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Description

Le Béziers médiéval sous le pic édilitaire (septembre-octobre 1944)

* Professeure agrégée d’histoire

L’année 1944 a marqué l’histoire du Béziers médiéval. La libération de la ville, le 22 août, entraina le remplacement de l’équipe municipale par les membres du Comité local de Libération. Ce CLL, présidé par l’avocat socialiste Pierre Malafosse, avait été composé dans la semaine précédant la libération. Il comptait 20 membres. Tous entrèrent à la mairie pour y former une délégation municipale. C’étaient des hommes nouveaux, contrairement au vœu exprimé par le CFLN dans son ordonnance du 21 août 1944. Il y avait parmi eux sept socialistes et sept communistes, mais aucun radical, aucun ancien élu. Les six autres étaient sans appartenance partisane ; trois se réclamaient du MLN et les trois autres étaient des personnalités recherchées pour leurs compétences : un pasteur, Maurice Besson, un médecin, le docteur Pierre Bonald, et un architecte reconstructeur, Claude Mazet. Parmi les nombreux problèmes que dut affronter l’équipe, il y avait en effet celui de la reconstruction. Claude Mazet, un biterrois né en 1908, était agréé comme « architecte-reconstructeur ». Or, le CLL alerté par les services techniques de la Ville, avait à remettre rapidement en état les locaux scolaires, et à pourvoir au relogement des évacués.

L’épuration des services techniques n’avait pas été totale : l’architecte Joseph Nel, directeur des travaux communaux avait été maintenu. C’est lui qui contacta le CLL sur l’urgence de ces deux problèmes.

Pierre Malafosse et Claude Mazet, accompagnés de deux entrepreneurs de Béziers, se rendirent alors à Paris au ministère de la Reconstruction où ils exposèrent à l’urbaniste-conseil leur projet de constructions nouvelles, financé par les amendes infligées aux entreprises coupables de collaboration économique. Ils reçurent un accueil « très réservé ». On leur recommanda le respect du code de l’urbanisme qui voulait en préalable la constitution d’un dossier réglementaire de demande de déclaration d’utilité publique.

Mais l’équipe du CLL ayant visité au grand complet les quartiers des évacués en revint décidée à transgresser les règles habituelles. Elle paya le prix de son audace trois mois plus tard. Cette délégation biterroise, œuvrant dans une période très troublée, avait mal mesuré le champ des possibles. Elle ne put fonctionner que jusqu’au 20 novembre 1944. Elle fut à cette date profondément remaniée, Maître Malafosse fut évincé et remplacé par le communiste Joseph Lazare qui avait rejoint la municipalité en octobre 1944.

La crise traversée a été complexe, mais ses causes les plus graves sont venues de ce que l’on a appelé « l’affaire des démolitions ». Animée par un souci hygiéniste et assez indifférente à l’archéologie médiévale, cette municipalité a en effet entrepris la destruction partielle de maisons situées dans les anciens bourgs épiscopaux de St Nazaire, de St. Jude et de St. Jacques.

Un choc terrible

Tels sont les termes choisis par l’architecte Claude-Charles Mazet pour rendre compte de l’impression des membres de la commission municipale qui visita en septembre 1944 de vieux quartiers de la haute ville que venaient de quitter les occupants allemands. Au total, dans la ville, 10.000 personnes, avaient été contraintes de quitter leurs logis. 3.500 venaient de quartiers anciens que les soldats allemands occupaient depuis sept mois pour des raisons militaires.

Dès le mois de septembre, la municipalité constituée par la Résistance a pris la décision de démolir des quartiers situés autour de la cathédrale Saint-Nazaire : quartiers vétustes, insalubres, et vidés de leurs habitants ; cette partie de la ville forme un oppidum qui domine la plaine narbonnaise. Les Allemands l’avaient occupée et fortifiée : réseaux de barbelés et chicanes de béton. Ils contrôlaient ainsi, depuis le promontoire biterrois, les ponts sur l’Orb et la route de Narbonne. Joseph Nel, directeur des Travaux communaux avait informé le CLL de l’état des lieux ; il avait cerné sur un plan de la ville les zones évacuées. Certaines, jugées insalubres, étaient délimités par un trait rouge, hachurées de rouge. Il s’agissait des abords de Saint-Nazaire, des quartiers Gaveau et Saint-Jacques, et, logés étroitement sur la forte pente de l’acropole, des quartiers Saint-Jude et Pont-Vieux.

Quand se posa la question du retour des habitants, le CLL visita les lieux que Claude Mazet décrit dans son rapport du 25 septembre : « Des ruelles étroites et torses, que le soleil ne visite pas, s’enfoncent entre des murs lépreux que lèchent des rigoles nauséabondes, un dédale invraisemblable de corridors obscurs vous conduit vers ces réduits infects et salpêtrés où vivent des êtres humains. Chaque entrée s’accompagne de la niche puante où se loge la tinette […] Ici la maladie a droit de cité permanent. »

Le CLL décida, à l’unanimité, une démolition partielle. Ce travail et son financement seraient assurés par les entreprises touchées par l’épuration en raison de leurs activités au service des Allemands, et passibles pour cela de fortes amendes. La commission des travaux du CLL présidée par l’architecte Claude Mazet fut chargée de mener à bien les démolitions. Elle était alors assurée de son bon droit : « Nous substituant au Président du Tribunal civil absent et enjambant les habituelles formalités, nous avons requis et désigné comme experts tous les architectes biterrois ». Si Claude Mazet recommandait de prendre en compte la situation des anciens locataires, de veiller au maintien de leur allocation d’évacués, il se montrait indifférent aux problèmes patrimoniaux. La commission, en octobre, fit appel aux architectes formés en GAB (Groupement des Architectes biterrois) et à un GEB (Groupement des Entrepreneurs biterrois). Ils proposèrent, pour résoudre le problème du relogement, de construire dans d’autres quartiers des logements dénommés « Les Logis Clairs » : des immeubles qui seraient situés sur les terrains de sport de Badones, « sur trois grandes plateformes aménagées en dénivelé ». Des immeubles dont la construction fut immédiatement entreprise là où, plus tard, ils furent remplacés par le lycée Mermoz et la clinique mutualiste. Les rapports de Charles Mazet sur l’insalubrité de certains quartiers furent validés sans réserve par un rapport daté du 25 octobre signé par le Docteur Jacquemin, médecin-inspecteur adjoint de la Santé : « Je ne peux que m’associer aux mesures envisagées comportant la destruction totale des îlots situés : quartier St-Jacques, quartier St-Nazaire, quartier St-Jude ». Ni lumière, ni aération, ni eau courante, ni gaz, et surpopulation. Dans le quartier St. Jude, le médecin signalait des logis situés en contrebas de la route de 3 ou 4 mètres, privés de lumière et d’air. Il parlait de « foyers d’épidémies ». Selon les procès-verbaux d’estimation des immeubles concernés réalisés à partir de septembre par la Commission des architectes, les coefficients de vétusté variaient de 70 à 80 %. Leur expertise devait permettre de calculer les indemnités dues aux propriétaires. Mais sans plus attendre, les travaux de démolition avaient commencé dès le 4 septembre dans le quartier St Jude […]

Informations complémentaires

Année de publication

2019

Nombre de pages

10

Auteur(s)

Hélène CHAUBIN

Disponibilité

Produit téléchargeable au format pdf