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2.00

Description

Les villages fortifiés autour du Pic-Saint-Loup,
et la construction du rempart de Viols le Fort

* Onomasticien, philologue,
Docteur d’État en onomastique,
chercheur de l’équipe C.R.I.S.E.S., EA 4424, Université Montpellier III

Un certain nombre de chefs-lieux de communes autour du Pic-Saint-Loup ont comme attrait de disposer de murailles qui délimitent encore les vieux centres de ces villages. Cette caractéristique architecturale doit être comprise comme un élément porteur pour la mise en valeur patrimoniale de l’arrière-pays montpelliérain. Cette mise en valeur doit s’accompagner de notices historiques assurées pour promouvoir ce que Gérard Saumade appelait dans les années 1980 « un tourisme intelligent ». Pour un certain nombre de ces villages, dont Combaillaux, Les-Matelles, Saint-Jean-de-Cuculles et Viols-le-Fort, nous disposons d’une documentation de premier ordre avec les contrats passés devant notaire, à la fin du Moyen-Âge, entre les habitants de ces communautés et le maître d’œuvre Jean Aoustet. C’est en nous basant sur cette documentation originale que nous allons offrir aux lecteurs une déclinaison de faits apportant un éclairage nouveau sur l’origine de la construction de ces remparts. Ces documents sont rédigés en latin médiéval de la fin du Moyen-Âge, c’est-à-dire une langue administrative écrite par les notaires, alors que la langue parlée en ces lieux était l’occitan. Aussi faut-il bien concevoir que bon nombre de termes sont de structure occitane mais ont été habillés d’une enveloppe latine par ajout de finales /-o/, /-is/, /-um/. Ces contrats furent passés devant Jean Fontanilhon, notaire épiscopal relevant donc pour cette période de l’autorité de l’évêque de Maguelone.

Dans ces contrats le maître d’œuvre est qualifié de lapicida. En considération de ses attributions et de ses compétences, et en accord avec l’acception d’« aedificiorum structor » donné à ce terme par Du Cange, nous l’avons traduit par « architecte bâtisseur ». De fait, il prévoit les besoins de la construction, à savoir l’approvisionnement en matériaux nécessaires en anticipant les éventuels impondérables (pénurie d’eau en période de sécheresse), et il estime le montant de ses émoluments devant lui être versés en nature et en numéraire par les habitants de la communauté. Il ne s’agit donc pas d’un simple tailleur de pierres comme pourrait le laisser penser le sens du mot lapicida en latin classique.

Les motivations de ces remparements

Certains ont avancé sans source probante que ces remparts auraient été construits sur l’ordre du roi de France. Certes au XIVe siècle, précisément « le 22 décembre 1363 Jean II renouvela les anciennes prescriptions pour le remparement des forteresses de la sénéchaussée de Beaucaire et décida que tout le monde, même les gens d’église, contribueraient à cette dépense urgente ». Il s’agissait de forteresses déjà existantes, de villes royales, qui avaient de par leur situation un enjeu stratégique et dont les fortifications devaient être réaménagées.

Mais qu’en est-il au XVe siècle pour les petits villages du Nord de Montpellier ? Aux yeux du roi de France, ces villages avaient-ils une fonction stratégique nécessitant d’être munis de fortifications ? Certainement pas. Au XVe siècle, ils n’étaient pas situés sur la marche ou la zone frontière d’une juridiction étatique. De même ils ne peuvent pas être considérés comme des jalons le long d’une voie de pénétration importante devant être l’objet de surveillance. Ils ne représentaient pas un enjeu militaire ou stratégique pour le pouvoir royal. La lecture des recueils des édits et ordonnances des rois de France pour cette période n’a pas fait montre d’un quelconque édit ou d’une quelconque ordonnance enjoignant de fortifier les petits villages des alentours de Montpellier.

L’insécurité venue de l’extérieur, si souvent invoquée pour établir des mesures sécuritaires, était-elle à l’ordre du jour localement. Même si Charles VII avait demandé en 1437 à la « Cour des Aydes instituée és pays de Languedoc & Guienne » [une] « imposition de douze deniers pour livre de toutes denrées et marchandises vendues ou échangées » […] « pour le soustenement de la guerre a l’encontre des Anglois… », le théâtre des opérations ne se situait pas alors en Languedoc et le conflit n’impactait pas la vie quotidienne des populations locales. Si l’on se réfère aux informations relatées par le Petit Thalamus de Montpellier, les incursions en Languedoc des troupes à la solde de la royauté anglaise se déroulèrent en 1366 et furent cantonnées aux régions de Toulouse et de Montauban.

Restent comme boucs émissaires les Grandes Compagnies et les Tuchins qui auraient pu créer un climat de peur amenant les populations à se protéger derrière des fortifications. En ce qui concerne les grandes compagnies, il y a un problème de chronologie historique, d’anachronisme. Toujours selon les informations produites par le Petit Thalamus de Montpellier, celles-ci sévirent en Languedoc de 1357 à 1381 ; il y eut les occupations temporaires d’Aniane, de Gignac, de Frontignan, et du Vigan en 1361 ; une compagnie s’empara des faubourgs de Montpellier en 1361 ; les faubourgs de Pignan, Mireval, Vic furent brûlés en 1362 ; pour lutter contre ces compagnies, des hommes de Gignac intervinrent pour secourir ceux d’Argelliers en 1364 ; certes des dévastations eurent lieu encore dans les environs de Montpellier en 1366, 1367, et autour de Nîmes en 1381. Mais dans la mémoire des populations locales que reste-t-il en 1425-1430 de ces faits sporadiques qui se déroulèrent de 1357 à 1381, c’est-à-dire avec un écart de temps de presque deux générations ? Serait-ce plausible que les habitants de ces villages se missent alors subitement à les fortifier, en référence à ces évènements passés. La motivation est à chercher ailleurs ? […]

Informations complémentaires

Année de publication

2018

Nombre de pages

15

Auteur(s)

Pierre CASADO

Disponibilité

Produit téléchargeable au format pdf