L’autorité de l’abbaye de Saint-Guilhem-le-Désert contestée dans sa seigneurie
L’autorité de l’abbaye de Saint-Guilhem-le-Désert contestée dans sa seigneurie
p.65 à 68
« 13 septembre 1729. Arrest du Conseil d’Estat du Roy, qui supprime un droit de peage par terre prétendu par les Prieur et Religieux de l’Abbaye de Saint-Guilhem-le-Désert audit lieu de Saint-Guilhem en Languedoc ».
De temps immémoriaux, l’abbaye de Saint-Guilhem prélevait un péage ou droit de « pulvérage » de cinq sols pour cent bêtes, au passage des troupeaux, transhumant de la plaine vers la montagne. La taxe était censée couvrir les dégâts provoqués par le piétinement de milliers d’animaux qui empruntaient chemins et drailles de la seigneurie. Un jugement du 15 octobre 1689 des Commissaires délégués à la confection du Terrier des Domaines du roi en Languedoc, qui accusaient réception d’un « aveu » fourni le 20 février 1688 par de Fourchault, abbé commandataire et les religieux de Saint-Guilhem-le-Désert, reconnaissait et maintenait ce droit de péage. Les Commissaires ordonnaient que l’abbé et les religieux jouiraient paisiblement des biens et des revenus portés dans l’aveu, et en particulier du droit de péage leur appartenant au lieu de Saint-Guilhem.
Quarante années plus tard, une demande du prieur de l’Abbaye des Bénédictins de Saint-Guilhem-le-Désert, réclamant la perception de son droit de péage 2, remet tout en cause. En effet, le 22 avril 1727, un nouvel arrêt du Conseil du Roi, ordonne à l’abbaye de justifier par des titres authentiques, sa propriété, suivie et non interrompue depuis 1569 jusqu’à ce jour. Les moines prouveront également que les chemins, ponts et chaussées n’ont pas cessé d’être bien entretenus à leurs frais.
Les témoignages en faveur de leur droit ne manquant pas, les Religieux, en toute confiance, répondent aux injonctions du Conseil du Roi et s’empressent de produire les pièces suivantes :
– 1er septembre 1559. Un arrentement du droit de péage perçu par l’abbaye, consenti par dom Antoine Roques, syndic des religieux, en faveur d’Étienne Roussel, moyennant 60 livres par an..
– 28 mai 1564. La transaction passée entre l’abbaye et les syndics des habitants de Saint-Guilhem, selon laquelle les religieux cèdent à la communauté la moitié du revenu du droit « appellé pulverage qui se levoit sur les bestiaux montans et descendans les montagnes ». En contrepartie, la communauté des habitants s’engage à réparer et à entretenir, à ses frais, les chemins de la seigneurie.
– Huit baux du droit de péage ou leude que les religieux recouvrent à Saint-Guilhem : (du 29 mai 1633 [53 livres par an] ; du 17 mars 1645 [48 livres] ; des 30 juin 1650 et 20 juin 1653 [36 livres] ; du 31 octobre 1664 [40 livres] ; du 3 novembre 1669 [45 livres] ; du 3 juin 1671 [40 livres] ; et du 28 juillet 1677 [33 livres]).
– 30 novembre 1698. Une délibération des Consuls et habitants demandant aux Religieux de les représenter aux États de la Province de Languedoc, afin qu’ils obtiennent de cette assemblée, l’argent nécessaire à l’entretien des grands chemins de la seigneurie « qui estoient rompus, et que la Communauté desdits habitans n’estoit pas en estat de retablir ».
– Un procès-verbal, non daté, rapportant les dépositions de neuf témoins, qui déclarent qu’en l’année 1568, les gens de la Religion prétendue réformée s’emparèrent de Saint-Guilhem et de l’abbaye et qu’ils en brûlèrent les titres.
– 19 février 1729. Un procès-verbal du sieur Bonafous, subdélégué de Lodève, relatant sa visite des ponts, chemins et chaussées de la seigneurie de Saint-Guilhem, trouvés en bon état, entretenus aux frais de la Communauté et habitants du lieu, qui bénéficient d’un droit de pulvérage à eux cédé par les Religieux ; le subdélégué ajoute que « les chaussées se sont pareillement trouvées en bon estat, et qu’elles sont entretenues aux frais de différents particuliers qui les ont fait construire, pour faciliter le passage des moulins qui leur appartiennent, situez sur lesdites chaussées ».
Tout ce faisceau de preuves écrites n’arrive pas à convaincre le Roi qui, « Estant en son Conseil », et conformément à l’avis des Commissaires « a supprimé et supprime le droit de péage par terre prétendu par les Prieur et Religieux de l’abbaye de Saint-Guilhem-le-Désert audit lieu de Saint-Guilhem. Sa Majesté leur fait « très expresses inhibitions et deffenses d’en continuer la perception à l’avenir, à peine contre eux de restitutions des droits qui auroient esté exigez, et d’une amende arbitraire au profit de Sa Majesté… »
Fait au Conseil d’Estat du Roy. Sa Majesté y estant, tenu à Versailles le treize septembre mil sept cens vingt-neuf. Signé : PHÉLYPEAUX ».
Poursuivant la politique d’abaissement des grands du royaume – seigneurs laïques ou religieux – commencée sous le règne de son arrière-arrière grand-père, le roi Louis XIII, qui fut poussé dans cette voie par son ministre Richelieu, Louis XV faisant fi des preuves séculaires apportées par l’abbaye de Saint-Guilhem, supprime d’un trait de plume, un vieux droit féodal – pourtant bien déprécié puisque son rapport ne s’élève pas plus haut que 53 livres dans le meilleur des cas, au XVIIe siècle -, car « tel est son bon plaisir ». Le secrétaire à la Maison du Roi, Frédéric Phélypeaux, comte de Maurepas et de Pontchartrain, sur les ordres de son Souverain, signe l’arrêt du 13 septembre 1729.
Ce décret nous permet d’ouvrir une parenthèse à propos de l’entretien des chemins incombant aux communautés. Les anciennes drailles ou les chemins muletiers, rarement carrossables, reliant le Bas-Languedoc au Rouergue et par là à l’Auvergne, tracés toujours au plus court, affrontaient les flancs du plateau du Larzac d’une manière assez abrupte. Saint-Guilhem-le-Désert en possédait au moins deux, justifiés par les relations que l’abbaye entretenait avec ses possessions caussenardes et millavoises 3.
Pierre Clément 4 décrit ce qu’il appelle la draille du Larzac qui « se dirigeait sur Aniane, où, jusqu’au Moyen Age, l’Hérault était franchi à gué. La draille remontait le cours de l’Hérault, rive droite, jusqu’à Saint-Guilhem et escaladait la Serrane par le Cap 5 de Ginestet, les Lavagnes, puis par les crêtes, parvenait au Coulet, sur le Larzac ».
Le deuxième chemin reliait directement Saint-Guilhem à la Vacquerie, continuait vers le Caylar, l’Hospitalet, la Cavalerie, pour arriver à Millau, ville étape avant d’autres cieux; cette voie franchissait les falaises du Bout du Monde fermant le talweg du Verdus, par un passage célèbre « les Fenestrelles du Pas de l’Escaillou », contreforts maçonnés en forme d’arceaux soutenant la chaussée au plus mauvais passage.
Le plan cadastral de la commune désigne le premier de ces chemins sous la dénomination de « Voie communale n° 4, de Saint-Maurice-de-Navacelles à Saint-Guilhem-le-Désert » ; il passe par l’ermitage de Notre-Dame de Belle Grâce, le Cap de Ginestet, coupe le chemin départemental n° 122 reliant Arboras à Pégairolles de Buèges, à la hauteur des Lavagnes, avant de sauter la barre de la Serrane. Le deuxième chemin porte, sur le même plan cadastral, le nom de « Voie communale n° 5, de la Vacquerie à Saint-Guilhem-le-Désert » ; il remonte le cours du ruisseau du Verdus, se faufile à travers le Bout du Monde, soutenu par les « Fenestrelles », atteint par plusieurs lacets le chemin départemental n° 122 qu’il traverse à l’est du Faïssas et continuant sa route en lacets resserrés grimpe la Serrane.
Du premier chemin, se détache une troisième voie, transversale, appelée sur le cadastre « chemin de la Coste vieille », qui passe par le Cap de la Pousterlle, Faïssas et rejoint le chemin de la Vacquerie, presque en bout de côte de la Serrane.
Telle était la richesse des voies de communications reliant les bords du fleuve Hérault aux hauteurs du plateau du Larzac. Dans les communautés voisines, des chemins semblables existaient, remplissant les mêmes fonctions de liaison, entre la plaine et le plateau ; nommons la draille d’Arboras que la ville de Gignac privilégiait.
L’ouverture de la Grande Voie de Communication, Montpellier, Lodève, Millau, Clermont-Ferrand commencée à la fin du XVIIIe siècle, poursuivie tout au long du XIXe siècle et que l’on améliore encore de nos jours (Autoroute 75) nécessite la mise en œuvre de grands travaux – construction du Pont de Gignac, ouverture au pic et à la pioche de la côte de Saint-Pierre-de-la-Fage, plus tard attaque à la dynamite de la côte de l’Escalette. Au fur et à mesure de son avancement, les courants commerciaux se déplacent. Lodève remplace Saint-Guilhem au pied du Larzac. Le public délaisse les vieux chemins ; les derniers troupeaux transhumants les utilisent encore quelque temps, avant de laisser la place aux seuls randonneurs du dimanche.
Mais avant leur abandon, les chemins de Saint-Guilhem ont bénéficié d’un entretien jaloux et constant, subventionné par le droit de péage jusqu’à sa suppression.
Au hasard de la recherche, on relève la trace de travaux accomplis au cours des ans. Ainsi le 31 août 1704, la ville d’Aniane s’engage à contribuer de ses deniers à l’ouverture du chemin de Saint-Guilhem à la Vacquerie par l’Infernet 6 ; la lecture de ce seul extrait d’acte pourrait laisser supposer qu’on assiste là, à la création d’un nouveau chemin, puisque l’on parle d’ouverture ; retenant un instant cette hypothèse, on en conclurait facilement que la construction des énigmatiques « Fenestrelles » remonterait tout au plus au début du XVIIIe siècle ! Cependant, un deuxième acte, à peu près contemporain, vient bien vite nous détromper. Le 2 mai 1706, la communauté de Gignac, informée de la réparation entreprise par la communauté de Saint-Guilhem pour mettre en état la côte qui va à la Vacquerie, se préoccupe du sort de la côte de Montpeyroux (la draille d’Arboras) devenue impraticable. La crainte de voir, muletiers, voituriers et autres voyageurs délaisser Montpeyroux pour emprunter Saint-Guilhem, sensibilise les édiles de Gignac. Afin de conserver à la ville son rôle de ville étape, de protéger son négoce, son petit commerce et son artisanat, de maintenir le trafic des bacs qui traversent la rivière, le Conseil de Communauté décide de remettre en état, sans tarder, le chemin présentant le plus d’intérêt pour Gignac, la côte de Montpeyroux 7.
La rivalité de clocher entraperçue dans ces deux actes, indique donc qu’on répare l’un ou l’autre chemin non épargnés par les ans ou les caprices de la nature. Les pluies diluviennes de novembre 1766 en particulier, responsables de grands dégâts dans le pays, emportent la côte de « l’Escalliou », aux « Fenestrelles », chemin de la Vacquerie ; pour le réparer, la communauté de Saint-Guilhem reçoit une indemnité de 850 livres 8. Mais les vieux chemins de Saint-Guilhem perdent chaque jour davantage leurs attraits ; ils ne peuvent plus soutenir la concurrence du chemin de Montpeyroux ; les voyageurs les abandonnent ; comme ils ne sont plus guère pratiqués, la ville d’Aniane refuse, le 2 juillet 1787, de subvenir à leur entretien 9. Bientôt les diligences, les voitures de roulage, sillonneront la route de Lodève, au détriment de toutes les vieilles drailles.
Notes
1. Photocopie du document, J.C. Richard, directeur de recherche au C.N.R.S.
2. A.D.H., série C. 1808.
3. Les Moulins de Millau, ouvrage collectif, C. Lecour Edit., 1993. Charte de l’année 1163, Cartulaire de Gellone, n° DXXIII : Transaction entre Matfred, prieur de Creissels et Raimond Pierre de Millau, du Moulin de la Roque.
4. Pierre Clément. Les chemins à travers les âges en Cévenne et Bas-Languedoc, Montpellier 1983.
