Le boulisme : de la lyonnaise à la pétanque

* Docteur en sociologie

Les recherches multiples entreprises lors de la préparation de ce recueil d’articles sur le sport héraultais, ont fait ressortir le jeu de boules comme l’un des sports majeurs du département, et ce, dés le début du XXe siècle. Cette place éminente est due tout d’abord à sa diffusion très large quasiment sur l’ensemble du département, des villes côtières jusque dans les hauts cantons, avec plusieurs milliers de licenciés dès les années 1920-30. Et de cette masse de pratiquants sont sortis quelques champions d’envergure. En second lieu, ce « boulisme », pour reprendre l’expression souvent utilisée à l’époque, présente un caractère exceptionnel : il pourrait apparaître comme un jeu traditionnel ancré dans un lointain passé et aux règles variables selon les régions, mais il est en même temps un sport très organisé et fortement administré dès avant la Grande Guerre. Enfin, il est particulièrement intéressant de le saisir dans ses deux espèces : le « jeu lyonnais », d’abord hégémonique, puis à partir des années 1930, cédant progressivement du terrain devant la « piedtanque » ou pétanque moderne qui lui a aujourd’hui ravi la primauté.

Aujourd’hui encore, les jeux de boules se pratiquent dans une grande variété de conditions et de règles. Pour se rendre compte des diversités locales ou régionales, il convient de faire un tour de France : Boules des berges à Paris, Boules lyonnaises au bord du Rhône, Boule bretonne 1, Boule de fort en Anjou 2, Boule nantaise 3, Boules de bois en pays wallon 4, Bourle flamande 5 … Le site internet le plus complet, encyclopédique, est http://www.petanque.org/, qui offre beaucoup plus que son titre, en particulier une remarquable photothèque historique.

Mais en 1900, un jeu de boules se détache de cette nébuleuse de jeux locaux, pour se poser en « jeu national ». En effet, aux Jeux Olympiques de 1900, disputés à Paris dans le cadre de l’Exposition Universelle 6, le jeu lyonnais est partie intégrante du programme sportif, et plus particulièrement de la section des jeux athlétiques dont l’organisation est confiée à l‘USFSA. L’Union ne s’occupant pas des boules, c’est l’un de ses dirigeants, Paul Champ, vice-président du Racing Club de France, qui fut chargé d’organiser le concours avec l’aide de la Société de Saint Mandé, propriétaire du boulodrome du bois de Vincennes. Les règles sont celles en vigueur à Lyon. Le concours de Paris regroupe 54 quadrettes, toutes françaises. Les deux équipes finalistes sont formées de Parisiens d’origine lyonnaise.

Cette consécration parisienne met en lumière un sport qui occupe une place éminente dans la région lyonnaise et plus largement le sud-est, mais ne s’étend que lentement hors de son territoire de prédilection. La courte notice consacrée au jeu lyonnais dans le volume collectif que l’éditeur Lafitte consacre en 1913 au « Tennis, hockey, paumes, balles et boules » 7 et dont se charge, sans grande compétence le coureur de demi-fond devenu journaliste Louis de Fleurac, signale des chiffres astronomiques (et probablement fantaisistes pour certains) pour la seule ville de Lyon : 1 800 jeux de boules « installés un peu partout », 3 000 sociétés et 80 000 joueurs. Et encore 450 000 boulomanes dans les 14 départements qui utilisent les règles édictées par le Progrès de Lyon : le journal régional organise chaque année depuis 1894 un grand concours pour la Pentecôte, sur la place Bellecour, qui fait figure de championnat de France.

Si donc dès les toutes premières années du siècle, les boules font figure de sport officiel dans leur version lyonnaise, il est beaucoup plus délicat de savoir ce qu’il en est précisément dans une région languedocienne qui est à la périphérie de leur zone d’influence du sud-est.

Comment jouer aux boules ?

En principe, les joueurs de boules dans la région connaissent deux méthodes distinctes, la « lyonnaise » et la « provençale ». La première est donc en bonne voie de codification. Le texte de De Fleurac déjà cité donne les règles en vigueur depuis quelques années à Lyon, et qui ont servi pour le concours de Paris. Mais leur validité est encore loin d’être unanimement reconnue. Quant au jeu provençal, il prospère dans le Var et à Marseille, et fait une percée jusque dans le Gard : à Nîmes, c’est la méthode favorite. On le joue sous la forme qu’il connaît encore, proche de la future pétanque 8. Dans l’Hérault cependant, le jeu provençal n’a pas réussi à s’acclimater réellement.

Entre ces deux méthodes déjà à peu près codifiées, la majorité des boulomanes héraultais pratiquent un jeu aux variantes infinies, obéissant à des règles locales aménageables selon les circonstances : c’est le règne du droit coutumier ! La presse locale évoque des parties entre joueurs en nombre variable, depuis le tête-à-tête jusqu’à des équipes de cinq. Le jeu, que l’on qualifie alors de « libre », et qui est effectivement pratiqué le plus souvent, reste donc dans la droite ligne d’un « jeu traditionnel » des plus simples, hérité du XIXe siècle – et même bien au-delà – et dont les règles se résument pour l’essentiel à placer le plus de boules possibles à proximité du but 9. Des cartes postales anciennes montrent bien ces jeux de villages, et qui ressemblent fortement à d’actuelles parties de pétanque.

Dans un Règlement du jeu de boules proposé par Jean-Baptiste Sabde, président de la Société du Bois Roulant de Béziers 10, document fort intéressant sur lequel nous reviendrons, l’auteur distingue : « Les parties tête à tête ou deux contre deux sont ordinairement des parties d’intérêt, de défis ou de matchs. Les grandes et belles parties d’amateurs se jouent par triplettes ou quadrettes. Dans le Midi, on donne généralement la préférence aux triplettes, et dans l’Est, aux quadrettes. » Sabde est un vieux joueur expérimenté qui connaît fort bien les coutumes régionales. Il est donc attentif à la diversité des pratiques, et s’il milite en faveur d’un alignement sur les règles lyonnaises en quadrettes, il ne masque pas pour autant la réalité multiforme du jeu.

On voit bien, à partir de ce qu’évoque la presse locale, coexister plusieurs types de parties. Les plus nombreuses assurément – et qui sont aussi les moins visibles car pratiquement jamais mentionnées par la presse généraliste, sont les parties jouées continûment de façon tout à fait informelle, entre connaissances, comme un passe-temps divertissant. Ou encore au sein des sociétés boulistes, lorsque celles-ci commencent de se constituer au tout début du siècle, sur leur terrain privé, lorsque leur siège se trouve dans un café doté d’un clos aménagé pour le jeu, sur le modèle lyonnais. Mais tout aussi bien sur des espaces publics, comme aux Arceaux de Montpellier, qui dès la fin du XIXe siècle sont le lieu de rassemblement des boulomanes 11.

Une partie « libre » dans un village au début du siècle
Fig. 1 Une partie « libre » dans un village au début du siècle. ADH, 2 FICP 1252

Souvent plus visibles sont les défis lancés d’une équipe à l’autre, selon les règles maintenant bien connues qui touchent pratiquement tous les sports ou jeux compétitifs de cette époque 12. Ces défis opposent les représentants de quartiers voisins, comme celui entre joueurs de boules de Lamalou-le-bas et Lamalou-le-haut 13, ou encore le défi lancé à des joueurs de Saint Félix de Lodez par l’équipe « de Lolo et du Mas Audran », un écart de la commune voisine de Lacoste, qui organisent ce « match sensationnel » à proximité de la gare de Sallèles du Bosc, avec un enjeu de 60 fr. 14 Encore en 1913, deux défis cherchent à rameuter un public nombreux. A Mèze, un match de boules (enjeu : 50 fr) « entre les deux meilleures quadrettes de la ville équipe Alexandre Bouzet contre équipe François Giry » ; tandis qu’à Lodève, quatre joueurs du quartier des Carmes s’attaquent à une quadrette de la société du Bois Roulant. A propos de cette partie en 21 points, « les spectateurs sont prévenus que les équipes qui vont se mesurer ne nourrissent à l’égard l’une de l’autre pas la moindre animosité, la partie quoique intéressée par un enjeu assez important sera donc des plus loyales et des plus amicales. Le public qui y assistera est prié de suivre le plus dignement et le plus discrètement possible les chances de ses favoris quels qu’ils soient » 15. Les défis tendent à la publicité, dans la mesure où ils prennent des tiers à témoin : leur mention dans la presse est recherchée, sous forme de communiqués. Mais très souvent, seul le bouche à oreille permet de trouver un public devant qui s’exposer.

En même temps, on voit se multiplier les concours organisés par des sociétés boulistes capables de mettre sur pied une compétition d’une journée entière, avec toute l’infrastructure que cela suppose. C’est ainsi qu’à Montpellier, sur le terrain de l’ancien hippodrome de la rue Mareschal, en contrebas de la gare de Palavas, un concours de boules en quadrettes réunit 14 équipes venues de Béziers, Cette, Pignan, Lavérune, de 9 h du matin à 6 h30 du soir. Le spectacle attire plus de 1 000 spectateurs 16. Quelques courtes années plus tard, les programmes sont encore plus ambitieux. A Lodève, au printemps 1911, la Société du Bois Roulant organise 4 épreuves : Concours de triplettes (100, 50 et 25 fr de prix), Tir individuel (20 fr), Point individuel (15 fr) et « Lancement de la boule individuel » (?) (10 fr), sur un schéma d’épreuves multiples en vigueur dans la Fédération lyonnaise, et que l’on retrouve de nos jours dans les épreuves combinées du « sport-boules » 17. Sans être la règle, cette diversité des épreuves au sein d’un même concours ne semble pas rare : à Béziers, en 1913, la Boule Moderne, dont le siège est à la Brasserie Moderne, annonce un concours sur la place Emile Zola. Ici aussi, parties en triplettes (prix: 100, 60 et 40 fr, inscription: 6 fr/équipe) auxquelles s’ajoutent des concours de tir et de point (20, 10 et 5 fr de prix chacun) 18. A Lodève, la progression du « boulisme » se constate d’année en année : le Concours de l’été 1913 parvient à faire venir dans la Sous-préfecture 48 quadrettes, non seulement de l’Arrondissement (Aspiran, St Guiraud, St Jean de la Blaquière, Loiras, Sallèles du Bosc, Octon, Soubès, Pégairolles, St. Maurice du Larzac), mais aussi de Montpellier, Béziers, Boujan, et même de Nissan ou de Narbonne 19.

Quelques semaines plus tôt, un concours de village est à même de rassembler un nombre important d’équipes : à Saint-Gély-du-Fesc, la société locale organise deux compétitions en parallèle pour les 29 quadrettes inscrites. En 1re division, concourent des équipes venues de Montpellier, Les Matelles, Combaillaux, St Gély, St. Vincent de Barbeyrargues. Les vainqueurs sont les Boulomanes des PTT de Montpellier composés de Roubière, Miret, Craissac et Mounet, qui empochent 60 fr. En 2e division, Les Matches, Combaillaux, Murles, St Vincent, St Jean de Cuculles, Assas et St Gély sont représentés. Il n’est pas trop possible de savoir si ce partage en deux divisions est le fait des organisateurs locaux qui apprécient la renommée des concurrents (à la manière dont procèdent, au même moment, les organisateurs du Concours de Tambourin de Pézenas 20, ou si les équipes qui se présentent sont déjà classées par l’Union Bouliste de l’Hérault. En effet, et c’est là un dernier type de compétition qui voit le jour quelques années avant la Grande Guerre, il existe déjà des Concours fédéraux, réservés aux sociétés affiliées. L’Eclair du 1er mai 1913 annonce ainsi un concours interfédéral pour le week-end des 11 et 12 du mois, à Montpellier. Organisé par la Société Bouliste Montpelliéraine, dont le siège est au Café de l’Esplanade et où se prennent les inscriptions, le concours est présidé par Sabde, patron de l’UBH. Ces concours qui bénéficient du label fédéral sont supposés donner une légitimité sportive aux joueurs vainqueurs pour autant, les doutes et les arguties sur leur valeur réelle ne manquent pas d’alimenter les polémiques, et le recours aux vieux défis tente toujours les vaincus dans leur remise en cause des résultats officiels. On voit ainsi l’Association bouliste Cettoise tenter de reprendre la main dans une obscure querelle : « Pour mettre fin aux commentaires qui se sont produits à l’issue du concours de l’UBH à Béziers, l’ABC lance un défi à l’équipe 1ère de la Boule Romaine de Béziers pour une somme de 50 fr, à jouer en deux parties de 15 points et une belle s’il y a lieu. Terrain de l’Esplanade neuve, à la convenance des visiteurs, le 8 courant. »

La période d’avant-guerre va lancer le « boulisme » dans un processus complexe de reconnaissance sportive qui est alors considérée comme la condition de l’expansion et de la popularisation du jeu. Faire des jeux de boules un « sport-boules » est une ambition qui suppose une unification du jeu, ainsi qu’en ont bien conscience les promoteurs les plus avisés de cette évolution. Dans le département, deux figures émergent dans les années qui encadrent la Grande Guerre, A Béziers, Jean-Baptiste Sabde, instituteur retraité passionné de longue date, va tenter de créer une Fédération régionale autour du règlement lyonnais, tandis qu’à Montpellier, avec quelques années de décalage, Jean Sabatié, artisan relieur et marchand de papier, lance le premier hebdomadaire consacré uniquement aux boules : Le Bouliste français se veut un « organe de vulgarisation et de défense bouliste« . Je reviendrai ultérieurement sur l’action de ces deux personnalités, mais pour mieux la comprendre, il faut auparavant examiner les différents points de friction qui freinaient toute politique d’unification.

Un concours de boules à Béziers avant guerre
Fig. 2 Un concours de boules à Béziers avant guerre. ADH, 2 FICP 1199

Dans le paysage bouliste de l’immédiat avant-guerre, l’unification du sport-boules s’est heurtée à des obstacles institutionnels, mais aussi à des considérations proprement techniques touchant aux boules elles-mêmes ainsi qu’aux terrains utilisés.

Il existe alors deux grands types de boules, en bois, et ferrées – c’est-à-dire cloutées. Ces deux boules coexistent pendant une longue période, les divers règlements qui foisonnent alors laissant le libre choix aux joueurs 21. Tout au plus est-il difficile de préciser si elles étaient éventuellement utilisées au cours d’une même partie. L’hypothèse est peu probable, dans la mesure où les joueurs ne lutteraient pas à armes égales : il est difficile d’envisager de tirer efficacement avec des boules en bois sur des boules ferrées beaucoup plus lourdes et donc difficiles à déplacer.

Selon certains, les boules cloutées auraient été inventées à Marseille en 1904 sous le label de La boule bleue. Mais il convient de faire remonter cette fabrication plusieurs décennies auparavant, ainsi qu’en atteste un village du haut Var, Aiguines près des gorges du Verdon 22. La matière première des boules était le buis, dont on utilisait les racines pour sa dureté et donc sa relative solidité. Dans leur meilleure période (probablement le dernier quart du XIXe siècle), deux usines et plusieurs ateliers se consacrent majoritairement au tournage et au cloutage des boules : « Pour la fabrication des boules cloutées, la partie affleurante et enflée de la racine du buis, était extraite et transportée à dos d’homme, jusqu’aux ateliers de tournage installés dans le village. Dans les ateliers, les tourneurs dégrossissaient la racine à la scie, puis lui donnaient sa forme définitive au tour à bois. Les femmes, les ferreuses, les recouvraient ensuite de clous. Des colporteurs venaient s’approvisionner au village pour aller vendre ces objets jusqu’à la foire de Beaucaire. Le commerce sera florissant jusque dans les années 1920 où l’apparition de la boule de pétanque intégrale rejettera ce type de boule chez les antiquaires et les collectionneurs » 23.

Un atelier de tournage de boules à Saint-Guilhem-le-Désert
Fig. 3 Un atelier de tournage de boules à Saint-Guilhem-le-Désert.
© Musée Village dAntan, J. Prouget, 2010

Selon les sources disponibles, les deux méthodes de cloutage existantes, cloutage en écailles pour les boules de petit diamètre, utilisées dans le jeu provençal puis plus tard la pétanque, et le cloutage juxtaposé pour les grosses boules de la lyonnaise, étaient utilisées concurremment, ce qui donne à penser que la production locale d’Aiguines était diffusée largement du Lyonnais jusqu’au Languedoc. Mais bien d’autres tourneurs se sont emparés de cette méthode de fabrication, et des ateliers locaux ont multiplié ces types de boules. Si la production d’Aiguines s’est arrêtée au début des années 30, tuée par la diffusion massive des boules « intégrales » en acier que nous connaissons aujourd’hui 24, on peut constater que la production de boules cloutées s’est poursuivie dans notre région entre les deux guerres. Au moins deux lieux de fabrication de boules existaient dans le département de l’Hérault dans des zones géographiques de buis abondant. L’un à Saint-Guilhem-le-Désert, est signalé par Martine Pilate dans son article sur la pétanque. Des renseignements complémentaires émanant de Joseph Fonzes 25, situent en 1900 l’introduction du cloutage dans la fabrication des boules sortant de l’atelier de tournage Fonzes. Cette production fut de courte durée, puisque la grande guerre aurait fermé l’atelier. Mais les boules cloutées continuent à être fabriquées dans le département, encore en 1926, plus précisément à Saint Maurice de Navacelles, sur le Causse du Larzac, par l’atelier des frères Fabrègues. Ceux-ci produisent les deux types de boules, pour la lyonnaise ainsi que pour le jeu provençal et la pétanque, et dans les deux qualités de cloutage 26. Dans cette même période du milieu des années 20, la fabrication de boules est également très active à Montpellier même. François Paul, par ailleurs l’un des bons joueurs de la ville, installé à la Cité industrielle 27, fournit en « boules de luxe et en tous genres », mais aussi en « boules bon marché pour tenanciers de boulodromes » 28. Quant au Boulodrome lyonnais de la rue Gerhardt, tenu par L. Pujols, il s’adjoint une « manufacture de tournerie, spécialité de boules ferrées à jouer, en racine de buis garanti ». En même temps il est vrai, Pujols est représentant de la Boule Intégrale, breveté SGDG, marque déposée, que la Fédération lyonnaise a agréée en 1924, et qui a toutes les qualités : « Indéformable, Inoxydable, Inusable, Incassable, Haute précision, Perfection absolue, La seule dont on garantit l’équilibre ». C’est là l’avenir, d’autant que ces nouvelles boules en acier satisfont autant les champions que le tout-venant des joueurs convaincus de progresser grâce à elles.

Malgré le progrès que constitue le cloutage, les boules en bois ne disparaissent que lentement. Les traditions locales semblent avoir eu la vie dure. Dans les Alpes-Maritimes par exemple, au grand meeting bouliste de Nice tenu fin juin 1914, deux épreuves sont menées parallèlement : un concours « national » suivant le règlement lyonnais et disputé aux boules cloutées, réunit 62 quadrettes, mais il y en a 64 pour le concours « local » aux boules de bois qui concentre les équipes de la Riviera, par-delà la frontière : de Cannes à Gènes, le bois a de nombreux adeptes. Et après guerre, les compétitions reprennent de la même façon.

Le choix des boules donne lieu à un autre clivage, en définitive plus déterminant, celui de leur taille. C’est à la grosseur des boules que se reconnaît le jeu pratiqué. Les Lyonnais ont réglementé des boules de fort diamètre, qui peut varier entre 97 et 134 mm 29 selon l’usage que le joueur compte en faire (point ou tir) et selon aussi sa morphologie 30.

Le jeu provençal, lui, est adepte de boules de plus petite taille. Le diamètre moyen est d’environ 75 mm, avec, ici aussi, des variations assez importantes selon les joueurs. Mais ce qui est important, c’est la barrière entre les tailles de boules des deux jeux : les plus petites boules de « lyonnais » ont conventionnellement un diamètre significativement supérieur à celui des plus grosses boules de « provençal » afin que leur utilisation conjointe soit interdite au cours d’une même partie. Bien que les choses ne soient pas très explicites, il semble bien que cette barrière est conditionnée par des considérations d’égalité des chances entre joueurs. Les joueurs de « lyonnais » seraient doublement pénalisés face aux « provençaux » : les tireurs refuseront de se mesurer à des pointeurs adverses qui joueraient avec de trop petites boules, cibles difficiles à atteindre, et les grosses boules des pointeurs seront au contraire un handicap face aux tireurs adverses.

L’autre grande différence entre les deux variétés de jeu, et la plus visible, porte sur la nature du terrain le jeu provençal se joue sur n’importe quelle surface, même irrégulière, tandis que la lyonnaise exige un « cadre » exactement dimensionné, et un terrain aménagé pour être aussi roulant et aplani que possible. Dans la mesure où places et terre-pleins ne manquent pas en ville comme dans les villages de l’époque, permettant la pratique du jeu libre, il est certain que la plupart des boulodromes sont réservés à la pratique de la lyonnaise, le plus souvent dans des cafés qui bénéficient d’une arrière-cour ou d’un espace aménagé. A Montpellier, par exemple, à la veille de la Grande Guerre, des publicités parues dans le Bouliste Français vantent les mérites du Café Raynal et de son jeu de boules de la rue Farges, derrière la gare, « innovation à Montpellier du terrain tamisé Joueurs de boules ! Sachez le bien ». Chez Louis, au Bar moderne de la rue Frédéric Peysson, les joueurs bénéficient de « l’organisation nouvelle du terrain sablé » 31.

Le terrain du jeu lyonnais ne doit pas seulement être plat et roulant, il est aussi précisément délimité. Ce sont ces limites réglementaires – de même nature que celles que l’on trouve dans les sports modernes, football ou tennis – qui manifestent la nature sportive de la boule lyonnaise en lui octroyant un espace propre. Si à Marseille ou Toulon, on pratique n’importe où le jeu provençal, à Lyon le cadre permet de pratiquer le sport-boules.

Le cadre est un long couloir, de 27,5 m au moins et large d’environ 3 m. Des lignes tracées au sol délimitent longitudinalement ce couloir 32, tandis que plusieurs lignes transversales précisent les zones de lancer du but, de pointage et de tir des boules. Dans le règlement de Sabde déjà évoqué, le préambule prend soin de préciser qu’il a été « décidé de renoncer à la vieille méthode méridionale, qui consiste à laisser toutes les boules en place jusqu’à la fin du coup ou de la reprise, et d’adopter la méthode plus rationnelle de la Fédération Lyonnaise, d’après laquelle toute boule qui sort d’un cadre déterminé d’avance est annulée et mise de côté. »

C’est cette possibilité de mettre des boules hors-jeu qui rend indispensable la délimitation rigoureuse du cadre et son traçage précis. La contrainte spatiale ainsi créée a pu être un frein dans l’expansion géographique et sociale du jeu lyonnais, mais a certainement, a contrario, contribué à lui donner une image de sport moderne susceptible d’attirer de nouveaux adeptes 33.

Pour compléter le panorama des pratiques boulistes au début du siècle, il convient d’évoquer les épreuves annexes, qui figurent dans beaucoup de concours, de point et de tir, ainsi que la question beaucoup plus obscure du jeu de quilles.

Les règlements lyonnais prévoient ces épreuves, qui sont codifiées sous forme de séries de boules jouées sur des cibles à atteindre et donnant des points. Des cercles concentriques dessinés autour du but en bois permettent aux pointeurs de marquer plus ou moins de points selon la zone atteinte par leurs boules. Quant aux tireurs, les points sont calculés selon qu’ils sont capables de toucher la boule cible et de l’expulser d’un cercle de 2 mètres. Des aires de concours pour ces deux épreuves peuvent exister dans certains boulodromes de façon permanente, qui servent à l’entraînement des joueurs ou à des leçons données par des moniteurs. Les concours boulistes prévoient souvent, à côté de l’épreuve principale par équipes, des compétitions individuelles de point et de tir, moins richement dotées, mais qui attirent des spécialistes désireux de se mesurer entre eux. Les réputations se construisent ainsi, qu’il est alors possible de tenter de monnayer dans des défis. L’épreuve de tir en particulier a donné lieu à l’établissement de records, sur de longues séries de boules jouées. En 1919, par exemple, au boulodrome montpelliérain de la place de Strasbourg, un défi opposa Bourgès, « notre imbattable champion du Midi en tête-à-tête » au Parisien Mourranchon, champion de tir des 500 boules (son record était de 412 boules touchées : cette moyenne supérieure à 80 % était alors assez exceptionnelle, même si les plus grands tireurs de l’époque pouvaient, dans le cadre d’un concours classique, frôler les 100 % de réussite).

Toute différente est la place du jeu de quilles dans le monde bouliste.

Certains indices laissent supposer à cette époque une proximité entre les deux jeux : peut-être les mêmes boules, mêmes terrains, gestes techniques très voisins. Dans certains cas, jeu de boules et jeu de quilles pouvaient semble-t-il se rapprocher fortement – surtout lorsque les boules utilisées étaient entièrement en bois : les Sociétés du bois-roulant étaient alors fréquentes, qui pratiquaient sans exclusive plusieurs jeux apparentés. L’évolution des techniques de fabrication et la généralisation progressive des boules ferrées ont dû contribuer à mieux distinguer les deux jeux, en conservant les boules en bois pour les quilles – qui étaient de ce fait à la portée de tous. On le voit bien dans les programmes des fêtes de villages ou de quartiers jusqu’à la Seconde Guerre, qui font systématiquement une place pour de petits concours aux quilles réservés aux demoiselles et aux enfants. Mais encore en 1935, date à laquelle on peut supposer la généralisation des boules cloutées, un concours régional organisé à Magalas par la société locale réunit 38 quadrettes des environs. Au palmarès, outre les prix de tir et de point habituels, figurent deux prix de quilles individuels remportés par des joueurs de Montblanc. Et même au concours officiel des Emblèmes de la Fédération du Midi, les épreuves individuelles de point et de tir sont accompagnées d’une épreuve de quilles. Les joueurs passaient-ils de la boule cloutée en quadrettes à la boule de bois pour les quilles ? De fait, rien n’assure que dans certaines épreuves, ce ne soient pas les boules ferrées habituelles qui aient servi aussi pour abattre les quilles 34. Un entrefilet du Bouliste Français, en 1926, laisse songeur sur la nature du jeu pratiqué. Il s’agit d’un concours organisé dans l’un des boulodromes de Montpellier. L’enjeu – un cochon de 115 kg – a attiré une vingtaine de participants :

« Ce sont les bras d’acier de la boule, jugez en un peu. Combettes, 1 mètre 82, qui vous porte la boule à 40 mètres. Delboch, 1 mètre 78, au coup de bras formidable. Maury, 1 mètre 75, dont la boule va aussi vite qu’un 75. Nivolliez, le gagnant du cochon, qui tombe la quille qu’il vous annonce, et les autres joueurs dans la même corpulence ou à peu près. (…). Vraiment tous ces balès (sic) ont du biceps pour lancer les boules, mais pourquoi diable ne font-ils pas des joueurs au cadre où ils feraient des tireurs émérites ? Vous me direz, chacun son goût, je suis complètement de votre avis, le culte est libre, mais ce serait un autre genre de sport, plus scientifique et sportif… Eh bien ! Nous allons les mettre au cadre, nous aurons des tireurs tout prêts puisqu’il nous en manque. »

Si ces spécialistes des quilles ne sont pas des habitués du boulodrome lyonnais, leur reconversion ne semble pas très difficile à l’auteur de l’article. Peut-être parce qu’ils utilisent les mêmes boules ferrées, ce qui justifie l’admiration pour la prouesse athlétique consistant à envoyer de telles boules d’un kilo environ, à 40 mètres 35.

Toutes ces données techniques permettent de compléter les hypothèses sur la pratique du jeu de boules vers 1910. Les calibrages approximatifs des boules ne permettent pas de spécifier avec sûreté la nature du jeu : la « longue » provençale, dominante dans le Sud-est et jusque dans le Gard, n’est peut-être pas totalement absente des terrains héraultais, même si elle n’apparaît pas (dans l’état actuel de notre documentation) explicitement. Mais il se peut fort bien qu’un jeu du type « provençal » se soit pratiqué partout où les terrains ne sont pas aménagés selon les contraintes propres à la méthode lyonnaise. Pour cette dernière par contre, il est plus facile de suivre sa marche victorieuse sur les terrains héraultais, à partir en particulier des années 1908-1909. C’est à ce moment-là que les efforts d’organisation fédérale lancés par les instances rhodaniennes atteignent la région.

Débuts difficiles d'une organisation fédérale

La boule lyonnaise est la seule variante à s’être organisée dès avant 1914. Certes, il existe des Concours importants au jeu provençal, qui réunissent à Marseille ou Toulon des cohortes impressionnantes de joueurs, mais sans organisation institutionnelle. Dans le Rhône, une Fédération lyonnaise des Sociétés de Joueurs de Boules a vu le jour en 1906, pour canaliser les activités foisonnantes dans la région. C’est cette fédération qui a rédigé un règlement du jeu, qu’elle s’efforce de diffuser et faire accepter par l’ensemble des joueurs, sans grand succès, malgré modifications et aménagements fréquents. En 1913, la Fédération a ajouté « Nationale » à son intitulé : la FLNSJB affiche ainsi son ambition d’unifier les jeux de boules sous son drapeau, et d’assumer le leadership du sport-boules. Elle encourage donc la création de Fédérations régionales bâties sur son modèle et qui porteraient la bonne nouvelle du règlement lyonnais. Mais elle est en même temps d’une grande timidité qui confine à la léthargie (le reproche lui est fait significativement par bien des responsables régionaux hors bastions rhônalpins) lorsqu’il s’agit de mettre en œuvre une véritable Union. En effet, la Fédération lyonnaise n’accepte les adhésions que des seules sociétés locales, et se refuse à devenir une véritable Confédération. De ce fait, chaque fédération ou union locale ou régionale jouit d’une totale autonomie, et adapte à sa convenance les règles du jeu, que beaucoup pourtant souhaitent voir unifiées.

C’est dans ce contexte que vers 1909 est lancée à Béziers une Union bouliste de l’Hérault (UBH), dont l’initiateur est Jean-Baptiste Sabde, alors âgé d’une soixantaine d’années, ancien instituteur et dirigeant de la Société du bois Roulant de Béziers. Début 1911, Sabde participe activement au Congrès de la Fédération lyonnaise, en tant que représentant de l’UBH. Les enjeux sont d’importance : espoir d’un règlement national unique, et création possible d’une grande confédération nationale. Sabde insiste sur la nécessité « avant tout de trouver un grand journal sportif qui consente à être l’organe central des Fédérations, comme le cœur est l’organe central de l’organisme humain ». C’est bien voir que le succès du jeu passera par la presse spécialisée qui saura annoncer et commenter les concours de boules comme elle le fait déjà, depuis Paris, pour les compétitions sportives les plus populaires. Mais c’est peut-être aussi comprendre que si les Lyonnais ne sont pas encore prêts à une véritable unification, même sous leur houlette, alors la presse nationale peut servir de moteur à cette ambition, puisque la presse lyonnaise (le Progrès au premier chef) est insuffisante à porter le message bouliste au-delà de ses frontières naturelles.

Dans l’Hérault, le relais est pris par la presse locale. La courte période qui mène jusqu’à la guerre se caractérise par la médiatisation croissante du « boulisme ». Les articles publiés gagnent en importance et permettent de mieux cerner la diversité des formes de jeux, tout en promouvant le jeu lyonnais. Mais un pas décisif est franchi avec l’initiative du Montpelliérain Jean Sabatié qui lance un ambitieux hebdomadaire consacré au seul sport-boules, en réponse différée à l’appel de Sabde. Le Bouliste Français, qui trouve vite des correspondants et une diffusion dans plusieurs régions – y compris à Lyon – aura seulement eu la malchance de lancer son premier numéro en février 1914 : c’est dire que l’élan initial fut vite interrompu, et qu’à sa reprise en 1919, tout ou presque était à recommencer. La fatalité s’en mêla : gravement malade, Sabatié dut interrompre toute activité entre 1920 et 1925. Le journal s’arrêta définitivement en 1926 36.

Dans la mesure où la fédération lyonnaise s’interdit toute intrusion dans le fonctionnement des unions régionales – ou s’en désintéresse, ce qui revient au même – le partage du territoire peut rapidement devenir un enjeu de pouvoir et donner lieu à des conflits assez chaotiques. C’est ce qui se passe alors dans l’Hérault. L’initiative de Sabde à Béziers débouche rapidement sur un conflit majeur né au tout début de 1913. Pour des raisons ignorées, une scission apparaît à Béziers au sein de la récente UBH, et provoque la création de la Fédération bouliste Biterroise et Régionale 37 avec l’appui de la grande majorité des sociétés boulistes de la ville. Sabde, sa Société du Bois Roulant et son Union Bouliste de l’Hérault se trouvent alors isolés. Cette rivalité entre les deux fédérations prend vite un tour assez spectaculaire. La préparation de concours fédéraux concurrents implique la recherche de fonds, et durant l’hiver 1913, on voit des lotos organisés en même temps et rivaliser de munificence. Tandis que la Fédération bouliste biterroise propose deux lots de respectivement 600 et 200 fr. pour financer son concours de Pâques, le Bois Roulant surenchérit et attire une foule énorme sur la place du Marché aux bestiaux pour se disputer des lots de 1 000 et 250 fr 38. L’existence de ces deux fédérations tend à scinder le département, le Biterrois et le Montpelliérais faisant figure de pôles plus ou moins antagonistes. Malgré ce, à la déclaration de guerre, le « boulisme » est bien l’un des sports majeurs du département. S’il n’est guère possible d’estimer précisément les effectifs de joueurs, il est par contre certain que le nombre de sociétés est en constante augmentation, et ce sur l’ensemble du territoire. Béziers plus que Montpellier fait figure de centre névralgique : on y dénombre une bonne douzaine de clubs très actifs. Mais tout aussi significative est la présence de sociétés boulistes dans les zones de l’arrière-pays très peu touchées encore par le sport. On a vu que le concours de Lodève réunissait des équipes des villages du Larzac, tout comme les concours de Béziers font descendre en ville les boulomanes de l’arrière-pays. C’est cette diffusion dans les moindres villages qui fait alors du jeu de boules le principal loisir « sportif » dans le département.

Durant les années 20, la situation du « boulisme » héraultais se caractérise par la complexité de l’organisation fédérale, et les incessants découpages du territoire régional entre organisations plus souvent rivales que complémentaires. De fait, ce qui se passe dans le département illustre les déchirements de la situation nationale. En effet, si la FLNSJB lyonnaise a fini par se décider à se transformer en 1922 en Union Nationale des Fédérations Boulistes (UNFB), faisant ainsi un pas en avant vers l’unité fédérale, ses atermoiements face aux demandes de plus en plus pressantes de faire évoluer le cadre fédéral vers une unité de gestion et de règlement sportif en organisant des compétitions nationales sur le modèle des autres sports, vont provoquer un coup de force de la part de quelques uns des responsables régionaux les plus impatients. Une fédération rivale se met en place la Fédération Française de Boules naît dans l’hiver 1922-23, à l’initiative de clubs parisiens qui font sécession, avec l’appui de la remuante Union bouliste des Alpes-Maritimes menée par Henri Musso, depuis longtemps l’un des plus actifs promoteurs de la nécessité d’une véritable fédération sportive nationale 39. Le mouvement est très minoritaire, et ne parvient à entraîner qu’un nombre restreint de sociétés locales. Mais les dirigeants parisiens savent profiter de leur position dans la capitale pour se faire habiliter par le Comité National des Sports et par le Comité Olympique Français comme seul organe représentatif du sport-boules. Pendant quelques années, les boulomanes vont être ainsi écartelés entre deux fédérations. Cette situation aura cependant l’avantage de réveiller les dirigeants lyonnais dès l’été 1924, la toute jeune FFB fait jouer à Paris un championnat de France reconnu officiellement par les autorités sportives, ce qui contraint l’UNFB à organiser le sien en parallèle

Dans l’Hérault, la rivalité entre Béziers et Montpellier se traduit par le passage de la Fédération du Midi biterroise à la FFB, tandis que l’est du département reste fidèle à la légitimité historique des Lyonnais.

Lors du 2e Championnat de France FFB disputé à Bordeaux, en juillet 1925, les représentants biterrois triomphent dans une compétition assez squelettique. Le championnat réunit deux équipes sélectionnées par chaque Comité régional en dehors de l’Île-de-France, la représentation est essentiellement originaire du Sud-ouest, les autres plus lointains ayant déclaré forfait. Il n’y a évidemment aucun représentant de la région lyonnaise ni des Alpes. C’est ainsi que deux équipes de Béziers se disputent le titre national en finale. La quadrette de la Boule Joyeuse l’emporte sur celle de la Boule d’Or 40. C’est le triomphe du Comité du Midi, qui obtient le droit d’organiser le Championnat de France 1926 sur ses terres 41.

Retour à l’unité au début des années 30 : la sécession de la FFB prend fin en 1933, avec la fusion des deux organismes sous l’appellation de Fédération Nationale de Boules. C’est la grande période du boulisme héraultais tout au long de ces années 30. Le nombre de sociétés est considérable, et couvre l’ensemble du département. Une organisation pyramidale en fédérations régionales, elles-mêmes subdivisées en secteurs, permet d’encadrer efficacement les clubs, et sert de base aux sélections pour les championnats de France auxquels participent plusieurs équipes héraultaises. Mais la bipartition du département subsiste, sous des intitulés fluctuants. Pour accroître la confusion, la Fédération du Midi (Béziers) se dresse face à une Fédération Méridionale (Montpellier) qui agrandit temporairement son aire d’influence en s’élargissant vers le Gard et le Vaucluse (essentiellement Orange) 42.

Cette montée en puissance d’un jeu de boules structuré et très organisé se traduit par une hausse constante des effectifs. Les Fédérations se sont rangées à la règle de n’accepter dans leurs concours que des joueurs licenciés, ce qui élimine pratiquement « nombre d’individus douteux et peu recommandables qui éloignent (des concours) les concurrents paisibles et honnêtes ne voulant pas subir une telle promiscuité » 43. Cet « assainissement » du milieu bouliste a certainement contribué tout à la fois à attirer de nouvelles catégories de joueurs, et à légitimer le jeu auprès des autorités.

Très tôt, les pouvoirs publics ont reconnu le sport boules et lui ont apporté leur appui. C’est visible au plan national, comme localement dans l’Hérault. D’un côté, l’État subventionne les Fédérations sportives à raison de leur importance. En 1924 par exemple, si la Gymnastique, l’Athlétisme, le Football et le Cyclisme se taillent la part du lion (570 000 fr partagés entre ces quatre fédérations majeures), 5 000 F échoient pourtant au Jeu de boules, très vraisemblablement à la toute jeune Fédération Française de Boules, qui bien que peu représentative, s’attire la reconnaissance officielle.

Localement il en va de même, et la bienveillance des élus politiques est encore plus marquée : en 1926, le Conseil Municipal de Montpellier revient sur sa décision de ne plus subventionner les associations sportives, et décide de débloquer 4 000 fr pour de grands événements, dont 2 000 fr pour le Concours de Boules de la Fédération Méridionale 44. Quelques années plus tard, lorsque le principe des subventions aux clubs a été rétabli, les solliciteurs sont classés par la Commission extra municipale ad hoc en plusieurs catégories. Sur les 16 000 F à répartir, l’Entente bouliste montpelliéraine, en 1re catégorie, reçoit 2 000 F : il s’agit d’une association représentant les diverses sociétés boulistes de la ville 45. Cette place éminente du jeu de boules à Montpellier est confirmée en 1934. Le Conseil Municipal entérine les propositions de subventions de la commission. 49 sociétés sont bénéficiaires pour une somme totale de 20 200 F, et la plus forte subvention va encore à l’Entente bouliste (2 000 F) 46. A Béziers, la municipalité fait mieux encore : elle dote le Concours des Emblèmes de la Fédération du Midi d’une subvention de 2 500 Frs, loin devant les souscripteurs privés (presse, entreprises, commerçants…). De fait, les pouvoirs publics ne font qu’entériner le poids grandissant du boulisme dans le système des sports d’alors. En 1934, des statistiques nationales émanant du Comité National des Sports (CNS) font état de 23 846 clubs relevant de l’ensemble des fédérations affiliées au CNS. Les Boules se classent au 3e rang avec 3432 clubs (pour 4437 clubs de football, et 3710 sociétés de tir et préparation militaire) 47. La répartition géographique du sport boules n’est probablement pas alors très homogène, et les départements languedociens font figure de places fortes, comme l’ensemble du Sud-Est.

1935 : Une saison bouliste

La date est choisie un peu au hasard, mais elle illustre une période de plein développement du sport-boules dans le département. Entre concours et tournois multiples organisés par les sociétés locales, les deux grands tournois « du drapeau » (dits aussi des emblèmes) des fédérations qui se partagent l’Hérault, et les longues et minutieuses phases de qualification pour les championnats de France (au Puy-en-Velay, en septembre), on peut prendre une mesure précise de la vitalité du boulisme. A cette époque-là aussi, la pied-tanque sort de son anonymat et commence à prendre sa place aux côtés de son aînée lyonnaise.

Même si des parties sont jouées toute l’année dès que le temps le permet, la saison bouliste commence vraiment en mai, et les concours se succèdent tout au long de l’été jusqu’aux vendanges.

Il est impossible de recenser les compétitions mises en place par les sociétés elles sont trop nombreuses, et n’ont pas toujours une publicité suffisante pour être repérées dans la presse. Mais il suffit de noter quelques traits importants.

Tout d’abord, les effectifs de joueurs engagés dans ces concours amicaux sont très souvent importants. C’est vrai dans les villes à vocation bouliste comme Béziers. Par exemple, début juin, la Boule du Parc propose son tournoi au Bagnolet-Park : « Avec la chaleur, les abords de la rivière et l’ombrage sont particulièrement recherchés, aussi ne sommes-nous pas étonnés de voir figurer à ce tournoi 86 quadrettes. Ce coin de Béziers est délicieux. Les joueurs se sentent à leur aise et sont heureux de passer une agréable journée de plein air ». Aussi une trentaine de sociétés biterroises sont présentes, certaines avec plusieurs équipes, et les villages environnants se sont déplacés : Vendres, Villeneuve, Sérignan, Murviel, Corneilhan, Lignan… Réparties en deux séries, les quadrettes entament la compétition dès 9 heures, les tours se succèdent toute la journée, interrompus par l’apéritif d’honneur en présence de quelques élus municipaux et des dirigeants de la Fédération du Midi. « L’après-midi, grande animation. Un haut-parleur, assurant la transmission des ordres et des consignes, facilitant la tâche du comité, nous charma pendant tout le concours de belle musique et de chansons ». Les parties finales doivent se jouer à la lumière électrique et finissent trop tard pour que le journal du lendemain puisse rendre compte des résultats 48.

Les concours fédéraux organisés simultanément durant le week-end de Pentecôte à Béziers et Montpellier, et qui constituent le championnat annuel, donnent une première idée de la densité des boulistes dans le département. L’organisation de l’époque est une union de fédérations régionales elles-mêmes regroupant des fédérations locales. Ainsi, au sein d’un Comité du Midi qui couvre huit à dix départements, l’Hérault continue d’être divisé. A l’Ouest, la Fédération Bouliste du Midi a son siège au café des Arts et Métiers de Béziers. Le Président d’honneur en est l’illustre Jules Cadenat, gloire de l’AS Béziers rugby et qui fait carrière de Conseiller général. Le président actif est un certain Calvet.

Les 9 et 10 juin 1935, sur la grande place aménagée du Champ de Mars, la FBM fait disputer son Concours des Emblèmes fédéraux (il s’agit du drapeau de la fédération dont l’équipe vainqueur a la charge pendant un an). « Le boulodrome du Champ de Mars, pavoisé et aménagé pour une telle manifestation, est beau à voir. Nous pouvons dire qu’il est unique. Voir évoluer plus de 700 joueurs simultanément est magnifique. » Cette année-là, 161 quadrettes concourent en deux catégories, 46 en Honneur et 115 en Promotion, auxquelles il faut ajouter quelques équipes en catégorie Pupilles (moins de 16 ans). Environ 25 sociétés biterroises sont représentées (ce qui constitue, et de loin, le plus fort contingent d’associations sportives locales, toutes disciplines confondues), ainsi que 37 communes de l’Ouest héraultais 49.

« Qui l’emportera des Biterrois ou des étrangers ? Tous les pronostics sont possibles, mais ce qu’il importe de dire, c’est que tous les as biterrois sont là avec l’intention bien arrêtée d’enlever la décision et de conserver par suite le glorieux trophée. Les étrangers le voudront-ils ? Non, certes, car ils tiendront la dragée haute et feront l’impossible pour ramener dans leur cité l’emblème fédéral ».

En définitive, les Biterrois maintiendront leur suprématie en plaçant quatre équipes en ½ finales Honneur (les vainqueurs Dupinay-Faure-Rouanet-Pioppo sont des cheminots du Groupe Bouliste des Chemins de fer, l’une des sociétés importantes de la ville puisque elle remporte le trophée pour la cinquième fois), tandis que les villages trustent les premières places en Promotion (une quadrette de la Boule des Arts de Puisserguier) et en Pupilles (Boule de la Gaieté de Villeneuve).

Simultanément à Montpellier, dans les jardins du Peyrou, la Fédération Bouliste de l’Hérault qui couvre l’Est du département, organise son Grand Concours fédéral du Drapeau, sous la présidence de Hyacinthe Marandon, employé au Crédit Lyonnais. 90 sociétés ont envoyé 42 quadrettes en Honneur (20 jouent un premier tour éliminatoire, les vainqueurs accédant aux 1/16e de finale) et 96 en Promotion (avec un tour éliminatoire à 64 avant les 1/32e de finale), qui viennent de 25 communes 50.

Quatre pupilles de Bédarieux vainqueurs de trophées en 1934
Fig. 4 Quatre pupilles de Bédarieux vainqueurs de trophées en 1934.
Collection Roger Pailhes

Ici aussi, le Maire et plusieurs Conseillers municipaux se font un devoir de manifester leur intérêt, et échangent des toasts avec les dirigeants fédéraux. Le Maire (le professeur Boulet de la Faculté de Médecine) « tient à marquer sa sympathie pour ce sport si local et assure les membres de la fédération que la municipalité se réjouit de voir la magnifique et réputée promenade du Peyrou servir de cadre à de telles manifestations. Il espère que les concours financiers précédents pourront être maintenus dans l’avenir. »

A Montpellier comme à Béziers, les concours des deux catégories seniors commencés le dimanche sont complétés le lundi par l’entrée en scène de la compétition réservée aux Pupilles. « De tous les joueurs, les Pupilles ne sont pas les moins intéressants. Leur jeune âge, ils ne doivent pas avoir plus de quinze ans, voit se déployer dans toute leur beauté et leur ardeur les belles qualités, que certains appellent défauts, de la jeunesse. Les organisateurs, prévoyants, les ont mis quelque peu à part, ils ont pour eux la plateforme supérieure qui entoure le bassin. Mais une fois là, quel spectacle charmant, et quel bruit ! C’est qu’ici les affirmations, les appréciations, ne sont pas tempérées par la réserve et la placidité des joueurs du bas. Heureux le camarade qui réussit des ovations sans borne proclament son adresse, mais, malheur à celui qui, n’écoutant pas les sages ( ?) conseils des coéquipiers, voit sa boule être trop courte, ou trop longue, ou noyée dans des limites des cadres ! »

Tard dans la soirée du lundi, le concours montpelliérain délivre son verdict : en Honneur, l’équipe Bergougnan-Vincent-Cournut-Soulairol de l’Académie Bouliste de Montpellier l’emportait sur ses concitoyens de la Société des Abattoirs Marcou frères-Alhom-Ferret, et obtenait la garde du drapeau vert de la Fédération. Les « étrangers » se rattrapaient en catégorie Promotion avec une quadrette de St Christol battant des joueurs de la Boule Idéale de Sète, et en Pupilles où la finale se jouait entre Sétois.

Si ces deux concours fédéraux sont des moments symboliquement forts de la saison bouliste, la grande affaire, étalée sur plusieurs semaines d’été est la sélection des meilleures quadrettes pour le Championnat de France de la Fédération Nationale de Boules. Cette année 1935, l’épreuve se déroule au Puy début septembre.

C’est à un véritable parcours du combattant que sont conviés les candidats au voyage en Velay. Plusieurs étapes vont se succéder en juillet et août. Dans une première phase, la sélection initiale se déroule au niveau des Secteurs. Il s’agit d’une division territoriale propre à la Fédération de boules. Ainsi, la Fédération du Midi de Béziers est divisée en quatre secteurs : le premier comprend Béziers et ses environs, le second couvre la zone sud (d’Agde à Pézenas), le troisième regroupe les hauts cantons autour de Bédarieux, et le quatrième enfin a son centre névralgique à Pouzolles 51. Chaque secteur en fonction de son poids démographique sportif doit qualifier un certain nombre de quadrettes issues des sociétés affiliées. Cette comptabilité permet de dresser un tableau précis des boulomanes licenciés. Nous apprenons ainsi que la Fédération du Midi, en 1935, compte 3 878 joueurs. C’est parmi eux qu’émergeront les 40 quadrettes qualifiées pour la suite des éliminatoires en vue du championnat national.

Le tableau qui suit permet de remarquer l’importance de la ville de Béziers, où les boules font figure de sport de masse. Mais aussi la distinction entre une élite restreinte en Honneur, et les gros bataillons des joueurs de Promotion, sans que nous sachions comment s’opère la répartition entre les deux catégories. Quant aux pupilles, ils peuvent paraître peu nombreux, et donner du boulisme l’image d’un sport d’adultes sinon de vieillards, mais il faut considérer que cette catégorie est limitée aux moins de 16 ans, et que la Promotion doit donc compter dans ses rangs nombre de jeunes joueurs 52.

Le tableau qui suit permet de remarquer l’importance de la ville de Béziers, où les boules font figure de sport de masse. Mais aussi la distinction entre une élite restreinte en Honneur, et les gros bataillons des joueurs de Promotion, sans que nous sachions comment s’opère la répartition entre les deux catégories. Quant aux pupilles, ils peuvent paraître peu nombreux, et donner du boulisme l’image d’un sport d’adultes sinon de vieillards, mais il faut considérer que cette catégorie est limitée aux moins de 16 ans, et que la Promotion doit donc compter dans ses rangs nombre de jeunes joueurs 52.

(En catégories Honneur et Promotion, aux 15 quadrettes qualifiées par les secteurs s'ajoute l'équipe championne fédérale en titre qualifiée d'office)

Les chiffres pour la Fédération de l’Hérault (le Montpelliérais) sont probablement un peu plus faibles, si l’on se base sur le nombre d’équipes qualifiées pour le championnat de France. Début 1934, la FHB en Congrès à Montpellier, revendiquait 3 000 licenciés. Au total, il est raisonnable de supposer près de 7 000 licenciés dans le département, qui ne tiennent pas compte des simples pratiquants du jeu de boules-loisir, nombreux dans les villages. C’est un chiffre considérable pour l’époque, qui met le boulisme très au-dessus du football-roi (à la même époque, la Ligue du Sud-est de football, qui regroupe une dizaine de départements du Languedoc et de Provence recense 18 000 licenciés. A son Assemblée Générale de mai 1935, le District du Languedoc (l’Hérault et les quelques clubs de l’Aude et des Pyrénées-Orientales) comptabilise 2 350 joueurs).

Au printemps, des compétitions se succèdent dans chaque secteur pour dégager les meilleures quadrettes. Par exemple, pour le dimanche 16 juin, on trouve un concours à St Chinian pour le 1er secteur, organisé par la Boule du Vernazobre, un autre à Fontès (Boule de l’Avenir) pour le 2e secteur, et dans le 3e, c’est la Boule Joyeuse de Lunas qui invite. Un communiqué de la Fédération précise le but et les modalités de ces concours : « Boulistes, assistez nombreux à ces compétitions. Vous trouverez bon accueil et de nombreux prix. Dernier galop d’entraînement avant les éliminatoires du Championnat de France. L’entraînement est nécessaire pour triompher. (…) Nous pensons qu’il est de notre devoir d’indiquer aux bureaux des secteurs les instructions nécessaires pour cette organisation. D’abord, suppression totale des prix en espèces. Les organisateurs pourront prélever un droit d’inscription par quadrettes pour subvenir aux frais nous recommandons que ces inscriptions soient fixées au minimum possible. Les joueurs devront appartenir à la même Société et devront se faire inscrire d’office dans leurs secteurs respectifs. Ils devront jouer chacun dans sa catégorie, toutefois, il est toléré de compléter une quadrette honneur avec des joueurs promotion, mais une seule. (…) Les bureaux des secteurs recevront en temps utile le nombre de licences délivrées dans leurs secteurs dans chaque catégorie, ainsi que le nombre de quadrettes qu’ils devront sélectionner pour les représenter à la sélection générale de la Fédération du Midi. » 53.

Le véritable concours qualificatif de secteur a lieu dans les semaines suivantes. Les équipes biterroises du premier secteur se retrouvent ainsi le 24 juin : 55 quadrettes s’affrontent de 10 heures du matin jusqu’à 20 heures pour désigner leurs déléguées et « luttent avec ardeur malgré la chaleur accablante ». Le journaliste note quelques faits marquants : « Dans les nombreuses galeries, parmi les curieux, on remarquait certains joueurs qui auraient pu jouer les premiers rôles. Enregistrons leur défaillance passagère en leur souhaitant de retrouver la bonne carburation pour les prochaines compétitions, à condition toutefois que la sportivité et la camaraderie les unissent, et pour terminer félicitons joueurs et organisateurs. » Certaines équipes sortent du lot : « En honneur, la quadrette Septours produit une forte impression : les pointeurs Serre et Valette se conjuguant très bien, les frères Septours au tir très brillant ». Ou encore « une mention spéciale à la Boule biterroise qui a triomphé sur toute la ligne : quatre équipes engagées, quatre qualifiées (deux en honneur, une en promotion, une en pupilles). Belle performance qui fait bien augurer pour le second tour. » 54.

Ce second tour de sélection a lieu le dimanche suivant, avec les quadrettes des quatre secteurs réunies. Au Champ de Mars de Béziers, la Fédération du Midi désigne ainsi ses représentants pour l’ultime tour de sélection : neuf quadrettes en Honneur.

La dernière marche avant le Championnat de France est l’éliminatoire interfédérale au niveau du Comité du Midi, qui regroupe en fait les quatre départements languedociens (à l’exception de la Lozère), et qui se déroule, là encore, à Béziers, centre névralgique des boules régionales, les 28 juillet et 4 août. C’est là une innovation, et ce regroupement des Fédérations régionales en un Comité du Midi (en fait languedocien) a pour conséquence que toutes les Fédérations départementales ne seront pas automatiquement représentées au Puy. C’est évidemment une cause de frustration possible, mais la presse se félicite de cette mesure qui permet de qualifier les meilleures équipes régionales, et favorise une identité languedocienne à défaut de départementale.

On se rend compte du poids particulier du Biterrois, en constatant que les plus forts contingents de joueurs en sont issus. En honneur, la Fédération biterroise du Midi est représentée par 9 quadrettes, contre 8 pour la Fédération de l’Aude, 6 pour la Fédération de l’Hérault (Montpellier), 5 pour le Gard et 4 pour le Roussillon : prépondérance biterroise dans le département de l’Hérault, lui-même assurant avec 15 équipes près de la moitié des effectifs languedociens. Le concours éliminatoire entre ces 32 quadrettes est chargé de sélectionner les 5 équipes qui se rendront au Puy pour le championnat national. Si l’on considère que ce dernier se joue à 48 entre des délégations métropolitaines et d’Afrique du Nord, où le boulisme est très actif, on constate que la part du Languedoc est supérieure à 10 %. Un communiqué de la Fédération de l’Hérault précise : « Nous espérons qu’après des luttes âpres et serrées, mais toujours courtoises – et nous insistons là-dessus – resteront qualifiées les meilleures équipes du moment. La sélection sera, certes, très sévère, de nombreuses équipes de valeur sensiblement égale s’affronteront, toutes les Fédérations étant représentées par leurs meilleures formations. Cela nous promet de très belles parties, passionnantes et souvent incertaines jusqu’à la fin. Nous demandons à nos camarades de la Fédération du Midi de se montrer, au cours de cette rude compétition, de beaux joueurs, corrects et disciplinés, et si nous souhaitons qu’ils triomphent, nous désirons par-dessus tout que les meilleurs du Comité, à quelque Fédération qu’ils appartiennent, soient qualifiés » 55. On perçoit clairement la rivalité sportive entre les deux Fédérations phares de la région, malgré la courtoisie de bon ton. Malgré ce, l’unanimité se fit rapidement : « Pour la première année, la ville de Béziers capitale du vin, a été désignée pour organiser la sélection régionale. Le choix a été très judicieux. Le boulodrome du Champ de Mars présentait, hier dimanche, une très grande animation. Cette brillante manifestation revêtait un intérêt particulier du fait que les meilleurs joueurs des cinq Fédérations étaient présents. (…) S’il fallait une nouvelle preuve de la vitalité, de la prospérité du sport-boules dans notre région méridionale, nous la trouverions aujourd’hui sur le boulodrome idéal supérieurement aménagé (…) Les jeux étaient parfaits. Aussi, joueurs et dirigeants des Fédérations voisines ne ménagèrent pas leurs compliments aux pontifes fédéraux du Midi. Béziers, capitale du vin, a été, hier, le théâtre des parties les plus captivantes mettant aux prises toutes les vedettes connues de la région (…) Grâce à l’accueil bienveillant des pionniers locaux du sport-boules, Béziers peut être considéré comme centre bouliste de premier ordre. »

Les 5 quadrettes d’honneur finalement qualifiées sont les équipes Rouanet-Faure-Dupinay-Pioppo de la Boule Chemin de Fer de Béziers, Faucanier-Sigé-Mouly-Courtieu (Boule Biterroise), l’équipe montpelliéraine Bergougnan-Cournou-Vincent-Souleyrol (Académie bouliste), les frères Benoit-Weslinger-Bousquet (Boule Amicale d’Estrechoux, dans le bassin de Bédarieux), soit quatre équipes héraultaises, et une équipe gardoise de Bessèges. On remarquera que les deux quadrettes ayant remporté les concours des Emblèmes et championnes régionales (Rouanet et Bergougnan) se sont également qualifiées pour Le Puy, ce qui marque la constance de leur supériorité : elles sont bien les meilleures équipes du département.

En Pupilles, le Comité du Midi envoie au Puy 3 quadrettes pour un championnat à 24 (soit 12,5 %), Les trois qualifiés sont héraultais, venus de Bédarieux, Béziers et Villeneuve. L’hégémonie biterroise est manifeste.

Enfin en Promotion, chaque Fédération sélectionne directement son contingent sans passer par l’étape du Comité du Midi. Les deux Fédérations héraultaises sont représentées chacune par 3 équipes, soit pour le seul département 6,25 % des 96 quadrettes appelées à en découdre.

Cette pratique de masse n’a pas permis de faire ressortir des champions d’envergure nationale. Les championnats de France sont monopolisés par les joueurs du Rhône et des Alpes pendant de très longues années. Au milieu des années 20, le diagnostic formulé par des joueurs d’origine lyonnaise venus disputer des concours à Montpellier est que les boulistes locaux pèchent par manque de confiance dans leurs tireurs. Plusieurs observateurs distinguent deux types de jeu ils opposent au jeu défensif des Languedociens, qui préfèrent essayer de placer leurs boules au point plutôt que de se risquer à attaquer les positions adverses au tir, le jeu offensif des Rhônalpins qui n’hésitent pas à utiliser leur force de tir. Il se peut que les tireurs locaux soient effectivement moins forts, faute d’entraînement suffisant, ou en raison d’une moyenne d’âge plus élevée peu compatible avec les qualités athlétiques exigées par le tir de boules ferrées à des distances de 15 à 20 mètres 56.

Le seul trophée ramené dans le département est un titre junior en 1938. Au championnat de France disputé à Lyon place Bellecour, dans la catégorie Pupilles (en principe moins de 16 ans), une quadrette héraultaise conquiert le titre national. Il s’agit des frères Jean et Marius Marc, associés aux frères Georges et Robert Larrue, de la Boule du Parc à Bédarieux. « Pour la première fois depuis la création du Championnat de France, le Midi a ses champions, et Bédarieux est à l’honneur » 57.

Un nouveau jeu : la Pied-tanque

Ce milieu des années 30 est aussi l’époque où la lyonnaise va être confrontée à un jeu nouveau venu de Provence, la pied-tanque qui devient vite la pétanque. Martine Pilate situe dix ans plus tôt son arrivée dans le département. A l’appui de cette thèse, il est exact que les ateliers de tournage de bois produisent des boules dites « de pétanque » 58 qui ne sont pas différentes de celles que les joueurs de « jeu provençal » utilisent depuis fort longtemps, et qui sont peut-être les boules utilisées normalement dès lors que l’on ne pratique pas le « jeu lyonnais ».

Mais on peut constater un décalage temporel entre la publicité des ateliers Fabrègues (1926) et les premières mentions significatives de sociétés de pétanque, plus tardives de plusieurs années. Dans l’attente de sources plus parlantes, rien n’empêche de faire la double hypothèse d’une fabrication de boules orientée vers un marché provençal, ou à tout le moins gardois, et d’une pratique « silencieuse » de la pétanque, simple loisir privé et inorganisé, ne donnant pas lieu à des compétitions qui auraient attiré l’attention du public et de la presse.

Il est significatif que le Bouliste Français, jusqu’à sa disparition au printemps 1926, ait été muet sur la pétanque. Ses regards sont tournés exclusivement vers le jeu provençal, en qui il voit le seul concurrent possible pour les adeptes du jeu lyonnais. Ces derniers, forts de la dynamique de leur mouvement, organisé et reconnu, semblent persuadés qu’ils parviendraient à absorber les « provençaux » par le seul attrait de leur jeu sportif, plus moderne et scientifique que les parties de provençal. On les voit vanter l’intérêt des stratégies de jeu que suppose le cadre, conseiller l’usage de boules plus grosses permettant d’accéder et de briller aux concours de lyonnais, remplacer le rond par la ligne de pied, bref en venir peu à peu au jeu lyonnais comme autant d’étapes de l’évolution naturelle du boulomane. Ou bien préférer se moquer des contorsions auxquelles sont soumis les pointeurs provençaux 59. Dans ces années d’après-guerre, le débat entre lyonnais et provençaux porte sur trois points : la taille des boules (certainement le moins important), les complications du pointage provençal, et enfin la nature du terrain. Rétrospectivement, on se rend compte que la pétanque a marginalisé le jeu provençal sur la question de la gestuelle liée au pointage et au tir en la simplifiant, et que le terrain, dont se vantait le jeu lyonnais, a peut-être fait le succès populaire de la pétanque.

La lecture, certes non exhaustive, de la presse régionale, nous donne une première mention de la pied-tanque, en provenance de Saint-Laurent d’Aigouze en 1934. Le village gardois est proche de l’Hérault, et il nous donne une indication sur le chemin suivi par la diffusion du nouveau jeu. Durant l’été, la société bouliste du village, la Boule de Neige, organise un grand concours régional de boules en triplettes sur le terrain du Café Glacier. S’adjoint à ce concours doté de 800 fr de prix, un « concours de tir à pétanque » sur des séries de 4 boules, et doté de 50 fr. 60 Il n’est pas possible de savoir quel est le jeu effectivement pratiqué dans le concours principal, la lyonnaise pouvant donner lieu fréquemment à des compétitions entre équipes de trois au lieu de quatre, mais il s’agit plus vraisemblablement de jeu provençal.

Un an plus tard, c’est une avancée d’une soixantaine de kilomètres le long du littoral que marque le jeu. De Sète, nous lisons le communiqué suivant : « Sport-boule à piedtanque. Le jeu de boules à piedtanque prend de jour en jour, dans notre région, de grandes proportions. Les amateurs sont nombreux dans notre ville, et il est nécessaire de les grouper. Déjà, une première société a fait beaucoup pour la diffusion, à Sète, de ce joli jeu provençal. Une société en formation va continuer l’œuvre déjà commencée et grouper de nouveaux adhérents. Ceux-ci trouveront au siège de cette nouvelle société, au Bar-Tabac, 16 quai Adolphe-Merle, les boules nécessaires pour effectuer leur entraînement. – Le Bureau provisoire. » 61

Cet entrefilet est instructif à plus d’un titre. Certes, la pétanque n’est pas inconnue, elle commence à susciter l’intérêt d’un public croissant, mais les joueurs sont encore dispersés. D’ailleurs, la diffusion des boules adaptées n’est pas encore assurée, puisque le bar en tient à la disposition des amateurs tentés par le nouveau jeu. Bref, rien n’indique que la pétanque serait implantée à Sète depuis plusieurs années. Le bar du quai Adolphe-Merle est d’ailleurs déjà le siège d’une société, l’Amical-Boule qui pratique la lyonnaise. Désormais, les deux disciplines vont cohabiter, puisque très peu après, la toute nouvelle société annonce un concours : « Concours de pied-tanque. C’est dimanche 4 août que la Société des Francs-Piedtanqueurs organise son premier concours inaugural sur le plan Victor-Hugo. Ce concours sera doté de nombreux prix en nature et en espèces, dont nous donnerons le détail courant semaine. Nul doute que les amateurs de la pied-tanque se trouveront nombreux au tirage au sort qui aura lieu dimanche, à 1 h 30, au bar tabac 16 quai A.-Merle. Sauf indication contraire à la dernière heure, ce concours se jouera par doublettes. Les inscriptions seront reçues à partir de jeudi prochain. – Le Secrétaire. » Il est bien possible que le choix de faire jouer des doublettes est commandé par des effectifs encore peu élevés de joueurs, et la nécessité de présenter des équipes en nombre suffisant pour rendre le tournoi intéressant.

Si les sondages opérés dans la presse pointent cette année 1935 comme le vrai départ de la pétanque dans le département, il faut constater que sa diffusion dès lors s’opère rapidement en 1938, divers communiqués de presse font état d’un nombre déjà significatif de sociétés autour de Sète, et qui participent à des concours. A Sète même, une Pétanque populaire, l’idéale Pétanque, qui fait la fête les 30 et 31 juillet, et surtout peut-être les Pétanqueurs Sétois (siège : chez Gleyze, bar de l’Avenue) qui, pour leur concours lors des fêtes du 15 août annoncent 2 500 fr de prix. Ou encore la Pétanque Plage, qui se félicite des bons résultats obtenus par ses joueurs au concours de Graveson. La triplette Jacquon-Hurbain-Désiré revient victorieuse, le dernier nommé s’adjugeant aussi le concours de tir. Peut-être s’agit-il de joueurs d’origine provençale qui ont fait le voyage jusque dans les Bouches du Rhône. 62 On trouve aussi une Pétanque indépendante à La Peyrade, et encore à Frontignan une Gaie piedtanque qui prépare les concours à Sète et Palavas.

Mais désormais l’implantation de la pétanque n’est pas limitée aux plaines littorales. La région de Pézenas est, comme toujours, à l’affût des sports nouveaux. Ce même été 1938, « dimanche 23 août, la nouvelle société des Pied-tanqueurs Mistraliens organise un grand concours de pied-tanque doté de 1 050 f de prix. Engagement : 15 f par triplette. Concours de point et de tir. Le soir à 21 heures, grand bal, corso sur le boulodrome de la Boule l’Avenir. A minuit, tirage de la tombola et concours de danses ; haut-parleur et concert au micro. » 63 Ces Pétanqueurs Mistraliens (ou Marseillais, la dénomination est flottante) ne sont pas isolés. A Pézenas même, on trouve aussi les Piedtanqueurs du Stade Piscénois, et Pézenas-Pétanque, qui organisent chacun leur concours. Il existe aussi des compétitions à Castelnau de Guers, Florensac ou Aspiran. Et Béziers lui-même est touché : la Société des Piedtanqueurs de Sauclières, café de Plaisance au Pont-Neuf, annonce son « concours local de boules à pied-tanque, suivi d’un grand bal. » 64

Mais une première consécration du nouveau jeu est peut-être donnée à Sète pour les fêtes de la Saint Louis, qui sont devenues un véritable rendez-vous de tous les sports majeurs de la ville. Le programme officiel intègre, pour le lundi à 9 heures, plan Victor-Hugo, un concours de boules à pétanque organisé par l’Entente Sétoise de Pétanque, qui officialise ainsi sa place dans le sport sétois.

A Montpellier, la présence de la pétanque est beaucoup plus discrète, pour ne pas dire invisible. Montpellier, ville bourgeoise, doit regarder de haut ce jeu quelque peu débraillé, et il faut aller chercher aux environs mention d’une manifestation organisée. C’est à Prades le Lez qu’un concours (en triplettes, avec épreuves de tir et point) est annoncé pour le dernier dimanche d’août : « Ce concours doté de 500 f de prix doit attirer dans notre cher village tous les joyeux pétanqueurs de la région ».

Dans la période de guerre et sous l’Occupation, la presse est avare de nouvelles sportives, et les boules ne font pas exception. On peut penser que la pétanque, inorganisée et sans encadrement institutionnel, a échappé à l’attention des autorités de Vichy. Il n’en a pas été de même pour le jeu lyonnais, qui s’est réorganisé selon les principes communs à tous les sports. La transformation de la Fédération Nationale en Fédération Française de Boules date de 1942. Elle accompagne la réorganisation interne édictée par le Commissariat général aux sports et la Charte des Sports. Les fédérations ou unions locales sont regroupées dans des Comités régionaux dirigés par des personnalités désignées par le Commissariat 65. Il n’est pas impossible que ces circonstances aient favorisé le passage de nombreux boulomanes de la lyonnaise très encadrée vers une pétanque certainement plus libre de ses mouvements. C’est certainement vrai dans les zones géographiques de forte concentration ouvrière, comme le bassin d’Alès, où les années d’après-guerre révélèrent de nombreux pétanqueurs de talent.

Toutefois, dans la période qui suit la Libération du pays, le paysage bouliste, côté lyonnais, semble inchangé par rapport aux années 30. On retrouve alors le partage du département entre les deux Fédérations biterroise et montpelliéraine, et cette dernière est toujours dirigée par Hyacinthe Marandon. Tout semble reprendre « comme avant« . On voit par exemple Midi Libre investir 80 000 fr de primes dans un Challenge bouliste à son nom, confié au Comité bouliste de l’Hérault « spécialiste averti des organisations impeccables ». Les 645 quadrettes inscrites dans toute la région, après diverses phases de sélection, envoient 24 finalistes au Peyrou pour la Pentecôte de 1945.

Par contre, il n’est peut-être pas insignifiant qu’au même moment, une grande épreuve de pétanque soit subventionnée par La Voix de la Patrie, quotidien régional d’obédience communiste, qui réunit 180 triplettes. Les demi-finalistes sont originaires de Nîmes (Ferret, Emile) et de Montpellier (Ramel, Maraval, Marcou).

S’il n’est pas impossible qu’une coloration, peut-être plus sociale que directement politique, distingue alors la lyonnaise de la pétanque, il faut aussi voir que les joueurs pratiquent volontiers les deux disciplines en parallèle, au gré des concours proposés dans la région. L’un des meilleurs joueurs du moment, Marcou figure ainsi au concours de lyonnaise de Lodève, en juin 1947, comme il brille dans les concours de pétanque.

Mais le véritable envol de la pétanque héraultaise est daté de 1946, avec la tenue du premier championnat de France de la toute jeune Fédération, sur l’Esplanade de Montpellier le 21 juillet. Ernest Pitiot 66 a obtenu l’organisation de l’épreuve en mettant la main à la poche et en finançant les frais de séjour des joueurs venus de Provence, ainsi que du Gard et de l’Hérault. Les 32 quadrettes sélectionnées sont réparties en poules de 4. Le témoignage de l’un des participants 67 permet de constater que le comité avait bien fait les choses. Après le tirage au sort effectué le samedi soir, le dimanche matin voyait les équipes défiler en ville, puis déposer une gerbe au monument aux morts avant d’engager la compétition sous les ombrages de l’Esplanade. L’Hérault était représenté par au moins 3 quadrettes. Celle du Montpelliérain Jean Ramel, qui était déjà un joueur renommé, fut éliminée d’entrée. Deux autres équipes sortirent des poules de qualification, le Sétois Vile et le Montpelliérain Chabanier. Vile parvint en ½ finale, mais c’est une équipe gardoise de la Boule des Arts d’Alès qui joua la finale, battue par les Marseillais Merlo-Bezza-Biancotto 12-18.

Tout au long des années 40-50, la pétanque languedocienne fut d’ailleurs dominée par les équipes gardoises, pour la plupart issues du bassin minier, et qui plaçaient pratiquement chaque année une équipe dans les phases finales. Ce n’est que progressivement que l’Hérault conquit une place majeure, avec des champions de grand renom. En 1958, les noms de Etienne Maraval et Joseph Vedel, accompagnés de René Guy se font connaître. Les joueurs des Francs-Pétanqueurs de Montpellier vont jusqu’en ½ finale, tandis qu’une équipe d’Aspiran joue la finale du championnat de 2e série.

Les années 60 et 70 sonnent l’heure de gloire de triplettes souvent d’origine gitane. Si elles ne gagnent pas le championnat de France en triplettes (l’épreuve reine), elles se rattrapent largement par ailleurs. Fernand Maraval-François De Souza-Marcel Marcou (de l’Olympique de Montpellier) gagnent ainsi les trois premiers championnats du Monde organisés par la toute jeune Fédération internationale. Mais on voit aussi Jean Ramel continuer de se distinguer tandis que la doublette Roger Marigot-Roger Marco (Boule Moderne de Béziers) écume les championnats et les concours.

Les champions du monde héraultais en 1963
Fig. 5 Les champions du monde héraultais en 1963. Collection Laurent Truyen

Les années Nicollin

L’histoire du sport boules héraultais dans les décennies d’après-guerre reste à écrire. A côté d’excellents joueurs tels que le Bédaricien Marius Marc ou le Montpelliérain Niel au tir, ou le pointeur sétois Ville, le département a accueilli au moins deux très grand champions entre 1945 et les années 70, les Sétois d’adoption de la Boule Moderne Georges Morer et Henri Marty 68, l’une des toutes meilleures paires de tireurs de France. C’est peut-être en raison de la renommée de ces joueurs que la Fédération confie à Béziers l’organisation de grandes compétitions. C’est ainsi que les 26èmes championnats de France y eurent lieu en 1952. Ces trois journées de compétition (du 22 au 24 août) sont organisées par le Comité du Midi présidé par M. Calmels. Mais il semble que pour l’occasion, il se soit associé au Comité de l’Hérault, sous la houlette commune d’un comité du Languedoc présidé par H. Marandon 69. La « capitale du vin » 70 fit bien les choses en aménageant la place de la Citadelle en boulodrome temporaire, et en faisant disputer les finales le dimanche après-midi dans les arènes, devant près de 5 000 spectateurs.

Par rapport à l’avant-guerre, la Fédération classe désormais ses 170 000 licenciés revendiqués en trois divisions, Excellence, Honneur et Promotion, tandis que les Cadets remplacent les Pupilles. Bien que jouant à domicile, il est probablement significatif de constater les résultats très moyens des équipes héraultaises qualifiées, au demeurant peu nombreuses. En Excellence, la domination rhônalpine est écrasante. Sur les 24 ou 26 équipes présentes (certaines ayant déclaré forfait), après le premier tour de poules, 16 équipes se qualifient pour les 1/8e de finale : 14 proviennent du Dauphiné-Savoie et du Lyonnais. Seuls le Niçois Gallarato, l’un des grands joueurs de sa génération, et l’équipe locale ont pu se glisser dans ce groupe. Cette dernière figurait cependant parmi les outsiders, mais elle est éliminée en 1/8e par les Lyonnais de Zacardelli. Il s’agit apparemment d’une équipe « mixte » représentant le Languedoc, composée des Sétois de la Boule Moderne Marty et Georges Morer au tir, Ville premier pointeur (tous trois du Comité de l’Hérault), auxquels a été adjoint le Biterrois Lagarde. La semaine précédente, la même équipe (à l’exception du Sétois Polverel, en lieu et place de Lagarde) avait gagné le grand concours du 15 août à Grenoble, devant toutes les meilleures quadrette française, et en battant en finale les champions de France et champions du Monde en titre 71. Mais à Béziers, l’équipe ne put renouveler sa performance, et pêcha par ses pointeurs « qui au cours de cette matinée fournirent un jeu bien inférieur à leurs habitudes ».

En catégorie Honneur (64 quadrettes qualifiées), le département était représenté par la seule équipe biterroise Garchery-Mas-Amoros-Cauquil (Cheminots de Béziers), la meilleure du comité du Midi, mais qui fut éliminée dès les 1/16e de finale 72. Les spectateurs locaux durent reporter leur attention sur Marius Marc, le Bédaricien ancien champion de France Pupilles en 1938, qui atteignit les ½ finales au sein d’une équipe marseillaise.

Deux équipes seulement en Promotion (128 qualifiés), les quadrettes Ollier, d’Octon, pour le comité de l’Hérault, et Berthuel, de la Boule d’Or de Béziers, qui disparurent assez rapidement de la compétition.

Quant aux Cadets, la très jeune quadrette Monjon de Saint Christol, succomba en ¼ de finale devant la puissance de tir dune équipe lyonnaise 73.

Sous réserve d’investigations beaucoup plus poussées, les années qui suivirent, jusqu’à aujourd’hui, peuvent se caractériser globalement comme un lent déclin, qui n’est d’ailleurs pas propre à la région, mais touche l’ensemble du sport boules en France. La baisse continue des effectifs en fait foi. Il faut moduler cependant cette tendance lourde. Par exemple, dans les années 60, l’installation dans le département de nombreux joueurs rapatriés d’Algérie contribua à maintenir une activité conséquente, voire à relancer des clubs en difficulté. Aussi bien avant guerre que dans les années 50, l’Afrique du Nord fournit de forts contingents de joueurs, tant au Maroc et en Tunisie qu’en Algérie. La décolonisation d’un côté, la fin de la guerre d’Algérie de l’autre, amène dans les régions méditerranéennes, Provence comme Languedoc, de nombreux joueurs de qualité, dont il conviendra de retracer le rôle dans les clubs qui les accueillent – ou qu’ils fondent.

Un autre événement, plus récent, qui a provoqué un sursaut – peut-être artificiel – est l’intrusion subite de Louis Nicollin dans le monde bouliste.

On sait la place qu’occupe Louis Nicollin au sein du sport héraultais. Le chef d’entreprise d’origine lyonnaise n’est pas seulement le propriétaire du club de football professionnel montpelliérain. Il a joué au rugby, racheté des manades de taureaux de Camargue, présidé la Fédérations de Joutes languedociennes, et s’est aussi intéressé avec succès aux jeux de boules.

Dans les années 1990, les meilleurs joueurs sont entrés dans un système de semi professionnalisme qui a suscité l’apparition d’entrepreneurs désireux de monter des équipes de haut niveau. Nicollin fut l’un d’eux. Dans un premier temps, sur les conseils de son ami Bernard Gasset, un pétanqueur de talent, il a repris le club de Montpellier Ville qui avait recruté des joueurs d’envergure internationale. Le Team Nicollin des années 1993-2003 réunissait une triplette formée de Joseph Fané, figure de la communauté gitane de Figuerolles, Michel Schatz, dit Passo, un autre gitan venu en voisin du Gard et Jean Marc Foyot, l’une des personnalités les plus médiatiques de ce sport. Avec Roger Marigot, Simon Cortès, Jean-Claude Maraval, Martine Sarda, le Team Nicollin a remporté à peu près tous les titres possibles durant ses quelques années d’existence. Plusieurs fois champions de France (en triplette et en doublette), trois fois vainqueurs de la Coupe d’Europe des Clubs entre 2001 et 2003, ayant remporté d’innombrables concours dont le Mondial de Millau à plusieurs reprises, ces champions ont apporté une grande notoriété à la pétanque régionale.

Fort de ses succès, et se souvenant de ses racines lyonnaises, Nicollin se lance en 2001 dans le sport-boules.

Depuis 1984, la fédération a tenté de rénover le jeu lyonnais en mettant en place des « clubs sportifs » qui pratiquent des compétitions combinées à base de tir et de parties en doublettes. Désormais coexistent deux filières, les sociétés pratiquant le jeu traditionnel en quadrettes, et les clubs sportifs qui attirent ainsi une nouvelle génération de jeunes joueurs.

Pendant les années 1980-90, la nouvelle discipline est dominée par le club de Montélimar, qui truste les titres en Championnat.

Avec la même logique de professionnalisme qu’à la pétanque, le Team Nicollin se lance dans la compétition, d’abord dans le championnat classique en quadrette qu’il gagne en 2000 avec l’équipe Luc Ayral-Niel-Anglade-VeraBergougnan 74, puis en 2003 et 2004 avec quelques uns des meilleurs jeunes joueurs disponibles sur le marché : Laurent Gonnet, Grau, Emmanuel Bilon, Perrier et La Posta. En même temps, dans la nouvelle compétition des clubs sportifs, les résultats ne se font pas attendre, et entre 2002 et 2005, le club montpelliérain remporte à quatre reprises le championnat d’Élite, au grand dam des vieux clubs rhônalpins tels que la Croix-Rousse de Lyon. Sébastien Grail, virtuose du tir progressif, discipline dans laquelle il a tout gagné, Stéphane Pingeon, champion du Monde du tir en relais, Laurent Gonnet-Penier, Emmanuel Bilon, Fabrice La Posta ont ainsi été réunis pour quelques courtes années à Montpellier.

Conclusion

Ces « coups » tout à la fois sportifs et médiatiques sont restés sans lendemain. La courte flambée du Club Sportif de Montpellier n’a pas entraîné une dynamique dans le département, à même de susciter des vocations, et de relancer en profondeur le sport-boules.

Ils laissent les deux disciplines – pétanque et lyonnaise – dans une situation assez contrastée. Malgré un certain tassement des effectifs, la pétanque héraultaise reste un sport très vivant, capable de réunir des foules pour des concours « nationaux » ou « internationaux » d’envergure. Certains des plus grands joueurs regrettent une forme de « sportivisation » qui éloigne de la convivialité quelque peu folklorique attachée à l’image traditionnelle de la pétanque. Le Comité départemental de l’Hérault compte plus de 200 clubs répartis en 16 secteurs géographiques, et les effectifs de licenciés, s’ils subissent un tassement, restent importants, entre 6 et 7 000 chaque année. Même s’il n’y a plus aujourd’hui de grandes « stars » en activité dans les équipes du département, le jeu reste tout de même tiré vers le haut par les grands noms de la discipline qui participent aux principaux concours organisés dans le département.

Cette « vedettisation » de la pétanque est concomitante d’un lent déclin de la lyonnaise (mais ses tenants préfèrent parler de sport-boules, la version moderne et athlétique du jeu) qui n’a pas su valoriser ses propres champions. L’épisode Nicollin n’a pas pu enrayer la désaffection, ne serait-ce que parce que les plus grands champions de la discipline restent à peu près inconnus, hors la région lyonnaise 75. En comparant la situation actuelle à ce qu’avait connu le département entre les deux guerres, on constate que la quarantaine de clubs qui subsistent continuent de couvrir l’ensemble du territoire, et que les bastions du Biterrois maintiennent ce que l’on pourrait qualifier de tradition culturelle. Mais il s’agit pour la majorité du millier de licenciés d’une forme très vieillissante de sport-loisir, qui participe peu aux compétitions. Ce qu’un vice-président de la Fédération disait récemment de la situation générale de son sport semble également pertinent pour l’Hérault : « En France, il y a 2 populations boulistes : d’un côté la compétition et de l’autre, le loisir. Au total, 75 000 licenciés parmi lesquels 2 500 pratiquent le sportif. Autre exemple, il y a 45 000 joueurs en 4e division. Seulement 12 000 participent aux éliminatoires. » Par rapport au nombre de joueurs qu’affichait le « boulisme » il y a 80 ans, la décadence est considérable : c’est peut-être la rançon d’un sport régional qui n’a pas su s’exporter sur tout le territoire, au contraire de sa rivale, la pétanque.

Deux clubs de jeu de boules dans un quartier de Montpellier
Fig. 6 Deux clubs de jeu de boules dans un quartier de Montpellier (Lantissargues). La buvette, qui sert de salle des trophées, et le barbecue assurent la transition entre l'espace pétanque - ouvert aux femmes - et les cadres du jeu lyonnais, en fond. Photo : Guy Laurans

Quant au jeu provençal dont les tenants eux-mêmes reconnaissent l’affaiblissement progressif sur ses terres d’élection, il est rattaché à la Fédération de pétanque qui organise des championnats annuels. Une certaine homogénéisation géographique se fait jour, assez curieusement : si le Gard reste un bastion solide en Languedoc, avec l’organisation fréquente de championnats et de grands tournois (tel celui du Midi Libre), le jeu gagne quelques nouveaux adeptes dans l’Hérault, en particulier autour du bassin de Thau, et les concours locaux réunissent jusqu’à une centaine de triplettes, ce qui est, semble-t-il, un phénomène nouveau.

Notes

1.http://laboulebretonne.free.fr/Debuter.htm.

2.http://www.picroboule-37.com et https://fedebouledefort.fr/.

3.Joël GUIBERT : Joueurs de boules en pays nantais. Double charge avec talon, L’Harmattan, 1994.

4.http://membres.multimania.fr/lesboulesdebois/ (lien obsolète).

5.https://fedbourlenord.wordpress.com/.

6.André DREVON : Les Jeux Olympiques oubliés : Paris 1900, CNRS éditions, 2000. Cf aussi le Rapport officiel du Comité International Olympique sur le site : http://www.la84foundation.org/Sva/reports_frmst.htm (lien obsolète).

7.Max DECUGIS et alii : Tennis, Hockey, Paumes, Balles et Boules. Sports-Bibliothèque, Pierre Laffitte cd, Paris, 1913, réédition Éditions Slatkine, Genève 1980.

8.Les boules sont celles de la pétanque (autour de 75 mm de diamètre, et le terrain est également un espace libre, plus long cependant. La différence porte sur les gestes du pointeur comme du tireur qui doivent se déplacer hors du rond où le joueur prend position.

9.L’appellation de « cochonnet », bien qu’ancienne puisque citée dès le début du XIXe siècle, paraît peu utilisée alors dans le département : elle pourrait bien avoir suivi l’expansion de la pétanque. Dans le Lyonnais, on parle plus volontiers du « guignolet », si l’on en croit les comptes rendus de parties de boules dans le Progrès de Lyon du début du siècle. Cependant, le catalogue de la Manufacture de Saint-Etienne de 1910 propose le jeu de boules dit cochonnet.

10.  Ce règlement a été publié par l’hebdomadaire montpelliérain Le Bouliste français en 1914, et repris encore en 1919, mais il est probablement contemporain de la création de la Fédération bouliste de l’Hérault par ce même Sabde, en 1909.

11.  En 1898 est fondée la Société amicale des Boulomanes des Arceaux. Deux ans plus tard, le banquet annuel réunit une quarantaine de sociétaires. Le secrétaire en est François Brousse, dit « Broussetou de las arcadas« , collaborateur régulier de la publication félibréenne La Campana de Magalona. A noter que, selon le Bouliste Français, Brousse fut lauréat des Jeux floraux de 1905 à Sceaux, pour un texte en prose consacré au jeu de boules.

12.  Sur la logique des défis sportifs, voir l’article de ce numéro Le sport, champions et compétitions.

13.  Le Petit Méridional du 17 janvier 1907.

14.  L’Éclair du 8 octobre 1911.

15.  L’Éclair du 6 février 1913.

16.  La Vie Montpelliéraine et Régionale du 2 mai 1909.

17.  L’Éclair du 24 avril 1911.

18.  L’Éclair du 9 avril 1913.

19.  Le Petit Méridional du 17 juillet 1913.

20.  Cf. l’article sur ce sujet sur le site Internet : www.lelanguedocsportif.org.

21.  Dans le règlement lyonnais reproduit par De Fleurac, il est dit que : les boules ferrées ou non sont seules admises », ce qui signifie semble-t-il que sont alors interdites des boules en métal quelconque ou « plombées intérieurement« .

22.  http://museedelaboule.comlindex.htm (lien obsolète).

23.  http://www.aiguines.com/terroir-patrimoine.php (lien obsolète).

24.  La boule intégrale, en acier, a été mise au point par des Lyonnais en 1923, et homologuée deux ans plus tard par l’Union des fédérations boulistes.

25.  Joseph FONZES : St.-Guilhem-le-Désert. Métiers d’autrefois, Sports et Loisirs (éd), St Guilhem, sd.

26.  Annonce publicitaire dans le Petit Méridional du 24 juillet 1926. Un article signé Roger Fraisse consacré à l’entreprise Fabrègues figure dans le n° 5 de septembre-octobre 2009 d’Actu 34 Pétanque et Jeu provençal, le bulletin du Comité départemental : http://cd34petanque.comfline.php?rub=infornations&cah=1&art=28 (lien obsolète).

27.  Il s’agissait du quadrilatère situé entre les rues de la Saunerie et de Castillon, dont il subsiste encore quelques vestiges architecturaux.

28.  Les boulodromes étaient tenus, sous peine d’insuccès, de posséder des stocks importants de boules en vrac qui étaient mises à la disposition des clients ne possédant pas leur propre paire. Il fallait d’ailleurs tout un savoir-faire pour bien apparier des boules de même taille et de même poids : « Comment choisir ses boules », Le Bouliste Français du 22 mars 1914.

29.  Selon le règlement cité par De Feursac, cf supra.

30.  Des considérations tactico-techniques se rapportent aux avantages et inconvénients attribués à chaque type de boule. Ainsi, des boules de petite taille, et donc relativement légères, sont plus sensibles aux accidents du terrain, petits cailloux, déclivités, etc., et désavantagent le pointeur. Mais ce dernier est favorisé face au tireur adverse, à son tour pénalisé par la petitesse de la cible. On peut penser que l’expérience du joueur doit influer sur le choix de ses boules en fonction du terrain où se joue la partie.

31.  Le Bouliste Français n° 7 du 15 mars 1914.

32.  Dans un reportage à Béziers, café Julien, siège de la Boule Lyonnaise, le rédacteur du Bouliste Français s’émerveille de trouver des cadres délimités par des fils de laiton. Le Bouliste Français n°1 du 1er février 1914.

33.  La notion de cadre a donné lieu à un épisode extrêmement intéressant, avec l’idée du « cadre mobile et fictif » Cette notion figure dans le règlement de Sabde déjà cité, et j’ignore s’il s’agit d’une innovation locale ou s’il reprend une réglementation lyonnaise. Le fait est que nombre de cartes postales ou photographies anciennes représentant des parties de boules à Lyon laissent interrogatif sur l’existence d’un cadre tracé. Le cadre mobile est ainsi défini : « Art. 6 : … Le point de départ ou jet du premier but est fixé d’un commun accord. En cas de contestation, le rond sera fait au centre du boulodrome ou du terrain du jeu. Le but pourra être jeté en toute liberté dans n’importe quelle direction, en observant les distances réglementaires de l’article 7 ci-dessous. Une fois le but jeté, il est défendu d’enlever de la piste pierres, cailloux, bûchettes et tous autres petits obstacles, sans l’agrément du camp adverse. Art 7 : … le but sera jeté à une distance de 12 à 18 mètres, dans un cadre fictif et mobile entouré par les spectateurs, et ayant 5 ou 6 mètres de large sur 18 à 24 mètres de long selon la distance du but… Toute boule qui sort du rectangle sus-déterminé.., est perdue, dite noyée, et mise de côté. Art 17 : Les spectateurs auront la complaisance de se tenir à trois mètres au minimum de l’axe du jeu, en formant une légère courbe elliptique, qui en sera comme le cadre vivant et animé. » Ce que décrit Sabde est plus proche du terrain du jeu provençal que de la lyonnaise. Il est surtout incohérent vis-à-vis du préambule déjà cité qui voulait rompre avec la vieille coutume méridionale et adhérer à la règle lyonnaise consistant à annuler toute boule sortie du cadre préétabli. Le cadre mobile ouvre à l’évidence la porte à d’infinies contestations sur les limites de la zone de noyade. On peut s’interroger sur le but poursuivi avec cette proposition de cadre fictif. Son auteur pensait peut-être y trouver un moyen terme entre jeu libre et jeu lyonnais, et favoriser ainsi le passage progressif d’un jeu à l’autre : une méthode pédagogique d’apprentissage d’un jeu réglé. Il n’est pas facile de savoir si cette règle du cadre mobile a été largement utilisée. Peut-être a-t-elle été à l’origine du conflit entre Sabde et les sociétés biterroises vers 1913 qui auraient considéré son application impossible. Mais il est tout aussi intéressant de noter que ses défenseurs lui trouvent le mérite d’obliger les joueurs à se pencher sur la nature du terrain, toujours changeant par définition, à penser leur tactique en fonction de ce terrain, et par là à développer leur capacités d’adaptation aux conditions des concours (article de E. Rodier, président du Bois roulant de Lodève, Le Bouliste Français N°2 du 8 février 1914).

34.  Encore en 1952, Midi Libre rend compte d’un concours de pétanque organisé à Sète par l’Espoir bouliste. « Un concours de quilles, organisé en marge du concours, permit à Marcel Ladet d’enlever le premier prix devant Paul Évangéliste » (ce dernier était demi-finaliste du concours principal). ML du 20 août 1952.

35.  Le catalogue de 1910 de la Manufacture de Saint-Etienne, qui possède un rayon important d’articles de sport, propose des jeux de 9 quilles. Selon les modèles, leur taille varie de 35 à 50 cm de haut. Quant aux boules, elles sont munies d’orifices pour le pouce et les doigts, proches en cela des actuelles boules de bowling, et sont nettement plus grosses que les boules de lyonnaise. Les « boules de rechange ou boules réglementaires » (?) ont des diamètres qui s’étagent entre 14 et 20 cm. Mais on sait qu’à cette époque existe une grande diversité de jeux de quilles en France, et que le nombre et la taille des quilles et des boules, comme les distances de jeu, sont extrêmement variables. Même si les quilles de 9 sont la variante la plus pratiquée, rien n’assure que les concours languedociens utilisent cette forme de jeu.

36.  Selon l’Annuaire de l’Hérault de 1926, Jean Sabatié figure comme Directeur du  Bouliste Français « . Les années suivantes, sa profession est « Marchand de papiers ». Probable crise financière, en raison d’un trop faible nombre d’abonnés. Et puis, dès 1927, il devient difficile de se faire une place à côté de La France bouliste, le tout nouvel organe officiel de la Fédération.

37.  Qui devient ultérieurement la Fédération bouliste du Midi, maintenant ainsi la bipartition du département partagé entre cette Fédération et l’Union bouliste de l’Hérault repliée sur Montpellier.

38.  L’Éclair du 31 janvier 1913. Il s’agit évidemment de francs or. Selon Jean Sagnes (Le mouvement ouvrier du Languedoc, Privat, 1980, pp 32-34), un simple ouvrier agricole gagne, vers 1910, 2,50 à 3 F par jour, et sur une année moyenne, environ 700 F.

39.  Musso intervient fréquemment dans le Bouliste Français jusqu’en 1920, en phase avec la politique du journal. A la reprise de celui-ci en 1925, il est l’un des principaux dirigeants de la FFB, alors que l’hebdomadaire a choisi de rester dans le camp lyonnais.

  40.  La quadrette championne de France est composée des frères Hubert et Ernest Septours, de Pierre Forni et de Jean Martinez. Le leader de l’équipe, le tireur Hubert Septours est un excellent joueur, âgé de 21 ans, qui écume les concours de la région. Malgré ce, de l’avis général, la quadrette biterroise ne soutient pas la comparaison avec le champion de France UNFB désigné quelques semaines plus tard à Grenoble.

41.  Mais, peut-être par stratégie politique, Montpellier obtint l’organisation du Championnat de France UNFB en 1927, qui vit la victoire du grand champion Dominique Cagna.

42.  Encore au début des années 20, le Gard est acquis au jeu provençal. Les quelques équipes ayant accepté le règlement lyonnais se trouvent à la périphérie occidentale du département, à Sommières et à Aigues-Mortes, ainsi que dans le bassin d’Alès. Mais en 1925, suite à la progression du jeu lyonnais, une fédération gardoise se crée, et récupère son autonomie par rapport aux Montpelliérains. De ce fait, on voit le retour à l’Union Bouliste de l’Hérault, sur les deux arrondissements de Montpellier et Lodève.

43.  Le Bouliste Français n° 27 du 20 juillet 1919.

44.  Le Petit Méridional du 3 mars 1926.

45.  Le Petit Méridional du 18 juin 1932.

46.  Le Petit Méridional du 11 juillet 1934.

47.  Le Petit Méridional du 24 octobre 1934.

48.  L’Éclair du 3juin 1935.

49.  Il n’est pas sans intérêt de les noter : Agde, Aigues-Vives, Bassan, Bédarieux, Boujan, Camplong, Cers, Cessenon, Colombiers, Corneilhan, Estrechoux, Florensac, Graissessac, Hérépian, La Billière, Lamalou, Lespignan, Lignan, Lieuran, Lunas, Magalas, Maraussan, Maureiffian, Mons la Trivalle, Murviel, Olargues, Pézenas, Pouzolles, Puimisson, Puisserguier, Quarante, Roquebrun, Sérignan, Valras, Valros, Vendres, Villeneuve.

50.  Outre Montpellier, fortement représenté, des équipes viennent de Lodève, Sète – un fort contingent -, Clermont l’Hérault, et de villages tels que Lansargues, Balaruc, Prades le Lez, Le Pouget, St Vincent de Barbeyrargues, Mauguio, Pérols, Poussan, St Christol, Teyran, St André de Sangonis, Mudaison, Lunel-Viel, etc. Il semble que le concours de Montpellier ait peu attiré les équipes de Lunel (peut-être davantage adeptes du jeu provençal ?) et celles de la région de Ganges et des villages de la garrigue : moindre intérêt de cette zone géographique pour les boules, longueur du déplacement pour une épreuve étalée sur deux jours ?

51.  Il semble bien que ce secteur se soit constitué sur une revendication ruraliste de petites communes désireuses de s’affirmer vis-à-vis de Béziers.

52.  Selon le Calendrier de la Fédération du Midi de 1936, que m’ont communiqué très aimablement M. Roger Pailhès de Bédarieux, et M. André Favard de Lamalou, Président de la Société d’histoire des Hauts Cantons, les effectifs étaient montés à 4 014, dont 1 058 pour les 38 sociétés de la seule ville de Béziers. Tous les secteurs étaient en croissance d’effectifs par rapport à l’année précédente.

53.  L’Éclair du 13 juin 1935.

54.  L’Éclair du 25 juin 1935. Rappelons que les Septours furent champions de France de la FFB en 1925.

55.  L’Éclair du 25 juillet 1935.

56.  Plusieurs indices font incliner en ce sens. Les comptes rendus par le Bouliste Français de grands concours disputés dans le Rhône ou les Alpes s’attardent avec fascination sur les exploits, qui semblent inaccessibles aux joueurs languedociens, des meilleurs tireurs du moment. Ainsi en 1925 la « star » Cagna, qui après une démonstration d’entraînement où il toucha 32 boules de rang, fit dire à des Montpelliérains admiratifs : « chez nous on désire voir toucher un tireur, et ici on aimerait à le voir manquer ! ». Un article du même journal critique, par ailleurs, l’habitude locale des boulistes adultes de ne pas faire de place dans leurs parties à de jeunes joueurs qui pourraient ainsi s’aguerrir et apporter leurs qualités propres. En contre-exemple, le journaliste cite les « As boulistes de Montpellier… satisfaits d’avoir enrôlé dans leurs rangs certain jeune qui depuis se signale par son tir… Et à Alais, est-ce que les bleus ne jouent pas dans toutes les quadrettes où ils se comportent très bien et se font même remarquer par la précision de leur tir, car c’est jeune et ça sait ». Enfin, les quelques statistiques disponibles dans les années 30 montrent que la catégorie « Pupilles » (moins de 16 ans) est peu fournie. Techniquement, le tir avec des boules d’un kilo sur des cibles situées à une vingtaine de mètres nécessite pour être efficace une véritable course de plusieurs foulées utilisant la zone du cadre prévue à cet effet et longue de 7,50 mètres : c’est un exercice peu accessible aux joueurs ventripotents Une communication orale de M. Roger Pailhès, de Bédarieux, qui tirait en compétition dans les années 30 dès l’âge de 10 ans, m’apprend que les boules qu’il utilisait étaient nettement moins lourdes (et devaient ressembler aux boules de jeu provençal).

57.  L’Éclair du 30 août 1938.

58.  Attestation de l’atelier Fabrègues de St Maurice de Navacelles en 1926.

59.  « Les joueurs méridionaux sont excessivement longs pour jouer. Ils ne lancent leurs boules qu’après avoir minutieusement « tâté » le terrain, préparé une « donnée », observé tous les accidents de terrain, remarqué la multitude de pierres afin de les éviter; etc. Après quoi, ils font le « grand écart » pour gagner le plus de terrain possible, puis ils se relèvent totalement sur une jambe à la façon des échassiers – et donnent, après toutes ces simagrées, perdant l’équilibre, patatras, ils tombent ! Alors tout est à recommencer, grâce aux rigueurs du règlement. C’est ravissant ! » Compte-rendu du grand concours du Petit Provençal à Marseille, par Henri Musso, Le Bouliste Français n° 38 du 6 octobre 1919.

60.  L’Éclair du 16 août 1934.

61.  L’Éclair du 19 juillet 1935.

62.  L’Éclair des 5 et 9 août 1938.

63.  L’Éclair du 14 août 1938.

64.  L’Éclair du 27 août 1938.

65.  Le processus de réorganisation est décrit, pour le Comité régional du Poitou siégeant à Niort, dans deux articles de la Dépêche du Centre reproduits sur le site internet http://le-cercle-histo.overblog.fr/ (lien obsolète). Il y a tout lieu de penser que la situation était identique en Languedoc.

66.  Voir l’article de Martine Pilate sur la pétanque.

67.  http://www.france-petanque.info/L-odyssec-d-un-petanqueur-Varois,-qualifie-au-1er-championnat-de-France-a-petanque-en-1946-a-Montpellier_a25 html (lien obsolète).

68.  Tous les deux originaires du Sud-ouest. Dès 1953, les deux tireurs jouent à Nice. Marty fut également licencié dans un club de Béziers. Dans ses souvenirs, l’ancien champion René Perrier consacre plusieurs pages à ces deux joueurs, qui illustrent le niveau de performance que pouvaient atteindre de grands tireurs de l’après-guerre. Cf René PERRIER, Le sport boules de mes vertes années. 1945-1968, Gap, Imprimerie des Alpes, 1983. Communiqué très aimablement par Richard D’Acunto, Conseiller Technique Régional, que je remercie vivement.

69.  Il se pourrait bien que ce comité languedocien soit le legs de Vichy, Marandon se maintenant imperturbablement à sa tête, mais sans que l’on sache très clairement quel rôle il tient à côté des comités du Midi (Béziers) et de l’Hérault (Montpellier).

70.  La vigne est omniprésente tout au long du championnat. L’APV (Association de Propagande pour le Vin) participe activement à l’organisation de la manifestation ; des « prospectus sur les bienfaits du vin » sont abondamment distribués aux participants, et « pensant que s’il est bon de vanter les vertus du jus de la treille, il est encore meilleur de les faire apprécier, l’APV a décidé de faire don d’un baril de 4 litres de la délicieuse clairette d’Adissan à tous les vingt premiers prix du championnat. » (Midi Libre du 18 août 1952). De son côté, au cours d’une réception des dirigeants de la Fédération, le Sénateur Emile Claparède, président de la Chambre de Commerce, « dans une allocution d’une haute élévation de pensée, associe les bienfaits du sport boules qu’il connaît bien, sport pacifique et populaire, aux bienfaits du vin, de ce vin de table, le vin de tout le monde, dont la région biterroise est un gros producteur ».

71.  « Parmi les exploits à mettre à l’actif des joueurs sétois, signalons que les tireurs réussirent une moyenne de 80 % sur les trois jours de l’épreuve, que Marty sur 18 annulations tentées en réussit 17 [l’annulation consiste à tirer au but et à le « noyer », obligeant ainsi à rejouer la mène], et que Ville, au point, fut éblouissant » (Midi Libre du 20 août 1952).

72.  Selon le journaliste de Midi Libre et les habitués du boulodrome municipal de Béziers, « ça ne gaze pas entre eux.., depuis plusieurs dimanches les joueurs se sont dissociés et ont joué dans différentes formations et dans des concours de villes différentes. Ainsi l’entraînement et la cohésion n’existaient plus… »

73.  La capitale du vin redevint capitale des boules en 1957 avec l’organisation des championnats du Monde mettant aux prises 8 nations : France, Italie, Belgique, Monaco, Yougoslavie, Suisse, Marne et … Algérie ! Aucune équipe locale n’était sélectionnée mais ce fut l’occasion du premier titre mondial pour l’Italie et tout particulièrement pour Umberto Granaglia, unanimement considéré comme le plus grand champion de l’histoire du sport-boules.

74.  Plusieurs de ces joueurs sont d’ailleurs des « locaux », tels Nid, ou Bergougnan, fils du champion montpelliérain d’avant-guerre. Quant à Luc Ayral, il est originaire de Campagnan. Très vite, et pour les épreuves combinées pratiquées par les clubs sportifs, Nicollin fait directement appel à de jeunes vedettes de la région rhônalpine auxquelles il offre des conditions économiques favorables.

75.  En 2009-10, le Top 16, championnat d’élite en quadrettes, illustre l’extrême concentration de ce sport dans sa région d’origine. Le club d’Aix les Bains présente 4 équipes, et celui de Saint-Vulbas, dans l’Ain, 3. La seule équipe extérieure à l’aire d’influence lyonnaise est celle de Toulouse menée par le grand champion René Cannizzo.