Les pouvoirs municipaux à travers le XIXe siècle
et l’enseignement secondaire – les collèges et les lycées

Il fut un temps où les établissements secondaires publics et, à un moindre degré, privés virent leur destin dépendre largement du bon vouloir ou des possibilités des municipalités. Elles fournissent en effet aux collèges une bonne partie de leurs ressources et, par leur politique, orientent en partie l’établissement. Paul Gerbod en donne la mesure lorsqu’il écrit : « Les conseils municipaux sont aussi responsables de la « grande misère des collèges de France ». Combien ont refusé de voter les crédits nécessaires à des réparations urgentes 1. » En ce domaine, dès 1803, pour ne pas parler de l’Ancien Régime ou de la période révolutionnaire, le pouvoir municipal a été considérable, en tout cas, plus grand qu’on ne se l’imagine à l’accoutumée. La présentation rapide de quelques textes législatifs nous en rappellera le contexte juridique, l’analyse de quelques faits concernant le Languedoc-Roussillon nous permettra de nous faire une idée de l’importance de ce rôle et de la manière dont les villes de notre région s’en sont acquitté.

La loi du 1er mai 1802 reconnaît, en même temps que les lycées, l’existence des écoles secondaires, communales ou particulières. Le décret du 17 mars 1808 qui organise l’université Impériale transforme ces écoles secondaires municipales en collèges municipaux. La loi de 1850, dite loi Falloux, reprécise les choses : les collèges communaux sont fondés et entretenus par les communes. Toute ville qui se propose d’en créer un doit fournir le local et le mobilier nécessaires, subvenir aux frais d’entretien des bâtiments et garantir la rétribution du personnel. Pour assurer une certaine stabilité de l’emploi, ce texte exige des conseils municipaux qu’ils signent un engagement quinquennal – il deviendra décennal, par la suite – garantissant au moins le traitement du principal et des professeurs.

La ville peut encore avoir à sa charge, le pensionnat : il est alors en régie municipale. En ce cas, les communes perçoivent les rétributions scolaires, profitant des bénéfices, s’il y en a, ou comblant les déficits en 1887, sur les 15 collèges communaux de la région, seuls ceux de Béziers, Narbonne et Perpignan sont en régie – en France 41 sur 246. Les autres sont au compte du principal. L’importance du rôle des municipalités est donc majeure dans la vie des collèges : elles en sont les fondatrices et demeurent les principaux partenaires de l’Université en ce qui concerne leur gestion et leur orientation.

Tout en étant moindres, les pouvoirs municipaux sont loin d’être négligeables dans le cas des lycées les conseils municipaux leur versent des subventions, créent des bourses, auxquelles ils nomment les bénéficiaires, affectent éventuellement une somme à la distribution des prix de fin d’année ; ils contribuent à l’entretien du mobilier, à la réparation des immeubles, et, quelquefois, ils sont amenés à engager de grosses sommes pour édifier un nouvel établissement. Mais dans le cas des lycées, la municipalité n’a pas en charge les traitements fixes des personnels payés par l’État. Celui-ci contribue aussi aux dépenses d’entretien et de fonctionnement et prend en charge une partie, souvent la moitié, des frais engagés par la commune lors des grands travaux, achat de terrain et constructions nouvelles, surtout à partir de la création de la caisse des lycées, collèges et écoles primaires, le 3 juillet 1880.

Qu’en est-il pour les établissements privés ? La loi du 15 mars 1850 précise dans son article 69 qu’ils peuvent obtenir des communes (comme des départements et de l’État) un local et une subvention qui ne peut cependant excéder un dixième des dépenses annuelles de l’établissement. Les conseils académiques doivent donner leur avis sur ce point. Cette clause jouera dans l’Hérault, en particulier, en 1851-52.

On comprend donc à quel point la politique des municipalités conditionne tout au long de ce XIXe siècle l’existence et la vie des établissements secondaires de tous niveaux, qu’ils soient publics ou privés, et des maîtres. Nous voudrions présenter ici quelques aspects de cette politique dans notre département et dans l’Académie de Montpellier, les créations, les aspects financiers, les problèmes politiques et ceci dans le cadre de l’enseignement public mais aussi, à l’occasion, du privé.

Les collèges doivent leur existence et quelquefois leurs particularités aux municipalités. L’intérêt que suscite la possibilité d’avoir un établissement secondaire dans les murs de la cité est bien perçu par tous ceux qui souhaitent voir les enfants de la bourgeoisie urbaine recevoir sur place une éducation, au moins préparatoire aux grandes classes du lycée ou des collèges plus importants du département ou de la région, quand leur ambition n’est pas plus élevée. Ce point de vue, souvent exprimé, est bien rendu par le maire de Pézenas qui écrit le 8 avril 1811 : « Quel est celui d’entre nous qui n’a pas à se féliciter d’avoir trouvé dans le lieu de sa naissance tous les moyens d’instruction que la médiocrité de la fortune de sa famille l’eût empêché d’aller chercher ailleurs. »

Dans l’Hérault, les municipalités ont fait généralement le nécessaire pour que cela se réalise presque toutes les communes de 5 000 habitants et plus vont avoir un collège, soit qu’il ait pris la suite d’un établissement d’ancien régime : c’est le cas d’Agde, de Béziers, Lodève et Pézenas et du lycée de Montpellier, soit qu’il ait été créé de toute pièce, c’est le cas de Bédarieux, Clermont-l’Hérault, Lunel et Sète. La mise en place se fait très tôt pour la plupart de ces neuf établissements, vers 1803-1805. Sous la Restauration, il ne manque à l’appel que ceux de Sète et de Lunel qui viendront plus tard. Une seule maison existant avant 1789 a disparu, celle de Saint-Pons, mais l’ouverture d’un séminaire-collège 2 en 1823 y suppléera.

L 5983 An 6
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L 953 An 7
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Une municipalité peut favoriser la naissance d’un établissement secondaire placé sous le regard de l’Université, mais dont elle reste responsable pour sa part. Elle peut choisir une formule différente qui tienne mieux compte de la spécificité de la ville ou de ce qu’elle croit être son intérêt. C’est ainsi qu’en 1837 le conseil municipal de Sète préfère à un « collège municipal » qui devrait s’en tenir aux programmes classiques une école privée qui donne un enseignement approprié à cette cité essentiellement commerçante et industrielle. Il faudra attendre juillet 1844 pour que cet établissement rentre dans le giron universitaire 3. À Agde, c’est au contraire la privatisation qui affecte le collège entre 1834 et 1862.

La même chose se produit après 1850, lorsque la loi Falloux permet aux villes de transformer leur collège municipal en établissement libre subventionné. Pour des raisons d’économie ou d’idéologie, les municipalités de Pézenas, de Clermont-l’Hérault et de Lunel prennent ce parti en 1851-52. Elles confient alors leur établissement secondaire à des clercs ou à des laïcs. Mais le peu de succès de ces maisons sur qui l’on avait fait fond, renverse la tendance et, dix ans après, ces trois établissements réintègrent l’enseignement public et retrouvent leur titre de collège communal. Mende connaît le même sort, avec les jésuites entre 1850 et 1864 4. Quant au collège de Marvejols, il disparaît au profit d’un séminaire en 1873 5, tout comme cela s’était produit à Prades en 1825, la ville ayant alors cédé à l’évêque de Perpignan les bâtiments et les dépendances du collège 6. L’existence ou la disparition d’un collège communal est donc bien concrètement entre les mains des conseils municipaux. Les motivations politiques et religieuses tiennent dans leur décision une place de choix. Mais les implications financières pèsent aussi très lourd dans la balance. Car un collège, ça coûte cher !

Les bâtiments d’abord. La question des locaux et de leur état empoisonne les relations entre les villes et l’administration universitaire, les maires et les principaux. Les plaintes des inspecteurs, recteurs et rapporteurs au conseil académique sont fréquemment amères. On accuse les municipalités de négligences, d’incurie, de manque d’intérêt pour leurs enfants, et on les accable de critiques de toute sorte, à moins qu’on ait lieu de manier la louange lorsqu’elles réalisent des travaux importants ou créent des chaires pour donner plus d’importance à leur établissement.

Les locaux demeurent le gros problème des conseils municipaux. Il faut dire que trouver des bâtiments convenables, en bon état, bien situés, salubres et bien aérés n’est pas toujours chose aisée. Les anciens couvents offrent certains avantages : leurs dimensions, la présence d’un parc ou d’un jardin assez vaste, mais souvent ils sont vétustes, l’état d’abandon qu’ils ont connu entre 1790 et 1803 n’ayant pas arrangé les choses, et peu adaptés à la vie scolaire. Tout au long du siècle, on lutte soit pour entretenir à grands frais ces vieilles bâtisses soit pour procurer au collège de nouveaux locaux, déjà bâtis, à moins que l’on ne se décide à construire. Mais à quel prix !

La situation a commencé à s’améliorer à partir de 1880, surtout. Mais, sept ans plus tard, elle est loin d’être satisfaisante : l’enquête nationale de 1887 étiquette ainsi les locaux qui abritent les collèges communaux de l’académie : 3 en bon état, 5 en assez bon état, 6 en mauvais état, dont Bédarieux, Béziers, Sète et Lodève. Certaines municipalités, la majorité dans l’Hérault, parviennent tôt ou tard à s’équiper convenablement, après des périodes difficiles. En 1887, ne donnaient satisfaction qu’Agde – en 1879, les bâtiments sont dits neufs et spacieux, mais deux ans après on les trouve mal construits et délabrés et l’on fait des travaux de reconstruction -, Clermont-l’Hérault construit entre 1884 et 86 sur la décision de la municipalité Ronzier-Joly, pour 150 000 francs, dont la moitié fournie par l’État, et Lunel entre 1879 et 81.

Ailleurs, les aménagements se font progressivement. À Sète, la rentrée se fait dans les locaux neufs en octobre 1893 ; les travaux ne seront terminés qu’en 1896 7. Béziers se dote de deux collèges, l’un de garçons, l’autre de filles, en 1905 seulement après une vingtaine d’années de tergiversations. Même chose à Narbonne : le collège, créé en 1887, s’installe alors dans des locaux neufs, non sans faille, d’ailleurs. À Nîmes la municipalité engage de fortes sommes la dépense prévue est estimée à 3 300 000 francs en 1887 – la moitié fournie par l’État. Il en va de même à Alès, à 2 794 286 francs, dont 45 à la charge du gouvernement. Dans ces trois derniers cas, comme cela arrive fréquemment, les communes ont maille à partie avec les architectes ou les entrepreneurs, mais aussi avec les responsables universitaires qui ne comprennent pas pourquoi l’on tarde tant à équiper les locaux. On s’aperçoit aussi des tares de ces nouveaux établissements : à Sète, par exemple, on y gèle autant dans la nouvelle maison que dans l’ancienne.

Malgré ces améliorations incontestables, la situation reste médiocre en bien des endroits, en particulier pour les établissements féminins souvent négligés. À Montpellier, c’est le contraire ; on crée un lycée neuf pour les jeunes filles, mais on ne parvient pas plus qu’à Perpignan et à Carcassonne à trouver une solution satisfaisante pour héberger les garçons.

De plus, même là où des efforts considérables ont été faits, la situation se dégrade vite et les rapports de synthèse des années 1920-1939 sonnent comme « des cris d’alarme », la guerre de 14 et l’occupation des locaux scolaires par l’armée ayant accéléré la dégradation des bâtiments et le rapport fait au conseil académique en 1921 en témoigne sans complaisance : « La plupart de nos bâtiments scolaires sont de vieux bâtiments, ce défaut de soins (pendant la guerre) les a conduits à la ruine. On signale çà et là des situations dangereuses à Carcassonne… Alais… Bédarieux… Pézenas… Perpignan… (Mais) la guerre n’a fait qu’aggraver une situation matérielle qui n’était pas déjà très brillante. De grosses réparations étaient nécessaires dès avant la guerre à Carcassonne, à Castelnaudary, à Nîmes, Alais, Uzès, à Bédarieux, Cette, Pézenas, à Perpignan, pour les établissements de garçons ; à Alais et Perpignan pour les établissements féminins (auxquels il faut joindre maintenant Carcassonne) ». « Les municipalités auxquelles on fait appel en vain, n’ont pas de mauvaise volonté », mais elles ont à réaliser d’un seul coup de nombreuses réfections de bâtiments communaux et le prix des matériaux et de la main-d’œuvre est si élevé avec l’inflation qu’elles ne s’en sortent pas.

Les municipalités sont aussi responsables du matériel scolaire des collèges : bancs, chaises, tableaux, chaires, estrades… S’acquittent-elles mieux de cette fonction ? Les données de 1887 montrent que sur ce point la situation est encore moins bonne que pour les locaux. Sur les 15 établissements de garçons de l’académie, deux seulement ont un mobilier en bon état (Narbonne et Uzès), quatre : moyen (Agde, Clermont, Pézenas et Perpignan), neuf : mauvais Bédarieux, Béziers, Lodève, Lunel, Sète, Alès, Le Vigan, Castelnaudary et Mende.

Ainsi, en suivant année après année tous les collèges, les uns après les autres, on prend conscience du fait que la vie du plus grand nombre n’est guère aisée. Il y a à cela toutes sortes de raisons. Le recrutement est parfois difficile, les élèves secondaires peu nombreux ; les finances s’en ressentent singulièrement et les principaux aux abois se succèdent comme des météorites, ainsi à Pézenas, Alès, Uzès, Le Vigan ou Castelnaudary, pour ne citer que ces cinq villes. Le pensionnat, mal géré ou ingérable, les ruine plus souvent qu’il ne les enrichit. La médiocrité de ces établissements est souvent mise en évidence au cours des séances du conseil académique, comme le montre ce texte, choisi parmi bien d’autres : « Si les villes tiennent à ne plus s’imposer, sans profit pour personne, des sacrifices en disproportion avec leurs ressources, qu’elles se contentent d’avoir quelques classes de grammaire à côté d’un enseignement professionnel sérieux. Aujourd’hui les études scientifiques et littéraires des collèges communaux ne peuvent soutenir la concurrence ni avec le lycée ni avec les grandes institutions importantes. Quant à l’instruction professionnelle, ils n’en ont qu’un simulacre ; et, sous ce rapport, les familles donnent naturellement la préférence aux écoles professionnelles qui se sont établies successivement à Montpellier, Nîmes, Alès et Sommières. Rien de plus dangereux pour un établissement qu’une de ces positions mal définies ou avec la prétention de préparer à tout on ne prépare à rien » (Rapport de synthèse, 1860).

L 958 An 6
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L 953 An 7
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Quand la municipalité n’est pas particulièrement favorable au collège, cela n’arrange rien. C’est le cas à Bédarieux en 1875 ou « malgré une gigantesque augmentation des effectifs en trois ans, elle maintient strictement les termes de l’engagement contracté à une époque où le peu d’importance du collège ne permettait pas d’être exigeant ». Elle ne profite même pas de la possibilité qui lui est donnée d’infléchir le sens des études en fonction de la vocation spécifique de la cité : « Dans cette ville d’industrie où le tissage des étoffes de laine occupe de nombreux ouvriers, on avait, il y a quelques années obtenu d’organiser au collège un enseignement professionnel spécial à cette industrie. Une somme de 3 000 francs avait été accordée sur les ressources des ministères de l’Instruction publique et de l’Agriculture et du Commerce pour y être fondés de petits ateliers de tissage. Il n’en a pas été fait emploi » (1875). Mauvaise volonté ? Impéritie ?

Il est vrai qu’en dehors des dispositions des municipalités, jouent des impératifs et des contraintes extérieures, le manque de place par exemple. À Perpignan, durant des décennies, on s’efforce de trouver un emplacement pour bâtir un établissement qui pourrait enfin permettre au collège si considérable de la ville de devenir lycée ; en vain. L’armée s’oppose à la destruction des remparts qui corsètent la ville 8. Manque de ressources aussi, dans des villes comme Uzès, Le Vigan, Bagnols-sur-Cèze, Mende, Lunel. En 1875, le chef-lieu de la Lozère est bien disposé à faire des sacrifices pour créer une nouvelle chaire d’Allemand, mais ses revenus ne le lui permettent pas. En ce cas, on fait appel à l’État. Les municipalités se donnent aussi parfois d’autres priorités. À Castelnaudary, en 1875, le conseil municipal a décidé la construction d’une caserne, ce qui l’a conduit à lancer un emprunt de plus 200 000 francs. Le collège passe après et il ne lui reste pas grand chose. Exemple d’une autre nature : à Lodève, la municipalité établit elle-même une concurrence à son propre collège en créant une école communale où tous les enfants sont admis gratuitement, même s’ils appartiennent à des localités voisines. Le principal juge « assassine » cette manière de faire. Lorsqu’on sait en effet que dans nombre de petits collèges la population primaire atteint ou dépasse 50 % des effectifs, on comprend mieux la portée d’une telle décision.

La politique menée par les municipalités de chaque ville à l’égard de son collège prend une allure chaotique lorsque la couleur des conseils municipaux se modifie très souvent. La personnalité du maire tient ici le rôle majeur : certains se montrent franchement hostiles à l’Université, d’autres en sont de chauds partisans. Certains comprennent l’intérêt du collège et le favorisent. D’autres, plus timorés ou moins soucieux de formation, le placent au second plan. En 1875, par exemple, le contraste est grand entre deux villes voisines. Le maire de Béziers, aux dires du doyen Germain, ne lui refuse rien ; celui d’Agde au contraire, se cantonne dans l’expectative. La municipalité étant locataire des locaux, l’administration municipale ne veut rien dépenser jusqu’au moment du renouvellement de l’engagement quinquennal. En attendant, maîtres et élèves continuent à supporter, jour après jour, de graves inconvénients.

Des municipalités ne dépendent pas seulement les aspects matériels. L’importance du collège lui-même, c’est-à-dire son niveau, est en partie déterminée par leur politique. Et là, les options ne varient pas toujours en fonction des besoins réels, mais des ambitions ou des restrictions des maires. On voit certains collèges dotés de classes supérieures où végètent deux ou trois élèves, tandis qu’ailleurs on en vient à les supprimer malgré une situation convenable, au gré des événements ou pour faire des économies. L’attitude des populations joue un rôle dans ces transformations. Il est des communes où l’intérêt pour le collège est faible : on le juge inutile ou inadapté aux besoins. Les habitants ne le soutiennent guère. Ainsi selon un rapport de 1875, « la population de Castelnaudary ne paraît pas bien fixée sur la valeur et l’utilité de son collège et oscille assez volontiers, suivant les circonstances, entre le pour et le contre ». Par contre les habitants d’Uzès ont fait front, à plusieurs reprises dans leur histoire pour que leur collège leur soit conservé 9.

Que s’ajoute à ces difficultés la fuite des « élites » et l’avenir du collège est compromis et sa situation devient précaire. Ainsi à Sète, en 1858, où se manifeste une véritable volonté de ségrégation sociale qu’exprime clairement le texte suivant « Mais qui pourrait blâmer les chefs des maisons de commerce de faire élever leurs fils dans des établissements importants, où ils ne sont pas exposés à avoir pour condisciples des jeunes gens auxquels ils auront un jour à commander » (C. A. Juin 1858). Quelques décennies plus tard, au contraire, les municipalités de la même cité feront tout pour garder les enfants de leurs concitoyens dans le collège et lui donner une expansion considérable. Sète passera ainsi au 3e rang des collèges de l’académie à la fin du XIXe siècle.

La situation est donc fort complexe et variable dans un même lieu, selon les époques. L’effort fait par chaque ville varie lui aussi considérablement. L’enquête de 1887 permet d’en prendre une mesure exacte pour les huit collèges communaux de garçons de l’Hérault. Quelles sont les subventions fournies à chaque collège par les municipalités, en valeur absolue et en pourcentage des recettes totales de chaque établissement face aux aides fournies alors par l’État ?

Le pourcentage moyen des subventions communales pour les 15 collèges de l’académie s’élève à 21,7 % de leurs recettes totales – dans l’Hérault il est de 27,62 % ; celui de l’État est globalement de 14,68 % contre 14,22 % pour notre département. Les quinze établissements ont une autonomie financière de 63,62 %. Ceux de l’Hérault de 58,15 %. Mais quatre collèges héraultais sur huit bénéficient de subventions dépassant 50 % de leurs recettes : Clermont avec 69,5 %, Agde 64,08, Lodève 62,82, Sète 51,21. Comment vivraient-ils sans cet apport plus que substantiel ? Notons au passage que le conseil général n’accorde alors aucune aide aux collèges, celui de Narbonne excepté.

Les chiffres donnés risquent de garder un caractère abstrait, si on ne les rapporte à la population des villes concernées. Que représente la dépense des subventions communales par tête d’habitant ? Cela va de 0 F 65 par Biterrois à 3,08 par Piscénois et il en coûte 2 F 43 par tête d’habitant à Clermont, 1,78 à Agde, 1,72 à Sète, 1,17 à Bédarieux, 1,05 à Lodève, 0,78 à Lunel. La disparité est considérable : indice 100 pour Béziers, indice 473 pour Pézenas. Elle peut provenir de plus ou moins grande générosité des municipalités ou d’une gestion saine. Les grands collèges n’ont pas besoin d’aides importantes. Celui de Béziers avec ses 525 élèves a de grosses ressources : il s’autofinance à plus de 83 %, l’internat lui fournit 51 % de ses revenus. Perpignan ne reçoit que 5,76 % de ses ressources de la municipalité ; la part des internes représente 75 % de ses recettes et l’établissement s’autofinance à 75 %. À Pézenas, les deux dernières proportions tombent respectivement à 38 % et à 51,5 % et à Lunel, à 31 % et à 57 %.

Il serait intéressant de savoir maintenant ce que cela représente par élève scolarisé dans chaque collège : à Béziers 50 F, à Bédarieux 65, à Lunel 80, à Agde 128, à Sète 138, à Lodève 143, à Pézenas 150, à Clermont-l’Hérault 164. Entre Béziers et Clermont, la différence est de 100 à 328. Ces chiffres donnent donc une idée de la politique municipale et l’on pourrait, en combinant les trois paramètres étudiés ici, obtenir le classement dans l’ordre de l’assistance :en tête, Clermont-l’Hérault, puis Sète, Pézenas et Agde ; viennent ensuite, Lodève et Lunel ; très loin derrière, Bédarieux et, enfin, à la traîne, Béziers, qui n’en a pas un grand besoin. Il n’en va pas de même pour le collège de Lunel qui végète – sur 40 ans, entre 1864 et 1904, il se classe au 11e rang sur 12 collèges communaux pour les effectifs, avec une moyenne de 71 élèves. La commune est-elle si pauvre ? Des responsables universitaires laissent entendre, à certaines époques, que les maires de cette ville ne croient guère en l’avenir d’un établissement tiraillé entre les lycées de Nîmes et de Montpellier, et Saint-Stanislas, l’Assomption, le Sacré-Cœur et même le Petit Séminaire, ces établissements attirant des enfants du pays par leur prestige, le chemin de fer, qui dessert la cité depuis 1845, facilitant les allées et venues.

La médiocrité de bien des collèges a une conséquence fâcheuse : les professeurs y sont souvent chichement rétribués. « Théoriquement, comme le rappelle P. Gerbod, les traitements donnés par les collèges communaux devaient être réglés et arrêtés en conseil d’État avant d’être inscrits parmi les dépenses fixes et ordinaires des communes ». Salvandy tenta d’y mettre bon ordre par son Ordonnance du 29 janvier 1839. En fait les promesses ne sont pas tenues. « On aura bien du mal à imposer un barème de traitements minimaux aux municipalités » 10. De plus, le boni est maigre ou nul. En ce cas, on ne s’étonnera pas que les professeurs de ces collèges, la plupart bacheliers seulement, soient quelquefois peu qualifiés. Ils gagnent souvent moins de 1 800 francs – en 1887, le salaire moyen d’un enseignant est de 1 950 francs dans les collèges contre 2 800 francs dans les lycées. Aussi lorsqu’une municipalité veut relever le niveau des études, elle augmente sensiblement les traitements. À Béziers en 1875-78 on en vient à assimiler les professeurs du collège à ceux d’un lycée de 4e classe 11.

Le sort des collèges et des enseignants eux-mêmes est donc largement dépendant des pouvoirs municipaux. Va-t-on s’en plaindre ou s’en féliciter ? En 1901, deux professeurs, Jourdas et Aïn, se font l’écho des difficultés nées de cette dépendance devant le Conseil Académique : « Du fait que les villes tiennent les cordons de la bourse, il résulte de graves inconvénients au point de vue de la bonne direction des études. Un principal ne peut proposer des améliorations… sans le consentement du maire ; d’où surgissent souvent des difficultés entre l’administration et l’autorité communale ». Ils proposent donc d’inverser le système : « Dans le collège externat, l’État devrait avoir la haute main, puisqu’il subventionne ces établissements dans la proportion de 65 % et que demain cette proportion sera portée à 80 % ».

Mais ils n’en souhaitent pas moins que soit maintenu le concours des villes, « à moins de se résigner à voir disparaître une foule de petits collèges ». Ils proposent donc dans leur vœu de transformer les collèges communaux en collèges nationaux, tout en leur conservant les subventions communales. Ainsi, selon eux, cesserait ce scandale qui faisait qu’avant 1900 les subventions d’État, dispensées au petit bonheur des influences politiques, étaient étrangement inégales : Perpignan touchait le plus gros chiffre dans l’académie (30 720 francs), ce qui était naturel, mais Uzès, tout petit collège – le dernier des 12 pour les effectifs – en recevait la moitié (15 500) et Lunel, de même importance, la moitié de cette moitié (7 750 francs). L’inégalité de cette aide saute mieux aux yeux si l’on considère que cela équivalait, respectivement, à 53 F, 263 F et 141 F par élève.

Du fait de l’État et des municipalités, le sort des collèges varie alors, à l’orée du XXe siècle, à l’infini. Ces fluctuations amenèrent plus d’un bel esprit à souhaiter la disparition de nombreux collèges communaux. L’enquête ordonnée par Léon Bérard en 1924 fut confiée pour notre région à l’I. G. Mallard. Il mit l’accent sur la forte densité des collèges communaux dans le département de l’Hérault : huit au total, dont sept dans un rayon de 30 km : Béziers, Agde, Pézenas, Sète, Bédarieux, Lodève et Clermont. Mais il se prononça en faveur de leur maintien jugeant que « cette participation des autorités locales à la direction d’un établissement d’éducation entretenait dans ces petites villes, le goût des choses de l’intelligence avec l’esprit démocratique ».

À ces collèges de garçons, dont la responsabilité incombait en grande partie aux communes, s’ajoute pour quelques-unes le souci d’un établissement secondaire féminin : dans l’Hérault, outre le lycée de filles de Montpellier (1881), les collèges de Béziers et de Lodève et le cours secondaire de Sète ; dans le Gard, les collèges, puis lycées de Nîmes et d’Alès, pour l’Aude ceux de Carcassonne et de Narbonne. Les problèmes qui se posent sont les mêmes que ceux que nous venons d’évoquer pour les établissements secondaires masculins 12.

Reste l’aide aux établissements secondaires privés. Il ne s’agit plus ici d’obligation mais d’un choix politique. Sporadique et irrégulière, elle n’en existe pas moins à certaines périodes et dans certains lieux. Nous avons vu en particulier ce qu’il est advenu de plusieurs collèges municipaux privatisés en 1851-52. Le cas est particulièrement fréquent en Lozère, où Mende est, à partir de 1873, la seule ville à avoir un établissement secondaire public. L’École du Sacré-Cœur à Langogne ne subsiste que grâce à l’appui financier de la mairie 13 qui lutte pour maintenir cette aide : elle sera inscrite au budget en 1889 malgré la suppression qu’en a fait le conseil supérieur de l’instruction publique. Le préfet aura bien du mal à imposer cette décision. Les maires ont sauvé, à plusieurs reprises, cet établissement prêt à disparaître, en particulier en 1847, 1853, 1873 et 1906, ne voulant à aucun prix d’un établissement universitaire.

L 5984 An 5
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Même chose à Marvejols : en 1873, le conseil municipal, loue les bâtiments du collège à l’évêque de Mende. Le bail passé pour 18 ans prévoit le versement d’une allocation de 3 000 f à l’établissement, devenu petit séminaire. En échange, on va y organiser des études qui mènent au baccalauréat, avec un personnel qualifié, et recevoir gratuitement huit externes de la localité. Le gouvernement donne son aval à ce contrat le 24 octobre. Il survivra, contesté et modifié, jusqu’en 1895. La plupart des municipalités qui ont passé un quelconque accord avec les établissements libres ont été amenées à les rompre bien avant, sous la pression des événements ou par suite de leur propre évolution. On est souvent passé d’un soutien inconditionnel à une opposition systématique. Le cas de Saint-Pons en est un bon exemple 14.

Le pouvoir municipal est donc bien grand sur l’enseignement secondaire dans la période que nous venons d’évoquer. Il peut être un atout ou un frein à son expansion, l’état d’un collège étant fonction du travail et du bon vouloir du conseil municipal, jusque dans le niveau même de l’instruction, puisqu’il peut demander la création de chaires et les financer. N’était-ce pas là une forme de décentralisation dans le cadre de cette administration multipartite des lycées et collèges où collaboraient les municipalités, le ministère de l’instruction publique et, plus largement, l’État et d’autres ministères.

Globalement, vu ce qu’a été cet enseignement dans l’Hérault, on peut dire que les municipalités ne s’en sont pas trop mal tiré. N’auraient-elles pas pu faire mieux et dynamiser davantage leur collège ? C’était bien en tout cas de leur ressort, même si la charge financière dépassait parfois la capacité de certaines petites villes aux ressources plus que modestes ou si ce rôle était au-dessus de la compétence de certains maires. D’autres, plus conscients de l’apport d’un bon collège à la commune, ont su à toutes les époques se battre pour conserver leur établissement contre vents et marées. Le cas d’Uzès et, à un moindre degré de Castelnaudary, n’est-il pas exemplaire sur ce point ? Les municipalités de ces deux villes ont su éviter, plus d’une fois, ce qui est arrivé à Bagnols-sur-Cèze et au Vigan, la disparition pour de très longues années de leur collège. Comme l’écrit P. Pélissero : « Le collège, puis le lycée d’Uzès ont souffert d’une fragilité chronique ; mais toujours, par des voies diverses, la permanence a prévalu sur les forces de désagrégation ». Cela montre, entre autres choses, la force d’un pouvoir municipal décidé à se battre et soutenu par l’opinion publique. Un beau sujet de méditation pour les édiles municipaux de tous les temps !

Notes

   1. P. Gerbod, La vie quotidienne dans les lycées et collèges au XIXe siècle, Paris, Hachette, p. 15.

   2. L. Secondy, Le Petit Séminaire de Saint-Pons au XIXe siècle : établissement ecclésiastique ou collège masqué ? Études sur l’Hérault, N.S., 4, 1988, pp. 121-126.

   3. L. Secondy, Les établissements secondaires libres et les petits séminaires de l’académie de Montpellier, 1974, pp. 33-34.

   4. Ibid., pp. 234-237.

   5. Ibid., p. 74.

   6. Ibid., p. 71.

   7. Lycée Paul-Valéry, 1888-1988, Projet d’actions éducatives, p. 2.

   8. L. Secondy, Enseignement secondaire et vie urbaine en pays catalan et en Languedoc (1854-1925). L’exemple de Perpignan. Bulletin de la société languedocienne de géographie, n° 3 et 4, 1982, pp. 297 et suivantes.

   9. Pierre Pélissero, Du collège d’Uzès au Lycée Charles-Gide, Amicale du lycée d’Uzès, 1987.

   10.   P. Gerbod, op. cit., p. 77.

   11.   L. Secondy, L’enseignement secondaire à Béziers entre 1800 et 1939, Conférences 87, Racines de Béziers, mars 1988, Gabi.

   12.   L. Secondy, L’établissement secondaire libre de Langogne au XIXe siècle d’après les inspecteurs d’académie de la Lozère, Actes du 47 congrès de la Fédération historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, Mende, 1974.

   13.   Cf. note 2.

   14.   P. Pélissero, op. cit., p. 12.