Maisons et villages viticoles en Lunellois (XVIIe-XXe siècles)
Maisons et villages viticoles en Lunellois (XVIIe-XXe siècles)
Cela se passe vers 1910 dans le village de Saint- Just, trois kilomètres au sud-ouest de Lunel. En bras de chemise, en veston ou gilet, casquette ou chapeau plat, onze hommes posent devant la chambre noire tandis que deux enfants sont assis au premier plan. Ils entourent un pressoir garé dans une rue du village 1. Au second plan, une femme, la main posée sur la manivelle d’une pompe catalane, montre comment, du pressoir, le moût gagne la cave (fig. 1). Cette cave, on n’en voit que la porte, une étroite ouverture de deux mètres de haut. Le pressoir est monté sur un chariot afin de gagner, à tour de rôle, la maison de chaque vigneron qui en fera la demande au propriétaire qui loue ses services.
Scène familière des vendanges languedociennes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, ce cliché met l’accent sur la modestie de l’équipement vinicole des villageois. Ils vinifient dans un petit cellier situé au rez-de-chaussée de leur maison, local si exigu qu’il faut laisser le pressoir dans la rue, un pressoir loué pour quelques heures de travail. C’est évidemment l’effet d’une structure foncière, celle de la micropropriété héritée des temps anciens. C’est aussi l’image d’une monoculture en plein essor qui bouleverse le cadre et les fonctions de l’habitat ancien. Comme d’autres clichés pris dans les villages voisins, la scène de Saint-Just souligne l’inadaptation de l’habitat villageois à la viticulture industrielle. Comment en est-on arrivé là, quelles solutions les vignerons sauront-ils trouver pour dépasser cette contradiction ? Voilà toute la problématique de l’habitat des régions viticoles : depuis l’agencement de la maison jusqu’à la topographie du village, héritage et innovation s’entrecroisent. Du village agricole au village viticole, de la maison de vigneron à la maison vigneronne, de la production vivrière à la viticulture de masse, quelles trajectoires ?
1. Géographie de la« maison vigneronne »
Posons d’abord la question : qu’est-ce qu’une maison vigneronne ? Si au cours des dernières décennies, sous l’effet de la civilisation des loisirs, les hommes ont tenu à dissocier leur logement de leur lieu de travail en modifiant leur cadre de vie, il n’en a pas toujours été ainsi durant les siècles précédents. L’exemple du pressoir de Saint-Just met en lumière la complexité du rapport entre fonction domestique et fonction productive, entre sphère privée et domaine public, entre famille et communauté. Si la maison des périodes pré-industrielles s’adapte souvent à l’activité de ses habitants, à la ville comme au village, ce n’est pas une règle générale ni permanente. Cela se vérifie particulièrement en ce qui concerne la maison des vignerons qui nécessite un équipement particulier : on ne fait pas du vin comme on élève des moutons ou des vers à soie Et pourtant, ces maisons vigneronnes ne s’imposent pas au premier regard, il faut observer certains indices que les rénovations successives ont souvent fait disparaître. Il faut aussi définir leurs contextes historique et technique: la viticulture du XVIIIe siècle n’est pas celle du XIXe siècle, de sorte que l’organisation de l’activité implique une incessante adaptation des bâtiments d’habitation et de travail. Maison vigneronne ou maison de vigneron ?, mais quand, pour quelle exploitation, quel mode de faire-valoir ? On voit comment la maison s’insère à la croisée de questions complexes et qu’elle ne peut être posée à priori comme un type intangible.
Ce n’est donc pas hasard si depuis la fin du XIXe siècle, géographes (Demangeon 1956) et anthropologues (Rapoport 1972) ont consacré leurs efforts à définir dans chaque région, les types de ces maisons, leur répartition géographique et ce qu’elles nous disent des activités de leurs occupants. En 1955, l’historien Charles Parrain dresse un bilan d’étape de ces recherches foisonnantes, à l’échelle nationale (Parrain 1955). Ce bilan met en avant trois types principaux de maisons vigneronnes « traditionnelles», c’est-à-dire antérieures à la révolution agricole survenue au milieu du XIXe s. Du sud vers l’ouest et le nord, cette étude distingue (fig. 2) :
- la maison en hauteur, dotée d’un cellier voûté au rez-de-chaussée ; ce type est perçu comme le plus ancien et les différents auteurs y voient une adaptation des celliers de l’Antiquité, tels qu’ils apparurent dans les premiers vignobles gallo-romains, en Provence, Languedoc et Roussillon ;
- la maison à cellier non voûté, qui serait une variante du type précédent, diffusé selon des axes vers les Pyrénées, la vallée du Lot, le Massif Central jusqu’en Limagne, le sillon Rhône-Saône jusqu’au sud de la Bourgogne, puis la vallée du Doubs et du Rhin, jusqu’en Alsace ;
- la maison à cave creusée dans le sous-sol, qui se déploierait d’abord en Champagne avant de se diffuser vers le sud, Bourgogne, Allier et Val de Loire, célèbre pour ses caves troglodytes.
Une telle classification pose de sérieux problèmes de méthode car la maison est un objet complexe et ne se laisse pas réduire à des modèles trop simples. G. Calvet a mis en garde contre l’ambiguïté de toute tentative de classement (Calvet 1975). De quoi parle-t-on lorsque l’on classe : du seul aspect de la maison, dans une perception naturaliste, comme l’on classerait des papillons en fonction de leur morphologie et de leurs couleurs ? On oublie ainsi que derrière les façades vivent des familles et que la maison est aussi un conservatoire des personnes et des biens. Conservatoire ?, mais alors l’emporte une vision culturaliste aboutissant à figer les types : la maison provençale, la maison caussenarde… bien, mais de quelle époque ? : L’histoire est ainsi évacuée.
Les géographes, à la suite de P. Vidal de la Blache, ont pour leur part développé une approche instrumentale, technique, celle de la maison-outil. C’est dans cette approche que se situe la classification de Ch. Parrain lorsqu’il s’attache à définir les types de la maison vigneronne: aux vins alcoolisés, gardés peu de temps et souvent distillés, les celliers du Sud et du Sud-Ouest, voûtés ou non ; aux vins plus fragiles des régions plus fraîches, les caves souterraines qui assurent une longue conservation.
On l’aura compris, chaque classement comporte efficacité et lacunes. À l’historien qui s’aventure – assez peu, regrettons-le – sur ce terrain, apparaissent de nombreuses incertitudes quant à l’ancienneté des types et de leur diffusion géographique. L’archéologue quant à lui ne peut accepter que l’on enjambe tranquillement les siècles, voire les millénaires. En 1955, lorsque Ch. Parrain attribuait aux celliers provençaux ou languedociens un modèle antique, il ignorait à quoi pouvaient ressembler les celliers gallo-romains de ces régions, pour une raison toute simple : nul n’avait encore été mis au jour ! Ces celliers, on les connaît depuis une vingtaine d’années seulement grâce au développement de l’archéologie agraire, et rien, absolument rien ne les rapproche des celliers des XVIIIe-XXe siècles que Ch. Parrain avait sous les yeux. Les celliers antiques (voir celui de la ferme du Mas de Fourques au chapitre de l’archéologie) étaient généralement distincts du bâtiment d’habitation. Ils disposaient d’une vaisselle vinaire en céramique, inamovible car enterrée, et d’un pressoir permanent, lourde installation ancrée dans le sol. Les celliers « traditionnels » du bas Languedoc, que je décrirai plus loin, s’opposent en tous points à ce modèle antique : étroite imbrication dans l’habitation, vaisselle vinaire en bois que l’on retire du cellier après la vendange, absence de pressoir ! Si l’on cherche l’origine du cellier « traditionnel » languedocien, c’est donc plutôt à la fin du Moyen Âge que l’on peut penser. Quant au pressoir, n’allons pas chercher trop loin et laissons aux villageois le temps d’en disposer: avant le XVe siècle ni l’iconographie ni les textes ne le mentionnent ; étonnant silence, parfois comblé par l’expression sibylline ; pro vindemia trulhanda, c’est-à-dire littéralement « pour trouiller la vendange » : un simple fouloir ? (Bourrin-Derruau 1987, 2, 398). Dans les maisons qu’ils fouillent, les archéologues cherchent encore la trace du pressoir médiéval !
Terminons cette entrée en matière par un récit qui rejoint la scène de Saint-Just. « Au moment des vendanges, un énorme travail s’opère à Montpellier et tout marche au galop. Le raisin se transporte à dos de mulets ; chaque bête porte deux grands baquets et va toujours au pas de course, surtout à vide. C’est aux passants à se garer car le conducteur ne fait attention à rien ; aussi les accidents ne sont pas rares. Quand le raisin a séjourné quelque temps dans la cuve, il est mis sur le pressoir. Il y a des gens qui font métier d’en louer de petits portatifs, allant d’une maison à l’autre, pour presser le raisin dans les rues. Le vin est mis dans des tonneaux que des portefaix descendent dans les caves, avec une habileté surprenante. » Cela se passait en 1595 et l’auteur du récit, Thomas Platter, jeune Bâlois venu étudier à Montpellier, découvrait la région (Platter 1892, 199-200).
Finalement, si la classification de Parrain conserve son efficacité c’est pour décrire une réalité précisément bornée, celle du système agraire des temps dits « modernes », du XVIe au premier XIXe siècle. Quant aux origines antiques ?, les raccourcis historiques égarent souvent le chercheur…
2. La maison vigneronne languedocienne, du cliché à la réalité
Indiscutablement, les maisons villageoises antérieures aux années 1850 entrent dans le premier type de la classification : maisons en hauteur avec cellier voûté au rez-de-chaussée. Voilà une configuration banale en bas Languedoc, en Lunellois comme ailleurs. Mais sont-elles réellement « vigneronnes », ces maisons, au sens où elles seraient conçues et orientées pour abriter une activité spécialisée ? Ne s’agit-il pas plutôt de maisons où vivent et travaillent des vignerons occasionnels ? Voyons la question selon deux approches parallèles : d’une part l’approche morphologique, disons archéologique, qui consiste à analyser la distribution de l’espace domestique dans les maisons ayant subsisté jusqu’à nos jours, d’autre part l’approche archivistique, en dépouillant les inventaires après décès qui décrivent l’équipement des maisons et éclairent leurs fonctions dans les siècles passés.
Avant Le milieu du XIXe siècle : des maisons aux multiples fonctions
Au nord du Lunellois, perché sur un éperon rocheux qui domine un petit bassin agricole, Saussines est resté depuis de longs siècles l’une des plus petites communautés du Lunellois (fig. 3). Peu touché par les modernisations du second XXe siècle, le village a conservé en l’état de nombreuses maisons « anciennes » et offre de ce fait un observatoire privilégié pour notre approche. Autant que l’on puisse en juger par l’analyse des techniques de construction et par quelques dates gravées sur des linteaux de portes, ces maisons s’échelonnent entre le XVIIe et le milieu du XIXe siècle (fig. 4). Ces maisons sont modestes, couvrant moins de 100 m2 au sol et disposant généralement d’un seul étage auquel on accède par un escalier extérieur ; elles ne portent aucun signe ostentatoire, aucune de ces portes à encadrement orné qui signalent le notable de village. Leur configuration reste stéréotypée : rez-de-chaussée couvert d’une mauvaise voûte en pierre brute, sol de terre battue, avec pour seule ouverture une porte basse, parfois un petit portail de 2 m de haut, s’ouvrant sous l’escalier conduisant à l’étage (fig. 5). Si rustiques qu’elles paraissent, ces « vieilles voûtes » ne sont pas un héritage du Moyen Âge comme on le croit souvent. Là encore, les observations archéologiques permettent de corriger une idée reçue: nulle voûte dans les maisons médiévales (ou seulement dans des demeures aristocratiques) mais des planchers sur solives, plus tard remplacés par des voûtes d’arête, au XVIe et surtout au XVIIe siècle. À l’étage court une galerie qui distribue les pièces, la salle à vivre et une à deux chambres. Au-dessus, les combles ou le second étage, quand il y en a, accueillent le foin et le couchage de certains membres de la famille. Voilà un caractère de l’habitat méditerranéen : les villages se tassent le long de rues étroites ; ne pouvant s’étaler, les maisons se développent en hauteur sur un à deux étages (fig. 6).
Délaissées par les familles villageoises dans les années 1970-80, ces maisons ont été réaménagées par des néo-ruraux arrivés au village au cours des années 1990, selon un mouvement migratoire opéré depuis Nîmes et Montpellier, touchant l’ensemble du Lunellois. Les celliers ont alors pour la plupart perdu leur aménagement intérieur, à l’exception d’une maison récemment aménagée en bibliothèque municipale. Avant la fin des travaux, le cellier conservait des signes tangibles de son utilisation : mangeoire à moutons, outils aratoires et vieilles barriques… mais pas de pressoir ! Cette observation ainsi que de nombreux témoignages oraux, confirment l’absence de spécialisation du cellier villageois. La maison elle-même témoigne de la pluri-activité de ses occupants et les ouvrages de synthèse sur l’architecture rurale régionale montrent que le modèle se retrouve sans changement notable en région de polyculture ou d’élevage, des Costières du Gard à la Montagne Noire en passant par les Cévennes (Lhuisset 1980, 148 ; Guibal, Raulin, 74). Exit les maisons vigneronnes, nous restent donc des maisons rurales polyvalentes.
Pour être complète et s’ancrer dans l’histoire, l’observation de ces maisons doit être étayée par des données datées. Certaines maisons portent au-dessus de leur porte une date gravée dans la pierre ; voilà qui est bien pratique, mais le plus souvent on ne dispose pas d’une telle précision et le meilleur moyen consiste à étudier parallèlement la structure des maisons et les textes d’archives qui en parlent. Ces textes sont nombreux depuis la fin du Moyen Âge. S’imposent en premier lieu les compoix, registres qui, depuis la fin du XIVe siècle jusqu’à la Révolution, recensent les biens soumis à l’impôt, biens fonciers et immobiliers, et permettent d’identifier les maisons anciennes et leurs propriétaires. Mis à jour ou révisés environ une fois par siècle, ces registres offrent la possibilité de voir évoluer les biens des familles. Plus détaillés, les inventaires dressés par les notaires lors de successions ou de ventes, décrivent les pièces de chaque maison, leur mobilier et souvent même les outils qu’elles renferment. Enfin, l’archéologie offre la possibilité de mettre au jour des vestiges antérieurs à ce qui reste visible et de remonter ainsi jusqu’à des siècles dont les archives ne parlent pas forcément.
Les archives concernant le village de Saussines n’ont pas encore fait l’objet d’une étude ; c’est fort regrettable mais pas irrémédiable. Par contre, ce travail a été réalisé à Lunel-Viel où le compoix des années 1680, ainsi que treize testaments de la même période ont été dépouillés, livrant des données qui complètent l’approche des maisons villageoises. Plusieurs de ces maisons ont fait l’objet de sondages archéologiques qui ont montré des occupations depuis le XIVe siècle, aujourd’hui indécelables par la seule analyse morphologique ou par l’étude des textes (Raynaud dir. 2007, 123-140). Plus peuplé, pourvu d’un terroir plus riche, le village de Lunel-Viel a par contre connu une « modernisation » qui le prive aujourd’hui de maisons aussi caractéristiques que celles de Saussines. N’ayant aucune raison de penser qu’à une dizaine de kilomètres de distance, les deux villages auraient connu des histoires différentes, mettons en regard les deux approches, celle du bâti à Saussines et celle des archives à Lunel-Viel.
Les inventaires concernant les maisons de Lunel-Viel révèlent que certaines pièces portent, du fait de leur usage, un nom particulier. Ainsi le cellier, qui jusqu’à la Révolution est nommé tinal (prononcé tinaou en Languedoc oriental) et contient le matériel nécessaire à la fabrication et à la conservation du vin : Premièremant (sic) une maison estable pallière tinal et court confronte de levan la Carrière et la place dudit lieu, de couchant hoirs de Barthélémy Reboul,… Ce paragraphe décrit un ensemble de bâtiments composant une métairie. Le tinal, local distinct de la maison, comportait généralement deux ou trois cuves en maçonnerie où fermentait le jus de raisin après la vendange. Le compoix de Lunel-Viel en cite seulement dix pour l’ensemble du village, alors que la plupart des contribuables possédaient une vigne, que cette culture couvrait 30% du terroir et que le vin ne manquait pas dans les celliers. Ainsi le sieur Jean Itier, qui n’a pas de tinal, possède tout de même 2,2 ha de vignes et une dizaine de tonneaux dont 6 demi-muids 2 ; item pour Jean Bruguière avec 60 ares de vignes, 8 tonneaux d’un demi-muid et 2 000 litres de vin ; item pour Jean Capmas : 6 muids. En fait, la rareté des caveaux s’explique par l’usage de cuves en bois, mobiles, que l’on trouve par exemple en 1685 dans le testament du sieur Grégoire Bresson 3. L’inventaire du matériel vinaire est très clair à cet égard : on trouve dans chaque maison un équipement léger : barrau ou barral (barril), semal et semalhen (baquets), tombereau, trouilladou (bassin pour trouiller, c’est-à-dire fouloir), cuve en bois, tonneaux, poudadouire (serpe à tailler la vigne), eissette (herminette à réparer les tonneaux), et jamais de pressoir 4. Cet équipement n’est pas individualisé et reste englobé dans le terme de « maison ». Il était vraisemblablement démonté et rangé après les vendanges avec le matériel aratoire ou lié aux céréales (Raynaud dir. 2007, 149, 393). Cas particulier ?, certainement pas si l’on compare à la situation en Vistrenque, entre Lunel et Nîmes. Étudiant la société rurale à partir d’actes de la fin du XVIIIe siècle, E. Jourdan relève les mêmes observations qu’en Lunellois : « Presque toutes les maisons ont un escalier extérieur très rudimentaire, tout droit, raide et sans rampe. Il longe le mur de la façade. Le reposoir en haut s’appelle l’airette. Cet escalier permet de monter au premier étage, parfois au second, sacs de blé et jarres d’huile… /… Le vin bout dans la cuve sous la voûte sombre. Quelques tonneaux suffisent pour le transporter chez le plus proche distillateur. Dans cette maison tout est serré. Une pièce a plusieurs usages. Il reste peu de place pour l’habitation : une cuisine étroite, quelques chambres. Mais on vit dehors. Les enfants s’élèvent dans la rue. Les après-midi d’été, les femmes cousent à l’ombre devant la porte ou dans la fraîche remise. L’hiver les vieillards réunis bavardent au pied d’un mur bien ensoleillé » (Jourdan 1941, 118-119). Même cadre de vie et de production en Côte du Rhône gardoise, où le village de Saint-Victor-de-la-Coste présente de grandes similitudes avec le Lunellois (Pélaquier 1996, 1, 344-347).
L’affaire est-elle entendue ? Poussant le paradoxe jusqu’au bout, je dirais qu’il n’existe pas de cellier à vin en bas Languedoc avant la fin du XIXe siècle : ce que l’on trouve au rez-de-chaussée des maisons villageoises c’est une pièce sombre et rarement fraîche, généralement voûtée (mais pas toujours…) où l’on range les outils, où l’on abrite chaque soir la bourrique, les deux chèvres et les cinq brebis de la famille, où l’on s’occupe les jours de pluie. Près du coin de l’étable fermente du vin durant quelques semaines d’automne. On y conserve ensuite les barriques jusqu’à la fin de l’hiver. La récolte bue, vendue ou distillée avant le mois d’avril – mois du vinaigre – les barriques sont lavées (parfois…), rangées, et le cellier s’apprête à recevoir d’autres récoltes, horticoles et céréalières. Depuis quand cela fonctionne-t-il ainsi ? Probablement depuis les derniers siècles du Moyen Âge : il incombe aux archéologues de le préciser par de nouvelles fouilles. Archaïque, misérable, ce modèle ? En tout cas adapté à la micro-exploitation de polyculture qui prévaut dans la région jusqu’au milieu du XIXe siècle. Pour changer de cellier il faudra changer d’agriculture, nous allons le voir.
Apparition de La maison vigneronne au XIXe siècle
Quelques ares de vigne, un à deux hectares pour les plus aisés et une dizaine au château de Lunel-Viel – la même étude reste à faire à Saussines – cela donne quelques hectolitres de vin chaque année, tout au plus une dizaine de barriques en cave. Situation stable, avec des fluctuations cycliques, aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles et à la première moitié du XIXe siècle. Consommé par la famille, commercialisé en petite quantité ou encore distillé, le vin ne constituait pas une bien grande préoccupation dans l’organisation domestique.
Tout change dès lors que la production croît en proportion exponentielle et que, le chemin de fer aidant, le vin peut se vendre vite et loin. La suite est connue: le milieu du XIXe s. voit les régions méridionales basculer d’une ancienne économie de subsistance à la monoculture de la vigne. Rien désormais n’est plus pareil dans les champs et dans les villages ; la vigne est partout, le vin coule à flots, à tel point que l’on ne sait plus où le mettre La preuve en est ces cartes postales pittoresques du début du XXe siècle montrant sur la place des villages les tonneaux que l’on ne sait où ranger en attendant le transporteur (fig. 7). S’étonnera-t-on si les cadres anciens explosent ?
Durant les dernières décennies du XIXe siècle la viticulture de masse engendre une profonde transformation du cadre de vie. Multiplié par dix, par vingt ou par cent, le volume des vendanges impose la construction de véritables chais plus spacieux et mieux équipés que les celliers traditionnels. Parallèlement, l’élévation du niveau de vie marque les conditions d’habitation. Émerge alors une « bourgeoisie viticole » composée de propriétaires de 8 à 10 ha de vignes ou plus, à qui la vigne procure de confortables revenus au point qu’ils emploient des ouvriers et ne travaillent plus guère de leurs mains. Ainsi s’élargit l’éventail social, entraînant une certaine ségrégation spatiale de l’habitat.
Si les familles modestes continuent à s’entasser dans les maisons héritées de l’Ancien Régime, dans les vieux centres, les familles aisées bâtissent leurs demeures à la périphérie de villages, dans de nouveaux quartiers où elles recherchent espace et confort. Tandis que les maisons d’avant la Révolution couvraient en moyenne 140 à 200 m2, cellier inclus, les nouvelles constructions occupent généralement des parcelles de 500 à 1 000 m2. La maison d’habitation y est soigneusement dissociée des bâtiments agricoles, chai, écurie et grange, le tout distribué autour d’une cour (fig. 8). Les nouveaux logements construits à partir des années 1870, expriment l’adoption de valeurs bourgeoises qu’autorise une certaine aisance, en même temps qu’une grande monotonie d’aménagement que l’on retrouve sans grand changement dans des centaines de maisons, d’un village à l’autre. Une stricte symétrie règle la distribution des pièces, auxquelles le visiteur n’accède pas directement mais par l’intermédiaire d’un couloir axial, parfois précédé d’un hall, espace tampon entre la rue et la sphère privée qui s’affirme et se démarque plus que par le passé. Aux pièces strictement fonctionnelles d’antan, cuisine et chambres, viennent s’ajouter des pièces de réception, salon et salle à manger au rez-de-chaussée, prenant jour sur la rue ou le jardin en façade. La cuisine, autrefois salle à vivre largement partagée par la famille et les proches, se trouve désormais soigneusement dissociée et reléguée à l’arrière du logement, au bout du couloir d’où part aussi un escalier. On trouve la même distribution à l’étage où un couloir axial dessert deux ou trois chambres et un débarras, avant d’aboutir au balcon qui surplombe la porte d’entrée. Au-dessus, pas de grenier car le toit à faible pente n’autorise pas l’aménagement des combles. Seules certaines demeures de grands négociants ou d’industriels, autour de la gare de Lunel, disposent d’un second étage, abritant d’autres chambres et parfois un logement de domestiques. Dans ces logements fonctionnels et stéréotypés, si la décoration n’est pas absente, notamment dans les plafonds moulurés, les éléments de confort restent modestes : l’eau courante fait son apparition mais la salle de bains est loin de se généraliser. Quant au chauffage, on reste en Languedoc : les mois froids sont courts et l’on n’est guère frileux. Ostentatoires, des cheminées de marbre ornent salons et salles à manger, très rarement les chambres, et donnent plus de fumée que de chaleur ; hautes de plafond, ces pièces restent glaciales en hiver mais délicieusement fraîches en été à l’heure de l’absinthe apéritive…
La façade – elle aussi stéréotypée – bénéficie d’une attention particulière : encadrements de porte et de fenêtres en pierre taillée, les plus riches décorées de guirlandes végétales composées de grappes, feuilles et pampres de vigne, encadrant parfois un blason au chiffre du propriétaire, accompagné de l’année de construction; portes massives encadrées de pilastres néo-classiques et souvent surmontées d’un balcon à balustrade de fonte, reprenant le thème du décor mural. Pour mieux marquer son quant-à-soi, la maison est fréquemment bâtie en retrait de la rue dont elle est séparée par un jardinet clos de murs bas et de grilles. On y trouve souvent, par paires, marronniers, mûriers, palmiers ou acacias.
À côté de l’habitation s’ouvre la cave ou la cour, par un grand portail aux piliers de pierre de taille. Si elle ne s’ouvre pas en façade, la cave – nommée magasin en Biterrois et Narbonnais – se trouve au fond de la cour ou sur un côté, bordant la parcelle. C’est désormais un bâtiment soigneusement isolé de l’habitation, couvrant 200 à 300 m2, soit deux à trois fois la surface de l’habitation. Ces chais spécialisés s’identifient aisément par leur masse, par la hauteur de leur toiture ainsi que par les soupiraux destinés à la ventilation qu’imposait la fermentation de centaines d’hectolitres (fig. 9). En Vistrenque voisine, E. Jourdan a établi un classement de ces nouvelles maisons vigneronnes (Jourdan 1941, 124) :
- petit logement dans le vieux village pour l’ouvrier et le petit propriétaire produisant moins de 100 hl ;
- maison neuve avec cave incluse ou mal détachée, pour les exploitations de 200 à 500 hl ;
- maison de maître avec cave séparée pour ceux qui produisent plus de 500 hl de vin.
Pour la plupart désaffectés depuis la fin de la viticulture de masse, ces chais sont aujourd’hui fréquemment transformés en logements mais ils continuent à marquer le paysage villageois.
Les demeures de notables
La prospérité viticole porte plus haut encore l’aisance de certains, négociants, distillateurs ou grands propriétaires. Voulant montrer leur opulence, ces parvenus font bâtir de grandes demeures qui, dans leurs parcs, se détachent nettement de la sphère productive, tout au moins dans leur topographie. Enchâssés dans leurs parcs, châteaux, villas et chalets manifestent une réussite sociale, élargissant encore l’éventail social tel que l’exprime le cadre de vie.
Nous sommes là presque au sommet de la pyramide, mais nettement en deçà des fortunes qui ont permis d’élaborer la synthèse des anciennes demeures nobiliaires et des valeurs bourgeoises, aux châteaux de Pouget, de Boisseron ou de Lunel-Viel. Se tenant à l’écart des bâtiments d’exploitation et de la cave, cet habitat nouveau s’établit au large, en marge des artères villageoises, assurant par son implantation, une vue imprenable sur le domaine du maître.
Château (c’est du moins le nom qu’on lui donne…) aux accents palladiens, la maison Héraud, à Saint-Nazaire-de-Pézan, s’impose par la symétrie néo-classique de ses ailes et par sa loggia à colonnes (fig. 10). Dans son hiératisme, cette maison bâtie en 1878 affiche l’aisance mais sans ostentation, assumant la sobriété néo-classique héritée de la fin du XVIIIe siècle. Ce cadre favorise la mise en scène de la photographie où l’on voit, au premier plan, le propriétaire et son épouse, union sur laquelle veille le curé qui campe sur la loggia, tandis qu’au fond à gauche la nounou garde la descendance à qui sera transmis le domaine. Mieux qu’un savant commentaire architectural, l’image manifeste ici la vocation essentiellement patrimoniale de la demeure.
Cette sobriété n’est plus de mise à la villa des Roses à Saint-Christol, bâtie dans les années 1890 (fig. 11). Cette quinzaine d’années de décalage nous oriente dans une autre direction : à la raideur nobiliaire de la demeure Héraud, s’oppose l’éclectisme de la villa, un « chalet » comme on en construisit beaucoup durant la Belle Époque. La villa, selon la définition de l’architecte César Daly, c’est « la maison de campagne de l’homme riche qui ne redoute ni un peu d’ostentation, ni un peu de mise en scène » (Daly 1885, 15). Lourde toiture débordante ornée de pinacles, frise mosaïquée au faîte des murs, pignons, fenêtres à entablement, œils-de-bœuf, porte massive à linteau orné, balcon de pierre : tout y passe dans un élan consumériste aux antipodes de la maison précédente. L’important serait-il de montrer plutôt que de transmettre ? Même débauche de moyens pour la pose : la famille au grand complet s’entasse dans l’automobile ! A-t-on à faire, avec ces deux photos, à deux sensibilités familiales, ou bien faut-il expliquer le contraste par deux contextes, l’un d’aisance tranquille acquise dans la reconstitution du vignoble après le phylloxéra, l’autre d’opulence inquiète après les crises à répétition et la chute du prix du vin dans les années 1890 ?
Si ces images ne permettent pas de trancher, du moins ouvrent-elles une piste de recherche : la chronologie et la typologie de ces demeures reste à faire plus systématiquement ainsi que leur contexte socio-économique et peut-être psychologique, comme j’ai tenté de le faire à partir de deux exemples. Étudiant ces demeures à la fin des années 1930, E. Jourdan s’interrogeait en ces termes : « l’instabilité économique et la diversité des classes sociales, s’ajoutant à des facteurs ethniques, créent en Languedoc un état d’esprit particulier : épicurisme, désir de paraître, toilettes recherchées, amour des réceptions… /… Le vigneron languedocien est imprévoyant et vaniteux et les années de déficit sont nombreuses. Il a de l’argent en réserve, mais beaucoup moins que le luxe de son intérieur ne porterait à le croire. La maison a ordinairement un jardin d’agrément où poussent roses, chrysanthèmes, hortensias, un if, un oranger dans un grand vase. Les plus riches demeures sont accompagnées d’un petit parc… » (Jourdan : 1941, 42, 123-124).
3. De la maison au village : deux cadres de vie
Saint-Christol, avenue de Lunel, 1914. Un couple âgé pose au premier plan à droite, auprès de deux enfants (fig. 12). Derrière eux un escalier dessert l’entrée d’un logement à l’étage, masquant à demi un portail bas : modèle connu, c’est celui des maisons villageoises de Saussines. La façade suivante est tout autre : grand portail en plein cintre, symétrie des fenêtres à encadrements moulurés, balcon central où du linge sèche ; faute de porte d’entrée on accède au logement par le « passage » que ferme le portail : type intermédiaire, essai imparfait de « maison vigneronne ». La troisième façade donne encore une autre solution : cette fois l’habitation se distingue bien (porte axiale, symétrie des fenêtres, balcon centré) des bâtiments d’exploitation desservis par un portail dont on distingue les grands piliers sommés de sphères, à l’arrière-plan. Moins typées, les maisons du côté gauche de l’avenue répondent à la même gradation.
En ce début de XXe siècle, le village, comme tous les villages du bas Languedoc, achève la grande mue commencée sous le Second Empire. L’habitat brise son enveloppe séculaire pour se donner de l’air. Maisons vigneronnes, chalets ou villas s’égrènent le long de nouvelles artères. Avant même que la coopérative ne vienne imposer sa présence à l’entrée des villages, l’activité viticole modifie profondément le cadre de vie. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, Lunel et les villages opèrent une ample mutation : en quelques années les maisons et les rues changent de physionomie, traduisant l’évolution de l’activité et des modes de vie. Obscures, vétustes, entassées le long de rues étroites depuis le Moyen Âge, les maisons villageoises ne conviennent plus au goût du jour. Deux cadres de vie se partagent désormais le paysage villageois.
Le nouvel habitat, très typé, aisément reconnaissable aujourd’hui malgré la disparition de l’activité viticole, rompt avec la compacité des vieux villages et s’égrène le long des grands axes, la route nationale et plus encore les rues conduisant à la gare, pour une raison évidente : tout est fait pour faciliter le transport du vin. Le développement topographique du village de Lunel-Viel apparaît l’un des plus significatifs à cet égard. Le château, longtemps posté à la lisière nord du village, se trouve progressivement englobé par un tissu de plus en plus dense (fig. 8). L’habitat s’étend d’abord autour de la place du 14 juillet, s’aligne de part et d’autre de la route nationale puis colonise la rue de la Gare, au bout de laquelle un vaste quai est aménagé pour l’embarquement des barriques de vin et le débarquement des wagons d’engrais organiques puis chimiques. Cette artère prend un caractère décisif pour l’économie viticole ; négociants et propriétaires aisés y font bâtir leurs « chalets » dans le style éclectique évoqué plus haut.
Loin des routes à grand passage, privé du chemin de fer, le village de Saussines ne dépérit pas pour autant ! La gare la plus proche est à Boisseron, 2,5 km au sud, on y achemine le vin d’abord en charrettes puis en camions après la guerre de 14-18. Néanmoins, le développement n’est pas comparable ni dans sa forme ni dans son intensité, à celui de Lunel-Viel. Creusant les écarts sociaux, la prospérité viticole instaure aussi une croissance à deux vitesses : aux villages de plaine, aux vastes terroirs fertiles et bien connectés au réseau, l’expansion rapide ; aux villages des collines, moins pourvus en terres productives et moins insérés, la croissance lente, que traduit une stagnation démographique.
À Saussines, l’absence d’axe structurant fort entraîne un déploiement plus diffus du nouvel habitat. Si les maisons viticoles, avec leurs chais séparés, évitent le vieux centre et s’établissent principalement en périphérie sud du village, c’est de manière opportuniste, sur les parcelles encore non bâties à la fin du XIXe siècle. La densité s’élève particulièrement le long de l’avenue de Boisseron qui assure le meilleur accès à la gare voisine. Pour ne citer qu’un exemple, c’est vers 1910 au bord de cet axe que la famille Bruguière, quittant la vieille demeure exiguë de la rue des Sources (fig. 13 point 1), fait bâtir une nouvelle maison et un chai moderne, vaste bâtiment de 300 m2 pourvu de deux cuves en pierre pour la vinification et de huit foudres de 90 à 110 hl pour le stockage (fig. 13 point 2). Ces nouvelles constructions adoptent le schéma standardisé déjà rencontré dans les villages de plaine : habitation à distribution symétrique, chai isolé dans la cour, accès par de grands portails à piliers ornés (fig. 14).
Dans ces habits neufs, les villages parviendront sans changement notable jusqu’au milieu du XXe siècle. C’est alors que, sous l’effet conjugué de l’affaiblissement du revenu viticole et des impératifs de la modernisation technique, la plupart des propriétaires rejoignent la cave coopérative. De vignerons qu’ils étaient, les voilà devenus viticulteurs, abandonnant leurs caves particulières qui entrent dans une longue somnolence pour devenir garages et dépôts de bric-à-brac agricole… Tout en conservant leur forte singularité, fort prisée des néo-ruraux, les maisons vigneronnes perdent leur fonction économique, tandis qu’à partir des années 1990 débute une nouvelle mutation du cadre viticole lorsque les caves privées sont progressivement réhabilitées pour accueillir des logements. À de rares exceptions près, ces vastes bâtiments n’abritent plus aujourd’hui ni pressoir, ni cuves ni barriques, mais ils continuent d’imprimer la marque de l’histoire viticole dans la trame de l’habitat villageois.
Conclusion
Ainsi entre les années 1860 et 1890, le déploiement de la monoculture de la vigne fait éclater l’ancien cadre de l’habitat, tant au village qu’à la ville. Il faudrait évoquer plus longuement la croissance de la ville de Lunel où l’on observe les mêmes schémas mais à une échelle plus ample que dans les villages, du fait de la concentration des capitaux chez les artisans, négociants et distillateurs.
Durant ces décennies, la spécialisation viticole impose de nouveaux cadres tandis que l’élévation du niveau de vie, largement partagée quoique très inégalement, fait émerger de nouveaux modes de vie, marqués du sceau de l’hygiénisme et du confort. Depuis la fin du Moyen Âge ou plus certainement depuis les reconstructions consécutives aux guerres de Religion, jamais le cadre de vie n’avait connu une aussi ample mutation.
S’ajoutent aux nouvelles formes d’habitation tout un nouvel équipement public, édifié principalement sous la troisième République : mairies, bureaux de poste, gares, écoles pour une population qui s’accroît. De vastes quartiers se créent ainsi hors des centres anciens, devenus désuets et délaissés par la classe aisée à qui la voirie étroite apparaît comme un signe d’inconfort et de manque d’hygiène. Dernière touche apportée à ce paysage viticole, la cave coopérative vient baliser l’entrée des villages de sa masse écrasante, entre 1910 et 1914 dans les villages de la plaine, puis à la fin des années 1940 dans les villages des collines.
En quelques décennies, entre le second Empire et la Grande Guerre, une vague de constructions a doublé la surface bâtie de la plupart des villages. Ainsi s’opère une polarisation socio-économique de l’habitat : aux ouvriers et aux petits propriétaires les vieilles maisons exiguës du centre, aux grands et moyens propriétaires et aux négociants les orgueilleuses maisons de la périphérie et du quartier de la gare.
Ce contraste a dominé le paysage durant près d’un siècle, jusqu’à l’apparition des lotissements au cours des années 1970. Cette nouvelle étape d’urbanisation touche les villages de façon inégale selon leur localisation : rapide et massif dans la plaine, le mouvement se fait plus tard et reste plus limité dans les coteaux. Dans une dynamique inverse, les années 1980 voient s’opérer un recul massif du vignoble sous l’effet des départs en retraite et des arrachages primés. La concomitance des deux mouvements bouleverse la sociologie des campagnes où, désormais, la population viticole devient minoritaire. Pourtant, en ce début du XXIe siècle se pose encore la question de l’habitat vigneron qui, banalisé dans la forme des logements, exige de nouveaux bâtiments d’exploitation pour abriter des engins de plus en plus volumineux et plus encore pour la cuverie et l’accueil du public, chez ceux qui ont choisi de vinifier à la propriété. Exploitations et logements égrenés dans le vignoble au gré de chacun, ou bien création de quartiers vignerons adaptés aux besoins techniques et à la nécessaire sociabilité ? Les deux orientations se côtoient à Saint-Geniès-des-Mourgues et à Saint-Christol : l’habitat vigneron cherche désormais une nouvelle place au sein du paysage.
Bibliographie
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Notes
1. Il s’agit d’un modèle « à corde », peu souvent représenté car il disparaît vers la fin du XIXe siècle, remplacé par le pressoir à claies plus performant.
2. Le muid de Montpellier au XVIIe siècle contenait 692 litres.
3. ADH 2E 43/142 : Testament de Grégoire Bresson du 3 septembre 1685, notaire Jean Cambon.
4. Les testaments sont rédigés en français depuis le XVIe siècle mais de nombreux termes techniques, particulièrement pour l’outillage, ont longtemps conservé leur forme occitane, parfois jusqu’au XXe siècle.
