Le Prieuré Saint-Michel de Grandmont (Hérault)
Le Prieuré Saint-Michel de Grandmont (Hérault)
* Maître de conférences à l’Université de Montpellier III
Situé à 7 km à l’est de Lodève, sur le rebord d’un plateau désert et accidenté, profondément entaillé au sud par les vallées du Lodévois et dominé au nord par les falaises du Larzac, le prieuré de Saint-Michel de Grandmont est un petit monastère que le temps et les guerres religieuses qui dévastèrent la région, semblent avoir épargné. Ce prieuré, bien caché aujourd’hui dans la solitude sauvage des bois de Grandmont, appartenait cependant à l’un des ordres monastiques les plus populaires et les plus sévères du Moyen Age : l’Ordre de Grandmont en Limousin.
Le site choisi par les religieux, un promontoire d’où la vue découvre un admirable panorama qui s’étend jusqu’à la mer, était propice à la solitude et à la contemplation. Son occupation était cependant bien antérieure ; dès la préhistoire la présence d’une source y avait fixé les hommes. Aujourd’hui encore une série de dolmens et de mégalithes jalonne la bordure du plateau ; deux d’entre-eux, encadrent le monastère : celui de Coste-Rouge à l’ouest, celui du Belvédère à l’est.
I. – Historique
On ne sait exactement à quelle date, ni par qui fut fondé le monastère de Saint-Michel qui n’apparaït dans les textes qu’à la fin du XIIe siècle (1189), époque de la grande expansion de l’ordre. Cela n’a rien de surprenant si l’on considère que les statuts de l’ordre faisaient défense aux moines de conserver aucun titre de propriété, aucune preuve écrite des donations qui lui étaient faites. On présume que ce fut dans la première moitié du XIIe siècle, à la suite de la donation d’un domaine noble, car par la suite, les prieurs revendiqueront toujours cette qualité pour leurs terres et feront valoir leurs prérogatives seigneuriales pour défendre les droits du monastère 1.
Il est probable qu’il existait déjà une chapelle dédiée à saint Michel, bien avant l’arrivée des religieux ; chapelle qui donnera son nom au prieuré, alors que les fondations grandmontaines sont toujours dédiées à la Vierge. La présence d’une pierre de dédicace d’une église en l’honneur de saint Michel, en caractères romans du début du XIIe siècle, semble bien le confirmer (Fig. 1). Gravée sur une pierre, visiblement réemployée, elle se trouve aujourd’hui encastrée dans le mur, au-dessus de la porte de la chapelle construite en 1335 par Bérenger de Vailhauquez, au nord de l’église : « CONSECRATA EST HAEC AULA XI KL. (calendas) JUNII IN HONORE SCI (sancti) MICHAELIS ARCANGELI ». L’église qu’elle désignait pourrait, dans ces conditions, avoir été la première chapelle édifiée en ce lieu, chapelle qui sera remplacée à la fin du XIIe siècle par l’église actuelle 2.
Ce premier sanctuaire était peut-être l’église Saint-Michel de Sauclières (Cerclarias) que mentionne en 988 le testament de saint Fulcran de Lodève (les sauclières ou cerclières désignant les bois-taillis de châtaigniers qui servaient à la fabrication des tonneaux). En 1162, la bulle d’Alexandre III à l’évêché de Lodève ne cite encore qu’une chapelle dépendant de l’église de Soumont; la donation à Grandmont se placerait donc entre 1162 et 1189, et le prieuré fondé sous le double patronage ainsi que le confirme un document du XVe siècle : « nôtre prieuré conventuel de la Bienheureuse Vierge Marie, de Saint Michel de Lodève ».
A la fin du XIIe siècle, plusieurs documents attestent l’existence du prieuré ; celui-ci est cité en 1189 à propos d’un miracle accompli par saint Étienne et rapporté par le « De Revelatione », et en 1199 par une charte de donation d’un bois « aux frères de Grandmont » 3.
C’est au cours du XIIIe siècle surtout que se constitue le temporel du monastère, par des donations souvent modestes de quelques arpents de bois, de terres, de vignes, ou quelques setiers de froment, voire de « cent anguilles à prendre sur la pêche de Frontignan ». Elles émanent de simples roturiers et témoignent de l’estime populaire dont bénéficiaient alors les « Bonshommes » En 1207 un compromis est passé entre le Chapitre cathédral de Lodève et le « Correcteur » du couvent de Grandmont, au sujet des limites du monastère et du fief de Soumont relevant du Chapitre.
Mais le grand bienfaiteur de Grandmont fut l’évêque de Lodève, Guilhem de Cazelles ou de Cazouls (1241-1259), qui donna aux religieux, outre les revenus d’une église (Saint-Vincent de Mazons) une vaste forêt autour du prieuré, afin que celui-ci puisse entretenir douze religieux. Ce chiffre, relativement élevé, est confirmé par un dénombrement de 1295, époque où la décadence de l’ordre s’accentue, et où beaucoup de « celles » ont perdu une grande partie de leurs effectifs. Le monastère du Lodévois est alors une des fondations les moins pauvres, et Guillaume de Cazelles fait figure de second fondateur du monastère, dans lequel il voulut d’ailleurs être inhumé en 1259. Sa tombe, creusée dans le roc et recouverte d’une grande dalle de pierre, fut retrouvée devant l’autel de l’église, en 1852, par Étienne Vitalis 4.
Au XIVe siècle surviennent les temps difficiles avec la grave crise qui affecte tout l’ordre: la discipline fléchit, les donations diminuent, les empiétements et usurpations des propriétaires voisins se multiplient. A tel point que les moines doivent, contrairement à la Règle, porter plainte et plaider ! En 1305, par exemple, c’est le seigneur du Bosc, Bernard de Montpeyroux, qui revendique la seigneurie, juridiction et droit de chasse sur les terres du monastère. Il en fut de même pour les habitants du Bosc qui coupaient les arbres et laissaient paître leur bétail dans les bois des religieux. Pour éviter de plaider, ces derniers eurent recours à un arbitrage qui leur donna raison, A cette date, le couvent compte encore, outre le Correcteur, une dizaine de religieux 5.
Lors de la réorganisation de l’ordre par Jean XXII en 1317, la maison de Comberoumal (ou Combe-Romal) en Rouergue, fut unie au monastère de Lodève, afin de former un prieuré conventuel de 14 religieux. Cette réforme ne suffit pas à arrêter le déclin, ni à mettre fin aux empiétements et usurpations dont le prieuré était toujours victime de la part de ses voisins, puisqu’en 1325, il dut solliciter la protection et sauvegarde royales. Par lettres patentes, Charles IV le Bel prenait sous sa protection « le prieur et les moines de Saint-Michel, leurs domestiques et leurs biens » ; il garantissait aux religieux leurs « droits, libertés, usages et franchises, dans la même forme qu’en avaient joui leurs prédécesseurs ». En conséquence, il mandait à son sénéchal, ainsi qu’à tous ses gens de justice, de les défendre contre toutes violences et usurpations. C’est ainsi qu’en janvier 1328, le sergent du roi à Béziers faisait graver les fleurs de lys royales sur les bâtiments, les portes, les arbres, les bornes du domaine et même sur un dolmen 6.
Cette protection permit-elle au monastère de traverser sans dommages les troubles de la guerre de Cent Ans ? On constate simplement que donations, achats de terres et de bois se poursuivent au XVe siècle. Cependant, comme partout, l’institution de prieurs commendataires à partir de 1471 et la diminution des revenus fonciers, vont appauvrir le prieuré qui ne comptera plus que quatre religieux au XVIe siècle.
Aux XVe et XVIe siècles, l’institution des prieurs commendataires affaiblit encore le prieuré, qui ne compte plus alors que quatre religieux résidents et dont les revenus ne cessent de décroître. En 1626, après les ravages causés par les guerres de religion, il fallut procéder à un nouveau bornage, dénombrement et estimation des terres et des biens des religieux. Peu après, le procès-verbal de la visite pastorale que fit en 1631 l’évêque de Lodève, Plantavit de la Pause, laisse une pénible impression d’abandon. « L’église est fort ancienne, bien bâtie et en assez bon état pour les bâtiments, mais grandement désolée pour le service divin et les ornements ; n’ayant trouvé qu’un seul religieux… lequel étant seul ne peut faire les fonctions portées par le fondateur du monastère, bien qu’ils dussent être douze ; et que l’un de nos prédécesseurs (G. de Cazelles), lui ait donné le bénéfice de Sallèles et une grande partie de leurs bois, à condition d’y entretenir ledit nombre et non autrement ». En conséquence, « sera ordonné qu’en attendant quelques règlements des supérieurs dudit ordre pour y rétablir le service divin dans son ancienne splendeur, il y aura au moins quatre religieux ; de plus, que l’église sera pourvue des ornements et vêtements sacerdotaux afin que le service divin s’y fasse convenablement… comme aussi seront répares tous les couverts dudit monastère, pour empêcher que les gouttières qui y sont, ne perdent tout a fait les charpentes et les voûtes… Le revenu consiste en un domaine noble, des terres labourables devers et bois de grande étendue, qui peut valoir à un bon ménager 300 livres par an ; plus, en la dime de la paroisse de Sallèles, de valeur de 700 a 800 livres ; de plus, en un fief à Saint-Félix-de-Lodez, de valeur 10 a 12 livres ; plus, un autre domaine noble, situe à Combe-Romal, diocèse de Rodez, de valeur de 500 livres quittes. La seigneurie haute, moyenne et basse, appartient au prieur ; nous y avons droit de chauffage qui a été réservé par celui de nos prédécesseurs (G. de Cazelles) qui a fait les donations ci-dessus ».
L’ordre de Grandmont devait connaitre a la fin du XVIIe siècle un renouveau éphémère avec l’adoption de l’étroite observance qui fut introduite ici en 1679 par le prieur commendataire Louis de Clermont du Bosc, chevalier de Malte 7.
En dépit de ces sages mesures, le prieuré, mal géré, ne cessa de s’appauvrir et de végéter. Si au début du XVIIIe siècle, il conservait encore à peu près intact son patrimoine foncier ainsi qu’en témoigne le « Pouillé du Diocèse de Lodève ; établi en 1730 sur l’ordre de l’évêque Phélippeaux, dans la seconde moitie du siècle, en revanche, les derniers religieux – ils ne sont alors plus que deux ou trois – durent vendre divers droits qu’ils possédaient dans les environs : terres, dimes et censives.
Lorsqu’en 1772 l’ordre de Grandmont sera supprimé par ordonnance royale, le monastère de Saint-Michel, son domaine et ses revenus seront attribués au chapitre cathédral de Lodève. Déclaré bien national par la Révolution et vendu aux enchères en 1791, il fut d’abord acquis par un négociant de Lodève, puis revendu en 1849 à Etienne Vitalis. Celui-ci transforma les bâtiments monastiques en de vastes chais, et aménagea à l’étage les ailes sud et est en appartements aux percements modernes.
Acheté en 1957 par la famille Bec qui a entrepris, avec l’aide du Service des Monuments Historiques, (Mr D. Larpin architecte en chef) sa réhabilitation : restauration de l’église, réfection des toitures, puis restauration du cloître, il sert désormais de lieu de rencontres culturelles et de cadre a des concerts, servis par l’acoustique remarquable de l’église 8.
II. - L'architecture du prieuré
Le prieuré Saint-Michel de Grandmont, constitue aujourd’hui le seul exemple d’un monastère grandmontain conservé dans son intégralité ; son cloître est même le seul cloître de l’ordre encore intact.
Construits à la fin du XIIe siècle et dans la première moitie du XIIIe siècle, l’église, le cloître et les bâtiments conventuels reflètent bien, par leur extrême simplicité, l’austérité de la spiritualité grandmontaine au temps de son apogée (Fig. 2. Plan). On y accède aujourd’hui par une allée qui conduit, au nord de l’église, à la cour d’entrée, située, comme ii était de règle, hors clôture, à l’angle nord-ouest des bâtiments claustraux.
1. - L'église :
Elle est la partie la plus ancienne du prieuré ; bâtie à la fin du XIIe siècle, en appareil moyen de taille assez soignée, elle correspond bien par son plan, ses dimensions, son mode de voûtement et ses ouvertures, aux traditions architecturales de l’ordre 9.
Longue de 20,60 m et large de 6,70 m dans œuvre, la nef, qui selon les coutumes était réservée aux frères, est absolument nue : ni arcs, ni piliers, ni fenêtres latérales ne viennent distraire le regard qui est ainsi irrésistiblement conduit vers la lumière du sanctuaire (Fig. 3).
Elle est couverte d’une voûte appareillée, en berceau continu légèrement brise. L’absence d’arcs doubleaux caractérise ce type de voûte que le Coutumier de l’ordre désignait sous le nom de « vouta plana » (voûte unie, sans renforts), qui était de règle dans les églises grandmontaines. La nef débouche à lest sur une abside semi-circulaire, profonde et nettement plus large que la nef (7,80 m). Ce décrochement qui se retrouve dans les voûtes, n’est marqué par aucun pilier ni arc. Il correspond encore ici à un usage spécifiquement grandmontain, puisqu’on le retrouve dans 54 églises sur 56, mais son origine, symbolique, liturgique ou purement technique, demeure controversée. Était-il destiné à valoriser, en la soulignant par un effet de contraste, la luminosité de l’abside ? Celle-ci, réservée aux officiants, est abondamment éclairée par trois hautes fenêtres à fort ébrasement, rigoureusement égales : le triplet typique des églises grandmontaines. Simplement éclairé par l’unique baie haute de la façade occidentale, la nef reste plongée dans une demi-pénombre.
Cette distribution subtile de l’éclairage dans un volume intérieur absolument nu, crée un incontestable climat spirituel, « tres propice au recueillement et à l’émerveillement auxquels des contemplatifs, étaient particulièrement sensibles » (A. Aussibal).
Par souci de pauvreté, les églises grandmontaines ne possédaient pas de sacristie. Quatre niches, creusées dans le mur de l’abside, en font office : deux placards au nord pour les livres et les vases sacrés, la piscine aux ablutions et une petite niche pour la lampe du sanctuaire au sud.
La décoration intérieure est réduite à un cordon mouluré d’un quart-de-rond et d’un listel qui court tout autour de l’édifice à la naissance des voûtes. Seule exception a ce parti pris d’austérité, le portail principal, destiné aux rares fidèles qui étaient admis dans l’église, et qui, selon la coutume de l’ordre, s’ouvre dans le mur nord, présente un décor élégant et soigné, d’allure déjà gothique (Fig. 4). Avec son arc brise, à trois voussures moulurées reposant sur des colonnettes surmontées de chapiteaux très simples, il accuse une époque déjà avancée : l’extrême fin du XIIe ou le début du XIIIe. La porte des moines, percée au sud et donnant sur le cloître, ne comporte qu’un simple arc brisé dépourvu de tout décor. Une grande porte charretière a été percée au XIXe siècle dans la façade occidentale, lorsque l’édifice fut transformé en chai.
L’extérieur de l’église, bâti en bel appareil de grés, reflète le même esprit de rigueur et de dépouillement. Pas de contreforts, les murs sont épais de 1,30 m en moyenne; une corniche très simple, soutenue par des modillons unis couronne les murs de la nef et de l’abside (Fig. 5), et une grande fenêtre, s’ouvre sur la façade ouest. Sur la façade nord de l’église, au-dessus du portail, on voit encore un rang de corbeaux de pierre qui paraissent aujourd’hui sans objet. Ils étaient à l’origine destinés à recevoir les sablières d’une toiture, celle du « porticum » qui devait, selon la règle, longer l’église au nord. C’était une galerie de bois qui abritait le portail et servait d’abri aux fideles et de parloir aux frères qui ne pouvaient recevoir dans la clôture. Interdiction était faite en effet aux laïcs d’entrer dans le monastère, et ceux-ci ne pouvaient qu’occasionnellement avoir accès à l’église. C’est sans doute pour remplacer en partie ce « porticum » dont elle occupe l’extrémité Est, que fut construite au XIVe siècle la chapelle Saint-Michel, accolée à la façade nord de l’église, mais ne communiquant pas directement avec celle-ci. Elle fut fondée en 1335 par Bérenger de Vailhauquez, abbé de Nant, avec un service religieux pour le repos de son âme et de celle de ses parents 10. C’est un petit édifice rectangulaire, trapu, flanqué de contreforts massifs et voûté intérieurement d’ogives. Son appareil, plus sombre et plus rustique, contraste avec la finesse du bel appareil roman de l’église.
Elle était destinée, comme dans plusieurs monastères de l’ordre, aux laïcs et plus particulièrement aux femmes qui n’étaient jamais admises dans l’église des religieux. Ainsi les fidèles et les pèlerins pouvaient-ils fréquenter le monastère sans troubler la solitude des moines, et faire leurs dévotions a saint Michel et a saint Etienne de Muret, en restant dans le lieu que leur assignait primitivement la règle : le « porticum ». C’est au-dessus de la porte de cette chapelle qu’est encastrée en réemploi l’inscription romane de dédicace dont on a déjà parlé.
L’église de Saint-Michel de Grandmont était donc strictement conforme aux règles en usage dans l’ordre au XIIe siècle, la seule entorse à l’esprit d’humilité des Bonshommes de Grandmont, est sans doute l’élégant clocher octogonal surmonté d’un petit dôme de pierre qui fut édifié assez tardivement (XIIIe ou XIVe siècle), sur le versant sud de la toiture de l’église (Fig. 6). Sur une souche carrée, il dresse une lanterne octogonale ajourée de baies géminées et cantonnée de quatre piliers cylindriques sommés de cônes aigus terminés par des boules de pierre. Sa silhouette insolite, dont il convient sans doute de rechercher l’origine en Limousin ou en Poitou, met une note d’originalité et de fantaisie dans un ensemble d’une Sévérité toute monastique.
2. - Le cloître :
De plan sensiblement carré et de proportions modestes, mais non dépourvu d’élégance dans son extrême sobriété, il appartient à une seconde campagne de travaux, que l’on peut placer au début du XIIIe siècle pour les parties les plus anciennes, et que l’on pourrait mettre en relation avec les donations de G. de Cazelles. Ses galeries, longues de 14 m en moyenne, sont séparées du préau par un mur-bahut de 0,90 m de haut, sur lequel s’élèvent, aux angles et au milieu de chaque face, des piliers rectangulaires qui les divisent chacune en quatre travées (Fig. 7). Ses arcs géminés, en plein cintre, reposent alternativement sur les piles rectangulaires et sur de courtes colonnettes jumelées, surmontées de chapiteaux doubles à large tailloir commun (Fig. 8). Ces chapiteaux, très simples, voire rustiques pour la plupart, appartiennent à deux types différents ; a l’est et au sud, leurs corbeilles cubiques ou prismatiques sont restées nues ; au nord et à l’ouest, elles sont garnies aux angles de bossages ou de touffes de feuillages grossièrement traités.
Sur quelques-uns d’entre eux apparait un très modeste décor de palmettes et de fleurons sculptés (Fig. 9). Sur la corbeille de l’un d’eux, on peut voir, côté préau, un blason sculpté en fort relief, aux armoiries très effacées, peut-être celles des Castelnau, seigneurs de Clermont-Lodève, indice d’un achèvement ou d’un remaniement tardif.
Il semble bien qu’à l’origine le cloître n’était pas voûté ; mais trois de ses galeries – celle de l’est étant couverte d’une charpente établie sur trois arcs diaphragmes (Fig. 10) -, ont reçu postérieurement des voûtes sur croisées d’ogives toriques, séparées par des doubleaux de même forme. Ces nervures, avec leurs clés taillées en croix et leurs voutains appareillés, prennent naissance du côté du préau du cloître, au-dessus des impostes des piliers romans, et à l’extérieur sur de curieuses consoles visiblement insérées après coup dans les murs (Fig. 11). Le mouvement de pénétration des trois nervures toriques est arrêté avant leur jonction, par deux bandeaux moulurés superposes, dont le bord supérieur est sobrement orné d’un rang de perles ou de denticules. Ce dispositif singulier témoigne de l’adoption de la croisée d’ogives en cours de travaux ou au cours d’une seconde campagne, et de son adaptation à des structures demeurées encore romanes. Au-dessus des galeries une terrasse, créée à l’époque moderne, a remplacé les toitures primitives constituées probablement de lauzes posées directement sur l’extrados des voûtes.
Une source alimentait la fontaine du lavabo placée dans l’angle sud-ouest du préau, face à la porte du réfectoire. Dans sa robuste simplicité, le cloître de Grandmont reste fidèle à la tradition romane.
3. - Les bâtiments monastiques :
Bien qu’altérés, surtout à l’étage, par des aménagements postérieurs (XVIIIe et XIXe siècles), ils offrent une réelle unité et permettent de reconnaitre le plan type d’un monastère grandmondain.
L’aile du Levant, perpendiculaire à l’église, abritait successivement au rez-de-chaussée : le « couloir des morts », la salle capitulaire, la salle des moines et un vestibule donnant sur les champs ; à l’étage se trouvaient la cellule du Correcteur avec une fenêtre donnant sur le chœur de l’église, et le dortoir des moines. A Saint-Michel de Grandmont, cette partie est de construction très soignée, en moyen appareil de taille, avec de puissants contreforts extérieurs. Le « couloir des morts », encore existant, est un étroit passage voûté en berceau faisant communiquer le cloître avec le cimetière situé au chevet de l’église ; les moines l’empruntaient trois fois par jour pour la visite au cimetière. Il pouvait également servir de vestiaire pour l’échange des vêtements de travail contre les habits de chœur. Dans la galerie du cloître, de part et d’autre de sa porte, se voient deux petits placards creusés dans la muraille ils constituaient l’armarium où étaient places les quelques livres de chœur nécessaires aux religieux.
La salle capitulaire, aujourd’hui réunie à la salle des religieux, était à l’origine carrée (6 x 6). Elle est voûtée d’une croisée d’ogives toriques dont les nervures partent du sol dans les angles et se croisent sans clef (Fig. 12). Deux baies en plein cintre, à fort ébrasement intérieur, mais simples meurtrières à l’extérieur, l’éclairent du côté de l’est.
L’entrée, depuis le cloître, se fait par une porte dont le dispositif est fréquent dans les monastères de l’ordre : sous un grand arc de décharge en plein cintre, s’ouvrent trois baies en plein cintre (une porte flanquée de deux fenêtres), dont les arcs sont reçus par l’intermédiaire d’impostes et de tailloirs biseautés, sur deux groupes de trois colonnettes cylindriques posées sur un mur-bahut. Leurs chapiteaux sont alternativement cubiques et à corbeille prismatique concave, avec nervures d’angle et longues feuilles simplement gravées. La salle des moines, qui suit, se compose de deux travées voûtées d’ogives toriques, surbaissées partant du sol et sans doubleau intermédiaire. Elle était le lieu de travail et de séjour habituel des religieux pendant la journée. Elle se prolonge au sud par une petite salle voûtée d’un demi-berceau et s’ouvrant par une grande porte sur les champs. Quel était l’usage de cette curieuse annexe, que l’on retrouve dans plusieurs prieurés ? Probablement artisanal ou agricole : entrepôt provisoire pour les récoltes, remise pour les outils, ou atelier pour les convers, vestiaire pour ces derniers au retour des champs ? C’est dans la galerie est, et devant la porte du Chapitre que prend naissance l’escalier droit permettant jadis d’accéder au dortoir des moines et à l’infirmerie (ou cellule du correcteur), petite salle voutée ouverte sur l’abside par une baie permettant de suivre les offices. Tout l’étage du dortoir, jadis voûté d’un berceau brisé, a été remanié au siècle dernier par la création d’un appartement éclairé par de grandes fenêtres à croisées d’un « style Renaissance » tout à fait incongru ici, entre quatre puissants contreforts à retraites. Le premier, vers l’église, refait à cette époque en bel appareil, est d’ailleurs venu obturer en partie la « porte des morts » qui s’ouvrait sur le cimetière.
L’aile sud était jadis entièrement occupée par le réfectoire et la cuisine, dont on peut voir encore les fenêtres étroites s’ouvrant sous des arcs de décharge en tiers-point dans la partie ouest de la façade Sud. Ces salles étaient probablement voûtées d’ogives toriques dont il reste une travée intacte à l’est ; mais l’intérieur a été complètement remanié au XIXe siècle, et l’étage aménagé en local d’habitation, avec des fenêtres modernes. Toutefois la corniche du toit a conservé son dispositif ancien : une tablette biseautée soutenue par des consoles en quart-de-rond.
L’aile ouest, site des convers abritait à l’origine le cellier et autres locaux utilitaires, infirmerie, salle des hôtes. Son étage fut aménagé au XVIIIe s. pour loger le prieur commendataire et après 1772, le chanoine de Lodève, son successeur. Il présente de ce fait une certaine recherche. Les salles du rez-de-chaussée sont voûtées d’ogives partant du sol et se croisant sans clef, comme celles des ailes est et sud ; leur profil différent (un bandeau entre deux cavets) accuse cependant une époque postérieure au reste de la construction. A l’étage de cette façade dont les fenêtres inférieures ont été remaniées et agrandies tardivement, s’ouvrent deux élégantes baies géminées romanes dont les arcs sont reçus par deux colonnettes aux chapiteaux ornés de feuillages, malheureusement mutilés. Sur le toit, et correspondant sans doute jadis à l’hôtellerie ou au logis du prieur, les seuls à bénéficier d’un certain confort, s’élève une belle cheminée romane cylindrique, ajourée au sommet de minuscules baies cintrées (Fig. 13).
Le cimetière
Le cimetière des moines, était établi selon l’usage au chevet de l’église.
Une fouille de sauvetage, pratiquée en 1983 à l’occasion de la restauration de l’abside, par le Groupe archéologique lodévois, a fait apparaitre outre de nombreux drains d’assainissement creusés dans le substrat rocheux, trois séries de sépultures (Fig. 14). D’abord deux caveaux maçonnés orientés N.-S., édifiés contre l’abside et la façade est, devant le seuil de la porte des morts : tombes privilégiées de prieurs ou de bienfaiteurs du monastère. Ensuite une série de tombes parallèles orientées E.-O., en pleine terre et en forme de coffre fait de dalles de lauzes : tombes modestes de religieux, datables des XIIIe-XIVe siècles. Enfin, au niveau inférieur, sont apparues deux tombes jumelles plus anciennes, creusées dans le grès avec loge céphalique caractéristique du haut Moyen Age: leur présence ici confirme l’existence d’un sanctuaire bien avant l’arrivée des grandmontains.
C’est du cimetière que l’on a peut-être la plus belle approche du prieuré et que l’on prend l’exacte mesure des qualités de l’art grandmontain : simplicité des lignes, robustesse des formes et perfection de l’appareil de grès, extrait sur place même.
L’extraordinaire qualité de la construction des bâtiments conventuels et de l’église, aux murs très épais soigneusement bâtis en pierre de taille de moyen appareil, leur a permis de traverser les siècles sans trop de dommages ; et le grès fin du Lodévois a pris avec le temps une patine superbe. Seule l’abside a conservé sa magnifique toiture de lauzes, qui devait s’étendre jadis sur l’ensemble des bâtiments.
La sobriété de la décoration sculptée et le conservatisme architectural qui semblent avoir régné à Grandmont pendant plusieurs siècles, rendent difficile tout essai de datation précise des différents bâtiments. La construction a certainement été assez lente, ainsi qu’en témoignent les changements dans l’appareil et les légères variantes que l’on relève dans les croisés d’ogives. Si l’église peut être datée de la fin du XIIe siècle et le cloître du début du XIIIe siècle, les bâtiments monastiques ont été vraisemblablement élevés dans le courant du XIIIe siècle.
Édifié lentement, mais d’une solidité et d’une sobriété exemplaires, le monastère de Grandmont conserve cependant une remarquable unité architecturale qu’il doit à l’attachement des « Bonshommes » pour les formes dépouillées et austères de l’art roman qui s’accordaient si bien à la spiritualité de leur Ordre. A ce titre il méritait d’être mieux connu et visité.
Bibliographie
Renouvier J. Saint-Michel de Grandmont, Mémoires de la Société Archéologique de Montpellier, 1re série, t. I, p. 336.
Vitalis A. – Le prieuré Saint-Michel de Grandmont, Montpellier, 1895, 74 p.
Grezilier A. – « L’architecture grandmontaine », Bulletin Monumental, t. CXXI, 1963-4, p. 331-358.
Gaborit J.-R. – « L’architecture de l’ordre de Grandmont », Positions des thèses de l’École des Chartes, 1963, p. 67-73.
Saint-Jean R. – « Un prieuré de l’ancien diocèse de Lodève : Saint-Michel de Grandmont », Un diocèse Languedocien : Lodève Saint-Fulcran, Lodève, 1975, p. 136-151.
Aussibal A. – « L’art grandmontain », Zodiaque, n° 141, 1984, p. 148.
Saint-Jean R. – Saint-Michel de Grandmont. In Prieurés grandmontains de l’Hérault. Carcassonne, Centre d’Archéologie Médiévale du Languedoc/Montpellier, Association Grandmont 89, 1988, pp. 7-23.
Notes
1. Alexandre Vitalis, propriétaire et historien au siècle dernier, de Saint-Michel de Grandmont, qui avait à sa disposition les archives du prieuré, en particulier un Inventaire des titres dressé en 1773, cite, d’après ce document, un acte de 1128 qui tendrait à prouver que le monastère existait déjà à cette époque. Alexandre Vitalis, Une page de l’histoire du diocèse de Lodève le Prieuré de St. Michel de Grandmont, Montpellier, 1895, 74 pages. Jacques Fabre de Morlhon, Le prieuré de Saint-Michel de Grandmont près de Lodève, dans les Actes des XXXIIIe, XXXIVe et XXXVIe congrès de la Fédération historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon (Narbonne, Bagnols, Lodève), 1959-1963, Montpellier, 1964, pp. 207-218. Si l’on accepte la date proposée par A. Vitalis (1128), p. 12, note 1, cela ferait de Saint-Michel de Lodève une des plus anciennes fondations de l’ordre hors du Limousin. L’acte de 1128 était une confirmation de donation faite par le seigneur de Saint-Jean d’une métairie située dans la région de Lodève.
2. Fait digne de remarque : le monastère de Lodève est le seul prieuré grandmontain à ne pas être placé sous le vocable de la Vierge, mais de Saint-Michel. On en a tiré argument, tantôt en faveur de l’existence d’une église antérieure à l’établissement des Grandmontains, ce qui est peu probable; tantôt comme la preuve d’une fondation tardive (milieu du XIIIe siècle) ce qui est contredit par les textes. L’inscription romane de dédicace semble bien démontrer l’existence d’une chapelle dès le début du XIIe siècle.
3. De Revelatione, Patrologie latine, t. 204, Ch. 28, col. 1065. A. Vitalis, op. cit., p. 19. Notons que c’est en 1180 que fut fondée la « celle » de Notre-Dame de Montaubérou, près de Montpellier, à la suite de donations faites par Raymond V de Toulouse et Guilhem VIII de Montpellier.
4. Vitalis, op. cit., p. 20. Martin, dans son Histoire de Lodève, t. I, p. 340, note 1, ayant prétendu que Guillaume de Cazouls était le véritable fondateur du prieuré de Grandmont, au milieu du XIIIe siècle, Alexandre Vitalis répliqua par une « Note sur l’établissement de l’ordre de Grandmontain dans le diocèse de Lodève avant l’épiscopat de Guillaume de Cazouls » ; note adressée à la Société Archéologique de Montpellier, pour y être lue en séance, le 8 février 1901, en réponse à certaines accusations, mal fondées, d’inexactitude dont j’ai été l’objet dans un ouvrage récent… ». (Archives de la Société Archéologique).
5. A. A. Vitalis, op. cit., p. 21-22, d’après les archives de Grandmont et l’Inventaire de 1773.
6. L’authentique de ce procès-verbal était entre les mains d’Alexandre Vitalis qui en donne des extraits, pp. 22-23.
7. Vitalis, pp. 39-43.
8. L’église, le cloître et les bâtiments entourant le cloître, sont inscrits à l’Inventaire supplémentaire des Monuments Historiques (1926 et 1952). Nous remercions les propriétaires actuels, MM. Albert et Henri Bec, qui nous ont facilité l’accès et l’étude du monument.
9. Voir à ce sujet J.-R. Gaborit et A. Grezillier, L’étude archéologique de Saint-Michel de Grandmont n’a fait l’objet que de brèves notices : J. Renouvier, Saint-Michel de Grandmont, dans les Mémoires de la Société Archéologique de Montpellier, 1ere série, t. I, p. 336. Taylor et Nodier, Voyages pittoresques, Languedoc, II, pp. 111-112, pl. 264. Félix Bourquelot, Notice sur le prieuré Saint-Michel de Grandmont, Mémoires de la Société des Antiquaires de France, XXI, 1852, p. 318. Emile Bonnet, Antiquités et Monuments du département de l’Hérault, Montpellier, 1905, pp. 399-401, 456-457. J. Fabre de Morlhon, art. cité, p. 215-218.
10. Inventaire du 8 novembre 1768 « fait en présence de Dom Nicod, vicaire général de l’Étroite Observance, de F. Xavier Bretonneau, vicaire général de Lodève, et de Dom Louis Le Sage, prieur claustral » : « Les fondations dudit monastère consistent en trois messes basses par semaine avec absoute. Lesdites messes fondées par Bérenger de Vailhauquez, abbé de Nant, pour le repos de son âme et celle de ses parents, en l’année 1135, en fondant ladite chapelle Saint-Michel, ainsi qu’il paraït par le titre de fondation de ladite chapelle » (cité par A. Vitalis dans sa note adressée à la Société Archéologique de Montpellier, 1901).
