien sûr celle de l’indivision patrimoniale.
Quelques créances qui dataient du temps de Rouanet et s’élevaient à 2 000 livres, sur le diocèse de Saint-Pons, occasionnèrent les mêmes remises de titres et liquidation à laquelle fut surajoutée celle de l’indivision. La créance établie donna lieu à une inscription au Grand livre de la dette publique et pour nous aux archives en constatant le paiement arrivé de Paris au moins jusqu’en 1837.
VI - Des murmures au grondement mais des honneurs encore !
a) Jean-Baptiste de Milhé, maire :
Peut-être moins que leurs père et grand-père, les frères Milhé s’étaient tout de même intéressés au destin de la communauté. Le 27 avril 1783, par exemple, Jean-Baptiste avait été nommé, par délibération au conseil politique de la ville, en remplacement de son frère Barthélémy et il avait demandé le 3 août, au premier consul Valhiade, de recevoir son serment.
Le 31 janvier 1790, 112 citoyens actifs furent réunis en l’église de Cessenon, par la convocation faite notamment au prône, sur l’ordre du premier consul, pour procéder à l’élection du maire. Jean-Joseph Rossel n’avait fait, en cela, qu’obéir aux ordres du roi. Les 3 plus anciens furent chargés de dépouiller le scrutin. Parmi eux Jean-Baptiste, bel et bien élu maire avec acclamation générale ainsi qu’il le précisa lors de son interrogatoire en l’an III, pour prouver son patriotisme et l’attitude de ses concitoyens. Il promit alors d’être fidèle à la Nation et de maintenir la Constitution du royaume.
Petit-fils et fils maire, maire lui-même, deux fois beau-frère de maires pendant la Révolution (Rossel et Julia), père de maire, grand-oncle de maire, tel est le bilan qui montre que de la Monarchie à la République en passant par la Révolution, les Milhé étaient parfaitement assimilés à la communauté où ils avaient volontairement fixé leur résidence.
b) La garde nationale :
Toujours comme preuve de son patriotisme, Jean-Baptiste relata qu’il avait été nommé commandant lors de la formation de la garde nationale – sans nul doute en sa qualité d’ancien officier – mais que ses infirmités ne lui permirent pas de poursuivre jour et nuit des troupes de déserteurs et qu’à regret il avait démissionné. Il rappela aussi qu’il n’avait pas hésité à faire égorger un mouton de ses troupeaux et à procurer le pain, le vin et la viande d’un banquet offert à ces hommes.
Sans avoir trouvé la preuve, il fut peut-être aussi ponctionné financièrement. Plus tard, en 1813, son neveu ne le fut-il pas de 300 francs pour l’équipement des gardes d’honneur ?
c) La remise de la croix de Saint-Louis :
Les décisions obligèrent les titulaires à remettre ces décorations on attendait d’ailleurs les récalcitrants à la délivrance du certificat de civisme bien utile à leur survie.
La communauté n’avait pas osé la lui demander puis il fut obligé d’avoir un certificat pour toucher la pension militaire, conservée sous d’autres modalités et payée avec autant de retard et d’ennuis que pendant la Monarchie, et il la remit sans demander récépissé. Cela nous prouve le climat de confiance qui régnait, les moyens insidieux de cette affaire n’ayant été perçus que plus tard lors de l’interrogatoire.
On avait su qu’il avait gardé une deuxième croix et il s’en expliqua alors avec une franchise apparente qui lui valut d’être crû. Il avait remis en fait celle envoyée par le roi et gardé comme une vraye propriété, celle acquise de ses deniers à Paris qu’il avait, en conscience disait-il, remise au citoyen Guépin, marchand-orfèvre à Agde, pour la fondre en pomme de canne. Curieusement il en avait demandé cette fois le récépissé qu’il offrait de montrer.
En vendémiaire an III, Massot, maire de Cessenon, et les officiers municipaux attestèrent cette remise d’une croix à Guépin et de l’autre et du brevet, suivant la loi, à l’agent national Bacou.
Nul doute que ce Guépin, déjà rencontré avec Jean-Baptiste comme informateur lors de l’affaire de la majorité de Brescou, lui avait permis de sauver sa croix de Saint-Louis qu’il put ainsi transmettre à sa postérité.
d) L'affaire de la pension :
La pension de 400 livres servie sur le Trésor royal depuis sa retraite, entraîna pour lui, comme pour ses semblables, un concert de lamentations aboutissant aux pressions en cours pour l’obtenir. De 1766 à 1777 le règlement fut des plus irréguliers. Le service de la pension exigeait un certificat de vie et de résidence tel celui de l’an IX qui nous apprend l’éternel retard.
C’est sans doute en cette matière que la situation ne changea pas et lors de l’interrogatoire il déclara qu’il lui était dû des arrérages considérables. Sa position de créancier de la République lui permit enfin d’avoir une position supérieure incontestable que semblent avoir perçu les enquêteurs, passés rapidement à autre chose.
e) L'arbre de la liberté : Mon beau sapin !...
Cessenon sacrifia au rite de l’arbre de la liberté et de l’autel de la patrie autour desquels s’orchestrèrent, ici comme ailleurs, les fêtes et commémorations parfois des plus surprenantes.
Le 11 brumaire an VI, le maire J.-J. Rossel (beau-frère de Jean-Baptiste) et Joseph Julia (futur beau-frère) officier municipal, orchestrèrent la commémoration de la pompe funèbre du général Hoche, inévitablement terminée autour de l’arbre et de l’autel placé à son pied au son de Ha te planter ha te voir naître.
La fête de l’agriculture, le 10 messidor an VI, fut plus gaie. Un charmant cortège bucolique s’ébranla à la suite d’une charrue tirée par deux mulets et amenée dans un champ des Milhé ! Là, le président Fabre au son des fanfares et des chants, enfonça le soc et traça un sillon symbolique…
Bien d’autres manifestations eurent lieu, auxquelles les Milhé durent se mêler après l’avertissement sérieux passé. Les innombrables parentés des familles du pays donnaient sans doute à ces fêtes un caractère intime et de sain amusement car nous n’enregistrons pas de heurts.
D’ailleurs, nous savons par le précieux interrogatoire que pour accélérer l’élévation de cet arbre, Jean-Baptiste n’avait pas hésité à offrir un magnifique sapin.
Beau cadeau en vérité car il prospéra tellement que le maire Rossel le voyant menacer des maisons de la place intérieure du pays donna ordre, en l’an IX, de le faire couper au pied.
Acheté 9 francs par Massot-Viranel, l’ancien maire et le plus riche bourgeois du pays, la flèche servit à encadrer un tableau de l’église et le reste au chauffage. Tout était donc oublié et revenait dans l’ordre ancien mais après quelques pressions que nous allons étudier au hasard de quelques documents.
VI - L'ère des pressions
Les pertes en arrérages commençaient à s’additionner quand les événements de l’an III assombrirent sérieusement l’atmosphère en faisant craindre le pire. Déjà semblait modeste la contribution patriotique décrétée en 1789 qui avait frappé à Cessenon les deux familles nobles et bourgeoises les plus fortunées – les Milhé et les Massot-Viranel – à 300 livres chacune.
a) Les réquisitions :
Il existe, dans les archives communales, un registre des réquisitions faites par la municipalité pour fourrage, charrettes, mules, avoine.., commencé le 3 germinal an II et terminé le 7 pluviôse an III. Les besoins de l’armée apparaissent sans doute avec les 5 maréchaux-ferrants qui s’y trouvent à côté des grands propriétaires, principalement les Milhé, oncle et neveux, Michel Massot, propriétaire de La Mouline et de Viranel, Barthélémy Valhiade, propriétaire de Ronel (Sainte-Lucie), Jean-Joseph Rossel… L’avenir tissa une toile de parentés entre eux qui s’observe bien par une relative stabilité de ces familles.
Les besoins de l’armée étaient grands et longtemps, paraît-il, le cheptel se ressentit de ces réquisitions. En pluviôse de l’an VII, par exemple, la communauté était invitée à amener à Saint-Chinian 30 mulets et 50 quintaux de foin et elle dut menacer le petit village de Prades, par conséquent opposé à cette remise. On conçoit ainsi les répercussions sur l’exploitation des terres et sans doute la rareté des bêtes de somme pendant quelque temps.
b) La taxation d'office... jusqu'à la chemise
Patrice Isidore Bruno de Milhé et son frère Barthélémy Roche furent taxés pour 2 800 livres afin de payer une gratification aux volontaires qui partirent à cette époque expliquera le premier le 14 fructidor an II. Par ailleurs, ils furent aussi taxés le 6 mai 1793 à 2 000 livres pour fournir à l’équipement de l’armée suivant l’arrêté de l’an II par lequel le département de l’Hérault avait dû fournir, pour la levée de 4 bataillons, 500 000 francs, le district de Thomières ayant été taxé à 50 000 francs.
Jean-Baptiste dut sans doute une taxe du même ordre et déclara dans son interrogatoire qu’il avait dû emprunter 600 livres à un ami pour parfaire une somme qu’il avoua d’ailleurs trop forte par rapport à celles de citoyens plus âgés que lui et célibataires. Contrairement à ses neveux célibataires vivant avec leur mère (morte en 1813), il avait tout un train de maison et de nombreux enfants dont il en restait 5 vivants.
Tout cela commençait à peser, ces réquisitions ne nous sont sans doute pas complètement connues mais elles allèrent jusqu’à la chemise, Patrice Isidore Bruno ayant gardé le certificat délivré le 26 frimaire an II par le maire Massot et les officiers municipaux, par lequel il fut attesté son don de 2 chemises neuves, 4 bonnes, le tout en conformité de l’arrêté des représentants du peuple à l’armée des Pyrénées orientales du 8 brumaire.
c) Un S.T.O. avant l'heure : l'enrôlement de Patrice
La liasse la plus palpitante est celle de la réquisition de Patrice Isidore Bruno de Milhé lui-même dont la jeunesse, l’excellente écriture et le sérieux tentèrent le district de Thomières en l’an III.
Palpitante, elle l’est car cet échange de correspondances aurait pu largement causer sa perte et c’est peut-être l’audace mise sur le compte de sa jeunesse qui lui a permis de survivre mais finalement en pliant à la limite de menace de mort.
Déjà, l’année précédente, il avait été réquisitionné pour être commis aux écritures, avec les citoyens Bernard et Viguier, de Cessenon, dans les bureaux du district de Thomières. Il est vrai qu’on avait compensé cela par 800 livres de gages annuels qui évidemment n’ajoutaient rien pour lui… Un certificat écrit de sa main et signé de personnalités officielles constate que 27 frimaire an II, ces commis avaient exercé avec zèle, de l’assiduité et de l’intelligence et que les gages seraient payés à compter du 4 frimaire, date de leur entrée dans les bureaux où le conseil du district les avait appelés étant surchargé de travail.
En l’an III le ton fut différent. Le 7 thermidor, Peyronnet, procureur-syndic du district, lui fit part que par arrêté du 3 le représentant du peuple Olivier Gérente l’avait nommé membre du district lui demandant de regagner son poste le lendemain. Non content d’opiner, Milhé répondit le 9 thermidor : Ma santé fort altérée, ainsi que mes faibles talens ne correspondent pas à mon zèle et mon dévouement pour la chose publique !, je ne puis assuremment pas avec de telles dispositions accepter la place… Je vais m’adresser à lui-même (Gérente) pour qu’il veuille bien d’après les motifs les mieux fondés élever tout autre honnête citoyen au rang de vos collègues, qu’un si beau titre serait cher à mon cœur et qu’il me serait doux de m’unir à vous, de faire le bien avec vous, d’alléger, de partager le fardeaux de vos pénibles fonctions ! Témoignez à l’administration du district tout le regret que j’ai de ne pouvoir comme vous tous, dignes magistrats du peuple la carrière honorable qui doit vous mériter son amour et son estime.
L’ironie et le vouvoiement donnaient le ton de son refus. Il joua ainsi la comédie l’espace de quelques lettres : Ce n’est d’à présent que je suis un être souffrant ; c’est depuis mon enfance que les douleurs de mon corps me font presque éprouver, à la fleur de mon âge, les malaises et les infirmités de la vieillesse… De plus il ne me reste de toute ma famille qu’une mère qui touche à la fin de sa carrière, incapable de diriger ses affaires, et les miennes (sic !), et qui n’a que moi pour appui de ses derniers jours… Sans savoir qu’elle mourait en 1813, Peyronnet comprit qu’il n’en sortirait rien et s’adressa à Gérente que Milhé vit arriver chez lui sous l’aspect de son redoutable papier à en-tête le 22 thermidor. Le représentant du peuple, délégué dans des départements du Gard, de l’Hérault et de la Lozère resta courtois en lui disant qu’il l’avait choisi d’après les rapports faits sur lui pour ses talents et ses principes lui rappela ce qu’était une fonction publique impérative et brutalement lui ordonna de partir sur-le-champ. À titre de consolation il ajouta : « Je vous observe que la suppression des districts annoncés par la nouvelle constitution, vous donne l’espoir d’être bientôt à même de retourner dans vos foyers ». Il n’avait pas tort mais cet été de l’an III dut paraître à Milhé particulièrement brûlant…
Sa personnalité semble avoir épargné à la communauté de Cessenon les pires méfaits. Son zèle et son intelligence ne sont pas à mettre en doute, ainsi d’ailleurs que ses opinions qu’évoquent largement plusieurs écrits, parfois conspirateurs, et les chansons qu’il semblait particulièrement goûter. Avec ce mandat impératif, dont je ne sais rien de l’exécution réelle, la même liasse de nos archives livre la nomination qu’on avait faite de lui le 15 messidor an III pour procéder à l’épurement des conseils généraux des communes et bureaux de paix du canton. Il existe une liste de sa main de tous les notables, officiers municipaux et autres citoyens dignes d’être remarqués. Fut-elle remise ? Dans l’affirmative on peut faire une constatation élémentaire : À Cessenon, il oublia tout simplement sa famille et Michel Massot-Viranel, le bourgeois du pays aussi riche que les Milhé, et sa propre famille !
Tout cela permet d’affirmer que les Milhé surent éviter le pire et parfaitement tenir leur pays en mains ce qui n’empêcha pas l’arrestation de l’oncle Jean-Baptiste.
d) L'arrestation de Jean-Baptiste Milhé :
Le Ier vendémiaire an III le citoyen Alauze, nommé la veille par arrêté spécial du district pour cette mission, partit pour Cessenon avec 2 gendarmes, pour requérir l’apposition des scellés sur les papiers de Jean-Baptiste et l’arrêter.
Arrivé à Saint-Chinian, il en dépêcha l’un d’eux chez le juge de paix Sabatier, à Roquebrun, pour le sommer de se trouver à la maison Milhé où lui-même arriva à 7 heures du soir. Après les scellés et le procès-verbal on mit en poste un gendarme dans la maison, pour éviter une fuite, et le lendemain Alauze demanda à la municipalité (Michel Massot !) de faire inventaire de « tous les meubles, effets et autres biens séquestrés ». Puis l’escorte repartit avec le prisonnier sur lequel l’âge et le service passé durent attirer un certain respect ainsi que le montrera l’interrogatoire.
Jeté dans la maison de réclusion du district, Jean-Baptiste parut assez sûr de lui pour demander, le 4 vendémiaire au Comité révolutionnaire de Ponthomières de créer une ouverture dans sa chambre pour avoir le jour. Il avait subi la veille un interrogatoire par Azaïs fils et Alauze qui nous vaut 7 pages noircies d’un papier vert pleines d’enseignement sur l’état d’esprit de l’époque et celui de Jean-Baptiste qui répondit avec franchise et sans excès, mais aussi sans compromis avec la vérité. Le début donne le ton de l’obsession du moment :
D: Es-tu noble ?
R: Je le crois.
D: As-tu remis les lettres de noblesse ?
R: Je n’en ay pas.
D: N’est-il pas vrai que depuis la suppression de la noblesse et des droits segneuriaux tu t’es montré l’ennemi de la Révolution et as blâmé publiquement les opérations des législateurs français ?
Les lettres de noblesse étaient celles de provision de charge de Barthélémy III appartenant effectivement à son neveu, chef de famille et sa réponse était par conséquent fondée. Quant aux questions posées elles évoquent des leitmotivs tels que : Opposition aux autorités, exaspération contre les taxes, querelles éventuelles dans la rue, fuite de la décision d’arrestation par un citoyen et spécialement l’affaire du certificat de civisme (dont nous reparlerons) de la remise d’une croix de Saint-Louis et garde d’une autre ce qui troubla fort les enquêteurs. À tout cela Jean-Baptiste opposa ses preuves incontestables de patriotisme déjà étudiées : acclamation à la mairie, commandement de la garde nationale… Mais au sujet des taxes il s’en expliqua sans embage !
Cette franchise lui sauva peut-être la vie mais l’interrogatoire lui servit finalement à exprimer avec assurance une sagesse certaine face à ses enquêteurs qui s’adonnèrent au mensonge pour essayer d’obtenir des aveux.
e) Certificats en tous genres :
Pour suivre mieux les citoyens mouvants, on avait intensifié les délivrances de certificats de vie, de résidence et, à un moment, de civisme, qui jalonnent les biographies de cette époque.
Le 7 messidor an 2 la municipalité dit que le 23 prairial elle avait envoyé une liste des individus cy-devant nobles ou soi-disant tels qui n’auraient pu obtenir un certificat de civisme ou qui, après l’avoir obtenu, leur aurait été refusé sur la nouvelle demande.
On mit sur la liste Jean-Baptiste Milhé, cy-devant noble ayant obtenu un certificat de civisme du conseil général le 18 octobre 1793, mais ne s’étant point présenté au Comité de surveillance, et son neveu, Patrice Isidore Bruno, qui l’avait obtenu le 28 septembre et l’avait fait visé par le comité le 3 brumaire. Bien entendu, pour ce dernier, on mentionne que depuis, il travaille en qualité de secrétaire de l’agent national du district de Sain t-Pons à la dite administration.
Lors de son arrestation on évoqua la situation et on demanda à Jean-Baptiste pourquoi il était allé remettre la croix de Saint-Louis sans demander de récépissé. Il répondit qu’il l’eut facilement l’espace d’un ou deux courriers et que d’ailleurs il lui était dû par Paris des arrérages considérables. Sa qualité de créancier de la République lui assit une position et on passa à autre chose.
Ces certificats étaient aussi nécessaires pour toucher la pension alimentaire, celui du 18 frimaire de l’an IX relatif à sa résidence le décrit âgé de 77 ans, ci-devant noble, ayant 1,73 m, les cheveux blancs, les yeux et les sourcils noirs, le nez aquilin, la bouche moyenne, le menton long, le front grand, le visage long, et ayant eu une résidence ininterrompue dans la commune dans sa nouvelle maison depuis le 1er mai 1792. Selon la loi, cette description et affirmation a été affichée 3 jours.
Les commissaires parisiens, payaient au vu de ces descriptions dignes des petites annonces et précieuses pour l’historien. On peut en vérifier la véracité avec le portrait qui a été fait vers 1770. Constatons aussi au passage que l’augmentation de sa famille l’amena à prendre son élan en quittant la maison natale. Dans le partage égalitaire fait en 1764 entre les deux frères, mais sous seing privé et exécutable à première réquisition de l’un d’eux, il avait eu une maison acquise de Cabannes. Son frère (et par conséquent ses fils après 1785 puis son fils unique survivant après 1793) s’était vu attribuer la grande maison transmise à sa branche et qui ne connut jamais de vente.
VII - L'addition de la Révolution
Les Milhé ne perdirent rien en capital. Il connut un ralentissement dans son accroissement et ne profita pas des biens nationaux. C’était là finalement un moindre mal. En revanche, ils furent fortement atteints en arrérages et créances perdus et en taxations et nous chiffrons le tout approximativement à 25 000 livres.
Cette somme, bien sûr, tenait lieu à d’autres de fortune mais elle était inférieure aux 35 000 livres payées pour la charge anoblissante qui, soumise à des taxations ultérieures, fut revendue par les deux frères à Henri Dulac, en 1761, pour 60 000 livres.
La perte financière causée par la Révolution semble avoir été moins néfaste que celle causée par les inondations de l’Orb. Mais à ce bilan chiffré, doivent s’ajouter les éléments non évaluables : le choc, pour ce vieux soldat plein d’honneurs et âgé, d’avoir été arrêté, fouillé, emprisonné après avoir été conduit sous escorte, mais aussi pour les jeunes neveux au début de leur vie. Les deux périodes extrêmes d’une vie humaine avaient été atteints. Bien sûr, la conclusion s’impose en constatant qu’ils auraient pu, comme d’autres, perdre leur fortune, leur tête et leur pays que certains ont quitté dans des conditions lamentables en connaissant des conditions précaires de vie.
On est alors conduit à se demander pourquoi les Milhé ont esquivé ce rude coup. Habiles ? Forts ? Chanceux ? La réponse me paraît se trouver ailleurs et à rechercher du côté de la communauté.
Le bienfait de la manufacture et le travail incessant des Milhé durant tout le XVIIIe siècle semblent leur avoir fait pardonner l’anoblissement que nous avons déjà appelé ponctuation de leur histoire. Il n’y a pas eu rupture dans la vie du père et des fils. Leur fortune leur permettait largement d’acquérir une belle seigneurie avec château et de s’installer à la campagne dans un superbe isolement. Ils ont eu la sagesse de rester eux-mêmes, continuant d’habiter la grande maison du barry de Fontgaubert ayant sous elle et à sa suite la manufacture, cette maison que Jean-Baptiste dit un jour à son évêque avoir été de tout temps l’asyle de la probité la plus reconnue, et l’appui de la veuve et de l’orphelin.
Ne furent-ils pas en fait sauvés d’une situation par un état d’esprit ? La tradition du bien public, traduite par leurs fonctions municipales sous tous les régimes, serait à mettre en parallèle, avec l’habitat paisible et constant de leur demeure ancestrale. Cette observation dans le temps, ici possible, permet de mieux comprendre cet épisode familial de la Révolution.
VIII - Utile Révolution ? Épilogue à la paix retrouvée
Après la mort de Jean-Baptiste en 1813, les branches aînée et cadette prirent mieux leur destin en mains, surtout intervenu par l’éclatement de la fortune Milhé, en 1815-1818. Au partage des branches s’ajouta celui, interne, chez les Saint-Victor. Bien vite à l’administration plus laxiste de ces derniers, et aussi à la présence de 5 héritiers, s’opposa la sage et habile gestion de l’unique Patrice Isidore Bruno qui engendrait seul la branche aînée.
Il reprit en mains la chapelle-tombeau, la restaura, la remeubla et mit un banc pour le service tandis qu’il replaçait sur l’autel le tableau du martyre de Saint-Barthélemy, sauvé pour avoir été caché à la maison qu’il a peut-être protégée. Ce fut la seule décoration ancienne de l’église épouvantablement mutilée et sauvée grâce au Milhé.
En 1832, cinq ans avant sa mort, pour être agréable à sa femme, née Valhiade, il acquit le domaine de Sainte-Lucie, plus connu sous le nom de Ronel que l’empereur retint en 1810 en honorant Barthélémy Vaihiade, officier de sa grande armée, du titre de chevalier de Ronel et de l’empire.
César-Alexandre de Milhé de Saint-Victor (1786-1862), chef de la branche cadette, fut maire de Cessenon de 1813 à 1830 et appela son cousin germain P. I. B. au conseil municipal. Il reçut, en 1814, la décoration du lys et épousa, en 1815, Mlle d’Hertault de Beaufort, du château voisin de Mus (Murviel), puis prépara son départ à Béziers où il établit solidement son rameau, deux de ses frères et ses sœurs étant restés à Cessenon. En 1826, il acquit près de Vendres, le domaine de La Vidale.
Grâce à lui, les Milhé des Montagnes étaient arrivés près de la mer, réalisant, par-delà sa volonté, l’évolution classique des familles de ce pays, rêve confus dans la conquête du bonheur des temps anciens.
Mais la Révolution avait fait aussi changer l’esprit du corps de la noblesse. Cette césure inattendue lui donna, même en étant récente, un relief particulier, surtout après la création de la noblesse d’empire, et en ce sens, elle fut valorisante. De plus, elle qui avait connu très tôt la valeur du sang versé et qu’elle répandit généreusement sur les champs de batailles, savait qu’il était une fertilisation sublime et un argument de domination. Comme toutes les religions, elle devait s’enrichir du martyre parfois exemplaire des siens. En cela, la Révolution exalta sa vertu, grandit sa force, la purifia de ses fautes, et fut génératrice du plus extraordinaire semis de lys de tous les temps que le XIXe siècle allait cultiver à sa manière.
Sources
Les Archives privées ont été complétées par celles des Archives départementales de l’Hérault (L 5310 et L 5867 transmission des titres de la chapelle ; arrestation et interrogatoire de J.-B. de Milhé).
J’ai utilisé aussi la belle monographie de J. Segondy, Une ancienne châtellenie royale du Saint-Ponais Cessenon-sur-Orb (Montpellier, 1949), complétée par les notes du fonds J. Segondy des Archives Bergasse.
