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Description

Le sport à l’arrière en 14-18 : petites rivalités et grandes manœuvres

* Docteur en Sociologie

Un « entre-deux » à explorer

Les grandes synthèses historiques des sports modernes en France ont assez généralement articulé la chronologie selon un diptyque. Un premier volet consacré à l’apparition des sports et à la mise en place d’institutions chargées d’organiser les compétitions, couvre la période du Second Empire à 1914. C’est la phase des pionniers, et des naissances multiples. Le second volet est celui de la multiplication des fédérations sportives et de l’entrée en jeu de l’État comme acteur tutélaire, à partir de 1919. Entre les deux, la césure de 14-18 fait figure de quasi page blanche. C’est assez sensiblement ce qui ressort à la lecture de l’historiographie française, tels que L’histoire en mouvements sous la direction de Ronald Hubscher, ou, parmi les ouvrages pionniers, Naissance du sport moderne sous la direction de Bruno Dumons plus thématique que strictement chronologique, ou encore La Naissance du Mouvement Sportif Associatif en France, coordonné par Pierre Arnaud et Jean Camy dont la plupart des communications se bornent à 1914. Quant à la plus récente Histoire du Sport en France dirigée par Philippe Tétart, un chapitre y est bien consacré à la période de la Première Guerre mondiale, mais son auteur, Paul Dietscy y fait le constat d’un « champ de recherche en grande partie vierge ». Ce même constat est confirmé souvent dans des monographies plus délimitées. À titre d’illustration, ces quelques lignes ouvrant significativement la seconde partie d’une thèse consacrée au sport varois : « La mobilisation a vidé les associations et les espaces sportifs mais aussi la presse, du moins celle qui survit, de ses rubriques sportives. Il est difficile de saisir ce que devint exactement la pratique sportive d’août 1914 au début de l’année 1919. La plupart des clubs disparurent ou entrèrent en hibernation. La presse sportive arrêta sa parution. » Même si J.-C. Gaugain ajoute, dans la foulée, que « la guerre n’a pas arrêté complètement la pratique sportive dans le Var », il paraît considérer que ces années de guerre ne méritent pas plus de quelques lignes, et qu’il convient de passer au plus vite à la phase de reconstruction et d’enracinement du monde sportif.

Rendre plus lisibles les traces et signes du sport

Cette parenthèse sportive de la Grande guerre tient essentiellement, selon nous, à la conception du sport qui sous-tend actuellement, en France, la recherche tant historique que sociologique. Pierre Bourdieu et Norbert Elias (ou du moins les lectures que l’on en fait le plus souvent) se donnent la main pour imposer la conviction que le sport ne peut se comprendre dans sa particularité moderne qu’en rupture avec les « jeux traditionnels » antérieurs. Et cette rupture, tout à la fois morphologique et historique, est consommée avec l’institutionnalisation des sports conçus comme compétitions administrées. Ce qui est censé assurer leur autonomie à l’égard des déterminations extérieures (sociales ou religieuses, en particulier) fait aussi leur fragilité. La conséquence de ce présupposé est immédiate : entre 1914 et 1918, plus d’organisations sportives, en sommeil faute d’acteurs disponibles, donc plus de sport !

À partir des années 1990, et surtout semble-t-il du fait de l’historiographie de la Grande Guerre et des débats houleux qu’elle a fait naître, la notion de « culture de guerre », élaborée à l’occasion des réinterprétations de la der des ders, interroge la « brutalisation » de la société civile, et par ricochet ses pratiques sportives. Ce qui, d’une certaine façon, rejoint la critique gauchiste habituelle du sport comme « guerre de tous contre tous ». Dans cette perspective, Paul Dietschy, déjà cité, concentre donc son propos sur les dimensions idéologiques les plus générales du sport. Du discours cocardier et belliciste de dirigeants sportifs à la pratique sporadique de parties de football parmi les poilus, il s’agit surtout d’essayer d’évaluer la présence de « l’esprit sportif » et le recours à l’exercice physique chez les combattants. Évaluation difficile et conclusions prudentes, tant manquent les moyens de démêler les usages concrets de la pratique sportive des discours programmatiques et déclarations fracassantes qui prétendent en rendre compte. De fait, Paul Dietschy fait figure aujourd’hui de spécialiste presque unique de cette période creuse, et sa signature apparaît dans nombre de publications collectives ; ses contributions à La Grande Guerre. Une histoire culturelle sous la direction de Philippe Poirrier, ou encore au volume dirigé par Luc Robène, Le sport et la guerre. XIXe et XXe siècles (PU Rennes, 2012) creusent le sillon des rapprochements ou homologies possibles, sur le thème du « sport comme continuation de la guerre par d’autres moyens ». D’un article à l’autre, Dietschy reprend la thématique de la « culture de guerre » avancée par Stéphane Audoin-Rouzeau : le monde sportif participe de la militarisation des esprits, tant par sa proximité avec les organisations de gymnastes ou de sociétés de tir, qu’à sa pratique de l’affrontement physique (« la guerre comme un grand match »), en passant par les déclarations publiques des responsables associatifs et des journalistes spécialisés.

Les difficultés méthodologiques d’une telle position sont évidentes, et dues pour l’essentiel à la faiblesse, sinon à l’absence, de données empiriques susceptibles de venir étayer des affirmations trop générales. Rien ne montre en quoi les attitudes, représentations et déclarations ainsi évoquées sont fondées, c’est-à-dire partagées par la masse des pratiquants – qui sont aussi partiellement ou potentiellement des combattants. On ne peut négliger l’hypothèse d’écarts importants entre l’idéologie des fondateurs et dirigeants des organisations sportives et les pratiques effectives des simples sportifs dans toute leur variété sociale, culturelle et géographique. Ce qui s’écrit à Paris trouve-t-il son répondant au fond des provinces ?

Les pages qui suivent tentent d’éclairer la réalité du sport en temps de guerre, mais loin du front, dans un arrière abandonné à lui-même et désorganisé, à partir des principales sources d’information que sont les quotidiens régionaux, les hebdomadaires spécialisés, les documents internes des fédérations sportives. Notre mise en perspective privilégie deux strates de l’activité sportive : la mobilisation des jeunes adultes laisse le champ libre à une pratique « sauvage » des adolescents, hors encadrement institutionnel, et qui se manifeste selon des logiques plus anciennes propres aux « jeux traditionnels » ; et dans le même temps, ce qui subsiste des sphères dirigeantes locales et régionales profite du vide institutionnel pour remettre en question les modalités de fonctionnement des organisations fédérales et préparer l’après-guerre. […]

Informations complémentaires

Année de publication

2019

Nombre de pages

23

Auteur(s)

Christian GUIRAUD, Guy LAURANS

Disponibilité

Produit téléchargeable au format pdf