L’habitat néolithique de Roquemengarde à Saint-Pons de Mauchiens

Jean GUILAINE *, Jacques COULAROU *
avec la collaboration de F. BRIOIS, I. CARRÈRE, A. CORNEJO, A. GUEY, C. RIVENQ, J. VAQUER

* Centre d’Anthropologie des Sociétés Rurales E.R. 289 du C.N.R.S., Toulouse

Roquemengarde est un site d’éperon dominant de 33 m la basse vallée de l’Hérault. La butte portant l’habitat néolithique se termine en pointe en direction du Nord ; au contraire, sa largeur s’accroît progressivement du côté Sud. Dans sa partie méridionale en effet, contrairement à l’isolement dont il bénéficie au Nord, le site ne constitue pas un relief détaché de son contexte ; il se relie à un ensemble de collines, sensiblement parallèles à l’Hérault qui coule en contrebas. L’extension même du site n’est pas connue, ses limites Sud n’ayant pu être encore repérées avec certitude. Les prospections de surface semblent indiquer qu’il pourrait s’agir d’un petit habitat de 1 à 2 hectares tout au plus de superficie.

Le site a été signalé à la Direction des Antiquités Préhistoriques par A. Cornejo qui, dans le cadre de ses recherches autour de Pézenas, y effectua en 1980 quelques sondages. Il y mit au jour divers vestiges lithiques et céramiques et reconnut ainsi l’intérêt du gisement.

En 1982 a été inauguré sur ce site un programme de recherches dont on tentera dans les lignes qui suivent d’exposer les mobiles 1. Ce programme concerne donc un habitat de plein air appartenant à une phase appelée dans le Midi méditerranéen tantôt « Néolithique final » tantôt « Chalcolithique ancien ». Le site semble s’inscrire en effet dans une tranche de temps se situant approximativement entre 2500 et 2200 avant J.-C en chronologie radiocarbone : postérieur au Chasséen et aux tout premiers groupes qui lui ont succédés son occupation se termine avec les Campaniformes de type ancien (International).

Localisation de Roquemengarde en Bas-Languedoc
Fig. 1 Localisation de Roquemengarde en Bas-Languedoc (dessin J. Coularou)
Implantation topographique du site de Roquemengarde
Fig. 2 Implantation topographique du site de Roquemengarde (dessin J. Coularou)

A. Problématique préliminaire

Le choix d’un tel site s’inscrit directement dans les recommandations récemment formulées par le Conseil Supérieur de la Recherche Archéologique et visant à étudier tout particulièrement les aspects les plus lacunaires de notre archéologie.

Parmi ceux-ci l’étude des habitats néolithiques de plein air dans le Midi de la France reste une question prioritaire. On connaît, certes, pour l’ensemble du Néolithique méditerranéen, et tout particulièrement pour le 3e millénaire, un nombre élevé de sites d’habitats repérés par prospections sur les terrains en friche ou par examen des terres labourées. Mais leur connaissance se limite presque toujours à des sondages limités et à des documents déracinés. Ainsi en Languedoc, il faut attendre l’Age du Cuivre, à la charnière 3e-2e millénaires, pour disposer d’une documentation appréciable sur les habitats en pierres sèches du groupe de Fontbouisse (Cambous, Lébous, Boussargues, etc.) ; et encore cette information est-elle localisée dans les garrigues, au nord de Montpellier. Antérieurement à cette phase qui voit ponctuellement le développement des substructions en pierres sèches, notre connaissance de l’organisation des habitats et des unités domestiques demeure profondément lacunaire. Ceci vaut pour toutes les phases du Néolithique en dépit de quelques fouilles de qualité tentées pour des périodes comme le Néolithique ancien (Courthézon, Vaucluse) ou le Néolithique moyen (St Michel-du-Touch, Villeneuve-Tolosane, Haute-Garonne) et dont les résultats ont contribué à poser de nouveaux problèmes. Ainsi à ce jour les caractères des habitations néolithiques en particulier et de leur organisation interne demeurent pour l’ensemble du Néolithique méridional un axe de recherche à privilégier.

En mettant en chantier la fouille de Roquemengarde c’est avant tout dans cette perspective de l’analyse d’un habitat de plein air que nous avons décidé de travailler : pratiquer une recherche extensive qui permette l’analyse d’un certain nombre de structures, dresser une typologie de celles-ci, mettre en évidence des associations remarquables entre diverses variétés de structures, ensuite, et autant que possible, isoler des unités d’habitation et préciser leur agencement, enfin, au plus haut degré, tenter un plan général de l’agglomération et envisager de préciser son organisation d’ensemble.

Ce programme, jamais tenté à ce jour sur un site languedocien du Néolithique final, reste ambitieux et difficile à mener à bien. Les points positifs au départ sont les suivants :

  • Roquemengarde est un habitat en apparence d’assez faible superficie, certainement surévalué au cours des premières prospections (1 à 2 hectares ?) ; cette surface est donc maîtrisable et pourra être en grande partie décapée. On a donc ici la possibilité de conduire une fouille extensive.
  • la présence de structures creusées dans le substratum rocheux situé à peu de distance du sol actuel est un élément intéressant (conservation des structures et de leur contenu ; typologie plus aisée de ces aménagements).
  • l’existence de sols d’habitats bien conservés est une donnée intéressante.
Nappe de galets de rivière calibrés
Fig. 3 Structure lb en cours de décapage. Nappe de galets de rivière calibrés surmontant une couche cendreuse non fouillée (cliché A. Guey).
Vue sur deux fosses voisines
Fig. 4 Vue sur deux fosses voisines (St 14 au premier plan et St 15 au second) très différenciées typologiquement. St 14, oblongue, avait un contenu de petites pierres calcaires, de galets, de torchis, de céramiques tandis que St 15, circulaire, était une structure de combustion incluant de grosses pierres et des blocs (cliché A. Guey)
Structure 14. De forme oblongue
Fig. 5 Structure 14. De forme oblongue, cette structure comportait dans un premier temps un lit de petites pierres calcaires associé à des galets, de la poterie et de nombreux fragments de torchis (cliché A. Guey)
Structure de combustion 15
Fig. 6 Structure de combustion 15. Limitée par une couronne de pierres plantées de chant, cette fosse était comblée, sur trois niveaux, de pierres parfois rougies (cliché A. Guey)
Plan en norma verticalis de la structure 15
Fig. 7 Plan en norma verticalis de la structure 15. Il s'agit d'une fosse de combustion limitée par des pierres plantées de chant et emplies de blocs (dessin C. Riven.)
Ensemble 35
Fig. 8 Ensemble 35. Le décapage de cette vaste structure, sur plus de 120 m², fait apparaître, localement des concentrations - comme ici - de pierres calcaires, de galets de rivière et de vestiges divers

Les handicaps sont :

  • la faible épaisseur du remplissage sédimentaire qui a entraîné la déperdition, par labours, d’une partie de la documentation initiale.
  • ponctuellement a eu lieu l’écrêtage de certaines structures.
  • on notera surtout la difficulté à travailler sur d’anciens volumes (les habitations) à peu près totalement bâtis en bois et en argile, matériaux qui pourrissent ou qui « fondent ». On est loin ici de la facilité qu’il y a à aborder l’analyse de volumes bâtis en pierre, bien délimités et clairement définis. On ne dispose pas, non plus, d’une délimitation préalable des unités familiales par photographies aériennes (cf. « maisons danubiennes » par exemple). La problématique vise donc essentiellement à mettre en évidence des sols d’habitats (nappes d’objets évidentes) et des structures en creux de maintien, de conservation ou de combustion. De l’analyse et de la relation entre ces diverses données dépendront les résultats définitifs.

Quatre campagnes de fouilles (1982-1985) ont abouti à la fouille complète d’environ 1 500 m². Ce résultat est appréciable. En effet si certaines zones décapées sont vierges de tout vestige ou ne comportent que de rares documents erratiques, d’autres aires présentent d’abondantes concentrations de structures et de vestiges qui impliquent un enregistrement des données particulièrement long.

B. L'espace : typologie et relations entre structures

1. Les structures en tant qu'unités propres

Le nombre et la variété des structures reconnues permettent d’esquisser d’ores et déjà une typologie qui débouchera sur une classification propre au site. La confrontation avec les structures retrouvées sur d’autres habitats néolithiques, contemporains ou non, pourra aussi être enrichissante 2. La documentation actuellement disponible permet de reconnaître notamment :

a) des cuvettes ou des fosses, selon le cas, de combustion: Plusieurs variétés sont ici décelables, différant par leurs dimensions, leur agencement, leur appareil.

  • les structures les plus petites, circulaires ou ovalaires, peuvent être ceinturées de pierres et emplies ensuite d’autres pierres – retrouvées brûlées – dans l’aire ainsi délimitée. Ces « foyers » sont généralement de faible étendue (toujours moins d’un mètre de diamètre) et s’insèrent dans un volume en cuvette de faible hauteur, voire presque plat (exemple : St 17) ;
  • d’autres aménagements de combustion s’insèrent dans des volumes plus grands (diamètre se situant autour du mètre) et plus profonds (= fosses). Une ceinture de pierres, parfois plantées à la verticale ou en oblique, en marque la périphérie. Un bourrage de grosses pierres ou de blocs, en général brûlés, emplit le volume. Ce comblement peut être lié à la fonction primaire de la fosse (pierres chauffées mêlées au feu actif), à une fonction sensiblement différée (feu, puis pierres disposées sur les braises), enfin à une fonction carrément ultérieure (comblement immédiat ou longtemps après utilisation, cette dernière hypothèse concernant des cas sans doute peu fréquents). Les parois peuvent être rubéfiées, localement au moins, et conserver partiellement des passées rubéfiées (exemple : St 15 accusant 1,25 m de diamètre et 0,60 m de profondeur) ;
  • d’autres types se rapprochent de celui décrit ci-dessus, taille avoisinant 1 m de diamètre (sélection de gros blocs, ceinture périphérique) mais s’en démarque par le volume contenant, toujours circulaire mais peu profond et parfois carrément taillé dans la molasse (St 35b).

b) des structures de conservation: nous groupons provisoirement sous l’expression de « structures de conservation » des volumes en creux, généralement réguliers d’où toute fonction de combustion ou de calage paraît exclue. Il est vrai que la fonction de conservation est plus probable que réellement démontrée. On retrouve :

  • des volumes circulaires en creux, de 1 à 1,20 m de diamètre, creusés ou piquetés dans la molasse sur une profondeur de 0,20 à 0,25 m. Il n’est pas exclu que cette hauteur, faible, ait été à l’origine plus forte, l’orifice initial ayant pu disparaître par desquamation de la molasse friable. Parallèlement on peut évoquer l’hypothèse de murets aériens augmentant la taille du volume circonscrit. La présence de quelques trous de piquets externes laisse aussi entendre la possibilité d’un système de protection ou de toiture (exemple St 35a, St 35e) ;
  • des volumes en creux, de forme circulaire ou oblongue, de hauteur se situant aux alentours de 0,50 m (exemple St 5). Le comblement, secondaire, de telles fosses peut encore conserver des grains de céréales ;
  • des volumes en creux, semblables au précédent, et dans lesquels a pu être placée une grosse jarre en position verticale. La fosse elle-même joue le rôle de calage et de protection de la jarre, mais l’ensemble constitue une structure de conservation manifeste (cf. l’un des aménagements de St 27).

c) plages ou groupements de galets: il a été fait une large utilisation de galets de rivière, dans le cas présent apportés depuis le lit de l’Hérault. On retrouve en effet des galets en position primaire ou secondaire peu ou prou dans toutes les variétés de structures du gisement. Il existe pourtant des groupements de galets qui constituent à eux seuls des structures spécifiques. Il s’agit :

  • d’amas de galets, par effectif de 20 à 40 pièces, et parfois davantage. Ils peuvent être disposés en tas, empilés, amoncelés, ou affectés à un léger pendage. Certains de ces galets peuvent être plantés à la verticale (ainsi à proximité de 35f) ;
  • des plages ou de légères cuvettes de forme circulaire ou ovale (de 0,70 à plus de 1,50 m de diamètre), montrant une concentration de galets plats (sans doute sélectionnés pour leur forme et leur calibre : de 10 à 15 cm de diamètre), parfois emboîtés. Ces lits de galets peuvent être disposés directement sur le roc (St 39d) ou reposer sur une couche de cendres indurées (St 1b). Dans les deux cas plusieurs galets portent des signes de fracture au feu. Il peut donc s’agir soit de structures de combustion soit de structures liées de quelque manière à un effet de combustion (pierres de chauffe) ;
  • des plages discontinues de galets, parfois liées spatialement aux types précédents. Peut-être s’agit-il de groupements en partie démantelés.

d) des fosses-dépotoirs: l’expression « fosses-dépotoirs » doit être d’emblée explicitée et nuancée car elle fait appel au comblement archéologique reconnu lors de la fouille et non à la fonction primaire des structures. On rencontre en effet sur le gisement des fosses de forme irrégulière, pouvant atteindre plus de 3 m de diamètre ou de longueur maximum. Elles sont creusées dans l’argile rouge inférieure. Leur profondeur peut se poursuivre jusqu’au substratum rocheux, sur une puissance de 0,50 m ; le substratum apparaît alors çà et là dans la fosse sous forme de pointements rocheux. Les parois de ces fosses sont très irrégulières, affectées de creux, de renflements, de surcreusements plus accusés. Elles conservent, en comblement secondaire, des déchets divers : terre cendreuse grise, galets, tessons, lithique, faune, coquilles marines. Ces rebuts (d’où l’expression de fosses-dépotoirs) n’expliquent pas les motifs du creusement de tels volumes. On peut évoquer l’extraction d’argile (nécessaire par exemple à toutes sortes de constructions), opération suivie dans un second temps par un nivellement par comblement (exemples : structures 11 et 12).

e) des structures de calage: on peut discerner :

  • des trous de poteaux, circulaires, parfois très réguliers (cf. « complexe 35 »), piquetés dans le substrat molassique – des aménagements, comportant l’utilisation d’une diaclase ou d’un creux naturel du substratum flanqués de blocs servant à caler un dispositif vertical.

f) des structures faisant appel à l’utilisation de torchis: on reviendra plus loin sur ces intéressants aménagements (cf. « Fours »).

2. Sols d'habitats et relations entre structures

La typologie précédente n’a qu’un intérêt relatif si, à un autre degré, n’interviennent des notions de juxtaposition ou de relations éventuelles entre certaines des structures mises au jour. Or il existe en quelques points du gisement un élément fédérateur de plusieurs variétés des structures décrites ci-dessus. Il s’agit de plages de vestiges, de forme allongée (de 7 à plus de 15 m de long sur 3 à 9 m de large) disposées sur un sol plat 3 (avec, parfois, quelques aires localisées en creux). Leur nombre s’élève actuellement à cinq (complexes 4, 18, 20, 35, 39). Nous interprétons ces nappes d’objets qui ne diffèrent pas de ceux trouvés dans les structures comblées (galets, faune, lithique, céramique le plus souvent) comme des sols d’habitats. Des trous de poteaux ou de creusements limitent quelquefois localement ces plages de vestiges. Nous pensons, à l’instar d’autres exemples de sites néolithiques, être là en présence d’unités familiales 4.

Confirmation de cette façon de voir peut être perçue dans le fait que ces sols intègrent plusieurs structures « spécialisées » (de combustion, de conservation) disposées en creux. Dans un premier temps la fouille ne révèle qu’une nappe d’objets plus ou moins plane. Dans un deuxième temps apparaissent dans cet espace plusieurs structures qui correspondent à autant d’aires privilégiées d’activités à l’intérieur de l’aire domestique. Ainsi à l’analyse de chaque structure considérée en tant qu’unité se juxtapose, ensuite, une analyse des relations dans l’espace de diverses structures fédérées à l’intérieur d’un même sol d’habitat. Au-delà de la fonction recherchée de chaque aménagement se trouvent ainsi posés les problèmes touchant à l’habiter des unités familiales. L’un des meilleurs exemples de ces associations de structures liées à un sol d’habitat est celui fourni par le complexe 20. Sous une nappe d’objets disposés à plat est apparue la conjonction d’au moins trois structures proches (groupées sous l’expression de St 27)

  • une structure de combustion circulaire, d’un diamètre un peu inférieur à 1 m, ceinturée de pierres. Il s’agit donc d’un foyer ;
  • une fosse, creusée en partie jusqu’au roc, et dans laquelle avait été disposé, calé à la verticale par des pierres, un grand vase à provisions. Cette jarre, haute de 0,70 m, large de 0,40 m, peut être interprétée comme une réserve pour aliments ;
  • un aménagement unissant une murette de blocs et de pierres et un amas de plaques de torchis aux formes souvent courbes. Ces fragments de torchis paraissent se rapporter à la protection (parois ? voûte ?) d’un volume ruiné. Il est vraisemblable que le muret et l’amas de torchis faisaient partie du même ensemble – que nous ne pouvons guère interpréter que comme un four.

Ainsi donc la concentration dans un même sol d’habitat d’au moins trois structures complémentaires (un foyer, une réserve, un possible four) nous fournit des éléments de réflexion susceptibles de définir les « points forts » des unités familiales du Néolithique final de Roquemengarde. Cet exemple indique la façon dont se déroule la mise en évidence d’unités domestiques au mieux délimitation par la présence de trous de poteaux (cas rare), le plus souvent repérage de sols d’habitat, puis, analyse affinée des structures insérées dans l’espace ainsi délimité. Cette méthode, certes perfectible, tente de combler le handicap constitué par l’absence de murs ou de soubassement en pierre, et par l’utilisation de matériaux de construction (bois, terre) totalement disparus. Il est également prévu une analyse des sols d’habitats, cas par cas, par la méthode de B. Jekhowsky, afin de mieux apprécier les aires de plus fortes densités des vestiges.

C. La culture archéographique

On présentera ici les caractéristiques principales des instruments de pierre ou d’os, de la céramique, des parures. Signalons d’abord l’homogénéité apparente de l’ensemble des documents provenant des sols d’habitat comme des structures en creux. Ces vestiges se rattachent à un faciès du Néolithique final caractéristique de la basse vallée de l’Hérault. Seul le complexe 35 a fourni, dans ses niveaux supérieurs, quelques tessons de campaniforme international ces vestiges pourraient signer le stade ultime d’occupation de cette aire d’habitat 5.

1. L'outillage de pierre

L’outillage est diversifié et fait appel à des matériaux variés galets de rivière, diverses qualités de quartz et de silex, basalte, calcaire, blocs et plaquettes de grès, etc. Quelques constantes apparaissent. Ainsi des galets de rivière et de quartz ont pu être utilisés bruts pour donner des percuteurs. D’autre part plusieurs galets ronds ou allongés portent des traces de chocs. Certains présentent des enlèvements distaux destinés à aménager une arête des choppers, des chopping-tools, des pics semblent ainsi avoir constitué un matériel robuste destiné, par exemple, au creusement des structures dans la molasse. Le quartz, de plusieurs variétés, a donné des pièces peu typées : éclats retouchés, outils de fortune. Le silex est rare. Diverses qualités de ce matériau semblent avoir été sollicitées dont il conviendra de préciser l’origine. La fonction de certaines plaquettes de grès, souvent brisées, n’est pas élucidée.

Le petit outillage de silex ou de chaille montre une utilisation poussée au maximum de la matière disponible (nuclei petits et rares). Les lamelles, brutes, retouchées ou encochées, de petites dimensions, sont tout à fait comparables aux pièces d’époque chasséenne. Il pourrait s’agir d’éléments de faucille, mais des pièces totalement différentes ont aussi pu remplir cette fonction : chailles ou rognons plats dont une arête a été dégagée (St 14), outils sur silex en plaquette. Quelques pièces allongées et épaisses portant sur les deux faces de larges enlèvements et une retouche continue des deux bords appartiennent à la catégorie des « poignards » (il s’agit souvent d’outils à trancher en fait, cf. faucilles). Les outils les plus fréquents sont les grattoirs, petits et épais, obtenus sur éclats de silex ou de quartzite ; plusieurs présentent des plages de cortex des petits galets dont ils sont issus. Les armatures montrent des types variés, foliacés, losangiques, à pédoncule avec ailerons marqués ou non. Certains exemplaires dont la pointe présente des bords crènelés ne sont pas sans évoquer certains modèles caussenards. Quelques billes en calcaire, dont la surface a été polie, sont semblables à certains exemplaires signalés en milieu chasséen.

Structure 35A
Fig. 9 Structure 35A. Structure circulaire, de 1,25 m de diamètre, et de 0,20 m de hauteur en moyenne, creusée et piquetée dans le calcaire de surface. Après vidage, on distingue l'essentiel d'un récipient brisé sur place (cliché A. Guey)
Structure 35E
Fig. 10 Structure 35E. A l'intérieur d'une cuvette intégrée à la structure 35 et creusée dans le calcaire de surface, figuraient, parmi le remplissage, les restes d'une tasse à décor de pastilles au repoussé (cliché A. Guey)
Ensemble 35
Fig. 11 Ensemble 35. Groupement typique de galets de rivière. De telles structures tantôt horizontales, tantôt "en fosse" sont très fréquentes parmi les unités domestiques du site. La fonction de ces assemblages a pu être multiple concentrations de pierres de chauffe, rejets de structures de combustion, nappes de cuisson ("gril"), calages, etc. (cliché A. Guey)
Ensemble 35
Fig. 12 Ensemble 35. Autre exemple de nappe de galets de rivière à laquelle se mêlent tessons et restes de faune (cliché A. Guey)
Coupe transversale de l'ensemble 35
Fig. 13 Coupe transversale de l'ensemble 35 (BS/BT 46 à 57) de haut en bas : R. terre de labour ; a. sédiment marron ; b. sédiment fin grisâtre à vestiges anthropiques ; tireté : molasse coquillière altérée ; traits : substratum compact (dessin J. Coularou)

2. L'industrie de l'os

Elle est bien conservée. On note de nombreux poinçons, des ciseaux, des objets mousse. Quelques pièces sont plus rarement représentées : ainsi deux « alênes » bi pointes, ou une courte aiguille terminée par une palette plate perforée.

Pic sur galet ayant servi dans le creusement des structures
Fig. 14 Pic sur galet ayant servi dans le creusement des structures implantées dans la molasse ou le calcaire (dessin F. Briois)

3. La céramique

La céramique constitue l’élément le plus abondant. Celle figurant parmi les sols d’habitat est assez fragmentée, ce qui s’explique aisément par le piétinement. Les fragments issus des fosses ou de toute autre structure en creux sont, par contre, de plus fortes dimensions car mieux protégés.

Les formes sont le plus souvent très simples. Il s’agit fréquemment de récipients sphériques ou globuleux à fond rond petits bols, marmite de moyen volume, grosses jarres à paroi épaisse. Il semble donc qu’il y ait eu peu de vases à col. Les formes demeurent donc, dans l’ensemble, assez monotones, inspirées de la sphère. On note pourtant la présence de quelques récipients carénés, de type écuelle, mais ceux-ci restent très minoritaires. Aux fonds convexes, en proportion écrasante, se juxtaposent quelques fonds aplanis tandis que les fonds plats sont inexistants.

Divers types de grattoirs
Fig. 15 Divers types de grattoirs (dessin J. Vaquer)
Industrie lithique
Fig. 16 Industrie lithique. 1, 2. lamelles ; 3. grattoir sur lamelle retouchée ; 4. flèche perçante ; 5,7. grattoirs ; 6. burin sur éclat retouché ; 8. hache polie (dessin F. Briois).
Industrie lithique
Fig. 16 Industrie lithique. 1, 2. lamelles ; 3. grattoir sur lamelle retouchée ; 4. flèche perçante ; 5,7. grattoirs ; 6. burin sur éclat retouché ; 8. hache polie (dessin F. Briois).

Les éléments de préhension sont, le plus souvent, des oreilles pleines, larges et trapues, qui servent de prise pour les gros vases tandis que des mamelons ronds (parfois mitoyens) ou allongés permettent de saisir les petits récipients. Quelques petites anses épaisses, en boudin, sont également utilisées. Les anses larges, en ruban, n’ont guère été prisées. Il existe une barrette biforée. Certains trous de réparation sont connus. Cette poterie reste, dans son ensemble, peu décorée. Le pourcentage des pièces ouvragées demeure faible. Parmi les pièces décorées, deux techniques reviennent plus fréquemment :

Billes polies en pierre de divers calibres
Fig. 17 Billes polies en pierre de divers calibres
Mobilier osseux de la structure 13
Fig. 18 Mobilier osseux de la structure 13. 1. poinçon ; 2. sagaie ; 3. côte refendue et polie (le long du pointillé) (dessin F. Briois)
Céramique des ensembles en place
Fig. 19 Céramique des ensembles en place. Bords et tessons décorés de lignes de pastilles en relief.
  • les cordons lisses en relief. Ils sont fréquemment de section triangulaire et peu proéminents. Ils se limitent parfois à un unique exemplaire disposé à l’horizontale, parallèlement au bord. Quelques fragments montrent aussi la présence de jarres cerclées de plusieurs cordons parallèles ;
  • les pastilles en relief. Obtenues en repoussant de l’intérieur vers l’extérieur, à travers la paroi du vase, une parcelle de pâte, elles décorent en général de petits bols ou des tasses. Elles sont disposées en lignes horizontales ou en guirlandes, une le plus souvent, deux ou trois quelquefois. A ces constantes s’ajoutent quelques éléments plus rares : – de rares tessons ornés d’impressions circulaires ou ovales ; – de légers cordons régulièrement hachés d’impressions ou d’incisions verticales ; – de rares cordons impressionnés ; – des tessons ornés de fines lignes incisées ou de légers sillons ; – des motifs traités en cannelures ; – un tesson porte un croisillonné (damier) traité à la pointe fine.

Quelques tessons campaniformes de style international trouvés en place dans le remplissage supérieur du complexe 35 semblent correspondre à une occupation terminale et localisée des lieux.

On note une fusaïole, un jeton découpé et percé, des fragments de faisselles.

4. Les parures

Elles comportent des perles rondes en stéatite, en calcaire et coquillage. Diverses valves de coquillage portent aussi une perforation. On note la présence de dentales. Parmi les pièces plus originales on citera une pendeloque cylindrique en os comportant plusieurs rainures parallèles et terminée en pointe ce type de parure est fréquent en contexte Ferrières. On connaît aussi quelques perles à ailettes ou à pointe.

D. Questions liées à la métallurgie

On ne fera ici que soulever cette intéressante question.

La pratique de la métallurgie, dans ce Néolithique finissant, apparaît soit évidente soit possible selon que l’on questionne certains documents exhumés.

Au plan des témoignages évidents figurent quelques objets de cuivre mis au jour sur le site même : à ce jour deux alênes bi pointes, une tige à extrémité biseautée, un petit poignard triangulaire présentant deux crans pour la fixation. A cette liste s’ajoute une perle cassée, pesante (plomb ?).

Marmite à panse élargie provenant de la structure 35A
Fig. 20 Structure 35A. Marmite à panse élargie provenant de la structure 35A (dessin J. Coularou)
Récipient sub-sphérique à anses
Fig. 21 Récipient sub-sphérique à anses (dessin P. Barthès)

D’autres documents (non analysés), issus des fosses ou des sols d’habitats, méritent attention. Il s’agit des restes de fusion nodules bulleux, petites gouttes emplies d’alvéoles, scories vertes plus compactes. Il peut s’agir pour certains de scories liées à un travail sur place du métal. D’autres, en l’absence provisoire d’analyses, sont peut-être des fragments de lave.

Revenons à présent sur certaines structures en cuvette (St 16, St 26, St 27 et fragments en St 14) auxquelles sont associés de nombreux fragments de torchis et, parfois, des pierres plates sélectionnées par leur régularité (cf. St 26). Si les pierres plates ont pu jouer le rôle de muret protecteur (ou de sole ?), les fragments de torchis sont certainement les vestiges de dispositifs aériens destinés à abriter de petits volumes. Nous appelons provisoirement « fours » ce type de structure dans la mesure où l’on se trouve certainement en présence de petites chambres fermées, favorisant des combustions ou des montées de température en milieu protégé. Ces structures étaient-elles liées à la cuisson d’aliments, à la fabrication de la céramique ou à des pratiques métallurgiques ? Le débat reste ouvert.

On insistera enfin sur la situation géographique de Roquemengarde et sa proximité par rapport aux mines de Cabrières. De récents travaux ont montré que l’exploitation de ces mines avait débuté dès le troisième quart du 3e millénaire, donc en pleine contemporanéité avec le site de Roquemengarde 6. Un axe de recherche à ne pas négliger pourrait précisément résider dans les relations entre les habitats de la plaine de l’Hérault (tel Roquemengarde) et le district minier de Cabrières. Dans quelle mesure un petit site de paysans-éleveurs a-t-il pu utiliser un minerai local, à l’occasion le traiter et intégrer cette dimension métallurgique dans les activités quotidiennes ? Quelles implications sociales se cachent derrière ce type de situation (redistribution régionale du minerai dans les sites d’habitats voisins des mines, définition d’un « marché » régional, part éventuelle des populations périphériques dans l’exploitation des sites miniers, recrutement des mineurs, etc.) ? De nombreuses recherches, au-delà de Roquemengarde, seront nécessaires pour esquisser une réponse, même approchée, à ces questions. Toutefois les recherches entreprises à Roquemengarde permettent désormais de poser ces problèmes.

Notes

   1. Notre reconnaissance s’adresse à M. René Michel, ancien maire de Saint-Pons-de-Mauchiens, propriétaire des lieux qui, avec beaucoup de compréhension, noua a donné toute latitude pour réaliser nos recherches. La municipalité de Montagnac, l’Amicale Laïque de Montagnac, le Centre Culturel de Montagnac et l’Inspection Académique de l’Hérault facilitent régulièrement l’implantation de nos camps de recherches. Vers tous ces organismes va notre gratitude.

   2. A titre d’exemple J. Gasco, Les installations du quotidien, Documents d’Archéologie Française, I, 1985. J. Vaquer, Les civilisations néolithiques en Languedoc occidental, thèse de doctorat d’état, École des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Toulouse, 1982. A. Beeching et B. Moulin, Les structures de combustion des niveaux supérieurs de la Baume de Ronze (Ardèche). Première approche, Bulletin de la Société Préhistorique Française, 78, 1981, p. 411-431.

   3. La structure 4 présente, pour sa part, un sol légèrement déclive.

   4. H. Carré, Habitats danubiens Seine-Yonne. Les maisons de Passy, Actes du 8e colloque interrégional sur le Néolithique (Le Puy, 1981), Clermont-Ferrand, 1984, p. 15-24, 15 fig.

   5. Quelques rares tessons de campaniforme incisé et des tessons cannelés de style Fontbouisse se retrouvent aussi dans les terres de labour signant une occupation fugace au Chalcolithique.

   6. P. Ambert, H. Barge, J.-R. Bourhis, J.-L. Espérou, Mines de cuivre préhistoriques de Cabrières (Hérault), Bulletin de la Société Préhistorique Française, 81, 1984, p. 83-88.