Le petit monde de la bouvino.
Situation et perspectives

* Docteur en sociologie.

Introduction

L’été 2022 a été marqué par une offensive de grande envergure des ‘traditions camarguaises’ à l’occasion des fêtes de villages, offensive qui s’est affichée particulièrement dans les pages locales du quotidien régional Midi Libre. Ce journal, dont le siège est à Montpellier, mais qui dépend depuis quelques années du groupe de presse de La Dépêche de Toulouse, n’est pas seulement le « grand quotidien régional d’information » dans l’ancien Languedoc, mais aussi un acteur déterminant du monde de la bouvino 1 en tant que co-organisateur (avec le quotidien marseillais La Provence) du Trophée taurin, principale manifestation sportive de la course camarguaise. De mars à novembre coexistent dans l’espace régional connu sous le nom de « petite Camargue » 2 deux types d’événements largement connectés, les courses camarguaises, manifestations sportives en arènes, et les fêtes votives (dites aussi les ‘votes’) de villages qui durent plusieurs jours d’affilée. Midi Libre, dans ses pages locales, rend compte depuis très longtemps de ces deux séries d’événements qui intéressent vivement ses lecteurs 3. Notons aussi que l’épidémie de Covid-19 et les mesures sanitaires imposées en 2020 et 2021, ont ouvert une parenthèse dans le déroulement habituel des courses comme des fêtes, que l’été 2022 a refermée au grand soulagement des populations locales avides de retrouver leurs loisirs estivaux. Il est donc compréhensible que cette année de retour à la normale ait connu une ferveur particulière. Mais la passion trop longtemps contenue n’explique pas le recours incessant – pour ne pas dire obsessionnel – au mot ‘tradition’ dans les pages de Midi Libre commentant les événements festifs qui se sont déroulés dans cette aire de petite Camargue durant tout l’été. Tradition ! Tradition !, tel est le mot d’ordre auquel semblent se ranger tous les acteurs et spectateurs de la bouvino, Midi Libre en tête. Le phénomène semble suffisamment intéressant pour mériter les quelques pages qui suivent et qui tentent de décrypter la situation complexe du monde taurin camarguais.

De même que les élevages de pur-sang sont, pour l’essentiel, justifiés par l’institution des sports hippiques, on doit considérer que les manades de biòu trouvent leur finalité essentielle dans la production de bétail apte à la course camarguaise. Il s’agit donc au premier chef d’élevages de loisir, dont la pérennité et l’existence même dépendent de la demande sociale de ce loisir. Cette interdépendance n’a en soi rien de simple, comme nous le verrons, et elle est encore compliquée par la prégnance de tout un substrat culturel régional, le félibrige, qui a joué un rôle majeur, il y a plus d’un siècle, et qui pèse encore aujourd’hui, à la fois dans l’évolution de la population taurine en Camargue et dans l’organisation des jeux taurins.

Le taureau mythique d’une Camargue sauvage. (coll. particulière)
Fig. 1 - Le taureau mythique d’une Camargue sauvage.
(coll. particulière)

Enfin, le tableau de la bouvino serait incomplet s’il n’incluait pas dans la même zone géographique deux élevages complémentaires, ceux des chevaux Camargue  4 et ceux des toros de combat destinés à la corrida espagnole  5. Les premiers maintiennent la population de chevaux fonctionnellement nécessaire à la gestion des manades de biòu ainsi qu’à la participation à toute une gamme de jeux taurins autres que la course camarguaise proprement dite. Quant aux seconds, ils relèvent de l’histoire de la bouvino du fait des croisements nombreux opérés à la fin du XIXe siècle entre les deux types de bétail, mais ils sont aussi de nos jours des éléments actifs du puzzle taurin en partageant l’espace camarguais avec les manades de biòu, et du fait que certaines lignées d’éleveurs mènent plus ou moins de front la production destinée aux deux tauromachies. (Fig. 1)

Expansion du domaine de la bouvino

Lorsqu’on tente une analyse du monde de la bouvino, la nécessité se fait très vite jour de l’appréhender dans la longue durée en suivant quelques lignes d’évolution. De façon continue depuis plus d’un siècle, la présence d’élevages de taureaux Camargue (les biòu) se répartit,

  • à l’est du grand Rhône, dans la plaine de la Crau et le plan de bourg,
  • le delta du Rhône, la Camargue proprement dite, d’environ 75 000 ha,
  • à l’ouest du petit Rhône, la petite Camargue jusqu’à l’étang de Mauguio,

soit une zone totale d’environ 150 000 ha répartie entre Bouches du Rhône, Gard et Hérault. C’est un vaste territoire de ‘zones humides’, étangs et marais, qui caractérisent la basse plaine provenço-languedocienne depuis l’étang de Berre à l’est jusqu’aux étangs au sud de Montpellier, et tout particulièrement le delta camarguais entre les deux bras du Rhône, au sud d’Arles.

Les sources archivistiques

La recherche historique reste malheureusement rare, et le constat d’Evelyne Duret il y a plus de trente ans est toujours valable. Les auteurs se succèdent en citant toujours les mêmes rares archives anciennes, et, à l’instar des ‘spécialistes’ des sports, pratiquent volontiers le raccourci vertigineux entre l’Antiquité (ou même la Préhistoire) et l’époque contemporaine au vu de simples rapprochements formels. Plutôt donc que de se référer au culte du ‘dieu Taurus’, mieux vaut modestement convenir que «  les mentions des jeux taurins sont fréquentes pour Arles et la Camargue dès le XVIe siècle, à partir du XVIIIe siècle pour Nîmes et les villages et bourgs du Gard méridional, à Avignon et ses environs au XIXe siècle. Elles demeurent relativement rares dans l’Hérault. Ces décalages, en partie conséquence d’une inégale prospection des sources, reflètent probablement aussi une diffusion des jeux à partir de la Camargue, cœur de la zone d’élevage des taureaux et de la ville la plus proche : Arles. »  6. Il faut ajouter à l’appui de ce dernier point que la Camargue (le delta du Rhône) relève pour une bonne part de la commune d’Arles, qu’elle fut la propriété de la ville avant que celle-ci la mette en vente au profit de plusieurs de ses concitoyens  7. Partons donc de ce noyau initial, des troupeaux de taureaux plus ou moins sauvages occupant les marais du delta, utilisés anonymement dans les mas, et de façon remarquable, c’est-à-dire festive, en Arles. Mais toujours localement, en supposant que les bovidés sont disponibles sur place, ou du moins à proximité. En passant au XVIIIe siècle, l’attestation des jeux dans le sud de l’actuel Gard signifierait donc que la population de taureaux a migré au-delà du petit Rhône, dans les zones marécageuses de la « petite Camargue », du côté d’Aigues-Mortes. A contrario, le ‘retard’ d’Avignon signalé par Evelyne Duret pourrait s’interpréter comme une apparition plus tardive de troupeaux dans les zones sèches des Alpilles. Un observateur du milieu du XIXe siècle, Joseph Bard, confirme cette situation. En 1857, il peut écrire : « Si le cheval errant est commun dans la Basse-Camargue, il n’en est pas de même du bœuf sauvage qu’on ne rencontre plus que dans la Petite-Camargue. » 8

L’émergence des manades

En second lieu, on doit bien s’interroger sur l’usage qui a été fait, au fil du temps, de ces bovins sauvages, sur la place qui leur a été allouée dans la vie des habitants de ces contrées. Il est d’ailleurs probablement abusif de parler d’élevage, même extensif, avant la seconde moitié du XIXe siècle. La notion même d’élevage suppose un travail raisonné de type agricole à des fins productives. Ce que l’on sait de l’évolution de l’agriculture camarguaise sous l’Ancien Régime et le début du XIXe siècle met au premier plan la culture de céréales sur les parties hautes et l’élevage ovin (avec transhumance vers les Alpes). Le point de la situation est fait de manière précise en 1817 par l’ingénieur Poulle 9 qui détaille l’activité des 211 mas recensés dans le delta. Ils ont semé 12 000 hectolitres de grains de céréales, possèdent 75 000 ovins, 2 000 chevaux (dans 63 mas) et 550 taureaux (dans 3 mas, dont 300 têtes pour le Château d’Avignon, près du petit Rhône sur la commune des Saintes-Maries). « Ces chiffres, conclut le sociologue Bernard Picon, confirment qu’à l’aube du XIXe siècle, il n’existe pas encore de tradition taurine digne de ce nom dans cette Camargue uniquement préoccupée de mise en valeur agricole. » 10

En petite Camargue gardoise, au lendemain de la Révolution, la situation est assez semblable. Durant tout le premier tiers du XIXe siècle, les communes de Vauvert, Le Cailar ou Aimargues voient leur espace de pâturages gagnés par les cultures, dont la vigne, et les maires prennent des mesures strictes pour limiter et contenir tant les chevaux que les taureaux : parcours et vaines pâtures y sont interdits. « Désormais l’emploi des bovidés camarguais dans la culture cesse complètement ; leur nombre diminue au cours du XIXe siècle : on ne les élève plus qu’en vue des spectacles où ils figurent dans les fêtes locales. C’est grâce à cet emploi quelquefois rémunérateur et à la ténacité désintéressée de quelques éleveurs, que la vieille race des taureaux Camargue se retrouve encore à peu près pure dans les manades du Languedoc. » 11

En 1868 encore, Gustave Heuzé 12 dressait du taureau Camargue un portrait peu flatteur : « Cette race compte peu d’élèves, parce qu’elle vit nuit et jour en liberté […]. Elle s’engraisse avec lenteur, et sa viande est filandreuse et de mauvaise qualité ; néanmoins, on en consomme à Arles, Tarascon, Avignon, Beaucaire, etc. […]. Quoiqu’il en soit, leur caractère sauvage, farouche, dangereux, menaçant, rend les bœufs plus propres à figurer dans les courses de taureaux, qui ont lieu chaque année aux foires d’Arles, qu’à être employés aux travaux agricoles. Quand la saison est trop rigoureuse, on leur distribue du foin. » Heuzé effleure ici un curieux paradoxe dont il ne semble pas avoir conscience : voici des animaux à moitié sauvage sans intérêt pour l’agriculture, fournissant au mieux une viande pauvre, dont quelques exemplaires servent une fois l’an aux festivités arlésiennes, et dont on entretient pourtant l’existence.

C’est très probablement qu’il n’a pas pris conscience, au moment de son enquête (1867), de la vogue naissante pour la tauromachie et de la création des premières manades. Mieux, Heuzé termine son exposé sur un rappel historique : « Au seizième siècle, la Camargue nourrissait annuellement 16 000 têtes bovines ». Le chiffre, possiblement fantaisiste 13, interpelle cependant, surtout si on le met en correspondance avec la fondation de la confrérie des gardians en 1512 (mais ceux-ci pouvaient aussi bien s’occuper des troupeaux de moutons). Les quelques notations dont on dispose multiplient les incohérences. Poulle, dans son rapport déjà cité de 1817, évoque des taureaux qui « traînent leur vie errante dans les marais fangeux où, sans jamais avoir d’étable, ils se nourrissent constamment au milieu des chaleurs comme des frimas » ; mais aussitôt après, paradoxalement, il décrit longuement des ferrades, opérations spectaculaires qui attirent des foules de curieux, et qui répondent à la nécessité de marquer les taureaux « afin de pouvoir les reconnaître et les réclamer quand ils s’introduisent dans un troupeau étranger. »

À toutes ces interrogations, les archives dont nous disposons apportent peu de réponses 14, et les bribes d’information qu’elles nous offrent sont parasitées par les discours mythologiques sur l’antiquité du taureau, tel celui de Folco de Baroncelli : « Fuyant devant l’hostilité de la nature et des hommes, de repaire en repaire et d’époque en époque, à travers les siècles et les millénaires, il a suivi le cours du Rhône et, d’abord répandu dans les immenses marécages que sont maintenant les plaines fertiles de la Provence et du Bas-Languedoc, il a fini par se cantonner vers les rivages de la mer et principalement dans ce Delta du Rhône appelé la Camargue, pays fantastique entre la terre et l’eau, où règne le silence des premiers âges, où la vase des marais, le voile épais des roselières et la profondeur des pinèdes peuvent lui faire croire que les temps préhistoriques ne sont pas finis. »

Si cependant on prend avec Poulle (1817) l’effectif de 550 bœufs comme niveau d’étiage des taureaux camarguais au début du XIXe siècle, on peut estimer que cette race est sauvée de la disparition par un modeste débouché économique, en fournissant en boucherie la population locale des ouvriers ainsi que les marins de Marseille et de Toulon. Le salut vient sous le Second Empire avec l’engouement pour l’Espagne et les corridas. Eugénie de Montijo convainc Napoléon III de passer outre les campagnes de la SPA (créée en 1845) et de la loi Grammont (1850) en arguant que les toros ne sont pas des animaux domestiques. L’idée de produire en France même les toros nécessaires aux corridas trouve rapidement son application en Camargue. Les premières manades se constituent dans les années 1850, les deux principales étant celle de Charles Combet (dès 1851) et celle de Joseph Yonnet (1859) 15.

Bernard Picon évalue à une dizaine le nombre de manades, totalisant quelque 3 000 bêtes qui s’installent dans le delta jusqu’à la Grande Guerre 16. Mais dans cette période, il faut certainement considérer une progressive translation de la zone d’élevages vers la Crau, mais surtout dans la petite Camargue gardoise. Si Joseph Yonnet s’installe dans des mas de la Crau 17, suivi en 1875 par Joseph Lescot, certains des premiers manadiers sont des Languedociens, tel Charles Combet, né en 1825 à Marsillargues, et qui établit très vite sa manade dans les prés du Cailar. Autre pionnier important, Théophile Papinaud, originaire de Vauvert, crée sa manade en 1875 et se constitue un troupeau de quelque 300 têtes. Dix ans plus tard, il participe activement aux fêtes votives des villages gardois tels que Le Cailar, Calvisson ou Clarensac. Mieux, il bénéficie de la vogue taurine de l’époque pour tenter des pointes loin de son territoire d’origine, jusqu’à Perpignan en 1884 18, à Paris (1887) ou même Oran dans les années 1890. Le cas de Papinaud illustre bien la difficulté à cerner l’espace de la bouvino dans une époque de grande curiosité pour les jeux taurins.

La diffusion de l’activité taurine

Il s’avère très difficile de suivre précisément l’extension géographique et l’expansion démographique des manades de biòu, beaucoup d’entre elles ayant laissé peu de traces de leur courte existence. Les troupeaux se reconstituent sans cesse par achat d’étalons ou de vaches reproductrices, les élevages changent de main ou de nom, et de lieux de pâturage. Il semble plus réaliste de faire le point de la situation de loin en loin, à l’occasion de tentatives de recensement. C’est l’exercice auquel se livre un court article de 1990, qui reprend plusieurs enquêtes et estimations menées précédemment, dues en partie à des vétérinaires 19 : « En 1930 Chiffé ne voulait bien parler que de 20 manades et Cantier en 1933 de 22 élevages. Compan (1966) énumérait 27 élevages dont les propriétaires sont membres de l’Association des manadiers de taureaux de race Camargue de course à la cocarde alors que Camariguo en 1975 recensait 41 ‘escoussures’ correspondant aussi bien à des élevages de race Camargue que de race Brave (toros espagnols). Selon Pat Gadiot, ce chiffre passe à 66 en 1987, avec 16 élevages de race Brave. » 20. (Fig. 2)

Les élevages de taureaux en Camargue (1977) (© Véronique Boquet)
Fig. 2 - Les élevages de taureaux en Camargue (1977)
(©Véronique Boquet)

Ces chiffres, dont on peut penser qu’ils sont systématiquement sousévalués, mettent en évidence la progression continue du nombre de manades, tout en tenant compte de la complexité de l’évolution des élevages taurins. En effet, il faut resituer les effectifs d’élevages dans une chronologie scandée en plusieurs phases. Si, à l’origine (c’est-à-dire, pour la période contemporaine qui nous intéresse seule), soit la date symbolique de 1850, les taureaux dans l’espace camarguais peuvent être considérés en totalité comme des biòu Camargue aux caractéristiques communes, très vite dans les années 1860 les premiers éleveurs intéressés à fournir du bétail pour les corridas ressentent la nécessité de présenter des animaux plus proches des toros espagnols, et entreprennent de ‘croiser’ les deux races, en achetant des étalons et des vaches dans les ganaderias d’outre-Pyrénées, en Espagne ou au Portugal. Joseph Yonnet a été le promoteur de ces essais de renforcer la constitution physique de son bétail pour le rendre mieux apte à la rudesse de la corrida, mais il a été suivi par la plupart de ses confrères manadiers (Papinaud, Dijol, Bancel, Saurel, etc.). En raison des divagations fréquentes des troupeaux et de l’impossibilité pratique de les maintenir à distance les uns des autres faute de clôtures, il est admis que dans les vingt dernières années du XIXe siècle, la généralité du cheptel taurin de Camargue est à des degrés divers de type ‘croisé’. Mais ce qui pouvait être bénéfique à la corrida finissait par rendre ces bêtes trop dangereuses et trop lourdes pour les jeux taurins de village, et une réaction se fit jour pour revenir à la ‘pureté’ originelle du biòu. Peu avant 1900, Papinaud s’était lancé dans ce retour aux origines, à force de sélection rigoureuse au sein de sa manade. Mais le principal instigateur du retour à la ‘race pure’ fut le marquis de Baroncelli-Javon, disciple de Frédéric Mistral et provençaliste convaincu. A partir de 1894, il constitua sa manade aux Saintes-Maries-de-la-Mer en achetant des vaches et de jeunes taureaux à une dizaine de manadiers de l’époque. Ainsi débute une troisième phase de reconquête de la race biòu, qui va progressivement reprendre le dessus sur les ‘croisés’. Concurremment, certains manadiers de Camargue et de la Crau préférèrent se lancer dans l’élevage de toros Brave pour la corrida, à partir de bétail espagnol (Yonnet en particulier).

En 2008 paraissait la deuxième édition du Répertoire des manades de Camargue de Gilles Arnaud qui recense alors 135 manades. L’auteur enregistre également les déclarations d’effectifs de chaque manadier, qui conduisent à un total général de 20 500 bêtes, taureaux et vaches inclus. On peut voir ainsi qu’en moins de 10 ans (et pour autant que l’estimation de Giraud en 2001 soit fiable), la croissance de l’élevage de ò Camargue s’est poursuivie sur un rythme soutenu. Ce chiffre n’évolue depuis que plus lentement, puisque notre propre décompte aboutit à un effectif voisin de 145 manades en activité en 2022. Sur cette base assez stable depuis 15 ans, il importe de détailler l’évolution de leur situation géographique, et par ailleurs la grande diversité constatable dans le statut, la position, le fonctionnement des manades actuelles, en croisant les sources d’information : documents institutionnels, communication des manadiers, presse régionale, etc.

Vers une « centralité » gardoise

Une première approche grossière, au niveau départemental, met en évidence le fait que, depuis la fin du XIXe siècle, le centre de gravité des manades est passé du delta rhodanien (Bouches-du-Rhône) au Gard, et le mouvement vers l’ouest des implantations se prolonge de plus en plus vers l’Hérault, et jusqu’aux zones lagunaires de l’Aude. Sur les 145 manades de biòu recensées en 2022, 49 sont situées en Provence (Bouches-du-Rhône) et donc près des 2/3 en Languedoc (56 dans le Gard, 37 dans l’Hérault et 2 dans l’Aude). La place prépondérante des basses plaines gardoises depuis la fin du XIXe siècle est toujours d’actualité : aujourd’hui, pas moins d’une quinzaine de manades pâturent sur les prés de la seule commune du Cailar.

Ce mouvement de longue durée vers l’ouest a des causes multiples, mais les contraintes spatiales qui pèsent sur la Camargue proprement dite et sur la Crau (prise au sens large comme la zone à l’est du Rhône, des Alpilles au nord jusqu’à Fos-sur-Mer) sont un facteur essentiel. La mise en valeur du delta (agricole et industrielle) conjuguée avec l’instauration de la réserve zoologique et botanique, sans oublier le nombre croissant de terrains de chasse privés, ont réduit les espaces ‘naturels’ de pâturage pour l’élevage extensif des biòu. Il en va de même avec l’industrialisation de la Crau autour de Fos et d’Istres. Rappelons que cet espace contraint doit être partagé avec les ganaderias de toros de corrida qui sont situées très majoritairement en Provence. Il est d’ailleurs très intéressant de constater que l’élevage de toros bravos suit la même courbe d’expansion, malgré le petit nombre de corridas en France (une centaine de spectacles tauromachiques dans les arènes françaises). En 2010, l’Association des éleveurs français de toros de combat revendiquait 34 ganaderos en Camargue et 7 dans le Sud-Ouest. Ils seraient une cinquantaine actuellement, dont 8 dans le Gard, un seul dans l’Hérault, à Saint-Just, auxquels il faut ajouter Robert Margé à Fleury d’Aude. Une page récente de Midi Libre fait opportunément le point sur la situation des ganaderias gardoises 21. On y voit que elles suivent le même chemin que les manades, en élargissant leur espace camarguais originel à la garrigue gardoise (Barcelo à Quissac, d’autres prenant des pâturages dans le piémont cévenol ou même en Ardèche) et en poussant vers l’ouest, à Saint-Just dans l’Hérault (Taurelle) et jusque dans la basse vallée de l’Aude avec Robert Margé (Fleury et Vendres).

Il faudrait aussi évoquer les espaces occupés par les très nombreux élevages de chevaux Camargue, à la fois nécessaires aux activités des gardians, et pris dans l’engouement général pour les loisirs équestres 22. Dans ce domaine, il semble plus difficile de distinguer élevages et simples centres équestres, en grand nombre.

Les nouvelles manades sont donc à la recherche de terrains de pâture extérieurs à la zone traditionnelle des prés de la petite Camargue ou des sansouires du delta ayant désormais atteint les limites de leurs capacités d’accueil. C’est ainsi que dans le Gard on voit les néo-manadiers s’installer au nord de Nîmes dans des écosystèmes de garrigues assez éloignés des paysages de type camarguais. Les manades du Joncas (1980), du Gardon (2004), Leron (2001), le Moutet ou du Mazet ‘montent’ jusqu’à Alès et au nord d’Uzès. Il en est de même à l’est de Sommières, dans la Vaunage vallonnée de Calvisson ou de Congéniès (manades des Oliviers et du Roc).

Dans l’Hérault, si le Lunellois et les basses plaines concentrent la majorité des manades ‘historiques’, beaucoup de manadiers se sont installés au nord de la route nationale 113 qui constitue une limite entre petite Camargue et garrigues. Plusieurs élevages sont ainsi installés dans des villages tels que Castries (Vitou, Pujol), Teyran (Vellas), Assas (Alain Lopez), Saint-Christol (Salvini), St-Géniès-des-Mourgues (Rambier-Cavallini), Boisseron (Mermoux) ou St-Hilaire-de-Beauvoir (Janin).

Plus loin vers l’ouest, les espaces lagunaires proches des étangs littoraux ou des embouchures de fleuve cachent quelques rares troupeaux à l’existence plus ou moins assurée. Si la manade Tor, à Nissan, ou les manades Tournebelle et Chazot-Naga au sud de Narbonne sont coupées à l’heure actuelle des activités taurines publiques, il n’en est pas de même de celle du Grand Salan, à Portiragnes, qui apparait de plus en plus souvent dans la programmation des courses camarguaises. Dans cette région de l’Agathois se sont installées aussi la manade Sauvan entre Agde et Vias, et à Bessan celle de Daniel Lopez qui a quitté les garrigues de St-Martin-de-Londres. Et il faut faire une place particulière à l’élevage de Robert Margé installé entre Fleury d’Aude et Vendres, qui fut manadier (encore en 2008) et aujourd’hui le principal ganadero français, présent dans les grandes férias à Béziers, Nîmes ou même en Espagne. Il maintient ainsi la présence des taureaux dans une zone excentrée mais qui peut, à terme attirer d’autres manadiers.

L’espace des arènes

Les arènes de Marsillargues, au centre du village (coll. particulière)
Fig. 3 - Les arènes de Marsillargues,
au centre du village
(coll. particulière)
Pour son jubilé, le raseteur Hadrien Poujol mêle toreros, écarteurs landais et raseteurs languedociens. (coll. particulière)
Fig. 4 - Pour son jubilé, le raseteur Hadrien Poujol
mêle toreros, écarteurs landais
et raseteurs languedociens.
(coll. particulière)

La géographie des manades a partie liée avec celle des arènes, équipements indispensables à la course camarguaise. La ‘course libre’ s’est contentée de places de village sommairement fermées par des charrettes ou des tonneaux. Sa formalisation sportive en ‘course camarguaise’ a imposé des arènes aménagées, à l’instar des stades. La distribution des arènes dans l’espace régional atteste donc de l’intensité de la pratique des courses pendant la saison sportive – la temporada. (Fig. 3)

De la même façon que manades de biòu et ganaderias de toros se partagent une grande partie de l’espace camarguais, la géographie des arènes mêle les arènes de toros – les plus grandes, et souvent les plus anciennes : Nîmes, Arles, Béziers, Beaucaire, Lunel, Alès, Istres, Palavas – et les arènes de villages. Il est donc d’autant plus normal de les traiter ensemble que les deux tauromachies peuvent, à l’occasion, s’y côtoyer. On assiste même, actuellement, à un regain de front commun de défense et illustration de la culture taurine qui met en exergue les rapprochements entre les deux pratiques, à l’initiative aussi bien des clubs taurins et de certains organisateurs que de raseteurs tels qu’Hadrien Poujol. (Fig. 4) En 2022, des novilladas sans picadors sont organisées dans les arènes de Bellegarde, de Bouillargues ou de Vauvert, et inversement des courses sont au programme des férias à Nîmes ou même à Béziers 23.

En 2001 paraissait un Annuaire des arènes de Provence et Languedoc qui recensait 103 arènes. Le chiffre reste très stable pour les 20 dernières années, quelques créations récentes compensant les rares disparitions. Ainsi dans l’Hérault, les arènes du Crès sont fermées et vouées à la démolition, et l’arène mobile installée au domaine du Château d’O à Montpellier a disparu ; mais en sens inverse, la commune de Boujan-sur-Libron, dans la banlieue de Béziers s’ouvre aux tauromachies.

Plus significative peut-être est l’évolution du piémont cévenol, qui connaît à la fois une implantation de jeunes manades à la recherche de pâturages nouveaux et la disparition, voici quelques dizaines d’années, de plusieurs arènes de villages à Quissac, St-Jean-de-Serres, St-Hippolyte-du-Fort, mais aussi à St-Quentin-la-Poterie ou Goudargues.

Ce double mouvement paradoxal conduit à privilégier pour les fêtes votives de cette région la présence des taureaux sous forme d’abrivado-bandido, accompagnées d’encierro ou de toro-piscine. Ce qui convient aux jeunes manades qui ne disposent pas de biòu aptes à participer à des courses réglées, mais trouvent l’occasion de se montrer et de s’aguerrir avec les jeux taurins : au spectacle sportif de la course, donné par des professionnels, se substitue la participation active de la jeunesse des villages qui a l’occasion de se mesure aux jeunes taureaux dans un contexte d’effervescence collective.

Un exemple très caractéristique de la bouvino périphérique nous est donné par la fête votive de Quissac, gros bourg de 3 000 habitants au sud d’Alès. Les traditions taurines sont suffisamment vivaces pour que la fête y prenne le nom de féria, autour du 15 août. (Fig. 5) En l’absence d’arènes, disparues en 1982, ce sont des ‘spectacles de rue’ qui se succèdent pendant quatre jours : abrivado, bandido, encierro, gase (traversée de cours d’eau à la nage par un groupe de biòu – ici le Vidourle) donnés par des manades voisines : Leron, du Gardon, ou spécialisées dans les jeux taurins (ce qui signifie qu’il s’agit de petites manades qui ont peu accès à la programmation des courses en arènes).

À une autre échelle, le même phénomène se produit dans le minuscule village héraultais de Garrigues (200 habitants), à la limite du Gard, qui organisait sa fête votive le 1er octobre 2022, avec un festival de bandido réunissant les manades Vellas, de la Lauze, du Soleil, Conti-Munoz et Lafon, certaines proches, d’autres à l’affut du moindre contrat en fin de saison taurine.

Sur un siècle d’évolution, on voit donc la géographie de la bouvino s’intensifier dans ses points de fixation, mesurés à l’aune de la centaine d’arènes accueillant les manifestations réglées de la course camarguaise ; mais aussi gagner des zones périphériques élargies aux garrigues gardoises ou héraultaises, à l’occasion des fêtes de villages.

A Quissac, un programme de Féria sans arènes (Coll. particulière)
Fig. 5 - A Quissac, un programme de Féria
sans arènes (coll. particulière)

Le triangle Sport - Élevage - Tradition

Le champion de France Zakaria Katif clôture la saison avec le Trophée Pescalune aux arènes de Lunel, le 6 novembre 2022. Ici face à Montego de la manade Lautier (© Martine Aliaga)
Fig. 6 - Le champion de France Zakaria Katif clôture la saison avec le Trophée Pescalune aux arènes de Lunel, le 6 novembre 2022.Ici face à Montego de la manade Lautier(©Martine Aliaga)

Cette géographie qui révèle une création continue de nouvelles manades, et une relative dilatation de l’espace historique camarguais, exprime aussi, au moins en partie, l’hétérogénéité du monde de la bouvino. L’existence de manades, c’est à dire d’élevages raisonnés d’un certain type de bovidés en vue d’un simple loisir collectif, les jeux taurins, est un phénomène qui ne va pas de soi, encore moins que, par exemple, l’élevage de chevaux spécialisés dans les courses hippiques. Les chevaux sont domestiqués depuis des millénaires et promis à des usages très divers, parmi lesquels la course depuis environ trois siècles en Europe. Les taureaux à demi sauvages (et qui ne sont restés tels que parce qu’ils se sont révélés impropres à tout usage domestique) ont trouvé une utilité sociale il y a moins de deux siècles et, depuis le milieu du XIXe siècle, s’est progressivement mis en place un système complexe qui ne vit que de la coopération fragile et instable entre ses trois composantes principales : le groupe des producteurs de biòu, celui des ‘joueur’ professionnels ou occasionnels qui les affrontent, et celui des organisateurs de ces jeux, le plus souvent les clubs taurins et les municipalités. En 2022, cette population tripartite est composée essentiellement (c’est-à-dire adhérente à la Fédération de la Course Camarguaise) d’une centaine de raseteurs professionnels (auxquels il convient d’adjoindre quelque 80 stagiaires et tourneurs), 116 manades et 115 clubs taurins présents dans 82 communes. (Fig. 6)

Une organisation « sportive »…

Le passage terminologique de la ‘course libre’ à la ‘course camarguaise’ doit se comprendre comme un processus de normalisation des jeux taurins. Pour l’essentiel, il obéit à une forme générale décrite par les historiens et sociologues, comme le passage des ‘jeux traditionnels’ aux ‘sports modernes’, qui se retrouve aussi bien dans d’autres activités méridionales telles que les joutes nautiques, la balle au tambourin, les jeux de boules ou de quilles. Ce qui se déroulait sur les places de villages provençaux et languedociens lors des fêtes de toutes sortes, sur un mode de semi-improvisation selon les circonstances, et avec des variantes locales, s’est progressivement codifié, sous l’impulsion de divers intervenants. Baroncelli, grand inventeur de traditions et de règlements, aussi bien que les autorités locales ou les préfets, soucieux d’éviter les débordements et de maintenir l’ordre public, ont fini par enserrer la course dite « libre » dans un corset réglementaire et dans un espace dédié, fermé et donc maîtrisable : les arènes (de la même façon que le football est passé de la place publique ou du champ de foire au stade clôturé). L’aboutissement de ce long processus est la création de la Fédération Française de la Course Camarguaise (FFCC) en 1975 24, qui s’est efforcée de se glisser dans le costume imposé par le Ministère des Sports. La caractéristique la plus voyante de ce processus de ‘sportivisation’ est la distinction entre l’espace central de jeu strictement réservé aux acteurs licenciés et désignés, et l’espace périphérique occupé par le public de spectateurs. L’espace-temps de la course signe ainsi la coupure physique entre les amateurs de bouvino et le couple biòu-raseteurs. Les occasions de rencontre avec l’animal, éventuellement de corps-à-corps, sont reportées sur d’autres circonstances, celles que fait naître la fête votive, avec ses abrivado, ses encierros, ses ferrades et ses toro-piscines. On aurait ainsi affaire à deux variantes plus ou moins distinctes (nous y reviendrons plus loin) de la relation homme-biòu. Encore faut-il bien préciser ce qu’entraîne la sportivisation de la course camarguaise. En droit, ce processus est une véritable laïcisation du ‘culte du taureau’ chanté par des générations d’afeciouna 25. Le sport est une invention moderne qui s’ingénie à créer les conditions d’égalité entre sportifs et d’universalité des pratiques par leur standardisation. Assez significativement, les ouvrages de référence consacrés au monde de la bouvino délaissent la question de la portée possible du sport dans ce monde tourné tout entier vers ses mythes d’origine. La plupart des auteurs délaissent l’analyse ‘sociologique’ de la course sportive au profit de considérations ‘ethnologiques’ qui enferment les jeux taurins dans un univers ‘traditionnel’. Ce faisant, ils entérinent purement et simplement le point de vue des afeciouna épris de mythes et de folklores immémoriaux. Un anthropologue comme Frédéric Saumade, qui défend une interprétation structurale du déroulement du combat entre l’homme et le taureau dans l’arène, en opposant terme à terme la corrida espagnole et la course camarguaise, se place d’emblée dans un champ sémantique fermé aux manifestations de la modernité. Il ne peut s’empêcher de transposer les rites de la corrida (qui n’est pas un sport – même si ces rites ne sont pas immémoriaux) dans la course camarguaise, en abusant d’une terminologie empruntée aux théories de la sacralité : ainsi la capelado 26 est un rituel, les raseteurs sont des ‘officiants’ 27. Personne n’utiliserait ces termes pour décrire le salut au public des footballeurs avant le match.

Ainsi, malgré le travail de normalisation qui a fait entrer la course camarguaise dans le giron sportif (ce dont témoigne formellement l’élaboration de statuts, règlements et lois du jeu), la FFCC n’en est pas pour autant devenue une fédération ‘normale’. Elle reste même exceptionnelle à plus d’un titre, et il est nécessaire, quand on entre dans le domaine de la bouvino, de prendre la mesure de cette exceptionnalité.

Conformément aux statuts types des fédérations agréées par l’État, l’article I définit l’objet de la Fédération en tant qu’association : « L’association dite ‘Fédération Française de la Course Camarguaise’, fondée le 02/09/1975, a pour objet de maintenir et de propager le sport constitué par la Course Camarguaise, émanation directe d’un folklore ancestral issu des régions de Languedoc et de Provence, de nature à développer les qualités physiques d’adresse et de courage des pratiquants de ces régions. (…) À ce titre, elle assure l’organisation et la promotion de la Course Camarguaise. »

Ce même article détaille trois modalités différentes de la Course : les Courses « dites » emboulées (dans cette catégorie de courses, les taureaux ou vaches sont emboulés ou cornes protégées  c’est le plus souvent le cas dans des courses organisées de nuit) ; les Courses de ligues (organisées par les deux ligues régionales, Languedoc et Provence, avec des taureaux ou vaches jeunes, et à l’attention des raseteurs stagiaires en cours de formation) ; enfin, les Courses de compétition (réservées aux raseteurs titulaires, qui affrontent des biòu, des tau 28, des vaches cocardières, dans des compétitions multiples et concourant pour des trophées).

Jusque-là, rien que de très normal. Tout au plus pourrait-on s’attendre à une distinction plus explicite entre les courses d’amateurs gérées directement par la fédération (telles que les courses de Ligues) et les courses des raseteurs professionnels sous la coupe des organisateurs de Trophées. Mais un dernier alinéa de cet article initial des Statuts fédéraux ouvre la porte à une singularité : à côté de la course camarguaise proprement dite (en arènes) opposant raseteurs et taureaux, figure « l’activité traditionnelle et sportive des gardians amateurs et des cavaliers camarguais » ainsi détaillée : « Dans le cadre de la tradition camarguaise, le gardian amateur ou le cavalier camarguais peut pratiquer sa passion sportive au sein d’une manade ou en dehors de celle-ci ; pour cela il peut être autorisé par le manadier à participer à la vie de manade. » Les Règlements généraux et sportifs comptent ainsi parmi les ‘activités sportives’ proposées aux gardians amateurs : au sein de la manade, « aider au tri du bétail, au maintien des enclos, au soin corporel et à la nourriture du bétail, à marquer le bétail… », et hors de la manade, « aider à l’encadrement et à l’accompagnement du bétail, aider et participer à l’organisation de certaines manifestations, défilés, jeux, courses camarguaises. » On voit que la ‘passion sportive’ des gardians amateurs est fort voisine des occupations normales d’un ouvrier agricole spécialisé dans l’élevage bovin. La seule contrainte édictée par la Fédération est que « aucune rémunération, ni financière ni en nature ne peut être allouée » à ce sportif totalement amateur.

Si le cas des gardians amateurs dans les manades fait figure de curiosité dans le monde du sport, c’est qu’il étend à ses limites la liste des catégories de licenciés de la FFCC. La Fédération est en effet composée d’une série hétérogène de membres : dans l’ordre de présentation 29, les clubs taurins et autres organisateurs de courses, les manadiers élevant des taureaux exclusivement de race Camargue en vue des courses, les gardians professionnels salariés de manadiers affiliés à la FFCC, les gardians amateurs, les raseteurs (y compris les stagiaires) et les tourneurs, les écoles de raseteurs homologuées par la Fédération, et enfin les afeciouna, « qui suivent la course Camarguaise et qui souhaitent suivre la vie fédérale » sans aucun droit ou prérogative d’aucune sorte.

L’un des points les plus significatifs de l’organisation de la FFCC est la modeste place accordée aux ‘pratiquants sportifs’ proprement dits, c’est-à-dire les raseteurs (et leurs assistants tourneurs). C’est le cas dans la liste des catégories de membres de la Fédération, qui les situe après les clubs organisateurs, les manadiers et même les gardians. On le voit aussi dans l’effacement médiatique des termes de ‘Championnat de France’ et de ‘Champion de France’, qui existent bien au détour d’un article des Statuts et Règlements, mais qui sont totalement gommés dans l’affichage public de la compétition. Ce qui fait office de championnat de France pour les trois catégories de raseteurs (As, Honneur, Avenir), ce sont les Trophées taurins organisés par les organes de presse Midi Libre et La Provence, et qui, de façon explicite, consacrent des taureaux plus que des raseteurs. (Fig. 7)

Les affiches des finales des Trophées taurins, avec taureaux mais sans raseteurs. (Coll. particulière)
Fig. 7 - Les affiches des finales des Trophées taurins,
avec taureaux mais sans raseteurs. (Coll. particulière)

L’un des points les plus significatifs de l’organisation de la FFCC est la modeste place accordée aux ‘pratiquants sportifs’ proprement dits, c’est-à-dire les raseteurs (et leurs assistants tourneurs). C’est le cas dans la liste des catégories de membres de la Fédération, qui les situe après les clubs organisateurs, les manadiers et même les gardians. On le voit aussi dans l’effacement médiatique des termes de ‘Championnat de France’ et de ‘Champion de France’, qui existent bien au détour d’un article des Statuts et Règlements, mais qui sont totalement gommés dans l’affichage public de la compétition. Ce qui fait office de championnat de France pour les trois catégories de raseteurs (As, Honneur, Avenir), ce sont les Trophées taurins organisés par les organes de presse Midi Libre et La Provence, et qui, de façon explicite, consacrent des taureaux plus que des raseteurs. (Fig. 7)

Le Biòu au centre du jeu

La place secondaire accordée aux raseteurs est le produit d’une histoire au long cours de la bouvino, qui dès l’origine a mis la figure du biòu au premier plan. Le fait est bien connu ; la Camargue a le culte du taureau, et tous les acteurs de la vie camarguaise placent l’animal au centre de leurs préoccupations. Mais cette prééminence n’avait rien de fatal quand on se replace au milieu du XIXe siècle, à l’apparition de la mode tauromachique en France. Les taureaux sauvages étaient tout aussi bien destinés à l’abattoir qu’aux fêtes de village dans des usages bien ambigus : la coutume de la ‘bourgine’ 30 ne fait pas du biòu un seigneur de Camargue ! Il a fallu tout un travail idéologique de mise en valeur pour que la course libre du début du siècle dernier soit perçue comme la glorification d’un animal ‘sacré’. Dans ce contexte culturel, les clubs taurins ont joué un rôle majeur d’organisateurs de festivités, et leur progressive autonomisation par rapport aux associations d’aficionados de corridas espagnoles les a placés au premier rang dans la création de la Fédération de la Course camarguaise au milieu des années 1970. Désormais, les clubs taurins de village sont, aux côtés des comités des fêtes et de quelques sociétés gestionnaires d’arènes, les premiers organisateurs des courses camarguaises qui meublent la temporada de mars à novembre. Ce sont d’ailleurs des responsables de clubs qui accèdent le plus souvent à la présidence de la FFCC. Leur fé di biòu 31 n’en fait pas pour autant des sportifs actifs, pas plus que les clubs taurins ne sont des associations sportives au sens habituel du terme. Dans ce cadre, les raseteurs ont pour rôle attribué de mettre en valeur leur adversaire ! Situation tout à fait paradoxale pour des sportifs, qui n’empêche pas quelques stars du raset de devenir aussi célèbres que les meilleurs biòu, mais qui en règle générale n’offre aux ‘tenues blanches’ que de brefs commentaires dans les comptes rendus de courses centrés sur les performances des ‘cocardiers’.

La FFCC est donc une fédération sportive qui néglige systématiquement de féliciter et mettre en valeur ses champions. Elle semble plutôt fonctionner comme une instance régulatrice sur un marché du spectacle qui met en relation des organisateurs de manifestations (les clubs taurins) avec des ‘intermittents du spectacle’, les raseteurs, et les manadiers pourvoyeurs de taureaux. Pour chaque course organisée, le club taurin contracte avec un ou plusieurs manadiers l’engagement des 6 ou 7 taureaux nécessaires à la représentation, et ‘invite’ quelques raseteurs disponibles susceptibles de remplir leur rôle, en fonction du niveau de qualité recherché pour la course. Le rôle de la FFCC ne paraît pas excéder des fonctions statutaires de contrôle sur le respect des règlements sportifs (le déroulement des courses), et participe à l’ajustement du calendrier – mais du fait que le ‘championnat de France’ de la FFCC se confond avec le Trophée taurin organisé par la presse régionale, la Commission du Trophée paraît plus déterminante dans le déroulement sportif de la course camarguaise.

Lors d’une course, la réussite de l’affrontement de l’homme et de l’animal suppose un certain équilibre des forces en présence (On peut en dire autant pour tous les sports, qui redoutent des rencontres trop déséquilibrées). Ainsi, à la hiérarchie des raseteurs, classés sportivement en trois divisions distinctes (As = 1ère division, Honneur = 2ème division et Avenir = (Espoirs) 3éme division), faut-il opposer des taureaux eux même classés. Chaque année, la commission du Trophée taurin détermine, manade par manade, la liste des biòu aptes à participer à des courses des As. Les manadiers peuvent d’ailleurs refuser de voir leurs bêtes figurer parmi les ‘taureaux classés’ : dans la liste de 2022, quelques manades sont dans ce cas (Agu, Allard, Mogador, Vidourlenque), pour des raisons qui tiennent à la gestion de leur cheptel et à leur appréciation sur les capacités de telle ou telle bête. De plus, ce classement des biòu est encore affiné avec la désignation, par la même commission, de taureaux dits ‘difficiles’ qui réclament d’être opposés à des raseteurs particulièrement talentueux (la valeur de leurs attributs est doublée dans les courses auxquelles ils participent).

Le public et les manadiers, certains raseteurs aussi, attendent de la course qu’elle mette en valeur le taureau, plus précisément peut-être qu’elle soit l’occasion d’une harmonie des gestes et des mouvements entre l’homme et l’animal ; la course est alors réussie aux yeux des connaisseurs acquis à la fé di biòu. Cette attente de type esthétique peut être rapprochée d’une autre forme de combat qu’ont été, au XIXe siècle et jusqu’à la grande guerre, les rencontres d’escrime sous formes d’assauts qui plaçaient face à face des tireurs choisis en fonction de leur style complémentaire : à cette condition, la rencontre avait des chances d’être intéressante et de procurer les émotions esthétiques propres aux arts martiaux. D’ailleurs, pendant plusieurs décennies, les championnats de type sportif qui ont progressivement remplacé les assauts arrangés se sont accompagnés d’un prix spécial des ‘belles armes’ récompensant le tireur ayant manifesté « la plus belle escrime » (à défaut de la plus efficace). Ce souci d’harmonisation entre adversaires se retrouve dans les phases les plus réussies du combat taurin, qu’il s’agisse de la corrida ou de la course camarguaise 32. Mais on peut s’interroger sur les conséquences de la ‘sportivisation’ de la course et du fait que les raseteurs sont engagés dans une logique compétitive, entre eux mais aussi avec le taureau. Les athlètes que sont devenus les raseteurs, le développement de leurs qualités physiques de vitesse, de souplesse et d’agilité semblent bien rompre en leur faveur l’équilibre initialement recherché dans le couple homme-animal. Les manadiers se plaignent volontiers de voir les raseteurs ‘casser’ leurs taureaux, les humilier, et leur enlever le goût de la course. D’autres observateurs admettent que les raseteurs sont désormais devenus trop forts pour les biòu, ce qui enlève de l’intérêt aux courses actuelles. Dans la mesure où l’institutionnalisation de la compétition sportive entre raseteurs favorise la ‘course aux points’ par tous les moyens, ce sont les taureaux qui en font les frais : ils ne sont plus ‘respectés’ comme ils devraient l’être.

Tant que l’attention du public est fixée sur les taureaux plus que sur les performances des raseteurs 33, conformément à la tradition de la course libre, on peut penser que les difficultés rencontrées par les biòu à s’imposer en piste (il n’y a plus de grands taureaux, entend-on volontiers) contribuent à raréfier le public sur les gradins des arènes. Il est de notoriété publique que les afeciouna vieillissent (l’instauration par la FFCC d’une ‘carte jeune’ à 2 € semble être peu efficace pour renouveler l’assistance), et les comptes rendus de course font bien souvent état d’enceintes garnies au 1/3 ou au 1/4 de leur capacité ; le plein est très rarement atteint, même dans des courses des As présentant des affiches de gala.

Manades, je vous aime !!

Le monde des manadiers pèse de tout son poids sur la bouvino. C’est lui qui détient les clés de la matière première : le biòu. Pourtant, les quelque 145 manades recensées en 2022 sont loin de constituer un ensemble homogène.

Il existe des organisations professionnelles ayant pour vocation de représenter et défendre les propriétaires de manades. En 2019 est née la Fédération des Manadiers (FM), dont le siège est fixé en Arles au Mas du Pont de Rousty, centre administratif du Parc naturel régional de Camargue. Présidée par Florent Lupi (manade Chapelle) puis Patrick Laurent, assisté de Bérenger Aubanel et de Laura Cavallini, la FM « a été créée pour promouvoir et accompagner la structuration de la filière professionnelle », jusqu’alors dispersée entre plusieurs associations. En 2020, la fédération compte 116 adhérents (43 dans les Bouches-du-Rhône, 45 dans le Gard, 26 dans l’Hérault et 2 dans l’Aude). Cette union tardive cherche à répondre à une situation de crise structurelle depuis de nombreuses années, encore aggravée par les deux saisons blanches durant l’épidémie de Covid. Les jeux taurins ont été interrompus, les fêtes votives supprimées, qui constituaient la principale source de visibilité sociale des manadiers. N’a subsisté, tant bien que mal, que le commerce de viande, souvent en vente directe, autre débouché pour une partie du cheptel, que pratiquent nombre de manadiers. La survie du secteur d’activité durant la crise sanitaire a tenu aussi aux aides, subventions de l’État et des collectivités territoriales, ainsi qu’aux exonérations de charges obtenues auprès des banques ou des assurances. Quoi qu’il en soit, malgré les nombreux cris d’alarme poussés par la profession qui annonçaient sa mort imminente, force est de constater qu’en 2022, le nombre total de manades n’a en rien fléchi.

Il faut pourtant prendre en considération la situation de « crise structurelle » revendiquée d’une certaine façon par la bouvino. Ses racines pourraient bien résider dans le constat dressé dans une note de conjoncture d’avril 2020 :

« Les manades entretiennent 25 000 hectares (à 95 % de parcours de type marais, sansouire, enganes) par l’élevage purement extensif de 20 000 bovins de race de taureaux Camargue (espèce endémique raço di biòu) et de chevaux de race Camargue indispensables pour la manipulation du bétail.

Ce bétail est élevé pour la sélection de course camarguaise (726 courses camarguaises/an, 3000 spectacles/an de traditions camarguaises type abrivado, bandido, source : FFCC 2017), faisant la raison d’être des manades, mais paradoxalement une très faible partie de leur chiffre d’affaire 34. Le revenu des manades repose principalement sur l’activité touristique (ferrades, journées en manade, restauration, hébergement), la production de viande (valorisée grâce au label AOP taureau Camargue) et produits carnés transformés, et pour quelques exploitations la diversification agricole (céréales, fourrage, bovins viande) et enfin les aides agricoles (PAC). » 35

Sur le site d’une manade gardoise, des propositions touristiques.
Fig. 8 - Sur le site d’une manade gardoise,
des propositions touristiques.

Que les manades soient devenues structurellement des entreprises d’hôtellerie-restauration à la ferme, en atteste leur affichage sur internet. Les sites construits en direction des touristes et des tour-operators, mais aussi des populations régionales en quête d’un lieu d’accueil pour fêtes familiales ou sorties de comité d’entreprises, ne mentionnent guère l’activité ‘sportive’ de la manade, leur participation à des courses camarguaises ou même à des jeux taurins festifs. Par contre ils affichent le ressassement ad nauseam d’un discours stéréotypé sur le programme proposé au visiteur, fait d’authenticité, de tradition, de passion familiale et de paysages magiques… (Fig. 8)

En situation de crise, l’appel à l’aide des manadiers a trouvé des réponses de la part des collectivités territoriales. La fin du confinement sanitaire a permis des initiatives telle que « Manades je vous aime ! » lancée par le Pôle d’équilibre territorial et rural (PETR) Vidourle Camargue qui fédère depuis 2017, 50 communes du Gard et de l’Hérault, entre Camargue et garrigues 36. Avec l’aide de crédits européens, la collectivité a organisé, d’avril à octobre 2022, 23 journées dans 23 manades qui ont ouvert leur ‘pays’ à des visiteurs curieux de découvrir la ‘culture camarguaise’. On voit que cette opération, très fortement relayée par les médias régionaux, vise à renforcer la fonction touristique des manades, en essayant de créer de nouveaux flux de visiteurs dont bénéficieront indirectement les communes concernées. Notons aussi que « Manades, je vous aime !! », dont il est évidemment trop tôt pour connaitre le bilan, était mené en partenariat avec la Fédération des Manadiers et la FFCC, mais aussi une récente ‘Union des Jeunes de Provence et du Languedoc pour la défense de nos traditions’, que nous retrouverons plus loin. (Fig. 9) (Fig. 10)

Une campagne d’aide aux manades, lancée par les collectivités locales.
Fig. 9 - Une campagne d’aide aux manades,
lancée par les collectivités locales.
Le programme d’un des participants à la campagne.
Fig. 10 - Le programme d’un des participants
à la campagne.

Malgré l’unité toute récente affichée par la Fédération des Manadiers, une hiérarchie mouvante, peu formalisée, structure le monde des manades, et résulte de la combinaison de facteurs multiples. Un regard rétrospectif est nécessaire, pour appréhender cette complexité. Il est assez simple de repérer certains de ces critères, ce qui ne signifie pas qu’ils épuisent les signes et les degrés de légitimité qui distinguent les ‘grandes’ manades. On peut appliquer à ce petit monde des manadiers la grille d’analyse que propose Pierre Bourdieu lorsqu’il étudie chaque champ 37 particulier comme un espace concurrentiel de luttes, entre positions installées, centrales, et nouveaux arrivants à la recherche de reconnaissance et de légitimité : la croissance constante du nombre des manades, dans un espace largement contraint, accroît la concurrence en vue d’obtenir des places dominantes sur le marché des jeux taurins. En clair, cette recherche de légitimité revient à se poser en permanence la question : « Qu’est-ce qu’une ‘vraie’ manade ? ». Au départ, la règle du jeu concurrentiel s’énonce par la double affirmation que la manade doit être l’élevage de bovins de Raço di biòu (le taureau de Camargue très spécifique), et que ces bovins sont produits en vue de la course camarguaise.

Sur le premier point, nous avons déjà évoqué le fait que ce choix de la ‘race pure’ n’a rien de naturel : elle résulte d’une décision du félibre Folco de Baroncelli de favoriser ce type de taureau comme seul représentant de ‘l’identité’ camarguaise, et ce choix s’est assez rapidement imposé en frappant d’indignité les taureaux ‘croisés’ et en aboutissant à la création de deux champs distincts : celui de la course camarguaise et celui de la tauromachie espagnole. Mais ce choix du biòu de race pure ne peut s’imposer que par l’entremise de tout un arsenal institutionnel. En l’occurrence, il a fallu parvenir à l’obtention d’une définition génétique de cette race particulière, émise par un organisme ad hoc, et contrôlée en permanence par la tenue de livres généalogiques fichant chaque nouveauné des élevages camarguais. Il est particulièrement intéressant de saisir à la source le nécessaire coup de force qu’est toute imposition de légitimité au sein d’un champ. En l’occurrence, ce coup de force prend la forme qui suit : « Malgré l’existence d’autres manades à la même époque, il sera considéré 38 que les manades Combet, du Marquis de Baroncelli et Papinaud sont les manades ancestrales. Toutes trois sont issues de la vente et du morcelé du cheptel de Baissier de Nages dans les années 1870. » 39 La constitution du Livre généalogique de la Raço di biòu tenu à jour par une Association (LGRB 40) depuis plus de vingt ans a abouti en 2008 à son agrément officiel comme organisme de sélection : « Il définit ainsi les caractéristiques de la race, le programme de sélection, tient le livre généalogique et gère le fichier racial avec la délivrance des documents officiels des reproducteurs. Il s’occupe également de la promotion de la race en France et à l’étranger. Cet agrément permet aussi aux éleveurs de faire reconnaître les spécificités de la Raço di Biòu et d’obtenir des dérogations réglementaires nécessaires à la conduite de leur troupeau. » 41 L’Association des Éleveurs de la Raço di Biòu joue un rôle essentiel dans la préservation de cette race, par la tenue de livre généalogique, avec le soutien du Parc naturel régional de Camargue. Bien que la page internet recensant les manadiers ne soit pas précisément à jour, on peut considérer que l’ensemble des manades en activité sont adhérentes au LGRB : l’attachement à la ‘race pure’ des biòu de Camargue est ainsi le fond commun des manades actuelles, quelle que soit la palette de leurs activités. Il n’est donc pas étonnant que la Fédération de la Course camarguaise reprenne dans ses Règlements sportifs, parmi les conditions d’admission des manadiers, leur inscription au LGRB, et plus particulièrement les critères d’élevage extensif du Livre généalogique :

« Disposer de :

  • 70 bêtes en tout dont 30 vaches de plus de 24 mois (photocopies du registre des bovins) ;
  • 50 hectares (1,4 UGB/hectare) photocopies des relevés parcellaires et baux ruraux de pâturages ou bois. » 42

On voit immédiatement que si la bouvino, dans son sens le plus lâche, se définit comme élevage de Raço di Biòu, et à ce titre compte plus de 140 manades, la participation aux activités de la Fédération de la Course camarguaise est nettement plus restrictive. Pour la saison 2022, le nombre d’adhérents licenciés à la Fédération s’élève à seulement 116 manades 43. Le ‘déchet’ est significatif : 30 manades environ n’adhèrent pas à la FFCC, et il convient d’en rechercher les raisons.

Une première cause historique, et déjà ancienne, tient au partage de l’espace de pâturage en Camargue. Depuis 1950, celui-ci a diminué de 30 à 40 000 ha. Le manque d’herbage est devenu un souci permanent, aggravé par le fait que peu de manadiers sont propriétaires de leur foncier, faute de moyens financiers. Les locations des terrains indispensables à l’élevage extensif peuvent à tout moment être remises en question, et conduisent à un morcellement des pâtures de chaque manade. Cette situation est évidemment aggravée par la création continue de nouvelles manades, qui amplifient la concurrence féroce pour l’obtention des terres disponibles. Dans cette logique concurrentielle, le réflexe de l’Association des manadiers 44 a été de refuser l’adhésion des nouveaux venus, et de pratiquer une politique du numerus clausus en imposant des conditions d’entrée à peu près impossibles à satisfaire : les manades en place pouvaient ainsi continuer à bénéficier des grands espaces indispensables à l’éclosion de bons cocardiers, et justifiaient volontiers leur refus d’ouverture par l’insuffisance chez les candidats de cet esprit indéfinissable à base de « moralité » et « d’esprit mainteneur » qui caractérise la profession, selon le manadier Jacques Blatière 45. Comme le fait remarquer, non sans ironie, l’historienne et journaliste taurine Danielle Jolivet en 1991 : « C’était peut-être présumer de l’aura de l’Association des Manadiers, et c’était surtout compter sans la passion tenace de ces nouveaux éleveurs… La solution qui s’imposait était bien sûr de ne pas vendre de bétail aux candidats à l’élevage, mais le moins qu’on puisse dire est que ni la cohésion ni la confiance ne règnent au sein de l’Association des Manadiers. » 46

Cette volonté des manadiers historiques de ne pas laisser s’élargir le cercle des éleveurs de biòu s’est de plus en plus heurtée à la pression des néo-manadiers. Ceux-ci, souvent d’anciens gardians amateurs, qui ont appris le métier au contact de manadiers expérimentés, font l’achat de quelques bêtes et louent deux ou trois hectares de prairies. Plusieurs années de dur apprentissage et d’extension continue du cheptel sont nécessaires avant de voir naître un biòu capable de figurer dans une course. Ces jeunes manades ne remplissent aucune des conditions pour participer aux activités de la Fédération. Pourquoi, dès lors, des frais de licence inutiles quand l’investissement initial fragilise pour des années une entreprise téméraire ?

Il reste que ce processus de maturation, qui marque la condition des nouveaux entrants dans le champ de la bouvino a suscité des stratégies de défense et de revendication, sous la forme d’une Association des Éleveurs de Taureaux de Course Camarguaise (AETCC), créée en 1986 à l’initiative de jeunes manadiers qui voulaient « exister » dans la course camarguaise (telles que les manades héraultaises du Grand Salan ou du Brestalou). Un article paru en 2011 à l’occasion des 25 ans de l’Association, évoque les « années de lutte et de combat » nécessaires pour se faire une place, et la lente progression de la trentaine de manades adhérentes dont plus de la moitié ont déjà présenté des bêtes en courses 47. Très significativement, l’association est présidée par une femme, Françoise Peytavin (manade Saliérène, près d’Arles), Parisienne d’origine : double marginalité dans un milieu d’hommes réputé fermé. L’AETCC a finalement décidé de se fondre dans la naissante Fédération des Manadiers, mais rien n’assure qu’elle n’y a pas apporté ses intérêts propres.

Une autre raison de la marginalité de certaines manades est que ces éleveurs ne sont pas intéressés par la participation aux courses. En dépit de l’affirmation du LGRB selon laquelle la Raço di biòu « n’est élevée ni pour la production de lait ni pour celle de viande mais pour participer à un sport, la course camarguaise », certaines manades ont d’autres visées. Ainsi aux Saintes-Maries-de-la-Mer, la manade Arnaud ne semble plus avoir aucune ambition d’activité sportive : Elle joue la carte du tourisme international et s’ingénie à présenter à ses visiteurs ou hôtes l’image attendue de taureaux paissant paisiblement dans les prés, entourés de quelques gardians à cheval, tandis que gîtes et salles de réception promettent des séjours enchanteurs au milieu des flamants roses. Le choix est radical, et nous y reviendrons nécessairement.

La construction d’une hiérarchie manadière

Si le chemin est long pour les jeunes manades avant d’accéder aux premiers rangs de la hiérarchie, c’est parce que le prestige des manades ‘historiques’ 48 est attaché à la capacité pour chaque manadier à ‘sortir’ de grands taureaux. Mais sauf coup de chance exceptionnel, c’est à partir d’un cheptel important et à force d’expériences répétées d’insémination d’un grand nombre de vaches par plusieurs étalons patiemment sélectionnés que le manadier peut espérer voir naître un grand ‘cocardier’. La nécessité de tester en courses les biòu produits au sein de la manade conduit les éleveurs qui en ont les moyens financiers à travailler sur des cheptels aussi larges que possible 49. Une hiérarchie se dégage de ce fait, qui apparaît avec les déclarations hivernales de la part des manadiers, lorsqu’ils mettent sur le marché de l’organisation des courses camarguaises, les taureaux qu’ils souhaitent faire courir lors de la saison estivale. Le blog taurin Biòu y toros a présenté sur son site un état nominatif 50 particulièrement détaillé de l’offre de taureaux par les manades en vue de la saison de courses 2022 51. Ce tableau, établi durant l’intersaison (novembre 2021) liste les biòu que chaque manadier entend présenter aux organisateurs de courses. C’est le moment où s’établit le calendrier de la temporada, et certaines bêtes à la réputation assurée, sont déjà retenues pour 3 ou 4 courses. Beaucoup d’autres sont encore en attente d’un contrat, et ne verront peut-être pas une arène de tout l’été. Malgré le caractère instable de ces données, elles permettent de compléter, en le précisant, le tableau général de l’élevage de biòu en vue de la course camarguaise. Le premier point à noter est le nombre des manades présentes : 89 ; c’est un effectif qui met en évidence un ‘noyau dur’ de l’élevage de biòu orienté vers la pratique sportive de la course. Ces 89 manadiers proposent un total de 1554 biòu qu’ils jugent aptes à affronter des raseteurs. Encore peut-on imaginer des stratégies différenciées de leur part, depuis l’éleveur prudent qui ne lance que des bêtes dont il est à peu près sûr de la qualité, jusqu’à des expérimentateurs qui testent plus systématiquement leurs produits, quitte à les ‘casser’ dans une épreuve trop difficile pour eux. Toujours est-il que les effectifs présentés concluent à une moyenne générale de 17 à 18 biòu par manade – chiffre moyen qui correspond approximativement à la situation effective d’une quinzaine d’éleveurs. Mais le tableau général offre de très grandes disparités entre ‘petites’ et ‘grandes’ manades, comme le montre la comparaison entre les 10 manades situées au sommet de l’offre et les 10 les plus restreintes.

Comparaison entre les 10 manades situées au sommet de l’offre et les 10 les plus restreintes.
Fig. 10b - Comparaison entre les 10 manades situées au sommet de l’offre
et les 10 les plus restreintes.

On observera que les 10 manades du premier groupe sont toutes situées au cœur de l’espace camarguais, que ce soit dans le delta arlésien ou dans la Petite Camargue gardoise. Celles du second groupe sont plus dispersées, vers le nord (garrigue gardoise) ou l’ouest (région montpelliéraine). À noter également que les manades de La Clastre et Reimonen ne figuraient pas dans le répertoire de Gilles Arnaud de 2008.

À titre comparatif, un tableau de 1990, bien que construit sur des critères légèrement différents, permet d’apprécier le degré de permanence des grandes manades, et aussi leur renouvellement. Ce tableau, relevé par Danielle Jolivet, récapitule, classés par manades, les 2390 sorties de 640 cocardiers apparus au cours de 378 courses (du Trophée taurin ?) lors de la saison 1990. Les 10 manades les plus souvent citées sont Lafont (aujourd’hui Nicollin), Laurent, Guillierme, Mailhan, Chauvet, Ribaud, Cuillé, Saumade, Joncas et Blatière 52. La moitié d’entre elles sont toujours au sommet en 2022, à plus de trente ans de distance.

Nous avons déjà évoqué le classement annuel par la FFCC des taureaux autorisés à concourir pour le Trophée des As. Le règlement sportif prévoit que la présence de quatre taureaux classés est nécessaire pour qu’une course puisse figurer au calendrier des As. Les tableaux officiels font état en 2022 de 245 taureaux classés, répartis entre 65 manades. Il s’agit ici de la sélection la plus sévère qui met en évidence la qualité des élevages et la performance des biòu (cependant en 2015, le classement ne concernait que 181 taureaux et 46 manades : faut-il parler d’inflation ?). Et de même que dans le tableau précédent, une grande hétérogénéité se manifeste entre manades, puisque sur les 65 citées, le tiers (22) ne présente qu’un ou deux biòu classés, alors que 3 seulement en possèdent plus de dix : Lautier (14), Cuillé (13) et Nicollin (12).

Le marché de la course camarguaise est donc assez déséquilibré entre un petit nombre de gros fournisseurs en mesure de répondre aux demandes des organisateurs, et une pluralité de petites manades aux moyens limités, et qui peuvent avoir du mal à se faire connaître en dehors de leur voisinage. Il est par ailleurs évident que les trop rares occasions de faire courir leurs biòu ne permettent pas à ces petits manadiers d’équilibrer financièrement leur entreprise, et qu’ils doivent donc développer d’autres activités. C’est dans cette conjoncture qu’intervient le développement des jeux taurins de rue, regroupables sous le nom générique d’abrivado, et qui font figure de complément d’activité, mais souvent aussi d’activité principale pour une forte proportion de manades.

Les manades d’abrivado

Dans l’histoire de la course libre, l’abrivado désignait le trajet que devaient parcourir les biòu prévus pour la course sur la place du village, depuis leur pâturage, à travers prés et en suivant les chemins de terre, encadrés par quelques gardians à cheval. Après la course, le retour aux prés (au ‘pays’) suivait le même chemin en sens inverse, c’était la bandido. Ce qui n’était à l’origine qu’une marche paisible s’est progressivement transformé en élément de la fête taurine elle-même. Le cortège des biòu a perdu de sa placidité en devenant la cible de la jeunesse villageoise, qui s’ingénie à introduire le désordre en essayant de faire s’échapper les taureaux. C’est le rôle des attrapaïres qui deviennent des figures majeures et populaires de la fête taurine. Cette évolution des abrivado et des bandido a eu de grandes conséquences. En devenant un jeu à part entière, l’abrivado s’est progressivement autonomisée par rapport à la course camarguaise. La lutte entre attrapaïres et gardians pour le contrôle des biòu a généré des risques d’accident et du stress pour les bêtes, qui n’étaient plus en mesure d’entrer en piste avec tous leurs moyens. La première conséquence a donc été, pour les manadiers, de dissocier les biòu de course des biòu d’abrivado. Les premiers viennent aux arènes en camion et sont directement transférés dans le toril en attente de la course. Quant aux seconds, ils sont désormais choisis parmi les taureaux jeunes qui n’ont pas été sélectionnés pour la course, et sont ainsi une source de revenus avant l’abattoir. Une autre conséquence tout aussi importante concerne les gardians. Ceux-ci, confrontés aux attrapaïres ont dû d’abord être plus nombreux 53 pour protéger leur troupeau, puis apprendre à créer un véritable mur défensif, à adapter la vitesse du cortège aux manifestations des assaillants, et à savoir récupérer et réintégrer au plus vite le taureau échappé – sous peine de risquer l’accident avec le public rassemblé au long du parcours. Ajoutons accessoirement que l’abrivado donne, parmi les jeux taurins, une place nouvelle aux chevaux qui deviennent des acteurs essentiels et spectaculaires – eux qui sont totalement exclus de la couse en arènes. (Fig. 11)

Le concours d'abrivado en nocturne organisé lors de la Féria de Nîmes de l'été 2022 (Coll. particulière)
Fig. 11 - Le concours d’abrivado en nocturne organisé
lors de la Féria de Nîmes de l’été 2022
(Coll. particulière)

C’est donc un nouveau métier, qui concerne une population grandissante de gardians amateurs à cheval, et qui s’occupe d’une nouvelle catégorie de biòu, les recalés de la course camarguaise récupérés dans les jeux de rue : abrivado, bandido, mais aussi encierro 54 ou toro-piscine. Le phénomène est suffisamment massif pour avoir suscité une nouvelle politique d’élevage.

La manadière Danièle Rébuffat 55 donne en 2010 son point de vue : « L’objectif de la manade est l’élevage de taureaux pour la course libre. Les jeux de rue avec les abrivado ne sont pas dans notre registre… Beaucoup de manades se sont spécialisées dans les abrivado, mais les taureaux qui sont utilisés pour ces événements sont totalement différents de ceux élevés pour la course libre. Nous ne croyons pas possible pour ce qui nous concerne, de pouvoir mener les deux objectifs en même temps. Il nous semble important de ne pas mélanger les deux objectifs car les élevages sont alors très différents. Ce sont deux mondes particuliers. Les véritables abrivado partent des prés et font un long parcours avec les bêtes, mais aujourd’hui nous assistons à des parcours réduits où les gardians défilent à toute vitesse. Nous, nous concentrons nos efforts sur les taureaux de course. » 56

La distinction entre taureaux de courses et taureaux d’abrivado est telle qu’en 1994 s’était créé un ‘Groupement des manadiers d’abrivado, bandido et encierro’, à l’initiative de Frédéric Lescot, Jean Lafon et Pierre Aubanel, qui réunit rapidement une trentaine d’adhérents. La nouvelle association est indépendante de la FFCC, qu’elle ne rejoindra qu’en 2001, lorsqu’elle se rendra compte de l’avantage d’être sous la protection de la Fédération, seule organisation reconnue par l’État et l’Europe. La nouvelle association est chargée de défendre les manadiers engagés dans les spectacles de rues, en raison essentiellement des difficultés juridiques et financières nées des accidents survenus lors de ces manifestations.

Cependant, ces manades d’abrivado restent dans une situation ambiguë puisque la FFCC se révèle incapable de réguler les spectacles de rues en élaborant un règlement sportif parallèle à celui des courses en arène. Nous l’avons vu plus haut, l’article 1 des statuts ne mentionne pas les abrivado comme activités de la ‘passion sportive’ des gardians et cavaliers camarguais ; pas davantage le règlement sportif, muet à ce sujet. Des ‘chartes’ plus ou moins officieuses se sont alors succédées, tentant d’imposer le bon usage, mais sans pouvoir surmonter les difficultés juridiques intrinsèques à ces spectacles. Si dans les courses, tous les intervenants 57 sont affiliés à la Fédération et couverts par l’assurance liée à la licence individuelle, il en va différemment des spectacles de rues qui mettent le public au contact des taureaux échappés – sans parler des attrapaïres prenant souvent des risques inconsidérés. Si ces derniers sont des ‘sportifs’ (autant que les gardians), ce sont des pratiquants sans statut aucun. Les montants jugés exorbitants des assurances sont pour l’essentiel la conséquence d’une situation de vide juridique sportif difficile à combler. Les manadiers, eux, verraient d’un bon œil la révolution législative qui consisterait à déplacer les responsabilités civile et pénale des organisateurs (municipalités, clubs taurins, etc.) et des acteurs (manadiers et leurs gardians) vers les spectateurs supposés accepter délibérément les risques encourus à ce spectacle. (Fig. 12) (Fig. 13)

Culture du risque lors des jeux taurins de village (Coll. particulière)
Fig. 12 - Culture du risque lors des jeux taurins de village
(Coll. particulière)
Lâcher de taureaux (encierro) par la manade Tommy Maire (Coll. particulière)
Fig. 13 - Lâcher de taureaux (encierro) par la manade Tommy Maire
(Coll. particulière)

Devant cette situation, qui fragilise l’avenir des spectacles de rues, les réactions des principaux acteurs, c’est-à-dire les manadiers, paraissent souvent assez décalées. On constate par exemple une attention particulière portée à la dénomination de ce type de manades. C’est ainsi que le Groupement d’origine devient en 2005 le ‘Groupement des manadiers d’abrivado et des traditions camarguaises’, puis en 2018, sous la présidence de Béranger Aubanel, le ‘Groupement des manadiers de Traditions Camargue’, intitulé jugé « plus noble » par son initiateur, et qui indique clairement le passage d’une spécialité professionnelle à un parrainage idéologique. Un autre exemple de cette évolution est donné par Frédéric Lescot, héritier d’une des plus anciennes manades de Camargue (1875), à l’occasion en 2015 de son élection à la présidence de l’Antico Counfrarié di Gardian où il succède à Hubert Yonnet, autre éleveur ‘historique’ 58. Dans un entretien avec un journaliste, Lescot a l’occasion de donner son point de vue sur les abrivado :

« - Un manadier d’abrivado président de la Confrérie, outre de faire grincer des dents, cela redore cette frange de la famille bouvine, non ?

- Oui, car du côté branche Abrivado, il y a énormément de travail à effectuer. Il se fait du n’importe quoi au détriment d’une dizaine de manadiers qui sont, eux, dans les clous, et qui travaillent correctement.

- Comment y remédier ?

- J’en appelle aux divers responsables, organisateurs et élus, préfets, maires. Ceux qui acceptent des manades qui ne sont « ni tu ni vous », qui ne sont pas fédérées, et qu’ils font travailler dans leur village parce que c’est l’ami, le cousin, ça il faut l’arrêter.

- Vous partez seul au combat ?

- Non, on va essayer de monter au créneau avec – entre autres – la Nacioun Gardiano, car avec mon ami Guy Chaptal nous avons une étroite collaboration. On va essayer de faire de moins en moins du n’importe quoi. Ce sera dur mais on va y arriver.

- Pourquoi en tant qu’éleveur et une des manades les plus anciennes de Camargue, ce sont les abrivado en priorité ?

- Je vais dire : peut-être la facilité. On parle de tradition, de maintenance, mais on est deux familles à vivre sur le domaine il faut qu’on mange. » 59

Outre l’aveu final reconnaissant que le choix de la spécialisation Abrivado est alimentaire, les spectacles de rue étant beaucoup plus nombreux que les courses en arènes, la ‘mise en ordre’ de la profession vise à l’évidence les petits manadiers qui tentent péniblement d’exister en grignotant quelques parts de marché. Mais il est particulièrement intéressant de voir que la ligne de défense élaborée à leur encontre par un manadier historique consiste à faire appel à la collaboration avec la Nacioun Gardiano, temple des codes folkloriques les plus figés du Félibrige. C’est cette dernière institution qui a promulgué en 2008 la Charte sur la tenue vestimentaire des Gardians, chargée, comme le dit son capitaine Guy Chaptal, de rectifier tout « ce qui ne va pas dans le sens de la ‘glorification du costume’ selon les vœux du Marquis de Baroncelli, notre fondateur… [Le but recherché est de] mettre un terme à certaines dérives que nous constatons tous depuis longtemps, afin de ne plus avoir ‘honte’ de l’accoutrement de quelques cavaliers, voire de certains gardians… […] Cette charte sera diffusée largement à toutes les instances œuvrant dans le milieu taurin, afin de voir disparaître le plus rapidement possible les dérives et errements qui ne font pas honneur à nos prédécesseurs. Notre souci étant de transmettre aux générations futures une tradition qui ne peut et ne doit pas être galvaudée, sous peine de s’autodétruire. » 60 (Fig. 14)

Le petit livre rouge de la Nacioun Gardiano
Fig. 14 - Le petit livre rouge de la Nacioun Gardiano

On voit poindre, sur ces deux cas, comme un réflexe de repli sur le socle immuable d’une ‘tradition’ héritée qu’il s’agit avant tout de transmettre et de défendre, et qui aurait la capacité de donner seule les clés d’un avenir viable. Lorsqu’en 2019 les diverses associations de manadiers acceptent leur fusion en une Fédération unique, c’est la personnalité de Bérenger Aubanel qui émerge très vite comme leader du monde de la bouvino et son porte-parole reconnu : vice-président de la Fédération des Manadiers, vice-capitaine de la Nacioun Gardiano, et surtout arrière-petit-fils du Marquis de Baroncelli, ce cadre de grande entreprise, citadin gardian du dimanche 61, a toutes les capacités, rares dans le milieu, d’entrer en relations avec les médias, le monde politique comme ceux des administrations et des entreprises. Il semble bien que ce soit lui, aujourd’hui, qui porte le drapeau de la revendication camarguaise.

Maintenance de la Tradition

Nous avons vu que, dès le premier article de ses statuts, la FFCC évoquait ‘un folklore ancestral’ ancêtre de la course camarguaise. Le terme même de folklore renvoie aux premières descriptions menées, tout au long du XIXe siècle et jusque dans la première moitié du XXe, par des observateurs des mœurs et coutumes des sociétés paysannes, et qui abordaient à peu près tous les aspects de la vie quotidienne et des cultures populaires, pour autant qu’ils ne leur paraissaient pas entachés par les influences venues de la vie urbaine et de la modernité. En vérité, le folklore inventorie la vie traditionnelle, l’univers mental et matériel d’un monde antérieur à la civilisation urbaine moderne. Ces inventaires ont été menés dans toutes les régions françaises – ou plutôt dans les anciennes provinces, et Frédéric Mistral y a contribué activement avec son Tresor dóu Felibrige et ses collections réunies au Museon Arlaten 62. Cependant, la césure établie entre le stock de traditions agraires anciennes et les évolutions nées du monde moderne, n’est pas sans conséquences. Le Félibrige – le mouvement linguistique et littéraire créé par Frédéric Mistral au milieu du XIXe siècle – en s’arcboutant sur le maintien en l’état de la langue et de l’univers coutumier qu’elle exprime, fige la ‘culture’ provençale dans un éternel présent. On le voit bien avec les décisions de Mistral concernant le costume ‘traditionnel’, dont il règle l’ordonnancement dans les toutes premières années du nouveau siècle. Lou Coumitat vierginen de 1904 est la réponse du Félibrige aux tentations des femmes d’Arles de suivre la mode parisienne. En organisant une grande fête pour les jeunes filles de la ville – une sorte de bal des débutantes -, Mistral pensait que le port de la robe et de la coiffe arlésiennes signait un engagement symbolique définitif. Comme le fait remarquer Robert Zaretsky, on pouvait lire sur l’affiche de la fête : « Sont impitoyablement éliminées ou exclues d’avance toutes celles qui prendraient les coiffes dans le seul but d’être admises à la fête sans l’intention sincère de garder définitivement le costume local. » 63 Après tout, on pouvait, avant la guerre, porter la robe ample sans être démodée – tout au plus originale – et Mistral, mort en mars 1914, n’a pu assister à la révolution vestimentaire des Années Folles. Mais en 1920, les ‘Arlésiennes’ mistraliennes entraient de plein pied dans une imagerie folklorique qui se maintient tant bien que mal jusqu’aujourd’hui. Des adolescentes, même en Languedoc, « prennent le ruban » lors de la Fiesto Vierginenco, au sein de groupes folkloriques 64, même si elles ne vont pas au lycée ou faire leurs courses déguisées en Arlésiennes. Le rêve de Mistral de transformer la Provence en musée Grévin s’est transmis à Baroncelli, qui entreprit d’habiller les hommes de sa Nacioun Gardiano dès 1909. Dans la mesure où les codifications vestimentaires relèvent pour l’essentiel de l’invention de traditions – habiller toutes les Provençales et Languedociennes avec la tenue d’Arles -, Baroncelli s’inspira du spectacle de Buffalo Bill qui tournait en Europe à la tête d’une troupe considérable de cowboys, d’Indiens, de diligences, de chevaux et de bœufs formant le Wild West Show. Le livre de Zaretsky explore en détail la fascination du Marquis avignonnais, grand amateur de romans ‘américains’ de Fenimore Cooper, Mayne Reid et Gustave Aimard, qui alimentaient son imagination et ses rêveries de sauvagerie camarguaise. Les grandes plaines de l’Ouest et leurs bisons étaient un double des vastes sansouires de Camargue avec leurs biòu. 

En 1912, Folco de Baroncelli (assis) pose en grande tenue de chef Sioux, en compagnie de son amie Jeanne de Flandreysy et de Joë Hamman, acteur et réalisateur de cinéma créateur du ‘western français’.
Fig. 15 - En 1912, Folco de Baroncelli (assis)
pose en grande tenue de chef Sioux,
en compagnie de son amie Jeanne de Flandreysy
et de Joë Hamman, acteur et réalisateur de cinéma
créateur du ‘western français’.

Ce qui reste intrigant dans cette construction imaginaire de Baroncelli, ce sont ses choix contradictoires. Il manifeste en permanence son amour pour les Indiens, porteurs de la culture immémoriale des grandes plaines, en qui il voit des frères : ils sont les vaincus de la conquête de l’Ouest par le capitalisme et le matérialisme moderne, de même que les Provençaux battus par les barons du Nord à Muret 65 et assaillis par les banquiers parisiens. Il ne cesse de correspondre avec plusieurs d’entre eux, cherche à les faire venir en Camargue, se fait photographier avec son amie Jeanne de Flandresy en grande tenue de chef Sioux… Mais il choisit de déguiser ses gardians en cowboys, ceux-là même qui, avec Buffalo Bill, ont contribué à l’extermination des tribus indiennes libres. Terrible paradoxe, qui nous empêche de voir aujourd’hui des meneurs de biòu monter à cru, torse nu. Désormais, la Nacioun Gardiano veille jalousement à la tenue du ‘peuple de Camargue’. (Fig. 15)

Le recours obsessionnel à la tradition est un phénomène suffisamment analysé par les sciences sociales. L’historien britannique Eric Hobsbawm a imposé la notion de ‘tradition inventée’ qu’il présente ainsi : « C’est le contraste entre le changement permanent, l’innovation du monde moderne et la tentative de structurer au moins certaines parties de la vie sociale comme immuables et invariantes, qui rend ‘l’invention de la tradition’ si intéressante pour les historiens des deux derniers siècles. La ‘tradition’, en ce sens, doit être clairement distinguée de la ‘coutume’ qui domine les sociétés dites ‘traditionnelles’. L’objet et la caractéristique des ‘traditions’, y compris des traditions inventées, c’est l’invariabilité. Le passé, réel ou fictif, auquel elles se réfèrent, implique des pratiques stables, formalisées de manière normative, se prêtant à la répétition. » 66 (Fig. 16)

Aux fêtes de Gallician, en juillet 2022 (Coll. particulière).
Fig. 16 - Aux fêtes de Gallician, en juillet 2022
(Coll. particulière)

Il est impossible de laisser de côté, dans l’analyse de la bouvino d’aujourd’hui, l’omniprésence d’un vocabulaire hérité de longue date, qui exprime tout un climat mental, culturel, idéologique. Les mots de nation (gardiane), de peuple (du Midi, de Provence et Languedoc), de pureté (de la tradition, de la race – des biòu et des chevaux et peut-être aussi des hommes), d’identité, trouvent leur vitalité dans un terreau ancien que les historiens désignent comme le ‘Midi blanc’ 67. La majorité des félibres de la première génération était monarchiste et catholique, et voyait la République centralisatrice, puis laïque, comme l’adversaire de l’ancienne Provence. Le réveil des Nationalités dans toute l’Europe du XIXe siècle a trouvé sa version provençale avec la défense des ‘libertés méridionales’ qui s’est menée sous la bannière du fédéralisme avec le jeune Maurras de Martigues.

La revendication identitaire s’est appuyée sur la défense des particularismes culturels, comme on l’a bien vu, à partir des années 1890, avec la lutte contre la SPA et la Loi Grammont pour défendre le droit à la corrida et aux spectacles taurins. Ce point de fixation qu’est la ‘tradition’ taurine (tradition bien récente à la fin du siècle, puisque les premières corridas en France ne sont pas antérieures à 1850) a trouvé une sorte d’acmé le 17 novembre 1921 avec la grande manifestation de la « levée des tridents » à Nîmes. Cet épisode glorieux de l’histoire de la bouvino trouve sa source dans un procès intenté par la SPA à l’encontre des acteurs et organisateurs de corridas données à Nîmes durant l’été 1921. En réaction, Baroncelli énonce que « La Nacioun Gardiano s’est donnée pour tâche de défendre et maintenir le culte du taureau sous toutes ses formes, de la course libre de nos villages à la fastueuse Corrida des grandes cités. Son devoir est de se rendre ce jour-là à Nîmes, trident en mains, tenir tête aux menées de la S.P.A., entourer et honorer ceux qu’elle attaque. » Le rassemblement autour des arènes de plusieurs centaines de représentants du monde de la bouvino, à cheval et trident au poing, met en exergue la défense des libertés méridionales, sur un arrière-plan de conflit de civilisation ente France du Nord et France du Midi : « …L’unité française s’est formée au long des siècles par l’abandon en faveur d’une direction unique de libertés et de franchises qui n’étaient pas toujours simplement locales mais parfois nationales. (…) Aujourd’hui, les méridionaux n’ont sauvé de leurs vieux usages de peuple libre que leur langue d’Oc et leurs Courses de Taureaux. Ces jeux ne sont pas pour notre peuple un vain amusement : ils sont le symbole de notre ancienne indépendance. Ils nous rappellent tout ce que nous devons de pieuse affection à la mémoire de nos aïeux. » 68

La SPA perdit son procès devant le tribunal nîmois, au motif qu’une activité (la corrida), puisque taxée par l’État, ne peut être illicite : la question de fond sur la légitimité des jeux taurins ne fut pas abordée et resta définitivement en suspens. (Fig. 17)

Fig. 17 - Le livret rendant compte
de la ‘Levée des tridents’ en 1921
(Coll. particulière).

Cette scène originelle de la bouvino contre l’arbitraire parisien fut rejouée à l’identique en novembre 2021. Seul le style oratoire à la tribune avait changé, mais on y retrouvait les mêmes manadiers et gardians à cheval, trident en main et arlésiennes en croupe, les mêmes élus locaux apportant leur soutien, et la même coalition des tauromachies française et espagnole, toreros et raseteurs mêlés. Le mot d’ordre surtout restait immuable : « Honneur aux défenseurs de nos libertés méridionales ». Malgré ces éléments scéniques permanents, des évolutions se sont fait jour pour ce centenaire. D’abord et d’évidence, le succès populaire de la journée : la presse estime à 10 ou 15 000 la foule des manifestants et des curieux massés le long du parcours. Midi Libre titrait d’ailleurs son compte rendu sur six colonnes : « La démonstration de force des défenseurs des traditions ». La réussite est due, très certainement au talent d’organisateur de Bérenger Aubanel, qui a pris la tête de la manifestation où il se montre omniprésent : président des manadiers, tête pensante de la Nacioun Gardiano… et chef de la famille Aubanel qui mène le cortège. Mais aussi à l’énergie déployée par l’Union des Jeunes de Provence et du Languedoc, cheville ouvrière de l’opération. L’association du Nîmois Corentin Carpentier ambitionne de fédérer les ‘jeunesses’ des villages taurins autour de la défense des taureaux et des diverses formes de tauromachies. (Fig. 18) (Fig. 19)

Le centenaire de la Levée des tridents, à Nîmes : La tête du cortège. (Coll. particulière)
Fig. 18 - Le centenaire de la Levée des tridents, à Nîmes :
La tête du cortège. (Coll. particulière).
Le centenaire de la Levée des tridents, à Nîmes : L’Union des Jeunes. (Coll. particulière)
Fig. 19 - Le centenaire de la Levée des tridents, à Nîmes :
L’Union des Jeunes. (Coll. particulière)

En arrière-plan, le conflit avec les ‘anti-corrida’ et plus largement les ‘animalistes’ au nom des traditions régionales a fait cause commune avec la défense de la ruralité. Chasseurs et pêcheurs étaient invités, dans une sorte de reconstitution informelle du mouvement défunt de Chasse-Pêche-Nature et Tradition (CPNT) 69.

On peut penser que le succès populaire de cette Levée des Tridents, ainsi que son retentissement médiatique, ont eu leur part dans la vitalité des fêtes de village tout au long de la saison estivale qui a suivi. La défense des traditions locales est devenue un leitmotiv largement répété à propos des abrivado et autres spectacles de rues, comme des arlésiennes et groupes folkloriques au programme des festivités. Cette embellie traditionaliste au sortir de la crise sanitaire et en dépit des difficultés économiques et des menaces sur le devenir des activités taurines, est-elle la réponse que le monde de la bouvino a trouvé pour survivre ?

La fin d’un monde ?

Malgré la démonstration éclatante de la seconde Levée des tridents, et l’estrambord des fêtes votives de l’été 2022, les acteurs de la bouvino ne cessent de manifester leur inquiétude sur l’avenir. Les nuages sombres se succèdent, venant de tous horizons. Dans la recherche d’un adversaire indispensable à sa propre affirmation de soi, la protestation historique contre la SPA se généralise en un conflit avec le mouvement de fond des ‘animalistes’. La fragilité économique des manades s’est aggravée avec l’absence d’activité pendant deux saisons consécutives d’épidémie COVID. Les évolutions climatiques et les possibles bouleversements environnementaux suscitent des interrogations angoissées.

L’évolution sportive

Le monde de la bouvino entretient une ambiguïté fondamentale. D’un côté, il repose sur l’affirmation répétée que l’élevage du biòu a pour finalité l’exercice de la course camarguaise. Cette dernière peut ainsi apparaitre à bon droit comme la clef de voûte de tout l’édifice, et les déclarations ne manquent pas en ce sens. Mais en même temps s’affiche la conviction tenace que l’exercice sportif de la course doit mettre en valeur le taureau et le magnifier. Il y a plus de trente ans, c’est Henri Laurent, manadier et organisateur de courses qui affirme : « Il faut absolument revaloriser le titre symbolique de manadier, c’est un personnage un peu mythique, il doit le rester. Et pour préserver cela, la survie de la course camarguaise est capitale car il ne faut pas oublier que les grandes courses, comme la Cocarde d’Or, la Palme d’Or ou autres, sont au centre de festivités importantes : abrivado, abrivado à l’ancienne, encierros, fêtes du costume, défilés de gardians, etc. Le taureau cocardier est à la base de tout cela, le jour où il disparaîtra, tout s’effondrera. » 70 À quoi répond en écho Magali Saumade, manadière reconnue et présidente de la Chambre d’Agriculture du Gard : « Tous ensemble, on doit se retrouver pour aboutir à des solutions et faire revivre la belle époque de la course camarguaise. Même si j’entrevois difficilement l’avenir, je reste optimiste. Si la course camarguaise disparaissait, cela signifierait la fin des élevages de taureaux. » 71

On peut aussi bien se demander si la centralité de la course camarguaise est un constat partagé par l’ensemble des manadiers. Peut-être d’ailleurs s’agit-il plutôt de la centralité de la course sportive et des logiques ‘modernes’ qu’elle véhicule. Autrement dit, la course camarguaise, dont chacun s’accorde à penser qu’elle vit une passe difficile, est-elle trop ou insuffisamment sportive ?

Trop sportive aux yeux des défenseurs des traditions : il est très significatif que deux des manades les plus ‘historiques’ qui soient, Aubanel et Lescot, se soient depuis longtemps détournées de la Course. Etienne Lescot, dont on a vu l’engagement fort dans les institutions baroncelliennes, se concentre sur les spectacles de rues, et déjà en 1990, était absent du tableau des courses évoqué précédemment. Quant aux deux manades Aubanel 72, elles tiennent depuis au moins trente ans un rôle presque ridiculement effacé sur les pistes des arènes, au regard des surfaces de pâturages et des effectifs du cheptel dont elles disposent 73. Mais Béranger Aubanel est particulièrement actif dans les instances de la bouvino. Faut-il penser que, dans les deux cas, il s’agit d’une opposition, sourde ou manifeste selon les circonstances, une sorte de bouderie, vis-à-vis d’une FFCC entre les mains des clubs taurins et des raseteurs, et qui s’intéresserait trop peu à la défense des traditions manadières ? L’insatisfaction ressentie devant cette sportivisation de la course libre s’exprime alors par une activité critique à l’égard des institutions ou de leurs dirigeants (les multiples soubresauts que connaît la Fédération depuis plusieurs années doivent bien avoir des causes internes) ou par la défection 74. Le parcours d’Aubanel pourrait laisser penser qu’après la défection (avec la création de l’association des manadiers d’abrivado), il se fait entendre suffisamment fort pour essayer d’infléchir la FFCC de l’intérieur ou d’en prendre le contrôle.

Pas assez sportive, ce pourrait être le point de vue de Magali Saumade, qui, par atavisme familial ou par expérience administrative des grandes organisations professionnelles, semble moins attachée à la défense à tout prix des codes traditionalistes. Il n’est probablement pas innocent qu’elle se laisse photographier au milieu de ses gardians, montant un cheval andalou et non un Camargue, vêtue d’un tee-shirt et coiffée d’une casquette peu protocolaires 75. (Fig. 20 et 21)

Béranger Aubanel, en manadier de tradition. (© cliché Midi Libre)
Fig. 20 - Béranger Aubanel, en manadier de tradition.
(© cliché Midi Libre)
Magali Saumade, en éleveuse de bétail. (© cliché Midi Libre)
Fig. 21 - Magali Saumade, en éleveuse de bétail.
(© cliché Midi Libre)

Comme la plupart des manadiers, elle met en avant le déséquilibre constaté entre biòu et raseteurs. « Aujourd’hui, le système est en défaveur du taureau. Or, la course camarguaise, c’est avant tout la mise en valeur du taureau. Les gens « vont au taureau ». De nos jours, on n’a jamais eu autant de taureaux nobles et généreux, prêts à donner du spectacle. Mais je perçois une compétition d’hommes au détriment du taureau. » Cette déclaration peut se prendre en deux sens. On peut y voir un abandon progressif (et regrettable) de la prééminence symbolique du taureau, au profit de la compétition sportive, nécessairement entre raseteurs. Pourtant, en Espagne les aficionados vont bien, eux aussi, ‘a los toros’ tout en concentrant leur attention sur le travail du torero ! Quoiqu’on en pense, le mythe du biòu-roi n’est pas figé dans le temps. L’évolution du public (et en Petite Camargue, l’accroissement de la population par des apports exogènes contribue à cette évolution dans la perception de la course) ne peut pas être stigmatisée au nom de la pureté des origines, sous peine de disparition rapide de tout public.

Mais il est également possible de lire cette déclaration comme un déséquilibre entre les capacités sportives des raseteurs qui ne cessent de s’améliorer, face à des taureaux aux comportements plus stables. Il s’agirait alors de trouver les mesures techniques qui rétabliraient un équilibre nécessaire au succès de la course. Encore faudrait-il confirmer cette appréhension plus ou moins subjective des observateurs et l’objectiver à l’aide d’un appareil statistique simple. La Fédération, même sans moyens matériels particuliers, devrait pouvoir acquérir une connaissance précise d’indicateurs sûrs de ce déséquilibre entre hommes et bêtes, tels que la proportion de biòu rentrant au toril avant la fin de leur quart d’heure de piste, parce que dépouillés de tous leurs attributs.

C’est ici aussi qu’intervient, de façon continue, l’évolution des règlements sportifs de la FFCC. Au fil des années, le nombre de raseteurs a été limité en fonction de la taille des pistes, en évitant ainsi l’avalanche de rasets propres à dégoûter les biòu de revenir jouer en piste. Et bien que la question soit posée en vain depuis des décennies 76, il est probable que viendra le jour de la suppression des tourneurs, institution incompréhensible dans une logique sportive. Leur présence en piste, quel que soit leur nombre, instaure une disparité injustifiable entre raseteurs vedettes qui s’attachent leurs services, et raseteurs du rang. Il est évident que les classements sportifs du Trophée taurin entérinent, par leur seul décompte des attributs enlevés par chaque raseteur, cette inégalité de départ dans la possibilité de réussir un raset 77. Sans tourneurs pour placer le biòu dans les meilleures conditions, il est très probable que les tentatives de raset seront moins nombreuses, et diminueront la pression sur l’animal.

La sportivisation de la course camarguaise se joue aussi dans l’organisation des compétitions. La FFCC vient d’entériner une réforme, qui doit prendre effet en 2023, visant à réguler le calendrier des courses, mais aussi à rééquilibrer les trois niveaux de courses As – Honneur – Avenir (et au-delà les courses de Ligues) selon un schéma pyramidal conforme à la logique sportive d’une élite restreinte par rapport à une base élargie. En définitive, il s’agit de réduire le nombre de courses du groupe des As, et de renforcer les courses de premier niveau avec taureaux jeunes et raseteurs débutants. Plus globalement, cette réforme établit des maxima de courses par journée, ou par semaine, afin de réduire les concurrences sauvages entre organisateurs, et assurer la présence d’un nombre de raseteurs satisfaisant. L’intention est louable, mais l’unanimité dont elle a bénéficié en comité directeur de la FFCC laisse craindre que n’aient pas été pris en compte tous les paramètres indispensables.

Le coût particulièrement élevé d’une course camarguaise du fait de la location des biòu est à la charge des clubs taurins organisateurs : à nombre de spectateurs payants égal, c’est ce qui différencie une course d’un match de football ou de rugby de village. Les clubs taurins accepteront-ils d’organiser moins de courses des As (relativement rentables) et davantage de courses de ligue sans public ? Les manadiers accepteront-ils de fournir de jeunes taureaux gratuitement, pour le seul avantage de les tester en vue d’une carrière future ?

A ces questions touchant à l’avenir de la FFCC répond peut-être déjà le développement de manifestations ‘sportives’ qui reprennent les ‘jeux de gardians’ imaginés par Baroncelli. Plus besoin de raseteurs, place aux chevaux et à leurs cavaliers. Des ‘Olympiades’ sont ainsi organisées dans plusieurs arènes, qui contribuent à mettre en évidence le cheval Camargue, et à travers lui, à procurer une source de revenus aux nombreuses manades spécialisées dans leur élevage. De même que les abrivado, c’est l’occasion aussi pour les manadiers et leurs gardians de se passer plus ou moins complètement du corset fédéral jugé certainement trop contraignant par beaucoup. (Fig. 22)

Voilà le genre de questions dans lesquelles devront se débattre les partenaires institutionnels de la course camarguaise. En toile de fond, la question, pas vraiment abordée de front, de la capacité de la course à assumer un statut de sport professionnel dans un périmètre géographique restreint, avec un public d’afeciouna limité (il y a trente ans, Robert Margé, alors manadier, l’évaluait à 5 000 habitués : a-t-il véritablement augmenté ?) et des acteurs dubitatifs sur son bienfondé.

Une autre forme de sport, sans Fédération.
Fig. 22 - Une autre forme de sport,
sans Fédération.

L’UNESCO et le mirage patrimonial

Depuis 2018, plusieurs acteurs de la bouvino se sont lancés dans la chasse à un label prestigieux. Il s’agit de faire reconnaitre par l’Unesco la qualité de ‘Patrimoine Culturel Immatériel’ (PCI) pour le mode de vie et les savoir-faire des gens de bouvino. L’initiative de cette opération semble venir de quelques manadiers, puisqu’on retrouve aux commandes de l’association créée pour piloter le dossier de candidature, les noms de Florent Lupi Chapelle, précédemment président de la Fédération des manadiers, et de Claire Mailhan. On peut comprendre le sens de la démarche en lisant l’article 11 de la Convention de l’Unesco de 2003 qui organise la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel : « Rôle des États. Il appartient à chaque État partie de prendre les mesures nécessaires pour assurer la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel présent sur son territoire. » 78 Les gens de bouvino peuvent ainsi espérer avoir souscrit une assurance-vie en obtenant le label. En présentant le dossier ‘Gens de bouvino PCI’ aux instances internationales de l’Unesco, l’État français s’engage en effet à assurer la viabilité et la pérennité du monde camarguais, et réalise ainsi le vieux rêve de Maintenance de Mistral et de Baroncelli. L’opération ne manque pas de saveur, si l’on se souvient qu’un siècle plus tôt, c’est Paris qui était accusé de génocide culturel.

Cependant, ce projet qui fait l’actualité et dessine un avenir rassurant, n’est qu’une énième mouture d’un dossier lancé par la FFCC vers 2008. Le chemin de croix suivi par la bouvino pour se faire reconnaitre est résumé par un ethnologue rattaché à l’administration du Patrimoine :

« Parmi les raisons invoquées en 2009 pour ajourner la candidature de la course camarguaise figurait la trop faible implication de la communauté dans la participation au processus de candidature. On a pu voir là la preuve que l’expertise ethnologique préalable était insuffisante pour répondre aux objectifs fixés par la Convention. Après quelques hésitations, et en dépit du risque admis d’un nouvel échec possible, il a été décidé de reprendre le projet, en modifiant de fond en comble son élaboration. La Fédération française de course camarguaise, en liaison avec le Ministère et la Direction régionale des affaires culturelles, a recruté, sur un poste à mi-temps, une chargée de mission qui a coordonné l’ensemble du processus de candidature. Son travail a débuté par un recensement de l’ensemble des groupes d’acteurs concernés de près ou de loin par ce fait culturel global que constitue la course : organisateurs de manifestations, éleveurs de taureaux et de chevaux, raseteurs, gardians professionnels et amateurs, associations culturelles impliquées dans la défense de la culture et de la langue provençale, élus locaux. Il s’est poursuivi par des entretiens avec les uns et les autres en vue de prendre en compte leur perception de ce qu’est la course, leurs attentes en matière de mesures de sauvegarde. Une suite de réunions, associant les représentants de l’État à ce groupe de travail, a servi de cadre à l’élaboration de projet de candidature puis à la validation des termes du dossier. » 79 Ces modifications « de fond en comble » n’ont pas suffi, puisque le dossier de candidature est toujours en chantier, plus de 10 ans plus tard. Il a donc changé de mains, la FFCC en étant dessaisie au profit des manadiers.

Reste la question de savoir ce que recouvre exactement ce PCI camarguais. L’article 2 de la Convention de l’Unesco précise : « On entend par ‘patrimoine culturel immatériel’ les pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire  ainsi que les instruments, objets, artefacts et espaces culturels qui leur sont associés  que les communautés, les groupes et, le cas échéant, les individus reconnaissent comme faisant partie de leur patrimoine culturel. Ce patrimoine culturel immatériel, transmis de génération en génération, est recréé en permanence par les communautés et groupes en fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire, et leur procure un sentiment d’identité et de continuité, contribuant ainsi à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine. » Pris au pied de la lettre, il s’agit d’un manifeste de relativisme culturel intégral (toute communauté qui reconnait quelque pratique que ce soit comme son patrimoine), qui pourrait aussi bien concerner la gastronomie française, le festnoz breton et la parfumerie de Grasse (déjà inscrits au PCI) que d’innombrables coutumes jugées excellentes par les communautés qui les vivent, telles que l’excision des petites filles ou le mariage pré-pubère. C’est pourquoi un paragraphe rectifie le tir, en posant que « seul sera pris en considération le patrimoine culturel immatériel conforme aux instruments internationaux existants relatifs aux droits de l’homme, ainsi qu’à l’exigence du respect mutuel entre communautés, groupes et individus, et d’un développement durable. » Nous voilà rassurés. Reste que la politique patrimoniale de l’Unesco, et au-delà, de l’ONU, a donné lieu à d’innombrables analyses et commentaires, aussi bien sur les intentions idéologiques de l’institution ou la pertinence ethnologique des projets soumis, que plus récemment sur les effets sociologiques de la labellisation pour les ‘communautés’ concernées.

Le projet de ‘PCI Gens de bouvine’ semble obéir aux critères de l’Unesco, et ne devrait pas se heurter à un refus à ce titre. Mais des difficultés pourraient survenir à propos de ses contours patrimoniaux. En effet, sur la suggestion du Ministère de la Culture, les maîtres d’ouvrage du dossier ont pris contact avec plusieurs partenaires pour présenter un projet international. Il s’agit de communautés locales porteuses d’une culture du taureau : course landaise en France, bergers du delta de l’Èbre en Espagne, et éleveurs de la Maremme (près de Grosseto) en Italie. De ce fait, le dossier devrait normalement se centrer plus étroitement sur les méthodes d’élevage et les usages taurins, autour d’un objet circonscrit et technique, ce qui correspondrait à la pratique du PCI : les dossiers internationaux sont de ce type, tels la fauconnerie, la construction en pierres sèches, ou l’alpinisme… Il pourrait être alors difficile d’intégrer les aspects purement provençaux et qui ne touchent pas directement aux taureaux, quoiqu’en dise Florent Lupi, lorsqu’il assure que « notre culture est naturellement vivante car elle se perpétue de génération en génération. On voit les écoles de raseteurs, les jeunes Mireieto qui portent le costume… Cela montre bien que notre jeunesse est attachée à reprendre la flamme de notre culture et à la perpétuer » 80, argument inadapté si les autres ‘communautés’ taurines ne présentent pas de semblables habillages culturels qu’en Provence mistralienne. La course landaise avait déjà de son côté tenté l’aventure du PCI dans les années 2010, sans plus de succès. Le rapprochement des deux dossiers n’est pas en soi un gage d’efficacité ; leur point commun est la notion de ‘jeux taurins’ structurellement distincts de la corrida de muerte, qui serait plutôt un repoussoir dans le climat idéologique actuel auquel l’Unesco est sensible. Mais le cordon sanitaire affiché dans le dossier PCI vis-à-vis de la corrida est contredit dans les faits par les revendications communes de libertés méridionales sur fond de culte du taureau. La manifestation bruyante de Lever des tridents, avec la participation de ganaderos et de toreros, met à mal la sincérité des intentions des gens de bouvino.

Par ailleurs, et malgré le recours à des ethnologues garants de scientificité (Frédéric Saumade, spécialiste des tauromachies, Dominique Serena-Allier, conservateur du Museon Arlaten…), les ‘enquêtes’ auprès des gens de bouvino ne semblent pas aller au-delà du recueil de discours convenus repris à l’infini depuis Baroncelli sur la passion, l’identité, la tradition… sans que soient analysés sérieusement les fondements et les contours de la bouvino comme ‘communauté’. Où passe la ligne de démarcation entre le ‘peuple de Camargue héritier de traditions ancestrales’, et les ‘nouveaux venus’ mal reçus, qu’il s’agisse des néo-manadiers ou des raseteurs maghrébins qui font pourtant l’essentiel du spectacle dans les arènes ? 81

Mais en définitive, il se peut que la qualité et la solidité du dossier présenté importent moins que ses enjeux économiques supposés.

Dans un article incendiaire publié en 2018, le journaliste Antoine Pecqueur dénonce l’Unesco comme une institution qui « s’enlise dans des stratégies politiciennes, cède au lobbying des États et se concentre sur un « marketing patrimonial » offensif. Aucune attention n’est portée aux conséquences sociales locales de l’inscription de certains sites ou traditions culturelles. (…) ces labellisations, loin de s’appuyer sur des rapports d’expertise sérieux, ne sont désormais attribuées qu’en fonction d’intérêts politiques et financiers… » 82

Outre l’espoir, largement illusoire, que le label obtenu protègerait les ‘gens de bouvino’ (?) des risques de déperdition de leur ‘culture’ (??), force est de penser que le label, comme tous ceux qui se multiplient à l’envie sur les territoires les plus divers, est attendu comme la manne touristique qui se déversera sur les manades en difficulté économique.

C’est toute l’ambiguïté de la notion de ‘mise en valeur’ attachée au patrimoine : ce qui pouvait être vécu comme une passion (le manadier qui élève ses taureaux, le gardian amateur qui participe aux ferrades ou aux abrivado…) résistera-t-il à sa marchandisation sous forme de spectacles folkloriques répétés à l’infini devant des charretées de touristes ? Rien n’est moins sûr ; il est plus probable que le peuple de Camargue fasse à cette occasion l’expérience des populations du Tiers-Monde tendant la sébile. (Fig. 23)

Une visite à la manade Cavallini (© Jean Mansuy)
Fig. 23 - Une visite à la manade Cavallini
(© Jean Mansuy)

Quelques-uns des disciples de Baroncelli ont d’ailleurs fait preuve de beaucoup plus de lucidité que les promoteurs du dossier de PCI actuel. Rul D’Elly, secrétaire de la Nacioun Gardiano, ne se faisait aucune illusion sur les conséquences du tourisme : « l’été venu, la Camargue n’appartient plus aux Camarguais ». S’il fallait choisir entre la mort et le sort réservé aux Indiens d’Amérique, parqués dans des réserves et mettant en scène leurs rites pour les touristes, mieux vaut mourir. « Si la Camargue de demain doit devenir cela, mieux vaut qu’elle disparaisse, ne survivant que dans la légende. Touristique et arrangée, spectaculaire, elle aura perdu son âme sauvage. Le visiteur peut être assuré qu’il n’en verra qu’un faux visage. » 83 Le tourisme manadier d’aujourd’hui s’enferme dans la répétition mécanique des gestes de la tradition, par incapacité à inventer une culture vivante. (Fig. 24)

Le petit train de Camargue à Vauvert.
Fig. 24 - Le petit train de Camargue à Vauvert.

Il serait d’ailleurs intéressant, pour la compréhension des revendications culturelles méridionales, de comparer deux moments particuliers de leur histoire. Et de mettre en miroir, vis-à-vis de l’actuel mouvement traditionaliste et passéiste porté par les mythologies félibréennes de Provence, les luttes ‘révolutionnaires’ occitanes des années 1970 en Languedoc : le Midi rouge après le Midi blanc. Et de se souvenir que les revendications d’alors portaient sur la volonté de ne pas devenir le ‘bronze-cul de l’Europe’ 84, du refus violent des touristes, au temps de l’aménagement du littoral, à leur accueil à bras ouverts dans les manades de Petite Camargue. Deux stratégies de défense d’une identité culturelle : mais l’échec manifeste de la première ne signe pas un bulletin de victoire pour la seconde.

Une économie par temps de sécheresse

Il se peut d’ailleurs que, d’ici dix ans, les débats et projets actuels sur la défense des spécificités culturelles régionales n’aient plus grand intérêt, et soient tombés à l’eau, au propre plus encore qu’au figuré. Les inquiétudes de la bouvino à propos des évolutions climatiques et environnementales sont bien réelles, à juste titre. L’un s’inquiète de manquer de fourrage pour l’hiver qui vient, et de ne pas pouvoir nourrir convenablement son troupeau 85. Mais il donne l’impression de considérer l’épisode de sécheresse de l’été 2022 comme un accident de parcours, similaire à l’épidémie de Covid : une crise passagère, que les aides publiques parviendront à surmonter. Une autre se montre plus pessimiste : Magali Saumade, parce qu’elle préside une Chambre d’Agriculture, a une vision d’ensemble de la situation, concernant l’avenir de ses pâturages en Camargue : « Exploitante agricole, je vis la gravité de cette situation. Les remontées de sel sont de plus en plus prégnantes, en raison de la conjonction de plusieurs phénomènes : l’absence d’entretien des barrages anti-sel, la montée du niveau de la mer, le manque de précipitations. C’est flagrant, il pleut de moins en moins en hiver. » 86

La question de l’accès à l’eau douce va se poser avec insistance : « Quelle serait l’attractivité de notre Camargue si elle devenait un désert de sel ? » Les réponses envisagées telles que l’amélioration des digues à la mer, ne dépassent pas des mesures dont on sait l’insuffisance :

« On peut affirmer que toutes les études (SOGREAH et AQUASCOP, 1995 ; CETE/SMNLR, 2002) et les experts (Suanez et Bruzzi, 1999, Sabatier et Suanez, 2003) ont confirmé que compte tenu de l’ampleur du recul du trait de côte, le système de protection mis en place jusque-là (épis, digues, brise-lames) ne permet pas de lutter durablement contre les phénomènes d’érosion et les risques de submersion. En outre, protéger l’ensemble du littoral en le figeant par une artificialisation du trait de côte n’est pas réalisable tant d’un point de vue technique que financier. » 87

Mais si la lutte contre la submersion marine semble difficile, l’apport en eau douce assuré essentiellement par le Rhône (avec tous les systèmes d’écluses installés au XIXe siècle) est tout aussi problématique. La baisse de débit du fleuve est inéluctable à court et moyen terme. Cet été 2022, annonce la Compagnie nationale du Rhône, le débit a été inférieur de 40 à 50 % à celui des années précédentes, en raison principalement de l’assèchement des principaux affluents. Se pose dès à présent la question des conflits d’usage de cette eau devenant rare, entre irrigation agricole, navigation, refroidissement des centrales nucléaires et eau potable. Les besoins des élevages extensifs de Camargue ne seront certainement pas prioritaires.

La situation de la Camargue, prise en tenaille entre la montée des eaux de la Méditerranée, et l’assèchement progressif du Rhône, principal pourvoyeur en eau douce, est à la fois simple et inéluctable. Mais de fait, le monde de la bouvino n’échappe pas aux formes de déni qui touchent les populations menacées par des cataclysmes climatiques ou environnementaux, tant sont angoissantes les perspectives d’avenir qui pourraient contraindre à des replis vers des zones géographiques moins risquées. La prise de conscience de ces menaces est d’ailleurs ralentie par la prudence – scientifique ou politique – dont font preuve les rapports d’experts chargés d’analyser des situations locales. Les modèles déployés pour rendre compte des évolutions possibles laissent entr’ouvert l’espoir d’échapper au pire. On le voit bien en consultant les documents émanant, par exemple, de la Compagnie Nationale du Rhône à propos de l’évolution des débits du fleuve, ou les dossiers du « Plan Climat Air Énergie Territorial de Petite Camargue » initié par les collectivités locales.

Il est certainement difficile d’aborder de front des hypothèses telles que le ‘déménagement’ des manades, et de penser ce que pourrait devenir la Raço di Biòu transférée en zones de garrigues (ce qui est déjà le cas pour plusieurs manades). Ce sont évidemment des pans entiers de l’idéologie camarguaise qui s’effondreraient, sans pour autant signer nécessairement la fin de la bouvino.

En conclusion

La Bouvino se présente comme un bloc immuable de tradition héritée, un microcosme qui personnifie l’essence et l’âme d’un peuple, le creuset d’une nation bafouée qui retrouverait son identité. Le rêve mistralien a trouvé à se réaliser dans le triangle camarguais mis en ordre par son disciple, le marquis de Baroncelli-Javon dans le premier tiers du XXe siècle. Depuis lors, le ‘peuple de Camargue’ est censé puiser sa vitalité particulière dans le respect scrupuleux de la tradition instituée. L’usage obsessionnel du mot ‘tradition’ dans les écrits, discours, manifestations diverses, agit comme un signe de ralliement, d’autant plus fédérateur qu’il est vide de contenu. Inutile d’y chercher les expressions d’une culture vivante, c’est-à-dire faite de fluctuations, ramifications, emprunts, échanges, conflits. La tradition a pour seule fonction d’affirmer une identité collective, celle du peuple du Midi. Comme toute identité, elle ne dit rien d’autre que sa pure différence avec le monde extérieur. « A est A, différent de non-A », dit le logicien, ou « Sum qui sum », disait le Dieu de la Bible, et tout est dit, Je suis ce que je suis, et mon nom est Tradition.

Et pourtant, lorsqu’on regarde s’agiter le petit monde de la bouvino, et ce qui constitue sa culture réelle (c’est-à-dire la multiplicité des pratiques et manifestations qu’un ethnologue peut observer), on voit se dessiner bien des lignes de force, des fractures, brefs des mouvements – parfois des convulsions – qui débordent et fissurent de toutes parts la sacro-sainte tradition.

Nous avons donc essayé de mettre en évidence, dans les limites étroites d’un simple article, quelques-uns de ces mouvements. Bien sûr, les plus intéressants sont toujours ceux qui révèlent des tensions, peut-être des contradictions, au sein de l’ensemble. L’une d’elles procède de la création continue de nouvelles manades, qui introduisent de la concurrence et font éclater le cadre géographique de l’espace camarguais. Une autre nait du choix, il y a cinquante ans, d’introduire la modernité sportive au sein de jeux taurins ‘traditionnels’ : une tension nouvelle en résulte, entre raseteurs et manadiers. Et comment ne pas mettre en évidence (à partir en particulier du dossier de labellisation de l’Unesco, et du fait aussi de contraintes économiques) le bouleversement prévisible que va provoquer la ‘mise en tourisme’ de la tradition camarguaise ?

La bouvino se révèle ainsi un objet ‘bon à penser’ dans une société agitée par les lignes de fracture idéologiques entre tradition et modernité.

SOURCES INTERNET CONSULTÉES

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MAUDET (2010) : MAUDET (Jean-Baptiste), Terres de Taureaux. Les jeux taurins de l’Europe à l’Amérique, Madrid, Casa de Velázquez, 2010.

PECQUEUR (2018) : PECQUEUR (Antoine), « L’UNESCO dans la tourmente. Enquête sur une institution en proie aux lobbys », Revue du Crieur, La Découverte, 2018/2 N° 10, pp. 22 à 31, https://www.cairn.info/revue-du-crieur-2018-2-page-22.htm (consulté le 20 octobre 2022)

PELEN, MARTEL (1990) : PELEN (Jean-Noël) et MARTEL (Claude), (éds), L’homme et le taureau en Provence et Languedoc, Grenoble, Glénat, 327 p. + annexes.

PICON (1978) : PICON (Bernard), L’espace et le temps en Camargue, 13125 Le Paradou, éditions Actes/Sud, 1978, 262 p.

POULLE (1817) : POULLE (F.) et BONAFOUS (Norbert), Etude de la Camargue ou Statistique du Delta du Rhône, envisagé principalement sous le rapport des améliorations dont il est susceptible, Bibliothèque numérique patrimoniale, https://odyssee.univ-amu.fr/items/show/359

SAUMADE (1994) : SAUMADE (Frédéric), Des Sauvages en Occident. Les cultures tauromachiques en Camargue et en Andalousie, Éd. de la Maison des sciences de l’homme, Paris, 1994, 273 p.

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ZARETSKY (2008) : ZARETSKY (Robert), Le Coq & le Taureau, Marseille, éditions Gaussen, 2008, 238 p.

NOTES

1. Le mot est utilisé, selon les circonstances et le contexte, sous une forme francisée (bouvine) ou dans sa graphie provençale mistralienne (bouvino). J’ai choisi la seconde, en particulier pour sa cohérence avec le mot provençal de biòu qui désigne spécifiquement le taureau camarguais, et permet donc de le distinguer des taureaux en général, et du toro de combat espagnol utilisé dans les corridas. La bouvino est donc le monde des biòu de Camargue.

2. Soit, pour faire vite, de Beaucaire à Montpellier.

3. Côté course camarguaise, le quotidien consacre à son actualité et aux comptes rendus des courses une page spécifique plusieurs fois par semaine en pleine saison.

4. Qui furent naguère rendus célèbres par le film Crin blanc d’Albert Lamorisse (1953).

5. En principe, la course camarguaise avec des biòu, et la corrida avec des toros sont de nos jours clairement distinguées sur un plan institutionnel ou organisationnel. Dans les faits, les rapprochements, les glissements ne manquent pas entre les deux tauromachies, ce qui ne va pas sans ambiguïtés. Nous utiliserons désormais le terme de manade pour désigner les troupeaux de biòu, et celui de ganaderia pour les élevages de toros de corrida. On trouve en Camargue, côte à côte, les deux types d’élevage.

6. DURET, p. 63.

7. PICON, p. 53 : « La municipalité arlésienne […] obtient en 1600 du roi, l’autorisation de vendre son domaine foncier pour assainir ses finances. Ce domaine très étendu en Camargue, est alors dispersé et vendu aux bourgeois de la ville. »

8. BARD Joseph, La Camargue et les Saintes-Maries-de-la-Mer, Vienne, 1857, p. 21.

9. Auteur d’une « étude de la Camargue ou statistique du delta du Rhône » publiée en Arles en 1827. Cité par PICON 1978.

10. PICON 1978, p. 75.

11. BOUSQUET 1923, ch. VII, p 89.

12. HEUZÉ 1868, pp 178-179.

13. Bernard Picon l’entérine cependant, sans commentaire : PICON 1978, p. 72. Ce chiffre de 16000, constamment cité pour attester l’antiquité de la présence bovine en Camargue, est dû à Quiqueran de Beaujeu, auteur en 1551 d’un De laudibus Provenciae. Lauvergne et Pujol font la supposition qu’il a confondu dans ce chiffre les populations totales de bœufs, de chevaux et de moutons.

14. Pour l’essentiel, elles sont rassemblées dans les ouvrages de BRUGUIERE, CARRETERO et LABORIEUX.

15. PICON 1978, pp. 128-131.

16. Ce chiffre de 3000 est également donné par BOUSQUET 1922 pour la fin du XIXe siècle.

17. La manade ne s’installe à La Bélugue (aux Salins de Giraud) qu’en 1940, en louant à la Compagnie Alais-Froges (Péchiney) des hectares de marais et de terres incultes de la basse Camargue impropres à l’agriculture.

18. Véritable expédition qui demande près de 15 jours de marche pour les dizaines de taureaux encadrées de gardians, au long des routes et chemins languedociens. Cf http://www.bouvine.info/manade-papinaud (consulté le 22 septembre 2022).

19. LAUVERGNE et PUJOL, 1990.

20. Camariguo est un magazine (1973-1989) consacré aux traditions camarguaises. Les escoussures sont des entailles faites aux oreilles des taureaux, propres à chaque élevage, qui sont un moyen de les distinguer, au même titre que le fer sur le flanc ou les couleurs des cocardes. Manades de biòu camarguais ou ganaderias de toros Brave de corrida utilisent ce même système d’escoussures.

21. « Qui sont ceux qui ont choisi d’élever des toros de combat dans le Gard ? », Midi Libre du 30 octobre 2022.

22. ARNAUD 2008 recense également les chevaux appartenant aux 135 manades. Il aboutit à un effectif total de 1820 chevaux, soit une moyenne de 13 chevaux par manade de biòu. Mais il convient de distinguer dans ce recensement les cas de plusieurs manades qui ont leur propre élevage de chevaux, telles que Fabre-Mailhan, Laurent, Plo ou Vinuesa qui possèdent plus de 50 chevaux. A l’inverse, une quinzaine de manadiers ne déclarent que 2 ou 3 chevaux en propre, ce qui laisse supposer que les gardians amateurs qu’ils utilisent pour les abrivado disposent de leur propre monture.

23. En fait à Béziers, les manifestations camarguaises sont rarissimes. Les chroniqueurs relèvent des courses de type camarguais en 1971, et auparavant en 1942, les deux fois à l’initiative du directeur des arènes Ferdinand Aymé, entrepreneur de spectacles divers très connu dans tout le Midi. L’initiative de Robert Margé d’introduire une course camarguaise au programme de la Féria de 2022 est donc un événement significatif dans une phase historique où la corrida avec mise à mort est particulièrement en danger. Cf. Arènes de Béziers. 120 ans de passions taurines, lyriques, festives, Béziers, éd. Le Chameau malin, 2018.

24. La mise en place de la fédération est due à l’initiative des clubs taurins en tant qu’organisateurs de spectacles sportifs. Les CT sont toujours l’acteur dominant : en 2020, aux dernières élections, la liste de Nicolas Triol, largement réélue, comptait sur 35 noms, 15 représentants des CT et Organisateurs pour 7 représentants des raseteurs-tourneurs-écoles, et 5 manadiers.

25. Le mot provençal est l’équivalent de l’espagnol aficionado plus utilisé dans des contextes variés, l’amateur passionné.

26. La capelado, originellement une présentation au public des raseteurs qui pénètrent dans l’arène sur deux colonnes, devient à la moindre occasion un véritable spectacle, chorégraphié et mis en scène par des spécialistes à la recherche d’originalité et d’innovations artistiques, soit tout le contraire d’un rituel.

27. SAUMADE 1994, publié près de 20 ans après la création de la FFCC, sans que l’auteur ne prenne jamais en considération l’infléchissement de cette innovation institutionnelle sur le statut du raseteur.

28. Les tau sont des taureaux ‘entiers’, généralement jeunes, contrairement aux biòu qui sont castrés, c’est-à-dire des bœufs.

29. Statut et Règlements de la FFCC, Livre VII Règlements généraux et sportifs, TITRE I Appartenance à la FFCC, CHAPITRES 2 à 8.

30. Jeu consistant à attacher un taureau à une longue corde et à le promener dans les rues, en le faisant souffrir et le tournant en ridicule.

31. La passion des taureaux. C’est aussi le titre du magazine de la FFCC, aujourd’hui disparu (suite à la crise financière de 2016).

32. Le raseteur Jacky Simeon rend bien compte des moments de grâce du raset en reprenant la notion de temple à la corrida : SIMEON 2002.

33. Le fait est particulièrement visible dans les comptes rendus de courses parus dans la presse (tout particulièrement dans les pages ‘Trophée taurin’ de Midi Libre). Les prestations des raseteurs donnent lieu, au mieux, à quelques appréciations collectives rapides, tandis que le quart d’heure de chaque biòu est disséqué minutieusement par les chroniqueurs spécialisés qui se partagent les différentes courses du jour.

34. C’est nous (GL) qui soulignons.

35. https://www.facebook.com/photo/?fbid=1631670870290061&set=pb.100069722294832.-2207520000, (consulté le 22 octobre 2022).

36. Cf. le site du PETR : https://www.petr-vidourlecamargue.fr/.

37. Très schématiquement, un champ est le système social de relations entre les personnes et les groupes qui s’investissent dans la production d’un objet donné. De même qu’il existe un champ de la mode réunissant les couturiers, les magazines spécialisés, les publicités, etc. qui cherchent à définir et imposer ‘ce qui est à la mode’, ou un champ politique où se jouent la définition et la nature du régime souhaitable, la ‘fé di biòu’, en tant que pulsion collective, organise un champ de la bouvino autour des querelles sur la définition de ce que doit être un bon taureau, un bon raseteur ou une belle course.

38. C’est nous (GL) qui soulignons.

39. Sur le site de Raço di biòu gérant le livre généalogique : https://lgrb.fr/genetique/.

40. Cf. le site internet de la race pure : https://lgrb.fr/.

41. Sur le site de Raço di Biòu, https://lgrb.fr/genetique/ (Consulté le 17 octobre 2022).

42. FFCC, Règlement sportif, Titre I, chapitre III, article 15. Le LGRB définit l’élevage extensif par le taux de 1,4 animal/hectare. Un cheptel de 70 bêtes exige doc 50 Ha de pâturages.

43. L’effectif au 28 juillet 2022 est de 122 manadiers. Mais 6 manades ont une double inscription, probablement pour des raisons juridiques internes.

44. Il s’agit ici de la première association professionnelle créée en 1951 sous le nom de ‘Association des manadiers de taureaux de race Camargue pour les courses à la cocarde’ qui se différenciait ainsi de l’Association des éleveurs de taureaux de combat créée dès 1920.

45. JOLIVET, p. 102.

46. JOLIVET, p. 12.

47. « L’AETCC souffle 25 bougies », http://www.tradicioun.org/spip.php?page=mob_article&id_article=1443.

48. Celles-ci se retrouvent au sein de l’Association des Manadiers Éleveurs de Race di Biòu pour la Course Camarguaise (AMERBCC) présidée en 2016 par Jacques Mailhan (manade Fabre-Mailhan, en Arles). Depuis lors, les deux associations de manadiers ont fusionné en 2019.

49. Une manade suppose des dépenses multiples, des frais de suivi vétérinaire à la production ou achat de fourrage additionnel pour passer l’hiver en passant par la location de surfaces de pâturages en fonction directe de la taille du troupeau.

50. A la naissance, les taureaux sont simplement numérotés, et marqués lors de la ferrade. Leur accession au statut de biòu pour la course s’accompagne de l’octroi d’un nom propre sous lequel ils sont désormais identifiés par le public.

51. http://biòuytoroslamars.canalblog.com/archives/2021/11/05/39207102.html (consulté le 20 octobre 2022).

52. JOLIVET p. 61. Notons qu’en 1990, 640 cocardiers étaient répertoriés, appartenant à 62 manades.

53. Une charte des abrivado, adoptée en 2004 par la FFCC, avait décidé que « la manifestation comprendra 4 ou 7 taureaux qui partiront tous ensemble. Pour 4 taureaux il y aura 8 cavaliers au minimum et pour 7 taureaux, il y en aura 12 au minimum. »

54. Le terme espagnol désigne actuellement un lâcher de taureaux dans un espace urbain, rue ou place clôturé par des barrières. L’exemple le plus célèbre est celui de Pampelune. En Camargue, la jeunesse locale entre dans l’aire pour se confronter aux biòu et tester son courage.

55. La manade, célèbre à Lunel, a été longtemps dirigée par Nicole Rébuffat, décédée récemment. Sa fille Danièle n’a pu continuer, faute semble-t-il d’avoir pu garder la jouissance de pâturages loués à la ville de Lunel.

56. LECLERC 2019, p. 143.

57. Pas seulement les raseteurs et tourneurs, mais aussi les manadiers impliqués, les arbitres et juges de course, jusqu’aux gardians amateurs à pied qui préparent les biòu dans le toril ; pour cette dernière catégorie, le principe, de la licence obligatoire est récent, du fait des réticences des petites manades qui jugeaient son montant trop élevé (en 2018, 478 € pour 2 gardians amateurs, à payer par le manadier) au regard du très peu d’occasions de faire courir leur bétail.

58. Comme la plupart des anciennes confréries de métier, celle-ci, créée en 1512, joue un rôle de caisse de secours pour les gardians professionnels dans le besoin (très peu nombreux). Revitalisée en 1923, elle participe aussi des institutions félibréennes mises en place au tournant du XXe siècle par Mistral et Baroncelli. Notons également que la Confrérie accueille aussi bien des manadiers (Lescot) que des ganaderos (Yonnet).

59. https://manades1.rssing.com/chan-52653235/all_p1.html#c52653235a2?zx=813 (consulté le 22 octobre 2022).

60. Charte sur la tenue vestimentaire des gardians, 2008, disponible sur le site http://www.tradicioun.org/Charte-sur-la-tenue-vestimentaire (consulté le 15 octobre 2022). Guy Chaptal, capitaine de la Nacioun Gardiano et instigateur de cette charte, est un cafetier de Vendargues, décédé en septembre 2022.

61. C’est son frère Réginald qui s’occupe directement des deux manades héritées de la famille, la manade Aubanel-Baroncelli-Santenco et la Manade Pierre Aubanel et fils.

62. Les deux gros tomes du Tresor dóu Felibrige (1878-1886) sont le dictionnaire bilingue de la langue d’Oc dans ses variantes régionales patoisantes, où Mistral tente une codification unifiée autour du Provençal, tout en étant aussi une encyclopédie du monde méridional de l’époque, tant mental que matériel. Le Museon Arlaten (en Arles) est un musée ethnographique de la Provence mistralienne telle que Mistral souhaitait la voir se maintenir : https://www.museonarlaten.fr/.

63. ZARETSKY, p. 141.

64. Cf par exemple Midi Libre du 29 juillet 2022, l’article « Être Arlésienne dans la famille Pichoto Camargo, un art de vivre » dans la page titrée ‘L’été des traditions’.

65. Lors de la Croisade des Albigeois, en 1213.

66. HOBSBAWM, p. 3.

67. Pour une mise en perspective politique sur la longue durée, voir par exemple, de Philippe SECONDY, La persistance du Midi blanc. L’Hérault (1789-1962), Presses Universitaires de Perpignan, 2006. Nous nous permettons de renvoyer également à notre article LAURANS (Guy), « Les Confréries de Pénitents aujourd’hui : culture, religion, politique », Études héraultaises, n° 45, 2015, qui insiste en particulier sur le triangle Montpellier-Avignon-Aix-en-Provence, celui-là même qui délimite le pays de bouvino. Concernant en particulier le Félibrige, l’article de Philippe MARTEL est particulièrement éclairant : « Le Félibrige », in Les Lieux de Mémoire (s.d. Pierre Nora), tome 3, édition Quarto, Gallimard, 2001.

68. Mais un demi-siècle plus tôt, à l’article ‘biòu’ de son Trésor du Félibrige, Mistral écrivait : « Faire courre li biòu, donner une course de taureaux, qui consiste à pourchasser un de ces animaux dans une arène close et à lui enlever à la course un nœud de rubans attaché à ses cornes ; ce genre de spectacle paraît avoir été emprunté aux Espagnols, qui eux-mêmes l’ont pris aux Maures. » Mais Baroncelli n’était pas encore passé par là.

69. Depuis des générations, manadiers et sociétés de chasse se livrent à une guérilla pour l’usage de l’espace camarguais. Leur rapprochement circonstanciel à Nîmes doit plus à leur adversaire idéologique et politique commun qu’à une véritable communauté d’intérêt.

70. JOLIVET, p. 104.

71. Midi Libre jeudi 26 mai 2022.

72. La famille Aubanel concentre entre ses mains l’héritage de la manade Aubanel-Baroncelli Santenco, et la manade Pierre Aubanel et fils.

73. Le seul Biòu d’Or de la manade (Petit Loulou) date de 1964, antérieurement à la création de la FFCC.

74. Les situations de crise au sein d’organisations ont été étudiées par Albert Hirschman dans Exit, Voice and Loyalty en 1970. La traduction française a été publiée sous le titre Défection et prise de parole, Paris, Fayard, 1995.

75. Midi Libre, 26 mai 2022.

76. JOLIVET, p. 50.

77. Les sports organisés ont pour règle fondamentale l’égalité ‘formelle’ entre concurrents sur la ligne de départ. Lorsque ce n’est pas le cas, en raison de handicaps ou de caractéristiques objectives, les concurrents sont répartis selon des catégories prédéfinies (catégories de poids en boxe ou au judo, par exemple). La course camarguaise est peut-être le seul sport qui déroge ouvertement à cette égalité formelle et crée une distorsion du principe fondamental d’incertitude du résultat.

78. UNESCO 2020, p. 9.

79. HOTTIN 2012, p.103.

80. Midi Libre du 25 février 2022, « A la rencontre des gens de bouvine sur les chemins de l’Unesco… ».

81. Depuis 25 ans (1998), le Trophée des As qui désigne le meilleur raseteur de la saison a été attribué 16 fois à un raseteur originaire d’Afrique du Nord (Bensalah, Allouani à 10 reprises, Zekraoui et Katif), qui n’avaient évidemment aucun antécédent camarguais, et qui ont dû, en règle générale, affronter les insultes racistes. Depuis plusieurs années, les raseteurs professionnels comptent dans leurs rangs autour de 20 % de Maghrébins.

82. PECQUEUR, p. 23.

83. Rul d’Elly est l’auteur de La Camargue gardiane (1938). Cité dans ZARETSKY, p. 181.

84. Selon un slogan qui avait eu beaucoup de succès à l’époque.

85. André Vitou, manadier à Castries (Hérault), Midi Libre du 14 août 2022.

86. Midi Libre jeudi 26 mai 2022.

87. HEURTEFEUX 2008.