Mireille LAGET : Promis au Royaume :
Bibliographie des travaux de Mireille LAGET

Aux premières lueurs du jour de Pâques, Mireille Laget nous a quittés. Nous l’avons appris, les uns après les autres, dans les heures et les jours qui ont suivi, nous laissant totalement démunis. Elle n’a pas été seulement pour nous une collaboratrice dont le concours valorisait notre revue, ni une collègue à la disponibilité peu commune, mais surtout une amie. Dès notre première rencontre, elle l’était naturellement devenue par sa présence intense et sa sérénité enjouée qui abolissaient, comme par enchantement, toutes les distances et toutes les réserves qui rendent d’ordinaire malaisées les relations humaines. Malgré ses innombrables tâches qui lui imposaient un emploi du temps toujours très serré, elle savait écouter comme personne, servie par son intelligence généreuse, à l’Université, aux Archives et dans les Bibliothèques, tout comme chez elle, dans cette maison tant aimée, au milieu des vignes à l’abri d’une terrasse dominant les rives de La Mosson face à Lavérune, l’une, sans aucun doute, des plus chaleureusement hospitalières de Montpellier : Utopie, voulue, conçue et vécue, toutes portes ouvertes selon un évangélisme, jamais prôné, mais réalisé pierre après pierre dans l’allégresse. Cette amie, une fois encore, nous aimons vous la faire lire pour que vous la réécoutiez et que vous la réentendiez aujourd’hui et encore demain…

Avant de devenir l’historienne reconnue de la naissance et de la petite enfance, Mireille Laget avait travaillé sur l’enseignement et les conditions de l’alphabétisation en Bas-Languedoc au lendemain de la Révocation, comme le prouvent les titres de ses premières publications parmi lesquels émerge son article sur « Les petites écoles en Languedoc au XVIIIe siècle » (1). Certes, pendant plusieurs années, elle n’avait plus écrit sur ces questions afin, avec sa générosité coutumière, de ne pas gêner des travaux parallèles. Mais elle n’avait jamais cessé d’y penser : comment aurait-elle pu se détacher de ce qui était une de ses raisons de vivre ? Elle était, nous le savons tous, passionnée d’enseignement. Brillante au Lycée, ses professeurs et ses camarades ne l’ont jamais oubliée, brillante à la Faculté, reçue à 22 ans à l’Agrégation d’Histoire, elle n’a jamais eu à l’esprit que ses activités pédagogiques ne se justifiaient que par un devoir professionnel, ni qu’elles pouvaient être un obstacle à la recherche. Elle menait tout de front. Sa vie n’apparaissait que comme une puissante et joyeuse symphonie. Ce n’est pas un hasard si elle a tenu pendant plusieurs années avec maestria les orgues de la chapelle des Dominicains. L’enseignement constituait une part irréductible d’elle-même : ses anciennes élèves du Lycée de Jeunes Filles de Béziers et du Mas de Tesse à Montpellier tout comme ses innombrables étudiants de l’Université Paul Valéry sont là, unanimes pour en témoigner. Un mois avant de disparaître, à bout de souffle, n’avait-elle pas tenu à faire encore cours, le visage creusé par la maladie, mais la pensée toujours aussi claire et ferme, et le cœur et l’esprit, comme ils l’avaient toujours été, à l’affût de découvrir, comme le lui avaient appris ses maîtres, Alphonse Dupront et Louis Dermigny, « le possible » de ses étudiants qu’elle avait regroupés tout autour d’elle pour cette rencontre, l’ultime ? N’avait-elle pas, sa thèse d’État une fois achevée, créé un enseignement de l’histoire de l’enfance et de l’éducation à l’époque moderne qui avait été immédiatement un succès ? Professeur dans l’âme, elle l’a été d’autant plus qu’elle était mère de six enfants qu’il fallut élever au moment où les fondements et les cadres traditionnels de l’éducation semblaient craquer. Elle n’avait pas attendu mai 1968 pour en avoir conscience. L’apparent échec des mouvements qui s’étaient alors manifestés, n’avait pas, non plus, arrêté sa réflexion sur la relation entretenue depuis des siècles par les sociétés et les types d’éducation qu’elles ont sécrétés, imposés et peu à peu défaits. Cette volonté de compréhension qui ne pouvait manquer de déboucher sur un thème beaucoup plus large, celui de la place dans ce domaine de la tradition et de la liberté soustend l’ouvrage dont vous allez pouvoir lire le chapitre central choisi pour notre revue par Michel Laget et ses enfants bien aimés, Claire, Anne, Marc, Emmanuel, Jean-Baptiste et David.

Dans ce beau livre dont elle a laissé la réécriture inachevée, Mireille Laget a voulu brosser une vaste fresque de l’Histoire de l’éducation principalement en France, depuis le XIIIe siècle (moment où les documents et les travaux deviennent plus abondants), jusqu’à nos jours. Renonçant à une présentation chronologique et à une description systématique des institutions pédagogiques, ce qui a été déjà plusieurs fois fait, elle a préféré ordonner sa vaste matière constituée au fil de sa triple expérience professionnelle, familiale et militante, selon un plan thématique afin de mieux mettre en valeur les articulations majeures entre les systèmes pédagogiques et les sociétés qui les définissent. Elle a voulu éclairer comment celles-ci cherchent « à préparer la faculté d’adaptation des enfants à leur fonctionnement », et plus largement encore, comment elles s’efforcent à insérer les futurs adultes qu’ils sont « dans une culture et à prolonger grâce à eux la cohésion du groupe et ses moyens d’existence ». D’où cette question fondamentale : Quels adultes cherchait-on à fabriquer, selon les horizons sociaux, avec quels outils et dans quels buts ? Son dessein est clair : « identifier les arguments d’éducation et leur permanence : « le travail, la cohésion familiale et bientôt l’intérêt national ». Les premiers chapitres sont alors consacrés à « l’espace de la famille », « potentiellement captatrice et directive » et au travail considéré comme une « raison de vivre ». Après avoir souligné les inévitables modulations qu’apportent au schéma général les stratégies propres à chaque groupe social (cf. le chapitre III, « A chacun son rang »), il est temps pour elle de montrer que l’éducation a été pendant longtemps enveloppée de références et d’exigences religieuses. En effet, d’une part « l’un des enjeux les plus forts de l’éducation en Occident fut la transmission » du Christianisme, et de l’autre, les forces qu’elle a alors utilisées, ont été d’autant plus opiniâtres qu’elles étaient convaincues qu’elles participaient à la lutte sans cesse recommencée entre les puissances du Bien et du Mal, entre celles de la Lumière et celles des Ténèbres ». Nous comprenons alors bien le titre du chapitre que nous allons lire « Promis au royaume ». Le livre dont nous souhaitons tous la publication la plus rapide possible, s’achève sur une présentation personnelle des courants intellectuels qui posèrent depuis la Renaissance jusqu’à nos jours (c’est-à-dire en gros d’Erasme à Freinet) les problèmes éducatifs en termes critiques (Chap. V, L’enfant et le projet humaniste) et sur le rôle croissant de l’État dont les réformes célèbres de Jules Ferry ne sont pas les seuls signes (Chap. VI, Une éducation d’État ?), avant de conclure sur une réflexion générale relative à la pertinence du recours à la tradition dans l’éducation. En choisissant ces pages qui sont les dernières qu’elle a relues avant son départ, il nous a semblé que nous étions respectueux des propres choix de Mireille Laget.

Promis au royaume (Mireille LAGET)

L’un des enjeux les plus forts de l’éducation en Occident fut la transmission de la foi chrétienne. Éduquer la croyance en Dieu, c’était donner à la vie une dimension d’éternité, sublimer la mort en vivant ici-bas dans l’attente d’un autre Royaume. Pour les populations de la France ancienne, cette référence au monde surnaturel est quasi-permanente. Les réalités terrestres, le temps et l’espace, n’ont de sens qu’au travers d’une troisième dimension, celle de la spiritualité ; par l’existence d’un Être supérieur, antérieur à toutes choses, transcendant, origine de la création de la matière et de l’humanité. L’essentiel de ce qui doit être transmis aux enfants est la conscience de Dieu : la gratitude d’avoir été créé par amour, et la peur de s’en montrer indigne. Jusqu’au XIXe siècle, en France comme dans les pays de l’Occident chrétien, ces convictions étaient universellement cultivées chez les enfants ; elles devaient constituer un credo dans l’intimité de chaque conscience. Plus encore qu’une conception du monde, elles apparaissaient comme support de la hiérarchie des valeurs et justifications du système éducatif.

Le message des Églises fut d’abord de transmettre le contenu de la foi Dieu s’est révélé en Jésus-Christ, dont les paroles constituent, par excellence, l’enseignement. Le peuple chrétien fut nourri des récits évangéliques et de leurs commentaires ; mais aussi de la pensée des premiers pères de l’Église, saint Jérôme, saint Augustin, dont la doctrine fonda la théologie et la morale des communautés chrétiennes dans les IVe et Ve siècles. Dieu est créateur et Dieu est justicier. On n’accède à son Royaume que par la pureté de l’âme. Le salut, après la mort, repose sur la justification de la vie terrestre, le bien qu’on y a accompli. Ainsi la lumière séparera les bons et les méchants et confondra les forces mauvaises, représentées par Satan.

L’ici-bas est avant tout le théâtre d’un combat entre le Bien et le Mal. Enseigner la foi, c’est donc montrer les chemins de cette victoire, et y guider les enfants qui ne sauraient, sans soutien, s’y engager.

Dans la pensée chrétienne originelle, cet enfant est encore à l’état de nature, donc mauvais ; ses penchants sont inquiétants, car il est marqué par le péché originel ; seul, il ne peut se comporter qu’à l’image d’une bête ou d’un Infidèle. « Si on lui laissait faire ce qui lui plaît, il n’est pas un des crimes où on ne le vit se précipiter », écrit saint Augustin, dans la Cité de Dieu (IIIe siècle). On retrouve cette même crainte chez les grands théologiens de la fin du Moyen Age, tel saint Thomas d’Aquin, au XIIIe siècle, pour lequel l’enfant ne peut parvenir au bien que s’il est sans cesse guidé, écarté des tentations. L’être humain, lorsqu’il naît, n’est rien d’autre qu’un animal. Cette conviction ne prête à l’homme que la valeur de l’éducation reçue. Aux adultes, parents et maîtres, de lui donner le sens du Bien, et de lui apprendre à prier, pour que Dieu lui vienne en aide.

Le credo fut donc indissociable d’une morale et d’une pratique; cette éducation de la vertu et des gestes de piété a revêtu une telle importance qu’elle en est venue à masquer la foi elle-même ; le message chrétien, tel qu’il a été transmis aux enfants, était empreint de formalisme ; au nom de leur salut éternel, on exigea d’eux rigueur d’attitude et de comportement, reconnaissance de leurs fautes et repentir. L’enjeu était tellement important qu’il justifiait un incessant contrôle des jeunes consciences.

A. L'esprit et la loi

La permanence des enseignements du christianisme, leur cohérence, ont imprégné, en Occident, la culture et les éducations. A toutes les étapes de l’histoire de l’Église, depuis la période primitive où se fixa la doctrine, on reconnaît cette continuité dans les convictions et les formes de piété que l’Église romaine maintint à travers les hérésies et les crises de conscience, et qu’elle sut transmettre aux enfants.

Elle le fit d’une manière quasiment universelle : l’éducation chrétienne n’était pas marquée socialement. Les enfants de toutes les origines étaient introduits dans ce monde surnaturel et, si la religion confortait chacun dans une place voulue par Dieu, la promesse de salut représentait une compensation à toutes les injustices du monde. Devant Dieu, l’homme est nu, il n’est rien. Il n’y aura ni riche, ni pauvre, ni noble, ni roturier, disent les Écritures. Ainsi tous les enfants devaient accéder à la connaissance de Jésus-Christ par la catéchèse qui était le propre des clercs, mais aussi par une pratique familiale et dans un climat collectif qui rendaient Dieu omniprésent.

1. Une foi

« Doctrine d’enfant », écrit vers 1280 par le prédicateur catalan Raymond Lulle, paru vers 1280, est un document précieux pour montrer comment, au XIIIe siècle, étaient précisés les enseignements et les formes de la piété destinés aux enfants. Une partie du manuel constitue un catéchisme, par lequel Lulle s’adresse à un fils et définit ce que doit être un chrétien.

« Fils, le premier article est de croire en un Dieu, lequel est commencement, et Seigneur, et créateur de toutes choses… En Dieu est bonté, grandeur, éternité, sagesse, amour, vertu, vérité, gloire, perfection, droiture, largesse, patience. »

Dieu invisible, Dieu commencement et fin de tout, « toutes choses se terminent en lui » ; Dieu qui révèle la vérité, et qui condamne les gloires du monde; qui connaît les hommes et qui fait justice. Dans la reconnaissance de Dieu l’enfant apprend à aimer, à honorer, à servir, à obéir. Dieu était assimilé dans les catéchismes du Moyen Age au Seigneur suzerain ; l’hommage qui lui était rendu signifiait une allégeance totale et définitive, dont l’image du seigneur terrestre se trouvait confortée. Dieu est Éternité et Sagesse.

Les récits de la Genèse, et le légendaire de la création de l’Univers faisaient partie des vérités qui célébraient l’universalité du pouvoir divin. « Le créateur est l’artisan qui a façonné le monde. » L’homme est le joyau de la création, fait pour dominer toutes choses. « Fils, continue Raymond Lulle, je ne saurai te dire la seigneurie que Dieu t’a donnée sur toutes les créatures; tu ne saurais comprendre la grande dette à laquelle tu es tenu par les grands bénéfices que tu as reçus de ton créateur ». S’acquitter de sa dette, pour l’homme créé et comblé, c’était rendre louange et bénédiction à Dieu et à la création dans l’infinité du temps, c’est-à-dire en transmettant à ses enfants ce message de reconnaissance.

Mais l’homme a failli à l’obéissance. Adam et Ève ont transgressé les interdits. Le peuple même de Dieu est devenu infidèle, idolâtre. Il est devenu esclave : esclave de la jouissance, esclave de la richesse. L’un des grands thèmes du Nouveau Testament est celui du rachat ou de la « recréation » de l’homme déchu, qui ne peut espérer son salut que d’une intervention surnaturelle… « Recréation est recouvrement de ce qu’avait retiré notre sire Dieu à son peuple, et recréation est la victoire sur le pouvoir que le diable avait sur nous tous. Beau fils, sachez qu’en péché et en erreur a chu tout le lignage humain par notre premier père Adam, et par notre mère Ève, qui furent désobéissants à Dieu, notre seigneur de gloire ».

Lulle, transcripteur fidèle de la catéchèse de son temps, situe au cœur de la foi l’Incarnation de Jésus-Christ, sa vie terrestre, sa mort et sa résurrection, hors desquelles il n’y aurait pour l’homme promesse de vie éternelle : « Le fils de Dieu est celui qui est une personne avec l’humanité et qui fut conçu dans la précieuse chair et le saintissime étui notre Dame Sainte Marie ». Dans cette célébration permanente de la Rédemption du monde, les intervenants privilégiés sont l’objet d’une confiance dévote, particulièrement la Vierge Marie, intermédiaire par sa maternité entre les hommes et Dieu.

La vie terrestre de Jésus-Christ représente la promesse du salut pour chacun. « Aimable fils, en la résurrection de Notre Seigneur Jésus-Christ fut représentée et signifiée notre propre résurrection, laquelle interviendra au jour du Jugement, quand nous serons ressuscités et jugés par le fils de Dieu ». Car l’essentiel de l’enseignement est ici la promesse du salut s’adresse à l’homme fidèle, à l’homme juste. La confiance dans une vie éternelle est donc liée aux actes individuels, bons ou mauvais. Par la manière dont chacun mène sa vie terrestre, par la sincérité de ses repentirs, il sera reconnu digne ou non d’accéder à la béatitude.

2. Une morale

C’est de Dieu lui-même qu’émanent les règles de vie qui mènent à la sainteté; tout enfant doit méditer et mettre en pratique ses commandements, tels que l’Église en a recueilli l’héritage. Voici les termes dans lesquels les présenta Raymond Lulle au XIIIe siècle :

  • Premièrement, de croire en Dieu… »
  • Beau et cher fils, le second commandement est qu’on n’use pas du nom de Dieu en vain… »
  • Faire fête le samedi est faire souvenance de Dieu… Fils, ce jour festif est jour d’oraison et de pleurs pour les péchés que l’on a faits… »
  • Il te convient, fils, d’honorer ton père et ta mère, car ce commandement est de Dieu… »
  • Qu’on ne doit faire meurtre : l’homicide est de détruire et de tuer les hommes, lesquels doivent vivre selon la volonté de Dieu… »
  • Aimable fils, sais-tu pourquoi Dieu commande que tu ne fasses fornication ? Parce ce que la fornication est faute de corps et de pensée ; et pour cela, il convient de combattre ton corps tous les jours contre le délit de la chair… »
  • Dieu a fait commandement que l’homme ne fasse larcin, car si l’homme tient ce qu’il vole et ne le rend, il ne peut être sauvé… »
  • Saches, fils, que Dieu commande qu’on ne fasse faux témoins, car mal dire et faux témoins s’accordent contre vérité et louange… »
  • Convoiter, fils, la femme de son prochain, et mépriser sa femme et les parents et amis de sa femme. Dieu de gloire a fait commandement que nul homme convoite la femme de son prochain… »
  • Fils, n’aies envie des biens de ton prochain, car Dieu les lui a donnés, et veut qu’il les ait ».

Celui qui manque à ces lois est en état de péché ; l’éducation religieuse traditionnelle développa la dichotomie péché/vertu, et s’attacha à donner très tôt aux enfants jeunes la conscience de leur faiblesse et des tentations qui les environnaient, et un jugement sûr pour reconnaître le péché et éviter de le commettre. Dans l’éthique de l’Église catholique, 7 vertus capitales et 7 péchés mortels représentent les extrêmes du bien et du mal : dans l’ordre de la sainteté, il importe de cultiver la foi, l’espérance, la charité, la justice, la prudence, le courage, la tempérance.

« Fils, dit encore Raymond Lulle, les 7 vertus dites plus haut sont grandes et nobles choses, sans comparaison avec le salut… Dieu par sa grande largesse et miséricorde donne le salut à ceux qui ont vertu et santé contre les vices et la méchanceté ». Dans l’ordre de la damnation, les péchés capitaux représentent le plus grand danger pour le salut de l’homme : la gloutonnerie, la luxure, l’avarice, la paresse, l’orgueil, l’envie, la colère. « La damnation est de perdre la gloire céleste éternelle, et d’être soumis aux peines d’enfer sans fin. Et saches que les hommes sont damnés pour les sept péchés mortels ». Malheur à l’homme qui ne sait pas reconnaître ses péchés et se repentir.

Le récit des repentances, ainsi que le châtiment de ceux qui ne savent se reprendre, tiennent une grande place dans les épopées, les contes ou les fabliaux si souvent répétés aux enfants. Un pécheur sans remords inspire la peur. « N’avez-vous pas honte », disent les hommes justes au Chevalier sans aveu, « de faire à Dieu tant de dépit… Vous devriez, sans nulle attente, crier et pleurer les péchés dont vous êtes si entachés… Il est ici une sainte maison, où les gens vont se confesser, qui veulent cesser de vivre dans le mal… ». Parmi les contes pieux du XIIIe siècle, la vie du chevalier au barisel, représente un modèle de sacrilège et de repentir : après avoir mené bonne vie, refusé hautement de prier et d’avouer ses péchés, il accepte de faire pénitence et, pour expier ses fautes passées, décide de devenir ermite. Ce récit exemplaire, comme il en exista tant, développait le mépris de la vie sociale, séduisante et futile, la terreur de Satan et de ses tentations : tentation de l’argent, du pouvoir et de la violence, de l’oisiveté et du rêve ; tentation du sexe et de la luxure ; il exaltait le repentir et le sacrifice. Le chevalier chrétien, qui lutte contre l’Infidèle, sublime son idéal dans un combat intérieur contre la séduction du monde.

Très petit, l’enfant apprenait que l’au-delà n’est pas neutre. La vie terrestre justifiait ou condamnait le croyant, et le menait à l’éternité de la souffrance ou du bonheur : double univers représenté par le Ciel et la Terre, le Paradis et l’Enfer, la récompense et la punition. Les enfants en pénétraient très bien la logique, non seulement par le discours qui leur était destiné, mais par les représentations figurées de l’au-delà, familières dans les livres de prières ou sur les murs des églises ; images de bonheur éternel suggéré par le rayonnement et la sérénité : personnages auréolés, vêtus de la longue robe blanche de la pureté, portant des livres et des palmes. A contrario s’étale une imagerie pénale de l’enfer, terrorisante, telle que nous la voyons aujourd’hui encore sur les tympans des églises romanes ou gothiques t cercles de feu, flammes crachées par des monstres, fourchettes acérées de Satan et ses diables ; déchéance et torture des damnés, représentés dénudés, expressions de désarroi et d’horreur. L’argumentation est publique et immuable.

Face à l’anxiété de cette souffrance éternelle, serait née, au XIIe siècle, l’idée d’un rachat possible, même après la mort : ainsi est présenté le Purgatoire, lieu d’attente et d’épreuve d’où les âmes des morts ne pourraient sortir que par l’intercession des vivants. Pour ceux-là, les enfants peuvent prier. Leur demande est plus pure et plus influente que celle des adultes. Intercédant pour les morts, ils conçoivent qu’ils ont, par l’observance et la prière, un pouvoir sur l’au-delà.

3. Une pratique

Il fallait aussi apprendre à l’enfant à parler à Dieu d’une manière quotidienne, pour y puiser la force de lui être fidèle. Cette familiarité de l’enfant avec la prière, qu’il gardera intimement pendant la vie entière, procède de la responsabilité des parents et des proches : habitude de prier le matin et le soir, de faire action de grâce avant les repas, demande de grâces et de bénédictions pour les temps difficiles, culte des saints patrons et des bienheureux, « puissants appuis » dans le Ciel. L’enfant, par des oraisons multiples, concevait l’univers surnaturel à l’image du monde, avec ses hiérarchies et ses protections, dont la plus sûre était celle de la Vierge Marie.

La Vierge tenait dans l’univers mental des enfants une place considérable ; par la prédication, par les formulations familières de recours – « Ah, bonne mère » – ; par le légendaire de Marie, la référence quasi-constante qui lui est faite dans les contes et les épopées. Les héros de la geste chevaleresque appellent sa protection. Le guerrier l’implore dans tous les dangers et la sollicitude de la Vierge est parfois tangible. Ainsi, comme le dit la légende du chevalier à l’épée d’or : « il vit Notre Dame devant, tellement belle et avenante, si claire et illuminée, d’une couronne ceinte, telle que langue ne pouvait dire de quelle richesse elle était » (anonyme, XIIIe siècle).

C’est au XIIIe siècle encore que les ordres religieux nouvellement créés, Franciscains et Dominicains, donnèrent au culte de Marie une dimension définitive d’intercession : celle d’« avocate de l’humanité ». Les formes de prières qui s’adressaient à elle se multiplièrent ce furent les oraisons après les offices, la célébration des fêtes qui honoraient sa vie, l’usage du Rosaire : l’enfant recevait un chapelet qui l’incitait à une prière assidue, répétitive et qui l’initiait à la méditation.

La Vierge, familière des enfants, inspira d’innombrables lieux de culte. Sanctuaires et pèlerinages se multiplièrent, rayonnants ou locaux, autour d’une statue, d’une source ou du souvenir d’un miracle. Notre Dame de Chartres, Notre Dame du Puy en sont, au XIIIe siècle, des témoignages importants. Les enfants étaient mêlés à la foule des marcheurs, comme si leur démarche allait pouvoir fléchir la miséricorde de Dieu, là où celle des adultes ne le pouvaient pas. Ainsi participaient-ils à cette démarche ardente qui consistait à offrir sa fatigue et sa prière dans l’attente d’une grâce. Plus précisément, certains sanctuaires avaient, pour les enfants, des vertus propres guérisons, aide à la parole ou à la marche. Devant maints oratoires de Notre-Dame de la Marche, de Saint-Pierre aux liens, de Saint-Christophe, patron des voyageurs, ou de Saint-Léonard, patron des prisonniers, sont conduits des enfants en difficulté, pour que, par leur présence et leurs invocations, ils donnent plus de poids à cette requête.

Cet apprentissage de la piété s’exprima par l’éducation du geste. L’enfant apprenait aussi à traduire en attitudes ses dispositions intérieures le corps à genoux, pour signifier sa petitesse et son abandon à l’adoration de Dieu, les mains jointes ou tournées vers le Ciel, positions de communication et de prière, la tête découverte, pour les garçons, en marque de respect, la tête voilée, pour les filles, par modestie. Le corps est signifiant de la prière ; ces signes extérieurs n’étaient pas réservés à la pratique collective ; ce furent aussi des attitudes privées, des gestes de prière solitaire, qui témoignaient de ce que la piété en esprit n’était pas dissociée d’une manifestation physique d’allégeance à Dieu : « j’étais encore à l’âge le plus tendre que déjà mes pieux parents m’exhortaient à m’agenouiller pour demander à Dieu, les mains jointes, tout ce que je pouvais désirer ». Ces quelques lignes de Jean Gerson, écrites au début du XVe siècle, expriment à quel point sont inséparables la prière et l’expression du corps.

Régulièrement, les enfants participaient aux célébrations collectives : ils suivaient la Messe dominicale avec leurs parents, dès 4 ou 5 ans; plus tard, ils y allaient sous la conduite du maître d’école, en groupes d’âge. Bien qu’une partie du discours et des symboles lui échappât, l’enfant gardait, à l’évidence, une impression profonde des rites et des fastes de la communauté chrétienne : la beauté des bâtiments, la liturgie chantée, la solennité des sacrements, formes terrestres de la gloire de Dieu, laissaient de profondes traces et, parmi elles, la certitude d’appartenir à une communauté de fidèles que Dieu doit entendre.

La prière s’insérait dans la succession des temps liturgiques, témoignage répétitif de la vie de Jésus-Christ, mais aussi alternance de temps de pénitence et de temps de joie. Toute éducation chrétienne intégrait le sens du sacrifice, du jeune, de l’oubli de soi concrétisés par le temps de l’Avent, préparation à la fête de Noël, et celui du Carême, préparation à la fête de Pâques. Durant ces périodes, dans la pratique familiale, les enfants étaient associés d’une manière plus ou moins rigoureuse à l’abstinence et à l’austérité. L’important était de leur apprendre que toute joie se prépare dans la peine, qu’il faut la mériter, cela à l’image de la vie même, qui ne pourra être glorieuse dans l’au-delà que par les souffrances d’ici-bas.

Entre la vie terrestre et l’éternité de l’au-delà, le clergé représentait un lien indispensable, un intermédiaire du sacré. Le clergé paroissial était extrêmement proche des enfants, qu’il préparait à communier, et auxquels il demandait confidence de leurs péchés. Par le catéchisme, par la pénitence, par la prédication, le curé tient une grande place dans l’esprit des jeunes. Depuis les grands mouvements religieux du XIIe siècle, il en prit par le sermon qui dans les assemblées dominicales se développa sous des formes accessibles à tous les fidèles.

Les curés, sous l’Ancien Régime, dans les provinces éloignées de Paris, prêchaient même parfois en patois pour être sûrs d’être entendus ; les enfants percevaient, dans ce seul moment de l’office dit en langue vulgaire, les aspects les plus simples de l’enseignement : reconnaissance à l’égard de Dieu, crainte de sa colère et du péché qui l’attire; plus encore, peut-être, peur du diable, vautour insatiable : « rusé tentateur et malfaisant guetteur qui, s’il vient à remarquer à un signe quelconque le moindre foyer incandescent, ramasse en toute hâte, avec tout son zèle et de partout les pailles qu’il sait convenir à la convoitise afin, s’il y réussit, de faire jaillir de l’étincelle une flamme et de brûler la maison de notre cœur en usant du nôtre et du sien », proclamait du haut de sa chaire, dans les années 1150, le prédicateur poitevin Isaac de l’Etoile, avec la violence d’une image capable de toucher n’importe lequel de ses fidèles. A cette époque, les prédicateurs adaptèrent leurs propos aux enfants, sermons « ad pueros et adolescentes », privilégiant les difficultés de la vie familiale et incitant les enfants à la confiance envers les parents et les maîtres. Nul doute que ces paroles, dispensées avec force et apparat, n’aient eu une forte influence sur de jeunes esprits dont le déroulement de la vie quotidienne était assez terne.

Les parents appuyaient par une pratique quotidienne les enseignements reçus à l’église. Gerson décrit au XVe siècle sa famille comme exemplaire par l’éducation paternelle et maternelle, et par la vie que choisirent ses frères et sœurs. Non que ces gens aient appartenu à l’élite : le père était paysan dans un pays ingrat, les Ardennes, la mère, fille de cardeur de laine. Mais, à l’image de beaucoup de familles modestes, les douze enfants furent élevés dans un climat très recueilli : prières et méditations en famille, observation des temps liturgiques et particulièrement des temps de pénitence ; initiation aux symboles et aux mystères des célébrations ; ceci supposait de longues conversations avec le père et la mère, auxquelles Gerson fait souvent allusion ; les six sœurs restèrent dans la maison paternelle où elles « jeûnent un ou deux jours par semaine, et disent tous les jours les heures de Notre-Dame ». Elles « demeurent ensemble sans entrer en religion », mais ne se marièrent pas. Les trois frères furent moines. Gerson l’aîné se présente lui-même comme théologien, et doit sa vocation au destin béni de sa famille. Il assimile ses parents, dans l’admiration qu’il leur porte, à la Vierge et à saint Joseph. Il n’y a pas de plus grande récompense pour eux que de voir leurs enfants se consacrer à Dieu.

B. Réformes et passion de Dieu

L’éducation de la foi offre, jusqu’aux crises de la laïcité à la fin du XIXe siècle, l’image d’une remarquable continuité au travers de laquelle les exigences se sont montrées, selon les périodes, plus ou moins sévères. Certaines générations ont reçu une éducation chrétienne assez libérale, alors que d’autres ont été marquées de rigorisme. Dans les périodes où le clergé lui-même avait une foi tiède, et une morale laxiste, la jeunesse fut beaucoup plus libre dans ses convictions et dans ses mœurs. En revanche, les périodes de réflexion, de retour à Dieu offrent un modèle d’éducation austère les enfants se trouvent alors participants de grands mouvements de ferveur. Dans ce contexte se situent les Réformes du XVIe et XVIIe siècles, Réforme protestante et Contre-réforme catholique, remises en question radicale dans les consciences et dans les pratiques, qui se traduisent par une sorte d’obsession des exigences de la religion, même autour des petits enfants.

1. L'esprit réformé huguenot : une pédagogie de la redécouverte

La virulente critique du clergé et de l’Église, qui se développa au début du XVIe siècle, et aboutit à la rupture d’une partie de la chrétienté occidentale avec le pontife romain, eut des conséquences immédiates et profondes sur l’idéal éducatif. Les Réformés mettaient à nu le caractère laxiste et démagogique de l’appareil ecclésial ; l’amour du pouvoir et de l’argent, l’absentéisme, l’ignorance, la débauche et l’irresponsabilité d’une partie du clergé ; l’irréflexion et la soumission de la masse des fidèles. La Réforme protestante, bouleversant les dogmes et même les hiérarchies de valeur de l’Église catholique, ne pouvait pas se dissocier d’un projet sur l’éducation, à l’égard des adultes eux-mêmes et vis-à-vis des jeunes.

D’une part, les Réformateurs, en mettant en question l’esprit de lucre et les fastes, ont été très loin dans l’exigence d’une conversion : ceux qui protestaient reniaient en quelque sorte quinze siècles d’histoire officielle de l’Église et entendaient revenir à la pureté des communautés primitives : ils le firent à la fois par le rejet des structures de l’Institution ecclésiale, et par une redécouverte des textes originels. Il s’est agi d’un retour aux sources, d’un regard neuf sur le message chrétien.

D’autre part, les Réformés en France s’organisèrent rapidement comme une minorité combattue, persécutée mais inébranlable. Il était vital, pour construire la pérennité de la foi nouvelle, que la formation des enfants leur assure une fidélité sans faille. Ainsi les protestants ont-ils été encore plus attentifs à l’éducation des jeunes générations que ne l’étaient, dans leur ensemble, les catholiques. La Réforme fut par essence éducatrice, afin d’entraîner l’adhésion des adultes, et pour assurer, par la catéchèse aux plus jeunes, la solidité des générations à venir. Que les enfants soient fortifiés dans les convictions de leurs parents, qu’ils deviennent des piliers et des missionnaires de la foi. Cette éducation se voulut lucide et populaire. C’est dans ce sens que les réformateurs originels ont mené leurs efforts de persuasion, dans le second tiers du XVIe siècle, Luther et Mélanchton en Allemagne, Zwingli à Zurich, Calvin à Genève, Knox en Écosse. Retour aux racines du christianisme, examen personnel et honnête des données de la foi, le protestantisme se donna les moyens d’en propager la flamme. Instruire les enfants des Réformés était un impératif de survie. Les guider vers la perfection morale était de même essentiel à la sauvegarde de la Réforme. Peu d’idéologies ont si clairement marqué les liens entre instruction et éducation.

La Réforme développa dès ses origines une religion de l’intériorité, où l’homme, dans une démarche personnelle, pouvait parler à Dieu sans intermédiaire ; l’essentiel était de convertir son cœur, d’éprouver cette « crainte de Dieu » qui menait au salut. L’un des buts premiers de la Réforme était d’écarter le formalisme et la ritualisation, et de permettre à chaque chrétien d’approcher les livres saints. Alors que les catholiques étaient écartés de la connaissance directe des textes sacrés, les Réformés affirmaient que le chrétien était libre de lire et d’interpréter la Bible selon sa conscience ; cette liberté de réflexion, qui constituait un risque permanent d’interprétations dissidentes, correspondait néanmoins à un profond besoin d’autonomie vis-à-vis du clergé et des exégètes. Par ce principe du libre examen, il est aisé de sentir les liens du protestantisme et du rationalisme; l’explication du monde ne se contenta plus d’un respect des conceptions anciennes, mais rechercha l’analyse personnelle, critique, pouvant prendre appui sur des connaissances et des théories nouvelles. Chacun pouvait comprendre la logique du monde créé et les paroles des textes sacrés avec sa propre intelligence et sa propre raison.

Ainsi dans les familles, la Bible se transmettait-elle d’une génération à l’autre comme un dépôt unique, un héritage précieux. Anne de Mornay, l’une des filles de Duplessis- Mornay, en offre, au début du XVIIe siècle, un exemple, par les annotations portées sur sa grosse Bible de cuir rouge.

« 30 octobre 1620 :

Cette bible m’a été donnée par M. du Plessis, mon très honoré père. Je désire qu’après moi elle soit pour Philippe des Nouhes, mon fils aîné, et qu’il la lise soigneusement pour y apprendre à connaître et servir Dieu en la Sainte-Trinité, et qu’il se représente, pour s’y acourager, l’exemple de son grand-père, duquel il reçoit nourriture, et se ressouvienne continuellement des vœux que moi, sa mère, ai faits pour lui.

29 juillet 1630 :

A François des Nouhes, maintenant, puisqu’ainsi a plu à Dieu, notre fils unique. Mon enfant, j’avais reçu ce présent de votre grand-père, et, pour la dignité du don et du donneur, je l’avais dédié à votre frère, notre fils aîné et bien-aimé. Depuis que Dieu l’a voulu combler de tous biens là-haut, nous navrant de douleur, ce qui nous peut consoler, c’est que vous succédiez à sa vertu et piété, et en voici la droite règle que je vous mets en main, avec les mêmes vœux et constitution que j’avais faits à votre pauvre frère ».

Jouant un rôle de premier plan dans la publication des textes sacrés, les Huguenots contribuèrent au XVIe siècle, à la multiplication des lieux d’édition et à la diffusion des courants de pensée. La Bible d’abord circula librement, une Bible en langue vulgaire, destinée à la lecture familiale et populaire. Ainsi les religions réformées développèrent-elles, avec la familiarité à l’égard de l’Ancien et du Nouveau Testament, l’usage savant des langues nationales. D’une part, les textes saints servirent de base à l’apprentissage de la lecture pour les petits enfants, constituant une solide empreinte éducative ; d’autre part, la bourgeoisie réformée soutint de nombreux éditeurs, tant à Genève qu’à Paris ou Lyon, dont les premières impressions furent des ouvrages de combat religieux, tels l’Institution chrétienne de Calvin (1541) ou les Psaumes de Marot. Nombre de ces ouvrages ont servi de support à ces éditeurs pour appuyer leur participation par la suite, au courant humaniste et la diffusion du texte imprimé. La Réforme a joué un rôle considérable dans l’émergence de cette forme d’indépendance d’esprit que constitue l’Humanisme.

La liberté du croyant supposait aussi que la liturgie passât par le dépouillement. La surcharge et l’apparat du langage et des lieux de prière, chez les catholiques, ne représentaient-ils pas une manière permanente de contraindre le chrétien, de gêner son dialogue avec le Seigneur ? La Réforme apprit aux enfants la sobriété de la parole de Dieu et le dénuement des lieux de prière. Dans cette logique du dépouillement créateur ni représentations figurées, ni surcharges décoratives ne subsistèrent dans les lieux de culte; il n’y eut plus aux murs d’effigies de saints, de reliques ou d’ex-votos, mais des citations bibliques propres à ouvrir le chemin de la prière. L’espace culturel devait être, non une sollicitation pour les sens, mais une fête de l’Esprit.

Cet idéal de rigueur se manifesta également par l’expression collective et égalitaire dans les célébrations autant que dans la gestion des Églises. Luther et les Réformés ont donné une grande importance à la prière commune en langue maternelle, et au chant. L’usage du choral n’était en aucune manière un concert propre à mettre en valeur des solistes et des talents, mais une démarche communautaire de louanges, destinée, d’une part, à méditer les textes sacrés, particulièrement les psaumes, et, d’autre part, à souder le groupe par la prière. Ainsi les religionnaires créaient entre eux des liens profonds et durables, chacun se sentant investi d’un sacerdoce vis-à-vis de tous. Chaque croyant était lui-même prêtre de cette religion libérée, chaque fidèle avait sa voix dans l’Église. Il n’y avait plus dès lors de hiérarchie dans les communautés au sein desquelles les ministres du culte étaient élus comme des fils du peuple. L’essence de leur pouvoir et de leur mission était éminemment démocratique. Ce caractère a marqué des générations successives, à l’opposé des structures hiérarchiques de l’Église catholique, fondées sur l’autorité supérieure et le caractère sacré du prêtre. Certains pays protestants porteront la trace de cet esprit égalitaire capable d’éduquer des réflexes démocratiques, un sens de la participation et des responsabilités, et, en conséquence, une attirance pour l’État républicain.

La monarchie autoritaire et centralisée réagit vigoureusement contre une hérésie qui ridiculisait la foi catholique, mais surtout qui constituait un danger politique. La libre expression, la libre recherche, étaient des principes contagieux. Ils étaient en parfaite opposition avec les fondements de l’État. Les bâtisseurs de l’absolutisme au XVIIe siècle, Richelieu et Louis XIV principalement, n’ont pas admis que se développe dans les générations à venir, un esprit de contestation qui devenait un danger pour le pouvoir. Ils ont traqué l’éducation dispensée aux enfants des Réformés, tant dans les écoles qu’au sein de la vie privée. Il était devenu fréquent dans la seconde moitié du XVIIe siècle que des enfants fussent enlevés à leurs familles, entre des gardes du corps, pour être placés dans un institut d’éducation catholique. Madame de Maintenon en est un exemple, mise en pension de force à quatorze ans chez les Ursulines de Niort. Marie Molinier en est un plus modeste, fille d’un négociant de Cournonterral en Languedoc, enlevée en 1698 par ordre de Bâville, et élevée à l’école royale de Montpellier où elle embarrasse les religieuses par les questions qu’elle pose naïvement : pourquoi faire la prière en latin, pourquoi faire maigre le vendredi ? Nombre d’administrateurs et d’évêques ont protesté contre cette pratique inhumaine. Mais il fallait aller arracher l’hérésie là où se fortifiaient ses racines.

2. La famille garante de la continuité protestante

L’Église réformée s’est bâtie, au XVIe siècle, sur la base de la libre adhésion de chacun. Mais il était difficile de se maintenir sans protéger les acquis, et, en conséquence, sans instaurer un ordre et une autorité reconnus. Les consistoires exercent une autorité sévère dans le domaine de la foi et des mœurs, mais c’est sans aucun doute l’instance familiale qui demeure au cours des siècles la plus résolument conservatrice. Les rapports entre parents et enfants y ont été étroits, mais souvent très durs. La discipline familiale s’établit au service de la foi réformée, et l’éducation est d’abord inquiète de la transmission du message religieux.

Bien qu’il refuse dans l’organisation ecclésiastique le schéma hiérarchique, le protestantisme a considérablement développé l’image d’autorité du père. Le pouvoir du chef de famille était fort par sa présence, souvent très assidue, par son exemple et par sa parole, souvent nourriture spirituelle de la famille. Sur le père reposèrent deux données essentielles de l’avenir des enfants la formation religieuse et morale, et le choix d’un métier.

Les familles puritaines anglaises, et principalement celles qui émigrèrent en Amérique du Nord au XVIIe siècle, offrent un exemple tout à fait typique de l’idéal familial protestant. L’éducation du jeune enfant devait en faire un être parfait. Dans ce but, la connaissance et la crainte de Dieu devaient dominer toutes les autres valeurs ; et la responsabilité de cette formation reposait sur le père. Le père lisait la Bible en famille et faisait lui-même le catéchisme à ses enfants et à ses domestiques. Il les conduisait à la prédication qu’il commentait ensuite et à propos de laquelle il posait des questions. Car, plus encore que les chrétiens d’une autre obédience, les puritains pensaient que l’enfant était né mauvais et ignorant, incapable de vivre seul selon la loi de Dieu; d’où l’importance considérable donnée à l’éducation, aux habitudes inculquées dès le jeune âge. Cette éducation exigeante correspond à l’attente même des enfants, qui en demanderont compte à leurs parents. Le ministre bostonien Richard Mather, à la fin du XVIIe siècle, mit dans la bouche des enfants supposés en enfer ces reproches à l’égard de leurs parents : « Tout ce que nous souffrons ici est à cause de vous. Vous auriez dû nous enseigner les choses de Dieu, et vous ne l’avez pas fait. Vous auriez dû nous gronder et nous corriger, et vous ne l’avez pas fait. Vous n’avez eu aucune compassion ni pitié pour prévenir les misères que vos enfants auraient à endurer outre-tombe ».

Cet idéal de perfection pour espérer le salut induisait une discipline familiale rigoureuse, le respect des personnes et des valeurs qui représentaient l’ordre de Dieu. La vertu première était l’obéissance envers les supérieurs. Les puritains d’Amérique du Nord donnèrent une image excessive, mais révélatrice de la nécessaire soumission des enfants. Les parents exigeaient l’aveu officiel des fautes, et les punissaient sévèrement. On corrigeait les enfants au fouet, en leur parlant de Dieu, et dans cette Église bostonienne des origines, les parents faibles qui répugnaient à ces châtiments étaient blâmés publiquement. Dans ce climat de contrainte morale, les relations affectives étaient pudiques, froides même, les sentiments cachés, l’attendrissement exclu. C’était pour les enfants une forme de solitude, compensée par la très grande cohésion du groupe dans ses pratiques quotidiennes et son idéal de vie. La surveillance des enfants était continue, surveillance de leurs jeux, de leurs camaraderies, de leurs conversations, de leurs habitudes et, bien évidemment, de leur apprentissage. On redoutait leurs initiatives ou leur imagination qu’ils assimilent et transmettent une foi inébranlable, une morale individuelle et sociale bien établies ? Alors que la religion réformée s’était construite sur une contestation de l’ordre existant et sur le principe du libre arbitre, les puritains ont donné l’exemple d’un conservatisme étroit, inquiets de toute hérésie dissidente de leur doctrine ; au nom de leurs certitudes, leur éducation fut l’une des plus rigoristes de l’Occident. Cette sorte de repli sur soi, de dureté, furent le fait d’une minorité persécutée, obligée d’exclure tout libéralisme de comportement pour se garder et se reproduire en toute pureté. Mais l’ensemble des valeurs qui ont façonné, aux XVIe et XVIIe siècles, les caractères de l’homme puritain, et plus généralement, du protestant, se sont transmis jusqu’à mar-quer des générations qui n’avaient plus à lutter pour leur foi.

Le rigorisme familial a tracé la voie d’un rigorisme social. Le chrétien a pour mission de faire fructifier le monde qui l’entoure. Les Pères de toutes les Églises réformées ont donné au travail, à la besogne quotidienne, plus d’auréole qu’à la contemplation. Les protestants furent hostiles à toutes les formes de monachisme, très méfiants à l’égard d’un idéal de vie détaché des réalités concrètes. Rien ne paraissait à leurs yeux plus dangereux et plus irritant que l’oisiveté, et les petits enfants aideront père et mère plus tôt encore que dans d’autres milieux. Le travail sanctifie l’individu en transformant le monde.

Le travail de la terre offrait une symbolique propre à satisfaire cette idée de juste retour de la peine. L’agriculteur patient, laborieux, honnête, donnait à la terre sa fécondité, et recevait au centuple ce qu’il avait investi. Rappelons Olivier de Serres, gentilhomme protestant vivarois de la fin du XVIe siècle, image du maître prévoyant et payé de sa besogne. « Il augmentera son bien… Il recevra plus grand profit et honneur ». Aucun sentiment de péché n’entache le maniement d’argent. La notion de pauvreté qui émane de la Réforme est plus une recherche de pureté d’intention que de rusticité. Aussi riches qu’ils aient été, les protestants des premières générations ont appris à leurs enfants à respecter les biens terrestres et à les multiplier. Ceux-ci furent élevés dans la hantise du gaspillage et dans le souci de faire fructifier les acquis familiaux. Tout les poussait à devenir entreprenants et novateurs.

Le choix d’un métier fut de toute première importance. Il est primordial de répondre à la vocation que Dieu donne à chacun ; de comprendre par quelles inclinations et quels talents le Seigneur se fait entendre. Aux parents de sentir cette volonté supérieure, et de décider pour leur fils, voire contre lui, vers 14 ans. Or un métier paraissait d’autant plus valorisant qu’il permettait d’exercer un pouvoir réel sur le monde : étrangère à l’idée d’une ascèse sociale, la Réforme correspondit de ce fait, au besoin d’affirmation d’une classe active. Des protestants français, allemands, suisses et surtout anglais furent liés dès le XVIe siècle à l’essor précapitaliste, au développement des banques et au grand commerce colonial, alors que l’éthique catholique y était foncièrement opposée : non pas à des fins de luxe personnel car la pratique quotidienne du Réformé fut assez austère, mais pour épanouir les dons de Dieu, selon l’image évangélique.

Dans ces dynasties d’entrepreneurs, de manufacturiers ou de financiers protestants, le banquier Jacques Necker représente l’un des meilleurs exemples d’une éducation protestante consacrée par une réussite matérielle exceptionnelle. Son père, Charles Frédéric, grand jurisconsulte genevois, dans la grande lignée des intellectuels huguenots, occupa la chaire de droit public à l’Académie de la ville autour de 1720. Jacques Necker en dépit de sa passion pour la philosophie et la jurisprudence, dut laisser à son frère aîné la succession du père, et céder à la pression familiale qui l’obligea à rentrer en apprentissage dans une maison genevoise de commerce et de banque. S’étant laissé imposer un métier d’argent, Necker se prit rapidement au jeu et développa des capacités d’hommes d’affaires. « Quand tu verras quelque affaire avantageuse, fais m’en part, afin que je puisse profiter, soit de compte à demi, soit autrement. J’ai maintenant à moi un petit capital de 100 livres que je désire faire valoir… Cottes moi vos cours de change ; je me divertis à faire des arbitrages », écrit-il à l’âge de seize ans à l’un de ses amis. Distingué dans l’entourage familial, connu des milieux de la grande Banque, Jacques Necker dès 18 ans va parfaire sa formation à Paris, auprès du banquier Isaac Vernet un des plus notoire de la capitale. Ces apprentissages solides, le goût qu’il développa pour les affaires, et le soutien d’un groupe social consacré à faire fructifier l’argent, conduiront Necker à devenir l’associé de Vernet, premier palier d’une carrière qui le verra conseiller et ministre du roi Louis XVI.

Si les liens du protestantisme avec la société urbaine et, plus précisément, la bourgeoisie, furent puissants, il a toujours existé un protestantisme populaire, dans les villes comme dans les petites agglomérations; et c’est vraisemblablement dans les bourgs, les villages et les campagnes que la transmission des valeurs est restée la plus pure. La plus juste image de l’éducation protestante que nous puissions rencontrer aujourd’hui se trouve dans certains villages cévenols, hauts lieux de la tradition, où se ressentent encore fortement la solidité d’une foi, longtemps pratiquée en secret, le profond respect de la famille et des origines, et, vivante encore, l’endogamie face aux groupes non protestants…

Bibliographie des travaux de Mireille Laget

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  • « Les petites écoles de Gignac aux XVIe et XVIIe siècles ». – Béziers et le Biterrois, XLIII Congrès de la Féd. hist. du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, Béziers, 30-31 mai 1970 (1971), p. 271-76.
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  • « Abandon d’enfants et troubles populaires à Narbonne (xviie-xixe siècles) ». Narbonne, Archéologie et Histoire. XLVe Congrès de la Fédération hist. du Languedoc médit, et du Roussillon, Narbonne, 14-16 avr. 1972 (Montpellier, 1973), t. III, p. 5-20.
  • « Provinces et insalubrité : Morts d’enfants dans le Languedoc côtier sous Louis XIV ». 5e Colloque de Marseille, Revue Marseille, n° 101, 2e 1975, p. 79-86.
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  • « Le Royaume-Uni de 1603 à 1660 et Le Royaume-Uni de 1660 à 1740 ». – Le XVIIe siècle : de la Contre-reforme aux Lumières. Paris, Hachette, 1984, p. 53-63 et 219 à 227 (Coll. Hachette Université).
  • Naissance et conscience de la vie. Procréation, enfantement, obstétrique en Languedoc aux XVIIe et XVIIIe siècles. – Nlle éd. (Montpellier, 1985), 788 p. (1).
  • « La détermination des rôles dans l’histoire de l’accouchement ». – Maternité en mouvement. Les femmes, la reproduction et les hommes de science, Grenoble, P.U.G., 1986, p. 152-155.
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[Henri MICHEL]