L’identité viticole face au processus d’industrialisation
« L’exploitation du pétrole sur la commune de Gabian »
(Approche ethno-historique)

Le projet de valorisation patrimoniale du gisement pétrolifère de Gabian nous a conduit à effectuer en 1989 plusieurs enquêtes ethnologiques et des recherches archivistiques afférentes à l’histoire de l’exploitation du site.

La constitution d’une base d’information susceptible d’alimenter des activités d’animations culturelles dirigées par la charte intercommunale Thongue, Libron, Peyne et l’ODAC était l’un des objectifs retenus pour cette mission d’étude, par ailleurs l’approche du processus d’industrialisation généré par l’exploitation du pétrole de Gabian devait faire l’objet d’une analyse détaillée.

Ce texte se présente comme une réflexion sur l’ensemble des démarches qui relèvent d’une approche ethno-historique du patrimoine industriel du « pays de Gabian ». Nous distinguerons cependant les aspects d’ordre méthodologique présentés dans la première partie de cet article d’une réflexion plus théorique liée à l’analyse du processus d’acculturation dont nous ferons état dans la partie suivante.

Historique de l’exploitation du gisement pétrolifère de Gabian

Selon les informations livrées par les sources écrites 1, l’exploitation du gisement de Gabian remonte au XVIIe siècle, date à laquelle les religieux du prieuré de Cassan construisirent la fontaine à huile organisant par ailleurs la collecte et le commerce de l’huile de naphte. A l’époque moderne, l’huile de Gabian était connue dans tout le royaume et à l’étranger, elle avait à en croire les prospectus de l’époque de nombreuses vertus curatives. Le monopole de l’exploitation était réservé aux évêques de Béziers qui géraient un négoce somme toute fort lucratif. Il y eut durant le XVIIIe siècle plusieurs mémoires de médecine consacrés aux vertus curatives de ce fameux « pétroléum », mais à partir de la Révolution, la « fontaine d’huile » cessa d’être exploitée par la communauté religieuse de Cassan et devint propriété de l’État. Durant le XIXe siècle, le site fut pratiquement laissé à l’abandon malgré quelques tentatives isolées de prospection effectuées par des particuliers ou par une société anglaise.

Alimentation des remorques citernes tirées par un tracteur « Chenard et Walker »
Fig. 1 Alimentation des remorques citernes tirées par un tracteur « Chenard et Walker ». Ce véhicule assurait le transport du pétrole jusqu'à la gare (Document : M. Bonnafos).

Les données historiques révèlent toutefois une filiation entre les étapes d’exploitation du gisement comprises entre le XVIIe et le XXe siècle. Ce qui était tenu au XVIIe siècle pour une curiosité régionale mentionnée dans des travaux d’érudition suscita en permanence l’engouement des chercheurs et fut reconnu trois siècles plus tard comme un fait géologique majeur étant digne de l’intérêt de la science et de l’industrie pétrolière.

Ce sera dans le second quart du XXe siècle que la recherche et l’exploitation du pétrole sur cette commune et sur un large périmètre de prospection atteindront leur optimum. Gabian deviendra dès 1924 un site d’intérêt national, il sera associé aux plus grands gisements européens, Bakou et Pechelbronn. Ayant fait l’objet de nombreux articles scientifiques, le gisement héraultais figurait à cette époque dans les atlas de géographie au même titre que les grandes villes du Midi de la France, ce fait devint un facteur de projection et d’amplification de la réalité locale à travers une représentation mythifiée. Cependant, la célébrité du site fut de courte durée car la production du gisement baissa très rapidement et s’affaiblit progressivement jusqu’en 1950, date à laquelle il cessa d’être exploité.

Témoignages matériels et mémoire collective

L’étude du patrimoine industriel livre habituellement sur les lieux d’enquête des éléments concrets relevant de l’activité exercée, témoignages matériels (bâtiments, objets, instruments, machines…).

Ainsi pouvait-on s’attendre à trouver sur place dans le meilleur des cas les anciens bâtiments des diverses compagnies et au pire un édifice ou un monument commémorant la découverte du gisement pétrolifère. Mais rien de tout cela n’existe à Gabian pour évoquer cette époque de la vie locale 2. Un nom de rue « chemin du pétrole », la mention sur la carte IGN de l’emplacement des anciens puits de pétrole et des anciens réservoirs sont les seuls indices qui puissent être appréhendés sur le terrain. Il faut connaître la commune ou être conduit par un habitant du village pour retrouver sur place les quelques vestiges dispersés dans la campagne, un ancien réservoir en béton et une plate-forme matérialisant l’emplacement d’une citerne de stockage. De la période d’exploitation du gisement pétrolifère ne restent que ces quelques traces, on peut observer en outre sur la commune les vestiges d’un bâtiment du XVIIe siècle utilisé autrefois par les moines du prieuré de Cassan pour recueillir l’huile de naphte.

Carte postale datant de la 1re période d'exploitation du gisement
Fig. 2 Carte postale datant de la 1re période d'exploitation du gisement (Collection : M. Bonnafos).

Cette construction dénommée « la foun de l’oli » a joué un rôle important lors des prospections pétrolières menées sur la commune dès le XIXe siècle. C’est à partir de sondages effectués en ce lieu que les géologues purent localiser la principale zone de production du gisement située plus au nord.

Alors que cette construction est l’un des rares exemples connus d’un ouvrage élaboré pour recueillir l’huile de naphte, elle présente un aspect extérieur des plus banals. « Espace souterrain », la foun de l’oli est composée de plusieurs galeries de recueillement qui conduisent l’eau chargée de pétrole vers un bassin de captation lui-même raccordé à un bassin de recueillement où les eaux sont évacuées et l’huile recueillie par écrémage.

Lieu d’amusement des enfants, la foun de l’oli est connue par toutes les générations de Gabianais qui ont exploré dans leur jeune âge les mystérieux souterrains jadis construits par les moines.

Ainsi les lieux perdurent dans le paysage au fil du temps comme la foun de l’oli, ou s’effacent secrètement sans laisser de traces à la façon des puits de pétrole et de la raffinerie ne laissant pour seuls témoins que quelques rares vestiges.

Fugaces mais toutefois présents, les témoignages matériels sont des éléments d’observation et des repères qui s’inscrivent dans le paysage local et dans la mémoire collective, ils marquent le territoire et ont une fonction à la fois signalétique et signifiante. La transmission de la mémoire collective passe par ces lieux chargés de souvenirs qui ont un caractère quasiment emblématique. Les lieux pérennisent d’une certaine façon la mémoire du groupe et contribuent à la continuité des souvenirs maintenus dans la conscience collective, cette conscience qui ne livre des faits historiques que les éléments qui l’ont marquée ou qu’elle juge nécessaire de transmettre. Il s’agit d’une mémoire sélective qui fait corps avec le groupe social et qui n’a pas l’objectivité des travaux d’histoire ou d’érudition.

Derricks en bois. Forage n° 5
Fig. 3 Derricks en bois. Forage n° 5
(Collection : M. Bonnafos).

Les éléments d'enquête

Dans le cadre de cette mission de recherche, ce furent essentiellement les entretiens oraux et les documents iconographiques collectés qui permirent d’évaluer l’importance de l’exploitation pétrolière pour la commune et la microrégion. Les entretiens oraux furent réalisés auprès de vingt personnes parmi lesquelles nous avons rencontré d’anciens ouvriers de la compagnie Pechelbroon, des personnes ayant travaillé à la raffinerie, un ancien chef de poste et un ancien ingénieur de la Société de Recherche d’Exploitation Minière Industrielle (SREMI), plusieurs personnes de Gabian engagées en tant que manœuvres par la Société Béarnaise ou par la Société Nationale des Pétroles du Languedoc Méditerranéen (SNPLM).

Quelques entretiens de groupe furent effectués auprès d’hommes et de femmes qui vécurent cette étape de la vie locale à différentes périodes, procédant ainsi, nous avons tenté de recueillir des récits illustrant la réalité sociale de cette communauté villageoise durant les vingt années d’exploitation du gisement. Les résultats des enquêtes orales devaient également permettre de palier le manque d’archives publiques et l’absence d’archives patronales. Ainsi l’apport des témoignages oraux et la collecte de documents photographiques ou d’anciennes cartes postales nous ont aidés à évaluer l’impact des entreprises sur la vie locale.

Parmi les documents iconographiques collectés, nous avons retrouvé de nombreuses cartes postales représentant les divers éléments de l’infrastructure d’exploitation mise en œuvre par Pechelbronn (pompes à balancier, derriks, citernes de stockage…). Ces cartes postales ont l’avantage de nous renseigner sur la première période d’exploitation du gisement, celle qui fut d’ailleurs la plus spectaculaire.

Il n’y eut pas un engouement suffisant durant les années quarante et cinquante autour de l’activité du site de Gabian pour justifier l’édition de nouvelles cartes postales. Néanmoins nous avons recueilli auprès d’informateurs des photographies personnelles sur lesquelles figurent des personnages identifiables, des machines, des lieux, qui nous renseignent sur cette étape de l’histoire du gisement.

Parmi les collectes effectuées, une des trouvailles les plus intéressantes fut celle de trois photographies dont deux d’entre elles représentent le montage d’une colonne de raffinage et dont le troisième document illustre la seule vue générale que nous connaissions de la raffinerie de Gabian. Le témoignage apporté par ces trois photographies est essentiel car la raffinerie construite à Gabian était l’une des rares en Europe avec celle de Pechelbronn à utiliser le « craking » comme méthode de raffinage, ce procédé de distillation étant adapté aux pétroles riches en paraffine.

Quant à l’ultime phase de production du site, les documents iconographiques se limitent à quelques exemplaires d’une série de photographies effectuée par la SNPLM lors de la campagne de prospection pétrolière lancée en 1946 par l’État sur l’ensemble du Languedoc. Un ancien ingénieur de la SNPLM nous a fourni quelques prises de vues de sondages implantés à Gabian et dans les cantons de Roujan, Servian et Pézenas. Ces quelques documents sont les derniers témoignages relatifs à la recherche pétrolière dans le périmètre de prospection gabianais.

Approche patrimoniale et stratégie de valorisation culturelle

L’étude à vocation patrimoniale se légitime le plus souvent par la nécessité de saisir une information menacée de disparaître. Dans le cadre du projet de valorisation du patrimoine gabianaïs, nous avons été chargés de rassembler autour d’un temps fort de l’histoire locale, d’un événement passé et révolu, une série de témoignages destinés à mobiliser les acteurs locaux autour d’une réalité sociale et économique qui fut la leur durant plus de vingt ans. Ainsi ressurgissant sous les traits du « patrimoine industriel », l’histoire de l’exploitation du gisement pétrolifère vient faire figure de témoignage sur les potentialités économiques d’une région aujourd’hui en crise de devenir. De fait dans les stratégies locales, les démarches patrimoniales tendent à être associées aux dynamiques de développement local, intégrées à des projets d’aménagement elles présentent les processus de changements exogènes auxquels furent soumises les populations locales comme des indices de modernité inéluctablement attachés à leur devenir.

En réhabilitant l’image du patrimoine industriel (contenant les concepts de technologie et de culture), les institutions valorisent un aspect de l’identité locale lié à une activité technologique, elles essaient également de réhabiliter l’image que les habitants d’une commune peuvent avoir de leur lieu d’identification.

Appareil pennsylvanien, battage au câble.
Fig. 4 Appareil pennsylvanien, battage au câble. Années cinquante.
(Document : S. Misermond).

Apports et changements sociaux

Nous aborderons dans cette partie les principaux aspects d’une étape de la vie communale où la rencontre de deux « cultures différentes » a développé certains facteurs de « changements sociaux ».

Les éléments d’enquête montrent que l’apport de la culture technique industrielle à l’intérieur de la collectivité paysanne a sensiblement modifié l’économie d’autarcie et les modes de sociabilité définissant la société rurale du second quart de notre siècle sans déstructurer pour autant ses valeurs fondamentales 3.

Culture technique et processus acculturatif

Nul ne saurait évoquer une tradition du métier de mineur chez les Gabianais, ceux-ci furent engagés par les diverses sociétés comme ouvriers de base, l’encadrement et l’exercice de tâches nécessitant des qualifications professionnelles étant confié au personnel formé par les compagnies.

Vue de la raffinerie de Gabian
Fig. 5 Vue de la raffinerie de Gabian. Années quarante (avant-guerre).
(Document : J. Pailhès).

Dès 1924, avec l’implantation de la compagnie alsacienne Pechelbronn, a eu lieu l’importation d’un savoir technique et d’une organisation sociale qui relèvent du modèle des sociétés industrielles. Les changements découlant de l’organisation du travail (la répartition des tâches, la constitution d’équipes et de roulements, le rythme de travail, les salaires…) ont eu un effet important sur une population paysanne essentiellement composée de journaliers souvent assujettis aux conditions de vie difficiles et à la précarité de l’emploi que connurent les ouvriers viticoles.

De la vigne au pétrole

L’activité viticole, représentant jusqu’alors dans le canton la principale source d’emploi, s’est trouvée concurrencée dès la création du chantier par un nouveau secteur d’embauche. De fait beaucoup de Gabianais ont abandonné leur place d’ouvrier viticole pour s’engager auprès des compagnies d’exploitation pétrolière car les salaires étaient plus avantageux et la souplesse des horaires permettait à ceux qui travaillaient la nuit au poste de pompage de mener une autre activité professionnelle durant la journée.

Toutefois, si de nombreux ouvriers viticoles ont cessé de travailler en tant que journaliers pour les gros propriétaires, ils n’en ont pas pour autant abandonné le travail de la vigne et ils continuèrent à pratiquer leur activité en exploitant des terres en fermage ou en cultivant les quelques vignes qui leur appartenaient. Parmi les entretiens que nous avons réalisés, de nombreux témoignages révèlent le caractère opportun de l’activité industrielle venue pallier la situation économique difficile des petits exploitants.

« J’avais peu de pieds de vigne, et il fallait bien vivre ! Au pétrole on gagnait le double qu’à la vigne et moi je préférais travailler au pétrole que pour un patron » (informateur âgé de 84 ans, 1989, Gabian).

 « On gagnait plus qu’à la vigne et puis le travail était moins fatigant, il était salissant, mais que voulez-vous, dans les huiles c’est comme ça ! » (informateur âgé de 75 ans, 1989, Gabian).

Ainsi, une des spécificités de la main-d’œuvre locale engagée par les compagnies d’exploitation pétrolière fut d’avoir une double activité professionnelle caractéristique du modèle ouvrier paysan ; après leur journée de travail au service de la compagnie pétrolière, beaucoup d’ouvriers se consacraient à la culture de la vigne.

Ce phénomène, associé au fait que la main-d’œuvre locale constituait le bas de la hiérarchie professionnelle, contribua à réduire les possibilités d’édification d’une nouvelle identité professionnelle dans les métiers relevant de l’exploitation pétrolière.

Les éléments d’enquête nous conduisent toutefois à constater dans le discours d’anciens ouvriers la manifestation d’une forme d’appartenance et d’identification à certains aspects du travail industriel. A travers l’expression de leurs souvenirs ils énumèrent les gestes et les actes techniques ainsi que le jargon professionnel et de nombreux détails de leurs anciennes activités. Souvent dans le discours de nos interlocuteurs s’opère une distinction entre les spécialités exercées : être « accrocheur », travailler au « forage » ou au « pompage », travailler au « craking »… chacun se définissant en fonction de sa qualification.

Les emplois étant hiérarchisés, l’accession à certains postes conférait un statut professionnel supérieur à ceux qui s’élevaient au rang de « chefs de clefs » ou d’« employés à la raffinerie ».

Toutefois, pour les Gabianais, les possibilités d’évolution professionnelle étaient minimes car il n’y a eu à Gabian qu’une activité industrielle ponctuelle qui a rapidement décliné en raison de la faiblesse du gisement. Ainsi le processus d’industrialisation amorcé en 1924 n’a pas développé de superstructure locale, il a généré une activité industrielle qui a difficilement fonctionné pendant vingt ans sans réellement favoriser la constitution d’une main-d’oeuvre spécifique.

Ce constat nous autorise à considérer qu’il n’y a pas eu de conversion réelle de la part des « gens du pays » dans le métier de l’industrie, la plupart d’entre eux ayant conservé une activité viticole.

Le phénomène d’industrialisation se traduisit essentiellement par une augmentation du pouvoir d’achat et par une ascension sociale des petits viticulteurs exerçant cette double activité professionnelle.

Cependant il nous faut préciser que ces « stratégies ascensionnelles » ne profitèrent qu’à la génération des personnes engagées par la compagnie Pechelbronn durant la période précédant la Première Guerre mondiale.

Il nous faut de ce fait distinguer deux classes d’âges parmi le personnel engagé par les sociétés ; il y a d’une part les ouvriers qui ont travaillé pour la compagnie Pechelbronn et les ouvriers qui, à partir de 1935, ont été engagés par les diverses sociétés qui sous-traitaient avec Pechelbronn.

De plus, nous devons rappeler que durant la Seconde Guerre mondiale, les jeunes gens mobilisés pour le Service du Travail Obligatoire étaient employés à l’exploitation du gisement ; cette période est perçue négativement par la population locale car les ressources du gisement étaient maîtrisées par l’occupant. La population locale, contrainte de travailler sous la tutelle allemande, a opposé une force d’inertie dont on relève dans les entretiens oraux certains témoignages.

Montage de la colonne de raffinage
Fig. 6 Montage de la colonne de raffinage.
(Document : S. Misermond).

« La nuit on mettait sur la poulie forte, on coinçait le moteur et puis ça ne pompait rien. Une fois, il y a eu une descente d’Allemands et il y en a qui se sont fait prendre » (informateur, 62 ans, 1989, Gabian).

« On leur faisait le niveau avec de l’eau… Ils ont expédié comme ça plusieurs wagons citernes, on en remplissait que trois de pétrole, le reste, c’était que de l’eau ! » (informateur, 67 ans, 1989 Gabian).

« Une fois le maquis est arrivé et ils ont jeté tout le pétrole à la rivière, alors les Allemands ont réquisitionné les gens du village pour leur faire remonter le pétrole qui flottait avec des seaux, ce jour-là on a travaillé pendant douze heures » (informateur, 67 ans, 1989, Gabian).

On discerne à travers ces exemples une perception du processus d’industrialisation chez la dernière génération d’ouvriers qui diffère de celle de leurs aînés car elle relève d’un contexte historique et d’un environnement socio-économique distincts. La période d’exploitation du gisement dirigée par la compagnie Pechelbronn de 1924 à environ 1935 étant considérée comme la phase optimale d’exploitation du gisement et correspondant à un phénomène d’importance nationale, il en découle que les ouvriers ayant participé à cette étape de l’histoire du gisement de Gabian sont désormais reconnus comme les témoins « patentés » de cette glorieuse époque et comme les détenteurs du savoir technique directement hérité auprès des techniciens de Pechelbronn. Il s’opère donc une surenchère du savoir technique associée à la principale phase de production du site qui se traduit localement par un consensus visant à valoriser la mémoire (et le savoir technique) des acteurs présents au cours de la première période d’exploitation. En contrepartie la main-d’œuvre employée par les compagnies d’exploitation et de raffinage à la veille de la Seconde Guerre mondiale est associée à la phase de déclin du gisement et à l’histoire de l’exploitation du site sous l’occupation allemande ; par conséquent, l’identité professionnelle de cette génération d’ouvriers est dévaluée comme leur propre mémoire sur le phénomène d’industrialisation.

Ainsi la transmission de la mémoire locale liée à l’exploitation du site est ponctuée d’événements, de personnages, dont le rappel des faits ou des noms évoque cette époque et garantit l’authenticité des propos rapportés.

L’importance accordée au fait d’avoir participé à l’exploitation de certains puits pendant leur période de plein rendement, d’avoir travaillé sous les ordres de tel contremaître ou de tel ingénieur de Pechelbronn, ou encore d’avoir assisté à la visite du ministre Moro de Giaferi donne une crédibilité notoire aux témoins de ces événements.

Il existe cependant une forme de mémoire collective commune aux générations qui ont « travaillé au pétrole » et qui témoigne d’une influence de la « culture technique » industrielle sur chacune d’elles. Cette mémoire est révélée au cours des conversations de groupe (au café, sur la place ou au boulodrome), le plus souvent sous forme d’anecdotes ou de boutades. Comme nous l’avons évoqué précédemment, le processus d’industrialisation n’a pas été suffisamment intense pour que se développe une « conscience morale » fondée sur les valeurs de cette nouvelle culture technique 4. Par ailleurs, la présence d’une culture technique viticole ayant un caractère social constitutif de « l’ethos » de la population paysanne locale suffit à détourner le processus acculturatif généré par le phénomène d’industrialisation.

Ainsi l’activité viticole ayant conservé un rôle prépondérant au sein de la société locale, ce n’est pas un hasard si la mémoire collective des travailleurs, liée à la période industrielle, revêt un caractère anecdotique.

Liens matrimoniaux, facteurs de sociabilité

Outre le fait d’avoir favorisé le développement des petits commerces locaux et d’avoir contribué à l’accroissement du niveau de vie des petits exploitants et des « manouvriers », l’activité industrielle a participé à l’émergence d’une nouvelle catégorie sociale au cœur de la communauté villageoise.

Ainsi, parmi les changements apportés par le processus d’industrialisation, il faut considérer les mariages qui unirent des cadres engagés au service des compagnies pétrolières avec « des jeunes filles du pays comme des facteurs de mobilité sociale ascendante ». De façon générale, les mariages issus du processus d’industrialisation contribuent à l’élaboration de nouvelles identités sociales et à la transformation du modèle familial traditionnel en déstructurant le système de parenté et les réseaux de solidarité communautaires. Bien qu’ils soient peu nombreux, ces mariages reflètent l’existence d’échanges entre deux catégories sociales, l’une appartenant à un système social rural et l’autre à un système social industriel établi sur un modèle urbain apparenté à l’image du technicien.

Hormis ces aspects du changement social, on peut s’interroger sur la survivance de cette culture « pétrolière » dans la société gabianaise ?

Rencontre de M. J. Bidal, topographe de la Société Pétrolière
Fig. 7 Rencontre de M. J. Bidal, topographe de la Société Pétrolière en présence des parents de sa fiancée Mlle Maraval, originaire de Gabian, 1938 (Document : P. Barral).

Notes

1.Bibliographie indicative : BAUDOT, La pharmacie en Bourgogne signale qu’en 1605 « les charlatans vendent du pétrole dit de Gabian à Dijon ». Esprit A., Discours sur la nature et les propriétés d’un certain suc huileux nouvellement découvert en Languedoc, près de Gabian, diocèse de Béziers, 1609. Bouillet M., Mémoire sur l’huile de pétrole en général, et particulièrement sur celle de Gabian, lu en 1735 à l’Académie des sciences et lettres de Béziers (ouvrages conservés à la Bibliothèque nationale et aux Archives nationales). Docteur Rivière G., Mémoire sur quelques singularités du terroir de Gabian, et principalement sur la fontaine de l’huile de pétrole qui y coule. Présenté en 1716 à la Société Royale des Sciences de Montpellier (ouvrage conservé aux Archives départementales de l’Hérault).

2.Voir à ce sujet le rapport de recherche, Besombes-Vailhé J.-P., Le pétrole de Gabian : ethno-histoire des usages de l’huile de pétrole, 1989. Rapport consultable su centre de documentation de l’ODAC. Consulter également le fonds de collecte Gabian, photothèque et phonothèque ODAC.

3.Voir à ce sujet l’ouvrage fondamental d’Henri Mendras, Sociétés paysannes, Paris, A. Colin, 1976.

4.La fonction de la culture technique comme lien civil est développée par Patrick Pharo dans un article intitulé « Culture technique et bien civil » paru dans les Actes du quatrième colloque national sur le patrimoine industriel, p. 101, 105. Écomusée du Beauvaisis.