Le premier âge d’une institution centenaire : La Société Languedocienne de Géographie
Le premier âge d’une institution centenaire :
La Société Languedocienne de Géographie
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L’analyse des premiers fascicules du Bulletin de la Société Languedocienne de Géographie (BSLG) 1, publié à Montpellier à partir de 1878, permet de suivre la genèse d’une société dans le courant culturel de l’époque, l’évolution du profil de ses membres, ses objectifs et sa position face aux grands projets qui intéressent la Géographie. La période étudiée se situe entre 1878, année du premier congrès des Sociétés françaises de géographie et 1889, année au cours de laquelle la Société a obtenu la reconnaissance d’utilité publique. Ses membres auront au total organisé le deuxième congrès en 1879 et le onzième en 1890 qui a coïncidé avec la commémoration du sixième centenaire de l’Université de Montpellier.
Première partie : la Société
I. La géographie à la mode
S’il est vrai que le XIXe est bien le siècle de l’Histoire, c’est plus encore celui de la Géographie, car s’affirme et se développe alors une discipline dont les fondements se mettent en place et qui, avant de devenir la propriété des universitaires, suscite l’intérêt des érudits et connaît les faveurs d’un large public.
A. Le tour, puis le tourisme
Le goût pour les voyages, pour les explorations qui précèdent les conquêtes coloniales, pour les découvertes de contrées lointaines et de peuples étrangers (et étranges) produit des descriptions ethnologiques et anthropologiques ; il suffit de songer à l’œuvre de Jules Verne, aux Voyages de Dumas, aux Mémoires d’un touriste de Stendhal et surtout aux copieuses séries spécialisées : abrégés des histoires générales des voyages en plusieurs dizaines de tomes aux sous-titres évocateurs annonçant les descriptions détaillées des peuples et de leurs activités (mœurs, usages ou coutumes, religions ou cultes, gouvernements, arts, sciences, commerce, etc.). La bibliographie de l’époque est, dans ce domaine, considérable. Mais le pittoresque n’est pas exclusivement exotique : la France, mère patrie, qui mérite aussi d’être redécouverte, offre au romancier matière à brosser des tableaux, comme par exemple, le fameux Tour de France par deux enfants de G. Bruno ou encore le Sans Famille d’Hector Malot.
Ce goût pour le pittoresque est à l’origine d’une multitude d’excursions, voyages, tours (du monde, de France), variantes d’une activité en plein essor : le tourisme, c’est-à-dire l’aventure sans trop de risques, le dépaysement, les voyages à la portée d’un plus grand nombre de privilégiés. En 1885, la SLG salue la création à Lyon de l’Union des Touristes français à l’étranger qui se propose de développer chez la jeunesse le goût des voyages et de publier chaque année un bulletin contenant des renseignements utiles et pratiques. La création en 1874 du Club Alpin Français et surtout celle du Touring Club de France en 1890 répondent à ce souci de vulgarisation qui ne tardera pas à faire l’objet d’une exploitation commerciale. Dans son Tartarin sur les Alpes publié en 1885, Alphonse Daudet relate les aventures de Tartarin, Président du Club des Alpilles, version provençale du Club Alpin. Pour mériter son titre il décide l’ascension du Rigi ; arrivé sur les lieux, il constate avec stupéfaction qu’un chemin de fer à crémaillère mène au sommet où, comble de sacrilège, se dresse un imposant et luxueux hôtel… La trilogie de Daudet, satirique et burlesque, prend en compte la mode géographique et ses clichés : l’exotisme « oriental » de l’Algérie ou l’attrait de l’Afrique avec Tartarin de Tarascon, l’appel des cimes et des glaciers avec Tartarin sur les Alpes et enfin la colonisation aux antipodes (Australie) avec Port Tarascon.
Le thermalisme offre des lieux de villégiature dont la plupart deviendront des centres touristiques réputés. Le développement des transports, des chemins de fer en particulier, facilite l’essor du tourisme. La région peut également faire l’objet d’une exploitation touristique, ce qu’avait compris un membre du Club Alpin et de la Société de Paris, correspondant de la SLG : Edouard-Alfred Martel, qui présente au public le site ruiniforme de Montpellier-le-Vieux dans le bulletin de 1885 (p. 269 et 393). « Depuis lors, les touristes accourent par centaines à Montpellier-le-Vieux, pour y admirer cet ouvrage singulier de la nature, proche et jusqu’ici ignoré ». Le BSLG de 1886 (p. 333) contient un extrait de la description du site que Martel a écrite et la carte qu’il a établie. C’est encore Martel, pionnier de la spéléologie, qui a exploré rivières souterraines et grottes des Causses ; « sites fameux où iront s’extasier des visiteurs chaque année de plus en plus nombreux » (1889, p. 254).
Certes, les voyages et leurs relations ne datent pas du XIXe siècle, le genre a toujours eu ses héros, mais ce qui caractérise le siècle c’est son développement, lié en grande partie aux progrès des transports, et sa vulgarisation. La production géographique est énorme, sous tous ses aspects : littéraire (romans d’aventure et récits de voyages), didactique (guides, cartes murales, atlas et manuels) et encyclopédique (les deux premières Géographies universelles).
B. L'éclosion des sociétés de géographie
C’est en France que se manifeste avec le plus d’éclat cette « génération spontanée » des sociétés de géographie ; toutes sont créées à partir de 1878, à l’exception de celle de Paris (1821) première au monde, de Lyon (1873), Bordeaux (1874) et Marseille (1876). Elles se distinguent par leur nombre et par le nombre de leurs adhérents, plus de vingt mille dans les années 1880, « record européen et même mondial » selon Dominique Lejeune 2. Appartenant à la même famille, la Géographie, elles ont des traits communs : « l’encouragement des études géographiques, la diffusion des connaissances géographiques par conférences, bulletins, cours, prix, le désir lancinant d’organiser des voyages d’exploration, le souci de la géographie utilitaire (…) et la passion pour la colonisation (…). La province répète Paris, le contenu des bulletins est très semblable à celui du bulletin parisien, les conférences jouent vite un rôle primordial ». La Société de Géographie de Paris propose un modèle et il est largement suivi, sans que les sociétés provinciales perdent leur indépendance ; la Société de Géographie de France n’a jamais cherché à les fédérer et les velléités de centralisation formulées par certains membres lors des congrès se sont heurtées soit à l’indifférence soit à la désapprobation. Sur une période de 60 ans (1821-1880), plus de la moitié des 66 sociétés recensées ont été créées au cours des 5 dernières années, le record étant détenu par l’année 1878, avec 12 créations.
II. La Languedocienne parmi d'autres cénacles
La Société Languedocienne de Géographie compte dans ses rangs plusieurs membres d’autres cénacles à vocation philosophique, artistique, scientifique ou tout simplement mondaine. Car elle est l’œuvre de personnalités fréquentant d’autres cercles ou siégeant dans d’autres sociétés savantes, et le plus souvent au premier plan.
C’est le Cercle Artistique qui est à l’origine de la création de la SLG, comme en témoigne le discours prononcé par le secrétaire général Nolen lors de la séance inaugurale du 6 avril 1878 : « C’est au sein du Cercle artistique et littéraire, que les promoteurs de la Société de Géographie sont allés chercher sans hésitation et ont immédiatement rencontré le concours nécessaire à leurs premiers efforts […] Je ne puis rappeler ces obscurs commencements, nos modestes réunions des derniers jours de janvier 1878, sans remercier les membres du Cercle de l’appui moral autant que de l’aide matérielle qu’ils ont prêtés à notre œuvre naissante. Je dirais qu’ils lui ont servi de parrains, s’ils n’en pouvaient plus justement encore revendiquer la paternité. N’est-ce pas en grande partie à leur groupe qu’appartiennent les véritables fondateurs de notre société ? ». En 1899, Pouchet, président du Cercle Artistique et membre actif de la SLG confirme : « C’est alors, au mois de janvier 1878, que la Société Languedocienne de Géographie a pris naissance dans les salons mêmes du Cercle Artistique. Deux membres des plus distingués, dévoués corps et âme aux intérêts de notre cité, ont un droit égal à en revendiquer la paternité ; ce sont le professeur Nolen et le Colonel du Génie Fulcrand […] Le berceau de la Société de Géographie placé ainsi dans nos salons par deux de nos confrères a été une circonstance très flatteuse pour nous […]. Le Cercle Artistique, comme une fée bienfaisante, a entouré la nouvelle-née de sympathies nombreuses et durables, puisque beaucoup de ses membres l’ont accompagnée longtemps après sa naissance, et que, en ce moment où elle vient d’atteindre sa majorité, quarante d’entre eux lui font encore cortège ».
Les échanges entre le Cercle de la Grande Loge (au moins 59 membres de la SLG) et la Société sont évidents ; certains d’entre eux sont également présents dans d’autres sociétés (comme les protestants Louis Tissié-Sarrus, Achille Kühnholtz-Lordat et Gaston Cazalis qui dirigent en 1879 la Société des courses de chevaux). Il est fortement probable que les fondateurs et les membres actifs de ce cercle aristocratique aient été francs-maçons 3.
La Société pour l’Étude des Langues Romanes, a été fondée en 1869 par des « érudits venus d’horizons divers mais qui avaient en commun l’amour de la langue d’oc, des vieux textes et de la littérature orale » 4. Les félibres, qui appartiennent à cette société savante, sont à quelques exceptions près (de Ricard et Fourès), franchement conservateurs. Leur présence prouve qu’ils ont été attirés par la vocation régionale de cette société de géographie montpelliéraine qui s’affirme « Languedocienne » et qu’ils y ont vu un nouveau laboratoire dans lequel ils pourraient créer une discipline résultant de leur double intérêt pour la philologie et la géographie régionale.
L’Académie des Sciences et Lettres est composée de trois sections : Lettres, Sciences et Médecine, publiant chacune ses propres mémoires 5. Une liste générale a été établie par compilation des 26 tomes de la 1re série, de façon à connaître tous les membres, depuis sa fondation en 1847 jusqu’en 1892. Sur les 216 académiciens recensés, 65 « géographes » ont été reconnus. Mais si l’on tient compte du laconisme de certaines listes qui interdit quelques identifications et du fait que les académiciens décédés avant 1878 n’ont pas été éliminés de la liste générale qui a servi de base de calcul, on peut considérer qu’en réalité plus du tiers des effectifs de l’Académie se retrouve dans ceux de la SLG. La présence de membres de la SLG est toutefois moins spectaculaire sur les listes que dans la table des matières : sur les 77 membres de la section des Lettres, 30 seulement ont écrit au moins un article. Sur ces 30 auteurs, 10 sont à la SLG et ce sont les plus féconds. Ces 30 auteurs ont écrit dans les 9 volumes 113 articles différents. Sur ces 113 articles, 69 ont été écrits par des membres de la SLG. Ces derniers représentent donc le tiers des auteurs mais ils ont écrit les trois-cinquièmes des articles ; le record étant détenu par Germain avec 27 articles.
À la Société Archéologique, sur les 52 résidants mentionnés de 1847 à 1892, 17 sont à la SLG. Sur les 27 auteurs des huit volumes de la première série, 9 sont à la SLG. Sur les 110 articles publiés 6 dans ces huit volumes, 62 ont été écrits par des membres de la Languedocienne, là encore, le fécond Germain (décédé en 1886) s’illustre par une production considérable : 45 articles sur les 110 écrits jusqu’en 1892.
À la Société (centrale) d’Agriculture, entre 1828 et 1885, plus de la moitié des membres titulaires appartiennent à la SLG. « Tous ces grands propriétaires ont largement contribué par leurs essais, par leurs exemples, à faire avancer les recherches. Ils offrent d’ailleurs leurs terres comme champ d’expériences... » 7. Parmi ces hommes de progrès, les « américanistes », sont partisans de l’utilisation de ceps américains pour lutter contre le phylloxéra : « Les membres de cette coterie [les américanistes] avaient bien des points communs. Ils étaient tous riches, tous propriétaires de grands domaines viticoles dans l’Hérault (pour la plupart aux environs de Montpellier) et tous membres actifs et bien connus de la Société d’Agriculture. Plusieurs parmi eux, les Lichtenstein, Cazalis, les Leenhardt, les Bazille étaient membres de grandes familles protestantes de banquiers, originaires de Genève. […] Ils demeuraient soit à Montpellier, soit dans leurs domaines de la campagne ; ils avaient le goût de l’art et de la culture ; ils se mariaient entre eux… »
À la Société d’Horticulture et d’Histoire naturelle de l’Hérault, en 1879, la SLG compte 9 membres parmi les 15 du bureau et du conseil d’administration.
L’Association française pour l’Avancement des Sciences, rassemble à l’échelon national, savants, érudits, notables « qui considèrent la culture des sciences comme nécessaire à la grandeur et à la prospérité du pays » 8. En 1879, sur ses 246 membres domiciliés à Montpellier, plus de la moitié sont aussi à la SLG, alors chargée d’organiser le deuxième congrès des sociétés de géographie et l’exposition géographique.
Plusieurs membres de la SLG cumulent les adhésions, le record étant détenu par Cazalis de Fondouce, ingénieur civil, scientifique féru d’histoire, membre du consistoire de Montpellier qui aura été membre du Cercle de la Grande Loge (depuis 1859), de la Société centrale d’Agriculture (depuis 1863), de l’Académie des Sciences et Lettres (après 1867), de la Société archéologique (depuis 1868), de l’Association pour l’Avancement des Sciences, de l’Association des Amis de l’Université, du Comité des Travaux historiques et scientifiques, de la Société Nationale des Antiquaires de France, et très souvent comme secrétaire général, vice-président, quand il n’est pas président comme en 1884 à la SLG.
Certains proviennent d’autres sociétés savantes où ils occupent le plus souvent les premières places ; à Béziers, à la Société archéologique scientifique et littéraire, à la Société littéraire et artistique, ou à la Société d’étude des sciences naturelles ; à Nîmes, à l’Académie, ou à la Société d’étude des sciences naturelles, fondée en 1871 et dont les membres ont reçu « le puissant appui » des professeurs de l’Université de Montpellier (Planchon, de Rouville et Flahault, membres éminents de la Languedocienne).
III. Une société pléthorique
La Société se distingue des autres sociétés savantes de Montpellier au moins par le nombre de ses membres : l’Académie, la Société Archéologique, la Société d’Agriculture ont des effectifs limités alors que la SLG recherche le plus grand nombre possible d’adhérents. Elle y parvient avec plus de 700 membres la première année. L’avantage du nombre, garantit une publication régulière et abondante destinée à un large public que la SLG doit gagner à sa cause : celle de la Géographie. Car n’étant, ni une académie, ni une société savante à vocation exclusivement érudite, elle s’est assigné une large mission : « encourager, par tous les moyens possibles, la vulgarisation et le développement des études géographiques, (…) servir les intérêts commerciaux, industriels et agricoles de la région ».
A. Le succès des débuts
Cette action conduit à la quête d’un grand nombre de signatures à Montpellier et dans les autres villes de la région (organisation de conférences, contacts personnels de certains membres, etc.). La « propagande » (terme employé à plusieurs reprises) consiste à assurer sans défaillance la propagation de la foi… géographique. Ainsi, plus d’un millier de personnes auront été inscrites sur les listes de la SLG au cours de ses douze premières années : 990 membres titulaires (dont quelques membres dits fondateurs) et 41 correspondants, titre « réservé aux notoriétés géographiques et aux personnes, voyageurs, explorateurs, etc, qui ont rendu des services à la Société ». Si le titre de membre correspondant peut flatter certains de ceux auxquels il est décerné, nombre d’entre eux, déjà membres de la Société de Paris, retirent moins de gloire de leur appartenance à une société de province que ce que la Languedocienne ne bénéficie de leur présence dans ses rangs.
Le nombre exact d’adhérents n’a pu apparaître que par la mise en évidence des entrées et des départs résultant de la confrontation des listes trimestrielles et des listes récapitulatives. Cette méthode quelque peu fastidieuse a l’avantage d’éviter les omissions, de repérer et de réparer quelques erreurs dans les listes et de suivre la carrière de certains membres au gré de leurs promotions ou leurs mutations.
L'origine géographique...
Au total, avec 93 % de ses membres domiciliés dans la région, la Languedocienne mérite bien son nom, mais aurait pu s’appeler Société de géographie de l’Hérault (77 % de membres domiciliés dans le département), ou même, Société de géographie de Montpellier, (53 % des domiciliés). Le principe de distribution est soumis à l’éloignement par rapport au centre : face aux 560 premiers adhérents de l’Hérault, on n’en compte que 53 dans le Gard, 35 dans l’Aude, 27 dans les Pyrénées-orientales, aucun en Lozère ; et 34 ailleurs. Les ambitions sont larges, le rayonnement réduit.
B. La décrue...
Le nombre d’entrées par année, de 1878 à 1889, est de 709, 104, 44, 47, 27, 3, 6, 9, 7, 0, 6, et 28. Au succès de la première année, s’oppose un apport plus limité les quatre années suivantes et à peu près inexistant par la suite. Ce faible renouvellement des adhésions est aggravé par l’augmentation du nombre des départs : 129 en 1881, 128 en 1882 et 377 en 1889. Au total, 634 ont disparu entre 1878 et 1889, contre 356 qui, ayant adhéré à des dates différentes, figurent encore sur les listes de 1889. La vieille garde, avec ses 242 membres qui ont résisté 12 ans, représente le quart de l’ensemble (990).
Ce déclin relatif peut apparaître comme l’expression d’un principe de saturation : le nombre d’adhérents potentiels n’est pas limité, la Languedocienne a, dès sa première année, attiré l’essentiel des gens cultivés susceptibles de s’intéresser à la géographie ou à une société qui en assure la promotion.
D’autre part, la Société a suffisamment de membres en 1879 pour ne plus pratiquer l’enrôlement systématique et se contenter de réunir quelques membres bien choisis ; la même société qui faisait la chasse aux signatures a adopté un mode de recrutement apparemment plus exigeant : « Pour être reçu dons la Société, il faut être présenté par deux membres, et admis à la majorité des suffrages exprimés par le Bureau de la Société » (article 9 des statuts). Il était plus facile d’entrer à la SLG au moment de sa création quand une simple signature suffisait, qu’après, lorsque l’adhésion nécessitait une présentation par deux parrains.
Enfin, le phénomène est général, d’autres sociétés de géographie ont connu une diminution d’effectifs à la même époque. Ce déclin relatif, revers d’une mode, par définition éphémère, serait dû au développement d’autres secteurs de la connaissance qui attirent la curiosité d’un public versatile, ainsi qu’à la concurrence d’autres sociétés. En 1882, dans son rapport (p. 597), le secrétaire rappelle que la Société attend de ses membres « une propagande incessante » et « qu’ils s’efforcent de nous recruter des adhésions nouvelles » car « la Société Languedocienne doit tenir à l’honneur de ne pas se laisser éclipser par des sociétés de création plus récente, dont le voisinage doit au contraire imposer une nouvelle impulsion à ses travaux ». Par la suite, aucune préoccupation de cet ordre ne figurera dans le bulletin.
La Languedocienne qui compte un grand nombre de membres ne fonctionne que grâce à une poignée d’entre-eux : la plupart ne sont présents que sur les listes nominatives, se contentant de verser leur cotisation et de lire le bulletin ; quelques autres participent à des degrés divers à la vie de la Société, en écrivant des articles, en traduisant ou sélectionnant des textes dans des revues ou des journaux et en les analysant ; et prennent part, plus ou moins régulièrement, aux réunions.
IV. La composition professionnelle
Le milieu professionnel joue un rôle non négligeable dans la diffusion des idées (notamment, celles exprimées par la SLG) et dans les comportements sociaux, par l’adhésion à des groupes, cercles, sociétés savantes, etc. En fait la diversité des membres est surtout d’ordre professionnel, le niveau social étant relativement homogène : la SLG compte très peu d’employés et aucun ouvrier. Plus ouverte que d’autres sociétés, elle n’en demeure pas moins essentiellement bourgeoise. Ce qui fait dire à Duponchel que les membres sont issus des « classes sociales les plus diverses », alors qu’il s’agit plutôt des diverses catégories d’une même classe sociale…
Parmi les militaires qui ont adhéré, trois au moins ont joué un rôle très actif ou ont honoré de leur présence la nouvelle société de géographie : les colonels Perrier (général en 1887), Fulcrand et Brunon (général en 1881). L’un des piliers de la SLG, Pouchet, bien que professeur « civil » dispense son enseignement à l’École Régimentaire du Génie. Plusieurs officiers supérieurs ont assisté à la séance inaugurale : « Toutes les notabilités […] s’étaient donné rendez-vous à cette fête du patriotisme et de la science. Dans l’auditoire on remarquait M. le général Filippi, l’intendant Heuillet, les colonels Brunon et Fulcrand et plusieurs officiers supérieurs… M. le général Renson, commandant le 16e corps d’armée [s’était] fait excuser de ne pouvoir assister à la séance ». Cette forte présence militaire inspire le président Germain dans son allocution : « Je dois me borner à vous crier, à titre de général de la grande armée du progrès : En avant ! Dans cette carrière des conquêtes pacifiques, les plus durables de toutes, il y a aussi des triomphateurs… ». Le secrétaire général lui fait écho avec deux métaphores obligées : l’armée (pour la Société) et l’état-major (pour le Bureau).
« La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre » ; la sentence d’Yves Lacoste correspond d’abord à une réalité historique dont le BSLG se fait l’écho. En 1880, il présente (p. 292) le texte complet d’une communication d’un colonel du Génie, prononcée lors du double congrès de 1879 tenu à Montpellier. Le titre est sans ambiguïté : La Géographie physique au point de vue de la Défense du Territoire. Si la lecture des cartes d’État-major est une pratique à laquelle tout militaire doit être rompu, ce qui n’était pas le cas avant 1870, la science militaire doit être totale, la formation polytechnique des officiers doit inclure la Science du terrain (déjà en vigueur outre-Rhin) qui prend en compte les disciplines que la géographie peut regrouper, climatologie, météorologie, hydrographie, topographie, géologie, etc, ainsi que des techniques nouvelles comme la photographie. Un autre article (1881, p. 527), Les nouvelles Fortifications de la France, fait le point sur le système défensif français du Nord-Est, mis en place après la perte de l’Alsace-Lorraine ; il est extrait des Petermanns, Mitteilungen… D’autres intéressent les militaires, comme celui du général Perrier, très technique (jonction géodésique), ceux du général Brunon, et quelques autres, consacrés à la stratégie historique (guerre des Gaules, guerres puniques) à travers les batailles et les déplacements de troupes (armée napoléonienne, armée d’Annibal). Une « Géographie de la seizième région militaire à l’usage des militaires » est projetée et on décide de la formation d’un Comité composé, « indépendamment des membres du Bureau de la section, de six membres militaires et de six membres civils » parmi lesquels Pouchet…
C’est uniquement le sommet de la hiérarchie militaire qui a adhéré à la SLG, généraux, officiers supérieurs, capitaines et lieutenants, mais très peu de sous-officiers et de soldats. L’État-major de la 16e région est presque au complet et le Génie est l’arme la mieux représentée.
Les cultes...
A la SLG, le sabre brille avec plus d’éclat que le goupillon… Car, à la différence de l’Académie et de la Société archéologique, on note l’absence de l’évêque de Montpellier et l’on ne compte que quatre curés. Cette indifférence des catholiques contraste avec l’intérêt que lui portent les protestants, dont six pasteurs marquent une présence en proportion plus nombreuse. En ce qui concerne le culte israélite, la SLG compte dans ses rangs le commissaire délégué du consistoire de Marseille : l’ingénieur Aaron Benjaf Simon qui dirige les mines de Graissessac, ainsi qu’une autre personnalité importante de la communauté juive de Montpellier, l’avocat (député, puis sénateur) Eugène Lisbonne.
La magistrature n’y est guère mieux représentée, avec seulement 2 présidents en exercice sur 4. Sur les 25 conseillers à la Cour d’Appel, aucun n’est à la SLG. Il semblerait que la cause géographique, pourtant brillamment plaidée par d’éminentes personnalités, n’ait pas été entendue à la Cour. En comparaison, les avocats paraissent nombreux : 31 de 1878 à 1889.
L’enseignement, toutes catégories confondues, constitue un peu plus du quart des effectifs, avec une présence proportionnelle à la position hiérarchique : autant de membres de l’enseignement supérieur que de l’enseignement secondaire et primaire réunis, presque tous les professeurs d’université, un grand nombre de professeurs de lycées et collèges, très peu d’instituteurs. Ces derniers, modestes exécutants, se voient prodiguer via le bulletin et l’Académie (plusieurs inspecteurs à la SLG) tous les conseils, toutes les recommandations qui devraient leur permettre de dispenser correctement une discipline trop longtemps négligée. Avec les professeurs, de nombreux étudiants, surtout en médecine, entrent dans les rangs de la Société.
Plus du tiers des médecins de Montpellier recensés sont à la SLG, constituant avec les avocats et quelques architectes l’essentiel des professions libérales, soit environ 10 % des effectifs (avec quelques pharmaciens, vétérinaires, avoués et notaires).
La présence des chambres de commerce de Montpellier, Sète, Narbonne et Castres prouve que les négociants, les banquiers et les industriels (représentant ensemble un sociétaire sur cinq) ont bien compris que la SLG s’attacherait à « servir les intérêts commerciaux, industriels et agricoles de la région ».
Dans le secteur des affaires, les négociants sont les plus nombreux, plus de 10 % de l’effectif de la Société, surtout des Sétois et des Montpelliérains (certaines maisons sont établies dans les deux villes). Les objectifs de la SLG coïncident avec leurs intérêts professionnels, ne serait-ce que parce qu’elle les renseigne sur des pays méconnus qui peuvent offrir des ressources ou des débouchés commerciaux. En 1884, Maistre, qui dirige la manufacture de draps de Villeneuvette, demande que la SLG appuie son initiative : « Établir dans les pays récemment occupés par les troupes françaises en Indochine une commission industrielle chargée de renseigner exactement les fabricants de draps français des desiderata de l’Extrême-Orient ». En 1886 (p. 176) il déplore le déclin du commerce méridional, mais outre la concurrence du Levant, celle des Anglais et des Allemands, il y voit une autre cause, l’état sanitaire des ports méditerranéens frappés par le choléra et autres épidémies ; il promet « une note sur les moyens à employer pour aider le commerce du Midi et prévenir sa déchéance ». L’article sera publié en 1887.
Le milieu des affaires montpelliérain, essentiellement protestant, 9 est bien représenté à la SLG : la moitié des membres de la Chambre de commerce de Montpellier, de 1853 à 1901 ; plus de 40 % des membres du Tribunal de commerce de Montpellier, de 1853 à 1889 ; plus des trois quarts des membres du Conseil d’Administration de la Banque de France, de 1875 à 1901 ; la moitié des administrateurs de la Caisse d’épargne et de prévoyance de Montpellier, de 1861 à 1894. Trait d’union entre négociants et industriels, les banquiers de Montpellier et de Sète sont également présents à la SLG dont les fonctions de trésoriers ont été assurées par des spécialistes, les Tissié-Sarrus père et fils.
Parmi les industriels, quelques célébrités : Gempp-Pernod, fabricant d’absinthe ; Bardou, fabricant du papier à cigarette Job ; l’administrateur des Salins du Midi, Gervais-Mion et le directeur des mines de Graissessac, Simon. Ce secteur est très lié à une catégorie qui apparemment en est très éloignée, celle des propriétaires et des rentiers ; d’une part plusieurs propriétaires ou rentiers possèdent ou contrôlent des usines en tant qu’actionnaires ; d’autre part, certains propriétaires ont été industriels avant de passer le relais à un membre de leur famille pour se consacrer à la gestion d’un domaine foncier. Comme l’administration (Mines, Ponts-et-Chaussées), l’industrie fournit à la SLG son contingent d’ingénieurs, notamment les Forges de Tamaris (Alès) avec onze adhésions en 1878.
Si la plupart des propriétaires vivent apparemment de leurs rentes ou de la location d’immeubles, plusieurs possèdent des domaines fonciers, qu’ils soient domiciliés dans un village ou à Montpellier (propriétaires absentéistes vivant la plupart du temps en ville, dans leur hôtel particulier). Certains d’entre eux, soucieux de productivité et d’efficacité en matière de gestion, déjà réunis à la Société d’Agriculture, ont pu voir dans la SLG une Société qui les informerait des réalisations susceptibles d’intéresser l’agriculture, en France (irrigation, nouvelles variétés) ou ailleurs, en particulier dans les colonies ; la Société s’étant engagée, dans ses statuts, à servir les intérêts agricoles de la région.
Les « sans profession » regroupent ceux qui sont propriétaires mais n’ont pas jugé bon de le mentionner ; des fils, des neveux, ou des frères, souvent un père et son fils, ce dernier sans profession ; quelques retraités ; des élus, dont l’activité politique masque l’activité professionnelle, et enfin, ceux qui exercent une profession (souvent déterminée par recoupements) mais préfèrent ne pas en faire état. Ainsi, la SLG ignore la profession de Charles de Tourtoulon, alors qu’ailleurs on le trouve propriétaire 10, avocat, ou encore historien et philologue 11. Avocat de formation, vivant de ses rentes, il est d’abord homme de Lettres (fondation d’une revue, publications, sociétés savantes). Plusieurs membres qui exercent une profession sont aussi propriétaires fonciers : des professeurs de l’Université (de médecine surtout), des médecins, des avocats ou des négociants en vin. Quant aux élus, la plupart ne mentionnent pas leur profession ; or, leur mandat peut éclipser des activités aussi diverses que magistrat (Griffe), médecin (Vernhes), avocat (Lisbonne), négociant (Espitalier), industriel (Ménard-Dorian), banquier (Deandreis) ou membre de l’Institut (Leroy-Beaulieu)…
L’adhésion à la SLG est un acte individuel, guidé par des motivations diverses, par un intérêt quel qu’il soit : volonté de rencontrer des personnes ou des personnalités (insertion dans un cercle de sociabilité), de servir une cause (la science, la géographie) ou ses propres intérêts, de publier ses propres travaux, d’être entendu, de s’informer, ou tout simplement de paraître. Mais cette adhésion peut être favorisée, voire suscitée par un effet de groupe. Elle relève dans certains cas d’un mimétisme social, d’un conformisme (sans aucune connotation politique) ; l’appartenance à certains groupes décerne en quelque sorte à l’impétrant un « label de conformité ». Si l’influence du milieu professionnel n’est pas négligeable, comme l’appartenance à d’autres cercles, il ne faut pas négliger l’existence d’autres groupes, d’autres liens moins formels, plus flous, mais aussi solides.
Les élus
Le mandat électif oblige celui qui le remplit à s’intéresser aux œuvres de progrès, aussi, les listes des élus de l’Hérault par arrondissement et canton indiquent-elles une forte participation des conseillers généraux : 12 sur 14 pour Montpellier, 4 sur 5 pour Saint-Pons, 8 sur 12 pour Béziers et 3 sur 5 pour Lodève. La participation à la SLG est liée à la position qu’occupent les individus dans un cadre hiérarchique, ainsi compte-t-on tous les députés (sauf celui de Lodève), et les trois quarts des conseillers généraux.
A Montpellier, une fraction importante (40 %) du conseil municipal récemment élu adhère à la SLG, dont le nouveau maire, Laissac et ses trois adjoints. Dans la liste des maires de Montpellier ou des conseillers ayant fait fonction, on retrouve 6 membres de la SLG parmi les 11 édiles qui se sont succédé de 1852 à 1901. La plupart ont adhéré après avoir été maires de Montpellier, ce qui témoigne d’un souci de participer à la vie culturelle de la cité qu’ils ont à un certain moment dirigée.
La SLG est une société ouverte, la diversité professionnelle de ses membres l’atteste, elle a toujours respecté la neutralité politique qu’exigent ses statuts. Si l’on veut se faire une idée de la tendance politique dominante, la présence de nombreux élus 12 permet de l’esquisser. Dans l’ensemble beaucoup d’élus de gauche (avec toutes les nuances que l’on imagine) parmi lesquels plusieurs radicaux, ce qui correspond à la tendance du moment, marquée par le début de la « suprématie des républicains anticléricaux ». Cette forte présence n’est pas exclusive puisque figurent aussi royalistes et conservateurs.
Un autre indice politique réside dans le contraste entre d’une part le soutien qu’a fourni à la SLG naissante le journal républicain : Le Petit Méridional, organe de la Franc-maçonnerie locale et d’autre part la faible proportion de membres de la SLG (12 sur 86) dans la liste des premiers actionnaires de L’Éclair, quotidien royaliste fondé en 1881 qui deviendra le principal adversaire du Petit Méridional.
Les chapelles...
Trois Nîmois d’origine méritent mention : le professeur Charles Gide, fondateur de l’Association protestante pour l’étude et l’action sociale, théoricien du coopératisme et oncle du futur prix nobel de littérature André Gide (1869-1951) auteur de quelques pages sur son séjour à Montpellier en 1882 (cf. Si le grain ne meurt) ; le riche viticulteur et négociant Albin Peyron, « moniteur de l’École du Dimanche, et salutiste de la première heure » ; le pasteur Auguste Grotz-Reclus, qui « a déployé une très féconde activité dans le domaine des œuvres, qu’elles soient scolaires ou sociales » .
Sur les 12 présidents qui se sont succédés à la tête de la SLG, la moitié sont protestants, et ils le sont parmi les 26 présidents des différents bureaux. Ce qui ne doit pas faire oublier que c’est le catholique Alexandre Germain qui a présidé au baptême de la Société (1878, p. 105) ; le doyen de la Faculté des Lettres s’imposait : par sa spécialité (histoire-géographie), son âge et sa notoriété. Sa notice nécrologique sera rédigée par son successeur Paul Gachon, fils de calviniste, spécialiste de l’histoire de la Réforme en Languedoc qui sera lui aussi doyen de la Faculté des Lettres.
Présents dans l’agriculture (société d’Agriculture), le commerce, l’industrie et la finance, les protestants le sont aussi au sein de l’Université (facultés de médecine et des sciences). Ils nouent des liens entre la science et les affaires, ce que confirme leur présence à la SLG comme à la Société d’Agriculture où se manifeste leur volonté de miser sur le progrès.
Plusieurs éléments donnent l’impression d’une présence maçonnique active au sein de la SLG. En effet, la plupart de ses objectifs sont communs à ceux définis par la plupart des loges, la SLG (comme l’AFAS) regroupe des hommes de progrès et de raison, qu’ils soient enseignants, ingénieurs, militaires, négociants, élus et de façon générale notables ; la Loge des Cœurs Unis de Castres adhère à la Languedocienne ainsi que plusieurs francs-maçons connus. A Perpignan, les amis de Lazare Escarguel (Jean Laffon, Justin Massot, et Paulin Testory). A Sète, l’avocat Jacques Salis, maire et député en 1881. A Béziers, le docteur Perréal, « vénérable des Amis choisis ». A Montpellier, Michel Vernière, du Grand Orient, Léon de Lunaret, Gaston Bazille, Louis Tissié qui entrent aux Amis fidèles 13. Il est possible que certains membres de la SLG aient fréquenté d’autres loges. Un membre correspondant aura honoré la Languedocienne de son nom et exceptionnellement de sa présence, Elisée Reclus, « méridional et fils de pasteur, qui devient républicain, socialiste, libre-penseur, anarchiste et franc-maçon… » 14.
Deuxième partie : l'œuvre
I. Une géographie à plusieurs échelles
A. La pensée
Les objectifs de la SLG, très proches de ceux des autres sociétés de province, sont définis dans les articles 3 à 6 des Statuts et maintes fois exprimés dans les discours publiés dans le bulletin : « La Société a pour but d’encourager, par tous les moyens possibles, la vulgarisation et le développement des études géographiques et de toutes les sciences qui s’y rattachent [article 3]. Elle s’efforcera de servir les intérêts commerciaux, industriels et agricoles de la région [article 4]. La société se mettra en relation avec les sociétés de géographie françaises et étrangères, les agents consulaires, etc [article 5]. Elle publiera un bulletin, organisera des conférences, des expositions de cartes, favorisera les recherches, les explorations, et aidera de toutes ses ressources à la diffusion de l’enseignement de la géographie [article 6] ».
La SLG suit de près tout ce qui dans le monde se rapporte à la géographie : les grands travaux, les explorations, les relations internationales trouvent leur origine dans le souci de servir les intérêts de la France et de la région en particulier, mais les intentions de certains fondateurs vont au-delà : « Nos relations géographiques ne se bornent pas à la France. Toutes les Sociétés de l’ancien et du nouveau monde ont reçu ou recevront successivement la notification de notre existence, et deviendront nos collaboratrices dans l’œuvre d’investigation géographique […]. Une sorte de confédération fraternelle est même en voie de s’établir entre toutes les sociétés géographiques » (Nolen, 1878, p. 46). Dans sa lettre de remerciement pour son titre de membre correspondant (p. 60), Petermann, fondateur des Mitteilungen, forme un vœu qui va dans le même sens : « Puisse entre les peuples civilisés, régner toujours les mêmes sentiments pacifiques, la même entente, qui n’ont jamais cessé, à ma connaissance, d’unir les géographes de France et d’Allemagne ». Une ouverture d’esprit qui domine chez les uns, alors que chez d’autres se manifeste surtout un patriotisme exclusif. Au plan commercial également, il s’agit de ne pas se laisser distancer par les grandes puissances, l’Angleterre et l’Allemagne ; concurrence particulièrement acharnée dans les années quatre-vingt (en partie régularisée par le traité de Berlin), aux incidences politiques évidentes ; d’une colonisation réussie dépend la prospérité, donc la puissance d’un pays.
L’entente qui unit les géographes français et étrangers et qui s’est concrétisée dans certains cas, comme par exemple entre Elisée Reclus et Karl Ritter, ne suffit pas à lever l’ambiguïté des relations entre les universitaires français et leurs collègues d’Outre-Rhin : l’Allemagne est à cette époque à la fois modèle et objet de revanche 15. Il semblerait que la tendance dominante au sein de la SLG ait été libérale, le modèle allemand étant souvent cité pour être imité et dépassé ; il sert le plus souvent à souligner l’insuffisance du système français pour obtenir que des efforts soient consentis, des crédits débloqués. Cette rivalité scientifique peut ainsi inspirer des discours passionnés et remarquables :
« Devant nous s’offre un champ de découvertes, je ne veux pas dire inexploré, mais exploré sans suite et d’une manière incomplète. J’entends parler du pays même que nous habitons […] que l’on appelait autrefois la province de Languedoc. Ne laissons pas à des Anglais ou à des Allemands la gloire d’en être les Schweinfurth ou les Livingstone. Déjà, messieurs, et j’en gémis pour notre érudition nationale, un savant des bords du Necker, M. Herzog, a commencé la conquête scientifique de l’ancienne Narbonnaise, et, faute de mieux, faute surtout de travaux indigènes, l’institut de France a bien été forcé de couronner son livre, écrit en latin. M. Herzog est-il le seul à vouloir nous enlever notre Gaule méridionale ? Je me suis rencontré avec un autre Allemand dans le théâtre romain d’Orange […]. Cet ambitieux descendant des Cimbres et des Teutons ne venait-il pas demander aux races latines, et sur le terrain de la science, une nouvelle revanche d’Aix et de Verceil ? Prévenons, messieurs, par une étude approfondie de notre sol, cette invasion scientifique… ». Il faut bien sûr tenir compte du fait que Révillout s’exprime en public et que ses propos destinés à stimuler les études historiques régionales procèdent d’une rhétorique du discours qui n’a pas l’apparente neutralité d’un article scientifique.
A première vue, Révillout affirme avec éloquence son patriotisme : il déplore qu’un Allemand ait réussi là où aucun français n’a rien entrepris et sur son terrain de surcroît ; mais en y regardant de plus près, c’est un autre patriotisme qui est affirmé, languedocien ou plus largement, latin. Ce dernier exclut en fait le premier ; il suffit de songer à ce que pensaient les fondateurs de la Société pour l’étude des langues romanes, collègues de Révillout, de Ricard en particulier, à propos de l’antagonisme entre « races latines » et anglo-saxons auxquels étaient assimilés les Français du Nord, « fossoyeurs de la civilisation méridionale ».
La géographie est entendue dans un sens très large, la définition qu’en donne Germain (1978, p. 16) et la précision « toutes les sciences qui s’y rattachent » (statuts) l’annoncent et autorisent les travaux les plus divers. La SLG affirme une triple vocation : scientifique (recherche), didactique (vulgarisation) et utilitaire (servir les intérêts de la région sans être « commerciale ») ce qui laisse supposer que tous les lecteurs y trouveront leur compte, qu’ils soient attirés par des questions d’ordre théorique ou pratique.
B. L'action
C’est dans cet esprit que se prépare l’Atlas du Languedoc. Cette publication ne relève pas de seulement de l’information, elle constitue en quelque sorte un supplément au bulletin. C’est une œuvre collective, témoignage de l’activité de la SLG. Après Cazalis de Fondouce, c’est un autre ingénieur, Adolphe Duponchel, qui présidera en 1891 aux destinées de la Société et à la publication d’une Géographie générale du département de l’Hérault 16. On y retrouve le fond de plusieurs articles déjà publiés dans le bulletin ; mais l’Atlas ne verra jamais le jour. La reprise d’un projet qui date des débuts de la Société témoigne d’un regain d’intérêt pour la géographie régionale, exprimé d’ailleurs lors du congrès de 1890 : « Les Sociétés de Géographie, sans se désintéresser de mouvement général de la science [géographique], doivent surtout s’occuper de questions locales… ». Elles sont effectivement les mieux placées pour le faire, et cela permet également de ne pas remplir leurs publications des seules considérations de géographie générale déjà publiées dans le bulletin de la Société de Paris qui compte bon nombre de grands géographes. En suivant cette voie, la Languedocienne mérite son nom et fait œuvre utile. Cela dit, cette perspective apparemment très positive et inductive, comporte le risque, pour les sociétés de province, de sombrer dans l’accumulation de monographies et dans la description du particulier qui, comme en histoire, échappe rarement à l’attrait du pittoresque…
Le premier congrès des sociétés de géographie date de 1878 et coïncide donc avec la naissance de la SLG qui y délègue quelques membres. Bien que n’ayant qu’une année d’existence, elle se charge en 1879, de l’organisation du deuxième congrès des sociétés françaises de géographie à Montpellier (ainsi que d’une remarquable exposition régionale essentiellement cartographique) qui s’est tenu en même temps que celui de l’AFAS et à l’organisation duquel elle a très activement participé.
La SLG rend compte de conférences données lors de congrès ou à la Société de Paris par exemple, mais elle organise aussi les siennes qui relèvent de genres différents :
- la « propagande», terme employé par Nolen qui, comme ses collègues, a très bien compris que pour se faire connaître il faut parler de soi et faire parler de soi (rôle de la presse et du Petit Méridional en particulier). Les conférences à Sète, Béziers, Nîmes, Alès, Carcassonne, Narbonne, Perpignan, Saint-Pons, Castres, Pézenas, Lodève, provoquent de nouvelles séries d’adhésions.
- les relations de voyage et rapports de scientifiques, les récits d’explorateurs comme Westmark (de l’Association internationale Belge) qui a passé trois ans au Congo (1886, p. 614), le Dr Renou (1887, p. 465) qui revient de la République Argentine (la Patagonie et surtout le Chaco), le pasteur Jousse (1885, p. 241) qui a passé 32 ans dans l’Afrique australe, Broussali qui attire l’attention de la France sur le sort de l’Arménie, (1887, p. 188), enfin, l’infatigable Soleillet, gloire de la SLG, (1885, p. 255) qui insiste sur l’intérêt économique du golfe de Tadjoura et d’Obock.
- les conférences essentiellement didactiques : cours ou leçons. Henri Cons inaugure en 1878 un cours public et gratuit de géographie, avec une leçon sur l’Empire russe et l’Empire ottoman. Six mois plus tard sa leçon sur l’Austro-Hongrie et l’Italie s’inscrit dans le cadre du cours complémentaire qu’il a obtenu à l’université (1978, p. 182). « Grâce à l’accueil empressé que vous m’avez fait alors, à son bienveillant patronage, aux vœux réitérés du Conseil académique et de la Faculté des Lettres, grâce surtout au zèle infatigable et dévoué de M. le Recteur, c’est à un autre titre que je viens poursuivre avec vous nos études antérieures. La géographie aura maintenant ici, cette année du moins, son enseignement distinct». Après avoir, à plusieurs reprises, formé des vœux en faveur de la création d’une chaire de géographie, la Société a ainsi obtenu l’instauration d’un cours complémentaire par l’intermédiaire de ses membres de la Faculté des Lettres (le doyen Germain en tête).
En 1878 et 1879 le prix de la Société est décerné « à l’élève de la classe de mathématiques élémentaires qui a remporté le premier prix au Concours académique » de l’année, mais en 1880, les concours académiques sont supprimés, la SLG se voit privée de la possibilité d’intervenir dans le secondaire et s’oriente alors vers le primaire en obtenant du ministère de l’Instruction publique l’autorisation d’organiser son propre concours auquel participent les élèves de troisième année des Écoles normales primaires de l’académie de Montpellier (1880, p. 493). Ce changement imprévu lui permet alors d’agir avec plus d’efficacité : inciter les futurs instituteurs à maîtriser cette discipline et leur donner l’envie de l’enseigner aura certainement plus d’effet que de récompenser un bon élève de mathématiques élémentaires qui n’est pas forcément destiné à enseigner la géographie. Ce concours est l’occasion pour la Société d’exprimer ses points de vue en matière d’enseignement de la géographie.
Si la plupart de ses prises de position ne sont que des vœux pieux (quelques lignes dans le bulletin), l’intérêt qu’elle porte à certaines questions peut la conduire à intervenir auprès des instances concernées, écrire à tel ministre à propos du canal des Deux-Mers, ou souhaiter que la question soit débattue au Parlement où elle compte quelques membres. En 1885 (p. 656), à l’instigation de Charles Gide, elle « émet le vœu que la France poursuive sans défaillance, au Tonkin et dans le reste du monde, son action coloniale et civilisatrice ». Cette résolution a été approuvée par « une grande majorité » malgré l’objection d’un membre qui considérait que l’aspect géographique de la question ne pouvait être séparé de l’aspect politique et que la proposition était inopportune.
C. Projets, utopies et « aménagements » avant la lettre
L'observatoire de l'Aigoual
La Languedocienne est à l’origine de la création de deux observatoires scientifiques, celui de Sète (comme le laboratoire océanographique de Banyuls) fondé en 1881 par deux membres de la SLG et celui de l’Aigoual (comme l’observatoire météorologique du Ventoux).
« L’idée de la création d’un observatoire sur l’Aigoual est née dans notre société, et il n’est personne qui ne se souvienne de l’entrain et de la conviction avec lesquels elle a été présentée et tant de fois soutenue […]. Le précieux concours de M. Georges Fabre, inspecteur des Forêts à Alais, avait déjà permis l’installation d’un poste provisoire d’observation sur la montagne. Un troisième de nos collègues, M. le colonel Perrier, membre de l’institut et directeur du Dépôt de la Guerre, ayant à son tour adopté le projet de M. Viguier et obtenu l’appui indispensable de l’Académie des Sciences et d’un généreux donateur, l’établissement de l’Observatoire de l’Aigoual est aujourd’hui définitivement arrêté ».
En 1886, on apprend « avec satisfaction, que la modeste baraque en planches qui abrite aujourd’hui l’observatoire de l’Aigoual ne tardera pas à faire place à une construction maçonnée ». Les lecteurs de la SLG étaient bien préparés à un tel objet : les articles de Viguier sur la météorologie de la région et les propos tenus ici où là, faisaient sentir la nécessité de disposer d’un observatoire dans une zone de contact des climats océanique et méditerranéen.
Ce projet peut être considéré comme un succès de la SLG. Mais l’observatoire météorologique n’aura pas été le seul qui ait été mené par des membres de la SLG : certains d’entre eux, à titre personnel il est vrai, en ont conçu un autre en 1907 : « la construction et l’exploitation d’un hôtel sur le Mont-Aigoual ». Les 14 souscripteurs appartenant à la communauté protestante détiennent à eux seuls la moitié des actions et sont tous des membres de la SLG ou leurs parents : Bazille, Cazalis de Fondouce, Cazalis, Isenberg, Leenhardt, Nègre, Pagézy et Tissié.
D’autres projets intéressant la région ont été seulement envisagés, comme celui du port de Montpellier. En 1880, lors d’une réunion de la section de géographie physique, « une discussion s’engage entre M. Elisée Reclus et les membres présents sur la possibilité d’établir un port de mer à Montpellier, et dans laquelle on rappelle les travaux de M. Pagézy qui a recueilli d’importants documents sur cette question. Le résultat de ce qui a été dit est que les conditions n’étant plus ce qu’elles étaient autrefois, il n’y a plus lieu de chercher à faire ressortir le port de Lattes, car Cette est le vrai port de Montpellier » (p. 168). Un projet dont on reparlera en d’autres termes un siècle plus tard.
Le canal d'irrigation dérivé du Rhône
En 1881 (p. 165), Convert fait le point sur la question ; il commence par vanter les bienfaits de l’irrigation, il cite des expériences exemplaires en France, en Belgique, en Italie et surtout en Espagne : « Les environs de Valence, en Espagne, doivent leur réputation au développement qu’y a pris la pratique des irrigations. Leurs effets tiennent du prodige ». Il rappelle aussi que le canal Dumont « a été attaqué, avec une énergie et une tenacité… au nom de la batellerie du Rhône », alors que, selon lui, « le Rhône a des eaux assez abondantes pour répondre à tous les besoins ». Après avoir fourni quelques chiffres sur la participation financière des communes intéressées à laquelle était soumise la reconnaissance d’utilité publique (1879), il indique les principales caractéristiques des projets rivaux, celui de l’ingénieur en chef Dumont et celui de l’inspecteur général Chambrelent qui a obtenu la faveur du gouvernement. Il termine son exposé en rendant hommage à Dumont et en souhaitant que l’on entre au plus vite dans la phase d’exécution.
En 1882 (p. 429), Cons évoque « la lutte engagée entre les grandes voies navigables et les canaux d’irrigation », et précise : « il n’y a pas à se dissimuler que l’ajournement, par le sénat, du vote sur le fameux canal Dumont, est dû en grande partie à l’opposition des partisans de la navigation du Rhône ». Il annonce ensuite (p. 576) un compromis qui devrait satisfaire Lyon, Marseille et Sète. Ce projet, appuyé par la Chambre de commerce de Lyon, substitue aux prises d’eau en amont d’Arles sur la rive droite du Rhône, des prises sur les affluents et envisage un complément d’alimentation par la contribution des rivières des Cévennes. Et il conclut : « S’il est nécessaire de choisir, il y aurait urgence de le faire au plus tôt. S’il faut renoncer aux dérivations du Rhône, qu’on attaque nos rivières. Mais il est temps d’adopter un parti ».
En 1883 (p. 289), constat d’échec : « Ce fleuve, qui aurait pu féconder tant de terres condamnées aujourd’hui à rester improductives, continuera à aller se perdre inutilement dans la Méditerranée.. ». Mais il ne désarme pas pour autant, toujours en 1883, (p. 432) devenu secrétaire général de l’Union géographique du nord de la France, il plaide en faveur du projet lors du congrès (tenu à Douai) dont il obtient le soutien : « Le Congrès, considérant les avantages qui résulteraient, pour les régions dévastées par le phylloxéra, de l’exécution des canaux d’irrigation dérivés du Rhône, émet le vœu que MM. les ministres de l’Agriculture et des Travaux publics prennent les mesures nécessaires pour faire aboutir le plus tôt possible le projet de canal d’irrigation à dériver du Rhône, déjà voté par la Chambre ».
La loi est promulguée le 20 décembre 1879 ; le projet est enfin reconnu d’utilité publique. Mais le décret d’application n’est pas près de paraître ; les revirements de l’administration qui envisage plusieurs projets, en retarderont l’exécution. L’ingénieur Aristide Dumont, véritable créateur du canal, qui y aura consacré toute son énergie et tout son talent, n’en verra pas l’exécution. Les travaux ne débuteront qu’en 1957 après la création de la CNABRL qui donnera à la station de pompage de Pichegu, le nom d’Aristide Dumont.
Le canal dérivé de l'Hérault
La SLG, qui compte de nombreux propriétaires dont certains sont membres de la Société d’Agriculture, des ingénieurs et un grand nombre d’hommes de progrès soucieux du développement – sinon de la sauvegarde – de l’agriculture languedocienne, est convaincue du double intérêt de l’irrigation : fertilisation et lutte contre le phylloxéra. Aussi encourage-t-elle toute initiative susceptible de compenser les lenteurs du projet de dérivation du Rhône. L’utilisation des eaux de l’Hérault, initiative bien plus modeste, devrait permettre de réaliser enfin des irrigations dans le département.
Le canal des Deux-Mers
Face au développement considérable des chemins de fer, la navigation qui demeure compétitive sur les fleuves, où certains navires ont des capacités supérieures à celles des trains, ne l’est plus sur les canaux, compte tenu des contraintes ne répondant plus aux exigences de l’époque, écluses trop exiguës, halage, etc. Pour résister à la concurrence redoutable du chemin de fer, il faut moderniser les canaux ou en créer d’un gabarit supérieur. C’est la première solution qui a été adoptée pour la plupart des canaux (Centre, Nord, Est) à l’initiative de Freycinet, dès 1879. Mais le Canal du Midi (comme le Canal latéral à la Garonne) a échappé à cette nécessaire normalisation ; il faut rappeler que c’est la Compagnie des Chemins de Fer du Midi qui en avait obtenu la concession… Dès lors, il était possible d’envisager la construction d’un nouveau canal aux normes Freycinet ou, pourquoi pas, au delà… « Dans les années 1880, rien ne semblait impossible à la technologie triomphante de la vapeur et du fer. Depuis 1869, le canal de Suez était ouvert à la navigation maritime ; celui de Panama allait être percé peu d’années après ; bien d’autres projets grandioses, à Corinthe, à Manchester et ailleurs avaient été réalisés ou entrepris. Alors, pourquoi ne pas réaliser, chez nous, un véritable canal maritime entre la Méditerranée et l’Atlantique, accessible aux grands paquebots et aux navires militaires ? » 17.
La SLG a exprimé le vœu que ce canal, s’il devait être réalisé, soit prolongé jusqu’à Sète afin que les intérêts de ce port soient préservés. En 1882 (p. 298) elle écrit au ministre des Travaux publics pour demander un débouquement à Sète, puis publie en 1885 (p. 96 et 273) l’article de La Lauze (paru dans la Revue géographique internationale) qui démontre que le seul débouquement raisonnable serait celui de Port-Vendres ; Sète, comme la plupart des ports ou des sites du littoral, n’offrant pas les conditions hydrographiques requises. En 1882 (p. 428) dans son rapport, Darquier, industriel et vice-président de la Société de Toulouse, préfère envisager le rachat et l’agrandissement du canal de Riquet. Enfin, en 1888 (p. 72), le rapport d’Émile Fraissinet, de la Chambre de Commerce de Sète, porte un dernier coup au projet en démontrant son inutilité au point de vue commercial.
Par son gabarit, ce canal aurait exigé des ouvrages d’art énormes, entraînant un surcroît de dépenses ; l’isthme aquitain n’étant ni aussi désert ni aussi étroit que ceux de Suez, Corinthe ou Panama, le coût excessif se doublant d’un autre inconvénient, la région « riche et populeuse », sillonnée de voies de communication, aurait été coupée en deux. Tous ces obstacles auraient pu être surmontés si l’on avait été convaincu de l’utilité du canal. C’est d’abord la fonction stratégique qui a été éliminée : très vite les autorités militaires ont écarté la possibilité de « s’aventurer » dans ce canal avec de gros navires de guerre comme les cuirassés ; puis la fonction commerciale, car il n’offrait aucun avantage par rapport au passage par Gilbratar, et enfin il n’était pas utile de creuser un canal pour irriguer, il suffisait d’utiliser celui de Riquet (1887, p. 492). Ainsi, ce projet colossal deviendra assez vite « utopique », malgré quelques tentatives ultérieures.
La création d'une mer intérieure au Sahara
Plus utopique encore, le fameux « projet Roudaire » était patronné par l’illustre Ferdinand de Lesseps, membre correspondant ; ce qui explique la « courtoisie » avec laquelle ont été formulées les objections. En décembre 1878 (p. 394), de Lesseps annonce à l’Académie des Sciences qu’il s’est rendu sur place (Gabès) avec les membres de la mission Roudaire qui doit effectuer des sondages dans les chotts tunisiels ; le commandant Roudaire qui avait déjà procédé à des nivellements avait conclu que le fond des chotts algériens était inférieur au niveau de la mer.
Mais dès 1879 (P. 5), Charles Martins se livre à une « courtoise réfutation » ; courtoise, mais ferme, ses « observations » ne sont que des objections. S’étant rendu sur les lieux en 1863, il affirme, tout en s’entourant de précautions, que les difficultés et les obstacles à surmonter pour établir une carte bathymétrique sont nombreux et que « dans le pays classique du mirage » les erreurs ne sont pas à exclure. Aux nostalgiques du Lac Triton, il précise qu’une mer a existé dans des temps préhistoriques avant un exhaussement des côtes, mais non dans l’antiquité où ne subsistaient que des étangs et marais. A ceux qui s’imaginaient que cette mer modifierait le régime pluviométrique de la région concernée, il démontre que c’est « une grande illusion ». Après avoir évoqué les contraintes techniques (creusement d’un chenal et de ports, à cause de la faible profondeur), il conclut à l’inutilité du projet : « commerce nul, mer déserte » (la jonction des colonies françaises devant se faire plus à l’ouest), à une gêne pour l’économie indigène et enfin, à une erreur militaire (la Tunisie n’est pas encore protectorat français). « Pour toutes ces raisons, le projet conçu par M. Roudaire, qui nous a valu des études très intéressantes au point de vue de la Géographie physique, nous paraît aléatoire si on le considère au point de vue de l’exécution, et chimérique sous le point de vue climatologique, commercial et militaire :.
La clairvoyance de Martins sera confirmée par les conclusions des diverses commissions : « il n’y a pas lieu pour le gouvernement français d’encourager cette entreprise » (1882, p. 439), le projet « est absolument contraire aux intérêts de la colonisation » (1884, p. 442) ; « nous sommes opposés, sous tous les rapports, à l’exécution de la mer intérieure saharienne […]. Espérons, pour les capitaux français, que le grandiose, séduisant, mais irréalisable projet est bien enterré avec son auteur » [sic] (1886, p. 47-57).
Le transsaharien
La question du transsaharien s’inscrit parfaitement dans le cadre des préoccupations de l’époque. Il s’agissait de relier les colonies françaises de l’Afrique du Nord à celles du Soudan occidental par l’établissement d’une voie ferrée. Dans les années 1878-1880, certaines conditions semblaient favoriser ce projet : la mise en place du plan Freycinet qui prévoyait l’extension des voies de communication, l’intérêt que l’on portait aux colonies et surtout l’extraordinaire succès des chemins de fer et notamment la construction des premiers transcontinentaux. C’est pour rechercher le meilleur tracé qu’une mission, « victime des Touaregs », a été conduite par Flatters dans le Sahara et que Soleillet a exécuté en 1880 son « Voyage du Sénégal à l’Adrar ».
En 1878 (p. 8l), Duponchel justifie son projet et en présente les traits généraux dans un article intitulé : « Le chemin de fer du Soudan, Notice sur les études préliminaires » ; résumé de son livre : « Le chemin de fer trans-saharien », dont Soubeiran évoque le contenu (p. 281).
En 1879, le Bulletin publie (p. 354) les conclusions positives de la Commission nommée par l’Administration. « La Commission a été unanimement d’avis qu’au point de vue de la puissance et de l’honneur du pays, il y avait lieu de poursuivre le but indiqué par M. Duponchel ». Elle recommande l’étude d’un avant-projet entre Biskra et Ouargla.
Une variante du projet Duponchel est présentée (p. 557) en 1879 lors du congrès de Montpellier, par Kramer, président de la Société de géographie d’Oran, partisan d’un tracé plus direct par Oran-Tlemcen-Sebdou.
En 1880, deux ingénieurs-constructeurs, membres de la SLG, voient dans le Trans-saharien l’occasion d’utiliser leurs inventions. Abel Pifre vante les mérites des « appareils solaires » et insiste sur « les services qu’ils pourront rendre dans les travaux et l’exploitation du chemin de fer du Trans-saharien » (p. 17). Jacques Castanier, considérant que les vents de sable sont le principal obstacle à l’établissement du Trans-saharien, propose que l’on adopte son système de tunnel « à double tube » qu’il envisage également de construire sous la Manche (p. 130).
Mais en 1887 (P. 473), dans une lettre adressée au président de la Société de Géographie de Lille, le général Faidherbe s’oppose clairement à Duponchel, selon lui, l’exploitation coloniale du Soudan doit reposer sur la maîtrise de la navigation du Sénégal et du Haut-Niger (jusqu’à Tombouctou) et non pas sur un passage improbable à travers ce « pays maudit » qu’est le Sahara (en tout cas plus difficile à contrôler que le Niger).
Duponchel répond (1888, p. 32) sur le fond, tout en faisant allusion aux difficultés considérables que Russes et Américains ont surmontées dans des entreprises analogues. Enfin, en 1889 (p. 254), il révèle l’intégralité d’un projet plus ambitieux : le transsaharien n’était qu’un maillon du « Grand Central africain, d’Alger au cap de Bonne-Espérance » qui aurait pu assurer la puissance de la France et l’unité de ses possessions sur un continent où s’affirme de plus en plus la présence anglaise. Le projet Duponchel semble définitivement compromis, mais l’idée subsiste. Paul Bonnard plaidera en faveur de son transsaharien qui devait être l’amorce d’un transafricain, de Bizerte à Loango, destiné à réunir la Tunisie, le Tchad et le Congo.
II. Une géographie plurielle
Outre diverses rubriques surtout liées à la vie de la Languedocienne ou à ses rapports avec les autres sociétés de géographie, le Bulletin présente une information bibliographique (analyses et comptes rendus), des articles de fond, des « variétés » (documents le plus souvent inédits) et une très riche chronique géographique qui permettent de voir quels secteurs de la géographie ont été privilégiés ou négligés, ce que la SLG a retenu de l’actualité géographique, éventuellement ce qu’elle a ignoré, et comment elle a perçu, et transmis l’information.
A. Les connaissances
L'éclosion de la géographie botanique
Branche de la géographie physique, elle intéresse particulièrement la Languedocienne car elle contribue à dégager des caractéristiques régionales. L’absence de société pour l’étude des sciences naturelles à Montpellier, comme il en existe à Nîmes, Béziers, Carcassonne, explique en partie l’importance que la SLG accorde à cette discipline. Les botanistes qu’elle compte dans ses rangs apportent leur contribution scientifique par la publication de leurs recherches : en 1883, François Gay rend compte de la thèse de Planchon sur Les champignons comestibles et vénéneux de la région de Montpellier et des Cévennes au point de vue économique et médical et en 1984, Planchon rend compte de la thèse de Gay : Essai d’une monographie locale des conjuguées ; l’article d’Ivolas, La végétation des Causses Étude de géographie botanique, est publié en 1889 et la géographie botanique occupera une place importante dans la Géographie générale du département de l’Hérault publiée à partir de 1890 avec Flahault, Aubouy et Galzin. Quelques études visent une aire beaucoup plus vaste ; avec son copieux article sur Les eucalyptus, Sahut n’oublie pas de rendre hommage à Alphonse de Candolle, membre correspondant. D’autres domaines de la géographie physique (première action) sont présents, la géologie avec de Rouville, la météorologie avec Roche, Viguier, Martins, l’orographie et l’hydrologie avec Soubeiran, l’hydrographie avec Cazalis de Fondouce, etc.
La pérennité de la géographie historique
L’histoire tient une place considérable dans ce bulletin de géographie : comment aurait-il pu en être autrement ? Les membres de la Société, professeurs à la faculté des Lettres, sont d’abord et surtout des historiens même quand ils renouvellent leur discours en prenant en compte la dimension géographique. Réciproquement, de nombreux géographes vont s’apercevoir qu’ils ne peuvent ignorer les « contingences historiques ».
Parmi les historiens professionnels qui exhument des documents, certains décrivent un objet géographique à une certaine époque (l’Université de Montpellier, la seigneurie de Melgueil, le Languedoc, les villes de la France méridionale, l’Europe occidentale) ; d’autres présentent un objet historique localisé : deux menhirs sur les montagnes de Fraisse, la carte archéologique de l’Hérault, la retraite du Xe corps de la Grande armée sur Dantzig, la voie romaine en Roussillon, le passage d’Annibal à travers le Dauphiné, la révolte des Gaules en 51 avant J.C., le champ de bataille de Zama ; ces trois derniers articles étant l’œuvre de spécialistes en stratégie ; un autre militaire, le général Brunon, traite à la fois de la révolte générale des Gaules (colonie romaine) et de l’insurrection de 1869 au Sénégal (colonie française)… D’autres enfin, étudient un objet géographique dans une perspective historique, comme l’évolution du littoral languedocien.
En 1878, dans sa leçon sur l’Empire russe et l’empire ottoman (p. 141), Cons souligne davantage « l’importance de la géographie physique sur la destinée des peuples ». Celle qu’il a consacrée à l’Austro-Hongrie et l’Italie la même année (p. 182) montre qu’il est attentif au poids de l’histoire et aux diversités ethniques, expressions de cultures et de milieux différents. Une vision géopolitique qui prend en compte la question des nationalités. Car ces leçons sont surtout des exposés qu’alimente l’actualité : l’année du congrès de Berlin fournit au bulletin matière à réflexion, la leçon sur l’Austro-Hongrie et l’Italie est suivie d’un important article anonyme sur Chypre…
L’influence du milieu, considérée comme prépondérante dans le comportement des peuples, met en relief l’importance de la géographie. Les événements peuvent être compris à la lumière de l’étude du cadre naturel. Très différents des cours de Cons, les articles de vulgarisation sur l’Afghanistan, écrits par Soubeiran à partir de sources anglaises, ont le mérite de livrer un certain nombre d’informations sur cette zone stratégique. Enfin, comment ne pas évoquer les considérations générales du colonel de Bigot qui, sur les bases historiques de la stratégie défensive de la France, va rechercher dans l’Histoire de quoi justifier sa théorie stratégique avec la prise en compte d’une réalité géographique : le plateau séquanais.
Le premier état de la statistique
Le bulletin contient plusieurs dénombrements, recensements, états récapitulatifs ou comparatifs, prémices d’une statistique mathématique qui servira la géographie avec succès, et plus tard l’histoire. En 1879 un article sur la statistique pénitentiaire est écrit par le directeur de la maison centrale de Montpellier, futur président de la Société en 1882. Celui du Dr Amat (en 1883) sur la ville de Sète est un modèle du genre, avec relevés météorologiques, mouvement du commerce, dénombrements de population, et une statistique du choléra indiquant les décès par catégories professionnelles. L’article de Monin sur La population de l’Hérault il y a un siècle mérite également d’être cité. Plus insolites sont les tableaux des diverses vitesses exprimées en mètres par seconde, (1888), ou certaines informations « originales » comme le plus vieil arbre de la Terre (1883).
Au siècle des grandes migrations transocéaniques et de la colonisation, les mouvements de population intéressent une société attentive aux taux de natalité, d’émigration et d’immigration. A partir de 1883, le bulletin contient chaque année des renseignements sur les recensements, assortis de quelques commentaires. En 1883 (p. 428) Paul Gachon se fait l’écho de l’inquiétude qui affecte l’opinion publique face au double accroissement des importations des produits et de la main d’œuvre ; les immigrés sont à l’origine de cette inquiétude apparemment très partagée : « La question de la concurrence faite par eux à nos nationaux est certainement grave, et déjà des congrès d’ouvriers français se demandent quels seraient les moyens de prévenir, sans manquer à nos traditions d’hospitalité envers les peuples, les effets de cette invasion permanente et susceptible de devenir dangereuse ». L’émigration est tout aussi préoccupante. En 1884, l’excédent des naissances est inférieur à celui des deux années précédentes, mais Monin rassure les lecteurs en évoquant les progrès de l’influence française dans le monde, progrès que souligne Foncin, secrétaire général de l’Association nationale pour la propagation de la langue française (co-fondateur de l’Alliance française en 1883). En 1886 (p. 338), on apprend que la population française s’accroît « sept fois moins vite » qu’en Prusse… En 1887 (p. 124), au-delà de la simple constatation du lent accroissement de la population, Gachon observe les disparités entre départements et remarque les premiers signes de que l’on désignera plus tard sous le terme d’ « exode rural », phénomène dont il recherche les causes : attraction des villes et « désir de ne pas morceler l’héritage terrien ».
L’article que Serge Podolinsky, docteur en médecine et licencié ès-sciences naturelles de Kiev, consacre à l’Ukraine, entre dans le cadre d’une géographie médicale : « Note sur l’ethnographie, la statistique et l’état sanitaire des habitants de l’Oucraine » et « Les conditions sanitaires des populations en Oucraine ». Autre témoignage de l’intérêt que porte la SLG à l’hygiène des populations, la lettre de la Loge maçonnique de Castres qui demande de se pencher sur le problème de la mortalité sur le littoral languedocien, liée à la présence des marais. Une commission est nommée pour étudier la question. En 1887 Maistre écrit un court article sur Le climat de la campagne de Rome suivi d’une note sur les Moyens de préserver les hommes de la malaria et la même année, la SLG publie (p. 193) un article de Vidal de La Blache consacré aux Rapports entre les populations et le climat sur les bords européens de la Méditerranée. Vidal évoque les fièvres paludéennes et l’adaptation de l’homme au milieu : la sélection naturelle qui produit un taux de mortalité élevé, confère aux sujets les plus résistants une « vigueur », une « longévité » et détermine toute une série de caractéristiques physiques et physiologiques : « La vivacité du regard, la promptitude du geste, l’agilité des mouvements, la sonorité des sons articulés, sont des faits qui relèvent directement du climat. Ces traits font partie du signalement commun des populations riveraines de la Méditerranée ».
B. Les grandes préoccupations
Les explorations
Parmi les thèmes qui reviennent souvent dans les chroniques, le quart est consacré aux informations sur les explorations conduites en Afrique. Certains textes récapitulatifs montrent l’état des découvertes à une certaine date et complètent les très nombreuses « brèves » qui remplissent la chronique géographique.
Envoyés en mission ou seulement encouragés par des États, soutenus par des chambres de commerce, des sociétés coloniales ou des particuliers, la plupart des explorateurs servent des intérêts politiques ou commerciaux. Cette quête de la suprématie commerciale s’est doublée d’un expansionnisme politique qui a animé une rivalité souvent conflictuelle entre les grandes puissances. Nombreux ont été ceux qui, par leurs expéditions scientifiques, leurs explorations, ont contribué à préparer le terrain à l’expansion d’une grande puissance comme la Russie en Asie centrale ou les Etats-Unis en Amérique du Nord. Les chroniques du BSLG mentionnent quelques expéditions, parfois relatées en détail dans d’autres rubriques, il arrive même que la succession de nouvelles donne l’impression d’un feuilleton dont on attend le dénouement dans la plus grande incertitude, c’est le cas avec Stanley et Emin Pacha ou Crevaux. Dans la plupart des cas, les récits d’explorateurs sont empruntés à la Société de Paris (Brazza). Il arrive aussi qu’un explorateur vienne lui-même relater ses périples au cours de conférences organisées par la SLG, Westmark par exemple.
Mais la SLG a son propre explorateur qui l’entretient régulièrement de ses pérégrinations transafricaines : Paul Soleillet. En 1880, la SLG lui fait envoyer « un drapeau tricolore portant brodé sur le blanc les armes du Languedoc ; avec ces mots : La SLG à Paul Soleillet. Puisse notre intrépide concitoyen le faire bientôt, comme il se le propose, saluer à Tombouctou ! ». En 1885, il reçoit la Légion d’honneur et la Languedocienne lui décerne une médaille. Soleillet, qui rappelle certains aspects du truculent personnage de Daudet, ne reviendra pourtant pas bredouille du Soudan occidental (Sénégal, Niger) ou d’Abyssinie, rapportant plusieurs traités garantissant la présence française sur certains territoires. Si Soleillet a maintes fois affirmé que ses efforts devaient contribuer à servir les intérêts français, ce n’était pas son seul but : « Le commerce, en donnant une valeur aux richesses du sol du Soudan, est incontestablement le seul moyen de délivrer, d’affanchir, de civiliser les Noirs ». Pour lui, l’infériorité raciale n’était pas génétique mais culturelle, il ne voyait entre les noirs et les blancs, « aucune infériorité de race, mais seulement une infériorité d’éducation » que l’on pouvait corriger. En dépit de quelques pages d’anthologie ethnologique assez savoureuses qui émaillent ses récits, Soleillet n’a rien d’un Louis Figuier.
L’explorateur Soleillet est à Daudet ce que Reclus était à Jules Verne ; par les dates : 1842-1886 et 1840-1897 et le lieu de naissance, Nîmes. Soleillet est en Algérie en 1865, Daudet y était en 1862 ; Tartarin paraît en 1872 et Soleillet atteint In-Salah en 1874, sur la trace de ces « intrépides voyageurs » qu’il s’efforce de suivre : Mungo Park, René Caillé, Henri Duveyrier.
A travers Tartarin (Soleillet) et Paganel (Reclus), Alphonse Daudet et Jules Verne, campent chacun à leur manière le géographe.
L’exposition géographique de Montpellier (1879) est l’occasion de présenter la collection « d’armes et d’engins de guerre à l’usage des naturels du pays » de Soleillet qui n’est pas sans rappeler l’impressionnante « yataganerie » de Tartarin. En 1888, Gachon qui relate l’inauguration à Nîmes du buste de Soleillet souligne quelques traits du personnage : « … expression franche et énergique… physionomie accentuée, empreinte d’audace bienveillante… quelque chose d’exubérant… », autant de traits que Daudet prête au méridional dont Tartarin est une caricature. Soleillet a bien un air de famille, bien que ce soit un cousin de Daudet, Henri Raynaud qui soit reconnu comme le modèle de Tartarin.
A plusieurs reprises, Soleillet insiste sur l’originalité et l’efficacité de son comportement dans des régions où il pourrait rencontrer une certaine hostilité ; comme Brazza, il adopte une démarche pacifique et noue des relations avec les chefs des peuples rencontrés. En février 1880, il précise sa façon d’agir : « les uns sont pour les expéditions nombreuses, bien armées, capables d’imposer leur volonté aux populations traversées, (…) d’autres préfèrent les expéditions isolées, pacifiques, où le voyageur, apôtre de la civilisation, réussit par la persuasion et se défend par l’affection qu’il sait inspirer aux indigènes (…) nous poursuivons le même but : la civilisation de l’Afrique, l’extension de la puissance commerciale de la France ». Paul Soleillet a réussi, Paul Flatters a échoué, massacré par des Touaregs en février 1881.
Un autre explorateur, Casimir Maistre, fils de manufacturier de Villeneuvette, est envoyé en mission à Madagascar en 1889 par le gouvernement. Bien qu’il ait fait parler de lui surtout après 1889, en signant plusieurs traités en Afrique, Casimir Maistre mérite d’être cité ; sa renommée éclipsera celle de Soleillet (disparu prématurément) par sa contribution à l’œuvre coloniale, et par sa longue présence au sein de la SLG dont il aura été président d’honneur.
Le Dr Jules Crevaux, après avoir exploré les affluents de la rive gauche de l’Amazone et atteint l’Orénoque, a été tué par les Indiens lors de l’exploration du rio Pilcomayo dans le Chaco, en 1882. Le BSLG publie dans sa chronique géographique les nouvelles qui lui parviennent avec leur lot d’incertitudes ; ainsi en 1882 (p. 297) : « d’après un avis reçu de la Plata, le Dr Crevaux aurait été massacré avec dix-neuf de ses compagnons par les Indiens Tobas, pendant qu’il remontait le cours du Pilcomayo, …tout espoir ne serait pas perdu ». Mais la rubrique se conclut ainsi : « P.S. Une dépêche de Buenos-Ayres confirme officiellement le massacre de la mission du Dr Crevaux ».
Le bulletin offre une part de suspense : « les nouvelles les plus contradictoires circulent au sujet d’Emin-Pacha, de Casati et de Stanley […]. Parmi tous ces renseignements contradictoires, il est assez malaisé de discerner la vérité […]. Quant à Stanley lui-même, on ne sait exactement ce qu’il est devenu. Il est probable qu’il est mort et que son escorte est anéantie […]. Mais ces renseignements sont loin d’être sûrs et laissent place au doute. Beaucoup s’obstinent encore à croire que Stanley est vivant,… »
Westmark voit une manœuvre des Anglais, prétexte à envoyer « une nouvelle expédition, destinée, en apparence à délivrer Stanley, en réalité à établir leur domination » (1888, p. 358). Henry Stanley est membre correspondant au même titre que Savorgnan de Brazza, mais Stanley apparaît comme un mercenaire aux méthodes peu recommandables alors que Brazza dont la fidélité envers la France est exemplaire, se distingue par son comportement pacifique, par le respect et la confiance qu’il suscite chez les Africains. Stanley, malgré les égards que l’on doit à un membre correspondant aussi illustre, est d’abord et surtout un concurrent redoutable. De nombreuses « petites phrases » en disent long sur l’image que donne de lui le bulletin : « c’est là qu’a été versé le sang des Oubendji par un de vos chefs [il s’agit de Stanley] » (1882, p. 306) ; « Le récent départ de M. de Brazza était d’autant plus urgent que Stanley, retenu, disait-on, par les soins à donner à sa santé, est déjà arrivé sur le Congo » (1883, p. 130) ; « le roi des Belges aurait fait parvenir à son agent, M. Stanley, des remontrances amicales pour adoucir l’humeur trop batailleuse de l’illustre voyageur » (1883, p. 296).
Parmi les explorateurs qui se sont aventurés au delà du cercle polaire, deux ont retenu l’attention de la SLG, deux membres correspondants : l’illustre Nordenskjôld et Charles Rabot qui en sera le traducteur et l’émule. Les tout débuts de la SLG coïncident avec la découverte du passage du Nord-Est (1878-1879). Ainsi, en 1879 (p. 390), apprend-on que le steamer sur lequel Nordenskjöld recherche le fameux passage est pris par les glaces sur les côtes de Sibérie (obligé d’hiverner plus de neuf mois alors qu’il n’est qu’à une journée du détroit de Béring). Le BSLG de 1880 (p. 432) contient un article de Révillout sur Le passage du nord-est, et celui de 1882 (p. 529), un article sur la Possibilité de la navigation commerciale dans la mer glaciale de Sibérie écrit par Nordenskjöld lui-même lors de l’hivernage (en avril 1879). Les chroniques mentionnent d’autres expéditions polaires, dont celle de « la Jeannette » ; c’est d’ailleurs la découverte de son épave en 1884 à 2900 nautiques du lieu du naufrage qui donnera à Nansen l’idée de la dérive du Fram mise à exécution en 1893 et que le BSLG annonce dès 1888 (p. 506).
La colonisation
Paul Leroy-Beaulieu succède en 1879 à son beau-père Michel Chevalier (également membre de la SLG) à la chaire des sciences morales et politiques du Collège de France, après avoir écrit cinq ans auparavant, De la colonisation chez les peuples modernes, qui reprenait pour l’essentiel des idées formulées dès 1870 dans un mémoire présenté à l’Institut. Il justifie avec force la colonisation, garante de la puissance économique (prospérité et puissance matérielle), politique (autorité et influence politique) et civilisatrice (grandeur intellectuelle) ; une action coloniale dont il définit les modalités, distinguant les colonies de peuplement (émigration des personnes) des colonies d’exploitation (émigration des capitaux) auxquelles il est plus favorable.
Emile Levasseur, membre correspondant, est très proche de Jules Duval pour qui la colonisation, « l’une des faces les plus brillantes de l’humanité », participe de « la fondation de sociétés et de cités nouvelles ». Levasseur donne des conférences, comme Vidal de La Blache et bien d’autres, dans le cadre de la propagande de l’Union coloniale. Pour en finir avec le cercle d’affinité des économistes qui regroupe Levasseur, Chevalier et Leroy-Beaulieu, il faut mentionner Charles Gide qui est intervenu à plusieurs reprises en faveur de la colonisation. En 1888, dans son analyse du rapport de la Chambre de commerce de Saïgon (p. 430), il donne son point de vue sur la question des douanes cochinchinoises : « La Société de Géographie de Montpellier s’honore d’avoir soutenu en toute occasion, et notamment dans ce Bulletin, la politique coloniale. Quand la question de l’abandon du Tonkin a été posée devant la Chambre, il y a trois ans, et n’a été rejetée qu’à une voix de majorité, la Société de Géographie a voté à la dernière heure une protestation énergique qui, envoyée par dépêche aux députés de notre département, n’a pas été peut-être tout à fait étrangère au résultat. Mais lorsque nous demandions le protectorat de la France sur ce grand pays, nous ne nous étions pas imaginé que ce protectorat n’aurait d’autre but que de protéger les intérêts des fabricants de calicot français : si nous l’avions su, nous aurions préféré encore, je crois, l’évacuation ». Parmi les personnalités, Elisée Reclus, dont on sait les positions politiques originales, n’était pas favorable à l’expansion coloniale. Le BSLG préfère rapporter les idées de Leroy-Beaulieu sur la colonisation, et présenter également les ouvrages des « Vidaliens » autant engagés que les économistes dans le militantisme colonial : Vidal lui-même, mais aussi Dubois et Foncin.
En 1885, le BSLG présente la Société française de colonisation comme une « société de bienfaisance [qui] se propose d’établir dans les Colonies françaises, où l’Européen peut travailler la terre, les ouvriers des villes ou des campagnes que la double crise industrielle et agricole laisse ou va laisser sans travail. C’est une œuvre à la fois patriotique et sociale ».
La note sur Les Kroumyrs, publiée en 1884 (p. 431) ne présente apparemment que quelques observations ethnographiques, c’est la conclusion qui révèle dans quelle perspective elles ont été écrites : « Nous avons dompté les Kroumyrs comme nous avons dompté les Kabyles de l’Algérie ; mais peut-on affirmer qu’ils nous soient soumis ? Chaque fois que l’occasion s’est présentée, n’avons-nous pas vu le Kabyle revendiquer, les armes à la main, son indépendance ? Qui peut dire que le Kroumyr, dont la similitude de caractère est frappante avec ce dernier, acceptera sans murmurer le protectorat que nous lui avons imposé ? ».
Le BSLG suit de très près l’actualité coloniale. Des bilans de la colonisation sont présentés aux lecteurs et ses grandes étapes commentées dans la chronique géographique, parfois abondamment. Les commentaires sont plus nombreux lorsque les autres puissances gagnent du terrain au détriment de la France. Anglais, Allemands, Italiens, aux prétentions coloniales toujours abusives, sont finement brocardés, ainsi que leurs premiers ministres dont on dévoile les intentions ou les stratagèmes ; l’importance de leurs acquisitions, jugées fictives ou fragiles, est minimisée. Malavialle vise l’Angleterre qui se heurte aux Boërs pour s’établir au Bechuana Land (Botswana) : « On n’annexe pas d’un trait de plume un pays aussi vaste et aussi peu connu que la région qui s’étend entre le Limpopo et le Zambèze » (1888, p. 500).
La « trop Grande-Bretagne », modèle de réussite en matière d’impérialisme, donc jalousée par les plus passionnés, attire de nombreuses critiques, Malavialle dénonce ses intrigues, ses ruses et sa perfidie légendaire : « Mais le gouvernement français n’a eu garde de tomber dans le piège que lui tendait notre bon et fidèle ami John Bull » (1886, p. 498) ; « L’Angleterre vient de jouer un tour de sa façon à ses anciens alliés […]. Les Allemands et les Italiens sont furieux ; mais la perfide Albion n’en a cure » (1889. p. 447). En 1889, la SLG « s’associe à l’énergique protestation… de la Société de Géographie de Lisbonne » qui dénonce « les prétentions et la cupidité britanniques », l’arrogance de l’Angleterre et ses procédés indignes d’une nation civilisée (p. 568).
Après l’annexion définitive de la Birmanie (1885) rattachée à l’empire britannique des Indes (1886) : « John Bull y trouve son Tonkin, et, si nous étions aussi peu charitables pour lui qu’il l’a été pour nous jadis, nous pourrions nous réjouir de ses embarras, comme il s’est amusé des nôtres » (1887, p. 507), et Malavialle en profite pour formuler une critique à l’encontre de certains Français. D’une manière générale, la SLG se prononce en faveur de l’intervention militaire qui peut garantir la présence française dans des contrées où les indigènes n’ont pas encore été convaincus des bienfaits de la colonisation… Ainsi s’était-elle engagée en 1885 (p. 656) contre l’évacuation des troupes du Tonkin.
Le progrès technique
Les explorations et la colonisation suscitent un « intérêt majeur », mais d’autres sujets de préoccupation méritent mention en tant que thèmes récurrents de l’information dispensée dans le bulletin à partir de diverses sources. Bien que la SLG ne soit pas, comme l’AFAS spécialement préoccupée par les progrès scientifiques et techniques, elle s’y intéresse lorsqu’ils sont susceptibles de servir la géographie. Elle s’est montrée attentive à des innovations techniques qui connaîtront d’ailleurs des développements au XXe siècle, comme par exemple les appareils solaires ou les procédés photographiques, en particulier l’usage de la photographie aérienne (ballon) pressentie comme un instrument très précieux de la cartographie (donc de l’Armée).
Ayant suivi avec intérêt certains projets comme le canal des Deux-Mers ou la création d’une mer intérieure au Sahara, la Société a résolument soutenu les projets d’irrigation qui pouvaient servir la région. Mais d’autres projets ont attiré son attention : les canaux de Corinthe, de Panama, de Manchester, de Kiel, de l’Oder à la Sprée, de la Caspienne à la mer Noire, de Kra en Malaisie ; les tunnels sous-marins de Liverpool à Birkenhead (sous la Mersey), de l’Écosse à l’Irlande, de la Suède au Danemark, de la Sicile à l’Italie, et le fameux tunnel sous la Manche ; les tunnels continentaux des Pyrénées, des Alpes, de l’Arlberg et surtout du Saint-Gothard et du Simplon. Dans son article sur le Rhône (1889, p. 434), Marcel Dubois parle de « la manie du percement des tunnels » et de « la maladie des isthmes ».
Conclusion
La SLG a été conduite par des hommes issus de secteurs professionnels très divers et dont une bonne partie appartenait ou ont appartenu à d’autres sociétés savantes. Lieu de rencontre des élites sociales et intellectuelles, de nombreux républicains et d’hommes de progrès, elle a été le carrefour de la plupart des composantes de la bourgeoisie montpelliéraine. Aux divers sous-ensembles auxquels appartiennent ses membres, répond la grande variété des sujets abordés dans le bulletin.
Resserrée quant à la localisation des adhérents, la Société est largement ouverte dans ses échanges, avec 35 sociétés en 1881, le double en 1889. A cette date, elle reçoit 52 périodiques de France et 42 de l’étranger, dont plus des deux tiers sont des bulletins de sociétés « sœurs ». Certes, Montpellier n’est ni Paris, la capitale, ni Lyon, place financière, ni Bordeaux ou Marseille, ports coloniaux ; mais, par sa précocité et son activité, elle figure en bonne place au sein de cette floraison de sociétés de géographie qui regroupent dans les années 1880 plus de vingt mille membres, record inégalé.
Au bout du compte, la Languedocienne aura rempli son contrat, 18 que ce soit dans le domaine de la vulgarisation, de l’enseignement de la géographie, par son ouverture sur le Monde, son souci de servir les intérêts de la région et plus particulièrement par sa contribution remarquable à la géographie régionale. Elle exprimera longtemps un compromis entre une géographie de professeurs, une géographie académique à vocation érudite et une géographie plus utilitaire qui lui vaudra en 1889 la « reconnaissance d’utilité publique ». Son bulletin, témoignage éloquent de son activité, demeure une remarquable mine de renseignements.
Notes bibliographiques
1. Bulletin de la Société Languedocienne de Géographie (BSLG), imprimé par Boehm. L’article est tiré d’un mémoire de maîtrise soutenu en 1989 sous la direction de Ch-O. Carbonell: Naissance de la S.L.G. 1878-1889 en deux parties : …le tome 1 de 118 pages correspond à la présentation de l’organisation du BSLG et à la réflexion sur le sujet ; … le tome 2 de 180 pages présente d’une part le contenu ordonné des 12 volumes analysés (auteurs, articles, analyses et comptes rendus, chroniques géographiques, etc.), et d’autre part la liste alphabétique générale des membres de la Société pour la période étudiée (assortie de renseignements biographiques plus ou moins importants suivant les personnes), diverses listes (principaux membres, élus, membres appartenant à d’autres sociétés), ainsi que la répartition des membres par secteurs professionnels.
2. Dominique LEJEUNE, Les sociétés de géographie en France dans le mouvement social et intellectuel du XIXe siècle, thèse d’Etat s. dir. de Ph. Viguier, Université Paris X, 1987.
3. Plusieurs documents concernant le Cercle de la Loge sont conservés aux Archives Départementales de l’Hérault dans la série 1J: Cercle de la Grande Loge [liste des membres], impr. Hamelin Frères, Montpellier, 1879 (cote 1J 11). Société de la Grande Loge, Admission des membres du cercle depuis 1834. Démissions et décès (cote 1J 12). Société de la Grande Loge, registre des délibérations, 1859-1878 (cote 1J 15). Lettres de T. de Baichis au président de la commission du Cercle de la Loge, 1899, avec le Règlement de la Société du Cercle, 1833, manuscrit de 4 feuillets (cote 1J 11).
4. Société pour l’Étude des Langues Romanes, impr. Hamelin Frères, 1881.
5. Mémoires de l’Académie des Sciences et Lettres de Montpellier (1847 à 1892), Lettres (tomes I à IX), Sciences (tomes I à XI), Médecine (tomes I à VI).
6. Mémoires de la Société Archéologique de Montpellier, 1892.
7. Économie et Société en Languedoc-Roussillon de 1789 à nos jours, collectif, UPV et CNRS, 1978, Montpellier, articles d’Yvette Maurin sur la Société et l’Ecole d’Agriculture, (p. 45-68) et I. Stevenson Sur la vigne américaine, (p. 69-85).
8. Association Française pour l’Avancement des Sciences, compte rendu de la 8e session tenue à Montpellier en 1879, Paris, 1880.
9. Anne-Marie Rames, Milieux dirigeants et intérêts locaux à Montpellier (1870-1914), thèse de 3e cycle d’Histoire des Institutions, s. dir. Michel Lacave, Montpellier, 1983.
10. Annuaire du département de l’Hérault, 1879, s. dir. E. Thomas, Montpellier.
11. Dictionnaire biographique de l’Hérault, éd. Néauber, Pans, s.d. (vers 1905).
12. Cf. Histoire de Perpignan, de Carcassonne, de Narbonne, de Béziers, de Sète, et de Montpellier, aux éditions Privat.
13. Histoire de Nîmes, Collectif, Edisud, 1982, pages 267 à 333 (par Raymond Huard).
14. Robert Ferras, Les Géographies Universelles et le monde de leur temps, GIP RECLUS, Maison de la Géographie de Montpellier, 1989.
15. Vincent Berdoulay, La formation de l’École française de géographie, 1870-1914, C.T.H.S., Bibliothèque Nationale, Paris, 1981.
16. SLG, Géographie générale du département de l’Hérault, 1890-1905, tome I, 1er Orographie, Géologie, Hydrologie et Minéralogie ; 2e fasc. Météorologie. tome II, 1er fasc. Flore ; asc. Faune. tome III, 1er fasc. Préhistoire ; 2e fasc. Antiquités et Monuments.
17. Le Canal du Midi, s. dir. de Jean-Denis Bergasse, Tome IV, 1985. Armand Bouttier (p. 416-419) : Un projet utopique, le Canal maritime des Deux-Mers (1884).
18. Une sorte de bilan de l’évolution du BSLG a été publiée dans son numéro spécial (juillet-décembre 1990, 113e année, tome 24, fascicule 3-4) intitulé 100 ans de géographie en Languedoc. Cf. en particulier l’article d’Alain Saussol sur la SLG et la naissance de la géographie universitaire à Montpellier.
