Les miracles de saint Étienne de Muret († 1124) au XIIe siècle
Les miracles de saint Étienne de Muret († 1124) au XIIe siècle
* Professeur à l’Université de Montpellier III, 68 avenue de la Justice, Bât. C, 34090 Montpellier
Comme la plupart des saints de son époque, saint Étienne de Muret, fondateur de l’ordre de Grandmont, est crédité de nombreux miracles. Ces miracles sont racontés dans plusieurs œuvres hagiographiques composées au XIIe siècle. Elles nous permettent d’étudier l’action thaumaturgique de saint Etienne et de la comparer à celle d’autres saints contemporains. Elles nous permettent aussi d’apercevoir une nette évolution de l’attitude des Grandmontains vis-à-vis des miracles de leur saint fondateur. Ce sont ces deux aspects que je voudrais examiner ici.
Pour bien situer la question, il est nécessaire, au préalable, de rappeler quelles sont les sources qui nous permettent de connaître la vie et les miracles de saint Etienne de Muret. Nous disposons d’abord d’une Vie composée par le prieur Etienne de Liciac (1139-1163) ou sur son ordre avant 1155. Elle porte le titre de Vita venerabilis viri Stephani Muretensis et est connue sous le nom de Vita A 1. Cette première Vie fut complétée, vraisemblablement à deux reprises, par des récits de miracles anonymes, chaque additif comprenant deux miracles. Il est probable que ces récits furent ajoutés sous le successeur d’Etienne de Liciac, Pierre Bernard (1163-1170) 2. Il faut ensuite attendre le priorat de Gérard Ithier (1189-1198) pour voir apparaître de nouvelles productions hagiographiques en l’honneur d’Etienne de Muret : une réfection de la Vita A par Gérard Ithier, la Vita Siephani Muretensis ampliata 3 et, du même auteur, le De revelatione beati Stephani 4 qui est un recueil de miracles. Ces compositions furent ensuite intégrées par le même auteur dans un vaste recueil intitulé Speculum Grandimontis 5.
La comparaison de ces écrits permet donc d’abord de saisir l’attitude des Grandmontains à propos des miracles de leur fondateur. Au lendemain de la mort de saint Étienne, sous les priorats de Pierre Limousin (1124-1137), Pierre de Saint-Christophe (1137-1139) et Étienne de Liciac, l’attitude dominante chez les prieurs et les intellectuels de Grandmont est de refuser les miracles et de minimiser leur manifestation.
Dès son prologue, l’auteur de la Vita A, qu’il s’agisse d’Étienne de Liciac ou d’un autre, annonce qu’il parlera peu des miracles du saint et de sa faculté de connaître les pensées des frères. Il craint, dit-il, que la vérité n’apparaisse aux incrédules comme un mensonge. Le peu qu’il en dira suffira aux convaincus pour répandre la réputation du saint « car tout est possible a celui qui croit » 6. C’est donc essentiellement la crainte de l’incrédulité qui l’arrête : attitude assez curieuse car beaucoup d’hagiographes précisent, au contraire, que les miracles se produisent pour les incrédules et non pour les convaincus et insistent sur leur valeur apologétique 7. D’ailleurs, notre auteur lui-même en reprenant le thème des miracles dans la conclusion de son œuvre, invoque une autre raison pour ne pas en parler, même si les miracles du saint ont été abondants pendant sa vie et après sa mort : la foi pure et la vraie charité aiment mieux les opera que les signa, c’est-a-dire les actions plutôt que les signes 8.
Si on examine en détails cette Vita, on constate qu’effectivement elle contient peu de récits de miracles. Durant sa vie, saint Etienne n’est crédité que de trois miracles dont l’un est en réalité autant un miracle de la Vierge que du saint : le saint obtient, grâce a ses prières et a celles de ses compagnons, la conversion d’un miles qui ne voulait pas renoncer au péché 9 ; il obtient, après avoir prié et invoqué la Vierge avec ses compagnons, la libération d’un homme capture par des brigands 10 ; enfin, fait que l’auteur ne classe parmi les miracles qu’après réflexion, deux légats du pape venus a Muret enquêter sur le saint, lui prédisent le royaume des cieux s’il persévère 11. Le miracle ici a consisté en une révélation divine de la sainteté d’Etienne. Nous constatons que, dans le déroulement de ces trois miracles, la vertu thaumaturgique du saint apparaît très peu et qu’à aucun moment, il ne s’est posé en faiseur de miracles. Au contraire, lors du deuxième miracle, il montre bien, par son attitude, que le miraculeux est pour lui secondaire : il est en train de faire un sermon à ses disciples lorsque le portier vient lui annoncer la libération du prisonnier. Sans montrer la joie qu’il ressent, il continue imperturbablement son sermon jusqu’a la fin. A côte de ces trois miracles in vita, l’auteur évoque sept miracles posthumes qui se déroulent tous au moment de la mort du saint ou peu après. Les trois premiers sont des révélations divines à propos de la mort d’Etienne 12. Suivent l’audition d’une voix céleste incitant les frères à aller s’installer a Grandmont 13, deux miracles de Guérison 14 et enfin l’incombustibilité d’un tissu ayant servi à envelopper le corps du saint 15.
Notons que seuls deux miracles sont des guérisons alors que ce type de miracle est le plus fréquent, à cette époque, parmi les miracles posthumes 16. Notons aussi que ces deux miracles sont les seuls, avec celui de l’incombustibilité d’un tissu, a être en rapport avec les reliques de saint Etienne. Il semble bien que les premiers successeurs du fondateur de Grandmont non seulement n’ont pas cherche à développer le culte du saint en mettant en valeur ses reliques mais ont tout fait pour en empêcher le développement. Deux passages de la Vita confirment cette impression : le premier est l’indication du transfert à la sauvette, « paucisque scientibus », du corps du saint de Muret à Grandmont. Le corps est enterre sans cérémonie devant l’autel de l’église 17. Le second concerne le premier miracle de guérison relaté : un certain chevalier, nommé Raymond de Plantadio vint à Grandmont solliciter les prières des frères. Il est à demi paralysé et doit se faire aider pour parvenir jusqu’à l’autel. Dés qu’il a pose les pieds sur la dalle qui recouvre la tombe d’Etienne, il se sent guéri et s’écrie qua cet endroit est certainement enseveli un saint. La réaction du prieur, sans doute Pierre Limousin, est alors tout à fait inhabituelle. Au lieu de rendre bruyamment grâces à Dieu et d’appeler tous les frères pour constater le miracle, il gronde le chevalier et lui interdit, ainsi qu’à ses compagnons, de divulguer la guérison miraculeuse 18. Mais le miraculé n’obéit pas et la rumeur du miracle se répand à Grandmont si bien que deux autres miracles surviennent assez rapidement, tous deux en relation avec les reliques du saint. Les bénéficiaires en sont deux membres de la communauté : un des compagnons d’Etienne est guéri de cécité en priant sur sa tombe et le prêtre qui avait enveloppé dans son linceul le corps du saint découvre que ce linge est devenu incombustible 19.
Malgré les efforts de Pierre Limousin, un culte est donc en train de se créer spontanément autour des reliques d’Etienne de Muret dont la sainteté est proclamée des le lendemain de sa mort. Pierre Limousin comprend alors qu’il faut rapidement arrêter cet essor qui risque de mettre en péril la vocation de Grandmont à la solitude et au recueillement en multipliant la venue des pèlerins 20. Il va devant la tombe du saint et l’interpelle en lui reprochant d’avoir montré à ses disciples la voie de la solitude et du renoncement et de vouloir ensuite détruire ceux-ci avec la multiplication de ses miracles. Il menace même, si le saint ne cesse pas de manifester sa vertu thaumaturgique, de sortir ses ossements de sa tombe et de les jeter dans la rivière 21.
Cet épisode est montré en épingle à la fin de la Vita A dont l’auteur partage évidemment le point de vue de Pierre Limousin. Son refus de raconter les miracles de saint Etienne est manifeste. On peut donc penser que le souci d’empêcher un culte public et la manifestation de miracles autour de saint Etienne de Muret, était toujours à l’ordre du jour sous le priorat d’Etienne de Liciac.
Un certain infléchissement de cet effort se manifeste sous le priorat suivant, celui de Pierre Bernard. On en voit la preuve dans la rédaction de, deux additifs à la Vita A, vraisemblablement rédigés à ce moment-là. Ils contiennent quatre récits de miracles : deux guérisons, une résurrection et un phénomène d’incombustibilité des reliques. Particulièrement intéressant est le premier miracle du deuxième additif. Il raconte la guérison d’un chevalier atteint du « feu inextinguible appelé feu infernal », c’est-à-dire de la maladie appelée communément mal des ardents ou feu Saint-Antoine. Désespérant de la guérison, il vint se jeter aux pieds du prieur Etienne de Liciac en sollicitant l’accès auprès des reliques de saint Etienne. Le prieur refusa tout d’abord d’accéder à sa demande et chercha à le dissuader en mettant en avant plusieurs arguments : les frères de Grandmont n’étaient pas médecins et ne guérissaient pas les maux du corps. D’autre part, le corps de saint Etienne était inaccessible et ne pouvait être vu par personne ; le chevalier n’avait qu’à aller implorer d’autres saints auprès de qui se produisaient des miracles. L’auteur de ce récit reprend alors, en l’attribuant à Etienne de Liciac, l’argumentation de Pierre Limousin contre le développement des miracles et lui attribue également les menaces proférées contre le saint. La persévérance du chevalier a pourtant gain de cause et il est guéri âpres avoir prié sur la tombe du saint 22. Le schéma du récit est finalement le même que celui de la guérison de Raymond de Plantadio.
Le dernier récit de cet additif _met en scène Etienne de Liciac : il implore saint Etienne de Muret pour qu’il ressuscite un maçon victime d’une grave chute 23. L’auteur montre donc que l’opposition aux miracles d’Etienne de Liciac n’était pas aussi absolue qu’on aurait pu le penser à la lecture de la Vita A.
Toujours dans le même sens, l’auteur du premier additif, après avoir raconté la guérison d’un frère gravement malade, précise qu’il tient le récit, de la propre bouche du bénéficiaire. II ajoute que, sur sa demande, le miraculé a également fait ce même récit aux autres frères de Grandmont 24. Il y a là, de la part de cet auteur, une volonté manifeste de répandre la réputation thaumaturgique du saint. Pourtant il ne va pas jusqu’au bout de ses intentions et ne raconte que deux miracles. Il se justifie en rappelant, en conclusion, la volonté d’humilité de saint Etienne qui n’aurait fait que peu de miracles durant sa vie, affirmation qui est d’ailleurs en contradiction avec la conclusion de la Vita A 25, tout en correspondant au contenu de cette Vita. Il y a là une certaine ambiguïté.
On a finalement l’impression d’un affrontement, dès le lendemain de la mort du saint, entre deux attitudes opposées : celle des populations locales et d’une partie de la communauté de Grandmont, favorables au développement d’un culte à saint Étienne et qui cherchent à obtenir des miracles par l’intermédiaire de ses reliques et, d’autre part, celle des prieurs qui se rendent compte du danger qu’entraînerait une invasion de pèlerins pour la tranquillité de la vie communautaire et qui cherchent à limiter les miracles et à empêcher la vénération des reliques. Leur tentative, qui va à contre courant d’une évolution naturelle courante à l’époque, réussit sous les priorats de Pierre Limousin, Pierre de Saint-Christophe et Étienne de Liciac. La Vita écrite par ce dernier ou sur son ordre ne contient que peu de récits de miracles. Elle insiste davantage sur les vertus et les réalisations du saint. En revanche, il semble que, sous le priorat de Pierre Bernard, la tendance au développement d’un culte soit plus difficile à réprimer. En témoignent la rédaction de quatre miracles ajoutés à la Vita et la translation des reliques du saint opérée par ce prieur 26.
Cette tendance va apparaître au grand jour et triompher un peu plus tard, dès les premières années du priorat de Gérard Ithier. Le point culminant en est la canonisation d’Étienne de Muret, le 30 août 1189. Afin de faire aboutir cette canonisation, Gérard Ithier décide d’étoffer et d’adapter au but recherché la Vie de saint Étienne rédigée au temps d’Étienne de Liciac. Le résultat constitue la Vita Stephani Muretensis ampliata.
A la première rédaction de la Vita, Gérard Ithier ajoute un certain nombre de développements : des réflexions sur les différentes formes de vie religieuse et leur valeur mais surtout des récits de miracles, au nombre d’une quinzaine, mettant l’accent sur le pouvoir thaumaturgique du saint, pouvoir que les premiers prieurs avaient justement voulu occulter. Le problème est donc, pour Gérard Ithier, de trouver des récits de miracles alors qu’au moment où il écrit, l’activité thaumaturgique de saint Étienne semble très faible 27. Il est donc obligé de faire appel à la tradition orale et notamment à celle des frères de Grandmont 28.
La tradition orale de l’abbaye lui permet de retrouver des miracles opérés par saint Étienne de son vivant. Elle est transmise par de vieux frères qui ont gardé ces épisodes dans leur mémoire 29. Il s’agit de cinq miracles soit, d’inspiration évangélique, soit mettant en relief les qualités de claire vue possédées par le saint 30. D’autres miracles, également transmis par la tradition orale de Grandmont ou de ses prieurés, concernent la vie de la communauté 31. D’autres enfin ont pour bénéficiaires, de pieux laïcs particulièrement dévoues saint Etienne 32. Dans cet ensemble de miracles, seuls deux sont des guérisons : un frère de Grandmont atteint de surdité guéri au moment de la première translation des reliques de saint Etienne 33 et le prieur Etienne de Liciac guéri de la fièvre 34. Cette place restreinte des guérisons est tout a fait caractéristique d’un ouvrage compose a un moment où les miracles sont rares 35.
La volonté de Gérard Ithier de mettre en valeur l’activité thaumaturgique de saint Etienne de Muret est donc nette. On peut se demander pourquoi ce changement d’attitude par rapport aux prieurs précédents. Une première raison est certainement le désir d’obtenir la canonisation du fondateur de Grandmont. Or, au VIe siècle, le miracle est encore un des critères fondamentaux de la sainteté 36. II fallait donc, pour qu’Etienne de Muret put être canonisé, qu’il ait fait un nombre de miracles suffisant. Toutefois, on ne peut séparer la réfection de la Vie du saint et sa canonisation de la grave crise qui secoua Grandmont en 1187-1188 et qui est à l’ origine de l’élection de Gérard Ithier. Cette crise opposa les convers aux clercs et se termina par un compromis sous l’égide de la papauté 37. La réconciliation mit l’accent sur la règle de Grandmont et sur son respect mutuel par les deux parties. Il était donc judicieux de mettre en valeur l’action du fondateur et de lui faire cautionner cette réconciliation. L’évocation de miracles dont étaient bénéficiaires aussi bien des clercs que des convers montrait bien que le saint fondateur voulait favoriser les deux éléments de la communauté. Le rôle des miracles était enfin, très classiquement, de convertir les incrédules et de faire triompher la vérité 38.
On retrouve la même idée dans le De revelatione B. Stephani, la deuxième œuvre en l’honneur de saint Etienne composée par Gérard Ithier. Après avoir exposé le déroulement de la crise de la communauté grandmontaise et sa résolution par Clément III, Gérard Ithier place dans la bouche des frères tout un discours : ils rappellent d’abord l’arrêt des miracles sur la demande du prieur Pierre Limousin puis réclament de nouveaux miracles pour convertir les incrédules, ceux qui n’ont pas choisi la voie de la vérité 39. L’auteur reprend alors la phrase célèbre : « Signa autem dantur infidelibus non fidelibus » 40.
Cette prière fut exaucée car les miracles se multiplièrent après la canonisation d’Etienne de Muret. Le De revelatione… est donc en réalité un recueil de miracles. Trente neuf miracles y sont racontés mais il semble y en avoir eu davantage car Gérard Ithier signale que, le jour de la canonisation de saint Etienne et la nuit suivante, dix-sept personnes bénéficièrent de miracles 41. Or il n’en raconte que cinq. De même, à propos d’une guérison survenue au moment de la fête de la Nativité de la Vierge, l’auteur précise que cinq autres malades furent guéris en même temps 42. En fait, il semble que le gros de la série de miracles se déroule en l’espace d’un mois environ : de la fin d’août 1189 à la fin de septembre de la même année 43. Après le miracle du paragraphe 26, se situe une formule finale qui permet de penser que la première rédaction de Gérard Ithier s’arrêtait là. On peut la dater de la fin de 1189. Le paragraphe 27 semble constituer un premier additif. Il raconte un miracle survenu au moment de la révélation des reliques mais sans doute connu plus tard. Il se termine lui-même par une formule finale. Un troisième ensemble de huit miracles vient ensuite et correspond vraisemblablement à une troisième phase de rédaction. Le premier miracle est daté de 1192 mais la plupart se passent, dit l’auteur, la cinquième année après la révélation des reliques du saint, donc en 1194, date probable de cet additif 44.
Cet ensemble d’une quarantaine de miracles survenus en un temps assez court permet d’étudier les modalités de l’essor du culte du saint.
Il est possible d’abord d’envisager la diffusion de ce culte dans l’espace en dressant la carte de l’origine des miraculés. La carte ci-jointe 45 comporte l’indication de 33 lieux d’origine pour 39 miraculés évoqués (six pèlerins n’ont pu être localisés faute d’indication suffisante). Elle permet d’abord de constater l’extension progressive de la réputation du saint. Sur 25 pèlerins venus entre la fin d’août et la fin de septembre et dont le lieu d’origine est localisé sur la carte, 19 venaient de régions situées à moins de trente kilomètres de Grandmont. Sur ce nombre, les neuf premiers venaient de villes et de villages situés très près de Grandmont : le premier miraculé vient d’Amhazac, à six kilomètres environ de l’abbaye, les deuxième et troisième viennent de Limoges, le quatrième est originaire de Bersac, à quatorze kilomètres, puis viennent quatre habitants de Limoges et une femme de Montjoie, tout près de Limoges. La renommée du saint se répand ensuite plus loin et des pèlerins viennent de l’Indre, de la Corrèze, du Lot, de la région de Lodève (Hérault). A noter que parmi les miraculés les plus récents, notamment ceux signalés dans l’additif de 1194, plusieurs viennent de régions proches de prieurés de Grandmont 46. L’information relative à ces miracles a sans doute été transmise par les frères de ces prieurés.
Le développement du pèlerinage auprès des reliques de saint Étienne se fait donc selon un processus classique, par le biais de la rumeur publique. Dès la cérémonie de canonisation, la foule est nombreuse dans l’église de Grandmont et dix-sept miracles se produisent ce jour-là et la nuit suivante. Les miracles des paragraphes 6, 7 et 8 montrent que le bruit des premiers miracles s’est répandu et suscite directement la venue de nouveaux pèlerins : la grand-mère d’un enfant guéri le 30 août 47, un couple de bourgeois de Limoges touchés eux aussi par la rumeur 48. Gérard Ithier montre ensuite comment de nouvelles régions sont touchées, notamment celles qui avaient gardé le souvenir d’Etienne de Muret 49. La renommée des miracles touche même des pèlerins d’autres sanctuaires : des pèlerins normands revenant de Rocamadour font un détour par Grandmont 50.
Une preuve concrète de la multiplication des pèlerins est le grand nombre de cierges que l’on voit brûler dans l’église de Grandmont quelques jours après la canonisation de saint Étienne. Gérard Ithier établit judicieusement un rapport entre l’augmentation du nombre des cierges et la multiplication des miracles : alors qu’il y avait peu de lumières dans l’église, les miracles étaient rares ; depuis que l’église est illuminée par les cierges apportés par la foule des pèlerins, les miracles se produisent en grand nombre 51. Il y voit un lien de cause à effet et le phénomène lui paraît lui-même miraculeux. Cet essor de la réputation thaumaturgique du saint culmine le 29 septembre 1189, jour de la Saint-Michel, où est rassemblé le synode général de l’ordre de Grandmont 52. C’est sans doute peu après que Gérard Ithier prend la plume. Toutefois, d’autres miracles s’étant produits ou étant parvenus a sa connaissance par la suite, il a estimé nécessaire d’ajouter divers suppléments a sa première rédaction.
Comment se caractérisent les miracles contenus dans le De revelatione ? On remarque d’abord, ce qui est habituel dans les Miracula rédigés a la suite d’un essor de miracles 53, que les guérisons y dominent très nettement : 34 guérisons et 2 résurrections, qui sont en fait des guérisons, soit 36 miracles au total, c’est-à-dire plus de 90 % de l’ensemble des miracles. Ces guérisons ont lieu, en majorité, près des reliques de saint Etienne : 23 sur 36. La thaumaturgie du XIIe siècle est essentiellement une thaumaturgie de contact. On note toutefois que les miracles loin des reliques sont de plus en plus nombreux à mesure qu’on avance dans la rédaction, qui suit en gros l’ordre chronologique malgré quelques retours en arrière :
- 3 miracles loin des reliques parmi les 10 premiers miracles.
- 1 miracle loin des reliques parmi les 10 miracles suivants.
- 5 miracles loin des reliques parmi les 10 miracles suivants.
- 8 miracles loin des reliques parmi les 9 miracles suivants.
Ainsi 4 miracles loin des reliques dans les 20 premiers miracles et 13 dans les 19 derniers. Cette évolution s’explique à la fois par l’augmentation de la distance à parcourir, rendant le pèlerinage plus difficile mais aussi par le renforcement de la réputation thaumaturgique du saint, amenant les populations à avoir davantage confiance en la puissance de son pouvoir 54. Pour le reste, les guérisons contenues dans le De revelatione… sont tout à fait semblables aux guérisons miraculeuses d’autres sanctuaires. On y retrouve les maladies classiquement guéries par les saints au XIIe siècle et notamment la cécité et les affections du système neuro-moteur 55.
Conclusion
L’explosion de miracles de 1189 montre la victoire de la tendance qu’on pourrait appeler matérielle face à l’attitude plus spirituelle des premiers responsables de la communauté grandmontaise. Comme une force longtemps réprimée et brusquement libérée, la réputation thaumaturgique de saint Etienne de Muret se répandit en quelques semaines et entraina l’essor rapide d’un pèlerinage. Le manque de documents après 1194 ne permet pas de dire si ce fut un feu de paille ou un mouvement durable mais on peut remarquer que le cas de Grandmont n’est pas unique. A plusieurs reprises, au Moyen Âge, la crainte de voir le calme de la vie claustrale perturbé par la venue de pèlerins amena des communautés à empêcher la manifestation de miracles, élément d’attraction par excellence. C’est ce qui se passa a l’abbaye de la Chaise-Dieu, dans la deuxième moitié du XIe siècle, après la mort de saint Robert, et a l’abbaye de Clairvaux, au milieu du XIIe siècle, après la mort de saint Bernard 56. La rareté relative de ce genre de réaction et son insuccès à Grandmont montrent cependant combien la soif du miracle fut, au Moyen Age, intimement liée à la vénération des saints.
Notes
1. Éditée par J. Becquet, Corpus Christianorum, Continuatio mediaevalia, t. VIII, 1968, p. 101-131. Répertoriée sous le numéro 7907 par la Bibliotheca Hagiographica Latina (en abrégé B.H.L.) publiée par les Bollandistes, Bruxelles, 1900-1901, avec deux suppléments, 1911 et 1986. Sur l’ordre de Grandmont, résumé commode et bibliographie à jour dans R. Aubert (sous la dir. de), Dictionnaire d’Histoire et de Géographie Ecclésiastique, t. XXI, 1986, col. 1129-1140, s. v. Grandmont. L’article est de J. Becquet.
2. B.H.L. 7907a, édit. J. Becquet, op. cit., p. 131-137. Le premier additif, composé des chapitres 44 et 45 terminés par une formule de conclusion, ne peut être daté mais le second (chapitres 46 et 47) parle d’Étienne de Liciac comme d’un défunt. Comme, d’autre part, c’est le prieur Pierre Bernard qui a ordonné la première translation des reliques de saint Étienne, on peut penser que c’est sous son priorat que ces deux compositions furent rédigées, peut-être, d’ailleurs, par le même auteur.
3. B.H.L. 7908, édit. J. Becquet, op. cit., p. 138-160.
4. B.H.L. 7909, édit. J. Becquet, op. cit., p. 277-311. Cette œuvre fut, semble-t-il, composée en plusieurs fois mais assez vite après le déroulement des faits. Pour l’analyse détaillée, voir plus loin.
5. Cf. J. Becquet, « Les premiers écrivains de l’ordre de Grandmont », dans Revue Mabillon, Oct.-Déc. 1953, 3e série, n° 174, p. 121-137.
6. Vita venerabilis viri Stephani, prologue, p. 104 : « De his tamen quae in miracula et dignoscendis fratrum cogitationibus per eum Dominus dignatus est, pauca dicturi sumus ne forte incredulis ueritas mendacium esse uideatur et creduli ex paucis quae audierint dicant quia omnia possibilia sunt credenti ».
7. La célèbre expression « signa sunt infidelibus non fidelibus », reprise de saint Paul et des Pères de l’Église, est souvent employée par les hagiographes médiévaux. Cf. P. A. Sigal, Le miracle aux XIe siècles et XIIe siècles dans le cadre de l’ancienne Gaule d’après les sources hagiographiques, thèse dactylographiée, Université de Paris, I, 1981, t. 1, p. 35-40.
8. Vita… Stephani, § 43, p. 137 : « Ergo quia pura fides et caritas uera magis amant opera quam signa, taceamus multa miracula… ».
9. Ibid., § 26, p. 118.
10. Ibid., § 27, p. 119.
11. Ibid., § 32, p. 123 : « ubi si diuinae pietatis dispensationem diligenter et caute perpendimus euidens miraculum possumus intueri ».
12. Ibid., § 34, 35 et 36. Il s’agit de deux visions et d’un événement reconnu miraculeux par déduction : la nouvelle de la mort du saint fut connue le jour même à Tours et à Vezelay. Or ces villes sont si éloignées de Muret que la transmission de la nouvelle n’a pu être que miraculeuse : « ….adeo remota sunt quod nisi miraculose id fieret, fieri nequaquam posset ».
13. Ibid., § 39-40, p. 128-129. Le mot de miraculum est absent ici mais les termes de gloriosa reuelatio et le verbe mirari ne laissent aucun doute sur le caractère miraculeux du phénomène.
14. Ibid., § 42, p. 129-130 et § 43, p. 130.
15. Ibid., § 43, p. 130. Les deux derniers miracles sont relatés très brièvement.
16. Cf. P. A. Sigal, L’homme et le miracle dans la France médiévale (XIe-XIIe siècle), Paris, 1985, notamment p. 289-290.
17. Vita… Stephani, § 41, p. 129 : « subtus presbyterium ante altare ».
18. Ibid., § 42, p. 130-131.
19. Ibid., § 43, p. 130.
20. Ibid : « Quae miracula prior intuens timuit sibi et aliis quietem minui et internae suauitatis dulcedinem tardius experiri si populorum turbae miraculorum causa locum ad quem uenerant frequentarent ».
21. Ibid., § 43, p. 131.
22. Ibid., § 46, p. 133-135.
23. Ibid., § 47, p. 135-137.
24. Ibid., § 44, p. 132 : « Hoc autem miraculum fidelis socius et carissimus frater meus ipse primum mihi, postmodum vero ceteris fratribus rogatu meo uultu demisso et uerecundo manfestauit ».
25. Ibid., § 45, p. 133. L’auteur de la Vita A (§ 43, p. 131) déclarait en effet que le saint avait fait de nombreux miracles (multa miracula) pendant sa vie.
26. Il fit transférer les reliques du saint dans la nouvelle église de Grandmont. Cf. Vita Stephani Muretensis ampliata, § 66, p. 153 : « Tempore domni Petri Bernardi prions venerabilis, coadunato universali capitulo in Grandimonte, celebrata est translatio corponis beatissimi Siephani, praesente domno Geraldo Lemouicensi episcopo ».
27. Parmi les miracles datés, un seul se déroule sous le priorat de Guillaume de Treignac (1170-1187) : Vita ampliata, § 67, p. 154.
28. Il s’agit là d’une méthode générale chez les hagiographes désireux d’écrire en l’honneur d’un Saint dont on veut lancer ou relancer le culte. Cf. P. A. Sigal, « Le travail des hagiographes aux XIe et XIIe siècles : sources d’information et méthodes de rédaction, dans Francia, t. 15, 1987, p. 142-182.
29. Vita ampliata, § 73, p. 158 : « Vir autem sic postea, post transitum b. Stephani, fratribus apud Muretum fideli narratione ac ueraci indicauit, de quorum numero aliqui superstites existunt ». Il s’agit donc de témoignages de seconde main.
30. Ibid., § 51, p. 144 ; § 68, p. 155 ; § 69, p. 155 ; § 72, p. 155-157 ; § 73, p. 157-158.
31. Résurrection d’un oblat victime d’une chute (§ 59, p. 148) ; libération d’un frère coincé entre deux arbres ( 60, p. 149) ; vision de saint Étienne par son disciple Hugues Lacerta (§ 74, p. 158-160) ; guérison d’un frère sourd (§ 74, p. 158-160); guérison d’Étienne de Liciac souffrant de la fièvre (§ 62, p. 150).
32. Résurrection d’une vielle femme (§ 61, p. 149-150) ; deux récits d’évasion (§ 63 et § 64, p. 151-153) ; deux maisons sauvées de l’incendie (§ 65, p. 153 et § 67, p. 154).
33. Ibid., § 66, p. 153-154.
34. Ibid., § 62, p. 150.
35. Cf. P. A. Sigal, « Histoire et hagiographie : les Miracula aux XIe et XIIe siècles » dans Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, t. 87, 1980, p. 255-256.
36. Cf. A. Vauchez, La sainteté en Occident aux derniers siécles du Moyen Âge, Rome, 1981, p. 498 et suiv.
37. Sur les origines et le développement de cette crise, cf. J. Becquet, « La première crise de Porcire de Grandmont », dans Bulletin de la Soc. archéol. et hist. du Limousin, t. LXXXVII, 1960, p. 283-331.
38. Prologue de la Vita ampliata, p. 273 : « Resipiscant igitur insipientes falcidici, oblatrantes et contradicentes ueritati… Intelligant igitur et percipiant increduli et erubescant infideles, quin Deus beatum Stephanum mirificauit et mirificando laudabilem reddidit… ».
39. De reuelatione…, § 3, p. 283-284 : « Vos enim cernitis quibus tenetur Dei populus obligatus uinculis caecitatis atque infidelitatis et nisi uiderint signa et prodigia, certe minime credent ».
40. Ibid., p. 284.
41. Ibid., § 5, p. 287.
42. Ibid., 5 20, p. 296.
43. La revelation du corps de saint Etienne a lieu le 30 août 1189. Le premier miracle de la série se déroule peu temps auparavant (§ 4, p. 284). Suivent d’autres miracles datés du jour de la cérémonie ou des jours suivants (tempore suae revelationis), puis Gerard Ithier évoque des miracles survenus au moment de la Nativité de la Vierge, donc vers le 8 septembre (§ 20, p. 296). D’autres sont signalés lors de la fête de l’Exaltation de la Croix, le 14 septembre (§ 21, p. 296). Un dernier groupe de miracles a lieu enfin à l’époque de la Saint-Michel, le 29 septembre (§ 26, p. 300).
44. Il est possible cependant qu’il y ait eu deux rédactions successives en 1194 car, à la fin du quatrième miracle de la série (§ 31, p. 306), se trouve une formule de conclusion.
45. Extraite de P. A. Sigal, Le miracle aux XIe et XIIe siècles…, t. II, p. 685 bis.
46. § 24, p. 298 ; § 28, p. 303-304 ; § 29, p. 304 ; § 33, p. 307 ; § 34, p. 308-309. A noter que le prieuré de Saint-Michel de Grandmont transmet un miracle : la résurrection d’un enfant. En témoignage de reconnaissance, les parents de l’enfant offrent à l’église Saint-Michel une statuette de cire le représentant, statuette qu’on montre ensuite aux fidèles en souvenir du miracle : « cuius imago cerea apud quandam domum nostram quae dicitur S. Michaelis delata est, ubi in memoriam tanti miraculi in ecclesia conservatur ac demonstratur ».
47. Ne pouvant se déplacer, elle envoie sa bru à sa place à Grandmont.
48. § 8, p. 289 : « Qui cum audissent signa et prodigia fieri a Deo in Grandimonte per beali Stephani bonitatem.. ».
49. § 9, p. 290 : « Divulgantibus fere omnibus signa et prodigia quae cotidie Dei bonitate et beati uiri mentis fiebant in Grandimonte ac multis in locis, in quibus memonia nominis illius habebatur, coeperunt multi uenire concursu et occursu ex provinciis diversis, ut mentis ipsius de necessitatibus suis mererentur a Domini Deo exaudini ».
50. Ibid., § 12, p. 292.
51. Ibid., § 11, p. 292.
52. Ibid., § 26, p. 300.
53. Cf. P. A. Sigal, « Histoire et hagiographie….. ».
54. Ce phénomène se retrouve a propos de beaucoup d’autres pelerinages contemporains. Cf. P. A. Sigal, L’homme et le miracle…, notamment p. 60-68.
55. Ibid., p. 223-225.
56. Ibid.
