L’inauguration du monument à Alphonse Mas, ancien maire de Béziers une initiative d’Antonin Moulin
L’inauguration du monument à Alphonse Mas, ancien maire de Béziers
une initiative d’Antonin Moulin
* Professeur honoraire
Le 19 juin 1938, Béziers inaugurait un monument pour célébrer la mémoire d’Alphonse Mas, ancien maire, dont l’œuvre considérable a transformé l’aspect de la ville et l’a enrichie de nombreuses réalisations. C’est Antonin Moulin qui est à l’origine de cet hommage. Aussi la personnalité et le rôle du père de Jean Moulin furent-ils longuement rappelés au cours de cette cérémonie. Dans les discours prononcés on retrouve l’image que Béziers a conservée d’Antonin Moulin.
Alphonse Mas, le maire qui a transformé Béziers
A. Mas, né à Maraussan, près de Béziers, en 1851, exerça d’abord dans cette ville la fonction d’Avoué. Entré au conseil municipal en 1884 et adjoint au maire en 1885, il exerça les fonctions de maire de 1888 à 1899 et de 1901 à 1904. Il assuma d’autres mandats (conseiller général, député) dont on ne garde pas un souvenir aussi fort que des fonctions municipales dans lesquelles il fut très actif et créateur.
L’œuvre qu’il a accomplie concerne de nombreux domaines. On peut en rappeler les principaux aspects :
- Grands travaux d’urbanisme : dans le tissu urbain, malsain et encombré, il fit ouvrir de grandes voies de circulation, assurant une traversée continue et facilitée de la ville (et notamment cette rue Nationale, ouverte en 1894 et baptisée en 1931, avenue Alphonse Mas)
- Construction de nombreux bâtiments publics : les halles, le collège de jeunes filles, l’École pratique de Commerce et d’Industrie, reconstruction du collège Henri IV … Ses efforts aboutissent aussi à la création de la chambre de commerce demandée depuis longtemps à Béziers.
- Embellissement de la cité, avec les jardins de la Plantade et des bassins-réservoirs.
- Installation du Musée des Beaux-Arts dans les locaux, mieux adaptés de l’Hôtel Fabrégat.
- Mise en place d’un réseau d’égouts.
En 1904, A. Mas abandonna ses fonctions municipales et quitta Béziers pour prendre les importantes fonctions de Gouverneur de la Banque de la Guadeloupe, de 1904 à 1906, puis de la Banque de la Réunion (1906 à 1923) C’est à la Réunion qu’il mourut le 27 janvier 1931 1.
Le monument à Alphonse Mas, la dernière entreprise biterroise d'Antonin Moulin
Antonin Moulin fut associé à l’œuvre accomplie en appartenant au conseil municipal dirigé par A. Mas de qui il fut très proche pendant quelque 20 années.
C’est donc à la fois pour honorer le compagnon de lutte, le Républicain, et aussi le « maire bâtisseur » qui a laissé une marque si profonde dans la cité, qu’Antonin prit l’initiative de former un comité ayant pour mission d’ériger un monument à Alphonse Mas.
Nommé, dès les premières années de sa carrière, professeur au collège de garçons de Béziers, Antonin Moulin, d’origine provençale, s’intégra très tôt à la ville qui l’accueillait. Il s’y engagea dans de nombreuses activités, culturelles, sociales (surtout pendant la guerre de 1914-1918) et bien entendu, pour ce républicain, membre d’une loge maçonnique, politiques. C’est à ce titre qu’il exerça divers mandats, et notamment celui de conseiller municipal.
Par ses travaux d’érudition, il fouillait le passé de Béziers : c’est ainsi, pour ne retenir qu’un seul exemple, que dès le début du siècle, vers 1905-1910, il s’attacha dans une série d’articles, réunis plus tard en volume 2 à présenter la destinée glorieuse et tragique de Casimir Péret, ce maire de 1848, chef de l’opposition biterroise au coup d’État du 2 décembre 1851, et qui mourut à la Guyane, où il avait été déporté, dans une tentative d’évasion. Le monument élevé à la gloire de ce héros républicain lui doit beaucoup.
C’est dans le même esprit qu’Antonin Moulin entreprit à la fin des années trente, de rappeler par l’érection d’un autre monument le souvenir d’Alphonse Mas.
Il assura la présidence du comité chargé de recueillir les fonds par souscription et accomplit activement toutes les démarches nécessaires.
Tout était réglé, quand, à la veille de l’inauguration du monument, on apprit sa mort, après quelques jours de maladie, seulement, en avril 1938, à Saint-Andiol, en Provence, où il venait d’arriver au moment des vacances de Pâques.
Les choix avaient été faits. Ils portaient :
- Sur l’emplacement, au débouché sur la place Garibaldi, de l’avenue Alphonse Mas.
- Les réalisateurs (Avon, père et fils, architectes, Nègre, entrepreneur)
- Le style du monument. « Ce monument dont la stèle en granit du Sidobre monte droit au-dessus d’un bassin circulaire d’où jaillit l’eau de la ville… porte le buste buriné dans le bronze », œuvre du sculpteur Blattes. (Louis Malbosc, dans « Le Petit Méridional» du 20 juin 1938.
La cérémonie du 19 juin 1938. Le souvenir d'antonin moulin associé à celui d'Alphonse Mas
L’inauguration du monument fut l’occasion d’une fête bien dans le style des manifestations qu’on organisait sous la IIIe République. Arrivées en cortège, les nombreuses personnalités présentes se réunirent à la tribune d’honneur, autour du député-maire Auguste Albertini, et du sous-préfet Lahilonne. Il y avait les représentants des autorités civiles, (avec des nombreux conseillers municipaux et présidents de sociétés), militaires, religieuses (l’archiprêtre Blaquière et le pasteur Toureilles), universitaires (M. Mouysset, proviseur du lycée Henri IV où Antonin Moulin avait été professeur, et Madame Dutard, directrice de l’école primaire supérieure de jeunes filles, où Laure Moulin, sœur de Jean, a été professeur jusqu’à la fin de l’année scolaire 1936-1937 et sa nomination à Montpellier) Toutes les sociétés musicales et les chorales apportèrent leur concours : « Lyre biterroise » et « Symphonie biterroise », « Orphéon biterrois » et « Chœur des Arènes », fanfares « L’Espérance » et « Le Réveil biterrois » Les jeunes filles de l’association de gymnastique « La Vigilante » déposèrent de nombreuses gerbes au pied du Monument. Une foule nombreuse se pressait aux abords du lieu choisi.
On doit retenir surtout de cette manifestation le souci des orateurs d’associer le souvenir d’Antonin Moulin à l’hommage rendu à Alphonse Mas. Dans aucun des quatre discours prononcés, on n’a négligé d’évoquer celui à qui on devait la réalisation du monument. M. Ricardou, vice-président du comité, prit le premier la parole et rappela d’abord le souvenir d’Antonin Moulin « qui eut à cœur de réaliser un vœu qui lui était cher : élever un monument à Alphonse Mas… » Il poursuivit : « M. Moulin se mit à l’œuvre avec un dévouement inlassable, constitua un comité, réunit les fonds nécessaires et fit ordonner la réalisation de tous les travaux que comportait la réalisation du projet. Tout était prêt et il ne restait qu’à procéder à la remise du monument à la ville dans une cérémonie qu’il eût été heureux de présider. Le destin ne l’a pas voulu. Je traduirai nos sentiments à tous, en adressant à Antonin Moulin, cet excellent homme dont la modestie était la plus charmante vertu, le souvenir ému du comité et de ses amis et en renouvelant à toute sa famille, représentée ici par son fils, Jean Moulin, préfet de l’Aveyron, l’expression de nos affectueux regrets… »
Paul Granaud s’exprima ensuite comme président de la chambre de commerce. (C’est Alphonse Mas en effet qui par son action obtint la création de celle-ci par un décret du 10 novembre 1902).
Il termina par quelques mots à la mémoire de « l’initiateur de cette manifestation, celui qui fut l’ami des bons et des mauvais jours, (qui) n’est plus, hélas ! J’ai nommé M. Antonin Moulin à qui la fatalité aveugle n’a pas permis de voir réalisée l’œuvre qui lui tenait tant au cœur »… « Nous adressons à sa mémoire un souvenir ému… Nous saluons respectueusement son digne fils, Monsieur le Préfet de l’Aveyron, en lui disant que nous désirons qu’une pensée, dans un suprême hommage, unisse Alphonse Mas et Antoine Moulin. »
C’est en représentant de la famille Mas – (la veuve d’Alphonse Mas et ses enfants sont à la Réunion) – que Jean Roque, notaire, a pris ensuite la parole. Ce monument « est l’œuvre morale d’Antonin Moulin, car c’est lui qui l’a voulu et qui, pour réaliser sa volonté, a su vaincre tous les obstacles… Moulin ne s’est jamais éloigné d’Alphonse Mas lorsque le sort lui était contraire. Homme de devoir et de désintéressement, son autorité était d’autant plus vive et d’autant plus manifeste qu’il n’avait rien à attendre de ceux à qui il la donnait » ; « La famille Mas est profondément affligée qu’une mort trop prompte n’ait pas permis au bon ouvrier d’assister au succès de son œuvre et d’être aujourd’hui à la place d’honneur. »
Enfin, recevant le monument au nom de la ville, M. Auguste Albertini, député-maire, avant d’évoquer longuement l’œuvre d’Alphonse Mas, a d’abord rendu hommage à Antonin Moulin.
« Le comité a été présidé depuis sa formation par un ancien conseiller municipal de la liste Mas de 1884, le regretté Antonin Moulin que la mort a frappé il y a deux mois à peine, alors que la tâche poursuivie allait s’achever.
Dans un sentiment de gratitude auquel je m’associe volontiers, le comité a invité à cette cérémonie M. Moulin fils, actuellement préfet de l’Aveyron, que j’ai l’avantage de saluer à nos côtés. »
En fin de matinée, un vin d’honneur, servi à la chambre de commerce termina cette cérémonie.
Jean Moulin a Béziers, ce dimanche 19 juin 1938
Les orateurs, comme on l’a vu, ont dans leurs discours, salué la présence à la cérémonie du 19 juin de Jean Moulin qui venait d’être installé quelques jours plus tôt dans les fonctions de préfet de l’Aveyron.
Les relations de la cérémonie qu’on peut lire dans les rubriques locales des journaux « Le Petit Méridional » et « l’Éclair » signalaient également cette présence. Il était aux côtés de Monsieur Albertini, député-maire et de Monsieur Lahilonne, sous-préfet, aux premiers rangs du cortège qui alla par l’avenue Alphonse Mas, de l’hôtel de ville à la Place Garibaldi où le monument allait être inauguré… Et à la tribune d’honneur, il était, « autour de M. Ricardou », avec les mêmes personnalités.
Sa participation resta discrète. Il n’était là que comme représentant de la famille Moulin. Et son séjour à Béziers ne dura que fort peu de temps. Mais ce détail peut être retenu. C’est sans doute la dernière (ou une des toutes dernières) visite que Jean Moulin fit à Béziers, sa ville natale.
Ainsi dans l’histoire des liens étroits tissés entre Béziers et la famille Moulin, cette journée du 19 juin 1938, par l’évocation d’Antonin Moulin, et par la présence de son fils Jean, prend une valeur symbolique 3.
Annexe
Mort de M. A. E. Moulin.
On nous annonce le décès à Saint-Andiol (Bouches-du-Rhône) de M. A.E. Moulin, professeur honoraire.
C’est donc dans son pays natal que ce Biterrois d’adoption est allé rendre le dernier soupir.
Il y a quelques mois lorsqu’il quitta notre ville pour habiter Montpellier avec sa fille, M. A.E. Moulin était venu nous saluer et nous dire avec quel regret il quittait cette ville de Béziers où tant de liens le retenaient depuis si longtemps.
C’est qu’il était venu ici, il y a de longues années, comme professeur d’histoire au collège Henri IV et il s’était tout de suite intéressé à la vie de notre cité, à son passé, à ses pierres. Il avait noué dans cet établissement des amitiés sincères et il se plaisait à citer ses relations trop brèves avec Frédéric Amourette et d’autres professeurs de lettres ou d’histoire.
Mais il avait bien connu aussi les administrateurs de notre ville, notamment M. Alphonse Mas dont il avait su apprécier les grandes qualités ainsi que les importants travaux et pour lequel sa sympathie se manifeste par la formation d’un comité destiné à élever un monument à sa mémoire. Hélas !, ce beau projet va se réaliser et M. A.E. Moulin qui en fut l’initiateur ne sera plus là pour assister à son inauguration.
Parmi les nombreux élèves qu’il avait eus au collège Henri IV, le défunt jouissait de la plus grande affection et ce fut peut-être ce qui l’entraîna à faire de la politique. Il devint ainsi conseiller général et conserva ce poste pendant de longues années. Mais sa déception fut grande lorsqu’il dut laisser la place à la suite de basses intrigues venues de son propre parti.
Depuis lors, il s’était retiré de toute activité politique et s’adonnait à des études historiques. C’est ainsi 4 qu’il écrivit l’an dernier un très beau livre qui eut un grand retentissement : « Le grand amour de Fouché, Ernestine de Castellane », qu’il fit à la Société archéologique lors de sa séance annuelle un très intéressant rapport sur les œuvres en vers français présentées au concours de la société. M. A.E. Moulin ne partageait certes pas nos convictions politiques et religieuses, mais faisait preuve d’une très grande tolérance et d’une sincère largeur d’esprit. Durant ces dernières années cependant l’expérience de la vie et des hommes avait opéré dans sa pensée et son jugement un profond changement qui se traduisait par une vive admiration pour les hommes d’ordre et un réel mépris pour les politiciens haineux et vindicatifs.
Nous nous inclinons avec respect devant la mémoire de ce méridional, ardemment attaché à sa langue, à son sol, à son histoire et qui avait su unir dans un même amour la Provence et le Languedoc. Charles A. 5
Notes
1. Nous remercions la famille d’A. Mas des renseignements qu’elle a bien voulu nous adresser depuis Saint-Denis-de-la-Réunion.
2. A.E. Moulin : « Un Républicain Martyr. Casimir Péret (Le Coup d’État à Béziers. La déportation. La mort) », Montpellier 1937.
3. La journée du 19 juin 1938 a fait l’objet de comptes-rendus dès le lundi 20 juin dans « L’Éclair » et plus développé, dans « Le Petit Méridional » (celui-ci sous la signature de Louis Malbosc). Un dossier conservé aux Archives Municipales de Béziers, sous la cote Q51 contient une partie des papiers laissés par M. Vignon, adjoint au maire de Béziers en 1938, délégué aux fêtes et aux manifestations, et à ce titre, organisateur de la cérémonie du 19 juin. On y trouve une plaquette d’une trentaine de pages, reproduisant le texte intégral des quatre discours prononcés.
4. Ainsi corrige le « aussi » original.
5. L’Éclair, édition de Béziers, 17 avril 1938 – Ch. A. : Il s’agit très certainement de Charles Albergne, responsable de l’agence biterroise du journal « L’Éclair ». Un article a paru le même jour (17 avril) dans « Le Petit Méridional », sous le titre : « La mort de M. Moulin, ancien conseiller général de Béziers. »
