L’autel de saint Guilhem (St Guilhem-le-Désert, Hérault),
ce qu’il est et ce qu’il n’est pas

* archéologue, historien, historien de l’art

In memoriam Gabriel Vignard, Philippe Lorimy, Carol Heitz 1

Il est bon de se poser des questions
là où les autres n’en voient pas.
(Carlo Ginzburg)

Les problèmes sans réponse ne sont souvent
que des problèmes mal posés.
(Ludwig Wittgenstein)

En Préhistoire, certaines datations de peintures pariétales
sont jugées bonnes parce qu’elles entrent dans un cadre attendu ;
d’autres qualifiées de suspectes parce qu’elles n’y entrent pas.
Certains écarts entre deux datations sont acceptés,
d’autres repoussés, un peu à la tête du client
[…],
c’est-à-dire selon l’idée que le préhistorien se fait de la grotte en question.
(Jean Clottes)

Plutôt que d’avouer qu’il ne sait pas,
l’historien de l’art médiéval
a parfois tendance à ne retenir que
la datation ou l’attribution qui l’arrange
par rapport à la démonstration qu’il est en train de conduire ;
et, au contraire,
à laisser de côté toutes les autres pistes opposées qui le dérangent.
C’est là une méthode d’analyse condamnable,
même si c’est une des plus fréquentes en histoire de l’art.

(Michel Pastoureau)

M’appliquant à moi-même ces constats de toute évidence et ces mises en garde pleines de sagesse, j’espère les partager avec tous ceux qui, experts comme curieux, récusent les mythes inutiles — autant récents qu’anciens — et ne recherchent que la réalité historique, autant qu’il est raisonnablement possible de l’approcher et d’en tracer des contours lisibles.

C’est sous l’amical aiguillon de Jean-Claude Richard que j’ai finalement résolu d’anticiper une partie des résultats de ma longue enquête sur l’autel de saint Guilhem. (Fig. 1) Connaisseur hors pair de la documentation relative à l’ancien monastère du Désert de Gellone, insatisfait devant certaines affirmations aussi péremptoires qu’étrangères au terreau gellonais, Jean-Claude Richard m’a posé au printemps 2018 un certain nombre de questions précises et hautement judicieuses ; démarche naturelle de qui peut légitimement se targuer du titre de chercheur. Encore fallait-il être, comme lui, imprégné de l’histoire des lieux et de leurs monuments pour élaborer des équations logiques, celles qui sont depuis longtemps miennes, et auxquelles je vais tenter de répondre. Voici donc le premier volet de cette démarche pluridisciplinaire ouverte relative à un objet redécouvert en l’église de Saint-Guilhem-du-Désert au début du XIXe siècle (cf. infra). La présente publication constitue la première partie d’un essai sur un ancien maître autel de la basilique du Saint Sauveur de Gellone, reconverti pour être affecté au culte particulier du comte Guilhem sanctifié, d’un personnage historique qui était de tous le plus illustre au palais de l’empereur Charles (selon Ardo, le biographe de Benoît d’Aniane) 2. Fondateur du monastère bénédictin de Gellone, cet illustre duc carolingien s’y est retiré et y est mort en odeur de sainteté le vendredi 28 mai 812. Déclaré saint, Guilhem eut droit à un culte particulier dont la liturgie fut célébrée en l’église de ce monastère huit siècles durant. À cet effet, la basilique du Saint Sauveur de Gellone fut dotée d’un autel particulier dont la dernière version matérielle est l’autel de saint Guilhem.

Bien qu’objet d’une vaste bibliographie s’étendant sur plus d’un siècle et demi, le monument médiéval connu sous le nom d’autel de saint Guilhem n’a jamais été sérieusement étudié, pas plus historiquement qu’archéologiquement. En particulier, aucune identification typologique et fonctionnelle n’en a été faite au-delà de l’admission qu’il a servi jadis au culte wilhelmide dans l’abbatiale de Saint-Guilhem le-Désert. Sa nature, son fonctionnement, son origine et sa datation restent flous. Tour à tour daté du dernier quart du XIe siècle et du second quart du XIIe siècle, puis de la fin du XIIe siècle, ce meuble liturgique serait plus récent encore : sa réalisation se situerait entre les dernières années du XIIe siècle et la fin du premier quart du XIIIe siècle. Sans le moindre préjugé de principe, je dois récuser sans appel toutes ces datations car elles ne reposent sur rien de solide. À la lumière du dossier documentaire et archéologique que j’ai constitué en vingt-cinq ans, la présente étude entend donc répondre aux conclusions infondées lancées en 2002 par un petit groupe d’universitaires quant à la datation de cet extraordinaire meuble liturgique médiéval. Au risque de l’immodestie, je dis infondées car il s’agit d’une opinion seulement calée sur de vieilles conjectures plus ou moins replâtrées par de nouvelles, d’un dogme nouveau défini en dehors de tout examen des pièces du dossier, technique comme documentaire. Et je dis dogme sans hésitation, car il s’est agi d’une proclamation ayant écarté toute discussion. Je ne doute pas que, libre de tout préjugé, le lecteur saura échapper à un mythe en évaluant des faits concrets et leur agencement logique.

Vue d’ensemble de l’autel en 1994
Fig. 1 Vue d’ensemble de l’autel en 1994, avant restauration (cliché G. Vignard)

État de la question et problématique véritable

Après cinq années d’une restauration depuis longtemps sollicitée 3, puis patiemment attendue, le meuble liturgique gellonais appelé autel de saint Guilhem vient de retrouver le monument qui l’abrite depuis nombre de siècles. Dans l’attente de la publication des diverses analyses scientifiques qui ont été effectuées à l’occasion de son démontage, de son traitement chimique puis de sa rénovation, et dans la perspective de soumettre au jugement public le résultat des diverses recherches pluridisciplinaires que j’ai entreprises il y a un quart de siècle sur cet objet unique à tout point de vue, il s’est avéré utile de poser un certain nombre de jalons.

Trop souvent, qui disserte sur cet objet d’art exceptionnel fait l’impasse sur ce qu’il est, sur sa typologie et son identité, et tout autant sur ce qu’il n’est pas, négligeant même sa place dans un monument et son rapport à une histoire… comme si cet hapax absolu des arts de l’Europe médiévale était directement descendu du ciel dans quelque anonyme vitrine de musée. Intellectuellement, il est grave de faire comme si l’autel de saint Guilhem était là, posé dans l’église de Saint-Guilhem-le-Désert, privé de tout contexte historique et architectural. Il n’est donc pas possible de traiter de cette pièce artistique, en tout exceptionnelle, comme d’un numéro de catalogue de vente.

En archéologie comme en criminologie, face à une énigme, l’enquêteur responsable doit mettre toutes les chances de son côté. Il doit partir d’une table rase et écarter avec décision toute certitude qui serait ou semblerait acquise d’emblée 4. Ne privilégiant aucune piste et procédant ensuite par élimination, le chercheur doit se méfier de ses impressions et même de son expérience. En toute discipline, avec l’aiguillon de la curiosité, les cas mystérieux doivent être traités au moyen d’une approche méthodique, loin de tout système de survol et d’a priori. Sans bornes doctrinales ni préjugés intellectuels, l’investigation doit pouvoir bénéficier de tous les moyens susceptibles de conduire une enquête pluridisciplinaire rigoureuse. Cela implique notamment de rechercher au loin les réponses qu’on ne trouverait pas sur place et, surtout, d’écarter sans hésitation tout point qui semble acquis mais se révèle infondé. C’est la démarche que je m’impose depuis vingt-cinq ans pour comprendre ce qu’est le monument énigmatique aujourd’hui connu sous le nom d’autel de saint Guilhem, en définissant d’abord ce qu’il est, en écartant aussi ce qu’il n’est pas. J’ai plaisir à rappeler avoir véritablement commencé à étudier cet admirable meuble liturgique médiéval en 1993, après que le regretté Philippe Lorimy — qui n’était ni archéologue ni historien de l’art — m’a tout simplement demandé de lui démontrer qu’on était en présence d’un objet « roman », c’est-à-dire du XIe-XIIe siècle 5.

Quelles que soient sa date et son lieu de fabrication, on est en présence d’un hapax artistique et d’un unicum archéologique 6, mais aussi d’une œuvre d’art extrêmement précieuse (encore plus dans son état initial), d’un objet de luxe complexe et original (sans évoquer ici sa signification symbolique). D’où qu’il vienne, cet autel a été extrêmement coûteux, exécuté dans l’excellence, au moyen de matériaux rares et de plusieurs techniques raffinées combinées entre elles 7. À quelque époque que ce soit, un pareil objet est sorti d’un foyer intellectuel et artistique prestigieux. Sans réserve, on peut le placer dans la catégorie des « productions royales ». Mais, entre le VIe et le XVIe siècle, pas plus en orient qu’en occident, aucun courant artistique ne propose d’œuvre exactement comparable ni même globalement ressemblante. C’est pourquoi il est impossible de classer d’emblée cette pièce dans une typologique connue, définie et précise. À travers les siècles et les courants artistiques, on peut seulement opérer des rapprochements partiels quant à sa structure et à ses matériaux, quant au style ou aux styles que l’on peut ou croit y reconnaître à tel ou tel détail, quant à son iconographie ou aux diverses techniques employées pour sa réalisation.

Avant de se lancer dans l’exercice des comparaisons esthético-stylistiques, je suis convaincu qu’il faut — comme le recommandait Gabriel Vignard — se donner les moyens de voir. Et pour voir cette œuvre si complexe, il ne suffit pas de la regarder, il faut s’en imprégner, entrer en elle pour tenter de comprendre ce qu’elle dit et signifie. Ce qui trouble manifestement un certain nombre d’historiens de l’art, c’est la difficulté à assimiler ou rattacher exactement cette pièce à une série d’objets facilement identifiables ou à une production particulière connue. Ils paniquent à l’idée qu’elle puisse n’entrer dans aucune catégorie définie, qu’elle puisse être une pièce originale et isolée. Le jeu des comparaisons, qui plus est s’il est forcé, peut être périlleux, car stérile. Si, par exemple, on peut comparer le panneau droit de la dalle frontale ou antependium de l’autel gellonais avec le crucifix de San Francesco d’Arezzo peint par Cimabue, rien ne permet d’en déduire que le premier découle du modèle que serait le second ; et inversement d’ailleurs. De grâce, ne comparons que ce qui peut l’être, sans oeillères ni préjugé. En iconographie, la ressemblance ne constitue pas automatiquement un élément déterminant l’âge d’une œuvre. Plus que jamais, il faut donc regarder pour voir, et pour penser, réfléchir.

L’hypothèse que j’ai été conduit à avancer en 1995/1996 et en 1998/2000 8, selon laquelle l’autel gellonais pourrait être une œuvre de la renaissance carolingienne 9, c’est-àdire remontant à l’origine du monastère Saint Sauveur de Gellone, a provoqué en 2002/2004 une levée de boucliers de la part d’un cercle universitaire français. Ses composants se sont exprimés dans les actes de la dernière table ronde de St. Guilhem intitulés La fondation de l’abbaye de Gellone. L’autel médiéval 10. Je tiens à rassurer le lecteur néophyte : je n’avais pas lancé d’un soudain coup de tête une aussi audacieuse idée. C’est venu progressivement alors que j’avançais dans mon approche et dans les recherches nouvelles qu’elle réclamait. Pour l’instant, ma proposition n’a intéressé — pour ne pas dire séduit — que des experts suisses et allemands, britanniques et américains de la culture haut-médiévale. Sereinement, je reste prêt à renoncer à cette hypothèse carolingienne, mais contre une explication sérieuse, articulée et scientifiquement fondée. Malgré les tentatives répétées d’un échange « sur pièces » avec qui m’a vite taxé de doux rêveur 11, d’une table ronde véritable qui aurait impliqué de grands noms étrangers de la recherche sur le haut Moyen-âge européen (archéologie, liturgie, arts somptuaires), le rideau est tombé en août 2002. Je n’ai pas insisté, ni polémiqué ni répliqué, ayant décidé d’attendre les résultats des examens techniques que la restauration allait enfin fournir. La prise en compte des analyses chimiques des matériaux devrait enrichir le dossier de manière significative. Même s’ils ne devaient pas permettre une datation pure et simple, ils pourraient orienter le curseur dans telle ou telle direction et, on ose l’espérer, permettre l’abandon de telle ou telle piste.

Que le lecteur se rassure ici encore : si j’ai récusé les datations traditionnelles des XIe et XIIe siècles de l’autel que j’avais d’abord cru « roman », ce n’est pas par fantaisie iconoclaste ou goût du scandale. Comme pour tout le monde, il était pour moi « roman »… puisqu’on le disait tel. Sic simpliciter. Mon doute sur cette double datation — ô combien vague et élastique — ne s’est manifesté que lorsque j’ai entrepris de vérifier et éprouver les arguments sur lesquels les divers auteurs des XIXe et XXe siècles avaient appuyé leur choix de deux dates « hautes » : tantôt 1076 pour les uns, tantôt 1138 pour les autres, les deux opinions ayant été émises dès la fin du XVIIe siècle par les Bollandistes et les Mauristes (cf. infra). D’abord, ces deux datations faisaient appel à des références textuelles modernes (XVIIe-XVIIIe siècle) fautives puisque j’ai montré en 1995 que les événements mis à contribution remontaient exactement à 1077 et 1139. Ensuite, mal compris (et mal datés), ces événements de 1077 et 1139 ont été abusivement mis à contribution, comme on va l’expliquer plus avant. Enfin la datation de l’autel fixée à l’une ou l’autre de ces dates s’appuyait toujours et exclusivement sur des comparaisons stylistiques et iconographiques « romanes » aujourd’hui dépassées, et plus encore dans une fenêtre de tir réduite à une période arbitrairement limitée au XIe-XIIe siècle.

Mais ces « datations hautes », qui oscillent depuis 1834 entre le troisième quart du XIe siècle et le second quart du XIIe siècle 12, ont été abandonnées dans les années 70 du siècle passé : en 1973, Robert Saint-Jean a avancé une nouvelle datation, confirmée avec Jean Nougaret en 1975 puis en 1992. Cette « datation basse » ne s’appuie plus sur des repères historiques mais se fonde sur un jugement strictement esthétique. De l’avis de cet historien de l’art, la seule « élégance » du dessin gravé figurant sur le meuble gellonais interdirait les deux datations « hautes » jusqu’ici admises alternativement. Ce meuble, écrivit-il en 1973, « ne peut pas être antérieur à la fin du XIIe siècle ». Ceci dit, par cette affirmation privée de tout appareil probatoire, archéologique comme historique, Robert Saint-Jean ne faisait que reprendre l’opinion exprimée en 1938 et 1950/1951 par Jean Vallery-Radot : « En raison du style très évolué des deux scènes et des rinceaux, ce ravissant petit monument… ne peut être antérieur au plus tôt à la fin du XIIe siècle ». Ainsi est née la « datation basse ». Développant en 1993 le jugement Vallery-Radot / Saint-Jean, Bernard Homps et Gérard Alzieu iront, il est vrai, jusqu’à rapprocher l’autel gellonais de l’art des ivoires gothiques français dits de l’école de Paris (XIIIe-XIVe siècle) 13. Le marqueur déterminant de « l’élégance du dessin » était en particulier identifié dans le déhanchement « gothique » du crucifié 14. Toujours et seulement un ressenti esthétique, qui demeure somme toute terriblement subjectif et par là même trompeur. Et plus largement, toujours des opinions fondées sur des comparaisons limitées à un éventail chronologique prédéfini et à une aire géographique par trop hexagonale, sans référence au contexte historique gellonais 15.

À leur suite, sans non plus d’approche archéologique et historique circonstanciée, un petit groupe d’historiens de l’art fixe maintenant une nouvelle « datation basse », une « datation très basse » cette fois. Toujours pour des raisons esthétiques, ils ont tourné le dos à 1139, et plus encore à 1077 16 pour fixer la datation de l’autel de saint Guilhem entre le début du dernier quart du XIIe siècle et la fin du premier quart du XIIIe siècle. Malheureusement pour la recherche, l’argumentaire du dernier groupe d’auteurs pour repousser en 2002 la date de fabrication n’est pas plus charpenté que celui de leurs prédécesseurs du XXe siècle (placés, on va le voir, dans le sillage d’historiens du XVIIIe siècle). En réalité, et s’ils ne le disent pas et ne l’écrivent jamais, la seule éventualité que le meuble gellonais puisse remonter à l’aube du IXe siècle choque et cabre ces historiens de l’art de l’aube du XXIe siècle. Pourquoi ? Parce que c’est impensable et inadmissible aux yeux de la « doctrine » à laquelle ils sont manifestement très attachés 17. En histoire de l’art comme en religion, trop souvent, la doctrine bâtie par les « pères » corsette la codification des styles, et l’impose avant tout au milieu universitaire. Ainsi un nouvel étage a-t-il été ajouté à un échafaudage d’hypothèses fossilisées, empilées sans étaiement sur un terrain sablonneux.

Depuis 2002 donc, les historiens de l’art réunis en août à Saint-Guilhem avancent ensemble une datation comprise entre 1180/1190 et 1220 environ. Pourquoi ? Parce que cette fourchette correspond à la période de production d’un mobilier d’église centre-italien qui résoudrait la problématique gellonaise. Cette dernière datation, qui — le savent-ils ? — ne fait que reprendre une simple opinion émise en 1905 par Lucien Bégule (à propos de décorations au mastic teinté) 18, fait fi du dossier archéologique comme du dossier historique que j’avais pourtant déjà largement exposé (en 1995 et 1998, op. cit.).

Sans même prendre la peine de discuter les points que j’avais explicités, elle fait une référence, totalement erronée, à un courant de « marqueterie » lithique (incrustations de pierres colorées) qui eut pour foyer la Toscane autour de 1200 19. Admise le 30 août 2002 comme solution fermant la porte à « l’hypothèse carolingienne », la piste tosco-émilienne dérive des interventions de Giovanna Valenzano et d’Arturo Carlo Quintavalle, sur lesquelles je vais devoir me pencher alors même qu’elles n’abordent aucunement le monument gellonais. La « piste italienne » d’identification de l’autel de saint Guilhem est manifestement née d’une observation strictement photographique de son antependium 20. Comme elle l’a confié à son arrivée à Saint-Guilhem le 28 août 2002, Mme Valenzano ne connaissait l’œuvre que sur le papier. J’ai eu le plaisir de l’accompagner en l’abbatiale, où j’ai constaté un certain embarras de cette historienne de l’art italien médiéval. Comme M. Quintavalle, elle avait travaillé sur la base d’anciens clichés publiés — cela va de soi — en petit format noir-et-blanc. Si son exposé sur les intarsi marmorei tosco-emiliani n’est pas plus en cause que ses compétences en la matière, le rapprochement entre l’autel gellonais et le mobilier d’église d’Italie centrale relève de simples comparaisons photographiques, en l’absence de toutes indications matérielles telles que les dimensions, les couleurs, les matériaux… sans parler de l’absence totale d’un cadre documentaire. Ensuite, l’étonnement et la grande curiosité manifestés par Mme Valenzano lors de la présentation technique que fit Gabriel Vignard en prologue à la table ronde 21 confirmèrent la connaissance strictement livresque qu’avait de l’autel de saint Guilhem cette spécialiste de l’art « romano-gothique » de la Toscane et de l’Emilie 22. Et lors du bref débat du 30 août, elle a confirmé l’absence du verre — sous quelque forme qu’il soit — dans les marqueteries tosco-émiliennes qu’elle venait de présenter 23. Encouragés par Arturo Carlo Quintavalle, qui certifia professoralement que l’autel de Gellone découlait tout simplement de l’école du maître parmesan Benedetto Antelami 24, les historiens de l’art tenant de la nouvelle « datation basse » — pour laquelle ils n’avaient pas développé le moindre argumentaire — sautèrent sur le char passant de Giovanna Valenzano. Le seul point sur lequel me suivent les auteurs de la nouvelle identification — qui n’avancent aucune comparaison avec des autels liturgiques — est le constat qu’il n’existe pas un objet typologiquement et artistiquement comparable à l’autel gellonais, ni dans la région ni dans le pays. C’est donc qu’il vient de loin 25. C’est pourquoi la ressemblance sur dossier photographique noir-et-blanc avec des intarsi 26 italiens produits dans la fourchette chronologique adéquate leur a suffi à plier la question.

Pourquoi donc s’acharner ? La question est tranchée, le mystère résolu : l’autel de saint Guilhem a été réalisé en Italie centrale autour de 1200 (et plus vers 1200/1220 que vers 1190/1200), acheté par le monastère ou « offert par un souverain, un prince ou un autre personnage très important » (sic27. En quel honneur ? À l’évidence pour servir à lancer véritablement le culte de Guilhem. Requinqué par une fréquentation jacobite organisée grâce au liber Jacobi d’Olivier d’Asquins 28, ce culte local aurait été mis sur ordre papal au service de la lutte contre l’hérésie albigeoise qui ravageait la région de Gellone 29. L’illustrissime était tellement humble — ou honteux ! — qu’il a tout fait pour qu’on ne découvre jamais son identité. Quant aux moines, ils ont été tellement impressionnés qu’ils ont omis de saluer le geste et de conserver la mémoire de son nom… Comme c’est étrange. On va y revenir, d’autant que les souverains et grands personnages venus à Gellone ou attachés au monastère du Désert sont connus, pour y avoir laissé leur trace (cf. infra).

Identification du meuble liturgique wilhelmide

Il n’est pas nécessaire d’exposer par le menu détail le raisonnement historiographique qui permet d’identifier sans l’ombre d’un doute le meuble liturgique reconstitué à Saint-Guilhem-du-Désert au XIXe siècle avec l’autel de saint Guilhem, c’est-à-dire avec l’autel qui jusqu’en 1679 30 fut affecté dans l’abbatiale de Gellone au culte particulier du fondateur, officiellement sanctifié un siècle après sa mort 31.

Cette identification a été faite sur place dès 1834 par le chartiste archéologue Raymond Thomassy 32, suivi par l’historien Jules Renouvier et le curé de la paroisse, l’érudit et « antiquaire » Léon Vinas, lesquels ont reconnu sans difficulté les éléments d’un ancien meuble décrit par Jean Mabillon et Claude Estiennot 33, historiens qui ont été renseignés sur l’autel de saint Guilhem grâce aux informations recueillies par les premiers mauristes locaux 34, tant dans les archives locales qu’au témoignage de certains des derniers membres de la communauté précédente. Je signale en passant que l’Abbé Vinas 35 n’est pas l’inventeur du titre d’autel de saint Guilhem comme on l’entendit affirmer, en 2016 encore. S’il a obtenu l’autorisation de reconstituer — partiellement — cet ancien autel wilhelmide, c’est qu’il savait que le meuble liturgique avait été désigné dans son église sous cette appellation depuis au moins le milieu du XVIe siècle, et jusqu’à sa démolition. Ramené et remonté à Saint-Guilhem-le-Désert les 15 et 16 mai 2018, cet autel est signalé et décrit comme tel par des textes conservés depuis 1568/1569, lesquels font à cette date écho à un état très ancien du dispositif auquel le meuble liturgique appartient. Le monastère fut canoniquement visité le 6 juillet 1611 sur ordre du sénéchal de Béziers, puis le 27 septembre 1624 par le prieur de Lagrasse (Aude), délégué par le chapitre général des bénédictins exempts de la province. En 1631, l’évêque de Lodève procéda à une visite pastorale, que le statut canonique extraordinaire de Gellone ne l’autorisait d’ailleurs pas à faire 36. La mémoire de l’autel wilhelmide d’avant la décrépitude de Gellone a été transmise aux mauristes par des moines ansiens, dom Ranquier, dom Barthès, dom de La Roque et dom Grandroguamio (entre 1580 et 1631). Leur témoignage décrivait l’état de la grande abside d’avant le milieu du XVIe siècle (définitivement effacé à la fin du XVIIe siècle), qui est elle-même conforme à la situation du second quart du XIIe siècle 37.

Jusqu’à sa démolition en 1679, ce meuble servait à célébrer l’office liturgique particulier de saint Guilhem, d’où son appellation traditionnelle moderne. Il y a toutefois un point capital des déductions que j’avais avancées en mai 1995 (1996) et août 1998 (2000) qui a été consenti par mes contradicteurs (cf. la note 8) : ce meuble n’a pas toujours été affecté au culte de Guilhem. Sans me citer, ils l’ont même adopté comme un fait connu ; ce dont je me réjouis sincèrement. Plus fort encore, ils reconnaissent que l’autel wilhelmide a initialement été dédié au Christ Sauveur. Ceci étant, cette criante évidence d’identité ne les porte pas à en tirer les importantes déductions que cela impose à une analyse rigoureuse : la première étant qu’avant d’être affecté au culte de saint Guilhem, ce meuble liturgique avait une autre fonction bien précise dans l’église de Gellone. Et puis, dans le sillage de Xavier Barral i Altet 38, certains admettent un troisième point d’importance révélé dès ma communication de 1995 : l’antependium de l’autel gellonais reproduit dans la pierre (à échelle de 1 à 3 précisément), la double reliure à cartouches toreutiques d’un évangéliaire (diptyque formé par le codex ouvert), dont les plats sont richement ciselés en ivoire et orfèvrerie depuis le règne de Charlemagne 39.

Emplacement ancien de l'autel de saint-Guilhem

Mais avant de chercher à savoir quand cet autel a été affecté au service liturgique du culte wilhelmide, pourquoi il a perdu son statut de maître autel christique, et depuis quand il se trouve dans l’église gellonaise, il est nécessaire de vérifier sa « dernière position connue ».

Il ne faudrait jamais perdre de vue que les hommes du Moyen-âge avaient une démarche guidée à tous les niveaux de la création et de l’organisation par la symbolique. La gratuité du geste artistique leur était inconnue. C’est pourquoi, pour comprendre leur monde et ce qu’ils nous ont laissé en héritage, il faut avoir conscience de ce que tout édifice est l’enveloppe d’une pensée, mais aussi que tout ce qu’il contient y a une place, un rôle et un sens.

On a la chance de savoir où se trouvait dans l’abbatiale l’ex autel christique dit de saint Guilhem parce qu’il fut affecté pendant plusieurs siècles au culte particulier du fondateur de Gellone. La documentation écrite des XVIe et XVIIe siècles et ce que le frère Robert Plouvier a relevé et mis sur plan en 1656 correspond précisément à la situation du sanctuaire décrite un siècle plus tôt : le centre de la grande abside est occupé par le maître autel (dédié au Sauveur) tandis qu’à sa droite (côté de l’épître) se dresse le meuble liturgique qui en toute logique l’a précédé 40, alors affecté au culte de saint Guilhem. (Fig. 2a et 2b) Une cloison, qui ne devait pas dépasser les deux-trois mètres de hauteur, a été dressée à l’arrière 41 des deux autels parfaitement alignés 42. On ne signale pas de retable adossé pour l’autel majeur. Quant au sarcophage paléochrétien dit de saint Guilhem, bandé est-ouest entre le mur de l’abside et la table de l’autel particulier, il est soutenu par des piliers 43. Cette disposition, classique pour les tombeaux de saints médiévaux, permettait initialement aux pèlerins de passer dessous et de les toucher aux jours de fête 44. Quoique bien dégradé, et dès lors vide et privé de couvercle, les moines laissèrent le sarcophage que je crois mis en place en/vers 1139. Probablement par la construction de la cloison, ils en condamnèrent l’accès, d’autant qu’ils avaient eu la surprise de ne pas y trouver le corps du saint lorsqu’ils l’avaient ouvert à l’approche de « cette vermine d’heretiques huguenoz » 45.

Plan de la partie orientale de l’abbatiale de Gellone avant 1075
Fig. 2a Plan de la partie orientale de l’abbatiale de Gellone avant 1075 (altarium enchassé).
En bleu l’altarium du IXe siècle ; en vert l’extrémité des nefs de la première moitié du XIe siècle (1010 à 1025 environ).
A / A’ : degré établi sur le couloir voûté de la confession (cf Fig. 15) ;
B / B’ : départ des escaliers d’accès à la « crypte » (Xe siècle) ;
C : hypothèse d’emplacement du dispositif cultuel wilhelmide (vers 1039) dans un renfoncement axial du degré (C1 = l’autel, C2 = le sarcophage) ;
D : autel majeur du XIe siècle, en jaune.
En bistre, le chevet triple du XIe siècle (1030 à 1039 environ).
(RBL d’après Ph. Lorimy)
Coupe est-ouest des sanctuaires enchassés (IXe et XIe siècles) vers 1075
Fig. 2b Coupe est-ouest des sanctuaires enchassés (IXe et XIe siècles) vers 1075.
En rouge et rosé, les aménagements du Xe siècle ;
en jaune A : le maître autel du Sauveur ;
en vert B : le second dispositif cultuel wilhelmide (B1 : l’autel et B2 : le sarcophage).
(RBL d’après Ph. Lorimy)

On voit plus avant où se trouvait l’autel wilhelmide — qui n’était pas celui là — avant que le dispositif cultuel soit installé dans la grande abside « romane », ce qui n’a pas pu se faire avant que cet espace soit dégagé, vers 1075 seulement. En effet, avec Philippe Lorimy, j’ai expliqué en 1995 comment, au XIe siècle, l’architecte ayant achevé l’actuelle église avait été contraint de maintenir à l’extrémité orientale de son œuvre le sanctuaire carolingien (l’altarium) et de le chemiser au moyen du grand hémicycle absidial (cf. RBL + Ph. Lorimy, op. cit. 1995 / 1996) ; et comment une quarantaine d’années plus tard, vers 1075, le nouvel abbé de Gellone Bérenger décida d’abattre la partie haute de cette structure 46. (Fig. 3) C’est cet arasement qui dégagea l’aire de la grande abside, multiplia par 3,5/4 la surface du sanctuaire et permit de le réorganiser. C’est cette nouvelle disposition de l’extrémité orientale de l’abbatiale gellonaise que le légat Amat vint bénir en 1077. S’il n’est pas exclu qu’il ait déjà été affecté au culte wilhelmide depuis 1039, l’autel de saint Guilhem n’aurait été mis en place dans la grande abside qu’en 1139 47. (cf. infra)

Plan de la partie orientale de l’abbatiale de Gellone après 1075
Fig. 3 Plan de la partie orientale de l’abbatiale de Gellone après 1075 (partie supérieure de l’altarium abattue).
En orange, dans l’abside, au centre de l’hémicycle l’autel majeur (1), à droite le dispositif cultuel wilhelmide : autel de saint Guilhem (2) et sarcophage de saint Guilhem (3), en place de 1139 à 1679.
En pointillé grisé, le tracé de la salle inférieure de l’altarium / staurothèque, devenue confession et « crypte ».
(RBL d’après Ph. Lorimy)

Un autel de saint Guilhem en 1077 ?

D’où vient la probable légende de l’autel de saint Guilhem consacré en 1077 ? Je dis légende car si le légat Amat 48 est bien venu à Gellone cette année-là (et non en 1076), ce n’est manifestement pas un nouvel autel wilhelmide qu’il a « consacré » le dimanche 13 août 1077. Car, en ce dimanche de vigile du triduum de l’Assomption, au cours de la messe solennelle, l’évêque d’Oloron a bien plus vraisemblablement procédé à l’inauguration de l’abbatiale « romane » enfin parachevée. Cette légende vient d’une double erreur ancienne, d’un lapsus calami ayant ensuite entraîné une interprétation fautive : la juxtaposition de deux notes marginales ne se rapportant pas au même évènement, combinée à une assimilation erronée des mots ecclesia et altare, a été suivie d’une interprétation inventive. L’erreur faisant de l’abbé Bérenger le constructeur de l’autel wilhelmide que nous connaissons, qu’il aurait fait consacrer par Amat pour officialiser le culte, est fixée au début du XVIIIe siècle par les compilateurs du Monasticon benedictinum 49. Claude Estiennot, et Jean Mabillon à sa suite, n’avaient pas compris l’erreur de copie faite par le moine gellonais du XVIe siècle, qui avait opéré une « correction » de ce qu’il n’avait pas saisi. Et c’est naturellement dans le sillage de ce que le copiste du XIIIe siècle avait lui-même compris et corrigé que les auteurs du XVIIe-XVIIIe siècle vont attribuer à Amat la responsabilité d’une double cérémonie accomplie en 1077.

Seule la lecture a-grammaticale de deux mentions 50 copiées par Claude Estiennot dans la marge d’un martyrologenécrologe gellonais 51 a fait rattacher la cérémonie de 1077 à la consécration d’un autel particulier au culte de Guilhem, comme si le culte liturgique rendu au fondateur de Gellone n’avait débuté qu’en cette fin du XIe siècle. La notice qu’en ont tiré les mauristes du XVIIe-XVIIIe siècle — texte sur lequel repose l’interprétation traditionnelle — avait ellemême été mal copiée par une main probablement de peu postérieure aux guerres de religion. Une quinzaine d’années après la copie effectuée par dom Claude Estiennot, dom Robert Sort, historien mauriste de St. Guilhem, exprimait un doute, mais sans savoir si la notice faisait référence au maître autel ou à l’autel particulier, tant la mention relevée par son confrère était difficile à faire cadrer avec les faits connus de lui 52.

Voici ce que Mabillon transcrit en 1735 53 : « Id(ibus) Augusti dedicatio altaris sanctissimi Guillhelm (sic) de Gellonensi Monasterio que facta est ab Amato sanctae Romanae Ecclesiae sedis Legato, anno 1076 a Domini Nativitate 54. Item 55 die ultima Septembris Dedicatio ecclesiae sancti Guillhelmi 56 ». Or le nécrologe gellonais partiellement recopié séparait de onze lignes les deux mentions anniversaires, ne connaissant donc pas l’adverbe item, la seconde étant conforme à la date de consécration de l’église « romane » : « II calend.(as) octobris in archisteris Gellonensi dedicacio (dedicatio) baselicae S(anc)ti Salvatoris. » C’est ainsi que les mauristes ont pensé que deux fêtes liturgiques gellonaises se suivant dans un des calendriers du monastère se référaient à la même année, fixée à 1077 par la visite d’Amat d’Oloron. Le légat pontifical aurait procédé à une cérémonie déclinée en deux temps, c’est-à-dire à sept semaines de distance. Cela n’a pas de sens. Ayant facilement déduit la date anniversaire de la cérémonie présidée par Amat, Mabillon a en effet estimé que la bénédiction de l’église notée au 30 septembre avait immédiatement suivi la consécration du nouvel autel majeur (ou de Guilhem ?), réalisée le 13 août 1077. Pourtant, en parfait connaisseur des archives locales, dom Sort avait été prudent 57. À propos de l’abbatiat de Bérenger, qui s’ouvrit en 1074 ou 1075, il écrivit au début de son gouvernement : aedificavit aut certe renovavit altare sancti Guillelmi : il construisit ou plutôt rénova le sanctuaire (abside) de saint Guilhem (sous entendu de l’église). C’est tout au moins le sens que je propose, car on ne rénove pas un autel. Sachant qu’avant le XIe siècle le mot altare (dérivé de altarium), se rapporte habituellement au sanctuaire de l’église, espace surélevé où prend place l’autel encore désigné par le mot antique ara 58, Joseph Sort a laissé le terme du nécrologe. Si les mots altare et ara ont longtemps été équivalents, il est intéressant de constater que certains ordines anciens, tel le liber ordinum hispanique (employé du VIe au XIe siècle), parlent clairement de l’altaris ara : l’autel de l’altarium-sanctuaire. On remarque que la note dit que l’intervention a intéressé « l’altare du monastère de Saint Guilhem de Gellone » sans que ne soit citée l’église, ce qui est anormal. S’il s’était agi d’un autel, il aurait été juste de parler de « l’autel de saint Guilhem de l’église du monastère de Gellone ».

Par conséquent, on peut admettre que le moine historien de Saint-Guilhem-le-Désert — qui a largement puisé dans des annales gellonaises aujourd’hui perdues — a volontairement utilisé le mot altare dans son acception primitive pour désigner le sanctuaire enfin dégagé par l’abattement de la partie haute du sacrosanctum altarium 59. D’ailleurs, liturgiquement, « rénover un autel » n’a pas de sens, car on ne consacre pas deux fois un autel 60. Si un autel a subi une profanation, on le purifie pour que sa fonction sacrée soit rétablie. Mais alors, l’essentiel de la cérémonie consiste dans la purification rituelle et l’exorcisme du meuble, mais aussi du sanctuaire et de l’église qui a été interdite à cause d’un geste très grave. À l’évidence, ce n’est pas ce qu’a fait Amat d’Oloron le 13 août 1077 ; d’autant qu’il n’y avait pas besoin d’un légat papal, d’un évêque lointain et de passage pour procéder au rite. Si l’autel de Gellone avait été profané, on n’aurait pas attendu une pareille visite, sans compter que les annales auraient rapporté les graves circonstances ayant provoqué la profanation et l’indisponibilité d’une église heureusement rendue au culte.

C’est pourquoi j’estime raisonnable de comprendre que, vers 1075, « Bérenger a rénové le sanctuaire », simplement par la destruction de l’altarium carolingien enchâssé depuis une quarantaine d’années dans le mur hémicycle « roman ». La mise en service du nouveau sanctuaire, d’une ampleur tellement rare à l’époque, pouvait justifier qu’on fasse venir le légat qui administrait alors la province ecclésiastique de Narbonne. Le nouvel abbé appartenant à la nouvelle génération réformatrice de gens d’Église, il était naturel que le représentant de Grégoire VII fasse un détour pour sceller une alliance avec un monastère prestigieux. Fidèle à la ligne grégorienne, Gellone apparaissait alors comme un allié de poids dans l’entreprise de réforme que Rome engageait notamment dans une région particulièrement touchée par la décadence de l’Église. Si on comprend que l’évêque Rostaing de Lodève, ami des moines du Désert avait été favorable à la réforme, on ignore s’il était encore en vie en 1076. On sait par contre que le diocèse de Béziers se trouvait dans l’instabilité tandis que Maguelone avait un évêque simoniaque et rebelle (Bertrand) et que son confrère d’Agde (Bérenger), allié d’un archevêque métropolitain frappé d’anathème (Wilfred), venait lui aussi d’être excommunié par le pape (janvier 1076). Quelle meilleure occasion de publiciser l’alliance entre Bérenger et Amat que de procéder à une cérémonie ! Mais la traditionnelle dédicace d’un nouvel autel wilhelmide n’apparaît pas confortée par l’analyse textuelle. Plutôt, à l’invitation de Bérenger, Amat semble avoir procédé à la consécration du nouveau sanctuaire (altare) de l’église du monastère de Saint Guilhem de Gellone 61. La consécration du nouvel espace était logique.

En tout cas, il semble confirmé que le second autel du culte wilhelmide ne date pas de 1077, et que l’autel de saint Guilhem n’était pas impliqué dans cette affaire. Si Amat a consacré par bénédiction quelque chose en 1077, ce n’est donc ni le second autel de Guilhem ni le maître autel du Sauveur de l’église « romane », mais le nouveau sanctuaire enfin dégagé. D’une certaine manière, la mesure assumée par l’abbé Bérenger a permis l’achèvement du monument entrepris par son prédécesseur Gauzfred. Redisons-le : s’il s’était agi d’un nouveau maître autel du Sauveur, les livres liturgiques en auraient noté la mémoire au 13 août. Or ils ne connaîtront pour date anniversaire de la consécration du second maître autel que le 30 septembre, substituée à la primitive du 14 décembre 62. Quant à la commémoration de Guilhem, elle restera inchangée au 4 février. Attachée à la sanctification du fondateur et à la consécration de son autel originel, cette date n’a jamais été substituée dans le calendrier liturgique propre à Gellone par un 13 août, correspondant à un second autel wilhelmide mis en place par l’abbé Bérenger et consacré par l’évêque Amat.

Achat du monastère ou cadeau princier ?

Conscients du caractère somptuaire de l’autel gellonais, mais aussi d’une origine qui n’a rien de locale 63, les tenants de la nouvelle datation estiment qu’un puissant protecteur ou un riche dévot a fait réaliser et offert cette œuvre d’art hors pair, mais exclusivement entre 1180 et 1220. À moins, bien sûr, qu’on invoque la fièvre dépensière cachée de quelque abbé 64. De manière à dégager d’emblée le terrain d’hypothèses ne présentant pas le plus petit début de piste concrète, je tiens à aborder ici la double question.

Première possibilité : souvenons-nous d’abord que, le premier, Jules Renouvier supposa en 1837 65 que Grégoire VII (pape de 1073 à 1085), l’année même de son bref triomphe sur l’empereur Henri IV, aurait chargé son légat en Narbonnaise d’aller à Gellone consacrer l’autel qu’il avait fait faire pour le culte de Guilhem. Le pape réformateur de l’Église latine aurait ainsi voulu compléter la canonisation qu’aurait proclamée en 1066 son prédécesseur et maître Alexandre II (cf. infra), de manière à l’offrir en exemple aux chevaliers chrétiens encouragés à redoubler la lutte contre les musulmans de Sicile et d’Espagne. D’autant qu’elle pourrait en partie correspondre au climat politico-ecclésial de l’époque, cette histoire serait plaisante si elle reposait sur quelque chose, une ligne voire une allusion. Non, Grégoire VII n’est pas le commanditaire et donateur de l’autel de saint Guilhem en 1077, d’autant moins qu’aucun autel n’a probablement été dressé cette année là, pas plus wilhelmide que christique (nouveau maître autel).

Ceci dit, en simple logique, peut-on imaginer que les moines de Gellone aient oublié de consigner la réception d »un tel cadeau, qui plus est de la part d’un pareil pape ? Le scrupuleux Joseph Sort, qui a largement utilisé d’anciennes annales gellonaises pour composer son œuvre historique à l’aube du XVIIIe siècle, n’aurait pas manqué de mettre en relief le souverain, le grand personnage, voire le pape qui aurait offert un cadeau aussi prestigieux. Même si on ne la voit jamais, l’Arlésienne a au moins un nom. Avec les mentions liturgiques, la notice que trouva l’annaliste dit simplement que l’abbé Bérenger a rénové le sanctuaire du monastère de Saint Guilhem et que le légat Amat est venu officier le dimanche 13 août 1077, ce qui a d’ailleurs constitué une date importante au point d’être dès lors inscrite au calendrier pour la postérité, mais non comme fête liturgique propre, le 30 septembre restant comme déjà dit la seule fixée pour anniversaire.

Dans la liste des grands personnages accueillis en pèlerins à Gellone entre le Xe et le XVIIe siècle, on ne connaît que deux rois : Jacques d’Aragon (seigneur de Montpellier) vint deux fois à Saint-Guilhem-du-Désert, le 26 octobre 1258 puis le 20 octobre 1272. Ensuite, il y eut la visite de Sigismond de Luxembourg, roi de Germanie et de Hongrie (futur empereur romain-germanique, 1433), qui arriva à Gellone avec toute sa cour le 21 décembre 1415 avant de gagner Montpellier le 22 et de remonter vers Constance pour y présider le concile.

Si l’un ou l’autre de ces rois avait offert un autel au monastère, on en aurait mention et, en tout cas, il n’aurait certainement pas été d’un modèle antérieur aux années 1220… Attribuer à quelque « prince » de la fin du XIIe ou du début du XIIIe siècle, resté totalement anonyme, le cadeau d’un autel couteux commandé en Italie est aussi farfelu que d’invoquer pour l’autel de saint Guilhem un accord entre des marchands de Parme ou de Modène et le Midi de la croisade albigeoise, comme des liens entre des hérétiques italiens et des cathares languedociens ayant nécessité sa commande et sa livraison…

Quant aux dynasties féodales qui prirent le contrôle du monastère de Gellone après le désengagement des descendants de Guilhem (milieu du IXe siècle), elles n’ont pas brillé par leur générosité envers les moines aux Xe, XIe et XIIe siècles : anciens vicaires wilhelmides devenus avoués puis protecteurs parce que disposant de l’abbatia / custodia (au sens de gestion civile), les Anduze, les premiers Uzès, les proto-Sabran, puis les Sauve (descendants des Anduze) ou les Atton, détenteurs de la fonction vicomtale en Bédérès- Agadès 66.

Seconde possibilité : si l’autel de saint Guilhem n’a pas été offert à l’église de Gellone, aurait-il été acquis par la communauté monastique ? Ici encore, allons aux sources écrites, qui sont muettes. Si ce meuble liturgique était arrivé au monastère sur commande d’un abbé, disposé à une acquisition coûteuse, on ne se serait pas privé d’en garder la mémoire écrite afin de la célébrer. Or, durant la période à laquelle il aurait été réalisé et amené à Gellone, le monastère se trouvait en grande difficulté économique.

Les déboires financiers commencèrent au milieu du XIIe siècle, et il est certain qu’ils ne furent pas — au début tout au moins — liés à l’œuvre du cloître mais au projet dont il nous reste le Gimel 67. Les premières mauvaises opérations semblent imputables à l’abbé Raimond II ou déjà à son prédécesseur Hughes (entre 1144 et 1154). Dès 1145 au moins, Gellone est contraint de se séparer des biens détenus dans les diocèses d’Albi et de Clermont, ce que confirment les bulles d’Eugène III en 1147 et d’Alexandre III en 1162 68. De délicate, la situation devint dramatique vers 1170. Paul Alaus (op. cit. 1885) a montré que les déboires économiques du monastère avaient contraint le siège apostolique à le placer sous tutelle pendant une longue période, comprise entre 1175 et 1205 environ. En 1189 ou début 1190, l’abbé Raimond de Cantobre résigna sa charge ou y fut contraint, reprenant une place de simple moine. Il n’était pas le premier abbé contraint à abdiquer à cause de la politique aventureuse aux conséquences économiques désastreuses menée par ses prédécesseurs 69. Comme l’a souligné André Soutou (dès 1975), la seconde moitié du XIIe siècle et la première moitié du siècle suivant furent « une époque bien funeste à la prospérité de Gellone », au point que vers 1219, l’abbé Pierre III (élu en 1204) fut contraint d’abdiquer pour céder la place au moine Guilhem de Roquefeuil (dit de Marseille, du nom de son monastère d’appartenance) 70. La justification du putsch qui l’expulsa résidait, semble-t-il, dans une ruine financière que l’abbé Pierre n’avait pas su enrayer. Après un intermède, le monastère demeura dans les mains du moine rebelle et de sa famille jusqu’en 1248, malgré excommunications et interdits, malgré les ordres, menaces et interventions des prélats régionaux, du siège apostolique et de ses représentants. Une partie de la communauté semble s’être réfugiée au prieuré St. Pierre de Sauve qui non seulement accrut ainsi son importance, mais apparut comme une maison « légale » face à Gellone 71. C’est d’ailleurs ce rôle qui conduira Sauve à solliciter la sanction d’une séparation officielle d’avec Gellone. Ce processus aboutira en 1267, lorsque Clément IV érigera finalement Sauve en monastère indépendant (qui ne le restera pas longtemps).

Commises à la faveur de la croisade albigeoise, les usurpations de tout ou partie des revenus fonciers de Gellone par Raimond VI pourraient-elles avoir été à l’origine des malheurs de l’abbé Pierre III ? Quant à l’emprunt que l’abbé Richard d’Arboras fut contraint de faire à l’ordre du Temple en 1161 72, il faisait référence à une situation remontant à plus de dix années en arrière. L’accord précédent avec les templiers datait en effet de 1152, sous l’abbé Raimond de Posquières. Colossale, la dette de Gellone pouvait difficilement être déjà le fait de l’œuvre du cloître, probablement entreprise trente ou quarante ans plus tard. Nous partageons l’opinion d’André Soutou, qui proposait de mettre en relation les difficultés de Saint-Guilhem avec la construction du porche appelé Gimel, dont on voit qu’elle a été interrompue 73.

Dom Sort (op. cit. 1705, p. 166) évoque les déboires de l’abbé Bernard de Mèze, sur la base de sources gellonaises aujourd’hui perdues, qui d’emprunt en emprunt, de mise en gage en mise en gage, finit par être en 1175 dans l’impossibilité de rembourser le prêt colossal de 4.000 sols melgoriens que lui avait accordé un ancien marchand montpelliérain, devenu moine du jeune monastère Sainte-Marie de Valmagne. L’acte n° 552 du cartulaire de Gellone (éd. de 1897) est une reconnaissance de Gellone de l’emprunt fait au « moine Pierre », et un engagement à Valmagne pour douze ans des revenus des grands domaines de Caux et Font-Mars (près de Mèze, en Agadès). À cause de sa gravité et du scandale causé, l’opération fut en dernier lieu sanctionnée par Alexandre III (cf. supra74.

Entre 1160 et 1240 environ, le monastère de Gellone n’était matériellement pas en mesure de s’offrir un autel hors de prix, qui plus est venu de très loin puisqu’à l’évidence il n’a pas été réalisé dans les environs, ni même dans les régions voisines (cf. supra)… Anticipant sur l’étude suivante, dans laquelle je présenterai ou approfondirai la lecture du meuble (matériaux, techniques, iconographie…), je tiens à avancer ici une observation : si tel avait été le cas, comment expliquer l’acquisition d’un objet monumental lithique — prétendument au pinacle de l’art contemporain — mais qui aurait ignoré la sublime ronde bosse « antiquisante » caractérisant l’embellissement du cloître voisin ? 75 Pour la période « romano-gothique », je ne connais pas un seul autel de pierre orné de scènes ou de sujets religieux ne faissant pas appel au relief sculpté, ne serait-ce que sur les montants du massif.

Dans l’hypothèse du cadeau comme dans celle de l’achat, le silence absolu des annales du monastère serait incompréhensible. En fait, ce pseudo « silence » ne trahit que l’inexistence de cette toute dernière double explication. Le seul cadeau somptueux fait à l’église de Gellone par un grand personnage reste le maître autel consacré au Sauveur et mis en place en 805 à l’initiative du fondateur Guilhem. Si on en croie la Vita Sancti Willelmi, ce meuble devait ne faire qu’un avec le meuble extraordinaire offert par Charlemagne à Guilhem. Or aucun texte gellonais, pas même cette Vita, n’évoque d’autel de Charlemagne. Mais il est vrai que cette source ne serait qu’un faux sans valeur historique pour les tenants d’une doctrine remontant à 1876… (cf. infra).

Conclusion : pas plus qu’il n’a été acheté par le monastère, l’autel de saint Guilhem n’a été offert par Grégoire ou quelque prince protecteur aux XIe, XIIe et XIIIe siècles tout au moins, d’autant que c’est un maître autel christique qui aurait été offert. Non content d’être en présence d’un objet recyclé (cf. supra), et à moins qu’il se soit agi d’une fin de série cédée à prix cassé, ce meuble liturgique luxueux n’est pas arrivé à St. Guilhem entre 1180 et 1220. Raisonnablement, cette double piste ne peut qu’être abandonnée 76.

Bien qu’évoquée ici ou là, la question de savoir d’où vient l’autel gellonais, ou d’où il pourrait venir, sera explicitée ailleurs, dans la seconde partie de cet essai.

Le maître autel « roman » du Sauveur, détruit au XVIIe siècle.

En 1679 débute la réorganisation du sanctuaire de l’abbatiale gellonaise. Ayant décidé d’installer leur choeur dans l’abside 77, les mauristes ne se contentent pas de démonter l’autel de saint Guilhem et de retirer la cuve du sarcophage antique appelé sepulchre de saint Guilhem (cf. infra). En attendant d’avoir les moyens de se doter d’un maître autel digne de leur temps et adapté à la liturgie postconciliaire (contre-réforme catholique), les nouveaux moines démolissent également le maître autel médiéval, pour en bâtir un provisoire à l’avant du rond-point des futures stalles 78. Autant l’autel annexe est décrit, autant le maître autel de 1679 ne leur a pas semblé digne de commentaires. Sa décoration ne devait pas être surprenante ou point à leur goût pour que les religieux décident de le détruire en ne réemployant que sa mensa 79. Ils ornèrent le devant de leur autel provisoire avec l’antependium et les dalles latérales de l’autel wilhelmide alignées de front 80. La dalle historiée fut encadrée par les deux dalles latérales, et tout naturellement ce nouvel autel majeur (qui n’avait pas besoin d’une consécration) fut dédié conjointement au Sauveur et à Guilhem 81.

De toutes les données rassemblées, on peut dégager certaines certitudes : détruit à la fin du XVIIe siècle, le maître autel « roman » pouvait dater de 1077, mais plus logiquement de 1039 (cf. supra), compte tenu aussi des memento liturgiques. La splendide plaque au Christ bénissant en provient, selon toute vraisemblance, et sa datation est cohérente avec le second quart du XIe siècle (cf. infra). À juste titre me semble-t-il, Marcel Durliat et Robert Saint-Jean ont placé cette pièce dans la descendance des célèbres bas-reliefs roussillonnais de la première moitié du XIe siècle. Présentant une technique plus élaborée et plus soignée que les dalles de Saint-Génis-des-Fontaines et Saint-André-de-Sorède 82, on peut le rapprocher du Christ du tympan d’Arles-sur-Tech (Pyrénées-Orientales) 83. Le relief gellonais peut donc avoir été sculpté pour le second autel du Sauveur de Gellone à l’une de ces deux dates du XIe siècle : soit que la consécration de 1039 ait été l’occasion de changer de maître autel, soit que les transformations de 1075 / 1077 aient poussé l’abbé Bérenger à doter le nouveau sanctuaire d’un meuble liturgique de plus grande taille (le second autel du Sauveur). Si la salle rectangulaire constituant le sanctuaire primitif (étage de l’altatium) n’était large que de 4,60 mètres environ, l’ouverture de la grande abside mesure le double et la surface dégagée et presque quatre fois celle de l’espace carolingien. Le seul rond-point absidial au centre duquel a été dressé le maître autel « roman » (après 1075 seulement) offre une aire double de la précédente 84.

Ni les écrits des mauristes de Saint-Guilhem ni les divers témoignages qu’ils avaient recueillis ne disent rien de la décoration du maître autel détruit en 1679 (cf. supra) : soit qu’elle avait disparu, soit qu’elle avait été détruite, endommagée ou cachée ; à moins que cet autel n’ait jamais été orné d’autre chose que d’éléments d’encadrement simples et aniconiques (des pilastres et des plaques lisses sommées d’arcades, par exemple). Nous savons seulement qu’il possédait une mensa de marbre blanc de grandes dimensions qui fut réemployée 85. À la différence de l’autel wilhelmide, le corps de ce maître autel n’était pas creux (témoignage de dom Gabriel Lecomte).

Plein et dépourvu d’un ostiolum ou portillon postérieur et donc d’un loculus ou armoire à reliques, il ne s’apparentait pas à la catégorie des autels coffres reliquaires. Il est possible que l’autel provisoire — qui sera démoli dans la première moitié du XVIIIe siècle pour faire place à l’actuel monument rococo — ait réutilisé aussi des éléments du maître autel « roman » : logiquement, il devrait avoir laissé des traces dans la riche collection d’épaves conservées dans le dépôt lapidaire et sa remise. Mais comme nous ignorons de quelle époque datait l’état final du meuble (XIe-XIIe siècle), il est très difficile d’attribuer au maître autel « roman » du Sauveur de Gellone tel ou tel groupe de sculptures. Et ce d’autant que l’abbatiale a possédé plusieurs autels, dont un autre d’importance : l’autel de saint Michel qui, à compter du XIe siècle, prit place à la tête de l’ancien chœur monastique 86. Comme je l’avais avancé en 1995, deux séries de pièces pourraient provenir du maître autel médiéval 87, mais dans ce cas obligatoirement d’une reconstruction du corps ou d’un embellissement opéré au cours du XIIe siècle 88.

Comme Xavier Barral i Altet (cf. op. cit. 1996), avec qui j’en avais parlé en 1995, je persiste à penser que la plaque losangée superbement sculptée en bas-relief et présentant un Christ trônant dans une double mandorle 89 (Fig. 4) provient de l’antependium du maître autel « roman » de Gellone (cf. infra). Emboitée à d’autres éléments plaqués au corps du meuble, cette plaque devait en occuper le centre 90. Mon opinion se fonde sur deux arguments matériels : non seulement la pièce n’entre dans aucun arc de porte de l’église « romane » 91, mais sa finesse (11 / 12 cm) prouve qu’elle était appliquée à de la maçonnerie. Les éléments de tympan sont des blocs qui, en se bloquant les uns les autres, participent à la stabilité de la lunette d’un portail. C’est pourquoi on ne connaît aucun tympan — monolithe comme appareillé — doté de plaques décoratives accolées en façade. Par ailleurs, aucun tympan médiéval n’a été réalisé en maçonnerie, seule capable de recevoir un placage de pierre. D’une qualité remarquable, cet élément est selon moi un vestige de l’autel majeur consacré en 1039 vraisemblablement (cf. infra), ayant pu être enrichi au siècle suivant par l’ajout de pilastres d’angles antiquisants (idem92.

Dalle losangée au Christ en gloire
Fig. 4 Dalle losangée au Christ en gloire « roman » (cliché G. Vignard)

Un ancien autel christique

Comme je l’ai dit et redit, et comme c’est maintenant admis, l’autel de saint Guilhem est un ancien autel christique (cf. infra), qui ne dit rien de Guilhem mais tout du Sauveur. Il a été recyclé et non remisé ou détruit ; et s’il a été réutilisé, c’est qu’on lui reconnaissait une grande valeur 93. Ainsi, contraints de déclasser ce meuble, les moines médiévaux se sont abstenus de le remiser ou de le détruire parce qu’il devait — cognitivement ou intuitivement — les relier aux origines de leur maison et à leur fondateur. En effet, si comme j’en propose toujours l’hypothèse, l’autel de saint Guilhem devait être le maître autel de 805, il aurait naturellement été associé à l’œuvre de Guilhem et au souvenir de Charlemagne. Quoi de plus légitime ?

Seule visible du public 94, la face antérieure de cet autel ne propose rien d’autre que les deux piliers de la théologie et du culte christique fixés en occident à l’extrême fin du VIIIe siècle sous l’autorité de Charlemagne. Son iconographie se rapporte strictement à la double nature théologique du Christ Sauveur 95, auquel sont dédiés dès la fondation le monastère et la basilique de Gellone (cf. infra96. Comme s’est exclamé un jour le regretté Gabriel Vignard 97 : « comme le fromage Port-Salut, c’est marqué dessus ». C’est l’évidence, l’autel wilhelmide a été un autel christique, spécifiquement conçu comme tel. L’iconographie de son antependium montre qu’il s’agit d’un meuble liturgique dédié au seul Sauveur, qui est, depuis la fondation du monastère par Guilhem, le titulaire de la basilique de Gellone. Il n’a donc pas été fabriqué pour servir au culte du fondateur, qui a débuté à l’aube du Xe siècle (comme je l’ai précisé en 1997 / op. cit. 1998). Si cela avait été le cas, il présenterait une iconographie magnifiant le saint titulaire. Or il ne dit rien de Guilhem, de ses œuvres et de ses vertus chrétiennes. Non seulement sa figure n’y est pas représentée, mais le meuble est dénué de la moindre scène montrant des preuves de sainteté wilhelmide. Sans avoir recours à l’épisode « légendaire » du four ou à d’autres épisodes saillants de son hagiographie (cf. infra), on pouvait illustrer les guérisons les plus spectaculaires, dont une sélection de six miracles est consignée dans le libellus de miraculis ! (cf. infra).

Qui plus est, il n’a pas été construit pour contenir un corps qu’il n’a jamais abrité, pas même en réduction. Trop petite, l’armoire intérieure ne mesure que 114 x 60 centimètres environ 98. Lorsqu’en 1139, assisté des abbés de Gellone et de Nant 99, l’évêque Hughes III d’Albi procéda à l’enfouissement de la caisse reliquaire, le caveau préparé mesurait environ 80 centimètres de profondeur 100. Il était assez long pour que les malades puissent y descendre pour s’allonger presque entièrement, au témoignage du procèsverbal de 1679. Il devait donc mesurer entre 160 et 170 centimètres de longueur. Il a donc été construit de manière à recevoir le cercueil en provenance du mausolée de la « crypte ». Les restes de Guilhem n’ont pas été « cachés » en 1139 à cause de la menace des terribles cathares, mais placés sous l’autel dans lequel sa capsa n’entrait pas ; d’autant que le loculus était occupé par une lipsanothèque monolithique (cf. supra). Ceci autorise une déduction : avant d’être attribué au culte wilhelmide, l’autel de saint Guilhem, qui, dans sa conception même est un autel christique, a été le maître autel de ce sanctuaire. Il a été attribué au culte wilhelmide à une époque qu’il faut tenter de déterminer. Sa substitution par un meuble probablement plus grand et volumineux, peut-être aussi d’un style artistique nouveau, n’a pas entraîné — comme c’était généralement le cas — sa disparition / destruction. Loin d’être remisé ou détruit, manifestement vénéré et admiré, il a été conservé et réattribué de manière honorable.

Sur la base documentaire aujourd’hui conservée, nous sommes seulement certains que le recyclage de cet autel christique est antérieur au milieu du XVIe siècle ; et presque assurés qu’il est le meuble en place dans la grande abside en 1139, qu’on l’ait installé pour l’occasion ou qu’on l’ait démonté pour aménager le caveau souterrain destiné à conserver la caisse-reliquaire de Guilhem (cf. infra).

Il convient donc de tenter de déterminer :

  1. à quelle date, et donc dans quelles circonstances, l’autel a-t-il été « déclassé » du Sauveur à Guilhem: entre le XIIIe et le XVe siècle, entre 1220 et 1180 environ, en 1139, en 1077, ou encore en / vers 1039… ?
  2. à laquelle de ces dates ou périodes cet autel du Saint Sauveur a-t-il été mis en place ? Dans quelle circonstance ? Dans quel monument ?
  3. par quel meuble liturgique a-t-il été remplacé ?
  4. quel pourrait avoir été son éventuel prédécesseur, le maître autel initial de 805, c’est-à-dire correspondant à la consécration de la basilique carolingienne ? 101

Ensuite, il faut tenter de déterminer le contexte architectural et le cadre historique exacts dans lesquels l’objet a vécu et a été employé, de le lire et de le déchiffrer, d’écarter tout ce qui occulte et fausse sa perception et de regrouper tout ce qui, au contraire, permet d’approcher sa véritable ou vraisemblable identification… sans préjugés ni exclusives.

Avant de procéder à l’approche et, si possible, à la résolution de ces questions, il convient de décrire le meuble et de définir sa typologie, d’autant plus importante qu’elle permet de savoir quel en était précisément l’usage. Le terme autel, qui est générique, peut désigner des objets aux fonctions voisines mais non identiques. Ainsi, jusqu’au VIIe siècle au moins, il y eut dans certaines églises des mensae qui avaient un autre usage que la liturgie eucharistique.

La qualité d’autel christique du meuble gellonais est tout simplement fournie par l’iconographie de son antependium. Sans vouloir engager ici l’analyse détaillée des deux panneaux historiés 102, je rappelle que le cartouche gauche représente la gloire du Christ et le cartouche droit sa crucifixion. J’ai déjà expliqué que la présentation côte à côte de ces images christiques exprime l’union hypostatique proclamée par les théologiens de Charlemagne, en accord avec le pape Hadrien. Assemblage raisonné et calculé du typos et du symbôlon (figure + symbole), ce diptyque a une éminente fonction théologique et catéchistique, la double image étant proposée à la vue de l’assistance, comme un codex ouvert aux deux plats de reliure d’évangéliaire ornés de plaques d’ivoire ciselé 103.

On devrait avoir maintenant le bon sens — sinon le courage — de rendre à ce meuble liturgique exceptionnel son véritable titre : il est l’autel du Sauveur de Gellone attribué dans un deuxième temps au culte particulier de saint Guilhem.

Une substitution locale antérieure au XIIe siècle

Comme je pense l’avoir démontré, l’autel de saint Guilhem n’est pas arrivé à Gellone comme autel du Sauveur au XIIe-XIIIe siècle, et encore moins comme autel wilhelmide. Et rien dans la documentation gellonaise couvrant neuf siècles n’avance le moindre indice pouvant laisser supposer que cet autel christique luxueux aurait été débaptisé pour aller à Gellone — démuni d’un meuble liturgique convenable — afin d’être employé au culte du fondateur local. On ne connaît pas de cas d’un autel « dé-consacré », déclassé et soldé, offert ou vendu pour recyclage. La simple logique autorise à tourner le dos à de pareilles arguties. C’est à Gellone que la substitution s’est faite : remplacé par un meuble plus beau ou plus adapté aux besoins, l’autel du Sauveur a été conservé et remployé honorablement (cf. supra).

Reste à déterminer, autant que faire se peut, les circonstances et la date du déclassement du meuble gellonais, de maître autel à autel annexe. Sachant que l’autel christico-wilhelmide — dit autel de saint Guilhem — n’est ni gothique ni renaissance, on peut considérer qu’il ne date pas de la période de trois siècles allant du milieu du XIIIe au milieu du XVIe siècle. En tenant compte de la nouvelle « datation basse » de 2002, on peut affirmer que la substitution est antérieure à 1220 environ (terminus ad quem). Or, manque de chance pour cette datation, entre 1220 et 1180, on ne connaît aucun épisode historique qui pourrait avoir justifié une opération assez importante — et donc mémorable — pour que cet autel du Sauveur soit remplacé par un monument forcément plus beau, plus grand et en tous les cas plus adapté aux lieux ou aux exigences liturgiques. Si on tient compte des contraintes architecturales, la mise en place dans le sanctuaire « roman » peut difficilement s’être produite avant 1075, ce qui n’empêche pas de situer l’attribution de l’ancien maître autel au culte wilhelmide dès 1039 (plutôt que 1139, cf. infra), terminus a quo ne collant de toute façon pas avec la fourchette chronologique fixée en 2002.

J’en reviens donc à la déduction logique, à l’hypothèse que dégagent la méthode rétroactive d’investigation et l’enchaînement d’éliminations de pistes qu’elle entraîne obligatoirement : c’est à Gellone, avant le deuxième quart du XIIe siècle et probablement avant aussi le troisième quart du XIe siècle, que le premier maître autel du Sauveur a été attribué au culte de saint Guilhem. Déclassé par la mise en place de l’autel christique dont témoigne la dalle sculptée du Christ en gloire (cf. supra), il est possible de fixer son attribution au culte de saint Guilhem dès 1039 environ. Ceci dit, le transfert de ce second autel wilhelmide dans la grande abside « romane » doit dater de 1139 seulement (date à laquelle on a la preuve de sa présence) et non après cette date, correspondant à la dernière intervention sur le corps saint avant 1679. En tout cas, la substitution de titulaire comme la mise en place finale de l’autel de saint Guilhem étant antérieure au XIIe siècle, c’est que le meuble est forcément plus ancien, antérieur à 1077 et antérieur à 1039.

Un autel-coffre reliquaire « mosaïque »

Maintenant que sont confirmés son identité, ses attributions successives et son emplacement ancien, maintenant que nous savons que l’autel de saint Guilhem était encore le maître autel de Gellone avant 1039, il est impératif d’en établir la fiche signalétique. Avant de disserter sur l’objet, encore convient-il d’en définir la morphologie et, ainsi, de le classer typologiquement.

Ce n’est pas un autel « commun », dont la table repose sur un ou plusieurs supports, sur un massif plein, maçonné ou appareillé. Il s’agit d’un autel coffre reliquaire ou « autel mosaïque » 104. (Fig. 5) Mais étrangement, un coffre reliquaire qui n’a jamais contenu la dépouille de son titulaire. Le coffre interne a été destiné dès l’origine à contenir des reliques liées au Sauveur 105. Et de fait, jusqu’à sa démolition en 1679, le meuble gellonais a renfermé un bloc de marbre blanc, creusé de logettes. Appelé scrinium, ce type archaïque de reliquaire monolithique 106 contenait une collection de reliques provenant de Jérusalem et de Terre Sainte, liées au Christ (lipsanothèque) 107. Il convient maintenant de détailler le meuble gellonais.

Schéma d’assemblage de l’autel
Fig. 5 Schéma d’assemblage de l’autel (dessin G. Vignard)

Dans l’approche matérielle du meuble, il a fallu procéder à l’instar d’une enquête judiciaire. Dans toute enquête judiciaire sérieuse, on ne commence pas par accumuler les bruits qui courent pour en fabriquer une synthèse probante. On ne fait pas du neuf avec du vieux, et on ne commence pas par ressortir des archives quelques dossiers d’anciens cas criminels plus ou moins ressemblant. Avant tout autre développement investigatif, on entreprend de rassembler le plus possible d’éléments sur les lieux du crime comme de renseignements sur ses acteurs (victime, proches et témoins, suspects, personnes informées, etc.), de manière à cerner au mieux leur personnalité et de tracer leur profil. Après avoir sérié précisément les points à éclaircir, on s’appuie aussi sur des experts compétents. L’enquêteur dresse ainsi l’état de la problématique tout en traçant le cadre dans lequel cette dernière se situe. Il constitue un corpus photographique et établit un dossier documentaire en dépouillant papiers d’identité et livret de famille, correspondance et autres communications, pièces administratives et relevés bancaires et téléphoniques, etc. Si on ne retrouve pas tout, on prend au moins en compte les documents rassemblés, même s’il faudra ensuite procéder par élimination.

Il n’y a pas tant de distance qu’on le croirait entre une enquête criminelle et l’étude d’un objet « incompréhensible » comme l’autel de saint Guilhem. En tenant compte de son état de conservation, c’est-à-dire des effets de sa dégradation au long du temps, c’est à un examen autoptique « de surface » que le meuble a été soumis par Gabriel Vignard et moi-même, avant que Benoît Lafay et ses collaborateurs réalisent un examen plus large et plus approfondi encore 108.

Actuellement, et depuis sa reconstitution (partielle) par l’abbé Léon Vinas entre 1841 et 1847 109 l’autel de saint Guilhem est composé de plusieurs pièces lithiques assemblées :

Profil de la mensa
Fig. 6 Profil de la mensa (relevé Ph. Lorimy / G. Vignard)
Panneau gauche de l’antependium vers 1925
Fig. 7 Panneau gauche de l’antependium vers 1925 (cliché R. Hamann)
Panneau droit de l’antependium vers 1925
Fig. 8 Panneau droit de l’antependium vers 1925
(cliché R. Hamann)
  1. Une table ou mensa en pierre noire polie 110, ressemblant au parangon, à la pierre de Lydie ou à l’airain, matériaux à la forte charge symbolique (153,2 cm x 96,3 cm, épaisseur 11,8 / 12,3 cm). Sa face supérieure présente une cuvette peu profonde délimitée par une délicate triple moulure, laissant un rebord plat dont la largeur correspond à 1/10° de la table. Trois des tranches de la mensa présentent une élégante mouluration (nez droit, tore, doucine et cavet), (Fig. 6) tandis que (l’actuelle) face antérieure est totalement plate, soigneusement bûchée mais non lissée, ce qui est étrange 111.
  2. Une dalle antérieure ou antependium en pierre au grain fin et homogène, d’un blanc crème, semblable à l’ivoire (ou à la chair) (140,4 cm de long x 83,6 / 83,8 cm de haut, en tenant compte des usures de surface ; son épaisseur au niveau extérieur des antes étant de 11,8 cm 112). Elle présente deux cartouches légèrement rectangulaires, de faible profondeur, au cadre mouluré à la manière ravennate 113. Le fond plat présente deux scènes religieuses (Fig. 7 et Fig. 8) impliquant l’emploi de piécettes de verre coloré (cf. infra) (Fig. 9a, b et c). Employant également la technique des incrustations de verre, la dalle est entourée d’un bandeau à rinceaux et entrelacs extrêmement complexes qui sépare aussi verticalement les deux tableaux figurés. (Fig. 10a, b et c)
  3. Une base taillée dans le même matériau que la table et présentant un profil mouluré inspiré de celui de la mensa mais simplifié 114, initialement composée d’une seule dalle 115. Aujourd’hui la base se compose des fragments retrouvés, les lacunes ayant été rattrapées voici une trentaine d’années par un ciment synthétique teinté et lustré à la perfection (hauteur: 14,3 cm).
  4. Une dalle méridionale (heureusement remise à sa place d’origine en 2018) (60,1 / 60,3 cm de long x 83,6 / 83,8 cm de haut).
  5. Une dalle septentrionale symétrique (60,6 cm de long x 83,6 / 83,8 cm de haut), prolongée à l’arrière par un élément d’angle rattrapant la longueur de la face latérale (12 cm de largeur) 116. À l’origine, les faces latérales du coffre mesurent donc 84,3 centimètres de largeur pour 83,6 / 83,8 centimètres de hauteur.
Trois planches de fragments de verre coloré
Fig. 9a, 9b et 9c Trois planches de fragments de verre coloré (clichés G. Vignard)
Dessins d’après relevés
Fig. 10a, 10b et 10c Dessins d’après relevés, relatifs au bandeau d’entrelacs et rinceaux (G. Vignard)

Encadrées par le même bandeau à rinceaux et entrelacs que l’antependium (tracé plus simple) 117, les dalles latérales présentent chacune un cartouche carré, aux moulures identiques à ceux de l’antependium mais aniconiques. Démuni de décor, leur fond plat pourrait avoir reçu initialement une image peinte (cf. infra).

Depuis sa démolition en 1679, l’autel a perdu deux éléments :

  1. Une dalle arrière dont le centre était occupé par un ostiolum muni de portillons à serrure 118 (longueur entre 114,4 et 114,8 cm).
  2. Une grosse urne cubique en marbre blanc, dotée de logettes à reliques, un scrinium ou lipsanothèque. La hauteur totale du meuble est de 110,1 / 110,2 cm (à deux mm près).

Le loculus ou armoire interne au corps de l’autel mesure environ 60 cm sur environ 114 cm 119 pour une hauteur de 83,6 cm environ.

Les divers éléments et déductions ci-dessus rassemblés permettent de classer le meuble gellonais dans le petit groupe des autels médiévaux à coffre, faisant fonction de reliquaire, inspirés par la symbolique biblique : l’ancien maître autel recyclé pour servir au culte wilhelmide était à l’origine un autel coffre reliquaire christique du type « mosaïque ».

Comme on va le voir en détail, le seul meuble liturgique encore existant morphologiquement conforme à l’autel de saint Guilhem est l’autel langobard du VIIIe siècle, conservé à Cividale del Friuli (Italie du nord-est), qui est présenté plus avant. L’autel de Ratchis que, même en Italie, on ne saurait exactement comparer à quoi que ce soit, représente exactement la typologie de l’autel coffre reliquaire. Il est d’ailleurs considéré comme le modèle de ces rares meubles liturgiques médiévaux appelés « mosaïques » car inspirés de celui bâti au Désert par Moïse (cf. infra). Non seulement leurs proportions son voisines, mais les deux autels contenaient une lipsanothèque de marbre 120. Ils ont été munis d’un ostiolum postérieur. En outre, tous les deux proposent une iconographie qui en fait une proclamation théologique catholique et antiarienne 121. Enfin, ils ont le même système d’emboîtement des dalles et les mêmes proportions 122, qui respectent les cinq par trois coudées mosaïques 123. Leur véritable différence réside dans la qualité des techniques décoratives mises à contribution. Une série de détails de l’iconographie des deux panneaux de l’antependium gellonais montre que l’inspiration artistique, largement byzantinisante, vient de l’Italie langobarde.

Visage du Christ (anophtalme) de Gellone
Fig. 11a Visage du Christ (anophtalme) de Gellone (calque du dessin incisé effectué sur un cliché de R. Hamann)

Je n’en présente ici que cinq du panneau de gauche : la typologie du visage, deux éléments du vêtement, le geste de « bénédiction » et le siège sur lequel est assis le Christ souverain 124 (Fig. 11, 12, 13 et 14).

Visage du Christ de l’évangéliaire
Fig. 11b Visage du Christ de l’évangéliaire de Godescalc (détail) (cliché BNF Paris)
Visage du Christ des fresques du tempietto de Cividale
Fig. 11c Visage du Christ des fresques du tempietto de Cividale (calque du tracé apparaissant sous la peinture grandement effacée — sauf les yeux — sur un cliché de R. Mancuso)
Teristra du psautier de Charlemagne
Fig. 12a Teristra du psautier de Charlemagne (détail) (BIMontpellier)
Teristra de l’ivoire du codex aureus de Lorsch
Fig. 12b Teristra de l’ivoire du codex aureus de Lorsch (détail, cliché British Museum London)
Teristra du bas relief de la chapelle palatine de Capoue
Fig. 12c Teristra du bas relief de la chapelle palatine de Capoue (détail, cliché C.L. Ragghianti)
Sella plicatilis de Pavie
Fig. 13a Sella plicatilis de Pavie (cliché Museo Civico)
Positionnement dans le dessin du panneau gellonais
Fig. 13b Positionnement dans le dessin du panneau gellonais (G. Vignard)
Sella plicatilis de la croix du roi Desiderius de Brescia
Fig. 13c Sella plicatilis de la croix du roi Desiderius de Brescia (détail) (cliché Museo di San Salvatore / D. Rapuzzi)
Bénédiction du Christ en gloire de Gellone
Fig. 14a « Bénédiction » du Christ en gloire de Gellone
(détail d’un cliché de R. Hamann)
Bénédiction gellonaise de l’ivoire de Cambridge
Fig. 14b « Bénédiction gellonaise » de l’ivoire de Cambridge
(détail cliché The Fitzwilliam Museum)

Un meuble liturgique cohérent et homogène

Avant d’aller plus avant, il faut écarter une autre « idée », elle aussi lancée sans le moindre argumentaire au cours des discussions de 2002 : lorsque les tenants de l’hypothèse « cru 2002 » ne mettent pas purement et simplement en doute l’identification de l’autel de saint Guilhem avec le meuble liturgique des textes et des historiens, ils évoquent un hybride ; on serait en présence d’un montage, c’est-àdire devant le résultat d’un assemblage de pièces d’époques et d’origines diverses. Sans rien analyser, ils ne se rendent même pas compte qu’avérée, leur opinion ne résoudrait rien et ne ferait qu’épaissir le mystère. Alors, engagés dans un véritable glissement romanesque, pourquoi ne pas imaginer finalement une machiavélique manipulation ourdie juste avant 1830 pour ridiculiser nos bons « antiquaires » ? En somme, on aurait à faire avec un génial pastiche du début du XIXe siècle dans le genre de la tiare de Saïtapharnès.

Dans leur tentative de justifier une origine « romano-gothique » de l’autel gellonais (entre 1190 et 1220), certains n’ont donc pas hésité à emprunter une voie drastique : le meuble ne serait finalement qu’un montage réalisé au moyen d’éléments hétéroclites, une sorte de pot-pourri artistique. Et ces historiens de l’art verraient même une confirmation de cet assemblage dans « l’anormale » variété des matériaux lithiques employés 125, variété à nouveau soulignée en 2002 par Gabriel Vignard. Les dalles latérales du coffre (puisqu’on serait en présence d’un autel à trois dalles) seraient d’une origine, la dalle antérieure d’une autre. Quant à la table (puisque ils font également l’impasse sur la base du meuble), elle serait d’une autre origine encore, venue — on ne dit ni quand ni d’où — compléter une véritable chimère liturgique… Et que dire de l’argument plusieurs fois entendu selon lequel l’auge de la table et l’absence de « lobes » prouveraient que la pièce est strictement postérieure au XIe et même XIIe siècle ! Restons sérieux.

D’emblée, il convient de tordre le cou à cet embryon de nouveau « mythe gellonais », d’autant qu’il ne répondrait pas au problème de l’origine de matériaux exceptionnels. En réalité, rien n’autorise à dire que la mensa pourrait avoir été placée sur un coffre antérieur ou que le coffre a été réalisé pour réutiliser la table, et encore moins que les dalles verticales seraient le résultat d’un autre bricolage (« roman » ?). La pluralité des matériaux lithiques composant ses différentes parties est une des caractéristiques du meuble gellonais, car un tel panachage est tout à fait original dans l’art médiéval, au moins avant le XIVe-XVe siècle. C’est pourquoi la question de leur identification et la recherche de leur origine revêtent tant d’importance, en plus du moment auquel s’est produit leur rapprochement.

En outre, avec l’aide de Gabriel Vignard, j’ai déjà établi que les différentes roches employées pour la composition de l’autel répondent à deux systèmes de mesures parfaitement concordants (cf., RBL, op. cit. 1995 / 1996), ce qui indique une fabrication contemporaine des diverses parties du meuble 126. Ensuite, il n’existe pas le moindre indice matériel de réajustements postérieurs entre les pièces, tandis que plusieurs données prouvent l’unicité originelle du système d’assemblage. Simplifiée, la moulure de la tranche de la mensa se retrouve sur le soubassement du corps. Le décor de rinceaux et entrelacs à incrustations de verre et les cartouches moulurés sont d’ailleurs parfaitement cohérents d’un côté aux autres, et le mode de raccord par emboîtement entre elles des dalles du coffre induit également une conception d’origine, prévue notamment pour démonter, transporter et remonter commodément le meuble (cf. supra). Il ne s’agit donc pas d’une structure assemblée et scellée au mortier, fixe par nature. Il s’agit d’un autel démontable, transportable et remontable Le système d’emboîtement de l’autel-coffre gellonais (rainures d’encastrement internes) 127 s’apparente à celui des chancels du haut Moyen-âge et plus encore à celui de l’autel de Cividale (cf. infra). Le montage des quatre faces est identique sur les deux coffres d’autel. Ce dispositif, qui permet frontalement de cacher l’articulation entre les dalles, se distingue du traditionnel joint « roman » en sifflet ou bec-d’oiseau. C’est à souligner. Sans oublier les deux graffiti 128 réalisés en vis-à-vis sur la tranche de la mensa et le bord supérieur de la dalle latérale nord (justement remis à leur place ancienne) donnant non une date répétée mais deux dates (le 1er et le 2 août), dont on ignore la signification 129 mais aussi l’année correspondante !

Jusque dans ses défauts et la diversité d’origine des matériaux le composant, l’autel de saint Guilhem est un meuble homogène. Espérant pouvoir bientôt bénéficier des informations nouvelles issues de la restauration du meuble, je détaillerai dans la seconde partie l’approche du processus de sa constitution, pouvant confirmer dès maintenant l’ancienne hypothèse d’une origine « antique » des dalles latérales du coffre 130.

Le premier autel de saint Guilhem

Que l’autel de saint Guilhem date du XIIe-XIIIe siècle, du XIIe ou du XIe siècle, il est le second meuble liturgique affecté au culte wilhelmide. Mais connaît-on le premier autel consacré au fondateur de Gellone ? Remontant au début du Xe siècle — puisqu’il a forcément été érigé au moment de la sanctification de Guilhem — ce premier meuble liturgique wilhelmide est inconnu. S’il a disparu matériellement, le premier autel consacré à Guilhem peut être cerné : emplacement, typologie et dimensions 131.

D’une dévotion privée et probablement assez locale sur le lieu de sa sépulture 132, déjà bien affirmée dans la seconde moitié du IXe siècle (cf. le libellus de miraculis133, on est passé au début du Xe siècle à la définition d’un culte public. La sanctification eut lieu un 4 février, en 916 ou en 910 134. Comme de coutume, la dépouille a été soumise au rite de la recognitio et elevatio, consistant à ouvrir la tombe à en relever les restes mortels (la gleba). Examinés et « reconnus », ils ont été durement nettoyés et rangés dans une capsa / caisse reliquaire — puis transférés en une place honorable de l’église (translatio). Ainsi le « corps » sanctifié a-t-il été déposé (depositio) en hauteur, l’élévation constituant une marque d’honneur, un autel spécifique étant dressé à son contact. C’est alors que l’abbé Gérald retira le crâne et les os du bras droit, qui seront conservés désormais et jusqu’en 1792 dans des reliquaires d’orfèvrerie 135.

En 1997 (cf. Journées romanes de Cuxà), j’ai également montré comment avait été aménagée en confession la staurothèque carolingienne, la venerabilis theca ou sancta sanctorum 136. Le squelette de Guilhem fut placé en 910 ou en 916 dans une caisse menuisée, laquelle fut enfermée dans un reconditorium, un coffrage constitué de dalles scellées sur le podium maçonné qui est toujours en place dans la travée sud-est de la « crypte » 137. (Fig. 15) Alors qu’il était manifestement réduit à l’état squelettique, on a choisi de lui conserver une disposition « anatomique ». Il est intéressant de noter qu’il n’a pas été procédé à une réduction du corps saint, comme c’était déjà pratique courante. Le mausoleum de la confession (Fig. 15, A1) était complété par un autel ad caput / ad corpus (Fig. 15, A3) placé au contact du coffre fait d’un assemblage de dalles dressées, dans la travée nord-est. À considérer qu’ils étaient à Gellone vers 900 138, à cause de leur taille, ni le sarcophage paléochrétien dit de saint Guilhem 139, ni l’autel dit de saint Guilhem 140 n’ont pris place dans la salle basse de l’altarium carolingien 141, qui avait été conçu comme seul réceptacle de la célèbre relique christique (le thesaurum / bois conservé dans un phylacterium / coffret allongé d’or fin gemmé) 142.

Si le meuble liturgique alors destiné à célébrer le culte particulier a disparu, l’emmarchement en place et les dimensions de l’espace où il se dressait permettent d’affirmer que son encombrement ne dépassait pas les 85 cm de côté, le célébrant devant pouvoir circuler autour 143. Probablement placé dans l’axe du coffre (plutôt qu’appuyé au mur de fond oriental), il devait laisser assez de place au célébrant 144. En tenant compte de l’exiguïté de l’espace dictant sa taille, mais aussi de la simplicité de sa fonction, on peut exclure qu’il se soit agi d’un autel coffre. Qu’elle ait été posée sur un pied monolithe unique (cubique ou circulaire) ou sur un massif maçonné plein, sa mensa pouvait au maximum mesurer 85 sur 65 cm de côtés 145. Il s’agissait donc manifestement d’un autel traditionnel « préroman », de tradition paléochrétienne, d’un type dont on conserve encore une belle série dans la région. Ne devrait-on pas vérifier dans le dépôt archéologique (cave) si quelque fragment pourrait correspondre à ce type de mensa très simple et de petite taille, compatible avec une datation au Xe siècle ?

Plan de la confession de saint Guilhem
Fig. 15 Plan de la confession de saint Guilhem au Xe-XIe siècle : en bleu l’altarium carolingien ; en rouge / rosé et gris les aménagements du Xe siècle.
A : staurothèque devenue confession (A1 : podium du mausolée, A2 : emmarchement de l’autel ad caput ; A3 : emplacement de l’autel)
B / B1 : couloir voûté créé au Xe siècle (portant un grand degré axial) ; B1 et B2 : les escaliers d’accès aux couloirs ; B3 : « l’échancrure », possible reste d’un dispositif cultuel (rite de contact du sarcophage de Guilhem, cf la Fig. 2b)
C et C1 : transept carolingien remblayé (qui était au même niveau que le grand palier axial sur lequel a été aménagé le couloir voûté)
(RBL d’après Ph. Lorimy)

Basilique carolingienne et maître autel carolingien

Qui dit basilique carolingienne dit maître autel. Ainsi qu’en témoignent principalement le livre des miracles (libellus de miraculis sancti Willelmi Ducis) et une partie du cartulaire (recueil publié et autre collection), l’autel du Sauveur qui trônait dans l’altarium de la basilique carolingienne de Gellone a été jusqu’au XIe siècle objet d’une grande dévotion, d’autant qu’il était associé au culte de la Vraie Croix (cf. la seconde partie de l’essai). Qu’est devenu ce meuble majeur qui n’a laissé aucune trace matérielle après son remplacement au XIe siècle ? Certes, la question est infondée si on ne reconnaît pas l’existence d’une église antérieure à l’admirable monument « roman » que nous avons la chance de posséder.

Dans leur condamnation implicite de « l’hypothèse carolingienne » relative à l’autel de saint Guilhem, mes contradicteurs font comme si le fait qu’il ait été initialement un autel au Sauveur n’imposait pas une réflexion. Non seulement ils ignorent 146 la documentation carolingienne — dont j’ai pourtant déjà donné un premier aperçu — mais ils font comme si on ne savait rien d’un monastère vaguement « préroman » 147, de sa fondation et de son église. Tout cela serait flou, plus ou moins légendaire, et par conséquence historiquement négligeable. Cette attitude se comprend, car cela les dispense de penser à l’autel christique qui était au cœur de ce monument dès son inauguration le 14 décembre 805 et pour des siècles ; mais aussi de se demander à quelle époque il a changé d’affectation et pour quelle raison il aura été remplacé un 30 septembre antérieur à la fin du XIIe siècle. Certes, une telle démarche conduit logiquement à se demander si le meuble carolingien inconnu ne serait pas l’autel de saint Guilhem 148.

Étant avéré que l’autel christique dit de saint Guilhem a été le maître autel de Gellone avant 1200 environ (en fait avant le milieu du XIe siècle), que sait-on du meuble liturgique initial c’est à dire carolingien ? Rien ! Rien ne peut lui être attribué parmi les nombreux débris matériels conservés à Saint-Guilhem-le-Désert, Montpellier, New York et autres collections privées 149. Quant aux textes, à part ceux que je vais citer (cf. infra), rien dans la documentation gellonaise ne fait la moindre allusion à ce meuble liturgique (entre le Xe et le XVIIIe siècle).

Certains ne manqueront pas de répondre que ce vide, matériel comme documentaire, n’a rien de surprenant puisque les origines de Gellone baigneraient en fait dans la pure légende. Simple dépendance d’Aniane (la modeste cella), Gellone aurait peiné au XIe-XIIe siècle pour s’émanciper en s’inventant un passé glorieux 150. La période carolingienne serait tout simplement mythique, inventée ou pour le moins forgée tardivement à partir de bribes d’histoire et de topoï hagiographiques de manière à glorifier trompeusement un Gellone en veine d’autonomie et, par conséquent, le personnage nébuleux considéré comme son fondateur 151. J’ai pourtant été le premier à citer en 1995 les sources originales carolingiennes prouvant l’existence dans la première décennie du IXe siècle d’un monastère et d’une basilique à Gellone. Il existe bel et bien, constitué sous Charlemagne, un monastère bénédictin à Gellone, construit par son cousin le duc Guilhem avec l’autorisation du souverain et le soutien de son fils le roi Louis d’Aquitaine. Au cœur de ce monastère, où l’abbé d’Aniane, ami du fondateur, a envoyé des moines réformés 152, se dresse une basilique qui bien évidemment abrite un autel principal consacré au Christ 153. L’ignorance des fêtes liturgiques spécifiques à Gellone, et plus encore de documents authentiques contemporains tel le libellus mixtus (dit aussi excarpus de Gellone) est inexcusable 154. Qui plus est, le célèbre sacramentaire de Gellone, l’un des nombreux ouvrages amenés au monastère du Désert par Guilhem et qui porte son ex libris (Fig. 16), confirme à la date du 14 décembre (le 19 des calendes de janvier) la dedicatio baselice sancti salvatoris in Gellone 155. (Fig. 17) Or, comme me l’a confirmé Antoine Dumas, cet ajout marginal (f° 276r) est de la main du scribe qui a rédigé le libellus mixtus, lequel possédait qui plus est l’écriture caractéristique du scriptorium d’Aix et la calligraphie de l’école de Tours 156. Ce codex carolingien offre lui aussi la date de la dédicace. (Fig. 18) Pour conclure cette mise au point, je repropose à la réflexion des lecteurs une antienne à la gloire de l’ecclesia gellonensis 158. Largement antérieure au XIe siècle — et pour le moins du Xe (annotations marginales) —, ce texte gellonais fait état, sous une forme allégorico-poétique, de l’autel remarquable qui constituait le point central de la basilique bâtie par Guilhem : « domus haec (ecclesia gellonense) indissolubili bitumine fundata vallo perenni munita atque aurea columna, miris ac variis lapidibus, distincta stylo subtili polita est. » Que l’on peut traduire ainsi : « bâtie sur des fondations aussi indestructibles que si elles avaient été scellées au bitume 159, cette basilique gellonaise est dotée de robustes murailles (ou dotée de murs superbes). Elle renferme une colonne dorée, remarquable autant par ses divers matériaux admirables que par l’élégance raffinée avec laquelle elle est façonnée. » 160

Ex libris de Guilhem en tête du sacramentaire de Gellone
Fig. 16 Ex libris de Guilhem en tête du sacramentaire de Gellone (détail cliché BNF Paris)
Dédicace de la basilique carolingienne
Fig. 17 Dédicace de la basilique carolingienne : notule marginale du sacramentaire de Gellone
(détail cliché BNF / Paris)
Dédicace de la basilique carolingienne
Fig. 18 Dédicace de la basilique carolingienne : notule de l’excarpus de Montpellier-Avignon
(détail cliché BM Montpellier)

Le Ms. Lat. n° 12773 (pp. 394-399) de la Bibliothèque nationale de France contient une sélection de passages de ce martyrologe perdu au XVIIIe siècle, compilée en 1681 par Claude Estiennot sur le manuscrit original. À la date du 28 mai, une antienne à la gloire de la basilique de Gellone avait donc été ajoutée à l’obit du fondateur (transcrite p. 397). L’utilisation du terme bitume, un produit dont on ne disposait pas au Moyen-âge en occident, est l’indice d’une véritable culture littéraire. De même l’emploi des mots muraille et colonne. En outre, et je l’avais déjà signalé sur la base de consultations expertes, cette description littéraire, dont l’hermétisme symbolique correspond parfaitement à l’esprit lettré de la cour carolingienne et de son académie, s’inscrit dans la stylistique de Pierre de Pise, le latiniste de Charlemagne 161.

À l’évidence, ce texte fait allusion au maître autel précieux de la basilique mise à bas entre le premier et le troisième quart du XIe siècle pour faire place au monument « roman » que nous connaissons. Il se sert de mots symboliques : le bitume, la muraille, la colonne 162. Devenue le symbole du lien entre le ciel et la terre, entre Dieu et l’humanité, la colonne-Christ a naturellement été comprise comme une paraphrase de l’autel du sacrifice, sur lequel se rejoignent le Père et le Fils. Préciser que cette pièce est composée de plusieurs matériaux et façonnée avec élégance montre qu’il ne s’agit pas d’une colonne au sens architectonique strict du terme. Comme pour les religions antérieures, l’autel du sacrifice christique constitue l’axe vertical de communication par l’offrande victimaire entre ce monde et l’autre, le visible et l’invisible, l’humain et le divin. En outre, dans les églises, la colonne / autel / Christ, dressée vers le ciel (échelle), est entourée des colonnes de la nef qui symbolisent les apôtres, soutiens du corps mystique du Christ qu’est l’Église / église. L’usage du terme muraille pour évoquer l’église, expression symbolique architecturale du Christ, est à rapprocher des laudes regiae, qui invoquent le Christ par l’image d’une « muraille puissante et inexpugnable » 163.

Dans les deux versions de la charte de dotation complémentaire (gellonaise du dimanche 14 décembre 805 et anianaise du dimanche 15 décembre 804. cf. infra), Guilhem déclare : « dono, trado atque transfundo 164 ad iam dicto monasterium Gellonis des biens altaris ibi Deo consecratis » / « à l’autel qui est consacré à Dieu dans ce monastère de Gellone ». Le jour même de la dédicace de la basilique du Sauveur de Gellone on a la mention de son maître autel, consacré à Dieu, en l’occurrence à Dieu le Fils, au Christ qui est le Sauveur. Quoi de plus naturel, de plus cohérent ? Fallait-il encore le mettre en évidence ? Une autre confirmation de l’existence de Gellone comme monastère à plein titre est fournie par l’indication qui figure en tête des commentaires du pentateuque par Isidore de Séville (f° 1v) : liber gellonis monasterii. Ce manuscrit enluminé carolingien est une autre épave en provenance de l’ancienne abbaye de Saint-Guilhem-le-Désert (Médiathèque centrale de Montpellier, Ms. n° 4). Au début du IXe siècle, Gellone dispose d’une bibliothèque, mais aussi d’un scriptorium propre, dont quelques manuscrits soigneusement enluminés témoignent encore 165.

Cet ensemble de textes carolingiens 166 suffit à balayer toute la « légende anianaise » 167 et, par voie de conséquence, les mythes puis les théories qui se sont développés à partir d’elle jusqu’à nos jours par le biais de travaux universitaires. Je pense à la récente légende de la fondation de Gellone (en 2002) et à la reconstruction des origines (en 1998). Si un scribe gellonais rédige vers 806 / 807 — et en tout cas avant 810 — un calendrier liturgique portant la date commémorative de la consécration de la basilique du Christ- Sauveur du monastère de Gellone, c’est que l’une et l’autre existent déjà. Quel intérêt à inventer — qui plus est au XIIe siècle — une fondation légendaire ou à reconstruire des origines !

Nul doute : à l’aube du IXe siècle, Gellone est un monastère parfaitement autonome dans lequel se dresse une basilique, un bâtiment de grande envergure pour l’époque, construit avec soin more romano par maître Theudat 168. Consacrée le dimanche 14 décembre 805, la basilique était dotée d’un maître autel 169, placé à l’étage du sacrosanctum altarium, c’est-à-dire dans la salle du sanctuaire surmontant la staurothèque, la salle inférieure conservée qu’on appelle de nos jours la « crypte » (aveuglée et enterrée au XIe siècle) 170. Dans l’attente d’une preuve absolue contraire, voire d’une convergence d’indices sérieux et convaincants, je maintiens à ce jour mon hypothèse de 1998 : l’autel de saint Guilhem pourrait-il être l’autel précieux d’Aix (contenant une collection de reliques christiques et jérosolomitaines) dont parle la Vita Sancti Willelmi, donné par Charlemagne à Guilhem — avec le fragment du Saint Bois — pour la basilique de Gellone ? 171. Ne vaut-il pas la peine d’enquêter dans cette direction ? D’autant que pas un argument sérieux ne permet d’affirmer que le passage de la Vita faisant état du don royal a été inventé par les moines du XIIe siècle et que le récit est par conséquent fabuleux, sans la moindre valeur historique 172. Pour convaincre les indécis, il faut donc leur garantir la réalité de la fondation monastique wilhelmide, la réalité d’une basilique carolingienne dans le val du Verdus, impliquant la réalité d’un premier autel christique 173. J’estime l’avoir fait. La remise à flot de la légendaire légende des origines de Gellone, qui se satisfait d’une nième resucée de la légendaire modeste cella anianaise, m’obligent à proposer dès maintenant un résumé d’un dossier documentaire aussi riche qu’incontestablement probant 174.

Inscrite au 7 novembre, elle aussi copiée sur place par dom Estiennot, une autre note du martyrologe disparu fait à mon sens — conforté par des avis experts — référence à l’arrivée de l’autel du Sauveur quelques semaines avant la cérémonie inaugurale du 14 décembre (BNF : Ms. Lat. n° 12773, p. 398). Elle non plus ne semble pas avoir intéressé les experts de Gellone, pas plus contemporains qu’anciens : « VII ides Nov. Ingressio imaginis Dmni no(stris) Jesu Chr(isti) ». Ne figurant plus dans les calendriers-martyrologes de Saint-Guilhem-du-Désert postérieurs au XIIe siècle, cette notice liturgique faisait mémoire de l’arrivée à Gellone d’une « image du Christ » un 7 novembre, date à laquelle il fallait la célébrer 175. Dans le vocabulaire religieux du haut Moyen-âge, le terme imago désigne aussi bien un clipeus, c’est-à-dire le portrait d’un personnage ou d’une personnification, qu’un buste-reliquaire. Il peut s’appliquer à un autel, meuble qui figure le Christ. Dans la basilique du Saint Sauveur de Centula / Saint-Riquier érigée par Angilbert Homerus dans les toutes dernières années du VIIIe siècle, des imagines représentaient l’Incarnation de Dieu (nativité de Jésus), la Passion du Christ (crucifixion du Fils), la Résurrection et l’Ascension (glorification du Vivant) 176. Ces images du Christ accompagnaient les quatre autels principaux du sanctuaire, qui abritaient tous des collections de reliques 177. Mais le terme symbolique d’imago appliqué au Christ peut également désigner un autel dédié au Sauveur, puisque l’autel est la matérialisation symbolique, l’image / icône, du Christ sacrificiel 178. On saura enfin qu’un des théologiens de l’entourage de Charlemagne, l’irlandais Wirzo Candidus 179 rédigea les dicta de imaginis Dei traitant avant tout de la divine trinité et de la double nature du Seigneur Jésus. Si cette explication était exacte, le premier maître-autel de Gellone — dont la table aurait été pré-consacrée — aurait été dressé quelques semaines avant la consécration de la basilique (cf. infra).

En résumé, je dirais que, dédiée à Dieu en la personne du Christ, souverain du monde et sauveur de l’homme, la basilique carolingienne de Gellone a été conçue — à l’instar de celle d’Aniane — comme manifeste monumental de la théologie christique romano-franque des cinq dernières années du VIIIe siècle. Quoi de plus naturel alors qu’elle ait abrité — comme celle d’Aniane (cf. infra) — une « colonne scintillante », c’est-à-dire un autel coffre reliquaire d’une grande beauté !

Le coffre de l'autel était aussi une marmorée

Faute d’observations techniques minutieuses, la plupart de ceux qui parlent de l’autel de saint Guilhem, continuent d’affirmer qu’il est orné d’une marqueterie bicolore, et qu’il se caractérise même par la délicatesse d’un choix esthétique blanc-et-noir (sic). Ces historiens de l’art ne s’inquiètent pas non plus de savoir pourquoi les personnages et les autres motifs gravés des deux panneaux sont imperceptibles à plus de trente-quarante centimètres de distance (avant la dernière intervention). En fait, ils analysent l’œuvre comme si son apparence actuelle correspondait à son état d’origine, sans se poser la moindre question technique, ce qui accroît encore le fourvoiement d’une lecture par trop sommaire.

Non seulement l’antependium (et probablement les trois autres en ton mineur) était rehaussé de la couleur des incrustations de verre, mais les moulures des cartouches et les panneaux historiés étaient peints, et probablement rehaussés à l’or, comme de tradition dans la peinture d’icône (cf. supra). L’emploi de la peinture et de l’or devait d’ailleurs être diffus sur tout le meuble, allant jusqu’à peut-être enrichir sa mensa, sans que nous sachions malheureusement de quelle manière 180. Des microtraces repérées par Gabriel Vignard devraient en témoigner, mais il n’a — semble-t-il — rien laissé à ce sujet. Ceci dit, l’observation des traits de dessin incisé 181 sur la dalle de pierre permet de conclure à l’emploi initial de la peinture sur le coffre de l’autel de saint Guilhem, c’est-à-dire que le coffre de l’autel gellonais a initialement été une marmorée, dans la tradition de l’orient chrétien pré-iconoclaste (Fig. 19). S’il ne reste rien de la matière picturale (apprêt, pigments), le meuble ayant depuis longtemps été lessivé, astiqué et même abrasé plus récemment encore, plusieurs détails du dessin gravé du double tableau de l’antependium prouvent que le coffre avait également reçu un décor peint 182. Il existe des traits incohérents avec le dessin final qui révèlent plus qu’un repentir, un changement de structure pour certaines parties de l’image : une amorce des articulations de la structure portante du siège (sella plicatilis, cf. infra et Fig. 13) et la structure du genou sur lequel est appuyé le codex évangélique ont été repris, comme le montre le relevé que j’ai tiré d’une photographie ancienne 183.

Fragment de dalle murale de Séleucie de Piérie
Fig. 19 Fragment de dalle murale de Séleucie de Piérie (Syrie, gravure / ancienne marmorée)

Par ailleurs, si les contours n’avaient pas été surlignés en noir par le restaurateur Benoît Lafay, les images seraient — comme avant son intervention 184 — non perceptibles audelà de 30 / 40 cm. Or, il est évident que la double image christique a initialement été traitée de manière à être visible à une certaine distance. Toujours à propos de dessin, il est important de noter que le trait dans la pierre est précis mais peu profond, ce qui renforce l’opinion selon laquelle il n’était destiné ni à être vu ni à « définir » visuellement les scènes figurant sur l’antependium. Ensuite, les minutieuses observations de Gabriel Vignard permettent de dégager deux autres données : si quelques traits pourraient avoir été tracés à la pointe sèche (éléments d’un quadrillage préparatoire ?), l’ensemble de la composition figurative a été réalisé à l’aide d’un poinçon, c’est-à-dire d’un outil de graveur, d’orfèvre, non de marbrier (qui se sert de la pointe pour ses reports de taille) 185.

Le superbe dessin des deux panneaux gellonais, qui frappe par l’élégance de son tracé et son souci des détails, présente donc des superpositions, des « oublis ». (Fig. 20) Ces sortes de repentirs devaient être cachées par une couche picturale et ces « fantômes » presque effacés témoignant d’un premier tracé ne peuvent s’expliquer par une inattention du graveur, dont la haute technicité artistique est incontestable. Ils ont été parfaitement détaillés par la campagne de photographie par filtrages successifs conduite par Gabriel Vignard avec comme référence guide les clichés agrandis de Richard Hamann réalisés dans les années 1930. Pour se contenter ici du cartouche de gauche, on constate que l’artiste a tracé une partie de la traverse inférieure de la sella plicatilis (cf., Fig. 13b), bien qu’elle ait finalement été cachée par le corps du Christ. En plusieurs points du personnage, et notamment dans le traitement du bras droit et de la poitrine, on remarque très clairement le dessin superposé des différents vêtements, alors que celui de dessous ne devrait apparaître qu’aux endroits où se dérobe celui de dessus. Qui plus est, et malgré un gommage sommaire (sans doute contemporain du tracé définitif), on voit les vestiges d’un premier traitement du drapé des jambes du Christ puis les contours du tronc, puis les vêtements l’un après l’autre… pour finir par le codex ouvert qui a été remonté, déplacé vers le haut. Le tracé d’un premier genou droit est recoupé par celui du double rectangle formant le livre. On observe également, un peu partout, des recoupements de tracés qui n’ont pas été effacés, par exemple une bordure de l’aurifrige de la chemise (cf. supra), ou l’amorce de la queue du lion évangélique.

Panneau gauche avec les tracés gravés
Fig. 20 Panneau gauche avec les tracés gravés différents (RBL sur cliché agrandi de R. Hamann)

Cette superposition de traits, ces repentirs non éliminés, incompréhensibles si la gravure avait dû rester visible telle quelle, confirme que le dessin dans la pierre a simplement servi de guide à l’exécution d’une peinture, certains de ses traits pouvant être repris à l’or pour accentuer les rendus, notamment les plis de vêtements, des détails anatomiques tels les ongles ou des symboles difficilement identifiables. C’est ni plus ni moins la technique préparatoire des icônes sur bois (table enduite d’une couche d’apprêt à base de poudre de marbre et de colle animale) ou de pierre (utilisation d’une roche tendre et fine appelée onyx blanc par les lapicides) 186. Le dessinateur « graveur » a poussé la précision de son travail jusqu’à indiquer de fines plissures de vêtement, le lacet des sandales (crepidae, cf. infra) ou les ongles des pieds du Christ trônant et, sur le panneau voisin, le sexe d’une des minuscules figures de ressuscités 187 (Fig. 22a, voir note 187) au pied de la Croix ! Tous ces détails ne pouvaient être perçus par l’oeil que surlignés.

Détail du pied de la croix de la crucifixion
Fig. 21 Détail du pied de la croix de la crucifixion de l’autel gellonais (cliché de Ph. Martin d’après R. Hamann)
Détail du personnage gauche de la crucifixion
Fig. 22a Détail du personnage gauche de la crucifixion de l’autel gellonais (cliché G. Vignard)
Ressuscités de l’ivoire des péricopes d’Henri II de München
Fig. 22a Ressuscités de l’ivoire des péricopes d’Henri II de München
(détail, cliché Wissenschaftliches Lichtbild)

En plus des superpositions du dessin gravé, on remarque des « défauts » graphiques, dont le plus remarquable est le Christ trônant anophtalme (dépourvu d’yeux, cf., Fig. 11a). Sur le visage, la même remarque vaut pour la bouche, le nez, la chevelure et le léger bouc, dont les seuls contours sont à peine évoqués. L’emplacement des yeux est seulement indiqué par un trait marquant la place de l’arcade sourcilière et un autre pour situer l’arc supérieur de la paupière ouverte (cf. les clichés de R. Hamann). Chose incroyable pour un artiste qui brille par une précision extrême, consistant à tracer des détails insignifiants, les yeux du personnage principal ne sont donc pas dessinés (absence de l’amande et de la pupille). Les surfaces correspondant aux visages des autres personnages de la composition sont lisses. Et ce n’est pas dû à l’usure de la dalle ou à une abrasion successive, puisque les contours sont tracés et visibles sur les clichés de Hamann. Ici encore, le peintre devait composer directement sur le tracé de guidage. S’agissant de sujets d’importance secondaire et de dimension mineure, le dessinateur n’a pas jugé nécessaire de fixer au peintre 188 une « direction » d’animation des visages comme il l’a fait pour celui du Christ.

Loin d’être une étourderie de l’artiste, on est en présence d’une démarche volontaire car classique, obligatoire même, dans la peinture religieuse orientale (dite aujourd’hui « art de l’icône orthodoxe »). D’abord, ces pseudos « oublis » prouvent avec éloquence que le dessin gravé n’était pas visible à l’origine, et qu’il n’a servi qu’à guider un peintre. Ensuite, le traitement sommaire des visages, et plus encore l’absence des pupilles du Christ, correspondent précisément à une règle très ancienne et encore respectée par la tradition spirituelle du christianisme oriental. De nos jours encore, sur le dessin préparatoire, le peintre d’icône omet de tracer les yeux du saint personnage, d’autant que son visage n’est réalisé qu’à la fin du travail. Les yeux ne sont peints qu’au dernier instant, à partir du simple traitrepère marquant leur emplacement, et c’est ce geste final du peintre qui insuffle la vie à l’icône, lui donne son caractère vivant et sacré 189. Que je sache, ce processus est inconnu dans l’art médiéval occidental. Comme je l’ai signalé plus haut, malgré la détérioration de la dalle antérieure, Gabriel Vignard est parvenu à relever sur les pieds du Christ trônant les traces évidentes des très fins lacets de sandales, un détail iconographique habituel dans la peinture de miniature carolingienne, où il est généralement finement traité à l’or (cf. supra).

De la convergence d’observations, de données et de constats présentée ici, on peut conclure que les superbes dessins du double panneau gellonais n’ont pas été destinés à être vus tels quels, d’autant qu’il est absolument impossible de les identifier de loin, même si l’antependium fait l’objet d’un éclairage direct abondant. Il est facile d’imaginer ce qu’il en aurait été autrefois lorsque le meuble était inaccessible dans le sanctuaire où il trônait. En réalité le tracé dessiné n’était que la sinopia (ébauche) incisée de deux tableaux peints, de deux marmorées soulignées à l’or, enrichies de verre coloré et rehaussées de cabochons 190. En outre, la perception visuelle des portions peintes de la gloire du Christ et de sa crucifixion, c’est-à-dire les personnages (Jésus, Marie, Jean, les deux astrophores, les quatre symboles du tétramorphe et les deux ressuscités), devait être soulignée par le rôle de fond brillant joué par les surfaces « vitrées ». Celles-ci devaient scintiller à la lumière et former une sorte d’aura autour du Christ trônant et du Christ en croix. L’effet devait par conséquent être très précisément ce que signifient le verbe choruscare et l’adjectif praeclarus, utilisés par d’anciens textes gellonais à propos du premier autel du Sauveur de Gellone (cf. supra). L’autel de saint Guilhem apparaissait à l’origine multicolore et brillant, l’effet étant probablement accentué par des rehaussements d’or, selon une disposition décorative qui nous échappe à cause du gommage moderne des surfaces (mensa, moulures des cartouches…) 191. (Fig. 23) C’est pourquoi j’estime admissible que cet ancien meuble liturgique ne soit autre que la remarquable « colonne dorée et scintillante » qui ornait l’intérieur de la basilique du Sauveur de Gellone ; c’est-à-dire son premier maître autel christique.

Essai de reconstitution de l’état primitif coloré de l’antependium
Fig. 23 Essai de reconstitution de l’état primitif coloré de l’antependium proposée par G. Vignard : positionnement des verres colorés subsistant sur le bandeau (dominante du pourpre et du vert, mais présence résiduelle d’autres teintes). Pour les deux panneaux, privés de la quasi totalité de leurs incrustations, le fond bleu est en grande partie hypothétique, d’autres teintes ayant probablement été employées pour des détails. Les zones en violet pâle correspondent aux cadres moulurés des deux cartouches (hypothèse d’un fond doré à décor de palmettes et autres motifs répétés, tiré de la peinture de manuscrits).

Or, ajouté à ceux qui ont été exposés ci-dessus, ce constat conduit à une double conclusion de grande portée, j’en suis parfaitement conscient : c’est une combinaison subtile de genres et de techniques artistiques de tradition langobarde et byzantine, mais aussi irlandaise, qui caractérise l’autel gellonais 192. Et cette combinaison ne se retrouve nulle part dans l’art médiéval occidental proprement dit. Il est manifeste que la qualité d’hapax artistique de l’œuvre déroute les historiens de l’art, habitués à raisonner par comparaison sur des classifications stylistiques souvent trop rigides, et peut-être aussi parfois approximatives. Dans l’avancement de mes recherches, je peux le dire, c’est progressivement, pas à pas, avec de claires réticences, que j’ai écarté l’argumentaire plaçant l’autel de saint Guilhem sur le rayonnage « roman » qu’on lui avait depuis longtemps attribué : du XIIe-XIIIe siècle, du second quart du XIIe siècle ou du troisième quart du XIe siècle.

L'autel de Ratchis, le prototype

Réalisé à Cividale del Friuli (Italie du nord-est) entre 738 et 743, l’Autel du duc Ratchis 193, dont il a plusieurs fois été question ci-dessus est le plus ancien autel coffre reliquaire connu 194. (Fig. 24a et b) Jusqu’à la fin des années 1940, il était relégué dans une petite église désaffectée dédiée à saint Martin 195. À l’instar de l’autel de saint Guilhem il a été façonné comme autel christique. Du type « mosaïque » comme le meuble gellonais, il est composé d’un coffre formant une armoire dotée d’un ostiolum postérieur, jadis muni d’un double portillon (précision écrite de 1679) (Fig. 25). Comme l’autel de saint Guilhem (mais aussi les meubles perdus d’Aix, de Centula ou d’Aniane), l’armoire formée par les quatre dalles renfermait une lipsanothèque 196. Possédant les mêmes proportions que l’autel de Gellone, les dalles de son coffre sont assemblées exactement de la même manière (cf. supra). Quant à son iconographie, déployée sur l’antependium et les faces latérales, elle exprime avec force le dogme antiarien de la pleine divinité du Christ.

L’autel de Ratchis, antependium et côté droit du coffre
Fig. 24a et 24b L’autel de Ratchis, antependium et côté droit du coffre, état actuel
L’Autel de Ratchis
Fig. 25 L’Autel de Ratchis, dalle arrière du coffre avec son ostiolum (cliché RBL)

Parfaitement daté et réalisé dans un contexte religieux et politique très spécifique (cf. supra), le meuble constitue en outre une première tentative monumentale de la sculpture figurative langobarde du VIIIe siècle. Si le dessin et le modelé en bas-relief sont maladroits, et les formes sommaires, cette œuvre n’en constitue pas moins un pivot de l’histoire de la sculpture occidentale. On peut rapprocher de l’autel de Ratchis quelques représentations de personnages, dont le Christ, traités dans le même style : trois fragments de chancel d’Aquileia, une dalle de chancel de Barbana et une autre de Udine ; des bas-reliefs qui sont à rapprocher de quelques œuvres bénéventines contemporaines amorçant elles aussi un retour vers la figuration humaine. Ce groupe de sculptures du milieu du VIIIe siècle anticipe timidement la reprise de la statuaire que représente, quelques décennies plus tard, l’impressionnante théorie de stuc du tempietto de Cividale 197.

C’est en outre la première fois en occident que l’on représente sur un autel l’image du Christ en gloire, la maiestas Domini 198. L’image frontale montre le Sauveur assis 199 dans une mandorle bordée par l’évocation d’une couronne de laurier 200. Comme soulevé par les deux chérubins qui l’encadrent (apothéose céleste), il bénit et tient en main le Livre sous forme de volumen 201. Ovoïde, la mandorle est tenue en son sommet par la main du Père (qui indique ainsi la nature divine du Fils), tandis que quatre anges en vol la maintiennent sur les côtés. Cet antependium présente la synthèse du dogme réaffirmé à Cividale par le catholique patriarche Calixte (cf. supra) : le Christ-Dieu en gloire (Parousie / Théophanie) est figuré comme un roi, assis même si on ne distingue pas le siège. Destiné à la nouvelle cathédrale érigée par l’évêque Calixte venu établir à Cividale le nouveau siège du patriarcat d’Aquilée, cet autel est une proclamation de la doctrine christique catholique contre l’hérésie triacapitoline, dont les défenseurs politiques viennent d’être vaincus. Sa thématique a manifestement été dictée par le triomphateur, le patriarche Calixte lui-même 202.

Sa récente restauration a permis de confirmer les textes anciens parlant d’un meuble d’aspect polychrome : les frises d’encadrement des dalles (comprenant le rebord supérieur lisse abritant la longue inscription dédicatoire) étaient peintes au minium, tandis que le fond des cartouches était bleu azur. Les prélèvements ont conduit à l’identification des pigments employés pour la peinture qui recouvrait le coffre : rouge brique, pourpre (violet foncé), jaune, vert, bleu clair et azur, blanc crème. Les lettres de l’inscription étaient marquées en jaune avec des traces d’or comme sur le nimbe. Par contre, il ne reste rien des cabochons et autres inclusions de verre coloré subsistant au XVIe-XVIIe siècle, qui ornaient les yeux des personnages, la croix du nimbe, les bandes aurifriges du vêtement, les ailes des chérubins, les petites croix sommant la tête des anges inférieurs et les deux rosettes (ou fleurs à six pétales) qui les accompagnent 203. À partir de ces relevés, une reconstitution de l’état originel a été réalisée par ordinateur. (Fig. 24c) Polychrome à l’origine, le meuble apparaissait brillant, à l’inverse de son actuel aspect terne.

Reconstitution de l’état primitif coloré
Fig. 24c Reconstitution de l’état primitif coloré
(cliché Forum / Arteviva Cividale 2016)

L’autel coffre reliquaire de Cividale s’est probablement inspiré de la chaire-reliquaire dite trône de saint Marc depuis qu’elle a été volée par les Vénitiens. Elle se trouvait dans la cathédrale San Eufemia / Saint Euphémìos, consacrée en 579 sur l’île refuge de Grado 204. Cividale était étroitement lié à Grado qui avait été siège du patriarcat d’Aquilée. Selon la tradition locale 205, ce monolithe d’« albâtre » en forme de haute cathèdre épiscopale aurait été offert en 630 ou 631 par l’empereur Héraclius au patriarcat d’Aquilée, et apporté par le magister officiorum Stilianus, un haut fonctionnaire de cet empereur vainqueur des Perses. Conçu comme reliquaire, il renfermait un fragment du bois de la Vraie Croix 206. Après la prise de Grado, Venise s’en empara afin d’accroître des droits au patriarcat qui n’étaient fondés que sur sa volonté de puissance. Creuse, la partie basse (loculus doté d’un ostiolum mais aussi d’une sorte de soupirail) renfermait la capsa du Saint Bois, une staurothèque « grecque ». Initialement exposé dans la basilique San Eufemia de Grado, ce « trône de la Parousie » est un reliquaire monumental du VIIe siècle proclamant le triomphe de la Sainte Croix, qu’Héraclius venait de récupérer à la suite de la défaite de Chosroès. C’est, plus tard, la tradition vénitienne qui lui a attribué la fonction de chaire épiscopale de l’apôtre Marc, d’où son nom actuel de trône de saint Marc 207.

Les trois autres faces du coffre de l’autel du duc Ratchis ont également reçu un décor sculpté en bas-relief dont le programme est clairement destiné à compléter le rejet de la conception arienne de la nature du Christ (cf. supra), mais aussi à rejeter la doctrine iconoclaste grecque. La face arrière arbore deux grandes croix aniconiques gemmées, qui rappellent le culte de la Croix du Sauveur. Elles encadrent l’ostiolum permettant d’accéder à la lipsanothèque renfermant notamment une relique du Saint Bois. La composition décorative de cette dalle est dans la tradition de l’art « barbare », en l’occurrence langobard, et de son expression symbolique non figurative. Les scènes de l’Annonciation et de la Nativité (adoration des mages) sont représentées sur les petits côtés du coffre. La première insiste sur la conception divine du Fils, la seconde sur sa reconnaissance comme roi prophétique, les deux sur la place de la theotokos dans le mystère orthodoxe de l’incarnation divine. Ainsi est affirmée la divinité de la naissance et la royauté du Christ, qui est fils de Dieu et Dieu incarné.

Outre la fonction de lipsanothèque, on retrouve donc dans l’autel de Cividale toutes les caractéristiques de l’autel gellonais : non seulement le meuble liturgique frioulan est un autel-coffre reliquaire christique (« mosaïque »), démontable, mais il constitue une puissante proclamation antiarienne. Sa réalisation, qui se place entre 738 et 743, et plus près de 739 / 740 que de 743, va de pair avec l’inauguration à Cividale du culte au Sauveur et à la Croix, avec une connotation mariale (cathédrale et autel). Outre le reliquaire du trésor de la cathédrale, la présence d’une relique de la Croix à Cividale au milieu du VIIIe siècle, provenant probablement du pillage de Grado (voir la question du trône reliquaire de Grado), est confirmée par une lettre d’Alcuin rappelant (vers 801 ?) à Paulin d’Aquilée qu’il a promis de lui envoyer une nouvelle parcelle de Saint Bois 208. Manifestement imposée depuis Pavie et venue d’Aquilée, l’introduction de la vénération de la Croix dans la capitale du Frioul dès les années 740 n’est pas le fruit du hasard, d’autant plus qu’elle y est associée au culte de la théotokos, titre marial qui était rejeté avec virulence par les schismatiques régionaux 209.

Comme on l’a vu, le mystérieux autel gellonais du Sauveur a été de toute évidence conçu comme une proclamation de la théologie christique, à l’instar de celui de Cividale. Tous deux, consacrés au Christ Vrai Dieu et Sauveur, abritaient un fragment de la Vraie Croix et une collection de reliques christiques et jérosolomitaines. À deux périodes distinctes, face à la récurrence d’une « hérésie » — fondamentale bien qu’exprimée diversement — l’orthodoxie romaine transcrit en image sa doctrine christologique. Il ne peut s’agir d’un hasard, et — comme d’autres — ce constat doit conduire à une réflexion qui dépasse de beaucoup des impressions stylistiques. Quels que fussent leurs moyens et leurs capacités techniques, les hommes du Moyen-âge entendaient toujours donner ou laisser un message dans leurs œuvres religieuses. Ce que nous regardons et percevons comme décor, ce que nous appréhendons avec un œil esthétique relevait avant tout du geste militant pour les commanditaires.

Le premier maître autel de Gellone

Sait-on quelque chose du premier maître autel de la basilique du Sauveur de Gellone, à part la mention qui en est faite dans la Vita Sancti Willelmi et dans la dotation complémentaire du dimanche 14 décembre 805 ?

Matériellement, aurait-il laissé quelque trace ? Non, dans les épaves du dépôt lapidaire de Saint-Guilhem-le-Désert, on n’identifie pas le moindre élément pouvant provenir d’un meuble liturgique détruit que les caractéristiques morphologiques ou stylistiques permettraient d’attribuer à la période carolingienne. C’est ici qu’on peut se demander s’il n’aurait pas été détruit.

Alors serait-il possible, raisonnablement possible, d’avancer l’hypothèse de l’identification de ce premier autel du Sauveur de Gellone avec l’étrange meuble liturgique christique connu sous le « surnom » d’autel de saint Guilhem ?

De tout ce qui précède, et au moment de proposer une conclusion provisoire ou intermédiaire, voire d’attente, il faut reconnaître et admettre que :

  1. l’autel de saint Guilhem est un autel coffre reliquaire (du type appelé « mosaïque »).
  2. l’autel de saint Guilhem n’a pas été conçu comme autel spécifique du culte wilhelmide.
  3. Son iconographie ignore l’image de Guilhem.
  4. Il n’a jamais contenu le « corps » du saint.
  5. Il a été recyclé en / vers 1039 — et au plus tard en 1139 — pour servir à ce culte particulier (né au début du Xe siècle).
  6. Il a initialement été un autel consacré au Christ Sauveur.
  7. La double image de son antependium exprime la doctrine de la double nature christique (l’union hypostatique, fixée et proclamée entre 794 et 798).
  8. Il a toujours renfermé un scrinium, une urne cubique en marbre abritant des reliques « christiques » (jusqu’à sa démolition en 1679).
  9. Son caractère christique est renforcé par son association des reliques de la lipsanothèque à la relique de la Vraie Croix (abritée dans le pilier central de la staurothèque carolingienne, à l’aplomb duquel prenait place l’autel carolingien du Sauveur). (cf. la Fig. 3)
  10. Le seul meuble liturgique conservé du type de l’autel gellonais se trouve à Cividale del Friuli, réalisé vers 740.
  11. Comme celle de l’autel de Ratchis, l’iconographie de l’autel de saint Guilhem est une proclamation théologique. Comme celui de Gellone, l’autel de Ratchis, qui est un autel christique langobard réalisé pour proclamer la doctrine catholique de la divinité du Christ.
  12. Le coffre de l’autel gellonais est assemblé selon le système d’emboîtement des chancels haut-médiévaux et exactement comme celui de Cividale.
  13. À la différence des autels massifs classiques à l’époque « romane », mais comme l’autel de Ratchis, l’autel de saint Guilhem est un meuble assemblé, montable et démontable, transportable.
  14. Dans toute l’Europe et durant tout le Moyen-âge, il n’existe aucune œuvre d’art comparable, c’est-à-dire associant les techniques employées sur l’autel de saint Guilhem, ou proposant l’image d’un codex d’évangéliaire ouvert.
  15. Dans la région, aucun autre autel n’a fait l’objet de la vénération réservée à l’autel christique de Gellone bien avant le XIIe siècle, où elle s’éteint et disparaît (en suivant les actes du cartulaire publié).
  16. Le meuble était initialement très coloré (polychrome) et brillant 210. Son antependium (et probablement aussi les côtés du coffre) présentait une partie marmorée ; sa brillance étant renforcée par l’emploi d’or et plusieurs milliers d’inclusions de plaquettes de verre coloré.
  17. Son aspect primitif correspond exactement au témoignage de textes gellonais (antérieurs au XIe siècle) évoquant le premier autel de la basilique de Gellone (cf. supra).
  18. Et puis, même en tenant compte de la nouvelle hypothèse « très basse » émise en 2002 (cf. supra), il est avéré qu’avant le premier quart du XIIIe siècle l’autel de saint-Guilhem a été un autel consacré au Christ Sauveur et à la Sainte Croix.
  19. Il est également avéré qu’aucun autel christique n’a été réalisé ou mis en place dans l’église de Gellone après 1100, ni entre le second quart du XIIIe siècle et le milieu du XVIe siècle.
  20. Il est avéré qu’il n’a été ni commandé ni offert par un « prince » inconnu, pas plus vers 1180 / 1200 que vers 1200 / 1220.
  21. Il est avéré qu’il ne provient pas des ateliers de marbriers toscano-émiliens du XIIe-XIIIe siècle.
  22. Il est avéré qu’aucune source gellonaise, à aucune époque, ne fait allusion aux faits hypothétiques avancés par les tenants de la datation basse, mais aussi qu’elles restent étrangement muettes quant au sort réservé au premier autel du Sauveur.
  23. Il est avéré que ce meuble a été « déclassé » pour servir au culte liturgique du fondateur de Gellone, et qu’il n’a pas été amené à Saint-Guilhem-du-Désert, pas plus de Rome en 1077 que de la Toscane des années 1200.
  24. Il est avéré qu’il avait une fonction de coffre reliquaire dès sa conception en liaison avec le Christ et la Croix, et que son antependium propose une double image théologique, précise et parfaitement identifiable dans le temps.
  25. Il est avéré que la conception et la réalisation de l’autel gellonais ont impliqué l’emploi de l’art mathématique, mais aussi de la complexe symbolique cryptée des entrelacs à noeuds irlandais.
  26. Il est avéré que le meuble constitue une combinaison de techniques et de codes décoratifs spécifiques de l’Italie du VIIIe siècle (creuset des traditions artistiques ravennates, byzantines et langobardes).
  27. Il est avéré que le monastère wilhelmide possédait une basilique dédiée au Sauveur et à la Croix, consacrée le dimanche 14 décembre 805, et qu’un maître autel y a été associé, assez probablement mis en place le 7 novembre précédent.
  28. Il est avéré qu’au XIe siècle (en 1039, voire en 1077), en concomitance avec l’achèvement de l’édifice « roman », le maître autel primitif a été remplacé par un nouveau meuble liturgique (abandon du mémento du 14 décembre pour celui du 30 septembre).

On peut, me semble-t-il, raisonnablement supposer que l’autel de saint Guilhem n’est autre que le premier maître autel de Gellone. Et s’il remonte — comme je persiste à le croire, en l’absence d’une incontestable démonstration contraire — à la consécration de 805, pourquoi ne devrait-il pas correspondre à l’autel deux fois cité dans la Vita S.Willelmi (toutes versions) ? Sous forme de reportage journalistique, un premier passage rapporte le don de la relique de la Vraie Croix par Charlemagne à son cousin 211, lors de leur ultime rencontre, don hors de l’ordinaire auquel le souverain ajoute de son propre mouvement un autel de prix attaché à la Croix. Plus avant, un second passage raconte sobrement l’arrivée du duc à Gellone, qui confie le reliquaire (phylacterium) à l’abbé pour monter en procession vers le monastère, tandis qu’il ferme la marche de la communauté en tirant à la force de ses bras la « table de l’autel » 212.

La seule condamnation préliminaire de cette source, qui serait un tissu de pieuses légendes confectionné vers 1125 / 1130 par des moines gellonais aux abois et pressés de s’inventer des origines remarquables (cf. supra), interdirait de rapprocher l’ancien autel du Sauveur de Gellone, devenu l’autel de saint Guilhem à partir de 1039 (probablement) de l’autel christique que le fondateur aurait acquis de son parent et ami pour servir de maître autel de la basilique du Sauveur de Gellone, consacrée le dimanche 14 décembre 805. Je reviendrai par le détail sur ce point de la problématique car, plus précisément encore qu’il y a vingt-trois ans, le curseur pointe vers la chapelle impériale d’Aix et la période 801 / 804.

Apparemment paradoxal, j’ose un constat : pas plus que les fidèles venant vénérer la relique de la Croix et faire des dons à l’autel du Sauveur, les moines de Gellone ne parleront jamais d’un meuble liturgique dû à la munificence de Charlemagne et provenant de sa célèbre chapelle palatine 213. J’estime que ce silence, l’absence de la mention d’un autel de Charlemagne, milite en faveur de l’authenticité de ce que rapporte le récit hagiographique gellonais.

En somme, force est de constater que tout s’emboîte dans une logique parfaite, architecturale et artistique, liturgique et symbolique. Parallèlement, les éléments des dossiers historique et archéologique concordent entre eux, de manière cohérente et sans qu’un seul d’entre eux ne contredise la reconstruction proposée. Tous tendent clairement à reconnaître dans le meuble liturgique unique qu’est l’autel de saint Guilhem l’ancien autel du Christ Sauveur de Gellone, l’autel-reliquaire qui, selon la tradition gellonaise, a été offert par Guilhem pour l’inauguration de la basilique de Gellone, lequel l’avait lui-même reçu de Charlemagne avec l’insigne relique christique (les deux étant indissociables, cf. supra). Au risque d’un constat déchirant pour qui ne parviendrait pas à se libérer de certains préjugés d’histoire de l’art, cette démonstration laisse bien peu de place à l’hypothèse gratuite. On peut avancer sans réserve que l’autel de saint Guilhem ne peut pas être du début du XIIIe siècle, ni même de la fin du XIIe siècle, et qu’il est de toute façon antérieur à la fin du XIe siècle, puisqu’il n’a pas non plus été consacré par le légat Amat (cf. supra). Et s’il n’est pas postérieur à la fin du XIe siècle, l’autel wilhelmide ne peut, logiquement, qu’être le maître-autel initial de Gellone, vanté par d’anciens textes et objet d’une vénération séculaire illustrée par de multiples textes du cartulaire monastique conservé. À preuve du contraire, bien entendu 214.

En résumé, pour les historiens de l’art qui datent l’autel de saint Guilhem du XIIe-XIIIe siècle l’éventualité d’une piste de recherche en amont des années 1180 est encore plus bloquée par leur admission aveugle de deux autres données fausses : 1. La « tradition anianaise » qui prétend que Gellone ne s’est que tardivement émancipé ; 2. Le mythe involontairement créé par Robert Saint-Jean d’une église « préromane » édifiée vers l’an mille (cf. supra), malgré l’existence de textes authentiques contemporains et de vestiges archéologiques identifiables. Si, par ignorance ou par réfutation, on n’admet pas la présence d’un important monument carolingien à Gellone, il est impossible d’envisager l’origine d’un autel majeur remontant à l’aube du IXe siècle. À l’inverse, si on reconnaît la réalité de sa basilique christique consacrée le dimanche 14 décembre 805, il est logique de se demander si son autel ne serait pas tout simplement l’autel de saint Guilhem, l’ancien autel christique d’origine (n’ayant apparemment pas laissé de traces matérielles) substitué au XIe siècle par un meuble « roman » consacré le dimanche 30 septembre 1039 et dont nous possédons des vestiges (cf. supra).

Plus on admire l’art de l’antependium de l’ancien autel du Sauveur de Gellone, plus s’affirme la justesse d’une réflexion de José Bergamin : « La splendeur de la forme n’est pas un luxe mais une nécessité, parce qu’il est nécessaire que la vérité trône en gloire ».

Note légendes figures :
* Tous à échelle et sur relevés, les plans et la coupe proposés comprennent les parties hypothétiques dégagées des recherches que j’ai pu conduire avec Philippe Lorimy.

Annexe 1

Essai chronologique

— 790 (avant) le duc Guilhem aménage de ses mains un ermitage doté d’un oratoire (cellula), à usage de retraites personnelles, sous les murs de sa résidence patrimoniale de Planitium (site de la chapelle St. Michelet-des-Plans) dominant les gorges de la Cèze à 23 kilomètres au nordest d’Uzès (Gard). Désireux de fonder un monastère bénédictin à partir de cet ermitage, il met à disposition son domaine de Gordanicum (Goudargues) situé en bord de rivière. Mais il renonce à ce projet et obtient du roi un échange de propriété. La cella Casanovae, dans laquelle vivent probablement déjà quelques moines anianais, sera alors gelée. Après le décès de Guilhem et de son père Charlemagne, l’empereur Louis offrira Caseneuve et la cellula primitive à Benoît d’Aniane pour constituer le monastère Sainte Marie et Saint Michel de Caseneuve, dont l’histoire sera assez chaotique…

— 790 et 800 (entre), titulaire des fonctions comtales dans la cité de Lodève, Guilhem crée à Gellone un nouvel ermitage (chapelle dédiée à saint Michel) à son usage personnel, à côté de la maison religieuse où se sont retirées ses soeurs aînées.

— 801 Barcelone ayant été prise, et conquis le vaste territoire qui va donner le jour à la Catalogne, le duc Guilhem passe la main à son fils Béra pour cette marche.

— 802 (début février) Guilhem accompagne Louis à Aix pour faire le point sur la situation dans la Marca Hispanica et les perspectives de reconquête. C’est probablement à cette occasion que le duc fait part à son cousin empereur de son intention de fonder un monastère à Gellone. Dans ce but, il procède avec Charlemagne à un échange et devient pleinement propriétaire du terroir gellonais initial.

— 802 (3 mai ou 14 septembre) fondation du monastère Saint Sauveur de Gellone par Guilhem.

— 802 à 805 construction du monastère et de sa basilique.

— 805 (entre avril et juin à Aix) Guilhem prend congé de Charlemagne.

— 805 (vendredi 7 novembre) arrivée dans la basilique de l’autel christique (probable).

— 805 (dimanche 14 décembre) consécration de la basilique du Saint Sauveur.

— 805 (idem) dotation complémentaire de Guilhem au monastère.

— 806 (lundi 29 juin) achèvement des travaux ; Guilhem se retire dans son monastère.

— 812 (vendredi 28 mai) mort et sépulture de Guilhem.

— 916 (dimanche 4 février, ou 910), sous l’abbé Gérald, sanctification de Guilhem (reconnaissance et transfert de sa dépouille).

— 916 (ou 910) érection de son mausoleum dans la « crypte » (confession) doté d’un autel ad caput.

— 923 une charte gellonaise accole le titre de confesseur au nom du fondateur (de 926 à 960 quinze autres actes le confirment).

— 1010 / 1015 (vers) début de l’édification de la nouvelle basilique.

— 1025 (vers) interruption du chantier (permettant la construction du pont du Gourg noir et de la prieurale de St. Martin-de-Londres.

— 1031 (dimanche 3 octobre) consécration de l’église de Londres.

— 1032 et 1039 (entre) reprise du chantier de la seconde église de Gellone selon un plan différent (transept triabsidé englobant l’altarium carolingien).

— 1032 et 1039 (entre / vers ?) un incendie frappe le monastère, mais ne touche pas l’église.

— 1039 (dimanche 30 septembre, année la plus probable) consécration de la nouvelle basilique et probablement aussi d’un nouveau maître autel.

— 1039 la caisse reliquaire du « corps » de Guilhem est retirée de la confession (« crypte »).

— 1039 (en / vers) ayant été attribué au culte de Guilhem, l’ancien maître autel est déplacé dans la nouvelle église et associé au sarcophage de saint Guilhem (dans lequel est déposée la caisse reliquaire). Ce nouveau dispositif cultuel est obligatoirement placé au pied du sanctuaire (dans un renfoncement axial du grand degré permettant de monter de la nef au podium précédant l’altarium).

— 1075 (vers) le nouvel abbé Bérenger fait abattre l’altarium carolingien enchâssé depuis plus de trente ans. L’église « romane » est ainsi parachevée.

— 1077 (dimanche 13 août) le légat Amat bénit le nouveau sanctuaire dégagé par l’abattement.

— 1139 (lundi 27 février / dimanche 5 mars) la caissereliquaire quitte son emplacement précédent (le bas du degré du sanctuaire) pour être exposée à la vénération des fidèles. Après une semaine d’exposition, elle est enfouie dans un caveau aménagé dans le nouveau sanctuaire, au sud du maître autel.

— 1139 (dimanche 5 mars) déplacement et remontage du second autel wilhelmide (l’autel de saint Guilhem) au-dessus du caveau. La mise en place du sarcophage de saint Guilhem à l’arrière de l’autel (posé sur des piliers) pourrait être successive, motivée par la nécessité de favoriser le pèlerinage.

— 15681569 présence attestée du dispositif et de l’autel de saint Guilhem près du maître autel.

— 1679 démolition de l’autel de saint Guilhem et découverte du caveau souterrain contenant le cercueil déposé en 1139.

— 1682 (avant) réutilisation de trois dalles du meuble gellonais pour embellir le front d’un nouvel autel majeur (provisoire). La mensa est remisée ou affecté à quelque usage « profane ».

— 1730 et 1740 (entre ?) mise en place du grand autel buffet rococo. Mise au rebut des dalles (retournée, la mensa finira par servir d’emmarchement).

— 1834 Raymond Thomassy identifie dans l’église (devenue paroissiale) les éléments de l’ancien autel wilhelmide.

— 1841 et 1847 (entre) Léon Vinas, curé de la paroisse, procède à sa reconstitution (partielle).

— 1981 admission de la nécessité d’opérer une restauration de l’autel de saint Guilhem, en place depuis près d’un siècle et demi contre le mur de l’absidiole nord.

— 1991 après dépose et transport en Avignon pour restauration, il est réinstallé dans l’absidiole méridionale.

— 1993 apparition des symptômes de désagrégation de l’antependium.

— 1994 début de l’alerte et de la sollicitation des autorités responsables (jusqu’en 1998).

Après plusieurs années de surveillance et de monitorage, un diagnostic et une étude technique préliminaire, la décision est prise d’une seconde restauration de l’autel (2008-2012).

— 2012 (décembre) dépose et transfert au laboratoire de Benoît Lafay.

— 2013 à 2018 traitement et analyses.

— 2018 (mai) remontage de l’autel dans l’église.

Annexe 2

Lexique ancien

ad caput ou ad corpus à la tête de / près du corps : termes liturgiques équivalents employés pour désigner l’autel placéau contact d’une tombe de saint.

altare terme ayant fini par désigner l’autel liturgiquechrétien *.

altarium mot primitif désignant une construction surélevée, et par analogie le sanctuaire de l’église abritant l’autel

— (sacrosanctum altarium ou veneranda altaria) *.

antependium mot désignant le devant du corps d’un autel coffre (dalle unique), employé également pour un panneau mobile (bois peint ou tissu).

ara mot antique désignant l’autel (devenu précieux) *.

archisterium mot archaïque correspondant.*

auditorium mot archaïque désignant une grande salle.

aula ou aula major salle principale d’un palais ou d’un monastère, ayant précédé le chapitre (cf. auditorium) ; aula est également employé à Aniane pour désigner la grande basilique *.

aurifriges aurifrige ou galon richement brodé ornant des vêtements d’apparat.

basilica / basilica magna terme ancien couramment employé durant le haut Moyen-âge pour désigner une église insigne par ses dimensions et / ou sa richesse *.

capitulum la salle du chapitre qui apparaît au XIe-XIIe siècle (début du XIIIe siècle à Gellone) *.

chorus chœur, désigne le lieu où, dans une église conventuelle, se tient la communauté (qui chante). Le mot est abusivement utilisé pour désigner le sanctuaire (la « travée-de-chœur »).

ciborium pavillon tectiforme soutenu par quatre colonnes (généralement lithique et placé au-dessus d’un autel). L’observation des vestiges lapidaires de Saint-Guilhem confirment que ce dispositif n’a pas été employé à Gellone.

clipeus ornement circulaire (en forme de plat ou de bouclier) présentant une scène ou un portrait.

confessio confession, terme liturgique chrétien désignant le lieu où repose un confesseur (un saint) *.

crepidae mot gréco-latin désignant les sandales de luxe portées par le souverain et les divinités, et par assimilation dans l’iconographie chrétienne byzantine pour le Christ et les apôtres.

cubiculum (superior et inferior) désigne une salle, en l’occurrence de l’altarium *.

elevatio élévation, terme employé pour la cérémonie marquant la sanctification d’un défunt, dont le « corps » est placé en un lieu surélevé (« élevé à la gloire des autels ») *.

gleba glèbe, utilisé aussi pour désigner un corps gisant, une dépouille humaine *.

imago image dans le sens de portrait, d’icône. Utilisé en paraphrase pour une représentation du Christ ou de l’ara qui le « personnifie » matériellement *.

laudes regiae hymne liturgique carolingien à l’adresse du souverain franc.

levita terme ancien tiré de l’Ancienne Alliance pour désigner le prêtre chrétien.

lipsanotheca lipsanothèque terme grec latinisé désignant un reliquaire contenant une collection de reliques (christiques en l’occurrence).

loculus niche à reliquaire dans ce contexte *.

major aula salle principale, grande salle, désigne aussi une grande église *.

mausoleum mausolée, terme antique employé à Gellone pour désigner la structure renfermant la caisse reliquaire de Guilhem dans la confession *.

mensa mot latin désignant une table, repris par la liturgie chrétienne pour la table de l’autel.

oratorium oratoire dans le sens de chapelle (minor basilica) ou église annexe *.

ostiolum / hostiolum petite porte, portillon, terme indiquant une ouverture (dotée d’une fermeture) permettant d’accéder à l’armoire des autels coffres.

phylacterium mot d’origine grecque employé pour désigner certains reliquaires portatifs du haut Moyen-âge

pignora désigne anciennement des reliques, plus particulièrement en série *.

presbyter/ presbiter a fini par remplacer le vieux terme levita pour désigner le prêtre chrétien. Anciennement, ce mot grec latinisé désigne un ancien, un sage, un savant, une personne très respectable et respectée *.

recognitio reconnaissance, démarche initiale de la sanctification par laquelle les restes mortels du saint sont examinés et recueillis *.

reconditorium contenant, armoire, désignait à Gellone le coffre lithique protégeant la caisse reliquaire de Guilhem dans la confession *.

sacrum sacré, sous-entendu lieu sacré, un des mots utilisés pour désigner la staurothèque *.

sancta sanctorum saint des saints, terme biblique désignant le sanctuaire du temple de Jérusalem, adopté par l’Église pour des espaces particulièrement vénérés (confessions, cryptes à reliques), employé à Gellone pour la staurothèque.

sacerdos prêtre, terme païen, adopté par l’Église médiévale.

scabellum escabeau, repose-pieds typique de certains trônes anciens.

scrinium désigne un type de reliquaire archaïque (lipsanothèque), monolithe en forme de petit sarcophage, mais aussi de cylindre ou de cube, muni de logettes à reliques.

scriptorium atelier de réalisation et de copie de livres, principalement dans les monastères principaux.

secretum mot latin d’origine grecque pour un sancta sanctorum *.

sella plicatilis chaise pliable, trône spécifique des rois langobards puis carolingiens.

stauroteca staurothèque, terme liturgique chrétien désignant soit un reliquaire du Saint Bois soit un lieu clos où est conservé ce type de reliquaire.

suppedaneum terme désignant généralement la console soutenant les pieds cloués du Christ crucifié.

theca / teca mot grec qui, à Gellone, a servi à désigner la salle inférieure de l’altarium carolingien ou staurothèque.

teristra / therystra / theristròn mot grec latinisé en teristra désignant une chemise de luxe dont l’usage était d’abord réservé à l’empereur.

thesaurum trésor, employé pour désigner le reliquaire de la Croix *.

translatio transfert, en l’occurrence du « corps saint » de Guilhem, de son tombeau au lieu de son exposition dans la confession, puis de là, successivement, en deux autres endroits de l’église « romane » *.

xenodochium mot d’origine grecque correspondant à l’hôpital ou réception des hôtes, voyageurs, malades *.

* Lorsque le mot figure dans les textes gellonais.

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Autres auteurs non publiés

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  • Bergeret, Agnès (rapport 2001 – 2002, DRAC Languedoc-Roussillon).
  • Mallet, Géraldine (catalogue 1992-1998 + 2002 / 2004, DRAC Languedoc-Roussillon).

Notes

   1. Si, connu dans le contexte scientifique de l’Ecole française de Rome par l’entremise de Jacques Bousquet, Carol Heitz avait encouragé mes recherches sur la Gellone carolingienne et médiévale, Philippe et Gabriel en furent les complices dès 1993. Tous deux rencontrés grâce à Monique Bernat — un des promoteurs majeurs de la renommée culturelle de Saint-Guilhem-le-Désert — ils n’ont cessé d’apporter à des recherches devenues communes leur savoir et leur science, leur goût infatigable pour la recherche. De ces deux amis disparus, j’appréciais aussi, avec une ouverture d’esprit décomplexée et un sens critique sans cesse aux aguets, un attachement impénitent au détail allié à un sens précis de l’observation. Avec Alain Gensac, qui s’est vite joint au trio avec les mêmes qualités et la même pratique de l’amitié, nous avons partagé des années scandées par les joies de la découverte et du décryptage du haut lieu de la mémoire languedocienne qu’est Gellone. Architecte parisien et homme de grande culture, séduit par cette Vallée inspirée du Languedoc, Philippe Lorimy a observé en technicien le bâti de l’ancienne abbatiale pendant trente ans. Commencé dès 1974, année d’acquisition de la belle maison médiévale, restaurée par ses soins, qui porte désormais son nom et où vit son épouse, son travail n’a cessé qu’avec le déclin de ses forces (il repose depuis janvier 2015 au cimetière du village, tout près de mes parents). De l’ensemble monumental, il a relevé et analysé chaque partie, comprenant notamment que la construction de l’église avait suivi un processus complexe ; et découvrant aussi que tous les plans disponibles étaient défectueux lorsqu’ils n’étaient pas faux. Géologue et homme de terrain, Gabriel Vignard était un languedocien de vieille souche, curieux de tout et d’une générosité débordante. Il avait depuis longtemps arpenté le site et le pays gellonais lorsque je l’ai branché sur l’autel de saint Guilhem, qui fut la dernière de ses passions scientifiques et intellectuelles. Gaby s’en est allé en septembre 2013, quelques semaines avant une autre belle figure d’attachement à Gellone, le cher Jean Nougaret.

   2.Dans le vocabulaire des VIIIe et IXe siècles le « palais » désigne à la fois la résidence d’un souverain et le siège du pouvoir royal (qu’il soit d’ailleurs fixe ou mobile), mais aussi l’entourage du roi, ses ministres et principaux conseillers, ses familiers. Nommé Willihelm — contracté en WilhelmGuilhem de Gellone (753-812) est l’ancêtre onomastique de tous les Wilhelm, Willem, William, Guillem, Guillaume, Guillermo et Guglielmo du monde. Pour l’histoire, il est connu sous la forme romanisée et occitanisée de son nom: Guilhem. Guilhem est le premier à porter le nom apocoristique composé des radicaux wil et helm, signifiant volonté et tête / casque (au sens magique), qu’il a hérité de sa grand-mère paternelle, la rhénane Willihelma (épouse du duc Theudéric I de Burgondie). Plusieurs sources convergent pour dire que Guilhem était pour Charles plus qu’un parent proche mais un conseiller sûr et écouté. Toute sa vie, et depuis l’enfance, il en a été l’ami indéfectible. C’est de Charles qu’il tient son autorité dans le royaume d’Aquitaine, c’est à Charles qu’il en rend compte, c’est avec lui qu’il débat et élabore la politique de sécurité du regnum francorum en ses marges méridionales. C’est une position assez semblable qu’occupera un quart de siècle plus tard Bernard dit de Septimanie — le plus jeune des fils de Guilhem et de la widonide Witburgis / Guitburgis / Witburge — auprès de l’empereur Louis (dont il était le filleul), avant qu’une coterie et une conjuration l’en éloignent… Nommé chambrier en 829, chargé par Louis I de la formation de son fils Charles et de constituer un rempart contre les princes rebelles, Bernard devint vis-à-vis du souverain secundum a se imperio praefecit (dixit Nithard). Ses ennemis, qui fomentèrent un complot dont il réchappa (son frère Héribert y perdit les yeux), l’accusaient d’être devenu quasi empereur et d’être aussi l’amant de l’impératrice Judith.

   3.De décembre 2012 à mai 2018. Après quatre années de courriers (sans aucune réponse formelle ni le moindre écho) aux autorités officielles de tutelle, de signalisations circonstanciées sur la dégradation galopante de l’œuvre et la nécessité d’une intervention technique, Olivier Poisson fut finalement mis au courant. C’est à Saint-Michel de Cuxà en 1997 — lors d’une rencontre fortuite et informelle — que l’inspecteur général des Monuments historiques prit connaissance de la question, lançant alors le processus d’expertise, de protection et de surveillance qui a finalement conduit à la récente restauration du précieux meuble gellonais (classé monument historique en 1903). Sollicité par Gérard Alzieu, alors curé de la paroisse de Saint-Guilhem (auquel l’ancienne abbatiale doit beaucoup), Olivier Poisson avait déjà été en 1981 à l’origine de la décision d’intervenir sur l’autel gellonais. Il fallait que ce soit dit: c’est à son intérêt et à son volontarisme qu’est dû le sauvetage de cette pièce exceptionnelle de l’art médiéval occidental. On ose espérer que le palladium de Saint-Guilhem-le-Désert va maintenant bénéficier sur place de l’attention qu’il mérite et de la protection qu’exigent sa valeur comme son statut (garanties qui, à ce jour, ne semblent pas avoir été prises en compte). En 1993, rappelant des décisions solennelles prises devant ce meuble au XIVe siècle encore (consignées dans les annales de dom Sort, op. cit. infra), l’Abbé Alzieu a justement rappelé que l’autel de saint Guilhem fut longtemps l’objet d’un « usage civil » dépassant le culte wilhelmide strictement liturgique. Je présenterai ultérieurement une étude montrant que l’autel du Sauveur de Gellone était lui-même l’objet d’une dévotion particulière de la part des fidèles, destinataire de donations, témoin de serments…

   4.Il va de soi que je ne mets aucunement en cause les compétences professionnelles, ni même le sérieux du travail de la grande majorité des médiévistes dont je suis amené à contester les conclusions relatives au strict dossier gellonais. En l’occurrence, leur approche est trop focalisée sur ce qui a été écrit et pas assez ouverte aux connaissances extérieures (nouvelles comme anciennes). Mais je leur reproche surtout de ne pas s’appliquer à rechercher de données matérielles et de sources disponibles mais inemployées relatives au sujet. Ceci dit, je leur accorde bien volontiers des excuses: être fortement conditionnés par une « tradition » qui s’exprime par une longue bibliographie ; s’être habitués à des « rails » de spécialistes, qui poussent à ne regarder que dans une direction et un temps préfixés.

   5.J’emploie les guillemets pour ce mot car je l’estime aussi abusif que « l’Âge de pierre », le « premier art roman » (cf. infra) ou même notre bon « Moyen-âge ». Certes, ces termes fourre-tout ont leur commodité, mais ils sont trop souvent employés de manière à s’affranchir de quelque effort. L’art « roman » a été inventé en France et ses classifications ont trop souvent l’Hexagone pour seul terrain, comme si les mondes italien, germanique, anglo-saxon ou hispanique n’étaient que des espaces dépendants, annexes ou périphériques du foyer français, voire bourguignon (pour la renaissance de la sculpture).

   6.Même si je lui reconnais un « ancêtre » ou prototype du VIIIe siècle liutprandien: l’autel du duc Ratchis de Cividale del Friuli, présenté plus avant.

   7.Il a nécessité la collaboration d’ateliers spécialisés, œuvrant sous la direction d’un ou de plusieurs maîtres versés ès arts, symbolique et mathématiques: des lapicides, des orfèvres, des peintres… L’intervention d’un dessinateur de talent a été nécessaire : il suffit de penser au dessin très complexe du bandeau à rinceaux et entrelacs, qui ne sont absolument pas répétitifs. Pas deux des trente cinq noeuds de l’antependium ne sont identiques (cf. infra). Sur cette seule dalle, leur tracé a créé environ 1.300 décaissements et micro-décaissements de matière (de 4 à 20 mm) d’une grande variété de formes courbes, pour le remplissage desquels il aura fallu tailler millimétriquement (sans aide du diamant) plus ou moins 2.200 micro-plaquettes de verre coloré. L’estimation totale (quatre faces) atteindrait de 2.600 à 2.700 décaissements pour un total de découpe de verre estimé à 5.000 piécettes. Sans évoquer ici la grande complexité graphique (dessins à patrons), on doit prendre en compte la fastidieuse minutie, l’extrême précision et le temps qui ont été nécessaires pour ce seul poste. Il a fallu l’intervention d’artisans hautement spécialisés, en l’occurrence en ciselure-gravure, en orfèvrerie (et même en toreutique), mais aussi en peinture et enluminure. Comme on le verra plus avant, je suis en mesure de prouver que l’antependium gellonais a également été une marmorée (cf. infra). Gabriel Vignard a noté deux techniques de découpe des piécettes de verre (relevant de la taille en joyaux) et identifié des formes typiques, clairement empruntées à l’orfèvrerie cloisonnée — dite barbare — des VIe-VIIIe siècles : mais aussi parfois à la grammaire des hiéroglyphes égyptiens : le S anguleux, le point, le croissant, le pelte, la larme ou goutte, le vase ou calice, le lotus, l’oeil ou amande, le fer de lance, le couteau ou lame de faux… Sans approfondir ici la thématique, je signale à titre d’exemple de l’emploi conjoint de pierres semi-précieuses (grenat, quartz, saphir, cornaline, calcédoine, aigue-marine, onyx, serpentine) et de micro-plaquettes (dont au moins un fragment antique) et de cabochons en verre (bleu et vert) sur une partie des faces du coffret reliquaire de Theudéric (Teuderigus : trésor de l’Abbaye Saint-Maurice d’Agaune, Valais). Provenant d’un atelier d’orfèvre rhénan du VIIe siècle (portant le nom des deux orfèvres), cet objet précieux fut commandé en l’honneur de saint Maurice par un ecclésiastique qui pourrait être l’abbé de Saint- Pierre de Vienne (extrême fin du VIe siècle et premier quart du VIIe siècle). Appartenant probablement à une Sippe burgonde, ce Theudéric pourrait figurer parmi les ancêtres de Guilhem. Sur le coffret, cf. dernièrement Diane Antille et Pierre Alain Mariaux. Dans le réseau du cloisonné de cette pièce d’orfèvrerie on note également la présence de logettes en forme de larme, de lotus, de fer de lance… Quant au panachage de verroterie et à la forme des logettes, il est possible de faire les mêmes observations sur d’autres pièces de l’orfèvrerie « barbare » des VIIe et VIIIe siècles : cf. à titre d’exemples, le fragment de la croix de saint Eloi (Cabinet des médailles / Paris, début du VIIe siècle, provenant du monastère de Saint-Denis) ou le reliquaire d’Enger (Musées de Berlin, troisième quart du VIIIe siècle, provenant de la collégiale saxonne Saint Denis d’Enger). Il y a une vingtaine d’années, on a découvert sur le site d’une église disparue de la seconde moitié du VIIe siècle (à Notre-Dame-de-Bondeville, Seine-Maritime) 135 fragments de vitre colorée (blanchâtre, bleu pâle, vert, rouge et brun clair) dont on ne connaît pas l’origine (Musée des antiquités de Rouen). Récemment restaurée, la canne de saint Germain (Musée jurassien d’archéologie et d’histoire / Delémont, Suisse) a induit de minutieuses analyses scientifiques : cet objet en noisetier a appartenu au moine fondateur et premier abbé de Saint Pierre de Grandval (Moutier-Grandval, Canton de Berne) et a été recouverte de plaques d’orfèvrerie (filigranes et grenats) à la fin du VIIe siècle, probablement après l’assassinat de l’abbé en 675. Cette crosse abbatiale a fait l’objet de rajouts au VIIIe siècle, pour lesquels on a employé des fragments de verre en cloisonné (bleu, pourpre, vert d’eau, blanchâtre). Les découpes connaissent la larme, le point, le couteau… Comme on le verra plus avant avec l’autel de Volvinius (Milan, début du IXe siècle), le panachage des matériaux d’inclusion et l’emploi du verre coloré est encore pratiqué deux siècles plus tard, au IXe siècle. Comme d’autres œuvres d’art majeures du Moyen-âge occidental, l’autel de Volvinius, un somptueux monument d’orfèvrerie (le seul subsistant intact des autels d’or carolingiens), était daté jusque dans les années 1950 — sur la base de documents et parce qu’il était jugé artistiquement trop beau et raffiné — d’après 1196, voire peut-être de la fin de la première moitié du XIIe siècle (mis gratuitement en relation avec des évènements historiques, et jugé sur critère esthétique). On doit lire les travaux décisifs de Victor H. Elbener en 1950 et 1952, définitivement concrétisés trente ans plus tard : « Die karolingische Goldschmiedekunst in Mailand » (in Actes du Xe Congrès international des Études sur le haut Moyen-âge / Milan 1983, Spoleto 1986, pp. 293-315). Se reporter en dernier lieu à l’ouvrage collectif — remarquablement illustré — publié sous la direction de Carlo Capponi, L’Altare d’Oro di Sant’ Ambrogio (Milano 1996), et en particulier l’étude (analyses comprises) des émaux, gemmes, intailles et verres de Margherita Superchi, « Le gemme dell’ Arca di Volvinio », pp. 185-207. Plus près de nous, il a fallu qu’André Bonnery s’appuie sur les travaux allemands consacrés à la toreutique aulique carolingienne pour que la somptueuse plaque d’ivoire sculptée de Narbonne soit reconnue comme une création des ateliers de la cour de Charlemagne, et non comme un objet du XIe ou XIIe siècle (cf. « L’ivoire de la Crucifixion de la cathédrale de Narbonne », in Les Cahiers de Saint-Michel de Cuxà / t. XXIII, 1992, pp. 121-127). Il est assez probable que cet objet provienne d’un évangéliaire précieux don de Charlemagne à l’archevêque Nébridius. Sur la faible quantité de verres conservés de nos jours sur les dalles du coffre gellonais, G. Vignard a également repéré au moins un fragment de verre « marbré » (et peut-être deux piécettes en pierre fine ?). Je signale dès maintenant que cette piécette de verre vert parcouru d’ondes jaunes n’est peut-être pas antique. J’estime qu’il faut la comparer aux fragments de verre à « décor réticulé » d’époque carolingienne découverts dans la fouille de St. Denis (production de luxe, cf. les travaux de Michäel Wyss). D’autre part, l’aspect bicolore et terne que le temps avait donné au meuble (crasse, oxydation et corrosion des verres, remplissage des logettes vides par du mastic sombre puis du plâtre teinté, disparition de la peinture et de la dorure de surlignage) a paradoxalement été reproduit par les choix faits pour sa restauration. Sur la base des projections lumineuses opérées par Gabriel Vignard et des résultats de recherche accumulés par ce chercheur impénitent, je montrerai qu’à l’origine il se présentait coloré et brillant. Plusieurs couleurs et variantes de couleur ont été inventoriées sur les verres conservés : carmin, vieux bordeaux, pourpre vif et pourpre profond, orangé, jaune orangé et brun clair, almandin ou violet pâle, vert vif et vert pâle, bleu roi, bleu azur, bleu myosotis… L’effet bicolore que donne l’ancien autel wilhelmide ne résulte que de siècles d’usure, mais aussi de la dégradation des matériaux le constituant. Son état originel est d’ailleurs souligné par les textes anciens qui parlent du maitre autel carolingien qui brille avec éclat dans l’église de Gellone (cf. infra), mais aussi le cartulaire (éd. de 1897) dont les actes sont pourtant avant tout juridiques : l’acte n° 109 (d’octobre 1033 voire 1039) qui évoque le lieu où on peut voir resplendir l’autel du rédempteur du monde, etc. On trouve aussi le verbe étrange choruscare, d’emploi rarissime au Moyen-âge et qui signifie — selon José Ruysschaert — briller avec éclat, scintiller dans l’obscurité. Non seulement Henri Nodet (cf. infra) avait compris en 1900 que le décor de verrerie devait avoir donné un aspect coloré et brillant au meuble, mais Jean Vallery-Radot en 1938 qui, soulignant son caractère tout à fait original dans l’art médiéval, évoquait un ravissant petit monument qui brille de l’éclat d’une pierre précieuse.

   8.« Les développements architecturaux de l’abbaye de Gellone », in Saint-Guilhem-Le-Désert. Nouvelles contributions à la connaissance de l’abbaye de Gellone / actes de la table ronde de mai 1995 (publication des Amis de Saint-Guilhem-le-Désert 1996), pp. 23-95 (+ avec Ph. Lorimy, pp. 102, 105, 108 et 110) ; et Philippe Lorimy: « Un exemple de réutilisation du patrimoine carolingien en l’an 1000 », in idem, pp. 95-128 ; puis RBL : « Note relative à l’autel gellonais dit autel de saint Guilhem », in Saint-Guilhem-le-Désert dans l’Europe du haut Moyen-âge / actes de la table ronde d’août 1998 (publication des Amis de Saint-Guilhem 2000), pp. 147-155.

   9.Seul grand connaisseur en France de l’architecture carolingienne — que j’avais recommandé d’inviter pour présider la première table ronde gellonaise —, le regretté Carol Heitz avait encouragé les recherches que je conduisais en tandem avec Philippe Lorimy. Prenant connaissance des premiers résultats de notre travail d’enquête, il avait pressenti le potentiel de Saint-Guilhem comme site majeur pour l’architecture religieuse et les arts du règne de Charlemagne. Ne connaissant pas jusqu’alors Saint-Guilhemle- Désert pour ses vestiges carolingiens, il se faisait une joie d’y séjourner et, en particulier, de découvrir la collection des éléments de chancel et des autres sculptures décoratives du IXe siècle, de loin la plus importante en France (sic). En 1993 également, il avait encouragé mes investigations en direction de l’Italie du nord à propos de la sculpture « préromane » de Saint-Guilhem-le-Désert, mais aussi de l’autel de saint Guilhem. À la suite de quoi je me suis rendu pour la première fois en Frioul et à Cividale… Gravement malade, il avait été contraint de décliner l’invitation des Amis de Saint-Guilhem, décédant une dizaine de jours après la tenue de la table ronde. Son collègue et ami Jean-Claude Richard en convient avec moi, l’absence de Carol Heitz aura été fatale à l’impulsion qu’il n’aurait pas manqué de donner à cette réunion. À part sans aucun doute le cercle de ses élèves, on doit déplorer un déficit perdurant de l’université française dans la connaissance de la renaissance carolingienne, une culture élaborée dans la confluence de traditions artistiques et intellectuelles, religieuses et scientifiques faisant une large place au monde rhénan et austrasien, au milieu insulaire britannique et au creuset du nord-est italien (reflets de l’Antiquité et influences de Byzance). En ce début de siècle de la communication facile, on est notamment étonné de constater la méconnaissance qu’affiche souvent la nouvelle génération des historiens français de l’art et de l’architecture face aux trésors et à la masse de publications relatives à l’Italie langobarde. Qui sait, par exemple, ce qu’est même la renaissance liutprandienne — sans laquelle la renaissance carolingienne n’aurait pas eu lieu ? Qui connaît l’histoire religieuse du Frioul au VIIIe siècle, ce qu’est et ce que représente le tempietto de Cividale ou l’autel de Ratchis (cf. infra) ? La renaissance liutprandienne est un phénomène culturel et artistique lié au règne de Liutprand, roi « catholique » des langobards et ami de Charles Martel, qui unifia le royaume italien (712-744). Après l’entrée du royaume d’Italie dans le giron franc, l’influence manifeste de l’esthétique byzantine fit faire un bond qualitatif à l’art proprement langobard, qui allait très vite participer à la renaissance carolingienne caractérisant la seconde partie du règne de Charlemagne.

   10.  Les derniers développements de mon approche pluridisciplinaire (2004-2014) ne sont pas venus barrer la route à mon hypothèse de travail, d’autant que j’attends encore la démonstration scientifique qui, point par point, anéantirait cette hypothèse. C’est pourquoi je présenterai dans la seconde partie de cet essai mes recherches sur les matériaux et les techniques, sur l’iconographie et la symbolique du meuble gellonais. Comme annoncé, je prendrai en compte les résultats de l’enquête scientifique conduite à l’occasion de la restauration de l’objet (dont la publication est annoncée dans les prochains mois). Après un fructueux contact en 1999 avec Angiola Maria Romanini (interrompu par le décès de la grande archéologue lombarde en janvier 2002), tout particulièrement impressionnée par la richesse et la qualité de la série des pièces de chancel de Saint-Guilhemle- Désert (et notamment trois fragments sculptés), j’ai été invité à rencontrer une de ses élèves et son successeur à l’université de Rome. En juin 2003, j’ai présenté à Marina Righetti Tosti Croce (titulaire de la chaire d’histoire de l’art médiéval à l’Università di Roma La Sapienza, et directrice du Département d’histoire de l’art) un petit dossier photographique de l’autel gellonais, indiquant seulement qu’il avait été traditionnellement daté du XIe ou du XIIe siècle, mais désormais attribué au XIIe-XIIIe siècle… italien. S’étonnant de la piste toscano-émilienne fournie par ses collègues Quintavalle et Valenzano, elle a considéré qu’il pouvait être « roman » tout en précisant ne pas connaître le corpus des meubles liturgiques français. Quelques jours plus tard, ayant fait venir quelques collègues et élèves, j’ai présenté le dossier technique et historique. Au fur et à mesure de l’exposé, et des questions posées, une atmosphère étrange a rempli la salle ; entre incrédulité et enthousiasme. Ébranlée dans son premier jugement et séduite par une lecture « préromane », elle a fini avec malice par se demander à haute voie si on ne serait pas en présence d’un meuble du XIIe siècle copiant un autel…carolingien !

   11.  J’assume pleinement et sans réserve le surnom de « monsieur hypothèses » que certains m’ont attribué, convaincu qu’à la différence des ressentis ou des opinions libres (c’est-à-dire sans prise sur des faits concrets), l’hypothèse résultant d’un processus analytique constitue toujours une avancée dans la recherche historique. À la condition de ne pas céder à la tentation de glisser de l’hypothèse au dogme (un tel l’a écrit un jour, donc… etc.), rassurant mais intangible par nature. Étant également admis qu’une mise à l’épreuve scientifique argumentée est tout aussi nécessaire qu’un raisonnement construit sur la base de données la plus large possible (jouant sur un éventail des sources et l’interdisciplinarité).

   12.  Pendant un siècle et demi, entre 1834 et 1973, les auteurs vont choisir alternativement les dates de 1138 ou de 1076: Raymond Thomassy (en 1834), Raymond Rey (en 1836), Charles Nodier (avec Justin Taylor et Alphonse Cailleux) (en 1838), Alphonse Le Ricque de Monchy (en 1857), Henri Reynis (en 1861), Henri Revoil (en 1873), Léon Vinas (en 1875), Emile Bonnet (en 1905-1907 et 1938), Robert de Lasteyrie (en 1912 et 1929), Emile Mâle (en 1923), Joseph Braun (en 1924), Dominique Duret (en 1932), Richard Hamann (en 1933 et 1936 / 37), Jean Hébrard (en 1942 selon Vallery-Radot 1938), Paul Thoby (en 1959)… En 1982, Jacques Bousquet admit la datation fin XIIe émise en 1973 par Robert Saint-Jean et Jean Nougaret. Réaffirmée par ces auteurs en 1992, cette datation s’est affranchie des arguments historiques de 1139 comme de 1077. D’ailleurs, avant eux, ce n’avait été qu’une interminable partie de ping-pong, une longue série d’opinions alternatives ne se basant que sur des impressions, sans jamais avoir cherché à éclairer le contexte ni interroger les sources écrites… Dans ces derniers cas (fin du XIIe siècle ou entre 1180 et 1220 environ), il n’a été fait appel qu’à des arguments esthétiques, stylistiques et parfois iconographiques (nullement probants, on le verra dans la seconde partie de l’essai), comme auparavant on ne s’était appuyé que sur des évènements datés.

   13.  Gérard Alzieu et Bernard Homps, « L’autel roman de Saint-Guilhem-le-Désert » (in Hommage à Robert Saint-Jean / Mémoires de la Société archéologique de Montpellier / t. XXI, pp. 27-38, Montpellier 1993).

   14.  Le 30 août 2002, Emmanuel Garland a affirmé que le léger déhanchement du Christ en croix prouvait lui aussi de façon absolue et incontestable (sic) la nouvelle datation basse, c’est-à-dire « romano-gothique » de l’autel. Ce fléchissement du corps figure souvent dans les crucifixions peintes dans les manuscrits ou sculptées dans des plaques d’ivoire des meilleurs ateliers carolingiens, allant jusqu’à une certaine préciosité (par exemple le dessin gravé au revers de la croix de Lothaire, trésor de la cathédrale d’Aachen, vers 845). Il est certes typique de l’art religieux occidental mais non, comme cet auteur l’a dit, à partir du XIIe-XIIIe siècle seulement. Le fléchissement latéral du corps crucifié, si diffus dans l’art gothique jusqu’à un excès de maniérisme, sert initialement à indiquer le trépas du Christus patiens. Ce détail anatomique, dois-je le rappeler, apparaît dans l’iconographie occidentale à l’époque… carolingienne (arts mineurs), comme l’a magistralement démontré une brillante élève de Carol Heitz. La thèse de Marie-Christine Sepière (Université Paris X 1984) a été superbement résumée et amendée dans: L’image d’un Dieu souffrant. Aux origines du crucifix (Paris 1994). Outre la mine d’informations et de mises au point fondamentales pour l’histoire du sentiment religieux occidental et ses expressions artistiques, cet ouvrage est une référence incontournable. Même au médiéviste ou à l’historien de l’art qui ne serait pas intéressé par la période et le thème traité, je recommande vivement de lire et méditer la préface que le Maître Heitz a accordée à ce travail. Sans nul doute, beaucoup d’universitaires français pourraient en tirer une conception féconde de la recherche et de l’analyse. Quant à l’élégance du dessin et à la souplesse du modelé, plus encore que dans l’enluminure, ils s’expriment avec une vigueur inégalée dans la toreutique aulique des règnes de Charlemagne, de Louis Le Pieux et Charles Le Chauve. Pour en prendre conscience, il suffirait de feuilleter les travaux consacrés à l’école palatine et aux autres foyers d’excellence de l’art carolingien : cf. par exemple certains des nombreux travaux de Florentine Mütherich ou de Hermann Fillitz (de ce dernier : « Die Elfenbeinreliefs zur Zeit Kaiser Karls des Groβen », in Aachener Kunstblätter / Bd. 32, 1966), mais aussi de Hermann Schnitzel, notamment l’essai sur les ivoires de la cour de Charlemagne (« Die Elfenbeins Skulpturen der Hofschule ») publié dans l’incontournable catalogue de l’exposition de 1965 à Aachen, Karl der Groβe, Lebenswerk und Nachleben (volume publié sous la direction de Wolfgang Braunfels, Düsseldorf 1965 / version française idem, pp. 305-356). Autre énormité entendue le même jour, et que je ne peux passer sous silence, d’autant qu’elle venait d’un expert reconnu des livres liturgiques médiévaux. Emphatisant le jugement « stylistique » d’Emmanuel Garland et de Arturo Carlo Quintavalle censé anéantir la « piste carolingienne », Eric Palazzo a affirmé que l’image du Christ en croix ne serait apparue dans les manuscrits liturgiques qu’au XIIe-XIIIe siècle ; ce qui est tout simplement faux : si cette image est née dans le milieu monastique oriental au VIe siècle (cf. le justement célèbre codex de Rabbula), les premières crucifixions apparaissent discrètement en occident à partir du début du VIIe siècle. Le principal vecteur de la croix portant le Christ supplicié sera l’exil vers l’ouest de moines « grecs » victimes de la répression iconoclaste byzantine à partir de 725. Mais déjà, vers 705 à Rome, le pape d’origine grecque Jean VII avait fait peindre une adoration de la Croix par l’Église (légendée en grec). Cette première crucifixion de Santa Maria antica fut suivie par une autre fresque, réalisée dans la chapelle adjacente dite de Teodoto, sous Zacharie (autre pape grec, de 741 à 752). À partir du milieu du VIIIe siècle, le thème se diffuse par la peinture de manuscrits avant d’être codifié symboliquement et iconographiquement fixé durant le règne de Charlemagne. Pour ne citer qu’un des manuscrits indubitablement carolingiens au Te igitur accompagné d’une crucifixion : le célèbre sacramentaire de Gellone (dont, ces jours là, le poster ornait le mur de la chapelle des Pénitents dans laquelle se tenait la réunion). Dans la seconde partie, je reviendrai sur un usage de l’iconographie qui, au moyen de modèles d’images fixés de manière erronée, pense exclure telle ou telle œuvre de la possibilité de remonter à une période antérieure : ce n’est pas parce que la scène de l’invention de la Sainte Croix figure sur les émaux du triptyque de Stavelot (vers 1150) que le sacramentaire de Gellone — dont une lettrine propose la scène — date du XIIe siècle. Ce n’est pas non plus parce que les manuscrits liturgiques des XIIe et XIIIe siècles présentent la crucifixion du Christ au Te igitur que le sacramentaire de Gellone est d’évidence automatique « roman ».

   15.  Surtout si les documents de référence manquent ou, pire, sont négligés ou rejetés. C’est d’autant plus périlleux qu’à Saint-Guilhemle- Désert on a aussi mis à contribution les évènements de 1076 et 1138 (en réalité 1077 et 1139) pour dater le monument: après Émile Bonnet (1905 et 1908), on a continué à relier la première de ces dates à l’achèvement des nefs, et la seconde à l’achèvement du transept et du chevet. Totalement arbitraire, cette chronologie a été admise jusqu’à Robert Saint-Jean et Jean Nougaret en 1983 (elle est encore citée comme assurée de nos jours). Admettant les deux phases, ces auteurs n’ont toutefois pas tenu compte de certaines réflexions de Maurice Oudot de Dainville (1935) ni tenté d’éprouver son hypothèse d’enchaînement de plusieurs chantiers dus au même architecte que, avec Philippe Lorimy, j’ai pu vérifier et affiner. Engagée vers 1010, la première phase du chantier « roman » avait été interrompue vers 1025 pour permettre la construction sur l’Hérault entre 1027 et 1029 du pont du Gourg Noir (Gurgus Niger, le nom véritable du « pont-du-Diable »), puis celle de la prieurale de Londres (consacrée en 1031). Cette première phase achevée, la nouvelle abbatiale gellonaise fut consacrée en 1039. Après l’achèvement de la collégiale Sant Vicenç de Cardona (Catalogne, consacrée en 1041), due au même architecte, le chantier de Gellone reprit avec la réalisation du transept et du chevet (achevée bien avant 1075, date approximative de la mise en service de la grande abside). Il s’agit de données dégagées dès 1995 / 1996 avec Philippe Lorimy (op. cit. + RBL op. cit. 1998 / 2001) et RBL 2003 pour Saint-Martin-de-Londres, « Une église gellonaise revisitée. La prieurale romane de St-Martin-de-Londres » (in Archéologie en Languedoc / n° 27, pp. 85-110). Pour comparaison, je signale que la construction de l’église gellonaise du val de Londres oscille « traditionnellement » (cf. dans la collection Zodiaque…) entre le dernier quart du XIe et le début du XIIe siècle, en s’appuyant strictement — comme à Saint-Guilhem — sur des textes qui n’en disent rien (et ignorant tous les autres). Entreprise vers 1026, cette église a été consacrée le dimanche 3 octobre 1031. Malgré le dossier d’enquête architecturale et historique présenté en 1995 avec Philippe Lorimy, on omet d’en citer les résultats comme les auteurs. Ainsi, quel que soit le type de publication (scientifique, de vulgarisation, pour grand public, diffusion touristique), on continue à placer le début du chantier vers le milieu du XIe siècle, à fixer la consécration de l’église inachevée en 1076 et à situer l’achèvement du monument « roman » dans le second quart du XIIe siècle, ce qui collerait parfaitement avec le soi-disant lancement du culte wilhelmide (Vita et autel), concomitant à la rédaction d’un cartulaire jugé — dans ce cas — imaginaire… (cf. infra). Cela me désole de l’écrire, mais ce sont les mêmes experts qui voient dans le décor sculpté extérieur de la grande abside (triplet et galerie sommitale extérieure, étendu au contrefort et à l’absidiole nord) — entièrement composé de spolia — une production typique de la fin du XIe et du début du XIIe siècle (en dernier lieu : Jean-Claude Fau, 1995 / 1996, qui s’appuie sur… l’opinion de Robert Saint-Jean, tout en mettant en avant des sculptures rouergates qu’il considère être des marqueurs datés). Il convient de rappeler que c’est à Maurice Oudot de Dainville que l’on doit d’avoir compris que l’édifice « roman » avait été construit en deux phases, impliquant un changement radical de plan pour sa partie orientale. Avant lui, Émile Bonnet avait imaginé le bloc occidental « roman » fermé à l’est par une étroite abside, puis la construction au XIIe siècle du grand chevet oriental (cet auteur ne savait pas que la triple nef à piliers démunie de transept appartient à un modèle haut-italien et alpin du Xe siècle). Dans un troisième temps, on aurait rasé les nefs pour en construire de plus larges dans l’alignement du bloc oriental. Je pense avoir démontré qu’avant la décision de chemiser l’altarium carolingien en créant l’actuel chevet triple, on avait certainement envisagé de l’inclure dans une abside, avec un plan tréflé cruciforme dont la prieurale de Londres sera une sorte de « maquette » (cf. RBL, op. cit. 1997/1998 et 2003). Mais c’est à mon ami André Bonnery qu’on doit d’avoir compris que les datations « traditionnelles » de l’abbatiale de Gellone étaient erronées : ainsi a-t-il justement remarqué que les nefs étaient antérieures à la réalisation de Cardona et du pont sur l’Hérault (« Premières manifestations de l’architecture romane en Languedoc méditerranéen. Les églises abbatiales », Cahiers de Saint-Michel de Cuxa / juillet 1990, n° 21, pp. 75-100) ; ce que Philippe Lorimy a ensuite confirmé sur la base des plans et relevés précis de cette réalisation catalane. Précédemment, en 1983, Marcel Durliat avait relevé l’identité de construction des nefs de Gellone et du pont sur l’Hérault, elle aussi confirmée depuis.

   16.  Etant bien entendu rejetée par principe et sans appel, « l’hypothèse carolingienne ».

   17.  Il semblerait que, dans l’enseignement universitaire français, on ait encore largement tendance à sous-estimer le foisonnement des arts de la période carolingienne et à survoler la richesse des vestiges des VIIIe et IXe siècles, comme s’il s’était agi au fond d’un « courant extérieur ». Et que dire de l’ignorance — que j’ai régulièrement pu constater — dans laquelle se trouvent les étudiants d’histoire de l’art à propos de l’Italie langobarde ! Il est manifeste que la richesse du patrimoine artistique des XIe-XIIe siècles français a largement favorisé l’attention sur « l’art roman », ainsi que l’orientation des études sur cette période médiévale. Ce légitime engouement universitaire a été puissamment soutenu et encouragé par la place qu’occupa la célèbre collection La nuit des temps de Zodiaque, consacrée à la connaissance de l’art « roman ». Rares ont été les éclairages sur d’autres phases de l’histoire artistique occidentale, avec quelques volumes sur l’art scandinave, l’art irlandais ou l’art « préroman » hispanique (gothique, asturien et mozarabe). Mais rien de même teneur sur l’art langobard du VIIIe siècle: mise à part sa qualité esthétique, l’ouvrage de Mario Brozzi — d’ailleurs piteusement traduit en français — édité en 1981 dans la série Les formes de la nuit n’est vraiment pas à la hauteur. Lors de mes études universitaires en Lettres, j’ai eu la chance de suivre à Montpellier l’enseignement de Robert Saint-Jean, qui initiait ses étudiants à la rigueur des observations, que ce soit dans la démarche archéologique ou face aux œuvres médiévales étudiées ; puis de Jacques Bousquet, qui savait ouvrir des horizons que la plupart de ses collègues n’ouvraient jamais, vers l’Irlande, l’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie haut-médiévale et médiévale aussi bien que baroque. Il voyageait partout en France et à travers l’Europe, et aucune bibliothèque ne l’intimidait… La méthode du premier comme l’éclectisme du second était vivifiants et formateurs.

   18.  Qui n’est manifestement pas venu à Saint-Guilhem-le-Désert. Non seulement il prétend que les décaissements mesurent entre trois et quatre centimètres de profondeur, mais il écrit que l’incrustation de verre gellonaise est la seule en France avant le XIIIe siècle, citant pour seule référence un panneau de l’ancien mobilier de l’abbatiale de Saint-Denis en France, dont le fond n’est qu’un classique tapis de mosaïque (dont les tesselles sont en pâte de verre opaque). Cet historien de l’art aurait pu savoir que des incrustations de petits morceaux de vitre colorée avaient depuis longtemps été découvertes en France, à l’hypogée des Dunes (Poitiers, VIIe siècle: bleu azur, vert émeraude, violet, blanc laiteux) ou à Germiny (chapelle de Théodulf, 802-803 / 805). Le jugement de Bégule à propos du meuble gellonais relève lui aussi d’un sentiment esthétique, qui plus est forgé sur une méconnaissance des arts médiévaux hors des frontières françaises. Certes, vers 1900, on n’avait que très peu de moyens de s’informer dans les autres pays : « On a fixé la date de cet autel à 1138, mais le caractère de la décoration tendrait plutôt, croyons nous, à la reporter à la fin du XIIe siècle, peut-être même au commencement du XIIIe siècle » (in Les incrustations décoratives des cathédrales de Lyon et de Vienne. Recherches sur une décoration d’origine orientale et sur son développement dans l’art occidental du Moyen Age, Paris-Lyon 1905). Déjà, au plan technique, il ne s’agit pas d’incrustations mais de niellage. Quant aux inclusions de pâte de verre que l’on rencontre comme enrichissement d’un décor sculpté, elles sont limitées à quatre monuments du secteur rhodanien et toutes datables de la seconde moitié du XIIe siècle. À noter qu’en 1898-1900, lorsqu’Henri Nodet père (architecte en chef pour l’Hérault) effectue une campagne de relevés à Saint-Guilhem pour la Commission des Monuments historiques, il donne le titre suivant à sa précieuse aquarelle de l’antependium de l’autel gellonais (publiée en 1900) : Devant d’autel. Marbre et verre incrusté. XIIIe siècle (Archives de la CNMHS, cliché Patrick Cadet). On ne peut en vouloir à Nodet, qui n’était ni médiéviste ni historien de l’art. D’autre part, si ce document en couleur constitue un important relais du dossier iconographique avec les photographies de la fin du XIXe et du second quart du XXe siècle, on aurait tort de le prendre à la lettre : s’octroyant des libertés, l’auteur a par exemple simplifié et systématisé les entrelacs à rinceaux de l’encadrement. Ceci dit, la « datation libre » était lancée avec ces deux auteurs, c’est-à-dire libérée des deux bornes chronologiques que la littérature archéologique avait jusqu’alors respecté. Pour revenir au verre et anticiper ce que j’exposerai largement dans la seconde moitié de l’essai (consacrée notamment aux matériaux et aux techniques), il convient de signaler que dès la fin du VIIe et durant tout le VIIIe siècle, Cividale del Friuli (après Ravenne au siècle précédent) a perpétué l’ars vitrea aquileiana. Ravenne avait été réputée pour la qualité de ses productions de vases mais aussi de vitres de fenêtre colorées (IVe-VIe siècles). Ancien lieu de villégiature des riches aquileiani, chef-lieu de la Venetia et Histria, Cividale devint la première capitale des langobards puis le siège du premier duché de leur royaume italien. Le port d’Aquilée (progressivement abandonné au Ve-VIe siècle) avait précédemment été le centre majeur de production du verre tardo-antique italien (objets et vitres colorées). À l’époque langobarde, les monastères bénédictins du littoral adriatique ont codifié les connaissances antiques et notamment composé des traités de fabrication de la verrerie (mappa clavicula / de coloribus et artibus romanorum / compositiones et tigende musive). En dernier, lieu, à propos de Cividale « capitale » du verre haut-médiéval, il est indispensable — en plus d’une abondante bibliographie — de se pencher sur les travaux d’Adriano Perai et Francesca Dell’Acqua (2003). Le pontifical romain du début du IXe siècle fait état des vitres utilisées dans les églises prestigieuses. Je suggérerais d’envisager notamment une comparaison des verres gellonais avec les pièces de verre coloré (formes géométriques anguleuses mais aussi « courbes » pour les plus petits éléments) et les vitres colorées récemment retrouvées en fouille dans la basilique du monastère San Vincenzo al Volturno (+ un four : Molise, vers 800) et dans la chapelle palatine de Salerne (Campanie, construite vers 765-775 / 780. cf. infra). En outre, l’emploi de cabochons et de minuscules plaquettes de verre translucide mêlés aux pièces taillées dans des pierres fines semi-précieuses est caractéristique de l’orfèvrerie langobarde. Ce panachage se retrouve au début du IXe siècle sur l’autel d’or de Volvinius de Milan. D’ailleurs, à Sant’ Ambrogio, les fouilles ont révélé les vestiges d’un décor pariétal en stuc avec inclusions de verre (VIe-VIIe siècle, ainsi que la célèbre dalle à l’Agneau)… Je signale que l’antependium de Gellone semble avoir possédé des cabochons, probablement de verre ; ce que permet d’avancer la taille et la forme de certaines logettes (cf. infra). Outre le foyer « adriatique » relancé par les langobards de Cividale et de Torcello, où avaient été transférés les ateliers ravennates après 740 (un four du VIIIe siècle a récemment été découvert sur l’île de la lagune vénitienne), la Rhénanie avait conservé avec les Francs sa tradition tardo-romaine (cf. infra). Cette région avait été dès avant le Ve siècle l’autre centre majeur de production du verre européen, notamment employé en orfèvrerie comme panachage des pierres semi-précieuses. À l’aide de travaux publiés ces dernières décennies — le plus souvent hors de France, le cas de Saint-Denis mis à part — je présenterai également les sites archéologiques carolingiens où ont été découverts des fragments de vitres colorées découpées, provenant parfois de décors muraux (Italie, Allemagne, Belgique et Suisse). Probablement transmise à l’Europe occidentale par l’aire byzantine, la technique des fragments de verre coloré soigneusement découpés pour être collés (mêlés avec des pierres fines sciées ou du cristal de roche) remonte à l’art des orfèvres sassanides.

   19.  Strictement lithiques, les intarsi servent à des décors géométriques. Les matériaux employés par les lapicides toscans sont principalement des porphyres rouges et verts, récupérés de pavements antiques (dalles fragmentées débitées). Et puis la technique de marqueterie est très différente, ainsi que les dimensions et les formes des éléments inclus dans les dalles de marbre (carrés, triangles, losanges, cercles). Les découpes sont simples, généralement quadrangulaires, les logettes sont profondes et creusées au trépan (de 1,5 à 4 cm)… contre des décaissements gellonais millimétriques en profondeur comme en découpe (toujours courbes ; G. Vignard en a répertorié douze formes). En outre, les décors de mobilier d’église tosco-émilien du XIIe-XIIIe siècle ne s’appliquent jamais à des scènes figuratives. Ensuite, ayant admis que le double cartouche de l’antependium gellonais représentait l’union hypostatique du Christ, c’est-à-dire la représentation contiguë de sa crucifixion et de son triomphe, Mme Valenzano a reconnu que la double image était inconnue sur le mobilier sculpté de l’Italie médiévale (largo sensu). Je signale qu’elle l’est aussi dans la production artistique médiévale du reste de l’Europe. Pourquoi les deux invités italiens d’août 2002 n’ont-ils fait aucune référence à un courant artistique ayant employé du verre, même s’il s’agissait de tesselles taillées à la mode paléochrétienne dans de la pâte opaque surfacée à l’or ou à l’argent ? (insertions cimentées sur marbre). Parti de l’ancienne province tyrrhénienne byzantine, cet art mosaïste s’est répandu au XIe et XIIe siècle dans l’Italie méridionale et jusqu’à Rome et Palerme (mobilier d’église et cloîtres): Salerne, Sessa Arrunca, Montecassino, Gaeta, Terracina, Ravello, Teano, Monte Sant’Angelo, Canosa di Puglia, Bitonto, Monreale… Elle aussi géométrique, cette école décorative n’a pas même été citée car son cadre chronologique ne coïncidait pas avec la fourchette visée.

   20.  Antependium est le terme ancien désignant la dalle antérieure, pour les autels coffres tout particulièrement, d’autant qu’il s’agit toujours d’une pièce monolithique. Les autels de type « maçonné » (massif plein) sont généralement plaqués au moyen de pièces assemblées entre elles. Quel pourrait être un autel, parfaitement daté du XIIe siècle, dont le front décoré / sculpté serait constitué par une dalle unique ?

   21.  Organisée sur place dans le but de débattre du dossier constitué, que j’avais proposé de soumettre à des spécialistes extérieurs « neutres », cette réunion n’a été — comme Philippe Lorimy, Gabriel Vignard, Alain Gensac et moi-même l’avions pressenti — qu’un enchaînement de prestations tournant autour de la question, et même d’interventions savantes mais hors sujet. Il aurait, par contre, été légitime de comparer le rinceau antélamique parmesan à celui ornant le linteau du portail de l’ancienne cathédrale St. Pierre de Maguelone… On ne peut qu’être surpris par la récente affirmation de Yumi Narasawa, selon qui « la table ronde tenue en 2002 a permis un vrai débat » (p. 292 de l’ouvrage cité ci-dessous). On se demande d’emblée pourquoi Mme Narasawa se réfère à l’Abbaye Saint-Sauveur et Saint-Guillaume à Saint-Guilhem-Le-Désert. Je suis reconnaissant à ce brillant chercheur japonais, élève de Michel Fixot, d’avoir cité — même fautivement — mon article de 1998/2000 dans son ouvrage de 600 pages (tiré d’une thèse universitaire) sur Les autels chrétiens du Sud de la Gaule (Ve-XIIe siècle), (in Bibliothèque de l’Antiquité tardive / n° 27 Paris-Turnhout 2015). Je n’ai pas écrit que l’autel gellonais avait été consacré à Aix le 1er août 801, ni que la basilique de Gellone avait été inaugurée en 806. J’avais employé un hypothétique « pourrait avoir été ». Depuis, convaincu par le jugement de Cécile Tréffort, j’ai abandonné l’hypothèse d’un double graffito (que l’on croyait encore fournir une seule date) correspondant à une consécration liturgique du meuble (cf. infra). Je comprends parfaitement que les informations et les sources dont elle disposait aient orientée Yumi Narasawa vers une datation fin XIIe siècle de l’autel de saint Guilhem. Mais je m’étonne vraiment qu’elle ait pu écrire que la mouluration de la table de l’autel « se place sans difficulté dans les dernières années du XIIe siècle » (p. 293) ; alors qu’elle reconnaît ne pas avoir été en mesure d’observer de près le meuble (alors placé dans un caisson de protection atmosphérique). D’ailleurs, reprenant un dessin de Gabriel Vignard (figure n° 303), elle ne donne pas le profil mouluré exact de la mensa (le petit dessin publié est tout simplement faux, tandis que le profil de l’auge est inexact), comprenant un tore qu’on aurait du mal à retrouver dans les soixante-quatre profils de tables qu’elle a soigneusement répertoriés (paléochrétiens et « romans ») (cf. op. cit. les tableaux des pp. 454, 455, 459, 460 et 474). Le profil de la mensa gellonaise est exactement celle de la base de la colonne corinthienne de type vitruvien, qui ne reviendra en usage qu’à la Renaissance.

   22.  Alors qu’elle était en mesure d’apporter un éclairage intéressant en parlant de la mensa à auge de la crypte d’Aquileia (Aquilée, Frioul), qu’elle connaît parfaitement et qui pouvait être utilement rapprochée de celle de l’autel gellonais.

   23.  Outre la différence notable des techniques et des dimensions entre intarsi et les incrustations gellonaises, Giovanna Valenzano avait reconnu l’absence du verre dans les réalisations des lapicides de la Toscane gothique, que ce soit de pâte opaque sous forme de tesselle ou bien de minuscules plaquettes découpées dans de la vitre colorée translucide. Cette importante admission est absente du texte publié dans les actes de 2004 (op. cit.).

   24.  L’Antelami est une sorte de maître de Cabestany italien. La référence étant le panneau de la descente de Croix de la cathédrale de Parme, œuvre en ronde bosse traditionnellement datée vers 1178, et annonciatrice du gothique italien. Il est vrai que, depuis longtemps, cette œuvre est mise en relation directe avec la sculpture de la façade de St. Gilles-du-Gard (une « évidence » des années 1930 encore enseignée en Italie). La scène est encadrée par une large bordure à rinceaux classiques soulignés…au mastic teinté. Elle autoriserait à situer la réalisation de l’autel de saint Guilhem dans les toutes dernières années du XIIe siècle (A. C. Quintavalle 2002). La source ayant inspiré cet auteur est très précisément l’ouvrage de Géza De Francovich, Benedetto Antelami, architetto, scultore, e l’arte del suo tempo (Milano Firenze 1952). Et puis, manifestement, Arturo Carlo Quintavalle ne savait pas que l’aire sud-bourguignonne et rhodanolyonnaise connaissait ce mode décoratif depuis un bon demi-siècle.

   25.  Pour le seul Midi, roussillonnais, languedocien et provençal, on dispose d’un nombre impressionnant d’autels complets ou fragmentaires, de mensae et/ou de piètements (cippes notamment) paléochrétiens et médiévaux (inventoriés et publiés). Typologiquement, rien ne peut être rapproché de l’autel de saint Guilhem (cf. pour le Languedoc-Roussillon les inventaires et études de J. Hébrard, P. Deschamps, J. Giry, P. Ponsich, A. Bonnery, Y. Narasawa). Même chose pour le décor et l’iconographie, les techniques et les matériaux, sinon peut-être pour la mensa qu’on m’avait invité à comparer à celles de l’ancienne cathédrale St. Pierre de Maguelone (Villeneuve-lès-Maguelone) ; m’assurant que c’était exactement la même chose ; des sœurs jumelles de celle de St. Guilhem (ce qui aurait prouvé sans appel la datation XIIe siècle de la mensa gellonaise): bien que très sombre, le matériau n’est absolument pas le même : non compact et parcouru de tâches et veinules claires, la pierre est en outre de structure feuilletée. Quoique voisine, la mouluration de l’auge de l’autel de l’absidiole nord est bien plus simple ; tandis que le profil est totalement différent (en accord, il est vrai, avec les canons classiquement « romans »). Les deux mensae maguelonaises reposent sur des massifs appareillés en moellons calcaires, avec une base simplement moulurée (elle aussi « classique »). N’a-t-on pas entendu en août 2002 que la variété des « marbres » composant l’autel gellonais faisait de ce meuble un pastiche ! (cf. supra). Certes, les autels médiévaux sont généralement constitués d’un seul matériau… Quant à la mensa noire de Gellone, dont la mouluration à la fois complexe et élégante n’a pas d’égale (cf. supra), elle suscite une demande : peut-on citer une seule table d’autel à auge et profil semblables sûrement datée des environs de 1200 ? À ma connaissance, même dans la région des tables à lobes « narbonnaises », les mensae de la fin du XIIe et du début du XIIIe siècle sont lisses (et ornées des croix de consécrations et / ou d’un sépulcre à relique). Et puis, l’Italie centrale, c’est porteur : là siège la papauté avec laquelle Gellone est parfois en relation au XIIe-XIIIe siècle, période durant laquelle les marchands montpelliérains sont en rapport constant avec les autres villes commerçantes de la côte occidentale ; avec Pise au premier chef !

   26.  Je préfère employer le terme technique italien intarsio car, à l’inverse du français marqueterie, il n’implique pas l’idée exclusive de fines lamelles collées (généralement de bois). Profondes et géométriques, les logettes recevant les inclusions de roche colorée — scellées au lait de chaux — y sont creusées au trépan ; selon une technique de lapicide sans rapport avec le léger décaissement employé pour les logettes de l’autel de saint Guilhem. Pour quelle raison les lanceurs de la « piste toscano-émilienne » n’ont-ils pas également rapproché l’autel gellonais de l’art des « marbriers romains » (emploi de mosaïque en pâte de verre) florissant en Italie centrale de la fin du XIe au milieu du XIIIe siècle ? (galeries de cloître et ambons principalement).

   27.  Soit au moment même où le cloître voisin grouille d’un chantier au sommet de l’art contemporain, où triomphe une ronde bosse fouillée riche de motifs antiquisants ou naturalistes. Pour la réalisation d’un autel précieux et couteux, on aurait sollicité un artiste totalement imperméable — voire rétif — aux nouveaux goûts esthétiques, ignorant les nouveaux canons symboliques comme les nouveaux critères décoratifs, utilisant qui plus est des matériaux et des techniques inconnues ou tout au moins inemployées de son temps. Créant aux antipodes de la production artistique de la fin du XIIe siècle (comme du premier quart du suivant), cet artiste n’aurait été attaché à aucun foyer connu, puisqu’il n’existe aucun autel médiéval pouvant être rapproché de celui de Gellone ; les ateliers tosco-émiliens « romano-gothiques » évoqués en 2002 n’ayant — dois-je le redire — rien produit de semblable et pas même de comparable.

   28.  Non seulement le guide du pèlerin n’a jamais été de large diffusion mais ni le culte ni le pèlerinage jacobite n’ont laissé de traces à St. Guilhem-le-Désert (cap. VIII f° 9r du codex calixtinus — recueil de textes composé à Compostelle vers 1160 —, éd. Jeanne Vieillard de 1938, pp. 46-49). Quant à Aimeri Picaud, il indique à ses lecteurs qu’il est de coutume pour les pèlerins allant de St. Gilles à Toulouse de passer par Gellone afin de prier sur le tombeau du confesseur du Christ Guilhem, qui y déposa du bois du Seigneur; preuve que l’un et l’autre étaient reconnus d’importance dans la première moitié du XIIe siècle. Et rien d’autre. Je suis en parfait accord avec Denise Péricard-Mea et Francis Moreau quant au caractère ténu — pour ne pas dire plus — du lien de Gellone et du Lodévois avec le pèlerinage compostellan et un mythe contemporain qui prospère allégrement sur le vide de l’histoire véritable (« Saint-Jacques de Compostelle dans l’Hérault. Du guide du pèlerin au Patrimoine mondial de l’UNESCO » et « De Lodève à Compostelle. Genèse d’une légende », in Études héraultaises, n° 37-38, 2007-2008, pp. 5-18 et 19-21).

   29.  Arturo Carlo Quintavalle estime que le double sujet christique de l’antependium gellonais a expressément été choisi en vue de combattre les doctrines hérétiques en vogue autour de 1200 entre l’Italie septentrionale et la France méridionale. Du temps de la croisade albigeoise, les catholissimes moines de St. Guilhem avaient-ils besoin d’une leçon théologique au cœur de leur église, qui plus est par le biais d’un autel christique supplémentaire (qui plus est de luxe) ? Et puis, si cet autel christique était arrivé à Gellone vers 1200, quel était alors l’autel de saint Guilhem? Si l’église de Gellone fut, en 1166, un des sanctuaires choisis lors du concile régional de Lombers pour la pénitence et la réconciliation des hérétiques repentis, c’était parce que ce monastère était une des citadelles de la doctrine en Languedoc ! Lancer en l’air de pareilles sornettes, c’est ignorer aussi que le centre de l’Hérault (entre le Bédérès / Minervois et le Nîmois / Lunellois) fut une zone d’orthodoxie, sous la houlette des seigneurs de Montpellier, des évêques de Maguelone et de leurs réseaux, ainsi qu’en témoignèrent avec reconnaissance Innocent III et ses légats. Le monastère gellonais a toujours constitué une forteresse de l’orthodoxie romaine. Ces marques d’orthodoxie gellonaise s’ajoutent au fait que le monastère de St. Guilhem n’avait aucun besoin d’un nouvel autel christique pour réconcilier d’anciens cathares. Quant aux troubles urbains qui finirent par coûter la vie en 1207 à l’évêque Pierre Frotier, ils n’avaient pas été fomentés par des hérétiques lodévois comme on tenta de le faire croire en cour de Rome. La révolte et l’émeute furent la manifestation d’une bourgeoisie émergente, révoltée par la pression fiscale et l’arrogance de l’autorité épiscopale dans la ville. À moins bien sûr — et ce serait un scoop formidable — que les moines gellonais et les pèlerins accédant à leur église aient été en réalité d’infâmes crypto-cathares ! On avait déjà les cathares repentis gémissant dans le Gimel de St. Guilhem, et maintenant ce sont des moines soupçonnés d’hérésie remis en place par un puissant donateur, catholique et secret, des années 1200. À la suite de ces révélations stupéfiantes, on aurait pu recommander à Umberto Eco de se pencher sur un épisode inédit de l’histoire languedocienne, dont — soyons-en sûrs — le célèbre écrivain « médiévaliste » n’aurait manqué de tirer un captivant roman moyenâgeux. Mettant en avant des conjectures aussi gratuites qu’étrangères au contexte, le professeur Quintavalle a surtout montré qu’il ne savait rien de la crise religieuse sévissant en Septimanie à la fin du VIIIe et encore au tout début du IXe siècle (mais aussi en Frioul), ni que Benoît d’Aniane et ses amis (Alcuin, Paulin, Théodulf…) furent les paladins de la lutte contre le relent d’arianisme constitué par la doctrine christique dite adoptianisme de Félix d’Urgel et d’Elipand de Tolède et l’hérésie triacapitoline du Frioul (aux accents philo-grecs, monophysites et nestoriens).

   30.  La démolition de l’autel eut lieu le 5 septembre 1679.

   31.  Avant de s’engager dans l’approche du sujet, de décrire la structure de l’autel christique dit de saint Guilhem, il n’est peut-être pas inutile de préciser de quoi on va parler. Y compris parmi les archéologues, les historiens et les historiens de l’art, le mot autel est trop souvent employé de manière générique et imprécise. En somme, qu’est-ce qu’un autel liturgique chrétien, et un autel dans l’occident médiéval ? Le problème n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît ; d’autant que trop d’auteurs ont tendance à se servir du terme comme d’un fourre-tout, alors qu’on peut être en présence d’un meuble complet, d’une table seule, ou d’un socle isolé, d’une structure toute ou partiellement en place ou non, dans un contexte architectural et historique donné ou bien hors contexte. Comment disserter sur ce type d’objets anciens en ignorant l’histoire de la liturgie et la variété de ses rites ? C’est pourquoi je recommande au lecteur sans culture liturgique basique comme à l’archéologue pressé de se pencher sur le synopsis d’un sujet qui, extrêmement complexe, a varié au long des siècles. Pour mieux envisager la question et prendre en considération sa complexité, il convient au moins de lire la magistrale mise au point de Noël Duval, « L’autel paléochrétien. Les progrès depuis le livre de Braun (1924) et les questions à résoudre », The Altar from the 4th to the 15th Century / vol. n° 11 de l’Hortus Artium Medievalem, Zagreb 2005, pp. 7-17.

   32.  Cf. la notice de Jean-Claude Richard sur Thomassy dans ce même numéro d’Études Héraultaises.

   33.  Parmi les visiteurs de St. Guilhem à cette époque, on compte dom Estiennot en personne. Le fruit manuscrit de ses investigations dans les archives du monastère est conservé au Cabinet des manuscrits de la BNF Paris (cf. infra).

   34.  Gabriel Lecomte, François Possin, Maurice Terrin, Jean-Casimir Pourquiez, Jean Magnan et Joseph Sort.

   35.  Léon Vinas, Visite rétrospective à Saint-Guilhem-du-Désert. Monographie de Gellone, Montpellier et Paris, 1875.

   36.  Visite canonique de Mgr Jean Plantavit de La Pause du 24 août 1631. On lui doit la description du reliquaire monolithe interne (la urna marmorea), et de son précieux contenu. Les deux autres signalisations ce reliquaire archaïque sont de 1568 et de 1679. Pour la France, je ne connais que deux scrinia lithiques de grande dimension: la lipsanothèque d’Arles-sur-Tech et celle de St. Germain d’Auxerre, identifiée comme telle par Pierre Ponsich, qui avait étudié la première. Cet infatigable chercheur a présenté un inventaire des quelques pièces — plus modestes — découvertes en Catalogne et en Roussillon (cf. « L’autel et les rites qui s’y rattachent… », in Les Cahiers de Saint-Michel de Cuxa / n° 18, juin 1987, pp. 9-37) Tous deux sont du IXe siècle. D’autres scrinia monolithiques ont été inventoriés, dans la région adriatique et en Croatie plus particulièrement (cf. par exemple l’imposant scrinium à couvercle tectiforme de la cathédrale Ste. Anastasie de Zara, début du IXe siècle). L’arc alpin oriental possède un certain nombre de ces reliquaires monolithes haut-médiévaux : par exemple le beau scrinium récemment retrouvé à l’intérieur de l’autel baroque de l’ancienne église épiscopale de Klausen / Säben (Sabiona) au Südtirol (probablement du IXe siècle). Certains scrinia sont évoqués plus avant. Les coffrets monolithes du IVe-Ve siècle qu’on trouve associés à des autels en Afrique du nord, en Grèce, Espagne et France méridionale (Marseille, Nice) n’étaient pas placés à l’intérieur, mais le plus souvent enfouis. Ils servaient de substitution au tombeau d’un martyr et contenaient des ossements. Des perforations permettaient parfois un contact avec les reliques au moyen de brandea ou simplement par la circulation de l’air. Car il est orné et possède un élément de son couvercle, je signale le scrinium provenant d’une église de l’ancienne province de Nouvelle Epire, datant assez probablement du VIe siècle (conservée au musée de Berat, Albanie), et celui — récemment retrouvé en place et inviolé — dans la fouille de la basilique de Ras El Bassit (Syrie) par l’École française d’Athènes. Daté de la fin du VIe siècle — début du VIIe siècle, ce reliquaire monolithe bisôme était installé sous le podium de l’autel. Le plus beau connu pour l’époque carolingienne se trouve actuellement au Museo nazionale de Ravenne. Provenant d’une des églises de la ville, il est daté de l’extrême fin du VIIIe siècle.

   37.  Car, on va le voir, les indices convergent pour admettre que l’autel de saint Guilhem était déjà dans la grande abside en 1139 (voire mis en place pour l’occasion ?). Si cet autel datait de la période 1190 / 1220, quel aurait été l’autel sous lequel on avait aménagé un caveau en 1139 ? Je pense qu’on a bien assez d’autels — conservés ou connus par des éléments et des textes — pour en créer un de plus autour de 1200, qui n’aurait pas laissé de trace. On doit prendre en considération un impératif: si l’autel particulier d’un saint ne renferme pas son « corps », et quelles qu’en soient la taille et la typologie (reliquaire, chasse, sarcophage) le « vase » ne peut en être séparé. En l’occurrence, la « crypte » a connu le couple autel ad caput + reconditorium et la grande abside l’autel de saint Guilhem + le sepulchre de saint Guilhem. Mais, entre ces deux dispositifs, il y a probablement eu une phase intermédiaire qui peut être raisonnablement située entre 1039 et 1139. Le lieu le plus logique comme premier emplacement du couple autel et sarcophage (présenté en retable, axe nord-sud) est un renfoncement axial dans le grand degré montant de la nef au sanctuaire, bâti sur le rein de la voûte bâtie au Xe siècle pour créer le tunnel d’accès. Ce sont des éléments pratiques qui, conjugués aux données historiques, me poussent à situer la mise en place du dernier dispositif en 1139 ; même si l’autel était déjà affecté au culte wilhelmide depuis un siècle (cf. infra). Par ailleurs, si l’autel wilhelmide avait été mis en place dans la grande abside dégagée vers 1075, le caveau aurait été creusé à la même occasion pour recevoir le « corps de Guilhem » ! Or il a été réalisé ad hoc pour la cérémonie de 1139.

   38.  Qui, en 2005, écrit que le meuble gellonais est habituellement désigné sous le nom d’autel de saint Guilhem (« Aspetti iconografici e ruolo monumentale dell’altare romanico nelle regioni dell’Europa meridionale »). J’avoue ne pas comprendre que cet auteur précis ait admis que le bandeau encadrant les dalles du coffre appartient à une typologie voisine de celle de la dalle d’Antelami (la comparaison des tracés suffit à balayer l’affirmation d’Arturo Carlo Quintavalle). Je rappelle que les incrostazioni de l’autel de saint Guilhem sont de verre et non de mastic, et que l’aspect blanc et noir — sans compter sur le rendu photographique — ne résulte que du vieillissement des matériaux. De la part de ou des artistes auteurs de ce meuble, il n’y a pas eu « uso di un elegante gioco di policromia bianco e nero.» Et puis, comment pourrait-on confirmer la rareté en France (et ailleurs) de la technique d’incrustations du meuble gellonais… puisqu’on n’en connaît pas ?

   39.  Même sans être cité ici non plus, je suis satisfait que cet autre de mes premiers constats (avec l’identité christique initiale, la reproduction d’un codex évangélique ouvert et le caractère théologique de la double image frontale) soit également admis par les experts opposés à l’hypothèse que je formule.

   40.  Puisque rien ne permet d’imaginer qu’il l’ait suivi…

   41.  Ce dispositif tardif (probablement de la fin du XVIe siècle, en concomitance avec le comblement de la « crypte » et la destruction de ses voûtes) a transformé le rond-point de l’abside en sacristie. L’édification de la cloison — qui n’est pas décrite en 1569 — pourrait dater de la remise en état du sanctuaire après le passage des calvinistes qui, s’ils ne touchèrent pas au meuble liturgique (privé de sa table), endommagèrent le tombeau (bris de figures humaines). Je signale que les groupes sculptés de l’ancien cloître présentent tous des déprédations au niveau des visages humains, stigmates de l’occupation du monastère par de fervents iconoclastes. En tout cas, la création d’une sacristie dans l’abside facilita le déroulement des grandes liturgies. Les moines n’eurent plus à transporter les vases sacrés et les vêtements liturgiques depuis leur sacristie habituelle (chorale), jusqu’alors installée — avec les reliquaires de la maison — dans la salle du premier étage de la tour du Gimel. Il est même possible que la communauté réinstallée après les troubles n’était peut-être plus en mesure d’utiliser la tribune médiévale. En petit nombre, campant plus ou moins dans une maison dévastée, les moines pourraient dès alors avoir installé leur chœur (chorus) près du maître autel (?). Après la complète réorganisation du sanctuaire à la fin du XVIIe siècle par les mauristes (cf. infra), la sacristie de l’abside — dite sacristie basse — a disparu en 1679 pour être installée dans la salle (re-voûtée) faisant suite au bras méridional du transept.

   42.  Il est inhabituel, voire anormal que deux autels soient placés côte à côte dans un sanctuaire. J’aurais tendance à penser que l’alignement exact nord-sud des deux meubles liturgiques n’est pas le fruit du hasard. Si la position de l’autel wilhelmide doit avoir été conditionnée par le creusement du caveau (cf. infra), il n’était pas nécessaire de placer l’autel majeur voisin sur la même ligne ; même si l’emplacement correspond au centre géométrique de l’abside « romane » proprement dite (le rond-point à l’exclusion de la « travée de chœur » correspondant aux deux grands passages latéraux).

   43.  Piliers d’environ cinq pieds, soit 1,60/65 mètre de haut. Isabelle Maillard-Rilliet a remarquablement reconstitué la bataille d’experts ayant entouré pendant plus d’un siècle (à partir de 1886) ce meuble funéraire antique exceptionnel à plusieurs égards (« Le roman du sarcophage de Saint Guilhem — Guillaume d’Orange à Saint-Guilhem-le-Désert. Hérault», in Revue archéologique de Narbonnaise, n° 29, 1996, pp. 183-230). L’emploi du mot roman est particulièrement bien choisi. S’il ne répond peut-être pas à toutes les questions subsidiaires qu’il pose, j’estime que le travail de cette experte clôt le débat sur la datation de l’œuvre qui, à la différence de l’autel gellonais, a eu lieu à coup d’arguments, de discussions et d’échanges d’articles entre personnes imprégnées du sujet : le sepulchre est une œuvre du IVe siècle, peut être réalisée à Rome et finie en Arles, qui peut avoir subi des retouches à la suite d’accidents de déplacement médiévaux mais aussi n’avoir été fignolé qu’après un long voyage maritime (ce qui n’exclut pas l’intervention de quelques retouches réparatrices médiévales). Produits par de grands ateliers de Rome ou d’autres centres de production spécialisée occidentale, nombre de ces pièces coûteuses et souvent destinées à l’exportation, étaient dégrossies puis achevées par un atelier d’arrivée aux techniques et modelés quelque peu différents. Les portraits de destinataires n’étaient définis qu’en dernier lieu. Lorsqu’il était en place dans la grande abside de Gellone, la face visible par les pèlerins — arrivant par le flanc septentrional du dispositif — était celle de l’Adoration des mages devant la Vierge trônant / scène de miracle / les hébreux devant Nabuchodonosor. La preuve pourrait être le plan vertical bûché / rabattu à l’angle de la cuve — derrière le siège de la Vierge à l’Enfant — qui a pu servir à ancrer la cuve au raccord lithique nécessaire entre le mur et le monument recyclé (sans oublier l’emprise du pilier de soutien). Dans ce cas, le petit côté visible juste au dessus de l’autel montrait Daniel dans la fosse aux lions et le groupe d’Adam et Ève au jardin. Une fois encore, j’invite à renoncer à citer le personnage épique qu’est Guillaume d’Orange à propos du Guilhem de l’histoire et de son monastère : l’église de Gellone n’a jamais abrité le tombeau de Guillaume d’Orange et le seul aimant ayant attiré des fidèles à Gellone était le tombeau du fondateur, le duc Guilhem sanctifié, dont le culte était en outre associé à la vénération de la Croix. Pour quelle raison le sarcophage a-t-il été disposé en longueur alors que, de face, il aurait offert un magnifique retable à l’autel (position qu’il devait avoir au XIe siècle) ? Ce dispositif était d’ailleurs le plus couramment adopté. Je pense qu’il s’est simplement agi d’un choix pratique. Ne pouvant — ou ne voulant — pas que les fidèles montent à l’autel (vide du « corps saint »), les moines ont opté pour le remploi du meuble funéraire ; ce qui accroissait le caractère ancien du dispositif (une autre marque du « conservatisme » gellonais). Le plaçant en hauteur, il fallait qu’on puisse passer dessous. Un positionnement frontal aurait interdit cette nécessité pratique. C’est donc le petit côté montrant Adam et Ève + Daniel qui était visible au-dessus de l’autel. Il est possible que la figure biblique du prophète encadré par des lions ait pu alors être « wilhelmisée ». Je suis séduit par l’analyse de Daniel Kletke qui propose de voir dans un relief de l’ancien cloître (fin du XIIe siècle) une paraphrase iconographique, c’est-à-dire un Daniel-Guilhem (« A new Reading of a Pilaster Capital from St.-Guilhem-le-Désert at the Cloisters », The Metropolitain Museum Journal, 30, 1995, p. 23). On ne voit vraiment pas pourquoi — comme l’imagine Yumi Narasawa (op. cit. 2015, p. 506) — le sarcophage n’aurait été mis en place dans la grande abside qu’au XIIIe siècle, après avoir été retouché sur ses deux grandes faces pour des « mises au goût du jour » (une affirmation mettant abusivement à contribution Isabelle Maillard-Rilliet, qui évoque cette piste sans la retenir vraiment). D’ailleurs, même pour retoucher de la ronde bosse il faut disposer d’assez de matière pout procéder à une retaille, ce qui n’est pas le cas. Et surtout, pourquoi aurait-on retouché ou sculpté en style « antique » soigneusement copié la face occultée du fait de son accolement au mur ? Comme pour l’autel adjoint, quel besoin d’un pastiche antiquisant pour créer un nouveau réceptacle au corps de Guilhem (qui n’aurait en outre été qu’un cénotaphe), lequel n’aurait pas manqué de donner l’image du saint. À moins, bien sûr, si cette mise en place du sarcophage s’était produite entre le XIIIe et le XVIe siècle ; ce qui n’est aucunement avéré, outre le fait que cela aurait été incongrue. Avant la découverte fortuite de 1679, la caisse-reliquaire était inconnue. Les encoches et la saignée de scellement soigneusement ménagées dans le mur absidial ainsi que le traitement de l’angle gauche de la cuve (correspondant vraisemblablement à l’encastrement du pilier de soutien) permettent d’écarter l’hypothèse d’un dispositif créé tardivement. Après le saccage du sepulchre et son abandon (le coffret retiré en 1569 fut désormais déposé dans l’autel. Cf. note suivante), les moines ont laissé la pièce abimée en place et dressé la cloison de la sacristie basse qui l’occulta désormais. Les déprédations des calvinistes n’ont manifestement touché que le couvercle du sarcophage, brisé sinon détruit pour accéder à l’intérieur. Comme l’a fait remarquer Jean-Claude Richard, qu’elle ait été d’origine ou médiévale, cette pièce est inconnue ; et à ce jour tout au moins, aucun fragment lithique ne lui a été attribué. À y réfléchir, c’est la logique d’une organisation du culte / pèlerinage (autel et présence de reliques) qui autorise à situer l’emploi du sarcophage de saint Guilhem au contact de l’autel de saint Guilhem, et en 1139. Les auteurs ayant avancé l’hypothèse d’un sarcophage sculpté — tout ou en partie — entre 1140 et 1240 ont disserté sur un objet hors de tout contexte, ne tenant pas même compte du fonctionnement liturgique. Comme pour la perception de l’autel wilhelmide, leurs conjectures esthétiques n’ont fait que compliquer et finalement gauchir l’approche de la problématique. Par ailleurs, n’ayant pas — à ma connaissance — fait l’objet d’une analyse pétrographique et chimique, comme dans le cas des matériaux constituant l’autel de saint Guilhem, on devrait s’abstenir d’écrire que le sarcophage de saint Guilhem est en marbre de Proconèse (Asie mineure grecque) ; même si c’est possible et même vraisemblable.

   44.  Selon un modèle classique au Moyen-âge, les pèlerins passaient derrière le maître autel en longeant l’hémicycle absidial puis passaient sous le tombeau pour ressortir pas le grand passage méridional. C’est l’emplacement de l’autel wilhelmide qui a permis de positionner le sarcophage de manière axiale et ancré dans le mur. Il a été soigneusement calculé, en alignement avec le maître autel, de manière aussi à laisser un espace de circulation de 140 / 150 centimètres de largeur.

   45.  Lors du retour des moines après les déprédations calvinistes, le petit coffret (d’une quarantaine ou cinquantaine de centimètres de long) renfermant quelques ossements sera placé dans l’autel avec le scrinium de marbre blanc. Le sarcophage ne servant désormais plus au culte, et le « corps » étant considéré comme perdu, les moines firent de l’autel de saint Guilhem le réceptacle des quelques reliques qu’ils venaient de découvrir (depuis l’ouverture préventive du tombeau !). Il est dommage que, prêtant le flanc à une mode faussement historiographique, Yumi Narasawa, ait parlé du sarcophage de Guillaume d’Orange de Gellone (2015, op. cit., p. 290). Aggravant la confusion qui entoure la question de l’installation du dispositif culturel wilhelmide dans la grande abside « romane », cet auteur m’a mis en cause, confondant le reconditorium du Xe siècle avec le sepulchre de saint Guillem (l’article de référence n’étant cité qu’en index avec une petite erreur, j’en viens à me demander si un correspondant local ne lui en aurait pas fourni quelques bribes). Influencée par ce que pensaient les mauristes du XVIIe-XVIIIe siècle, Mme Narasawa — qui admet donc que le sarcophage paléochrétien ait été retaillé vers 1200 / 1220 — pense que la dépouille de Guilhem a alors été retirée de la chapelle St. Michel (dont elle ignore même l’emplacement et la nature) pour être transportée en 1077 dans la grande abside et installée à l’intérieur de l’autel consacré par Amat d’Oloron (mais aussi en 1139 ?). Impasse totale sur l’elevatio du Xe siècle, et la seconde translatio de la « crypte » dans le monument « roman »: si « l’abbaye de Saint-Guilhem-du-Désert conserve un sarcophage qui est traditionnellement censé avoir abrité la dépouille de saint Guilhem » (op. cit., p. 506), il aurait fallu préciser que cela découle de la fonction médiévale du meuble funéraire. Comme je vais l’expliquer, s’il est possible ou probable que le sarcophage provienne de la nécropole de l’oratorium Sancti Michaelis (cf. infra), l’attribution « traditionnelle » vient de son utilisation cultuelle. Le sarcophage aurait été amené dans l’abside au XIIIe siècle, après bien entendu avoir été retaillé « à la mode antique » (seul R. Hamann a pensé à un pastiche médiéval, alors que le style de façonnage des visages comme des plis est typique de la sculpture de la fin du IVe siècle). Et puis, toujours selon Mme Narasawa, c’est en 1679 qu’on aurait découvert un coffre à reliques sous l’autel de St. Guilhem (l’autel de saint Guilhem ?) (op. cit., pp. 292 et pp. 506-507). Non, 1039 n’a jamais été avancé comme date de la seconde élévation (qui — faut-il le redire — n’a jamais existé) : 1039 est la probable année de dédicace de l’église « romane », tandis que 1139 est l’année d’enfouissement de la caisse contenant la gleba de Guilhem sous l’autel latéral de la grande abside. À la suite de Mabillon — et de bien d’autres — cet auteur contemporain croit que le reconditorium des textes est le sarcophage paléochrétien où l’on aurait déposé la dépouille de Guilhem lors de son elevatio ; n’ayant pas compris qu’une confessio avait été aménagée dans la « crypte » bien avant le dispositif cultuel de l’abside « romane », partant qui plus est du préjugé d’une sépulture « monastique » (c’est-à-dire en pleine terre)… Plus généralement, au-delà de critiques touchant à la présentation d’un meuble liturgique médiéval sur les quatre-cent cinquante-quatre recensés, on peut regretter que plusieurs citations latines de cet ouvrage de grande tenue et de grande utilité soient reproduites fautivement. Je crains donc — et c’est bien dommage — que les considérations de Yumi Narasawa sur l’autel de saint Guilhem aient par trop souffert d’informations partielles et de seconde main, peut-être fournies par une tierce personne ne maîtrisant pas le si complexe dossier gellonais ; qui plus est mal comprises.

   46.  Je rappelle que, de plan carré, l’altarium carolingien de Gellone était aux dimensions de celui d’Aix (Aquae Granni / Aquisgrana, aujourd’hui Aachen ; Aix-la-Chapelle pour les francophones), abattu en 1355 pour permettre la liaison avec la cathédrale « gothique » construite dans le prolongement de la chapelle impériale (cf. infra). Il faut souligner ce choix tout à fait original d’un sanctuaire quadrangulaire de modeste amplitude (entre 23 et 25 m²) et à étage (doté de deux petits contreforts d’angle en prolongement des murs latéraux) car il s’agit d’une exception dans l’architecture religieuse carolingienne, où règnent souveraines les absides. On ne saura jamais qui a conçu l’idée de ce sanctuaire si original, du maître Odon de Metz — dont on ne sait s’il fut l’architecte concepteur ou simplement le contremaître de l’ouvrage — ou d’Eginhard, chargé par Charlemagne de superviser les travaux avec l’archichancelier Hildebald (tous personnages familiers à Guilhem comme à l’abbé d’Aniane). À moins que l’idée n’ait été soufflée par Paul Diacre, avec pour modèle de la chapelle palatine d’Aréchis II à Salerne (cf. infra). Même si, vus par Charlemagne et son entourage, plusieurs monuments romains circulaires ou à plan centré peuvent avoir inspiré la conception de l’octogone d’Aix (le Panthéon, les deux mausolées impériaux du Vatican, celui de Santa Costanza de la via nomentana, la basilique de Santo Stefano rotondo), il est probable que d’autres édifices exceptionnels ont servi de référence: sans parler d’églises exceptionnelles du monde byzantin, que des moines exilés peuvent fort bien avoir décrit, je pense qu’il est juste d’avancer une influence de San Vitale de Ravenne. Mais, à la suite de Carol Heitz, j’estime que deux autres monuments visités par le roi des francs dans l’Italie langobarde (en 774 ou entre 787 et 801) ont eu un impact sur le ou les concepteurs d’Aix : Santa Maria alle Pertiche de Pavie et Santa Sofia de Bénévent, deux chapelles palatines langobardes édifiées vers 760 (œuvre d’Aréchis II, achevée en 763). Le seul sanctuaire quadrangulaire connu outre Rhin avant celui d’Aix était le premier état de l’église St. Pierre de Petersberg (Hesse), annexe de Fulda, érigée vers 780 / 785 par l’abbé Baugulf (qui y accueillit Charlemagne en 783). L’édifice comprenait également une tour occidentale à étage, dédiée à l’archange Michel et désignée comme oratorium. Mais l’inspiration première venait d’Italie, et notamment — on l’a vu — de Salerne, par l’intermédiaire de Paul Warnefried qui outre la capitale Benevento avait fréquenté ce palais côtier du duc de Bénévent (mais aussi Bénévent).

   47.  A mon avis, le dispositif cultuel qui a subsisté jusqu’en 1679 devrait avoir été mis en place en 1139: si la dépouille de Guilhem a quitté la « crypte » en concomitance avec la consécration de la nouvelle église un siècle plus tôt (1039), l’état architectural du monument (phase intermédiaire) oblige à envisager sa place au pied de l’altarium, dans un renfoncement central du grand degré aménagé sur le rein de la voûte du tunnel transversal couvrant le couloir d’accès à la « crypte » au Xe siècle (cf. RBL 1997 : « Les avatars du corps de Guilhem et le culte du fondateur de Gellone. Leurs incidences architecturales », Cahiers de Saint-Michel de Cuxa / vol. XXIX, 1998, pp. 189-217). Solennisé par la cérémonie de 1077, le dégagement de l’aire de la grande abside peut avoir conduit à l’installation du dispositif wilhelmide dès cette date. Mais la réflexion consacrée au problème du caveau me fait pencher vers l’explication semblant la plus logique : ayant décidé de remployer l’ancien maître autel, les moines ne pouvaient y placer à l’intérieur la caisse provenant du mausoleum qui, avait été reconstitué dans l’église « romane ». Le cercueil menuisé renfermait une caisse de plomb d’au moins 1,60 m de long (le tout bardé de pentures en fer forgé). N’ayant pas procédé à une réduction du contenu, il ne leur restait comme solution que de placer le « saint corps » tel quel directement sous l’autel. Pour entrer dans l’armoire, il aurait fallu que le nouveau coffre ne dépasse pas un mètre de long et qu’il puisse coexister avec la lipsanothèque lithique. Or cette cohabitation n’aurait pas été possible matériellement sans retirer le scrinium. Sachant ce que représentait ce reliquaire intérieur, il n’était pas question pour les moines de 1139 de le séparer d’un autel pour lequel il avait été réalisé. Au XIIe siècle, les moines le savaient car ils avaient certainement connu le fonctionnement de l’autel lorsqu’il était encore le maître autel du Sauveur. Quant à l’idée de mettre en place le sarcophage à l’arrière de l’autel wilhelmide et en hauteur, elle pourrait s’être fait jour dans un deuxième temps (sans toutefois attendre le XIIIe siècle. cf. supra), de manière à rationnaliser les gestes de dévotion par contact, les fidèles étant habitués à baiser ou toucher les « vases » contenant des reliques, des « corps » de saints tout particulièrement. Or ce n’était pas possible de le faire avec un autel ne contenant pas le « corps » du saint ; sans compter qu’on n’aurait pas laissé toucher un autel en permanence à des laïcs. La caisse reliquaire ayant été enfouie, il n’était plus question de ranger le « corps » dans le tombeau (lui aussi recyclé). C’est à mon sens ce qui autorise à situer la mise en place du sarcophage après celle de l’autel, donc juste après l’opération de 1139, ou en concordance avec l’installation de l’autel couvrant le caveau. Il faut noter qu’avec la réalisation du caveau souterrain, le « corps » de Guilhem se trouvait désormais juste au dessus de son emplacement du Xe siècle (cf. les plans superposés) ! Il a en effet été creusé dans l’épaisseur du mur de la salle inférieure de l’altarium carolingien (angle sud-est), encore voûtée. Pour que les pèlerins puissent effectuer la dévotion de contact, on plaça dans le sarcophage un coffret contenant quelques petits ossements du squelette (avec les os du bras droit et le crâne, ils manquaient à l’inventaire de 1679). Dans l’exhumation des « corps saints », il était de coutume — et même recommandé — de procéder à des lots de « réserve » ; de manière à pouvoir offrir des reliques mais aussi de garantir un sauvetage en cas de vol ou de destruction. Je maintiens l’hypothèse selon laquelle Guilhem aura reçu sépulture en 812 dans le sarcophage paléochrétien qui porte son nom, placé dans la salle basse du Westwerk, selon un mode et un emplacement typique de la haute aristocratie carolingienne. Au cas où le sarcophage en marbre du VIe siècle dont le panneau de façade a servi au reconditorium de la « crypte » / confession (cf. infra et RBL, op. cit. 1997 / 1998), aurait été le tombeau primitif de Guilhem, le titre de sepulchre de Saint Guilhem du sarcophage paléochrétien ne découlerait que de son dernier emploi (XIIe-XVIIe siècles) ; le tombeau du IVe siècle pouvant avoir été réservé au centre de la salle aux restes regroupés des parents ou des épouses du duc (pour le repos éternel desquels la communauté priait), selon une coutume répandue dans les hautes sphères de la société. Rien n’interdit de penser que des enfants et conjoints peuvent avoir reçu sépulture à Gellone, où reposèrent également les sœurs du fondateur. Au XIe siècle, le percement d’un portail dans la façade occidentale carolingienne, devenue première travée de la nef « romane », aura logiquement nécessité le déplacement du ou des tombeaux qui s’y dressaient. En outre, après la publication de mon article des Journées romanes de Cuxà 1997 (op. cit. 1997 / 1998), l’Abbé Alzieu m’a indiqué avoir déniché dans la cave du presbytère deux ou peut-être trois petits bouts de marbre de ce sarcophage (que je n’ai pas eu l’occasion de voir). Publiant la pièce, Brigitte Christern Briesenick en a donné une reconstitution graphique sous la plume de Kh.-E. Hassaine (« Das Fragment eines südwestgallischen Sarkophages, vielleicht aus Saint-Guilhem-le-Désert, in Metropolitan Museum of Art New York », Revue archéologique de Narbonnaise, 29, 1996, p. 178). Outre la qualité de sa sculpture, le meuble funéraire paléochrétien attaché au souvenir de Guilhem était bien d’origine à quatre faces, selon le modèle le plus rare des tombeaux patriciens destinés à prendre place au centre d’une salle funéraire et non pas à être exposés appuyés aux parois. À Gellone au IXe siècle, on a manifestement tenu à reproduire la typologie des chapelles funéraires antiques les plus développées où le tombeau du fondateur trônait au centre de la salle, tandis que sa descendance devait se contenter de positions latérales, en sarcophages plaqués aux murs et, de ce fait ornés sur une seule face (souvent sous arcosolia). Avant la période chrétienne, les générations suivantes et les autres membres de la familia — auxquels l’inhumation était interdite, ainsi que le déplacement du tombeau initial — devaient recourir à des urnes cinéraires placées dans des niches superposées. Cela veut dire que Guilhem a fait rechercher dans quelque important monument funéraire de la région un tombeau (chrétien) abandonné. Dans ses notes de 1935, Mgr Wilpert estime qu’une pièce sculptée de cette taille et de cette qualité devait provenir d’un tombeau paléochrétien insigne, et d’une nécropole urbaine dotée de mausolées (Narbonne, Nîmes, Arles… ?). Outre les spolia antiques employés au décor de la basilique carolingienne puis replacés dans le monument « roman » (colonnes, fûts de colonne et chapiteaux, ainsi que les deux clipei antiques), on avait amené à Gellone lors de la construction au moins trois tombeaux antiques en marbre : le sepulchre (ou sarcophage) de saint Guilhem, le sarcophage d’Albane et Bertrane et le sarcophage dont la façade de cuve a été découpée au Xe siècle pour orner le mausoleum de la « crypte » / confession (cf. supra). Un fragment de marbre sculpté au moins n’ayant pas trouvé sa place dans la reconstitution de la cuve du sarcophage de saint Guilhem provient manifestement d’un autre sarcophage paléochrétien du IVe siècle (lui aussi taillé en pièces) : ce beau fragment d’angle inférieur de cuve, montrant les pieds de personnages se trouve encore dans le lapidaire du Réfectoire. Son style indique qu’il provient d’un monument du même type que celui attribué au tombeau wilhelmide initial. Pour la première reconstitution du sarcophage de saint Guilhem, il convient de retourner aussi à l’article de Joseph Wilpert, « Il sarcofago di S. Guglielmo di Aquitania », Rendiconti della pontificia Accademia di Archeologia, vol. X, Città del Vaticano 1934, pp. 13-31). Attribuant la destruction du meuble aux Sans-culottes (sic, traités de confrères des Ugonoti), l’expert d’art paléochrétien vint de Rome à Saint-Guilhem en 1933, accompagné de Maurice Oudot de Dainville, avec qui il procéda le 1er août à la reconstitution du sarcophage (aidés par Gustave Vidry et deux de ses maçons). Wilpert salue l’analyse faite en 1932 par son confrère archéologue allemand Hans von Schönebeck (venu à Saint-Guilhem en 1928 et 1931), qui avait justement daté le monument dépecé du IVe siècle, en estimant qu’il appartenait à une des meilleures productions de l’époque et, surtout, qu’il était le seul sarcophage paléochrétien de Gaule à présenter un traitement iconographique des quatre faces (et de qualité identique). Schönebeck et Wilpert s’étaient élevés contre Richard Hamann qui avait publié le sarcophage gellonais en 1925, dont il avait fait une œuvre sculptée à l’imitation de l’antique aux environs de 1140 ; datation rapidement officialisée par la Commission nationale des Monuments historiques… Fin de la parenthèse. Dès sa création, le monastère de Gellone a donc possédé au moins quatre sarcophages anciens de prix ; et il n’y a aucune raison d’imaginer que quelque abbé médiéval ait fait venir de tels monuments funéraires pour orner des tombeaux monastiques. Aucun de ceux dont on connaît l’existence dans l’ancien monastère du Désert — y compris par les fragments subsistants — n’a intégré en réemploi de sarcophage antique. D’autre part, Elzbieta Dabrowska a contesté en 1997 mon hypothèse de « panthéon » (cf. « La nécropole abbatiale à Saint-Guilhem-le-Désert. État de la question », Études héraultaises, nouvelle série, 28-29, 1997/1998, pp. 21-26). N’en ayant manifestement pas compris le cadre, ne connaissant pas la fonction funéraire des Westwerke carolingiens, cet auteur ignore plusieurs textes gellonais : notamment l’indication assurant que la sépulture initiale de Guilhem se trouvait dans l’oratorium S. Michaelis, et celle précisant que cette salle était contiguë à sa cellule personnelle (je pense que cet espace devait rappeler à Guilhem la petite église Saint Michel de son ermitage de Planitium-Goudargues, construite de ses mains dans sa jeunesse, selon la tradition locale). En accord avec la fonction symbolique d’un ensemble architectural dont il a pensé et piloté toute la construction, le fondateur a élu sépulture dans la salle basse du Westwerk (ce qui n’est pas un lieu pour inhumer un moine). Et je n’ai jamais avancé autre chose que ce que j’ai déduit comme hypothèse de ces deux considérations (fonction symbolique du lieu et présence de la tombe primitive) ; sinon que cette qualité pouvait induire l’existence d’un panthéon familial. Les sœurs ainées de Guilhem sont mortes à Gellone avant 805, ainsi que ses deux épouses (qui, probablement décédées ailleurs, pourraient avoir vu leurs dépouilles amenées au monastère, accueillies comme celles de certains des enfants ou d’autres proches parents). Et puis, je n’ai jamais non plus évoqué l’éventualité d’un lieu de sépulture élargi aux membres de la communauté monastique. La pratique aurait d’ailleurs été contraire aux usages. Si, en 821, les moines de Inden / Kornelimünster semblent avoir enseveli leur père vénéré Benoît dans la salle centrale du Westverbau de l’église, il n’y a pas eu d’entorse patente à la loi car, s’il ouvrait sur la nef, l’avant-corps occidental n’était pas une partie de l’édifice sacré (semble-t-il dans le caveau préparé pour l’empereur Louis et l’impératrice Ermengarde). À Gellone, aucun laïc d’aucun rang n’a reçu sépulture dans l’église ; et avant le XIVe siècle, aucun moine ni abbé non plus : je ne connais que le cas de l’abbé Bernard de Valbonne, mort en 1317 (devant l’autel de la Vierge) ; et celui de l’ancien moine de Gellone, le cardinal avignonnais Guillaume de Mostuéjouls, mort en 1335 (à gauche du maître autel). Les premières sépultures abbatiales, élues dans le cloître, remontent au XIIe siècle. On a par contre procédé à quelques sépultures dans l’église durant l’ère mauriste ; ainsi que dans le Gimel. Les seuls tombeaux signalés au XVIIe-XVIIIe siècle se trouvaient dans les galeries du cloître. Certains pourraient avoir été déposés sous le sol du chapitre, mais la salle a disparu après les guerres de religion et le vidage de l’emplacement n’a pas révélé la présence de sépultures à proprement parler. Agnès Bergeret a seulement découvert en connexion anatomique la partie inférieure des jambes d’un squelette (enfoui en axe nord-sud, sous le niveau d’occupation mauriste). Sans fosse aménagée, le défunt semble devoir être mis en relation avec le massacre de la garnison calviniste de St. Guilhem conduit par l’abbé commendataire Claude Briçonnet (ex-évêque de Lodève). Je suis l’opinion émise par la responsable de la « fouille d’évaluation archéologique » effectuée dans l’aile orientale (cf. Agnès Bergeret, rapport de 2001-2002, p. 36 / archives DRAC du Languedoc-Roussillon).

   48.  Assez probablement d’origine monastique, Amat devint évêque d’Oloron en 1073, l’année même de l’élection du moine Hildebrand au pontificat romain. Il soutint activement la réforme de l’Église relancée par Grégoire VII, qui le nomma dès l »année suivante son légat dans les provinces ecclésiastiques aquitaines. Expert en lutte contre la simonie et les désordres canoniques, Amat entreprit en juillet 1077 une nouvelle mission d’envergure, le pape l’ayant nommé son légat plénipotentiaire en Gascogne, Narbonnaise et Espagne. Au-delà de la cérémonie qu’il y présida le 13 août, son séjour à gellonais revêtait certainement une signification précise. Vues les circonstances, il n’est pas venu à Gellone pour une escapade touristique. L’évêque d’Oloron fut placé comme archevêque à la tête de la métropole de Bordeaux en 1089 et mourut dans ces fonctions en 1101. Sur Amat, cf. la note de Jean-Claude Richard, « Amat d’Oloron et la dédicace de l’autel de l’abbaye de Gellone (dimanche 13 août 1077) », Études héraultaises, n° 48, 2017, pp 29-32.

   49.  Au t. XV (Ms. Lat. n° 12672, f° 268v de la Bibliothèque nationale de France) qui, sur l’indication de dom Possin, attribue désormais la réalisation et la consécration de cet autel de Guilhem à l’abbé Bérenger, mais en 1082 ! (au f° 273r la lectio secunda est proposée la date de 1076): « Il fit élever un petit autel proche de son sépulcre qu’Amat consacra ».

   50.  Datant vraisemblablement du XIIIe siècle, elles figuraient in margine superadditae.

   51.  Extraits reproduits dans le Ms. Lat. n° 12773 (pp. 394-397. BNF) ; Excerpta ex hagiologio et necrologio Gellonensi saeculo IXe exaratis.

   52.  Le recueil gellonais (XIIe et XIIIe siècles) conservé à la Médiathèque centrale Émile Zola de Montpellier (Ms. n° 13, f° 22r) contient au mémorial du 13 septembre (ides d’août) du martyrologe une notice additive plus courte, qui a manifestement servi au moine du XVIe siècle, auteur de l’ajout marginal du martyrologe-nécrologe perdu. D’ailleurs, dans le martyrologe-calendrier liturgique des XIe-XIIe siècles, les moines de Saint-Guilhem ont substitué à la date anniversaire de la dédicace de l’église carolingienne (14 décembre) celle de la dédicace du nouvel édifice « roman »: « II calend. oct. in archisteris Gellonensi dedicatio baselicae Sti. Salvatoris » (30 septembre). Dans la copie fragmentaire de la BNF (Ms. Lat. n° 12773, f° 397r), dom Mabillon a noté, après le mémento de la consécration de l’altarium le 13 août : « item die ultima septembris dedicatio ecclesiae sancti Guilhelmi ». C’est la version fautive de cette notice qui a été fixée par l’édition de Venise 1735 des Acta sanctorum OSB, t. V, pars I, p. 88). Pourtant, on n’aurait pas dû confondre les deux évènements, l’un survenu à la mi-août, l’autre à la fin septembre, et aucunement la même année. Ayant écrit item (item die ultima septembris dedicatio ecclesiae S. Guilhelmi), Mabillon a involontairement fixé l’erreur d’interprétation faite un siècle plus tôt. Une quarantaine d’années plus tôt, on trouve déjà une formule associant Gellone et saint Guilhem dans la désignation de l’église, ce qui permet une interprétation bancale : abbatia…Sancti Guillemi (sic) Gilionensis. Et de même plus près encore de 1077 : monachos monasterii Gellonensis Sancti Wilelmi. Le cartulaire publié (éd. de 1897) contient une série d’autres actes permettant de penser que le « saint Guilhem » du légat Amat désigne le sanctuaire de l’église du monastère et non l’autel particulier de l’église : l’acte n° 22 (de 968, non de 983) cite l’abbas et monachi Sancti Willelmi ; l’acte n° 23 (fin Xe-début XIe siècle) donne Sancti Wilelmi Gellonensis cenobium ; l’acte n° 37 (1004) cite la congregatio Sancti Salvatoris Gellonensis et Sancti Wilelmi ; l’acte n° 62 (vers 1070) cite les monachos Sancti Wilelmi ; l’acte n° 477 (vers 1080 / 1090) indique Berengerius abba Sancti Guilelmi ; l’acte n° 239 (1093) cite aussi Berengarius ] [ abbas Sancti Guilelmi Gellonis ; l’acte n° 474 (1096) indique le Sancti Guilelmi Gellonensis monasterium ; ou encore plus tard l’acte n° 610 (de 1206) qui signale le capitulum Sancti Guilelmi. Même chose pour la confirmation de l’élection de l’abbesse de Saint-Geniès-des-Mourgues en 1025 : Gautfredus abba S.Willelmi monasterii ; ou le traité relatif à la custodia féodale de Gellone de 1033 (entre 1031 et 1034) : abbas Sancti Guillelmi in Gilionensis ] [ abbatia de Sancto Guillelmo. Le martyrologe perdu donnait lui aussi : ecclesia sancti Guillelmi, alors que jamais l’église n’a été consacrée à Guilhem…

   53.  La mention originelle parle de l’altare ecclesiae sanctissimi Guillelmi Gellonensis monasterio: l’altare / sanctuaire de l’église du très saint Guilhem au monastère de Gellone.

   54.  Acta sanctorum OSB, op. cit., Venise, 1735, p. 84.

   55.  Signifiant dans ce contexte: cette même année.

   56.  Mention originelle: Prid. kal. octob. in arcisterio Gellonensi dedicatio basilicae Sancti Salvatoris. Il s’agit bien de la consécration du nouvel édifice. Cette même date du 30 septembre figurant au calendrier liturgique en remplacement de celle du 14 décembre (805), on peut admettre un changement d’autel. À Gellone, l’inauguration de l’église « romane » en 1039 n’a pas forcément induit la réalisation d’un nouvel autel majeur car le sanctuaire était encore la petite salle carrée d’origine (entre 23,5 et 24 m²). Il serait plus logique qu’un nouveau meuble — plus grand — ait été construit à l’occasion de la mise en service de la grande abside (1077) ; mais le 13 août n’a jamais été célébré par les moines comme anniversaire de la dédicace (autel ou église), ce qui reconduit à une substitution des meubles coïncidant à la deuxième consécration, un dimanche 30 septembre de la première moitié du XIe siècle (que je situe en 1039).

   57.  Prieur claustral, Joseph Sort a accompli un énorme travail de dépouillement et de classement des archives du monastère telles qu’elles subsistaient après les troubles religieux. Il est l’auteur des Annales Gellonenses seu monasterii Sti Guillelmi de Desertis… (ouvrage manuscrit achevé en 1705 / ADH, sans côte, cf. p. 87).

   58.  D’autant que ce mot figure dans le vocabulaire des textes médiévaux gellonais. L’extrémité orientale de la basilique carolingienne de Gellone était constituée par un sanctuaire de plan carré à étage, d’où le nom d’altarium = partie en hauteur = surélevé (ara étant le mot « classique » désignant l’autel): je le répète, les dimensions du sanctuaire carolingien de Gellone sont celles de l’altarium de la chapelle palatine d’Aix, dont le soubassement a été découvert lors des fouilles de 1910 (détruit au milieu du XIVe siècle, il est représenté sur deux objets métalliques des XIIIe et XIVe siècles). La salle du rez-de-chaussée abritait l’autel de la Vierge, dressé au-dessus de l’emplacement de l’autel de l’église précarolingienne (selon le vœu de Charlemagne). À l’étage prenait place, juste en face de la tribune royale et du trône l’autel du Sauveur, réalisé au retour d’Italie en 801 pour abriter les reliques christiques et le morceau de la Vraie Croix ramenés de Rome (et provenant directement de Jérusalem). Remplacé en 804 par un autel d’orfèvrerie, enrichi de pierreries, il a été consacré par Léon III le dimanche 5 janvier 805, vigile de l’Épiphanie. Disparu durant les troubles de la seconde moitié du IXe siècle, (il semble avoir été victime du sac des normands d’Ordvig en 881, à l’instar des autres œuvres d’art précieuses du palais impérial) ce meuble remarquable, qui fut très probablement le premier « autel d’or » d’une typologie dont il ne reste qu’un exemplaire (Milan), avait manifestement été réalisé en puisant dans l’incroyable trésor des Avars (ramené fin 796 à Aix dans seize chars à bœufs).

   59.  Rénover un autel n’a pas de sens. Et si on avait réparé, rafistolé ou « ravivé » (?) le meuble, quel besoin d’organiser une cérémonie présidée par un légat pontifical et d’en inscrire la mémoire dans les livres de la maison ? Renouveler ou rénover s’applique mieux à un espace, le sanctuaire de l’église de St. Guilhem en l’occurrence ; et c’est l’explication que j’ai choisie in fine.

   60.  Il est intéressant de rappeler ici le passage de la Vita de Benoît d’Aniane qui a donné du fil à retordre aux traducteurs et a aiguisé la sagacité de René Feuillebois en 1985 puis de Pierre Bonnerue en 2001. Y figurent associés les mots altare et ara: in altari ] [ tres aras consuit supponi. Il ne s’agit pas d’un autel triple, formule liturgiquement totalement impossible, mais d’un sanctuaire triple (altare / altarium). Composé de trois absides, il est doté de trois autels, mesure destinée à affirmer le dogme trinitaire de nouveau attaqué, de l’Espagne à l’Italie. Avant le milieu du VIIIe siècle, je ne connais pas d’église à triple chevet, mais seulement des basiliques dont l’abside est flanquée de deux pièces de service. La question des sanctuaires à trois absides alignées, notamment abordée par Hans Rudolf Sennhauser et son groupe, revêt une grande importance pour le développement de l’architecture religieuse du Moyen-âge occidental. Appelée à une immense diffusion, cette mutation a manifestement été effectuée dans le cadre de l’affirmation trinitaire du dogme. Pour l’éclairer, on se reportera tout particulièrement au monumental travail réalisé sous la coordination du grand archéologue suisse : « Frühe Kirchen im östlichen Alpengebiet. Von der Spätantike bis in ottonische Zeit » (2 vol.), Bayerische Akademie der Wissenschaften / philosophisch-historische Klasse (Abhandlungen — neue Folge, Heft 123 / Schriften der Kommission zur vergleichenden Archäologie römischer Alpen — und Donauländer, München 2003). Fruit d’une collaboration internationale (Italie, Suisse, Allemagne, Autriche, Slovénie, Croatie), cet impressionnant inventaire raisonné des églises haut-médiévales (sur sept siècles), présentées quelque soit leur importance, couvre un immense territoire à cheval sur les Alpes orientales. Il englobe l’Italie septentrionale et adriatique des langobards, l’ancienne Rhétie et l’ancienne Alémanie supérieure ainsi que la Bavière danubienne des Francs et Bavarois (largo sensu) et les Balkans occidentaux. Riche de synthèses, l’ouvrage ouvre aussi bien des perspectives d’analyse pour une connaissance enrichie du haut Moyen-âge européen.

   61.  Il faut être conscient de ce que le maître autel était consacré lors de la dédicace de son église. Cette cérémonie liturgique marquait la « naissance » du nouvel édifice sacré. Par ailleurs, si un autel — à condition qu’il soit transportable ! — devait être déplacé dans le même édifice — voire ailleurs: nul besoin de re-consacrer sa mensa liturgique. Même si le meuble est attribué à un nouveau titulaire, il a été consacré une fois pour toute ; et la seule date qui figurera au calendrier de l’église — destinée à en célébrer l’anniversaire — sera celle de sa consécration. C’est pourquoi, à Gellone, après la consécration d’un nouvel autel majeur au XIe siècle, un dimanche 30 septembre (1039), on a abandonné la mémoire liturgique du dimanche 14 décembre (805). Quant à l’autel nouvellement attribué au culte de Guilhem, qui avait été consacré comme au Sauveur avant le second quart du XIe siècle, les moines ont continué à célébrer la mémoire liturgique du dimanche 4 février (année 910), correspondant à l’elevatio et translatio de la dépouille du fondateur. Cela confirme que l’autel de saint Guilhem est un réemploi. En 1682, agissant en vertu de son « droit quasi épiscopal », le prieur conventuel décida d’une fête de la translation (non de la « seconde élévation ») à célébrer solennellement tant à Saint-Guilhem (deux paroisses) que dans le territoire exempt du monastère. Elle fut fixée par erreur de calcul au 6 mars (cf. note suivante).

   62.  Parallèlement, avant de commémorer la date de la dernière translation en 1139 (fausse « seconde élévation »), les moines ne connaissaient que le 4 février. Si la mémoire liturgique de Guilhem a toujours été célébrée le 28 mai (son dies natalis), son autel a été consacré le jour de sa sanctification le 4 février (date oubliée au XIIe siècle et remplacée par le jour d’enfouissement du corps saint le 5 mars 1139).

   63.  N’ayant manifestement pas été réalisé sur place, ni même dans les environs au sens le plus large, c’est que l’objet… vient de loin: une évidence partagée qui fait pointer vers l’Italie les tenants de la nouvelle hypothèse, mais strictement dans la fourchette chronologique les satisfaisant. À l’évidence, qu’il soit du XIIe-XIIIe siècle, du XIe-XIIe siècle ou du IXe siècle, par sa « brillance », l’autel de saint Guilhem contrastait violemment au Moyen-âge avec la rusticité générale des meubles liturgiques régionaux (aucun autel coffre reliquaire, mais des massifs maçonnés, ni aucune mensa présentant ce type de profil raffiné). Où d’ailleurs, dans toute l’Europe, pourrait-on trouver un autel un tant soit peu ressemblant à celui de Saint-Guilhem-du-Désert ? Et puis, les dalles à inclusions géométriques de marbres antiques de la Toscane « romano-gothique » ne sont jamais rehaussées de plaquettes de verre coloré ni de cabochons, et pas plus de polychromie figurative soulignée à l’or (cf. infra). À mon sens, insérer le meuble gellonais dans ce courant artistique relève purement et simplement d’une vue de l’esprit, sinon d’une forzatura.

   64.  Pour l’époque invoquée, on sait que l’abbé Hughes de Fozières (élu en 1196) fut déposé sur ordre d’Innocent III en 1202 pour dilapidations et simonie, suivi en 1219 par l’abdication de son successeur Pierre de Montpeyroux (dans des conditions qui, étant tues, n’étaient probablement pas honorables).

   65.  Jules Renouvier: « Histoire, antiquités et architectonique de l’abbaye de St. Guilhem-du-Désert » (in Anciennes églises du diocèse de Montpellier / Mémoires de la société archéologique de Montpellier, vol. 1, Montpellier 1837). Cet auteur écrit page 27 : « L’an 1076, Grégoire VII, voulant rendre un hommage particulier aux reliques de saint Guillem, alors l’objet d’une vénération universelle, leur dédia et envoya peut-être d’Italie un autel magnifique destiné à renfermer le corps du saint, dont l’élévation avait été faite au commencement du 11e siècle. Amat, évêque d’Oloron, envoyé par Grégoire dans la Gaule narbonnaise, la Gascogne et l’Espagne pour rétablir la discipline ecclésiastique, fit la dédicace ». À la suite de Renouvier, Taylor et Nodier (op. cit. 1838) vont diffuser le « mythe » : « Il y a dans ce temple un autel extrêmement curieux, donné, l’an 1076, par le pape Grégoire VII. Il était destiné à renfermer le corps de saint Guillaume confesseur. Amat ou Amé, évêque d’Oloron, en fit la dédicace » (cf. également Barthélémy Boucq, qui écrivait sous le pseudonyme de « Solitaire montagnard » : « Un autel insolite et pourtant remarquable envoyé par Grégoire VII à la chapelle de St. Guilhem. La table qui le recouvre est en marbre noir » (Vie de Saint-Guilhem, Lodève 1862, p. 140). Et ainsi de suite.

   66.  À la mort de son père en 993, la vicomtesse Garsinde de Béziers- Agde hérite de l’abbatia ou custodia des monastères de Gellone et d’Aniane (j’explique ailleurs d’où venait ce « droit » et comment il s’est transmis avant que les deux communautés parviennent à desserrer le carcan féodal). À sa mort (vers 1031-1032), en héritent les fils issus de ses deux mariages. Contraints de se partager ce droit largement économique, c’est Bermond d’Anduze, satrape de Sauve et seigneur de Sommières, qui enlève l’avouerie de Gellone. Avec l’élection de l’abbé Bérenger en 1074, un prélat acquis à la réforme de l’Église, le monastère gellonais se libère de la tutelle de ces potentats. Se préparant à partir pour la Terre Sainte, le puissant Bernard Atton (descendant de Garsinde par la dynastie carcassonnaise, il est vicomte de Béziers-Agde, de Nîmes et de Carcassonne-Razès) vient à Gellone avec ses chevaliers prier devant la relique de la Croix et le corps de Guilhem. Le 31 août 1102, il offre au monastère une église en Agadès (acte n° 298 du cartulaire, éd. 1897). C’est le seul cadeau d’importance fait à la communauté par un grand seigneur régional voire local (les Deux-Vierges, les Montpeyroux, les Roquefeuil…) entre le IXe et le XIVe siècle. D’autre part, et contrairement à certaines suppositions, jamais les Saint-Gilles (« rois du Midi » avant les Aragon) n’ont fréquenté Gellone. Raimond VI n’est cité en 1209 que pour avoir accaparé des biens du patrimoine gellonais. Quant aux rouergats de Lodève, ils ne sont mentionnés que pour des agressions à des dépendances du monastère. Aucune attention non plus de la part des puissants seigneurs de Montpellier, par contre très présents à Aniane durant les XIe et XIIe siècles… Je le redis: aucun personnage de quelque importance, laïc comme ecclésiastique, ne s’est jamais vanté d’avoir fait faire, acheté et offert, au XIIe ou au XIIIe siècle, un autel précieux pour le culte de saint Guilhem de Gellone. Pas plus que les moines de Gellone n’ont fait mémoire d’un geste aussi prestigieux. C’est à juste titre que, dans son ouvrage posthume (2012), mon maître et ami Henri Vidal (décédé en mars 2012) a souligné combien les Guilhems de Montpellier sont étonnamment absents de Gellone (XIe et XIIe siècle), alors même qu’une partie de leur descendance s’affirmera au XIIIe siècle comme héritière du célèbre duc Guilhem, héroïsé sous le nom de Guillaume d’Orange (Guilhem de Gellone devenant « fondateur » de la principauté et donc aussi de la dynastie princière d’Orange). S’ils avaient du sang wilhelmide, probablement par la descendance des vicomtes lodévois (aux liens imprécisés avec un lignage wilhelmide), ils ne descendaient certainement pas de Guilhem. Ultérieurement, j’aurai l’occasion d’envisager d’une manière nouvelle ce volet du dossier wilhelmide : je présenterai l’histoire des rapports de la communauté monastique avec les différents lignages qui tiendront en tutelle — parfois consentie — le monastère (question de l’abbatia / custodia). Dans ce contexte particulier, je montrerai comment et pourquoi la charte de 805 a été modifiée, d’abord côté anianais avant de l’être en réplique côté gellonais : ce « vrai faux » fut le fait du bosonide Rostaing, archevêque d’Arles et grand accapareur de monastères provençaux, rhodaniens et septimaniens. Dans les années 880 / 890, cet ancien moine (d’Aniane ?) empiéta avec violence sur les droits de la métropole narbonnaise, notamment dans les diocèses de Maguelone et de Lodève. S’étant emparé du monastère d’Aniane, où il avait probablement été moine et dont il parvint à s’emparer de l’abbatiat, il tenta de s’emparer de Gellone… Devenu métropolite d’Arles en 870-871, ce prélat touche à tout, ambitieux et très politique, avait soutenu le coup d’état du duc Boson et présidé à son couronnement comme roi de Provence / Burgondie en 875. C’est dans ce contexte qu’il faut envisager la « guerre des chartes de 804 » (cf. infra). Car, contrairement à ce qu’on continue d’écrire, la « querelle » entre les deux monastères n’est pas née au XIe siècle, ou plutôt elle est née à la suite de l’incendie qui détruisit les pièces originales gellonaises, l’abbé d’Aniane se souvenant qu’un siècle et demi plus tôt, après avoir accaparé le sien, Rostaing d’Arles avait tenté de mettre la main sur le monastère voisin à l’aide d’un « vrai faux »… la charte de fondation (sic) du 15 décembre 804 (cf. infra). Ce sont les papes du XIe-XIIe siècle qui, alertés dès 1065 par l’évêque lodévois Rostaing (venu à Rome auprès d’Alexandre II), mirent fin à des prétentions anianaises tirées par les cheveux. Dans sa si méticuleuse approche documentaire de la « querelle d’Aniane et de Gellone », Pierre Tisset finit par s’étonner que les traditions et les sources anianaises soient unanimes à rapporter à saint Guilhem la construction du monastère de Gellone (L’abbaye de Gellone au diocèse de Lodève. Des origines au XIIIe siècle, Paris 1933).

   67.  L’arrêt franc de la construction au niveau du premier étage (au mur périmétral à peine amorcé) permet de penser à l’abandon d’un projet architectural plus ambitieux, que Frédéric Mazeran vient de reconstituer: problème de stabilité ou problème de financement ?

   68.  Pourchassé par l’empereur Frédéric Ier Barberousse, ce dernier pape — en provenance de Pise — débarqua au grau de Maguelone le 12 avril 1162. Il s’installa à Montpellier pour plusieurs semaines mais semble ne pas s’être déplacé aux alentours ; et pas davantage lorsqu’il revint après un long périple à l’été 1165.

   69.  Amorcée dans les années 1150 — et peut-être dès avant — par des achats de terres et des arrangements juridiques et monétaires inappropriés, au point que Pierre Tisset (1933, op. cit.), parle d’une politique chrématistique qui conduisit le monastère à une situation de surendettement, le plongeant dans une longue crise économique et disciplinaire Plusieurs abbés seront accusés d’avoir dilapidé le patrimoine de la maison.

   70.  Outre la politique d’accaparement de Rostaing d’Arles et de son clan, il faudra se pencher sur les visées prédatrices du puissant monastère bénédictin de Saint Victor de Marseille à l’endroit de plusieurs monastères du Bas-Languedoc et du Rouergue méridional, comme Joncels (Hérault), Nant (Aveyron) ou Sauve (Gard), ancien prieuré de Gellone. À l’époque où Rostaing d’Arles était maître d’Aniane, un de ses fidèles avait également réussi à prendre le contrôle de Saint Pierre de Joncels, au diocèse de Béziers. L’abbé de Psalmodi, Raimbaud / Raginbald (un provençal appartenant manifestement au clan bosonide) avait bénéficié de la complicité des proto-Uzès et des titulaires de la charge vicomtale biterroise. Le monastère de Joncels ne sera libéré que par l’achat qu’en fera l’évêque Fulcran de Lodève à la fin du Xe siècle (qui en chassa des moines « débandés »). Mais sa liberté sera brève et il faudra attendre 1139 pour qu’Innocent II ordonne le retour de son indépendance canonique… qui sera plus tard encore perdue au profit des victoriens.

   71.  Plus d’une trentaine de moines s’était regroupée à Saint Pierre de Sauve. En 1249-1250, après la mort de Guilhem de Marseille, l’élection de Guilhem des Deux-Vierges rétablit la paix. Le nouvel abbé de Gellone, qui se rend fin décembre 1250 à Sauve pour recevoir l’obédience de la communauté « exilée », prend même le titre d’abbé de Gellone et de Sauve, qui gardera encore pour un temps son statut canonique de prieuré tout en jouissant de facto de la large autonomie que lui garantissait son patrimoine propre. Le récit de ce voyage figurait dans un liber homeliarum du monastère, transcrit par dom Jean Magnan dans sa chronologie de 1700 (manuscrit intitulé Chrono(lo)gia Abbatum Sancti Guillelmi de Desertis, conservé aux ADH: Série 5H-5).

   72.  André Soutou: « Accord conclu en 1161 entre l’Abbé de Saint- Guilhem et le Commandeur du Temple de Sainte-Eulalie », Études sur Pézenas et sa région / t. IV, fasc. 4, 1975, pp. 27-28.

   73.  Cf. R. Bavoillot Laussade et Ph. Lorimy, op. cit. 1995 / 1996: la tour en tuf calcaire surmontant la salle du XIIe siècle ne date pas du XVe siècle, et la tradition (fixée au XVIIe siècle) qui en attribue la construction à l’abbé Guilhem des Deux-Vierges (vers 1270) est vraisemblable. Quant au Gimel — dont Frédéric Mazeran vient de préciser la forme originelle et la typologie (2017) — sa construction a été stoppée (cf. infra). Si ce ne fut pas à cause d’un problème de stabilité, peut être s’est-il agi de raisons économiques (?). Je suis la reconstitution proposée par Frédéric Mazeran d’un porche à étage (peut-être même à étages), proposant de mettre la construction de cette belle tour-porche en rapport avec l’abandon du projet de bâtir le double clocher harmonique prévu sur le faux transept de l’église « romane » (deuxième phase). Comme je l’ai écrit avec Philippe Lorimy dès 1995, la structure « cloisonnée » des bras du transept comme l’état tronqué des parties hautes prouvent que deux tours carrées devaient être construites (sur le sujet, cf. notamment André Bonnery : « Tours symétriques de chevet du Languedoc aux Pyrénées », in Les Cahiers de Saint-Michel de Cuxa / vol. XXVII, 1996, pp. 33-45). La voûte à croisée de la salle inférieure du Gimel est soulignée par des boudins toriques sans clef et non portants, qui appartiennent au plus ancien type des croisées d’ogives. En 1934, l’importante étude de Marcel Aubert a retracé les origines de ce mode de voûtement, né dans l’Angleterre normande de la fin du XIe siècle et sa diffusion au début du XIIe siècle. Depuis la Normandie, le modèle a aussitôt gagné l’Allemagne et l’Île-de-France, la Champagne et la Bourgogne, d’où les cisterciens l’ont largement répandu à partir du second quart du siècle. L’exemple daté (vers 1125) comparable au Gimel de Gellone se trouve au déambulatoire de l’abbatiale Sainte Marie de Morienval (Oise). L’observation des appareillages permet de mettre cet édifice « roman » clairement antiquisant en rapport avec le pavillon du lavabo (édifié vers 1140-1150 au moyen d’un appareil identique). Reprenant ce que j’avais exposé en 1995, j’expliquerai ailleurs comment une mauvaise traduction du terme pignaculum au XVIIe siècle continue de faire croire à la construction du clocher au-dessus du Gimel. Je suis Frédéric Mazeran qui restitue à ce bel édifice du XIIe siècle son état initial de porche monumental voulant probablement évoquer un « arc de triomphe romain ». Au milieu du XVe siècle, l’abbé Guilhem de Cénaret a plutôt fait aménager l’intérieur de la tour : création d’un double étage par voûtement intermédiaire, la nouvelle salle haute étant dotée d’une grande cheminée, d’un évier, d’une fenêtre à meneau aux profils typiques de l’époque. Il devait s’agir d’une salle de garde, pouvant servir de refuge, puisqu’avant la réalisation de l’actuel cheminement, on n’y accédait que par une porte aérienne, accessible par une échelle depuis le fond du chœur monastique surélevé (cf. infra). On ignore d’ailleurs à quelle époque la haute tour de tuf calcaire fut affectée à la fonction campanaire, probablement assez tard. D’autre part, la construction — que je continue de situer dans la seconde moitié du XIIe siècle — pourrait avoir été surélevée en deux temps (si le changement des chaînages d’angle correspond à des phases distinctes).

   74.  Datant certainement du 26 janvier 1176, la bulle est retranscrite au n° 551 du cartulaire (éd. de 1897). À la suite de Paul Alaus (Étude sur le Cartulaire de Gellone, 804-1236, thèse manuscrite de 1885, conservée aux Archives départementales de l’Hérault: Série 11F-10), Pierre Tisset a soigneusement décrit la crise économique, régulière et spirituelle traversée par le monastère du Désert durant près d’un siècle. Cette longue période d’incertitudes ne fut conclue qu’en 1249 par l’accession à la chaire abbatiale de Guilhem IV des Deux-Vierges (1933, op. cit., pp. 108-109 et pp. 114-117). Au cours des vingt premières années de son gouvernement, cet abbé, mort en 1287, réussit enfin à redresser les affaires du monastère, mais aussi la vie régulière de la communauté et son rayonnement spirituel.

   75.  Comment a-t-on pu se fourvoyer si longtemps dans le mythe d’un cloître transféré à l’étage (le « cloître supérieur »), construit à la charnière des XIIe et XIIIe siècles (« vers 1200 ») et superbement orné de sculptures ?, en imaginant en outre que le cloître du XIe siècle était constitué de quatre galeries identiques ? (dont deux auraient été démolies au XIXe siècle).Il aurait suffi de lire le rapport que dom Possin qui, un siècle avant les dévastations postrévolutionnaires, décrivait précisément le cloître de Saint-Guilhem: d’anciens abbés, écrivait-il, « ont refait deux des allées de celuy d’en bas, qui sont enrichies de beaux piliers avec diverses sculptures, les autres deux retenant leur ancienne forme ». En fait, à l’instar de bien des monastères et cathédrales, le cloître de St. Guilhem était non un « double cloître » ou un « cloître à deux niveaux », et pas même un « cloître haut ». Canoniquement parlant, le cloître proprement dit a toujours été au rez-de-chaussée, constitué de deux galeries du XIe siècle et de deux autres du XIIe-XIIIe siècle, surmontées au XIIIe-XIVe siècle d’un élégant quadruple promenoir dont Jean-Claude Richard et Philippe Lorimy ont été les premiers à avancer la distribution véritable. En fait, la topographie architecturale du monastère médiéval a été conditionnée par l’état carolingien, en grande partie conservé : pas plus qu’il n’a possédé quatre galeries, le cloître « roman » n’a pas été inachevé, comme cela a encore été écrit en 2009. À l’instar d’autres monastères carolingiens, la cour n’était initialement dotée que de deux galeries de circulation (longaniae / longaginae), longeant la basilique et l’aula hospitum (ouest). C’est le dispositif révélé par la fouille archéologique (niveau du IXe siècle) pour l’ancien monastère de Saint Guénolé de Landévennec (Finistère), passé à la réforme monastique anianaise en 818 (cf. les travaux publiés d’Annie Bardel et Ronan Pérennec, 2004, 2011, 2012, 2015). La cellule personnelle de Guilhem se trouvait à l’intersection des deux coursières. Au XIe siècle, on a simplement rebâti en dur ces deux seules galeries (d’ailleurs en deux temps, comme le confirme la jonction en coup de sabre des bâtis à leur articulation) en reportant leur bahut au-delà de l’alignement de façade précédent (cf. RBL, op. cit. 1995 / 1996). La typologie du carré de cloître à quatre galeries de plain pied identiques, ne se développe qu’au XIIe siècle, comme l’habitude de bâtir le long du côté oriental une salle axiale dénommée chapitre (sous l’influence de Cluny ?). À Saint-Guilhem, ce dispositif « roman » — détruit au XVIIe siècle — avait été inséré — au XIIe siècle probablement — dans la partie centrale de la grande salle carolingienne que les documents anciens appellent aula major et auditorium (des termes antérieurs à l’époque « romane », qui connaîtra le capitulum / chapitre) ; salle dont la façade est encore bien lisible. Sur la naissance du chapitre, on lira l’enquête éclairante de Heidrun Stein-Kecks : « Quellen zur Capitulum », actes du congrès international de Zurzach et Müstair (septembre-octobre 1995) intitulés : Wohn und Wirtschaftsbauten frümittelalterlichen Klöster (dans le cadre de la fouille du monastère St Johann zu Müstair ; coordination de Hans Rudolf Sennhauser, Zürich 1996, pp. 219-231). Comme je pense l’avoir démontré en 1995, selon un schéma langobard adopté par l’architecture carolingienne (dès le règne de Charlemagne) cette cour a été dotée au IXe siècle de deux galeries longeant les côtés ouest et nord : tandis que les côtés est et sud correspondaient aux façades de l’auditorium (conservée) et du refectorium (arasée pour aligner le bahut de la galerie du XIIe-XIIIe siècle) (cf. RBL + Ph. Lorimy, op. cit. 1995 / 1996). Les résidences aristocratiques langobardes (palatium praetorialis) sont dès le VIIe siècle des bâtiments rectangulaires à un étage sur plancher (habitation). Le rez-de-chaussée est une salle unique qui s’éclaire sur une des longues façades. Ouvrant sur une cour, la façade est dotée d’une grande porte axiale encadrée par deux séries de fenêtres bifores. Le plus bel exemple conservé est le palazzo della Ragione du monastère adriatique de Pomposa (Émilie-Romagne). Les modifications opérées aux XIe et XIIIe siècles n’en altèrent pas la lisibilité originelle.

   76.  A moins que l’hypothèse soufflée à l’oreille par une dame, non archéologue mais pleine de bon sens et d’humour, lors de la visite des conférenciers à l’abbatiale, ne résolve le mystère: et si le généreux donateur secret d’un autel fait au XIIe siècle pour lancer le culte de Guilhem n’était autre que… Guillaume d’Orange… Plaisanterie à part, dois-je redire que ce personnage de fiction n’a jamais été « vénéré » à Gellone, dans l’église d’un monastère qui n’a jamais abrité son tombeau ?

   77.  À cette fin, ils supprimèrent la petite sacristie arrière, abattant — avec l’autel et le sarcophage wilhelmide — la cloison qui coupait en deux la grande abside. Les premiers aménagements de l’abbatiale étaient conclus avant 1682. Jusqu’alors, le chœur monastique était installé dans la grande tribune sur voûte, située à l’extrémité occidentale de la nef. L’autel régulier, placé comme c’était la règle à l’avant des stalles, était consacré à saint Michel (pas plus que les autres autels de l’étage, il n’est indiqué sur le plan de 1656: déjà supprimé ou oublié par le frère Plouvier, parce que — comme probable — abandonnés depuis un siècle ?). Par contre, lors des visites canoniques de 1611 et 1624, l’autel de saint Michel est parfaitement situé sur la tribune, à l’avant du choeur des moines. Le sanctuaire et l’autel majeur ne servaient que pour les offices solennels. La salle du premier étage de la tour du Gimel servait de sacristie habituelle à la communauté. Non seulement cette salle n’a jamais été une chapelle mais, à cause même de sa fonction, elle ne pouvait pas posséder d’autel (comme le pensent J.-C. Richard et F. Mazeran, 2017, op. cit. infra). Dans le cadre de leur réorganisation de l’église, après l’avoir raccourcie, les mauristes finiront par démolir l’ancienne tribune désertée, en 1686 semble-t-il. Le sanctuaire fut réaménagé en 1679 et tout l’intérieur de l’abbatiale chaulée en 1701 (cachant les peintures qui l’ornaient, entièrement détruites lors du décroûtage radical…du milieu du XXe siècle).

   78.  On les voit en place sur le plan présentant l’état post-concordataire publié par Justin Taylor, Charles Nodier et Alphonse de Cailleux (Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France. Languedoc, Montpellier 1838, p. 225). Le procès-verbal de la découverte des restes de saint Guilhem et le récit des circonstances rédigé par le prieur claustral dom Lecomte indiquent que le maîtreautel provisoire (pour une trentaine d’années probablement) fut bâti plus en avant avec la même mensa posée sur un nouveau massif maçonné.

   79.  L’exceptionnelle longueur de la table du maître-autel démoli en 1679 est confirmée par un détail que fournit le récit des mauristes locaux (in Matériau pour le Monasticon benedictinum, t. XV). La décision ayant été prise de moderniser le sanctuaire de l’abbatiale et de le mettre aux normes tridentines, les « moines nouveaux » défirent le maître autel parce qu’il était basti… près de la muraille, c’est-à-dire contre la cloison qui divisait alors en deux espaces la grande abside (cf. supra). Ceci dit, les deux autels alignés n’ont pas été appuyés à une paroi qui, au contraire, a été placée à leur arrière (au XVe ou XVIe siècle ?). La grande taille de la mensa de marbre blanc du maître autel médiéval, longue de plus de deux mètres (cf. infra), exclue-t-elle le XIe siècle ? N’y aurait-il pas une trop forte tendance à rajeunir au XIIe siècle des mensae de grandes dimensions, que pouvaient déjà justifier l’évolution des rites liturgiques liée à la réforme grégorienne au dernier quart du siècle précédent ?

   80.  De fait, le plan de Taylor et Nodier (état vers 1835, op. cit. supra) montre les stalles menuisées disposées en fer à cheval le long du rond-point absidial et le maître-autel curieusement dressé hors de l’abside, entre les deux pylônes du XIe siècle (fortement entaillés à cet effet). C’est l’emplacement qu’il conservera jusqu’à l’intervention de Michel Hermite en 1966/1968. Pour fixer leurs stalles, les mauristes entaillèrent la partie basse des colonnes engagées du pourtour (restituées en 1967). C’était alors le monument rococo toujours en place. Ce grand autel-buffet polychrome est traditionnellement attribué aux largesses de Mgr de Fumel, mais son style Régence permet de douter de cette origine, comme me l’a confirmé Alain Gensac. Jean-Félix de Fumel fut nommé évêque de Lodève en août 1750, et l’union de l’abbaye de Gellone / St. Guilhem à l’évêché fut décrétée en février 1781. Le titre abbatial fut officiellement éteint en 1783 et l’autorité sur l’antique monastère transférée à l’ordinaire du lieu (l’évêque de Lodève), même si un embryon de vie monastique subsista jusqu’en 1791. Si Mgr de Fumel fut le donateur, il faudrait qu’il ait fait venir à Saint-Guilhem un autel monumental déjà vieux d’un demi-siècle. Sinon, ce meuble aura été commandé pour l’abbatiale, entre 1720 et 1740 environ. Il faudrait par conséquent y voir l’œuvre d’un prieur mauriste ou bien le cadeau d’un abbé commendataire. Comme me l’a fait remarquer Jean-Claude Richard, le majestueux buffet d’orgues de l’abbatiale sera commandé en 1782 par les mauristes. Dans ce cas, on ne voit guère que Louis de La Tour du Pin-Montauban, investi de l’abbatiat en août 1698, devenu évêque de Toulon en 1712 et mort en 1737 (auquel le mauriste gellonais Jean Magnan dédia son œuvre en 1700), ou bien Antoine de Lastic, mis en possession du titre de Saint Guilhem en avril 1738, nommé évêque de Saintt-Bertrand-de-Comminges en 1739 et transféré à Châlons-sur-Marne à la veille de sa mort en 1763. A la même époque les mauristes d’Aniane fabriquèrent eux-aussi un nouveau maître-autel (également provisoire), en réutilisant des vestiges de plusieurs monuments médiévaux. Consacré le 11 février 1683, l’autel provisoire d’Aniane était composé de cinq pierres principales dont l’une qui est placée du côté de l’Évangile était l’épitaphe médiévale de saint Ardon (Ardo, le fidèle secrétaire, assesseur, puis biographe de Benoît et abbé). Au XVIIIe siècle, à l’instar de celle de Saint-Guilhem, l’abbatiale classique d’Aniane sera dotée d’un grand autel à l’italienne.

   81.  Bien que provisoire, ce maître autel sera désormais dédié conjointement au Saint Sauveur et au Confesseur Guilhem (athleta Christi, le soldat du Christ), ce qui revenait à célébrer les messes particulières au maître autel dressé au rond-point du nouveau choeur monastique. C’est à cette époque que la dalle arrière de l’autel wilhelmide, dont l’existence est attestée par les moines ansiens et par le procès-verbal de 1679, a été perdue. À noter que le fragment angulaire trouvé par l’Abbé Alzieu et mal replacé lors de la restauration des années 1990 (quoiqu’incomplet, il vient de retrouver sa place originelle) n’est pas forcément — comme je le croyais jusqu’ici — une extrémité de la dalle arrière perdue. Il pourrait s’agir d’une anture complétant la face latérale du coffre dès la fabrication du meuble. On verra l’importance que revêt ce détail, avec d’autres observations faites lors du remontage de mai 2018. Or l’addition des trois dalles donne une longueur de 2,63 m (exactement, 2624 mm), ce qui coïncide parfaitement avec la longueur induite de l’autel majeur du plan Plouvier (1656), mais non avec la longueur de la mensa! (cf. infra). Un récit daté de 1682 (Archives départementales de l’Hérault : Série 34-5 H15) signale le réemploi de la table de l’ancien autel wilhelmide comme table du nouvel autel majeur : « le devant et les deux côtés… fait (sic) présentement le devant d’autel du grand et la pierre de touche le dessus », mais c’est probablement une confusion. En effet, la mensa de l’autel wilhelmide aurait été beaucoup trop courte pour le corps de l’autel. A-t-elle été présentée ailleurs dans l’abbatiale (cf. infra), avant de finir misérablement (heureusement retournée) comme marchepied de l’autel de la Sainte Croix (du XIXe siècle) ? En 1711, dom Ursin Durand et dom Edmond Martène écrivent avoir vu « l’autel ] [ très remarquable car la table est en pierre de touche qui a cinq pieds de long et environ trois de large ». Mais les deux mauristes voyageurs ne disent rien des panneaux historiés… Il est possible qu’on leur ait fait voir la table de l’ansien autel wilhelmide et que la mensa noire, objet de curiosité, ait simplement été exposée en quelque endroit de l’abbatiale. On peut se demander si la dalle de marbre noir signalée par l’Abbé Jean Roy en 1788 (Nouvelle histoire des cardinaux françois avec leurs portraits) à l’emplacement de la sépulture du cardinal de Mostuéjouls (cf. infra) n’était pas la mensa de l’autel démantelé. Si le caveau du prélat est toujours en place (enveloppée dans un cervicorium, sa dépouille est intacte), le mausolée plaqué au mur du sanctuaire a été démoli après son saccage par les calvinistes (seul un écu armorié très détérioré témoigne de l’emplacement du tombeau monumental).

   82.  Remployées en linteau au XIIIe siècle. Il n’y a donc pas de raison objective pour retarder la réalisation de la pièce gellonaise jusqu’au début du XIIe siècle (R. Saint-Jean 1991/1992, cf. infra). Son style et sa facture sont indubitablement du siècle précédent, ainsi qu’en témoigne l’observation de l’évolution de la sculpture méridionale du XIe au XIIe siècle.

   83.  Le premier est daté par son inscription de 1019-1020. Suivi par Marcel Durliat et Peter K. Klein (en 1990), Pierre Ponsich estime que le second est des environs de 1030, le troisième étant à mettre en relation avec la reconstruction de l’église monastique d’Arles vers 1035/1040 (cf. idem l’encadrement des fenêtres de Saint-André-de- Sorède et d’Arles-sur-Tech, où le tympan présente un Christ plus évolué, qui pourrait être mis en relation avec la consécration de 1046). Comme l’avait fait Robert Saint-Jean, le mode de sculpture de la pièce gellonaise permet de la rapprocher du pilier de l’église troglodyte Saint Pierre de Montmajour (traitement des motifs végétaux), que Jean-Maurice Rouquette place entre 1030 et 1050. J’aurais tendance à suivre l’hypothèse de Pierre Ponsich (in Les Cahiers de Saint- Michel de Cuxa / n° 11, 1980) qui estime que les deux linteaux étaient initialement des antependia. Pour la taille en biseau, cet auteur cite aussi la table d’autel de Saint-André et la lipsanothèque en stuc de Vivers (toujours en Roussillon). À juste titre, Jacques Bousquet estimait que le linteau en bâtière de Bozouls (Aveyron) pouvait être rapproché de ce groupe de sculpture roussillonnaise de la première moitié du XIe siècle ; évoquant même la possibilité d’une pièce d’exportation en provenance de l’arc côtier.

   84.  La portion précédant l’abside proprement dite formait l’aire de service (« travée de chœur ») et de circulation entre les deux absidioles. Ce dispositif était favorable à la déambulation pèlerine (même avant l’abattement de l’altarium carolingien) puisqu’on pouvait passer entre le « reliquaire monumental » et le mur absidial. Reliant par les deux grands passages les chapelles latérales du chevet « roman », cet espace représente à lui seul le double de la surface de l’ancien sanctuaire. Quel qu’il ait été, l’autel carolingien du Sauveur s’est retrouvé comme perdu dans une aire aussi grande (surface et volume).

   85.  Elle mesurait environ 2,10 / 2,20 m de long. Enterrée en 1569, elle fut remise en place. On en a perdu la trace au XVIIe siècle. A-t-elle été brisée et jetée, ou bien re-enterrée, voire incluse dans le corps maçonné de l’actuel maître autel ? Les trois fragments d’une même table en marbre blanc répertoriés SDG 302, SDG 302 et SDG 304 pourraient-ils en constituer les épaves ? L’estimation au XIe siècle avancée par Géradine Mallet (2002/2004) me paraît admissible. La visite canonique du 27 septembre 1624 précise que la mensa du maître autel était en marbre blanc. Sa taille fait penser à la superbe mensa de marbre blanc découverte en 1983 à Cruas, datée par Robert Saint-Jean du début du XIIe siècle (216 cm x 86 cm), qui a désormais repris place dans le sanctuaire de l’ancienne abbatiale Sainte Marie de Cruas (Ardèche, monastère bénédictin fondé par un fils de Guilhem, le comte Héribert / Charibert). Dans le tapis de mosaïque « roman » de l’abside (retrouvé en 1849), l’emplacement réservé — avec l’empreinte des éléments de soutien de la table — semble confirmer que ce maître autel a été réalisé autour de 1100.

   86.  Pour l’emplacement de l’autel de saint Michel du XIe au XVIIe siècle, cf. supra. La tribune sur voûte occupait le fond de la nef centrale « romane », dont la surface correspond en grande partie à celle de la tour à étages précédant à l’ouest la basilique carolingienne (tour occidentale conçue selon le modèle du Westwerk d’Aix). L’intérieur du massif occidental éventré est devenu la première travée de la nef du XIe siècle ; une mesure architecturale ayant permis d’allonger la nef sans détruire la partie ouest du vieil édifice (renfermant la cellule et la tombe du fondateur). Dans la salle basse, contiguë à sa cellule personnelle, Guilhem fut enseveli en 812 (cf. supra). Selon le principe des Westwerke carolingiens, l’étage était probablement une salle d’apparat formant tribune sur la nef de la basilique, tandis que la salle supérieure abritait la chapelle proprement dite, avec l’autel de saint Michel (cf. RBL, op. cit. 1995 / 1996). Les textes anciens distinguent la magna basilica ou major ecclesia / aula dédiée au Christ de l’oratorium S. Michaelis ou minor basilica. Dans la symbolique carolingienne, la tour occidentale des basiliques est une image du Saint Sépulcre et de la Jérusalem céleste, un Westwerk angélique, qui fait face à un Ostwerk christique. Il était donc naturel d’y assurer le culte de l’archange psychopompe. Comme on le voyait à l’étage de l’église d’Aix, où le souverain terrestre trônait à l’ouest face au souverain divin trônant à l’entrée de l’altarium oriental (pour des raisons de visibilité). Les travaux de Maylis Baylé (1997 et 2000) ont précisé la symbolique magistralement mise en évidence par Carol Heitz.

   87.  Cf. l’inventaire du dépôt lapidaire de St. Guilhem réalisé en 1992 / 1998 — 2001 (Archives DRAC du Languedoc-Roussillon) par Géraldine Mallet, qui en a offert la présentation en 2002:
A. Un ensemble de six pièces (majoritairement fragmentaires) de pilastres en marbre blanc cannelés et sommés de chapiteaux à feuille d’acanthe simplifiée (n° SDG 105, 106, 107, 108 et 109). De même facture et de même style, elles proviennent probablement de deux meubles distincts comme l’a remarqué Géraldine Mallet. Je suis cet auteur qui propose d’y voir des vestiges de deux autels contemporains. Vue leur taille (moins de 70 cm de hauteur), il est difficile de penser aux piliers de soutien du sepulchre de saint Guilhem (environ 160 cm). Il y a dans le dépôt un autre fragment de marbre blanc de même facture présentant une belle feuille de rouvre et une portion de lacs. Typologiquement, on peut imaginer que ces pièces sont du milieu du XIIe siècle. Elles sont en particulier à rapprocher de plusieurs pilastres cannelés provenant du tombeau de saint Lazare d’Autun (détruit en 1744), monument construit semble-t-il vers 1150, entre 1140 et 1160 pour certains, vers 1170/1190 pour d’autres (toujours question de critères stylistiques). L’autel plein de la basilique Saint Anastase de Castel Sant’ Elia (ancien monastère bénédictin, nord du Latium) présente des pilastres d’angles de ce type. Intact, ce meuble liturgique est bien daté, entre 1126 et 1130. Yumi Narasawa (op. cit. 2015, pp. 294-296 et pp. 56-58) rapproche cet ensemble du maître autel de la cathédrale St. Trophime d’Arles, tout en hésitant à le dater de 1152 (au profit de la fin du XIIe siècle). Cet auteur (op. cit. 2015, pp. 40-43) le rapproche aussi d’éléments d’autels médiévaux conservés à Aix-en-Provence, qui seraient plutôt à rapprocher des pièces suivantes, à considérer que le rapprochement soit judicieux.
B. deux pilastres d’angle en calcaire fin récemment acquis par la Société archéologique de Montpellier (n° d’inventaire provisoires SAM 3 et SAM 4), semblant eux aussi avoir appartenu à un revêtement de massif d’autel (troisième quart du XIIe siècle ?). Yumi Narasawa (op. cit. 2015, pp. 296-297 et p. 308) compare ces pièces à la dalle à triple arcade qui sert depuis peu au nouvel autel de l’église de Saint-Martin-de-Londres, considérée comme une œuvre tantôt « préromane » (?) tantôt « romane » (XIe siècle). Cet auteur estime que, « d’après sa décoration, il serait raisonnable de la situer à la période de l’achèvement de l’édifice ou un peu plus tard ». Ignorant la signification de l’acte du cartulaire de Gellone (éd. de 1897) qu’elle cite (et auquel on a traditionnellement fait dire ce qu’il ne dit pas), ignorant mon étude (op. cit. 2003), Mme Narasawa croit donc au début de la construction de la prieurale Saint Martin après 1090 environ, entre l’extrême fin du XIe siècle et le début du XIIe siècle… On est également surpris que l’ancien maître autel de la cathédrale d’Apt soit cité comme référence comparative des fragments gellonais. Ceci étant, je partage l’avis de Jean-Claude Richard qui estime nécessaire de sortir de la cave-dépôt les centaines de fragments lithiques sommairement inventoriés (car peu probants de prime abord) afin de tenter un classement plus approfondi. Dans la mesure du possible, on devrait pouvoir sérier par origine, appartenance et époque. Il est probable qu’un tel examen permettrait quelque utile découverte. Un tel travail permettrait aussi de repenser systémiquement la présentation des pièces de l’ancien réfectoire, qui plus est récemment privées d’éléments complémentaires. Utiles à la lecture archéologique, ces pièces ont semble-t-il été retirées par strict souci esthétique et muséographique. Peut-on y ajouter le fragment sculpté répertorié et photographié entre 1925 et 1937 par Richard Hamann et aujourd’hui disparu ? (cf. infra). La photographie semble révéler la présence de quelques incrustations (verre ?). Et puis, que sont devenus les éléments en style prétendu roman des autels latéraux érigés vers 1860 et qui méritèrent le sarcasme de l’Abbé Vinas ?

   88.  On doit savoir que de telles interventions ne nécessitent pas une consécration d’autel, la mensa étant déjà consacrée.

   89.  En forme de 8, dont le modèle apparaît dans l’art des manuscrits à partir de la renaissance carolingienne. L’exemple le plus raffiné figure au f° 329v de la bible de Vivien (dite aussi première bible de Charles Le Chauve), un somptueux manuscrit du scriptorium de Tours offert par le comte Vivien au futur empereur en 845 (BNF, Ms. Lat. n° 423). Cette gloire est d’autant plus intéressante que, à l’instar du bas relief gellonais, le Christ est assis dans une double mandorle, elle-même insérée dans un losange dont les pointes sont sommées par des coupelles. Les figures du tétramorphe sont ici placées dans les écoinçons du losange. À noter en passant que le comte de Tours Vivien, duc en Neustrie, qui périra héroïquement en 851 à Larchamp en combattant les rebelles bretons, servira — comme Guilhem — à forger un des héros de la chançun de Willame / la chanson Guillaume… Pour la toreutique, on peut citer le splendide plat de reliure du musée de Berlin qu’Hermann Fillitz a daté de la phase finale du règne de Charlemagne (atelier de la cour): inscrit dans une gloire en 8, le Christ est entouré des symboles évangéliques. Les plus beaux exemplaires du Christ assis dans une mandorle en 8 soutenue par le tétramorphe (sans cadre losangé) se trouvent dans le sacramentaire de Metz (Paris BNF) et sur le plat de reliure en or repoussé du codex aureus de Munich. Pour les Xe et XIe siècles, je signale les doubles gloires de l’évangéliaire de New York (vers 960), du beatus de Girona (de 975), du codex aemilianensis (de 976) et du codex vigilanus de l’Escorial (un peu plus tardif), de l’évangéliaire de Corvey (vers 995-1000), du sacramentaire de Saint-Géréon de Cologne (entre 996 et 1002), du beatus de San Millán de Madrid (vers 1000), de l’évangéliaire de saint Bernward d’Hildesheim (vers 1020), du plat de reliure de l’évangéliaire de Théophano abbesse d’Essen (vers 1025) ou du coffret reliquaire en ivoire du musée de Berlin (vers 1025-1030), des évangéliaires de Cologne (vers 1025) et de Goslar (vers 1040), du plat de reliure du codex aureus de Sankt Emmerann de Regensburg (provenant de Saint-Denis, milieu du XIe siècle), ou plus tardivement encore de la bible de saint Aubin d’Angers (vers 1085-1095). Toutes ces œuvres sont dérivées de la tradition aulique du IXe siècle… Le modèle de la plaque gellonaise pourrait donc avoir été puisé dans un manuscrit luxueux du monastère, hypothèse déjà judicieusement avancée par Robert Saint-Jean. À l’évidence, une image aussi complexe et élaborée n’est pas sortie du coup de crayon d’un lapicide local, d’autant qu’on trouve un détail rare (le sceptre), attaché à cette typologie très rare et bien datée de la maiestas Domini. Plus près de nous, on trouve le fragment d’antependium sculpté de l’autel de Deusdedit (provenant de la cathédrale de Rodez) que l’on date traditionnellement des années 960 / 1000 (pour certains vers 1050 ?). D’autre part, on comprend mal pourquoi, après avoir justement rapproché l’œuvre de la sculpture roussillonnaise de la première moitié du XIe siècle (cf. supra), Saint-Jean l’a ensuite placée vers 1100 et finalement au premier quart du XIIe siècle (conversation de 1990), avant de balancer entre le milieu du XIIe siècle et la fin du XIe siècle (dans le même article publié juste après son décès en 1992).

   90.  En principe, le reste du front devait compter huit autres éléments, selon un schéma de répartition spatiale (ici d’assemblage) qui se retrouve dans la peinture de manuscrit et dans certains panneaux d’orfèvrerie (cf. l’autel de St. Ambroise de Milan). Selon toute probabilité, les quatre rampants du losange (une forme très rarement employée) étaient occupés par les symboles du tétramorphe (cf. supra): le frontispice de l’histoire d’Orose de Laon (Ms. n° 137 de la Bibliothèque municipale, vers 780 / 790) présente une croix avec au centre l’agnus Dei et aux extrémités les symboles des évangélistes en buste, inscrits dans des coupelles. Parfois associé au Christ entouré du tétramorphe, l’emploi du cadre central en losange a été en vogue dans l’art carolingien, tout particulièrement dans la peinture de manuscrit de l’école de Tours (épiscopat de Théodulf) : cf. principalement la bible d’Alcuin, l’évangéliaire de saint Gauzelin, la bible de Moutier-Grandval. Son usage se perpétue dans l’art aulique de la période ottonienne : cf. par exemple le plat de reliure d’orfèvrerie de l’évangéliaire de Bamberg (München, vers 1010). À titre indicatif, je signale encore que le décor des deux petits côtés de l’autel de Volvinius (panneaux d’orfèvrerie, Milan IXe siècle) s’organise déjà en compartiments à partir d’un losange. Le beau relief gellonais a été descendu de la façade occidentale du clocher en février 1990, la pièce est depuis lors présentée dans le dépôt lapidaire de l’ancien réfectoire. Au XIe siècle encore — selon un schéma courant pour les dalles de chancel « byzantines » — le losange servira à inscrire des chrismes cerclés (tympans monolithes). Contrairement à ce que croient certains, la plaque sculptée de Saint-Guilhem-le-Désert n’a pas été l’objet des mousquets calvinistes pointés depuis la place (les impacts de balles, anciennes comme modernes, ont un tout autre aspect sur la pierre). Les blessures qui l’ont dévisagée sont le fait de coups assenés à portée de main au moyen d’outils pointus ou d’armes métalliques. Elle provient donc d’une des structures sculptées figuratives bûchées par les calvinistes lors du saccage de 1569, comme ce fut le cas pour le sepulchre de saint Guilhem et nombre de visages systématiquement « blessés » de la sculpture du cloître, toutes pièces de mobilier d’église à portée de main (défigurés, parfois simplement « détruits » par bris du nez).

   91.  Si, à la rigueur, la plaque entrerait sous le premier rouleau de la porte du XIe siècle située entre le Gimel et la nef, il faut prendre en compte les éléments d’encastrement supérieur et inférieur, et la présence d’un hypothétique linteau. En outre, la faible épaisseur du cadre de cette porte et l’absence de feuillure et de traces d’ancrage d’un linteau et d’un appareillage à l’arrière de la lunette montrent clairement qu’il n’y a jamais eu de tympan. Non seulement il doit être lié à l’appareillage de la lunette, mais le tympan ne peut qu’être monolithe ou appareillé (avec un linteau, soutenu latéralement par des consoles). Le tympan maçonné avec placage de pierres assemblées n’existe pas ; à ma connaissance tout au moins. Dans l’hypothèse d’un autel: si on additionne la hauteur de la dalle (74,5 cm sans ses tenons d’encastrement), la largeur des deux plaques horizontales d’encadrement et l’épaisseur moyenne de 12 cm pour la base et la table, on obtient un meuble de107/109 cm de hauteur. L’autel de saint Guilhem mesure 109/110 cm. C’est une hauteur standard pour un autel médiéval. Je ne peux donc partager l’hypothèse que viennent de re-proposer mes amis Jean-Claude Richard et Frédéric Mazeran (« Les façades et le massif occidental de l’abbatiale de Gellone… », in Cahiers d’arts et traditions rurales / n° 28, 2017, pp. 15-16), d’autant qu’on ne remarque aucune trace d’une modification de l’ébrasement interne de ce portail axial (dressé en moellons réguliers de pierre froide), percée au XIe siècle dans la façade précédente. L’appareillage est parfaitement cohérent avec celui de la porte.

   92.  Si on situe la mise en place du dispositif willhelmide en 1139, on pourrait imaginer qu’en concomitance le maître autel ait été embelli par la pose de pilastres d’angles « à l’antique » (cf. note 87 A et B).

   93.  Certes, la caractéristique majeure de la communauté monastique gellonaise jusqu’au XVIe siècle est un conservatisme qui s’est manifesté pendant des siècles notamment dans ses usages et sa liturgie, restées fixés sur le modèle des temps carolingiens. Ce conservatisme gellonais s’est également manifesté dans le remploi décoratif au chevet « roman » d’une impressionnante série de spolia provenant de la basilique carolingienne ; sans oublier le report sur la façade occidentale du Gimel d’un ensemble de pièces antiques qui, à mon avis, devaient déjà orner la façade du IXe siècle (conservée au XIe siècle et dotée d’un portail). Destinés à évoquer l’ancienne Rome et l’Empire, ces remplois (spolia) constituent une pratique courante à l’époque carolingienne, où l’on s’applique à transcrire partout la renovatio Romae patronnée par Charlemagne, notamment par la mise en valeur de marques « impériales » mais aussi par la construction more romano (murs appareillés, réutilisation de colonnes, de chapiteaux et de bas reliefs… de sarcophages également). Il y a également dans le dépôt lapidaire de St. Guilhem-du-Désert un gros chapiteau corinthien de calcaire (Ier ou IIe siècle) dont la partie sommitale a été creusée: tardivement pour servir de bénitier ? À moins que la pièce ait servi de piètement à une table d’autel et que la cuvette ait été un sépulcre à reliques. En tout cas, cette pièce antique — qui provient d’un monument public et non d’une habitation privée (comme certaines colonnes et les chapiteaux antiques insérés dans le bâti médiéval) — a probablement été amenée au IXe siècle pour quelqu’usage dans le monastère. Quant à la plaque losangée sculptée du superbe Christ trônant, provenant à mon avis de l’antependium du second maître autel de Gellone (XIe siècle, cf. supra), c’est pour ne pas perdre un vénérable vestige du passé que les moines la scellèrent dans la façade de la tour occidentale. Encore et toujours le « conservatisme » des moines de Gellone ! (qui alla, en plein XIIe siècle — à contre-courant de la mode — jusqu’à ne pas procéder à la réduction du squelette de Guilhem pour conserver le corps dans un reliquaire ; et à enfouir tel quel le coffre menuisé du Xe siècle). Je partage le constat exprimé par Xavier Barral i Altet : cette belle sculpture en bas-relief n’a pas été conçue pour être vue du bas vers le haut, mais frontalement. On ne peut que déplorer l’actuelle présentation qui, à la différence de la précédente, ne permet pas d’admirer l’œuvre et d’en apprécier commodément les superbes détails.

   94.  Avant la coutume de les appliquer à un mur (pas avant, semble-t-il le second quart du XIIIe siècle, sauf pour ceux intégrés à un reliquaire monumental. cf. infra le cas de Saint Lazare d’Autun), les autels sculptés proposent un décor continu (sur trois ou quatre faces). Ici, le meuble liturgique n’a qu’un panneau historié, ce qui indique qu’il a été fait pour un espace particulier, où seule la face antérieure était exposée à la vue des fidèles. J’expliquerai ailleurs que cela correspond très précisément à l’emplacement architectural initial qu’occupait le meuble, à mon avis. Et je fais remarquer dès maintenant que, s’il a été le premier maître autel de la basilique de Gellone, cet autel était parfaitement proportionné aux dimensions de l’altarium (dont la salle haute, rasée vers 1075, avait abrité depuis 805 le premier autel du Sauveur…). En largeur nord-sud de la salle, l’emprise de l’autel (à la dimension de la mensa) représentait exactement un tiers (la surface = 1 pour 13 ou 14). Toujours dans cette hypothèse — qui est la mienne — il est facile de comprendre qu’après la mise en service du nouveau sanctuaire « roman » un pareil meuble ait donné une impression de petitesse pour un espace aussi large et aussi haut (= 1 pour 45 ou 46) (cf. Fig. 2a et Fig. 3).

   95.  Christus patiens et Christus triumphans (l’homme crucifié et le Salvator hominis et imperator mundi), l’union hypostatique (Jésus vrai homme distinct de la commune humanité et fils unique de Dieu, dieu véritable et sauveur de l’homme), formule antiarienne de la doctrine christologique orthodoxe que s’appliquèrent à diffuser les théologiens de Charlemagne: Alcuin de Tours et Benoît d’Aniane au premier chef, mais aussi Théodulf d’Orléans, Paulin de Cividale, Wirzo de Lindisfarne, ou encore le liturgiste et collectionneur d’art Hildebald surnommé Aaron (abbé de Salzburg et Mondsee, évêque de Cologne et archichapelain du palais d’Aix). Venu jusqu’à Aix au printemps 800, Elipand de Tolède finit par céder et signa une déclaration solennelle de foi orthodoxe, reconnaissant que les deux natures sont jointes dans l’unité de la personne du Verbe. Qu’exprimait mieux ce dogme qu’une double image du trône divin avec le Christ en gloire et le Christ en croix, la croix étant souvent comparée à un trône ou à un autel ? La maiestas Domini montre le Christ apocalyptique, le souverain cosmique dans une orbe glorieuse, présentant le livre des évangiles ouvert (Deus rex mundi, cf. supra) ; tandis que le tableau voisin de la crucifixion correspond à la sancta membra Salvatoris suspensa. J’estime que l’ordre de présentation (sens de lecture) n’est pas le fruit du hasard, mais qu’il résulte de la volonté de dire — au-delà de l’égalité des scènes — que celle de gauche prime sur celle de droite : la première est éternelle, la seconde n’a été qu’un moment, daté et passé dans le temps. Il faut noter que cette association précise d’images ne se retrouve pratiquement pas dans l’art chrétien occidental du Moyen-âge (fin XIIe-début XIIIe siècle compris). Je ne connais qu’une paire d’objets médiévaux sur lequel la gloire est représentée au-dessus de la crucifixion : ces deux œuvres de l’émaillerie limousine de la fin du XIIe siècle sont auvergnates, la chasse de saint Calmin de Mozac et la chasse de sainte Thècle de Chamalières (Puy-de-Dôme) ; ou bien celle — également limousine — de Santo Domingo de Silos. Certes, jusqu’au XVe siècle, ces deux images vont connaître une large et longue diffusion, mais toujours distinctes l’une de l’autre ! Je tiens à livrer dès maintenant un détail troublant : le visage du Christ trônant de l’antependium gellonais est identique à celui peint dans la lunette du tympan interne du tempietto de Cividale, que l’on retrouve en miniature dans l’évangéliaire dit de Godescalc que Charlemagne fit exécuter à son usage au retour de Rome et Pavie, en 782/783 par un artiste qui connaissait parfaitement les références iconographiques de l’art byzantin pré-iconoclaste (cf. infra d’autres exemples). Je signale également que le crucifié du tableau gellonais ne porte pas de couronne — ni même la fine couronne d’épines — et qu’il ne présente pas les pieds superposés. En outre, sans suppedaneum, les pieds du Christ gellonais reposent directement sur le sol, symbolisé par un triple petit motif soigneusement incisé (cf. Fig. 21a). Il s’agit de trois segments de cercle attachés formant une onde qui, placée sous le bord inférieur du stipes, symbolise l’élément terre (Gaïa) : le Golgotha est ici encadré par le Gareb et l’Agra. Dans le catalogue hiéroglyphique, ce motif signifie : terre ou montagne ! À la différence du canon classique « roman », les pieds du Christ de Gellone touchent donc le sol, les poutres de la croix étant strictement limitées au corps du supplicié ; comme c’est souvent le cas dans l’iconographie carolingienne de la crucifixion. Même s’il ne s’agit peut-être que d’une coïncidence, il existe dans l’art du cloisonné spécifiquement langobard un petit motif tri-mamelonné : cf. par exemple la belle plaque discoïdale de fibule (?) en or et grenats du Museo nazionale di Antichità de Parme (VIIe-VIIIe siècle).

   96.  N’en déplaise aux tenants du pauvre oratoire de la modeste cella, simple annexe du monastère d’Aniane ; ceci dit, cet ermitage de Guilhem a existé avant la fondation de Gellone (cf. infra). Pour fonder Gellone, Guilhem a cédé à Charlemagne Goudargues, où il avait entrepris l’implantation d’un monastère. Après la mort de Guilhem et de son père, Louis offrira la double cella de Casanova / Goudargues…à Aniane (21 mai 815). Ce n’est pas ici le lieu de démontrer que la modeste cella de Gellone est un mythe anianais, y compris à l’aide des sources écrites qu’ignorent étrangement les partisans d’une doctrine allant de pair avec une vie de Guilhem forgée au XIIe siècle en clef anti-anianaise « sur de classiques modèles hagiographiques ». Je pense à un tout récent article savant de Jean Meyers: « La figure de Guillaume de Gellone d’après la Vita Sancti Willelmi [bien entendu vers 1125] : quelques remarques sur ses modèles hagiographiques » (in The Journal of Medieval Latin / vol n° 24, 2014, pp. 131-152). Cet auteur développe son raisonnement sur le canevas de Pierre Chastang, lequel reprend des schémas fixés au XIXe siècle, largement surannés à mon sens car conditionnés par une philologie que dominait totalement l’étude de la littérature épique médiévale (l’ouvrage de Révillout, 1876, op. cit. infra, est éloquent à cet égard). En 2002, Chastang a enfoncé le clou par rapport à sa thèse en expliquant que la Vita S.Willelmi — dont il ne connaît, lui aussi, que la version montpelliéraine — n’était qu’un tissu de topoï et de fioretti typique de la littérature religieuse du XIIe siècle, qui abonde, il est vrai, en pieuses historiettes (pour l’édition, Jean Mabillon s’est également servi d’un manuscrit de l’abbaye des Saints Corneille et Cyprien de Compiègne, qui mériterait d’être si possible revu). Selon Pierre Chastang, la fabrication du saint procède tout simplement de la production littéraire de l’abbaye de Gellone au début du XIIe siècle. Ne cessant d’affirmer que le manuscrit de Montpellier ne doit pas être considéré comme typique — et utilisé comme tel — (cf. infra), je proposerais de revoir complètement les sources en commençant par un recensement complet des manuscrits subsistants (et des citations de Guilhem par les auteurs et documents contemporains extérieurs), leur dépouillement analytique, l’établissement d’un corpus critique confronté aux textes carolingiens (phrases ou passages entiers, vocabulaire et formules typiques) avant de reprendre l’étude sur des bases larges et libérées. Pour ma part, je montrerai également que l’usage qui est traditionnellement fait de l’œuvre d’Ordéric Vital est inapproprié : à son sujet, une grave erreur de type chronologique est répétée et élargie jusqu’à nos jours. La notice qu’Ordéric consacre à Guilhem de Gellone, le protecteur et modèle de son maître, ne date ni de 1141 ni même de 1066 ; pas plus que ne datent de 1122 environ ou de vers 1125 (ni de 1130/1135) la Vita wilhelmide et le cartulaire gellonais (= le recueil édité en 1897). Le texte dont s’est servi l’historiographe anglo-normand a été rédigé avant 1040 à Gellone à partir d’un manuscrit consulté sur place… qui n’était pas la Vita de Montpellier (laquelle — dois-je le signaler — est incluse comme rubrique dans un lectionnaire, c’est-à-dire un manuel pour le service de l’église). Les mauristes avaient pourtant signalé l’existence à St. Guilhem de plusieurs vies de Saint Guillem, distinctes d’un manuscrit contenant des chansons de geste (toutes « françaises » ou en vieux gaulois). Un de ces récits biographiques manuscrits avait alors été retenu digne d’attention pour l’histoire, à la différence d’un autre jugé influencé par la littérature épique : une vie formée a la chanson des trouvères ainsi que le soulignait Ordéric Vital… six siècles et demi plus tôt. Comme le chartiste Jacques de La Pise au XVIe siècle (cf. Alice Mary Colby-Hall, « Le voyage d’un Orangeois, Jacques de La Pise, à l’abbaye de Saint-Guilhem-le-Désert, en 1573 », in Études sur l’Hérault / nouvelle série , vol. 5, 1989 – vol. 6, 1990, pp. 93-98), les mauristes de Saint-Guilhem précisent eux aussi que le monastère conserve plusieurs versions de la biographie du fondateur, dont une authentique (sic), une romancée, d’autres manuscrits correspondant au cycle épique connu. Plus clair que cela ? Le livre contenant des chansons françaises du cycle de Guillaume d’Orange devrait être l’actuel Ms. Fr. n° 774 de la BNF (datant de la seconde moitié du XIIIe siècle). Ne parlant pas d’un résumé mais de l’utilisation d’un texte ancien, le moine auteur de la Vita / version de Montpellier) précise s’être inspiré d’une biographie de Guilhem dont il n’a tiré que les détails selon lui utiles à son pieux propos. Pourquoi l’accuser d’avoir créé un roman en puisant dans des cantilènes de jongleurs « français » ? Plusieurs passages sont clairement tournés selon le langage des scribes et annalistes carolingiens. Je voudrais avancer ici un autre indice pouvant conforter l’usage d’un récit plus ou moins contemporain de Guilhem. Lorsque l’auteur de la Vita raconte la halte du duc à Brioude, il parle d’un vicus et du vieux templum dans lequel repose la dépouille du bienheureux soldat Julien (le martyrium de la seconde moitié du Ve siècle). Le célèbre monastère auvergnat, qui devint à la fin du IXe siècle le palladium de la descendance « aquitaine » de Guilhem — et son panthéon (Guillaume Le Pieux, 886-918) —, n’a été constitué qu’après la mort du fondateur de Gellone. Grâce aux wilhelmides — qui s’en firent attribuer l’abbatiat — les chanoines de Brioude raviveront le lieu pour en faire un bourg médiéval florissant au XIe-XIIe siècle. Qui lit le travail de Charles-Eugène Révillout (« Étude historique et littéraire sur l’ouvrage intitulé Vie de Saint Guillaume », in Mémoires de la Société archéologique de Montpellier / 1ère série, vol. VI, n° 35-36 / juillet 1876, pp. 495-576) comprendra dès la première page que le cadre analytique n’est que le vaste monde de la geste médiévale, dont la mode vient d’être lancée par les travaux de Léon Gautier (1868) : désigné sous le titre de comte / marquis d’Orange, Guilhem est assimilé à Guillaume d’Orange, surnommé Fierebrace et au Court Nez. Sa famille est expliquée selon les « généalogies » épiques, etc. Plus encore que philologique, ce courant de sensibilité français, développé comme en réplique à l’école allemande d’étude des œuvres littéraires médiévales, trouvera bientôt sa référence majeure dans les publications de Joseph Bédier (1908 pour le cycle de Guillaume d’Orange). Ainsi, l’étude des chansons écrites du Moyen-âge va-telle se développer jusqu’à l’entre deux-guerres au détriment du fondement strictement historique sur lequel a poussé l’arbre puissamment ramifié de la geste. Ainsi ai-je lu un livre de cinq-cents pages consacré au cycle de Guillaume d’Orange, extrêmement enrichissant pour l’histoire littéraire et la philologie, mais inutile pour le seul point qui m’intéressait : les dates d’apparition des premières chansons. La seule base chronologique avancée pour cet immense travail d’analyse étant… la Vita S.Willelmi rédigée… vers 1125… puisque Philipp August Becker l’a écrit… en 1896, 1898 et en 1907 encore, à la suite de Révillout et dans le sillage d’un Wilhelm Pückert (1899), manifestement contestable car représentant de la « ligne allemande » ! En 1967, Madeleine Tyssens a remarqué que le plus ancien texte connu du cycle, la chançun de Willame (que Jean Frappier estime dater des environs de 1160 et dont Alberto Varvaro place les prémices autour de 1150), est le seul à parler du désastre de Larchamp, évoqué par la Vita (de 1125, ça va de soi). Or il s’agit d’un épisode sombre des temps carolingiens, d’une bataille perdue en 851 contre les bretons révoltés qui impliqua un ou deux membres de la Sippe wilhelmide. Ce détail seul prouve que les deux œuvres ont puisé à une même source du IXe siècle. On conviendra qu’il serait difficile qu’un détail littéraire septentrional conçu vers 1160 ait été repris vers 1125 dans un texte hagiographique méridional. Réitérant ses conclusions de 1969 à propos de la Vita, André de Mandach a montré en 1993 que ce texte latin était clairement antérieur au premier quart du XIIe siècle, et que rendre débiteur du monde des jongleurs nordiques des XIIe et XIIIe siècles une telle production hagiographique relevait de l’utopie voire d’un entêtement doctrinaire. Pourtant grand expert des liens entre histoire et littérature, ce chercheur dénonçait la manie trop répandue parmi ses collègues d’historiciser faits et personnages de la geste. Quant à Alfred Jeanroy, il se demandait (dès 1897) si les quatre chansons constituant le noyau du cycle n’auraient pas eu tout simplement pour source la Vita gellonaise, elle-même utilisant un récit carolingien ; et non le contraire. Cet auteur posait ensuite une autre question, à mon sens plus judicieuse : la Vita S. Willelmi, œuvre religieuse rédigée en beau latin, et ces chansons « françaises » ne pourraient-elles pas puiser à une source commune perdue, à une saga méridionale et carolingienne ? Il est depuis longtemps démontré que la chanson de Roland — déclamée sur le champ de bataille de Hastings au soir glorieux du 14 octobre 1066 — a puisé à des sources carolingiennes, connues ou perdues. De même, la plus ancienne œuvre en vieux français, recyclant des événements des VIIIe, IXe et Xe siècles a-t-elle puisé en particulier au carmen de proditione Guenonis (chanson sur la trahison de Ganelon), un texte écrit en latin tiré d’un récit carolingien. Et puis, il est clair que l’on doit désormais approcher l’immense question de la littérature épique médiévale en redimensionnant le « genéalogisme » des textes au profit de leur « intertextualité ». Ceci étant, Rita Lejeune (en 1972) faisait un constat du plus haut intérêt pour une approche réelle de la question : toutes rédigées en ancien français, les chansons de geste ne commencent à s’imposer dans le Midi qu’à l’extrême fin du XIIe siècle et au XIIIe siècle. N’étant pas expert, je voudrais seulement encourager des chercheurs aux yeux neufs à tenter de percer dans cette direction. Les personnages réels initiaux, les événements historiques et les lieux cités son largement méridionaux et remontent à la période carolingienne, mais aussi précarolingienne. Malgré ce, que je sache, aucune chanson de geste ne cite explicitement Gellone et son monastère… Le fait ne mérite-t-il pas qu’on y réfléchisse ? Bédier n’écrivait-il pas en 1908 que « les chansons de geste du XIIe et du XIIIe siècle ne sont que l’écho affaibli d’anciens poèmes disparus, des remaniements de chants plus vieux de trois ou quatre cents ans ». Comme on le constate pour la littérature médiévale germanique, il y a eu des récits très anciens, généralement mis par écrit au VIIIe siècle, ainsi que des chroniques privées dont le le Ludwigslied, le Hildebrandslied et le Nibelungenlied. Je ne crois pas que les wilhelmides aient négligé de faire composer quelque épopée de leurs ancêtres, d’autant que Guilhem descendait de princes royaux burgondes et francs très impliqués depuis au moins l’aube du VIIe siècle dans l’histoire du regnum francorum. Et pour ne citer que lui, Paul Diacre rapporte dans son historia langobardorum qu’il existait de son temps bien des récits anciens sur son peuple et les rois. Suivie en 1991 par Robert Lafont, Rita Lejeune a posé dès 1972 l’hypothèse d’une épopée occitane dans laquelle des jongleurs « français » auraient puisé au XIIe-XIIIe siècle pour développer le monument littéraire de la langue d’oïl qu’est leur riche production écrite (cf. « Le problème de l’épopée occitane », in Les cahiers de Saint-Michel de Cuxa / n° 3, juillet 1972, pp. 147-179). En 1964, s’étonnant qu’on ne conserve aucun texte occitan des exploits de Guillaume d’Orange, le fondateur mythique de la principauté de ce nom (constituée au XIIe siècle, en faveur de seigneurs méridionaux), Jeanne Wathelet-Willem remarquait que la chanson de Girart de Roussillon était rédigée dans un langage mixte, la langue d’oil étant farcie de mots et de formes occitanes. Faut-il rappeler qu’il existe encore une œuvre en langue « romane », composée autour de 1070, la canczon de sainte Fed (le plus ancien texte littéraire connu en « provençal » archaïque), largement confortée au liber miraculorum sancte Fidis (texte latin d’origine monastique). En tout cas, s’il est normal de ne pas en avoir en latin, n’est-il pas surprenant qu’on ne possède pas une ligne en langue romane de la geste de Guillaume d’Orange ? Ceci dit, était-il besoin d’une « chanson occitane » pour alimenter les premières œuvres épiques françaises ? Je crois à l’hypothèse d’une source commune plus ancienne, d’autant que j’ai montré — et j’y reviendrai de manière plus détaillée — qu’un certain nombre d’épisodes attribués à Guilhem remonte au temps de Pépin Le Bref et de la conquête de la Septimanie (phase de 751 à 759), et qu’ils relèvent manifestement de la carrière de son père le duc Theudéric II (cf. RBL : « Évocation de Guilhem et des wilhelmides. Une famille princière franque dans la Gallia Gothica des VIIIe et IXe siècles », 1998/2000, op. cit., pp. 31-46). Beau-frère du nouveau roi des francs, Theudéric assuma la gestion de la province jusque vers 775, avant que ces fonctions passent — après l’intermède du comte Milon — à son cadet Guilhem (peut-être dès 780 environ). Les vingt-quatre chansons du cycle de Guillaume d’Orange ont toutes été composées en « français » archaïque à partir de la seconde moitié du XIIe siècle et durant le suivant, même si pour certains le début de la fabrication du couronnement Louis et du charroi de Nîmes remonterait à 1135/1140, suivi de peu par celle de la chanson de Guillaume. Seule l’œuvre que nous connaissons sous le nom de chanson de Roland, qui remonte au début au moins XIe siècle, aurait été composée à partir de cantilènes, elles mêmes inspirées par des sources (latines) plus anciennes encore. Et ce n’est pas l’auteur — religieux chansons des jongleurs circulant dans le milieu aristocratique normand sous le duc Guillaume Le Bâtard. Et puis, j’aimerais qu’on explique comment le texte du moine gellonais, composé en latin vers 1125 (ou vers 1122), figure sur un manuscrit de 1100 (voire de 1075 / 1100) ; mais aussi comment il peut contenir des passages prétendument tirés d’une œuvre littéraire en vieux français (langue non parlée dans la région) créée à partir de 1150-1160 seulement. Le manuscrit gellonais qui contenait l’œuvre des trouvères avait été composé dans la seconde moitié du XIIIe siècle (cf. supra). Qui plus est, personne ne paraît surpris que le moine rédacteur de la Vita montpelliéraine connaisse, au XIIe siècle, des termes et les formules du langage typique des temps carolingiens et le vocabulaire particulier à cette époque reculée. Ces quelques réflexions, et d’autres encore, convergent pour réfuter la vieille doctrine aujourd’hui défendue, avec Pierre Chastang ou Edina Bozoky, par Jean Meyers. Cet auteur écrivait notamment en 2014 : « La Vita relève donc du faux et de la forgerie. […] Il est évident que la Vita Sancti Willelmi cherche à fournir à l’abbaye de Gellone un pendant digne de la Vita Sancti Benedicti et à lui offrir une fondation à la mesure de celle de l’abbaye d’Aniane » (op. cit., p. 138).

   97.  Qui, durant les douloureuses vingt dernières années de sa vie, a réalisé sur ce meuble un colossal travail de minutieuse observation, de mesures de relevés et de photographies, dont je lui suis grandement débiteur. En accord avec le vœu de leur père, ses enfants m’ont autorisé à puiser dans sa documentation photographique et graphique. Je me sers également des observations dont il m’a gratifié au long des années et de ce qu’il a lui-même publié de ses travaux (1998 et 2002). Comme pour l’approche d’histoire de l’art, on n’arrive à rien si l’on se contente de travailler — en les ressassant — sur les seules sources déjà mises à contribution ; c’est-à-dire sans tenter d’étendre la profondeur de vision et le champ des recherches. Là réside ma critique d’experts qui se sont enfermés dans la bibliographie et enterrés dans les théories qu’elle véhicule en vase clos. En prenant le problème à l’envers — comme les anciens (XIXe– XXe siècle) — ils stagnent dans un cul-de-sac en rebondissant sur les parois dressées par leurs prédécesseurs et renforcées par leurs soins. Fourvoyant ainsi leur raisonnement, ils se condamnent à des conclusions forcément erronées (cf. infra). Non, la geste de Guillaume d’Orange n’est certainement pas la source du récit hagiographique gellonais (qu’il ait été créé ou remanié au XIIe siècle), mais plus logiquement d’une « saga » des wilhelmides, dont bien des indices convergent pour estimer qu’elle a du exister (notamment à St. Guilhem même, comme le laisse entendre un passage du récit de Jacques de La Pise). Les éléments proprement historiques relatifs au personnage de Guilhem, à sa vie et à son œuvre ne peuvent avoir été puisés que dans des documents et des récits anciens, conservés à Gellone et dans les archives de son illustre descendance ; d’autant qu’ils sont en totale concordance avec les sources extérieures contemporaines. Il n’était nul besoin d’en appeler à un modèle mythique de comte carolingien. En 1999 et 2006, Florian Mazel a montré comment le créateur de la principauté d’Orange, Guilhem II des Baux (mort en 1218), s’est appuyé sur la légende épique pour transformer vers 1190-1210 en principauté la seigneurie bas-rhodanienne et pour doter son lignage d’une glorieuse « généalogie wilhelmide » (j’exposerai ultérieurement cette problématique). Or, il y a fort à parier que l’inspirateur de l’entreprise ait été son oncle, le troubadour Raimbaud d’Aumelas, seigneur d’Orange (mort en 1173), dont le père Guilhem de Montpellier, seigneur d’Aumelas, manifestait déjà des revendications identitaires wilhelmides au second quart du XIIe siècle. Je suggère aux experts de ces questions d’histoire littéraire d’approfondir leurs recherches de ce côté: les sources des chansons de geste « françaises » pourraient très bien être des poèmes épiques occitans magnifiés et diffusés par ces seigneurs proches de Gellone qui, dès le XIe siècle, s’imposent dans la région comme les successeurs du duc Guilhem. Sans avoir besoin d’être la Vita S.Willelmi, la source première de Raimbaud d’Orange pouvait être une « saga » wilhelmide. L’existence d’un tel texte — ou de plusieurs sources littéraires voisines dont la chronique d’Uzès semble être une épave — expliquerait la présence d’épisodes rhodano-provençaux — Alyscamps, Avignon, Nîmes et Orange — qui relèvent en fait de la carrière du père de Guilhem (la libération et la conquête de la Septimanie conduite sous Pépin Le Bref par son beau-frère le duc Theudéric). L’éventualité d’un rôle moteur de Raimbaud d’Orange dans la mécanique de la geste de Guillaume d’Orange mérite, je le crois, d’être envisagée. Les ruines du château et du bourg médiéval d’Aumelas se dressent fièrement au-dessus de la moyenne vallée de l’Hérault, face à Gellone (une quinzaine de km) et non loin d’Aniane (une dizaine de km). Dans le volume d’actes Les Guillaume d’Orange (2004/2006, op. cit., pp. 22-44), il convient aussi de lire le remarquable article de Josep Maria Sabrach, « Guillaume et Barcelone. La fondation de la Marche hispanique ».

   98.  Longueur qui aurait nécessairement été réduite à 85 cm environ étant donnée la nécessité de réserver pour la manipulation un espace de 10 – 15 cm de chaque côté. En outre, l’armoire a toujours renfermé un scrinium, un cube de marbre pouvant mesurer une quarantaine de centimètres de côté.

   99.  L’abbé de Gellone était Raimond des Deux-Vierges et l’abbé de Nant Raimond de Cantobre, dont un parent homonyme (probable neveu) sera abbé de Gellone entre 1175 environ et 1189, année de son abdication (cf. infra).

   100.  Il a été creusé dans l’épaisseur de l’angle sud-est de la maçonnerie inférieure de l’altarium carolingien arasé (preuve archéologique) ; pratiquement à l’aplomb du lieu où la dépouille du saint avait reposé depuis sa sanctification au début du Xe siècle. Il n’a pas été possible d’enfouir la caisse à l’aplomb exact du mausoleum du Xe siècle, car le voûtement de la « crypte » était encore en place. Je crois que l’emplacement choisi pour creuser le caveau (et l’autel) n’a rien d’un hasard: on a voulu que la dépouille du saint continue d’être liée à son ancienne confession. On peut noter que, dans son principe, le dispositif cultuel wilhelmide de la grande abside reproduit le schéma de la confession (cf. Fig. 3 et Fig. 15).

   101.  Comme j’ai pu le vérifier, la basilique du Saint Sauveur de Gellone a été consacrée le dimanche 14 décembre 805, le jour même où le duc Guilhem délivra la charte de dotation complémentaire que beaucoup continuent à placer en 804, que certains s’obstinent à baptiser « charte de fondation » et que d’autres rejettent purement et simplement comme un faux tardif (sous le prétexte qu’il en existe plusieurs versions). Il suffit de lire le texte pour constater qu’il n’est pas question de la fondation mais de la dotation complémentaire que fait le fondateur à une maison monastique déjà constituée et dotée, à charge pour la communauté de prier à perpétuité pour les défunts de sa famille. Ensuite je tiens à préciser dès maintenant que, contrairement à ce qu’ont écrit Raymond Thomassy (« Critique des deux chartes de fondation de l’Abbaye de Saint-Guilhem-du- Désert », in Bibliothèque de l’Ecole des chartes / t. II, 1840, p. 177) puis Pierre Tisset (op. cit. 1933, p.42), ce que pensaient déjà les historiens de Gellone des XVIIe et XVIIIe siècles, on ne dispose pas de deux chartes des 14 et 15 décembre 804. Et on continue de parler de 804 et de l’écrire, y compris après l’acquisition au début des années 1990 par les ADH de deux exemplaires sur parchemin de ce document, pouvant dater de la fin du IXe siècle (cotés 1 J 014 et 1 J 1015). Il s’agit de versions plus ou moins retouchées d’un même original perdu, l’une datée du 15 décembre 804, l’autre du 14 décembre 805. Si ces versions ont été utilisées dans le cadre de la « querelle d’Aniane et de Gellone » (XIe-XIIe siècle), il est probable que la charte gellonaise originale a été trafiquée dès la tentative d’accaparement conduite dans les années 880/890 environ par l’archevêque Rostaing, devenu maître d’Aniane (cf. supra). La première version tend à justifier la soumission du monastère gellonais à la maison mère anianaise, tandis que la seconde a été produite pour garantir que le monastère de Gellone a existé comme tel dès sa création. Sans entrer dans le détail de la démonstration, qui sera explicitée dans la seconde partie de l’essai, j’affirme que la version anianaise doit être rejetée: outre de grossières insertions et d’évidents gommages, les moines d’Aniane ont pensé emporter le morceau en modifiant légèrement la datation du texte justificatif de leur Imperlialismus (dixit Wilhelm Pückert, 1899). Leur astuce permettait de combattre deux contestations possibles, sur l’année sinon sur le jour. Les gellonais — qui n’avaient probablement plus le moyen de fixer l’année précise à 805 par les computs disponibles des règnes carolins — défendaient la date du 14 décembre, le jour même de la dédicace de leur église, qui tombait naturellement un dimanche, ce que précisait d’ailleurs la formulation souscriptrice feria prima (le dimanche étant alors le premier jour de la semaine). Si, dans l’énoncé de la datation, les moines d’Aniane ont reproduit tout le paragraphe conclusif, ils ont omis de leur version la précision du jour tout en retirant un numéro calendaire (le 18e des calendes de janvier). Ils savaient à l’évidence que la basilique de Gellone avait été dédicacée un dimanche de décembre, d’où nécessité du flou. Tout un chacun aurait été en mesure de constater l’incohérence du mode de datation si la précision du jour de la semaine avait été conservée. Pourtant, personne ne semble avoir relevé l’astuce ; la date de 804 étant admise d’emblée par tous. Résultat: la version des anianais pouvait soit dater du lundi 15 décembre 805, lendemain de la cérémonie religieuse gellonaise, soit du dimanche 15 décembre précédent, c’est-à-dire du dimanche 15 décembre 804 ! Mais, même en invoquant « l’ancien style », l’année 804 est scientifiquement irrecevable, et il est difficile de comprendre comment d’éminents historiens ravivent un vieil argument anti-gellonais, en dissertant sur le 14 décembre qui tombe un samedi en 804 et non un lundi (feria i)… Le scribe anianais a d’abord voulu faire croire que la charte en faveur de sa maison — dont j’analyserai les acrobaties canoniques — était antérieure de 364 jours à celle des gellonais, pouvant ensuite jouer sur un jour après. Certains auteurs anciens — ainsi que leurs répétiteurs — ont avancé une incohérence rédhibitoire dans le décompte des règnes, une incohérence qui n’existe pas : la mention de la 34e année du règne de Charles pose-t-elle un problème chronologique ? Le décompte part-il de l’accession à la co-royauté de Charles (avec Carloman), c’est-à-dire du 9 octobre 768 ou bien de sa royauté pleine, dès après la disparition de son frère, le 4 décembre 771 ? Le 14 décembre de la 34e année comptée à partir d’octobre 768, donne 802. Le 14 décembre de la 34e année, comptée à partir de décembre 771 / janvier 772, donne 805. Pierre Tisset (1933, op. cit., p. 46) a objecté que la chancellerie de Charlemagne avait toujours compté les années de ce règne à partir du couronnement du 9 octobre 768 et que Guilhem, ne pouvant ignorer le fait, ne pouvait pas non plus offenser son maître en ne respectant pas ce mode de comptabilité. Certes, mais en Septimanie, province faisant initialement partie du regnum de Carloman, le règne de Charles n’a officiellement commencé qu’en 771-772. Or l’acte gellonais n’a pas été rédigé par la chancellerie royale, pas plus que par Guilhem qui dicte ses volontés au scribe Galtarius (nom franc Walter décliné et adouci en Galtier). On retombe encore bel et bien en 805. Reste le problème de comput relatif à la mention de la 4e année de l’empire de Charles. Si le décompte va par unité de temps de douze mois, d’un 25 décembre à un 24 décembre, le 15 décembre tombe dix jours avant la clôture de la 4e année d’empire. Le 14 décembre 805 se situerait alors dans la 5e année d’empire. Et puis, le comput impérial n’a été instauré à Aix qu’à partir de 801, année donnée par la chancellerie royale comme première année de consulat de Charles, très sérénissime Auguste. Or la quatrième année d’empire / consulat s’est achevée le 24 décembre 805 car à Rome l’année finissait le 24 décembre. Quel que soit le mode de calcul, il n’y avait le 14 décembre 805 que quatre années accomplies depuis le couronnement impérial. Si le décompte annuel simple part du jour de Pâques, la première année d’empire s’est achevée le 27 mars 802 et le 15 décembre 804 tombait au 9e mois de la 4e année. On peut donc admettre le chiffre IV car, dans le premier cas, on est encore dans la 4e année et, dans le second cas, les quatre premières années sont accomplies. Le calcul des règnes n’est donc ni erroné ni décalé, le scribe gellonais étant qui plus est au fait des formules d’indiction même si la charte wilhelmide ne suit pas exactement la nouvelle titulature élaborée par la chancellerie d’Aix, qui a vu disparaître en 801 le titre de patrice des romains, inférieur à celui d’empereur. Confirmé en 781, ce titre était probablement porté depuis 774. En somme, l’important réside dans la correction du comput du règne franc de Charlemagne. L’acte authentique — dont il est aisé de rétablir le texte — est sans le moindre doute du dimanche 14 décembre 805 : Facta est haec (hec) donatio nono decimo kalendas (xix. kal. / xviiij kal.) januari (januar.) feria prima (feria I / f. I.) anno quarto et tricesima (xxxiiii) regnante domno nostro Charolo rege francorum et langobardorum ac patricio romanorum et anno quarto (iiii) Christo propitio (propicio) imperii ejus (= variation des transcriptions gellonaises). On a voulu éliminer la version du cartulaire gellonais (= l’acte 160 de la collection éditée) sous prétexte qu’y figure en tête la formule « royale » gratia Dei. Outre le fait qu’elle n’a jamais été l’exclusivité des souverains et des prélats (nombre de comtes et vicomtes féodaux l’ont employée), si elle était incongrue sous Charlemagne elle ne l’était plus à la fin du IXe siècle. Le propre arrière petit-fils de Guilhem, le comte d’Auvergne Guillaume IV Le Pieux (mort en 918), le porte au moins depuis qu’il est devenu duc d’Aquitaine (ou mieux duc des Aquitains) en 895. On parle alors de regnum et de monarchia, d’autant que ce wilhelmide — toujours titulaire de la Gothie familiale — s’est uni à la fille du nouveau roi de Provence / Burgondie Boson (autoproclamé en 875, gendre de l’empereur Louis II, il meurt en 887). Il est peutêtre intervenu auprès de son royal beau-père pour calmer les ardeurs du métropolitain Rostaing d’Arles à l’enconte de Gellone (cf. supra). Je signale que la version anianaise de la donation de Guilhem du Ms. Lat. n° 5941 (f° 41r) commence par l’ajout d’une indication impossible pour un diplôme du IXe siècle : « Anno DCCCVI ab incarnatione Domini Ego Dei nomine Guilelmus… », sans compter que l’acte n’a nulle part été situé en 806. Quant à la pancarte de la fondation de 802, elle a été vue en 1326 par Bernard Gui, évêque de Lodève. Elle était en mauvais état (pervetusta scheda fundationis monasterii S.Salvatoris in Valle Geloniis). On a cru l’indication fausse car la fondation a été solennisée par l’intervention d’un évêque Nébridius, que l’on a cru à tort titulaire du diocèse de Lodève avant 804. La résolution de ce faux problème est pourtant simple : l’évêque Nébridius / Nibridius — qui pouvait d’ailleurs gérer en 802 le siège lodévois, assez probablement vacant depuis une dizaine d’années — n’est autre que le tout nouveau métropolitain narbonnais, l’ami de Benoît d’Aniane et ancien abbé fondateur de Lagrasse. Un des principaux paladins de l’orthodoxie contre l’adoptianisme, que Benoît semble avoir fait désigner pour le siège métropolitain de la Septimanie / Gothie (dès 794 ? ou en 799-800), le goth Nimfrid ne commencera à porter le titre archiépiscopal que vers 805 comme nombre de ses confrères de l’empire de Charles (en 800-801 encore, son amis Alcuin le dit seulement évêque). Il n’y avait donc rien d’anormal à ce que l’évêque métropolitain, lui-même abbé du courant anianais, ait été invité par Guilhem à présider la cérémonie de fondation à Gellone même. Revenons à la question de la basilique et de son autel : non seulement, avant le XIe siècle, la consécration d’un autel ne constitue pas encore une cérémonie particulière, distincte et complexe, mais elle se résume à un rituel inclus dans l’ordo de la dédicace de l’église ; sans compter qu’un autel — voire seulement sa table — peut arriver déjà consacré pour être mis en place dans un nouvel édifice cultuel. Lorsque, achevée, l’église était consacrée, c’est-à-dire habilitée au culte divin, son autel (préalablement doté de reliques) était simplement purifié, lavé rituellement, avant que sa table soit ointe d’huile sainte. Ce rite pouvait être effectué peu avant la mise en service. Après l’encensement, la formule consécratoire et la bénédiction, on procédait à la vêture du meuble liturgique (on recouvrait la mensa d’une nappe précieuse, qui pouvait pendre ou envelopper tout l’autel à la manière d’une housse). On mettait enfin en place les « vases sacrés », chandeliers compris. Plus tard, les ordines vont prévoir une cérémonie parfaitement distincte, rendue nécessaire par la multiplication des autels. Anciennement, une seule date était consignée liturgiquement. Pour ces époques anciennes, une église ne peut être consacrée que si elle dispose d’un autel habilité à l’eucharistie. À l’inverse, un autel liturgique peut avoir été consacré avant d’être affecté à une église, nouvelle comme déjà existante. Mais il était par contre absolument impossible de célébrer sur un autel, même consacré, qui n’aurait plus été à l’intérieur d’une église, d’un édifice consacré ; tout comme il était impossible de célébrer dans une église privée de son autel, ou dont l’autel aurait été profané (y compris par la destruction de la voûte ou du toit recouvrant le sanctuaire).

   102.  J’ai fourni un certain nombre de détails en 1995 (actes de 1996) et en 1998 (actes de 2000) op. cit. supra.

   103.  Cas unique d’organisation du décor d’autel en deux seuls compartiments. Lorsqu’ils sont décorés, le front des autels médiévaux peut être orné de personnages en gloire (le Christ ou la Vierge) mais toujours placés au centre d’une composition strictement symétrique mais impaire (c’est le cas du bas-relief que j’attribue à un maître autel « roman ». cf. supra) organisée par des arcades et / ou des personnages distribués par nombres identiques de part et d’autre du motif central ; à trois, à cinq compartiments. Des temps paléochrétiens à l’âge « roman », y compris à l’époque carolingienne, les autels ne présentent pas de front à deux compartiments ; qui plus est historiés. Je ne connais qu’un autel médiéval présentant un antependium à deux compartiments aniconiques: il a été « découvert » en 1950 par Raymond Oursel dans l’ancienne prieurale Saint Jean-Baptiste de Cléry (Savoie). Trois pilastres plats à décor incisé et sommés de chapiteaux en relief séparent deux panneaux carrés polis de marbre gris. Encadrés par une bordure festonnée incisée de la même manière, ils sont parfaitement lisses et aniconiques. Les côtés présentent également un panneau lisse, encadré par le pilastre d’angle et une colonnette. Seuls les petites sculptures ornant le coeur des chapiteaux ont permis à Oursel de dater le meuble des années 1150 à 1180 (en matériau plus sombre, la mensa est très simple. Appuyé à un retable baroque, le corps de l’autel est plein). En outre, la Crucifixion ne figure sur aucun antependium médiéval. Par ailleurs, si on ne sait rien pour Gellone, on sait qu’Aniane a possédé jusqu’au XVIe siècle deux évangéliaires carolingiens dont un appelé le textus, un somptueux codex enluminé à l’or et recouvert de plats en ivoire finement ciselé. Cadeau de Charlemagne à Benoît, sa confection était attribuée au maître ès arts Albinus; c’est-à-dire à Alcuin. Cet objet de grand luxe n’était sorti de son armoire que dans les grandes circonstances, notamment pour être présenté aux souverains ou aux princes devant être accueillis processionnellement à Aniane. Autre cadeau impérial, encore visible sur place avant les troubles religieux, une table — d’autel ? — façonnée dans une pierre appelée abeston (?) ayant pour caractéristique de résonner comme l’airain (nom traditionnel donné au bronze des cloches).

   104.  Il est déroutant que Yumi Narasawa (2015, op. cit., p. 290) n’ait pas compris que le meuble liturgique gellonais appartenait à la catégorie des autels coffres reliquaires. Cet auteur le décrit comme un autel bâti

   105.  Le fait que le corps de l’autel soit creux n’est pas anodin, d’autant que les autels paléochrétiens creux — surmontant un martyrium ou enserrant un tombeau — ne sont pas des coffres cubiques. Dotée d’un portillon postérieur — et non de la fenestrella frontale des autels martyriaux paléochrétiens —, l’armoire interne de l’autel coffre évoque le Saint Sépulcre, lieu de Jérusalem où la tradition place le tombeau du Christ. Comme par nature il n’existe pas de corps de Jésus, on y conservait des reliques provenant des lieux saints de Palestine ou attachés aux épisodes de la vie du Seigneur jusqu’à sa passion (fragments du bois de la Croix, épines, clous, morceaux de vêtements, d’objets ou de matériaux divers, etc.). C’était le cas de l’autel gellonais qui contenait une collection de reliques christiques et jérosolomitaines (cf. infra), associées à la relique du Saint Bois. Le maître autel de la basilique du Sauveur d’Aniane, décrit par Ardo, était du type coffre reliquaire « mosaïque » (cf. infra).

   106.  D’origine orientale, les scrinia constituent le modèle de réceptacle à reliques le plus ancien (après les sépultures en place). Je présenterai dans la seconde partie de cet essai les plus anciens exemplaires occidentaux, ainsi que leur diffusion. À ce jour, on n’en connaît que deux pour le territoire français, tous deux carolingiens (cf. infra). Ces reliquaires de pierre, réutilisant parfois des sarcophages d’enfant, se rencontrent souvent dans les églises de la Grèce et de l’Afrique du nord des Ve-VIIe siècles, et en Italie (septentrionale ?) à partir du VIe siècle: cf. celui du Museo civico de Vérone, découvert dans l’ancienne basilique San Giovanni in Valle. Orné de sculpture en bas relief, l’objet provient d’un atelier ravennate.

   107.  Ce volet de la problématique sera abordé ultérieurement, d’autant qu’il rapproche l’autel gellonais… de Cividale et de Aachen / Aix-la-Chapelle. Non seulement l’habitude de doter les grandes édifices religieux d’un maître autel creux (collections de reliques) est typique des temps carolingiens, mais cette coutume n’a pas perduré au cours du Moyen-âge ; même si quelques autels présenteront une niche à reliques à l’arrière du massif plein.

   108.  Même si l’image est quelque peu triviale, elle est parlante pour montrer combien l’archéologie a des liens profonds avec la criminologie pratique: un maître américain de la médecine légale criminelle a déclaré qu’on ne saurait déterminer les causes du décès d’une jeune fille assassinée en feuilletant la collection de Play Boy.

   109.  Dans sa Visite rétrospective… (op. cit., 1875), il raconte comment on en arriva à rapprocher les trois dalles les unes des autres, puis à y ajouter la table qui, retournée, servait alors d’emmarchement… Ceci dit, si l’Abbé Vinas eut l’initiative de remonter cet ancien meuble liturgique, il n’est pas l’inventeur de l’autel de saint Guilhem. L’inventeur est Raymond Thomassy, qui découvrit les éléments et identifia le meuble en 1834, sept ans avant l’arrivée sur place de Léon Vinas (qui se tait quant à la découverte de son collègue archéologue) (cf. la notice de J.-C Richard sur Thomassy dans ce numéro de la revue). Autorisé par son évêque à reconstituer cette vénérable antiquité médiévale, Léon Vinas dût se plier aux exigences de l’Église de son temps: il était à juste titre fier d’y célébrer la messe en l’honneur de Guilhem, dont il entreprit de relancer le culte. Mais, après son départ pour une autre paroisse (et manifestement contre sa volonté), on s’empressa de convertir le vénérable meuble (incomplet) au culte de saint Joseph. L’archéologue qu’il était fut encore plus dépité qu’on ait flanqué le vénérable autel d’un retable massif surmonté d’un lourd tabernacle en terre cuite, lui-même sommé d’une grande statue de saint Joseph… auquel il avait finalement fallu dédier l’autel de saint Guilhem. À la fin de sa vie, l’ancien curé de Saint-Guilhem confirmait avoir toujours considéré que cet autel avait été réalisé en 1138, sur la base du rapport publié par les bollandistes. Il s’opposait à l’opinion des mauristes (Mabillon), adoptée par Renouvier (1076), qui posa le mythe d’un autel offert par Grégoire VII, désireux de faire de Guilhem un modèle propre à raviver les vertus guerrières des chrétiens (sic). Le pontife réformateur aurait fait réaliser l’autel à Rome, chargeant son légat de le transporter à Gellone pour le consacrer en son nom… Du pur roman (cf. supra).

   110.  Dans le sillage du géologue qu’était Gabriel Vignard, je me refuse à appeler marbre un matériau dont on ignore encore la nature pétrographique, et par conséquent la possible origine géologique et géographique, Il est plus prudent de parler de pierre marbrière, d’autant que les noms de « pierre de Lydie » ou parangon et de « marbre de Paros » ne sont que des appellations symboliques employées au XVIIe-XVIIIe siècle. Dans l’étude suivante, j’expliquerai l’ancienne symbolique mystique des matériaux lithiques employés pour confectionner l’autel de saint Guilhem. Même chose pour le sepulchre de saint Guilhem, sarcophage que l’on continue de le dire taillé dans du marbre de Proconèse, sans qu’aucun prélèvement n’ait été effectué (cf. supra).

   111.  Je confirme le diagnostic émis il y a plus de vingt ans: il ne s’agit pas d’un abattage de moulure car l’aplomb de la face correspond au front des autres côtés de la tranche. Ce long côté de la dalle a toujours présenté une tranche plate (déterminant un bandeau ou cartouche en phylactère). Le traitement de la mensa à trois faces moulurées et à une plate est donc d’origine. Si la surface a été brettelée avec soin, on n’a pas pris la peine de la polir. On peut difficilement croire à un travail inachevé. Encore moins, comme l’a écrit récemment Mme Narasawa, à un côté de la table grossièrement façonné. Techniquement, il ne s’agit pas plus d’un bûchage que d’un travail bâclé. À la réflexion, je penche pour une intervention qui n’est pas d’origine, effectuée dans un but précis et parfaitement atteint sur une tranche initialement plate. Si ce côté avait été destiné à être caché, appuyé à un mur, nul n’aurait été besoin de soigner le bûchage, ni même de le réaliser, la découpe sommaire suffisant comme on peut le voir sur nombre de mensae méridionales. Nul besoin non plus de façonner ainsi cette tranche démunie de mouluration. Mais du bûchage de quoi s’est-il agi ? Le raisonnement logique conduit à une seule explication: sur la face plate de la tranche arrière de la mensa se trouvait une inscription dédicatoire. Mais alors, pourquoi effacer une inscription qui, logiquement, devait se placer de front et au-dessus des panneaux historiés de l’antependium ? Pour la cacher à la vue des fidèles, il aurait suffi de faire pivoter la mensa, comme est l’est aujourd’hui. Si on a pris le soin (un travail fastidieux) de bûcher ce long cartouche d’une dizaine de centimètres de haut c’est que l’inscription qui y était gravée se référait à une consécration différente de celle à saint Guilhem ; donc — en toute logique — au Sauveur ou à la Croix (ou aux deux). Il aurait été incompréhensible de lire au front de l’autel dédié au culte du fondateur de Gellone une dédicace différente et, surtout, ignorant jusqu’au nom de son titulaire. L’examen à lumière laser rasante que Gabriel Vignard aurait voulu tenter, ne pourrait-il pas être réalisé afin de voir s’il ne resterait pas quelques traces d’une éventuelle inscription. N’en connaissant pas de médiévales, je signale quelques inscriptions dédicatoires sur bandeau. Toutes sont haut-médiévales : sur la base du couvercle du sarcophage de l’évêque Théodore à Sant’ Apollinare in Classe (Ravenne, avant 450), sur la tranche antérieure de l’autel de Rustique à Minerve (de 456-457), sous le rebord des ambons de Ravenne (cathédrale et église Sts. Jean et Paul, vers 560), sur la mensa de l’autel de Rubí / Sant Feliucet de Vilamilanys (Catalogne, VIe-VIIe siècle ?), sur un fragment d’architrave de Perugia (extrême fin du VIIe siècle — premier quart du VIIIe siècle), sur le couvercle du sarcophage de l’évêque Félix à Sant’ Apollinaire in Classe (vers 732), sur le bandeau supérieur de la dalle d’Hildéric à San Pietro di Ferentillo (vers 735), sur le rebord supérieur du coffre de l’autel de Ratchis à Cividale del Friuli (vers 738), sur le ciborium de Calixte (idem, vers 740-743), sur le haut d’une dalle de chancel de Pavie (milieu du VIIIe siècle), sur la dédicace (fragmentaire) de la chapelle d’Aréchis II à Salerne (vers 780), sur l’arc du ciborium de Cortona (vers 780), sur l’architrave du ciborium de saint Eleucadius à Sant’ Apollinare in Classe (vers 800) et sur celle du ciborium du prêtre Pierre (idem, 806), sur les impostes de pilier de l’oratoire de Germiny-des-Près (805), sur la corniche a pergola du chancel de San Eufemia de Grado (de 807), puis sur une série d’architraves de chancels croates de la première moitié du IXe siècle (Bijala, Brnaze, Kotor, Nin, Novigrad, Padene, Poreć, Pula, Split, Trogir, Zdrapanj…) issus du foyer artistique langobardo-carolingien : on notera tout particulièrement le bandeau à inscription qui court sous le rebord de la splendide cuve baptismale monolithe de Split, datée de l’extrême fin du VIIIe siècle ou des premières années du siècle suivant. À cette liste de dédicaces en phylactère, généralement gravées dans la pierre, il faut ajouter celle qui court à la base des parois peintes (très abimées) du tempietto de Cividale, une œuvre majeure pour l’art du haut Moyen-âge occidental à claire influence byzantine (seconde moitié du VIIIe siècle). Au siècle suivant on aura les inscriptions peintes des fresques de l’oratoire des Sts. Laurent et Vincent de la crypte de St. Germain d’Auxerre (Yonne). Il faut signaler encore les dédicaces langobardes gravées dans des cartouches rectangulaires allongés (parfois superposés) du sanctuaire rupestre du Monte Sant’Angelo (Pouilles), remontant au VIIIe siècle. Quant à l’inscription en bandeau bordant la mensa du musée de Valognes (Manche), seule connue en France semble-t-il, elle est probablement du milieu du IXe siècle (bien que citant un événement de la fin du VIIe siècle).

   112.  L’épaisseur centrale est supérieure à cause des encoches recevant les dalles latérales. Pour finir, je me demande si le bandeau de rinceaux et entrelacs qui, sur l’autel de Gellone, borde les dalles et scande leurs panneaux n’aurait pas eu la même fonction qu’une inscription… mais « musicale ». Je reviens donc sur une hypothèse audacieuse lancée en 1999 par l’ami Vignard, sur la base de ses observations (cf. infra).

   113.  Directement dérivé de modèles gréco-romains, en vogue dans l’Italie protobyzantine et ostrogothique (Ve et VIIe siècles), ce type de cadre rectangulaire mouluré est encore présent dans la sculpture barbare nord-italienne des VIIe-VIIIe siècles, de tradition langobarde. Je ne connais aucune sculpture « romane » présentant des scènes encadrées de cette manière. Particulièrement soigné, l’encadrement des cartouches gellonais est composé d’une association de huit baguettes, lisérés et moulurations parallèles en doucine. À titre d’exemple de pièces bipartites à cartouches moulurés: les deux dalles de chancel provenant de San Pietro in Ciel d’ Oro et celle de San Giovanni in Borgo (Museo civico de Pavie), celle conservée au musée archéologique de Ravenne (qui semble avoir servi de modèle aux précédentes si elle date du Ve-VIe siècle ?), le sarcophage de l’évêque ravennate Jean VI (mort en 765, à Sant’ Apollinare in Classe), divers éléments encore en place dans la cathédrale de Parme (la cuve du baptistère, le maître autel et le trône épiscopal, qui sont des pièces haut-médiévales), une dalle de chancel de Santa Maria in Cosmedin (Rome). À ma connaissance, la bipartition de l’antependium gellonais ne répond pas à la formule décorative des autels médiévaux, dont la division est trine (des arcades généralement), pour marquer le caractère trinitaire du meuble, ou en tout cas impair (jusqu’à treize compartiments de front) ; à l’instar des sarcophages paléochrétiens. Une dalle de chancel du matronium de Ste. Irène de Constantinople (église construite en 532) présente un double cartouche mouluré orné de croix (la pièce pourrait remonter à la réfection de 740 environ). Via le foyer artistique italien, l’emploi de cadres moulurés imités de la sculpture antique va caractériser les arts auliques du règne de Charlemagne. Avant d’orner le palais et la chapelle d’Aix (notamment les portes de bronze), on trouve déjà des cadres moulurés (plus simples) sur les éléments de chancel de Metz et de Cheminot (villa royale proche de Metz) vers 780 (qui, comme à Gellone, ont perdu leur peinture). Carol Heitz avait justement comparé la sculpture des dalles messines provenant de St. Pierre-aux-Nonnains à la sculpture langobarde du VIIIe siècle, et en particulier à l’autel de Ratchis. Mais, jusqu’ici inconnu au-delà des Alpes, ce motif antiquisant va largement dominer les productions de manuscrits luxueux de la fin du règne de Charlemagne: dès avant, ce type d’encadrement apparaît dans un groupe de manuscrits somptueux irlandais de la fin du VIIe à la fin du VIIIe siècle, mais strictement ornés d’entrelacs (livre de Durrow, l’évangéliaire de saint Willibrord, le livre de Lindisfarne, l’évangéliaire de saint Chaad, le livre de Kells). L’évangéliaire de Godescalc marque vers 783 la transition vers le monde franc car, bien que plus « byzantinisant », le cartouche est encore orné d’entrelacs. Or, bien vite, avec les productions de manuscrits peints de la fin du règne, les cartouches « à l’antique » se multiplient et présentent des couleurs et des motifs antiquisants, différents selon les gorges du cadre (palmettes notamment) : cf. l’évangéliaire du couronnement, l’évangéliaire de St. Médard, l’évangéliaire de Tours, le psautier d’Hautvillers, l’évangéliaire d’Ebbon ; puis sous Louis Le Pieux, les évangéliaires dits d’Hincmar, de Loisel, de Blois… Je suis convaincu que le cadre mouluré des quatre cartouches de l’autel de saint Guilhem était peint de cette manière ; et qu’à l’instar de la peinture de manuscrits carolingienne les moulures étaient ornées de frises de palmettes. Les cartouches pouvaient présenter des scènes peintes à l’instar de ceux des cubiculi de la crypte de Saint Germain d’Auxerre (fresques figurants de saints évêques en pied, IXe siècle). Avec, à l’entour, un bandeau d’entrelacs et rinceaux (cf. la seconde partie de l’essai), le coffre de l’autel devait proposer une combinaison harmonieuse entre des traditions artistiques différentes ; fusion qui caractérise d’ailleurs la réalisation architecturale de ce meuble si original. Autre fait totalement original, le bandeau orné qui fait cadre aux dalles du coffre gellonais mêle subtilement l’art des entrelacs complexes irlandais (lacets, boucles et noeuds) et la tradition des frises à entrelacs feuillus (tiges, boucles et motifs en position alternée) typique de l’art langobard d’époque liutprandienne (cf. notamment les belles dalles funéraires de la période liutprandienne du milieu du VIIIe siècle, mais aussi la dalle du pape Hadrien, qui s’en inspire). Comme l’a découvert Gabriel Vignard, le bandeau n’est qu’en apparence un beau motif décoratif régulier : mêlant avec subtilité et élégance rinceaux à feuillage et entrelacs à nœuds complexes de tradition irlandaise il est construit sur un fil qui possède un point de départ, un point final et plusieurs sens de lecture (soigneusement marqués par de petites pièces de verre coloré, dissimulés dans le décor). Je serais prêt à avaliser son hypothèse d’une « partition » cachée (lecture codée dont les pictogrammes, inclus dans le tracé complexe, seraient les « notes ») si quelque chercheur en mathématique et / ou en histoire de la musique voulait bien s’atteler à la tâche. Un travail de ce type a récemment été réalisé sur des chancels de Cividale, qui a mis en évidence plusieurs niveaux de lecture géométriques des tapis réguliers d’entrelacs (du type « barbare »). Appel et avis donc aux successeurs de Giuseppe Vecchi ; et en dernier lieux les travaux incontournables de Francesca Dell’ Acqua, en particulier, cf. « Mundus habet noctem, detinet aula diem. Il vetro nelle architetture di Brescia, Cividale, Salerno, San Vincenzo del Volturno, Farfa. Nuovi dati scientifici », I Langobardi dei Ducati di Spoleto e Benevento / actes du XVIe congrès international d’études hautmédiévales, Spoleto / Benevento 2002, Todi 2003, t. 2, pp. 1351- 1376 ; et « Tra Arechi II e Giorgio d’Antiochia. Il gusto dei principi e il vetro nell’architettura italiana meridionale (VIII-XII sec.) », Rassegna Storica Salernitana, t. XIX, n° 37, fasc.1 (2002), pp. 9-35.

   114.  Contrairement à ce qui a été parfois dit, la moulure de la base n’est pas « exactement » la moulure présentée à l’envers de la table. Son profil est présenté à l’envers.

   115.  Le bandeau à entrelacs et rinceaux mêlés devait se poursuivre sur la dalle postérieure, pour former un seul cadre rectangulaire, plus, éventuellement, deux retours verticaux divisant le panneau en trois zones (l’ostiolum occupant le panneau central ?).

   116.  Anture d’angle ou extrémité de la dalle arrière ?

   117.  Il ne s’agit pas, comme je l’avais pensé, d’une base composée de plusieurs pièces assemblées, avec des éléments formant les retours d’angle. L’observation de l’intérieur du meuble permet de trancher: les queues intérieures des éléments authentiques de la base présentent des fractures irrégulières. On observe des cassures à impacts verticaux. Il ne peut s’agir d’un état primitif du fond du coffre, d’autant que le traitement de la surface est soigné. Les pièces retrouvées proviennent donc d’une seule grande dalle de fond en pierre noire, détruite à la barre-à-mine en 1679… ou bien au début du XIXe siècle. L’Abbé Alzieu en avait retrouvé les morceaux dans une cave, remis en place en 1991.

   118.  Elément dont on a encore récemment affirmé qu’il n’avait jamais existé. J’ai pourtant fourni en 1997 la preuve écrite de son existence lors de la démolition du 5 septembre 1679, avec la description de son ostiolum central (cf. RBL: « Les avatars du corps de Guilhem et le culte du fondateur de Gellone. Leurs incidences architecturales », in Les cahiers de Saint-Michel de Cuxa / n° XXIX, 1998, pp. 189-217)

   119.  Ces dalles ont un profil en queue de billard qui induit une légère différence de mesure d’épaisseur bord à bord. On verra que ce « défaut » vient de ce qu’il s’agit de pièces remployées, taillées dans un même bloc de marbre (probablement dégagées dos à dos à cause de la modeste épaisseur de la pièce originale). Ce point est important car il prouve que le lapicide ne disposait que d’une pièce de ce matériau, pièce de récupération provenant manifestement d’un édifice antique. Si, à ce que m’ont dit — sur photographie — deux archéologues italiens, la typologie de ce marbre ferait penser à une origine italienne, j’attendrai son identification pétrographique pour aller éventuellement plus avant.

   120.  Trouvée à l’intérieur lors de son démontage (vide, semble-t-il), la lipsanothèque est conservée au trésor de la cathédrale (depuis au moins le XVe siècle, lorsque le meuble liturgique a été « déclassé »).

   121.  On le verra par le détail: au plan du programme iconographique, les deux meubles liturgiques proposent une « iconographie de combat » en faveur de l’orthodoxie et contre les chrétiens qui doutent ou rejettent la pleine divinité du Fils. Né miraculeusement de la Vierge Marie, incarné et mort crucifié, le Christ trône sur le monde tel l’empereur: c’est l’image du Christ en majesté qui apparaît et s’impose au VIIIe siècle en occident. Sa plus ancienne image connue semble être le linteau monolithe de l’église monastique du Baouît / Al-Moâllaka (musée du Vieux Caire) au centre duquel le Christ est assis sur un trône à escabeau, avec le nimbe crucifère. Bénissant et tenant le livre, il est inscrit dans une mandorle ovale portée par deux anges volants (à la manière des clipei victorieux antiques). Cette œuvre majeure du VIe siècle provient du milieu monastique qui, dans les fresques du Baouît, propose une Vierge assise portant sur les genoux non l’Enfant mais une mandorle dans laquelle le Christ trône en majesté (ancien monastère copte de Saint Apollonius). Plus ou moins à la même époque (vers 586), le moine Rabbula enlumine le célèbre livre des évangiles qui porte son nom (Florence, Biblioteca laurenziana) pour son monastère mésopotamien St. Jean de Zagba (Syrie). Il propose deux images distinctes du Christ en gloire : enseignant assis sur un trône et debout enlevé au ciel. Ensuite, l’image type du Baouît gagnera l’Europe occidentale via le monde monastique byzantin. Trônant dans une orbe et accosté de deux anges, le plus ancien Christ figure dans une belle page peinte du codex amiatianus (idem, Florence), réalisé en Northumbrie vers 700 mais copié sur un livre de la bibliothèque de Vivarium (Calabre), qui fut une des étapes charnières du voyage de cette image du monde byzantin au monde latin. Mais c’est dans le foyer culturel et artistique, intellectuel et religieux, de la cour de Charlemagne qu’est fixé dans la dernière décennie du VIIIe siècle l’image type de la maiestas Domini occidentale, celle que l’art va abondamment développer à partir du XIe siècle : le Christ dans une mandorle, assis sur un trône, (les pieds ne sont pas encore posés sur le scabellum suppedaneum, qui sera généralisé par l’art ottonien et « roman ») bénissant et tenant le livre, encadré par les symboles des quatre évangélistes. C’est l’image du Christ révélé au monde par les quatre évangélistes, selon la formule d’Hippolyte de Rome (second quart du IIIe siècle) à partir de la vision du prophète Ezéchiel (livre d’Ezéchiel I, 1-4) et de l’apocalypse de Jean (IV, 2-3). Dans l’art occidental, la plus ancienne représentation connue du Christ entouré des symboles des évangélistes est celle peinte en tête de l’évangéliaire de Gunthohinus (Bibliothèque municipale d’Autun, daté de 754). Dès après, l’art carolingien de la dernière partie du règne de Charlemagne va produire de nombreuses fois l’image christique que Paulin II d’Aquilée appelait en 796-797 l’imperator mundi. Iconographiquement, cette image est inspirée par la figure de l’empereur, de l’autocrator, telle qu’elle commence à être diffusée par la production monétaire orientale à partir du IVe siècle. Les mosaïques absidiales de l’oratoire du Christ au Latomos de Thessaloniki (probablement du troisième quart du Ve siècle) et de l’église majeure Sainte Catherine du Sinaï (vers 590-600) proposent déjà le Christ en majesté encadré par les quatre évangélistes. À qui l’ignorerait encore, je signale que le célèbre panneau de tête du cénotaphe d’Agilbert de la crypte St. Paul de Jouarre (stuc sculpté en bas relief) ne date pas de la fin du VIIe siècle (mort de cet évêque de Paris en 680). Comme le confirment les dernières expertises (cf. notamment G.-R. Delahaye ou C. Heitz), il s’agit d’un embellissement datant des dernières années du VIIIe siècle, d’une œuvre carolingienne d’inspiration langobarde (réalisé à l’époque où le double monastère dépendait de la cour d’Aix).

   122.  Faisant front, la dalle avant possède deux encoches latérales internes en étrier (ou L) dans lesquelles viennent se caler les extrémités des dalles latérales. Si le même dispositif figurait à l’arrière du meuble, on ne sait pas si la dalle arrière était plus courte et insérée entre l’extrémité des latérales ou si elle était « complétée » par des pièces de raccord (cf. la question de la probable anture de l’angle nord-est, supra). Quoi qu’il en ait été, le retour du décor confirme le mode d’assemblage du coffre. À ce qu’on peut voir aujourd’hui, mis à part ceux perforations modernes (XIXe siècle ?), il existe d’anciens trous de scellement sur la partie supérieure des tranches, destinés à ancrer les pièces les unes aux autres. Les crampons métalliques ont disparu. Je signale dès ici que c’est très exactement le mode d’assemblage de l’autel de Ratchis, autel coffre reliquaire réalisé entre 738 et 743 (cf. infra). Qui plus est, ses proportions sont identiques et ses dimensions très proches de celles de l’autel de saint Guilhem: coffre de 143,4 cm x 86,4 cm (hauteur 88,8 cm) pour 140,4 x 84,3 cm (hauteur 83,7 cm). L’autel de Cividale a perdu depuis longtemps sa table et sa base, certainement lorsqu’il fut transporté et relégué, en 1631, dans la petite église voisine S. Martin in Borgo del Ponte (cf. infra). On sait qu’il avait été retiré de la cathédrale — ou du baptistère précédant la cathédrale — lors de la construction du nouvel édifice (milieu du XVe siècle), puis installé en 1463 dans l’église annexe Saint Jean-Baptiste (baptistère situé à l’avant de la basilique, comme à Aquileia). C’est seulement en 1946 qu’échappant peut-être à un sort pire, il fut transporté au musée.

   123.  Cf. ci-dessous la double référence au livre de l’Éxode. Cet autel biblique / arche de l’Alliance est représenté sur la mosaïque absidiale de la chapelle carolingienne de Germiny-des-Prés (Loiret), construite par le septimanien Théodulf en 802-803 / 805.

   124.  Point extrêmement intéressant, on verra que la main droite levée du Christ de l’antependium gellonais ne correspond à aucun signe de bénédiction liturgique: elle adopte un geste de salut bien connu dans le commandement militaire romain puis dans la gestuelle impériale. Il s’agit du juncti digiti à bras levé, appartenant au code des ordres militaires (cf. Fig. 14a et Fig. 14b). Signifiant volonté de paix ou de pacification, appel à la trêve ou à la concorde, il était tout particulièrement employé durant les triomphes et repris au IVe siècle dans la gestuelle impériale comme salut spécifique du rite de l’acclamatio. Par convention, il était anciennement associé aux dieux supérieurs comme signe de leur toute puissance sur le monde créé: appelé à Rome « dextre du seigneur Jupiter ». L’exemple iconographique le plus ancien que j’aie trouvé figure sur une médaille du Cabinet des médailles (BNF Paris) : frappée vers 340 sous Constant I, elle montre Constantin Le Grand auréolé trônant entre ses fils. Mais le plus ancien exemple que je connaisse du Christ présentant le bras droit ainsi levé avec la main faisant ce geste est la traditio Legis figurant sur le reliquaire de Salonique. Sur cette pièce métallique du tout début du Ve siècle, le Christ en pied est encadré par Pierre et Paul (cf. Helmut Buschhausen : « Die spätrömischen Metallscrinia und frühchristlichen Reliquiare », Wien Köln 1971 (Bd. 1, pp. 234-239 + Kat. : B. 12). Pour la période carolingienne, la meilleure pièce d’art montrant le Christ en gloire bénissant « à la gellonaise » est le superbe ivoire d’origine byzantine du Fitzwilliam Museum (Cambridge). Ces loquela digitorum / « messages digitaux » romains ont été étudiés au début du VIIIe siècle par le plus grand encyclopédiste de son temps, le northumbrien Bède Le Vénérable. Moine et prêtre de Jarrow en Angleterre, il disserta dans un traité sur les significations cryptées et symboliques des divers gestes (largement christianisés). Maître à penser du grand Alcuin, qui diffusera ses travaux à la cour franque, Bède sera une des principales références de la culture scientifique du règne de Charlemagne. La table figurant les trente-cinq signes de la main droite a été publiée à Leipzig en 1726 par le mathématicien Jacob Leupold (cf. les recherches de Davide Nardoni, et plus récemment, de Giuseppe Lascarini : « L’esercito romano. Armamento e organisazzione », Rimini 2008). Ce salut souverain s’est prolongé dans les sceptres de justice ; comme l’emploi de la teristra dans la vêture impériale médiévale (cf. Fig. 12a, b et c). Ce col à aurifrige (broderie au fil d’or) échancré en Y qui caractérise la chemise du Christ trônant de l’autel de saint Guilhem n’apparaîtrait dans l’art qu’au XIIe-XIIIe siècle. Un seul exemple parmi une soixantaine rassemblés pour les VIe, VIIe, VIIIe et IXe siècles suffit à écarter cet autre argument avancé par Emmanuel Garland pour assurer que l’iconographie de l’antependium gellonais ne peut qu’être « romane » : le Christ et le roi David en pied du psautier de Charlemagne (op. cit., Montpellier, f° 2v et f° 1v, vers 790). Parmi les autres exemples on peut citer un autre manuscrit carolingien, le de consolatione philosophae (cf. infra) ou le bas-relief de San Giovanni a Corte de Capoue (idem). C’est que le Christ de Saint- Guilhem-du-Désert n’est pas vêtu selon la formule classique paléochrétienne, où le cou du personnage est marqué par un simple rabat de tissu blanc plissé. Il présente, sous le manteau « à l’antique », une chemise d’apparat byzantine à col échancré sur le devant. Née à Byzance au VIe siècle, cette tunique civile donnera au VIIIe– IXe siècle la dalmatique liturgique romaine, puis le bliaud. Son usage dans la vêture du sacre impérial germanique se perpétua jusqu’au XIIe siècle. Lors des grandes liturgies jusqu’à la réforme préconciliaire, le pape revêtait la même casula sous l’ample planeta romaine et le fanon. Ce riche vêtement de corps byzantin fut adopté à la cour carolingienne, comme d’ailleurs le manteau « romain ». Dérivant d’un vêtement léger féminin grec antique appelé theristròn, elle fut d’abord spécifique de l’habillement aristocratique civil illyrien de la basse Antiquité, cette camisole ou tunicelle de luxe, en lin, bordée de claves aurifriges se nommait theristra ou teristra (parfois même terystra). Elle ressemblait au chetoneth, une tunique de dessus du vêtement riche juif. Au bas empire, on portait la theristra sous la toge traditionnelle ou sous le pallium-manteau d’apparat, comme dans le cas du Christ gellonais. Le vêtement de corps arboré par le Christ trônant de l’autel de saint Guilhem figure sur le vêtement des mages de l’évangéliaire d’Etchmiéadzin, datant du VIe siècle (Matenadaran d’Erévan, Arménie). Le col brodé en Y se voit aussi sur le buste en médaillon de la plaque funéraire du prêtre Théodose (bronze gravée) de Salzburg (trouvée en 1834 dans la nécropole St. Pierre, probablement du début du VIe siècle), sur une médaille représentant deux coempereurs trônant (Wien, fin du IVe siècle), sur le diptyque consulaire en ivoire d’Oreste (London, vers 533), sur les bustes du roi ostrogoth Theudat (atelier de Ravenne, 535-536) ou de son successeur Totila (monnaies frappées vers 545-551), sur ceux de Justin I (sol d’or frappé vers 550-560) et de Maurice-Tibère (tremissis frappé vers 582 à Constantinople), sur les bustes de saints ornant les bras de la croix de l’archevêque Agnellus (Ravenne, argent repoussé, vers 570), sur le chaton de la bague sigillaire en or (personnage en buste) au nom de Rodchis (probablement un prince langobard) découverte dans une sépulture de Trezzo d’Adda (réserves de la surintendance archéologique de Milan, fin du VIIe siècle), sur le buste du Christ d’un clipeus peint du Baouît (op. cit., Egypte, VIIe siècle), sur le vêtement du Christ de l’évangéliaire de Bobbio (Turin, milieu du VIIIe siècle), sur le personnage féminin de la dalle de San Biagio de Casigliano (Ombrie : datable du milieu du VIIIe siècle car du « style de l’autel de Ratchis »), sur le Christ trônant du médaillon central de la croix du roi Didier (orfèvrerie langobarde, partie détériorée, musée de Brescia, atelier pavesan vers 762), sur le portrait de Théodose du Ms. Lat. n° 4404 (f° 1v) de la BNF (2e moitié du VIIe siècle), sur les portraits du roi goth Théodoric et du duc Lothaire des alamans d’un manuscrit de la lex barbarica (Paris BNF, fin du VIIIe ou début du IXe siècle), sur celui du roi Rothar de la lex langobardorum de Cava dei Tirreni (copie de 1005), sur le portrait royal de l’historia langobardorum de Paul Diacre (Venezia, vers 787-789), sur le Christ du bréviaire d’Alaric de la BNF, sur la personnification de la lune du zodiaque circulaire d’un codex carolingien de l’abbaye de Sankt Gallen (Cod. Sang. 250, f° 515r), sur le portrait de Boèce du de consolatione philosophae de la BNF), sur la tabella supérieure de la croix monumentale de la basilique vaticane (Christ ressuscité, fin du VIIIe siècle), sur le vêtement de Léon III de l’abside mosaïquée du triclinium du Latran (aquarelle du XVIIe siècle : Biblioteca apostolica vaticana, Ms. Vat. Lat. n° 5407), sur le vêtement d’un patriarche du plat de reliure en ivoire de Lorsch (vers 800, op. cit.), sur une sculpture provenant du décor mural de la chapelle palatine langobarde de San Giovanni a Corte (Capoue, vers 800-801), sur le sarcophage de la cathédrale de Calvi Vecchio (Caserta, IXe siècle), sur le David trônant du psalterius aureus de Sankt Gallen (vers 820), sur le Christ trônant de la boîte en argent doré renfermant la croix de Pascal I (Museo sacro de la BAV, provenant du sancta sanctorum du Latran), sur un portrait des institutiones de Cassiodore (BNF), sur les anges en stuc de l’oratoire de St. Ulrich et les fresques de l’abbatiale St. Jean-Baptiste de Müstair (Grisons, début du IXe siècle), sur le Christ en croix de Sansepolcro (IXe siècle, où le col aurifrige est accompagné de deux pendants latéraux terminés par le tintabulum réservé à la vêture impériale de Byzance, que l’on retrouve sur le Christ de l’autel de Ratchis), sur les personnages de la fresque du transept de Ste. Praxède de Rome (premier quart du IXe siècle), sur celle de Saint Clément de Rome (pontificat de Léon IV) et de celles de Santa Maria Foris Portas de Castelseprio (Lombardie) ou de Málles (Sud-Tyrol), sur le clipeus de Jean VIII à St. Paul-hors-les-murs, sur les portraits de souverains (Ratchis, Rotharic, Louis II) du codex legum langobardorum de Cava dei Tirreni, sur le Christ trônant de l’évangéliaire de Lothaire, sur plusieurs personnages des bibles de Vivien et de Saint Paul-hors-les- Murs ou de la première bible de Charles de Chauve (BNF : Ms. Lat. n° 1, notamment au f° 27v la figure de Melchisédech vêtu comme un roi franc)… Le décor du col du Christ de St. Guilhem est strictement identique aux aurifriges ornant la chemise du Christ sur l’antependium de Cividale pour le VIIIe siècle (cf. supra), mais aussi au portrait de Charlemagne de l’ancienne mosaïque absidiale de Ste Suzanne de Rome (réalisée en 800 sur ordre de Léon III et connue par un dessin aquarellé de Giacomo Grimaldi, vers 1620, BAV : Ms. Barb. Lat. n° 2062, f° 62r), ou sur le portrait de Charles Le Chauve figurant en tête du codex aureus de Sankt Emmeram de Regensburg (cf. supra) pour le IXe siècle… La chlamyde impériale que le pape tenta en vain de faire endosser à Charlemagne en 800 était bordée d’aurifriges très précieux qui firent l’admiration des témoins (au témoignage du liber pontificalis). Au XIe siècle, les évêques de l’Italie méridionale utiliseront encore des casulae dotées de l’aurifrige teristra (cf. certains manuscrits d’exultet). En outre, dans le cas de l’autel coffre de Cividale comme sur le meuble gellonais, il est manifeste que de petits cabochons ornaient le col du vêtement « byzantin » du Christ. Pieds nus, le Christ en gloire de l’autel gellonais porte également les crepidae, ces sandales de luxe grécobyzantines à lacet précieux passant à l’orteil et lié derrière la cheville, qui ne sont jamais représentées dans la miniature « romane » : par influence des codes esthétiques de Byzance, on les rencontre notamment dans les enluminures de l’évangéliaire de Charlemagne dit de Godescalc (op. cit. BNF, vers 783), de l’évangéliaire dit de Ada (Trier, vers 800), du psautier de Charlemagne (Montpellier, de 782 probablement), de l’évangéliaire de saint Médard (BNF, Rhin moyen, vers 800), de ceux de Lorsch et de Loiseil (déjà cités), et encore de celui du monastère St. Benoît de Schäftlarn (Freising, vers 840), tous trois réalisés en Rhénanie. Voir aussi l’ivoire de la Sopraintendenza diTrento (qui montre une position des genoux, l’appui du Livre et la main parfaitement identique à l’image gellonaise) ou l’apocalypse de Saint Amand (Elie et Enoch témoins de la Crucifixion), le plat de reliure du Ms. Douce de la Bodleian Library, l’ivoire de la Crucifixion de Berlin (Kaiser Friedrich Museum, détruit), ou la fresque du Sacro Speco de Subiaco (grotte des bergers / chapelle St. Silvestre, Vierge trônant à l’enfant), réalisée vers 825 par Léon IV. Dans le sillage des manuscrits carolingiens, les rares derniers exemples appartiennent à l’art ottonien de tradition aulique carolingienne et d’influence byzantine. On peut citer quatre manuscrits de cour réalisés en Allemagne entre le milieu du Xe et la première moitié du XIe siècle : cf. le codex de Gero (Darmstadt), le livre des heures d’Otton III (Pomersfelfen), l’évangéliaire de Fulda et le codex aureus de Speier (El Escorial : œuvre byzantine réalisée vers 1040). Autre fait troublant qui distingue l’antependium gellonais de l’iconographie typiquement « romane » et qui le rapproche à mon sens de l’art carolingien inspiré de l’art byzantin, le visage du Christ (cf. Fig. 11a, b et c). Le type du visage du Christ en gloire gellonais se retrouve exactement dans un petit groupe d’œuvres datées : la fresque du tympan intérieur du tempietto de Cividale (déjà citée, vers 780 ?), le calice ciselé de Tassilo III (Kremsmünster, vers 780), l’enluminure du Christ en pied du psautier de Charlemagne (Montpellier, réalisé à Mondsee, dernier quart du VIIIe siècle), celle du Christ trônant de l’évangélaire de Godescalc / Charlemagne (op. cit., dernier quart du VIIIe siècle), le petit ivoire du Museo bizantino de Ravenne (dernières années du VIIIe siècle), le clipeus du plat de reliure en ivoire de l’évangéliaire de Lorsch (conservé à Londres), l’ivoire de la maiestas Domini de Berlin et celui de la Bodleian Library (Oxford), la fresque absidiale de l’église du San Pellegrino du Vatican (sous Léon III mais avant 806), la fresque de la niche centrale de l’église monastique St. Benoît de Malles (Südtirol) et celle du mur occidental de l’église monastique St. Jean de Müstair (Grisons), les fresques des monastères de Santa Maria de Torba et Santa Maria Foris Portas de Castelseprio (Lombardie), toutes réalisations des environs de 800 (entre 790 et 810, l’influence byzantine étant très nette pour le cycle de Castelseprio). Glabre et juvénile, le visage amorce au maximum une discrète double boucle de menton. La chevelure est divisée en deux masses régulières qui retombent en deux flots ondulant le long du cou et sur l’arrière des épaules. Dernier point que je tiens à anticiper : le fait, lui aussi parfaitement original, que le Christ glorieux de l’antependium gellonais n’est assis ni sur un trône classique ni sur un banc (ainsi que l’a affirmé Emmanuel Garland en 2002), comme de règle dans la vaste iconographie « romane ». Il est assis sur un trône très particulier, une sella plicatilis (parfois plicatis et même plicata) (cf. Fig. 13a, b et c). La sella — qui a donné le français selle — est un fauteuil puis un trône sans dossier. Inconnu ailleurs en Europe, emprunté à la hiérarchie militaire romano-byzantine, ce siège pliable métallique était un attribut des chefs de guerre, des ducs et du roi national des langobards (VIe-VIIe siècle). Au bas empire romain, l’usage de ce siège d’honneur — surnommé faldistorium — avait également été accordé aux évêques comme hauts-fonctionnaires de l’État. Ainsi, dans l’Église latine, la tradition du faldistoire est-elle ancienne (son usage liturgique a pratiquement disparu après la réforme de Vatican II) Sur la célèbre dalle narbonnaise de l’exaltation de la Croix, le possible évêque pourrait être assis sur un faldistoire (VIIe ou VIIIe siècle). La pyxide d’ivoire de Berlin, provenant probablement de Rome et datant du Ve siècle, montre déjà le Christ trônant à la manière impériale. De part et d’autre, en position d’infériorité, Pierre et Paul sont assis sur de simples chaises. L’argument destiné à rejeter la donnée objective que j’avais fait observer fut que ce type de meuble ne comportait jamais (sic) de boules d’angle. Ceci aussi est faux, et il suffit de citer l’objet découvert en fouille à Pavie (Istituto di Storia e Arte), daté du VIIIe siècle ou des environs de 800 (la datation première au Xe-XIe siècle est abandonnée depuis les examens de laboratoire). Les tiges métalliques présentent latéralement les boules que l’on voit sur le panneau gellonais. Même si elle s’apparente aux exemplaires découverts dans des tombes aristocratiques de Nocera Umbra (centre de la péninsule), datant du VIIe siècle, la sella de Pavie (retrouvée par Gaetano Panazza lors d’un dragage du Tessin en 1949) est un objet de luxe du siècle suivant. Les divers éléments de fer forgé et torsadé sont couverts d’inclusions damasquinées d’or, d’argent et de plomb : entrelacs et animaux fabuleux notamment (cf. principalement Nevio Degrassi : « Un prezioso cimelio dell’alto medioevo. La Sella plicatilis di Pavia », in Atti del Ie Congresso internazionale di Studi longobardi, Spoleto 1951, pp. 275-290). La sella plicatilis est représentée sur la fresque de l’oratoire des Quarante Martyrs de Sébaste de Santa Maria Antica (Rome), datant probablement du second quart du VIIIe siècle (personnage civil situé à droite de la scène du martyre). C’est sur une sella plicatilis que trône le Christ (métal argenté traité au repoussé) du médaillon central de la croix de Desiderius (Didier), le dernier roi national des langobards (vers 760, musée de Brescia, provient de la basilique royale et monastique du St. Sauveur). Les boules latérales sont parfaitement identifiables. Le recueil législatif de Modène (Ms. O-I.2, f° 154v de la Biblioteca capitolare di Modena), datant du IXe siècle, présente Charlemagne trônant, à côté duquel siège son fils Pépin, roi d’Italie, assis sur une sella plicatilis (capitulaire du roi Pépin, 781). Ce siège si particulier figure dans le psautier d’Utrecht (vers 800), dont un dessin présente David en majesté sous les traits d’un roi carolingien, sur le psautier de Lothaire I (qui eut le royaume italien, montrant ce souverain trônant (vers 840), ou dans le portrait de saint Hilaire des commentaires de Matthieu (Bibliothèque municipale d’Avranches, IXe siècle). Le profil de la sella plicatilis de Pavie correspond avec précision au dessin du siège sur lequel est assis le Christ de Gellone : boules d’angle sur une tige verticale peu élevée, pas de dossier (ni de coussin, jamais utilisé sur ce type de trône, qui n’a pas non plus de repose-pieds) et absence de montants verticaux. Figurée à gauche, à l’arrière de la cuisse, la charnière articulée du montant en X se trouve en retrait par rapport au bord du siège (cf. Fig. 20). Sans exposer tout le dossier archéologique et iconographique qui permet d’affirmer que le Christ de l’antependium gellonais est assis sur un siège royal langobard, signalons seulement que les arcs du ciborium de l’autel majeur de la basilique du Latran (la cathédrale de l’évêque de Rome dédiée au Sauveur) étaient ornés de plaques d’argent repoussé : sedentem in throno, le Christ figurait sur l’arc postérieur et le Christ sedentem in sella sur l’arc antérieur (cf. le liber pontificalis, notice du pontificat de Silvestre). Italique, la sella primitive est la chaise curule étrusco-romaine (cf. l’assemblée de dieux gravée sur un miroir étrusque de la nécropole de Parano, Museo archeologico d’Orvieto, Ve siècle avant notre ère) qui, des sénateurs passa aux généraux et empereurs, puis aux exarques byzantins d’Italie et aux rois ostrogoths, avant d’être adoptée par les souverains langobards au VIIe siècle. La sella plicatilis devint même le symbole de la royauté langobarde. Cette tradition passera ensuite aux souverains carolingiens et perdurera pour la cérémonie du couronnement royal français jusque sous les capétiens (de Saint-Denis, le trône de Dagobert était transporté à Reims pour le sacre). Le trône de Dagobert, qui est une sella plicatilis de grand luxe (bronze fondu, ciselé et doré), que Charlemagne pourrait avoir laissé — en vertu de son testament de 810-811 — à la basilique de Saint Denis (panthéon royal unissant mérovingiens et pippinides), serait le trône de Didier, ramenée du palais de Pavie après la défaite de 774. Le psautier de Lothaire (British Museum, vers 840 ?) présente ce souverain assis sur ce trône précisément. Avec Carol Heitz notamment, je ne suis pas l’hypothèse « allemande » soutenue par Patrick Périn, qui veut que ce meuble luxueux soit mérovingien et date du second quart du VIIe siècle : sans parler de technologie, les formes comme les motifs en relief ou ciselés du meuble sont antiquisants et très loin des goûts artistiques mérovingiens. Citer pour élément probant une certaine ressemblance avec un des éléments de chanel messins n’est pas probant car ces pièces ne sont pas non plus du VIIe siècle. En outre, à la différence du monde italolangobard, aucun texte n’associe ce type de siège aux rois francs de Gaule. Si le travail du bronze monumental n’est plus attesté en Gaule après le IVe-Ve siècle (peut-être les « portes de Poitiers », perdues ?), il a survécu en Italie du nord où l’on produisit à nouveau des œuvres de grande taille au VIe siècle sous Théodoric puis à l’âge liutprandien (VIIIe siècle) ; ce dont témoignent des œuvres conservées ou connues par des textes comme la statue équestre de Ravenne-Aix, des chancels ajourés du promenoir et des battants de portes, sans oublier la pigna de fontaine d’Aix ou la célébrissime louve du Capitole dont on vient de découvrir l’origine carolingienne (je pense que les chandeliers monumentaux et les lustres dont Benoît dota la basilique christique d’Aniane appartenaient à cette tradition des bronziers qui oeuvrèrent notamment à Aix peu avant 800). C’est pourquoi l’hypothèse proposée en 2002 par Renée Mussot-Goulard, qui y voit le trône toulousain des rois wisigoths (et de Charibert II comme roi aquitain vers 630), est difficilement admissible. Au VIIe-VIIIe siècle, les centres de production artistique de l’Italie langobarde se sont déplacés à Cividale et à Pavie : sous les rois Liutprand, Ratchis et Didier, Pavie est appelée Roma nova ; ce dont Charlemagne devenu roi des langobards se souviendra à Aix (projetée comme la nouvelle Rome d’occident). Plus que Milan et Ravenne, et avec Cividale, Pavie fut le foyer de la renaissance liutprandienne (qui s’inspire de l’Antiquité via Ravenne, profite des apports byzantins amis aussi irlandais avec le monastère de Bobbio, où est mort saint Colomban en 615). L’attribution à Dagobert du trône de Saint-Denis permit aux souverains de Francie de mieux se rattacher aux origines mérovingiennes de leur pouvoir (ils le firent longtemps figurer sur leurs sceaux et monnaies). En tout cas, ce somptueux siège métallique, réparé à l’initiative de l’abbé Suger vers 1145 (et complété d’un dossier en l’occasion), qui servira des siècles durant pour les liturgies capétiennes, présente des accoudoirs terminés par des boules sphériques. Celles qui ornent le dossier « roman » du siège sont d’un type différent de celles encadrant l’avant. En tout cas, les boules d’accoudoirs représentées sur l’antependium de l’autel wilhelmide sont identiques — y compris leur position — sur le trône de Dagobert, sur la sella de Pavie et sur la croix de Desiderius. On notera enfin que, sur le panneau gellonais, le Christ n’est pas assis de manière axiale, mais déporté vers la droite. Cette position anormale correspond à un déplacement notable du genou droit du personnage (à gauche de l’image), tout à fait comparable aux jambes droites déportées du Christ et de Lothaire (qui trône sur un banc) de l’évangéliaire de Lothaire (f° 2r et f° 1v). Cette présentation si particulière du genou droit proéminent, recouvert par un ample bourrelet du vêtement relevé, se trouve aussi sur la figure de David trônant au f° 81v du Cassiodore de Durham (bibliothèque de la cathédrale : Ms. B II.30), datant de la fin du VIIIe siècle. Provenant semble-t-il du monastère de Jarrow, ce manuscrit s’inspire des modèles continentaux contemporains. Notons ici que c’est un codex ouvert que le Christ appuie sur son genou gauche, sans que l’on sache s’il présentait le côté des plats de couverture ou une double page ouverte. Cette iconographie du « livre » présenté ouvert, qui semble venir d’Egypte (cf. Christ en gloire des chapelles n° 6 et n° 17 du Baouît), se trouve sur la croix de Desiderius ou dans la mosaïque apocalyptique de la coupole d’Aix (original détruit au XVIIIe siècle). À ma connaissance tout au moins, jamais l’iconographie christique « romane » ne représentera le Christ en gloire assis sur une sella plicatilis, mais toujours sur des trônes menuisés de type cathèdre, sur des bancs ou bahuts (avec ou sans dossier et accoudoirs droits, sans jamais de boules). Par conséquent, j’incline à penser que l’autel de Gellone propose le Christ de la Parousie, le souverain et juge, l’empereur du monde et le sauveur de l’humanité, assis sur un trône royal contemporain, sur un meuble langobard du palais impérial alors visible à Aix. La croix d’orfèvrerie du roi Didier (cf. supra) est munie en son centre d’un disque métallique traité au repoussé : figuré sous les traits d’un roi langobard, le Christ trône sur une sella plicatilis (pas de dossier et des accoudoirs ornés de boules). Je signale que le dessin gravé, parfaitement visible sur les clichés pris par Hamann dans les années 20-30 du siècle dernier, permet de constater la présence d’un premier tracé ainsi qu’un détail de la structure en X du siège (aujourd’hui gommés). En résumé, ne m’intéressant ici qu’au cartouche gauche de l’antependium et à ces cinq points d’iconographie (il y en a d’autres, même chose pour le panneau droit), je voudrais faire comprendre au lecteur combien une scène qui semble classiquement « romane » présente des caractères incontournables qui éloignent l’œuvre du classicisme du XIIe-XIIIe siècle français et convergent vers un foyer artistique précédant : non l’Italie centrale « romanogothique » mais l’Italie septentrionale de la fin du VIIIe siècle, éclairée par la renaissance carolingienne de nette influence byzantine et romano-langobarde (cf. la seconde partie de l’essai). En 1965, Wolfgang Braunfels a décrit le creuset intellectuel et artistique que fut Aix sous Charlemagne : le roi et son groupe de conseillers y étaient entourés de savants, de lettrés, d’artistes et d’artisans d’excellence provenant des différentes régions de l’empire franc. Aux « provinciaux », aux romains et aux langobards, s’ajoutaient des grecs d’Italie méridionale et de Byzance, des syriens de Terre Sainte, des goths d’Espagne et de Septimanie, des insulaires, irlandais et anglo-saxons, mais aussi quelques juifs et quelques coptes de passage, quelques arabes également.

   125.  Au moins trois pierres différentes (en l’absence de la dalle arrière). Cette variété de matériaux va de pair avec un souci d’harmonie et de contraste, puisque la table et le soubassement ont été façonnés dans le même matériau, les dalles latérales dans un autre. La seule continuité du décor en bandeau suffit à garantir la contemporanéité d’emploi des pièces. Les dalles latérales du coffre sont des remplois antiques, largo sensu. C’est désormais avéré par l’observation attentive de leur face interne. La méridionale, qui a été assez sommairement bûchée, présentait initialement un cartouche quadrangulaire mouluré à fond plat avec — semble-t-il — un motif central cruciforme en relief (?). S’il convient d’attendre la documentation technique pour affiner l’analyse, je me hasarde à évoquer certaines dalles de chancel byzantines d’Italie et de Grèce (par exemple à Santa Maria in Cosmedin, Rome, fin du VIe siècle)… Géologiquement, la roche est un marbre à cristaux millimétriques, de teinte blanchâtre à gris clair parcouru de lamines gris bleuté. Gabriel Vignard (cf. « L’autel de Saint-Guilhem dans l’abside de Gellone. État de la recherche et des questions en suspens », in actes de la table ronde d’août 2002 / op. cit., 2004, pp. 191-205) avait noté un fait curieux: si les deux dalles ont été découpées en délit (à la manière des lapicides antiques), l’anture du côté nord a été façonnée à contresens, dans le lit de la roche. Cette différence peut s’expliquer par une contingence: après la découpe en parallèle des deux dalles, il devait rester une souche du bloc « antique ». Pour en tirer la pièce raccord (et peut-être une seconde), il n’y avait pas d’autre solution que de tailler le morceau à contre-sens.

   126.  Il est vérifié que l’autel de saint Guilhem n’a pas été réalisé au moyen du système de mesures constant pour le Moyen-âge occidental (capitolin ou « gaulois »). Après de nouveaux calculs, je confirme ce que Gabriel Vignard et moi-même avions déterminé dès 1994: les différents éléments lithiques répondent à la fois au système carolin et au système byzantin (par conversion). La mensa présente des mesures carolines (palme) et drusiennes (pouce). Variante du système carolin, employé à Aix à partir de 780/785, le nouveau système drusien part d’une augmentation d’un huitième du pied capitolin. La dalle mesure en longueur 57 pouces drusiens (= 19 palmes carolines ou 4 pieds + 10 pouces drusiens), ce qui est exactement convertible en 3 pieds byzantins. Sa largeur est de 36 pouces drusiens (= 12 palmes carolines ou 3 pieds drusiens) ; sa hauteur de 5 pouces drusiens. Les dalles relèvent du système byzantin: en longueur, l’antependium mesure 9 palmes (soit 2 coudées / 3 pieds / 360 pouces) ; pour 1 coudée + 1 palme de hauteur (soit 1 pied + 1 pouce / 217 pouces). Ces constats suffisent, je crois (on peut procéder à d’autres calculs sur l’ensemble des pièces), à estimer que les artisans ayant façonné le coffre utilisaient le système byzantin que Gabriel Vignard a retrouvé dans les proportions géométriques très complexes du tracé des figures de l’antependium et du bandeau à rinceaux et entrelacs ; tandis que l’atelier ayant façonné les deux dalles de pierre noire ont utilisé le système palatin. Cadeau de Charlemagne, la dalle funéraire d’Hadrien Ier (basilique vaticane) a été réalisée en Francie en 796 et taillée au moyen du système drusien (223,108 cm x 116,949 cm = 67 pouces x 35 pouces). La pièce a en outre été façonnée dans un « marbre noir » (dont l’analyse pétrographique fait défaut à ce jour) qui n’est pas un des matériaux foncés — dits noirs — utilisés dans la Rome antique. Gianbattista De Rossi se demandait s’il ne fallait pas rechercher la carrière en Touraine. Au témoignage du liber pontificalis, c’est d’Aix que la dalle fut envoyée à Rome. Le matériau viendrait-il plutôt des carrières de l’Eifel ou des Ardennes ? Grâce à une lettre au roi de Mercie, on sait que Charlemagne faisait cadeau d’un marbre noir précieux dont on ignore d’où il était extrait (cf. RBL, op. cit. 1998/2000). Les experts ne pourraient-ils pas lancer des analyses croisées de manière à éclaircir cette question ?

   127.  Mortaises à crampon métallique claviforme aux jointures de dalles. Ces éléments métalliques originaux ont disparu, et d’autres perforations verticales ont été réalisées en chevauchement (XIXe et / ou XXe siècle, médiévaux?).

   128.  Revenant sur ces textes et leur possible explication, je me propose de publier le nom graffité inédit tracé sur la face supérieure de la mensa (WIR…), ainsi que la lettre caroline gravée sur le cerne de la mandorle du Christ trônant. Il s’agit d’un X majuscule, ou plutôt d’un signe en forme de croix de Saint André, c’est-à-dire une barre droite coupée par une barre légèrement ondulée: si c’est bien cela, il ne s’agirait pas d’une lettre mais du signe qui, dans le comput byzantin et gothique, signifie 40 (le L barré = 50 moins 10).

   129.  Il ne s’agit pas d’un mémento de consécration, tout au moins tels qu’on les connaît habituellement sur les autels médiévaux, c’est-àdire indiquant le titulaire de l’autel, la date selon le comput romain et liturgique, le nom du ou des consécrateurs. Mémento il y a puisque, avant le XIIe-XIIIe siècle, quelqu’un a pris la peine de graver avec soin: Pma die augsti (sur la table) et die II augsti. (sur la dalle), utilisant le mode «vulgaire » de dater : le premier jour d’août et le second jour d’août. Serait-ce la trace d’un démontage ancien ? (logiquement, un remontage aurait donné la table en dernier). Je remercie Jean-Michel Picard de m’avoir signalé en 1999 le second trait caractérisant la seconde date, que j’avais considéré n’être qu’une griffure du marbre d’origine accidentelle. Pour répondre à Yumi Narasawa (cf. supra), je rappelle avoir utilisé un conditionnel quant à une interprétation du double graffito (abandonnée depuis).

   130.  Et peut-être de la dalle arrière (?). Le fragment découvert par l’Abbé Alzieu et ajouté au meuble en 1990, n’est peut-être pas, comme je l’avais pensé avec Gabriel Vignard dès 1994, une extrémité de la dalle arrière disparue. Son rebord arrière laisse perplexe : il pourrait s’agir d’une pièce complémentaire fabriquée lors de la réalisation de l’autel (de même à l’autre bout). Il se pourrait qu’au moment de mettre en place la mensa le lapicide se soit trouvé avec deux dalles trop courtes, le contraignant à façonner deux béquilles pour les angles postérieurs (taillées à contresens car détachées du fond subsistant du bloc d’origine). Il devrait être assez facile d’identifier ce matériau et de connaître son site ou ses sites d’extraction, mais aussi sa diffusion durant le période romaine. C’est au Ve siècle que la retaille de pièces antiques commence à vraiment devenir une habitude diffuse. Allié à la désaffection d’un nombre croissant d’édifices publics, l’abandon de l’exploitation de la plus grande partie des carrières européennes de marbres a entraîné cette pratique. Ceci étant, la réutilisation de blocs antiques se fait rare à l’époque « romane » : la belle tête féminine du dépôt lapidaire (salle d’exposition) de Saint-Guilhem, façonnée « à l’antique » (?) dans un morceau de « frise » serait « romane ». Je me demande s’il ne s’agit pas d’un complément au décor ancien de la façade de l’église…qui pourrait aussi bien être un pastiche carolingien qu’un pastiche « roman ». La question est posée. Contrairement à ce que pensait Robert Saint-Jean (op. cit. 1990, p. 52), la pièce ne provient pas du cloître : non seulement elle n’a pas été détachée d’une plus grande sculpture, mais elle est en marbre blanc, matériau inconnu du ou des maîtres des galeries sculptées de 1190-1210 environ. Le cou a été façonné de manière à être inséré dans un emboitement ; c’est pourquoi je propose d’envisager un pastiche « à la romaine » qui aurait été enlevé d’une des façades latérales du Gimel. En tout cas, si quelque rares mensae et linteaux de portail d’époque « romane » ont été façonnés dans des pièces de marbre antiques, je ne connais aucun coffre d’autel remployant des dalles d’époque romaine au XIIe-XIIIe siècle.

   131.  Outre le fait que la sanctification de Guilhem s’est produite un siècle après sa mort, on est étonné que l’évènement n’ait pas été célébré sous la présidence d’au moins un prélat. Il est évident qu’au-delà de la dimension religieuse, la décision a constitué une affirmation d’autonomie et d’indépendance des moines gellonais. Elle pourrait s’être faite à l’encontre de l’épiscopat lodévois qui, au long des siècles, a plusieurs fois revendiqué en vain la juridiction du val de Gellone. L’occasion pourrait donc avoir été favorisée par une vacance du siège de Lodève. Il se pourrait aussi que le lancement d’un culte officiel du fondateur de Gellone ait marqué la fin des ambitions de l’archevêque Rostaing d’Arles (déposé par Rome en 914-915, il se maintint jusqu’à sa mort vers 920, l’évêque d’Orange élu pour le remplacer n’ayant pu prendre possession sans appui papal) sur le monastère du Désert. L’un, l’autre, voire les deux ! Certes, il n’existe pas encore à cette époque de procédure canonique sous contrôle épiscopal et encore moins papal. Ceci étant on aurait pu s’attendre à la présence d’un évêque lors de l’elevatio. Attribuant la décision à l’abbé Gérald (dont le nom figurait sur les reliquaires), les sources gellonaises n’en nomment aucun. En tout cas, la sanctification de Guilhem s’est faite sans évêque, pas plus diocésain que métropolitain ; donc en « ton mineur », presqu’à huisclos. Au début du XIe siècle, le siège de Lodève est pourtant occupé par l’évêque Authgar / Audgerius, qui était en fonction au moins en 907 car il participe à l’assemblée complémentaire du concile de Barcelone tenue au monastère de St. Thibéry (diocèse d’Agde). Ce prélat n’est plus cité après 911 (participation au concile provincial de Fontcouverte). Il semblerait que le siège épiscopal lodévois ait été ensuite vacant car l’évêque Thierry / Theuderic (cité par Jean X en 915 et mort en 949) eut manifestement du mal à prendre possession avant 920 environ. Je dois ici poser une hypothèse, qui tout en répondant aux remarques faites ci-dessus pourrait expliquer la disparition de l’abbé Gérald des listes « officielles », la discrétion des sources quant à la sanctification de saint Guilhem et le mystère que représente une elevatio / translatio sans évêque : l’abbé Gerald pourrait-il être le religieux que Rostaing d’Arles consacra et désigna motu proprio comme nouvel archevêque de Narbonne en 913 ? En 912, l’archevêque Arnuste de Narbonne est assassiné alors qu’il se rend en Catalogne. L’ambitieux et vorace Rostaing d’Arles, qui avait assisté à l’élection du défunt, est invité à assister à celle de son successeur. En route vers Narbonne, il fait halte à Agde avec son ami l’évêque Amélien d’Uzès. Probablement d’accord avec certains prélats régionaux, il désigne le neveu d’Amélien à la chaire métropolitaine et sacre évêque ce Gérald. La majorité des évêques de Narbonnaise refuse d’entériner une pareille « élection » et demandent l’appui du pape contre l’intrus. Ils élisent canoniquement le moine Agio, qui est abbé de Vabres (monastère raimondin du Rouergue méridional, adversaire de Gellone). Les deux camps se rendent à Rome où la mort d’Anastase III gèle la résolution du différent. Après avoir été reçu par Jean X au printemps 916, Gérald regagne la Gothie, fait croire que le nouveau pape l’a confirmé et prend possession du siège narbonnais. Chassé, Agio part pour l’Italie et, au bout de quelques mois, Jean X récuse l’élu de Rostaing pour usage de faux. Intouchable pour des raisons de politique italienne, Rostaing cesse d’empiéter sur la province ecclésiastique voisine et l’archevêque manqué Gérard…disparaît de la scène historique. Serait-il l’abbé de Gellone qui, ordonné évêque régulièrement, s’était vu priver de siège narbonnais par Jean X en 916 ? Chronologiquement, cette hypothèse pourrait coller avec la sanctification de Guilhem le dimanche 4 février 916.

   132.  Si les six dernières années de sa vie furent à Gellone une ascèse, Guilhem n’a pas été moine à proprement parler (même si les moines gellonais médiévaux le compteront naturellement comme un des leurs). C’est la «tradition anianaise» — mais aussi le Moniage Guillaume (troisième quart du XIIe siècle) — qui lui a attribué ce statut en indiquant qu’il s’était fait moine à Aniane le 29 juin 806 avant de gagner sa cella de Gellone. Cela permettait manifestement de renforcer la doctrine de la soumission de Gellone à Aniane. L’explication permettait d’illustrer la thèse de la dépendance. Très longtemps, les ordres monastiques ont accordé le vêtement religieux à certains protecteurs de monastères dans lesquels ces puissants venaient se retirer (et pas uniquement sur leur lit de mort). Vivant dans une maison particulière, ces seigneurs suivaient la vie des moines et pouvaient parfois y participer avec l’accord de l’abbé et sous le contrôle d’un officier monastique (généralement le prieur claustral). S’il a revêtu un vêtement religieux et s’est soumis à l’autorité de l’abbé (dont on verra qu’il était probablement un cousin issu de germains de Charlemagne, mais aussi de Guilhem et de Tassilo III de Bavière), il ne partagea pas le dortoir commun. Il occupa une cellule particulière (qui existe encore) contigüe à la basilique. Deux indices permettent d’avancer une hypothèse : jusqu’en 806 voire 812, Guilhem pourrait avoir conservé l’abbatia de Gellone, autorité pouvant être exercée à l’époque par des laïcs, notamment par les fondateurs de monastères patrimoniaux. Ces abbés laïques n’avaient en principe pas le droit de régler la vie communautaire des moines, confiée à un rector. Je maintiens l’hypothèse que, dans la tradition des églises carolingiennes, le rez-de-chaussée du Westwerk a été réservé aux sépultures des wilhelmides. Gellone est un monastère patrimonial, dans lequel le fondateur et propriétaire aura aménagé un panthéon familial et préparé son tombeau personnel. Ultérieurement, j’argumenterai évidemment cet autre volet de la problématique des origines gellonaises. À mon avis, si ce meuble funéraire de prix est le sien, Guilhem a reçu sépulture dans le sarcophage déposé au centre (d’où le choix d’un meuble à quatre faces sculptées. cf. supra) de la salle inférieure de l’oratorium Saint Michel. Il n’a pas été inhumé comme les moines au cimetière. Une simple analyse des fragments de diaphyses encore conservées dirait si oui ou non le squelette a passé un siècle en terre… Les sarcophages des personnages les plus importants, à commencer par les tombeaux impériaux (par exemple le tombeau monumental de porphyre dit sarcophage de sainte Hélène) étaient placés au centre de la salle funéraire, les sarcophages secondaires lui faisant couronne appliqués à la paroi. À Ravenne, le célèbre monument funéraire de Théodoric Le Grand (mort en 526), inspiré des mausolées impériaux de la basse Antiquité romaine, se compose de deux salles superposées. Au centre de la salle haute circulaire, le sarcophage du roi, la salle basse — de plan cruciforme — dotée d’un autel servant de chapelle mémorielle. L’appellation sepulchre de Saint Guillem donné au sarcophage paléochrétien de Gellone remonte au XVIe-XVIIe siècle car il avait été inclus dans le dispositif culturel wilhelmide, au XIIe siècle probablement. Ceci dit, on ne peut écarter une autre hypothèse qui verrait dans le sarcophage découpé de la « crypte » (New York, cf. infra) la véritable première sépulture de Guilhem…

   133.  Ce texte, dont une traduction française commentée fait défaut, est injustement négligé. Il ne serait qu’une pieuse béquille à la Vita S.Willemi façonnée au XIIe siècle (etc.). Je montrerai que plusieurs épisodes choisis pour ce recueil, datable de la fin du IXe siècle ou du début du Xe siècle (composition logiquement en rapport avec la sanctification de Guilhem), mettent en scène des personnages identifiables et décrivent des épisodes réels du troisième tiers du IXe siècle (tentatives ratées d’accaparement de domaines gellonais par des vassaux du monastère devenus des clients de la maison de Rouergue en Larzac méridional). Pour cinq d’entre eux, il est possible de les situer dans la période 860/910 (période qui correspond également aux revendications de Rostaing d’Arles sur Gellone).

   134.  Cf. RBL 1997/1998 (op. cit.). Les déductions des mauristes donnaient 906: selon moi, ils se trompaient de peu, la concordance de la date avec le dimanche permettant d’écarter cette année là au profit de 916 ou 910. Puisant dans les anciennes annales du monastère, dom Sort écrit que, sous l’abbé Gérald, la dépouille mortelle de Guilhem fut transportée a sacello sancti Michaelis in majorem basilicam. En tout cas, les tenants d’une sanctification en 1066 comme à l’extrême fin du Xe siècle sont invités à renoncer à des datations totalement infondées. Ne disposant pourtant pas du dossier gellonais complet, Victor Saxer avait bien démêlé la question du culte wilhelmide, démontrant qu’au vu du seul cartulaire publié, dès 926 (l’acte n° 12 est en réalité de 925), Guilhem est désigné comme confesseur et objet d’un culte («Le culte et la légende hagiographique de saint Guillaume de Gellone », in Mélanges René Louis / t. II, Saint-Pèresous-Vézelay, 1982, pp. 565-589). Après en avoir parlé ensemble en juillet 1997 à Prades, je lui avais communiqué les éléments que j’avais rassemblés sur la sanctification et le culte de saint Guilhem. Il me confia ensuite à Rome son regret de ne pas avoir connu mon dossier quinze ans plus tôt, éclairant la problématique et rendant inutiles certaines des questions posées.

   135.  Et probablement aussi les quelques ossements du coffret qui fut découvert dans le sarcophage en 1569 et placé ensuite dans l’autel. Pour que les pèlerins touchent le «corps saint» en passant dessous, il était nécessaire que la cuve en abrite des parcelles. Les explications avancées depuis le XVIIe siècle pour expliquer l’enfouissement de la caisse-reliquaire en 1139 sont peu satisfaisantes : au premier chef la peur des terribles cathares !

   136.  C’est le lieu que, depuis 1962-1965, on a pris l’habitude de désigner sous le nom de «crypte» (terme jamais employé dans les textes gellonais). Ayant assisté à la visite de la commission des Monuments historiques, Jean-Claude Richard m’a fait part du fait que Jean Vallery-Radot et Jean Hubert étaient tombés d’accord pour voir dans la salle dégagée la crypte de l’abbatiale « romane » (le premier l’estimant postérieure à l’église consacrée en 1076, mais antérieure à la grande abside ! Cf. « Fouilles romanes », in Arts de France, 1963, pp. 275-277). C’est donc avec audace qu’en 1974, Robert Saint-Jean avança une datation « préromane » (cf. infra). Architecturalement, cette salle n’est devenue une crypte qu’avec l’abattement de la partie haute de l’altarium (cubiculum superior ou sanctuaire abritant l’autel du Sauveur) et le comblement vers 1075 de l’espace entre son mur et celui du grand hémicycle « roman » formant chemise (qui aveugla les deux fenêtres orientales de la « crypte »). Son appellation de confession vient de ce qu’elle a contenu le « corps » du confesseur Guilhem à partir du début du Xe siècle. Son statut initial de staurothèque, attesté par une série de textes, est discrètement confirmé par l’existence dans la paroi sud de la pièce — juste sous une des quatre loges à relique (une devrait subsister intacte sous l’enduit) — d’une petite croix à hampe (légèrement endommagée) modelée en relief dans le stuc lissé. La présence de la relique christique est marquée par une quantité de croix incisées dans l’enduit du couloir et des accès à la « crypte » par les pèlerins. D’autres croix ont été gravées sur des futs de colonnettes de remploi au chevet de l’église « romane ». Aujourd’hui hors de portée de main, ces pièces appartenaient manifestement au décor interne de l’édifice carolingien… où elles étaient accessibles aux visiteurs. J’ai déjà signalé l’existence d’autres graffiti médiévaux — dont des noms — en divers endroits du monument, qui attendent toujours un relevé complet et une étude d’expert. En outre, je propose le dessin d’une dalle aujourd’hui égarée (probablement volée, comme les autres pièces sculptées signalées plus avant). Il a été réalisé dans les années 1920-1930 par l’archéologue Louis Charbonneau-Lassay : de format carré, bordée d’une simple moulure (?), elle est occupée par une grande croix grecque dont les bras égaux présentent une extrémité trapézoïdale que l’on rencontre, par exemple, sur la croix orfèvrée et incisée du trésor de la cathédrale de Aachen (dite croix de Lothaire) et très souvent sur le monnayage carolingien du IXe siècle. Le modèle, qui serait byzantin (le plus récent exemplaire serait la mosaïque de Sainte Sophie de Thessaloniki, VIIIe siècle), figure sur des mosaïques « ravennates » dès le second quart du Ve siècle, et jusque sur celle de San Clemente de Rome (œuvre du XIIe siècle inspirée de modèles du Ve siècle). L’exemple le plus monumental figure sous la coupole monolithique du tombeau de Théodoric (Ravenne, vers 520). Les quatre quartiers de la dalle gellonaise perdue sont ornés d’une croix grecque pattée plus petite (du type courant en France sur les sarcophages de plâtre dit mérovingiens (par exemple à Isle-Aumont / Aube) mais aussi en Italie langobarde (par exemple sur le ciborium de Valpolicella). Elle figure aussi sur la dalle funéraire de l’évêque Boetius (Venasque, VIIe siècle). Chacune des croix de la dalle perdue de Saint-Guilhem est associée à un groupe de mots de trois lettres : hic / est / sig / dei. Ce qui signifie : ici se trouve la marque de Dieu, le terme signum désignant anciennement la Vraie Croix. Il s’agit d’un signaculum Christi, d’une pancarte lithique indiquant le lieu de conservation de la célèbre relique. Difficile à dater sur la base d’un dessin, cette « pancarte » devait être encastrée au-dessus du double arc d’entrée de la staurothèque carolingienne. On peut rapprocher cette dalle gellonaise de l’épitaphe de Teudelis, dalle conservée à Campobasso et datée de 810-820 (37 cm de côté). Par ailleurs, je signale la nécessité de tenter de retrouver, outre une très belle tête du Christ « classique », un probable buste féminin médiéval. À l’instar d’une autre pièce sculptée (bas d’un personnage accosté d’un fin bandeau vertical orné) ce fragment ne peut être associé à la sculpture figurative du cloître (fin du XIIe siècle). La collection photographique de Richard Hamann permet de conserver une précieuse mémoire de vestiges égarés (entre 1940 et 1960 environ). Il serait par ailleurs utile de vérifier si l’enduit blanc couvrant la « crypte » est ou non d’origine. Il pourrait en effet recouvrir un décor peint (?).

   137.  En 1997/1998 (op. cit.), j’ai montré comment était constitué le «coffrage» de pierre, imitant un sarcophage antique monolithique, qui abritait la caisse reliquaire : la belle dalle (fragmentaire) des Cloisters du Metropolitan Museum of Art (réserves, New York) en formait le front. La pièce provient de la cuve d’un sarcophage de l’école d’Aquitaine, orné d’un chrisme, qu’on n’aurait pas non plus été en mesure d’amener sur place (cf. infra).

   138.  Comme je vais le préciser, je crois qu’ils sont sur site depuis l’aube du IXe siècle, amenés pour l’œuvre de Gellone avec les éléments d’architecture et de décor antique (eux aussi toujours présents dans le monument). Le more romano des carolingiens comprenait aussi la réutilisation de pièces antiques dans l’architecture (non tant par manque de matériaux mais à par volonté symbolique de raviver l’Antiquité). Loin d’être isolés, la chapelle et le palais d’Aix sont un bel exemple de l’évocation de l’ancienne Rome impériale. L’architecture et la sculpture languedociennes du XIIe siècle font preuve d’un grand effort pour rappeler l’Antiquité, mais il ne s’agit plus d’évoquer l’idée d’empire renaissant avec Charlemagne. Ceci dit, le «conservatisme» des moines de Gellone évoqué plus haut procède de ce mythe, dans lequel était inséré leur fondateur. D’ailleurs, comme l’a démontré Christian Lauranson-Rosaz, le souci de romanité a perduré jusqu’au XIe siècle dans le Midi français, et notamment chez les descendants « auvergnats » de Guilhem du IXe-Xe siècle : cf. L’Auvergne et ses marges (Velay, Gévaudan) du VIIIe au XIe siècle. La fin du monde antique ? (Le-Puy-en-Velay, 1987).

   139.  Non seulement il aurait été impossible de le manœuvrer, mais ce monolithe n’aurait pas même pu y pénétrer et y être mis en place; pas plus que la dalle de chancel dont on prétend qu’elle aurait servi d’antependium à l’ancien autel wilhelmide.

   140.  Si le meuble avait pu entrer dans la salle, on n’aurait cependant pas eu la place pour le remonter.

   141.  La Vita S.Willelmi précise que Guilhem dota (donc un acte volontaire personnel) la basilique d’un propria et veneranda altaria, terme qui étant au singulier féminin désignerait plutôt le sanctuaire à étage; le mot ara étant ailleurs employé pour parler d’autel. J’estime que l’emploi des adjectifs proprium, a et venerandum, a est destiné à qualifier la qualité et la forme originale du sanctuaire de l’église.

   142.  Les procès-verbaux d’inventaire et de préemption révolutionnaires (29 octobre 1798 et 5 mai 1790) confirment que, de taille modeste (il était inséré dans la base d’une croix d’orfèvrerie), l’objet était en or fin et non en argent doré (la relique se composait de deux gros fragments de bois de 13 et 15 cm de long environ). Quant à la salle basse, elle est plusieurs fois clairement identifiée: le sancta sanctorum quo (reliqua) sunt condite (in) Gellonensis monasterio primitius Sancti Salvatoris sive Sancte Crucis (acte n° 94 du cartulaire, éd. de 1897, datant de 1027) ou encore le locus in quo dominicum lignum custodiebatur. Sont également employés les mots sacrum et secretum (sekretòn désigne à Ste. Sophie de Constantinople la salle où étaient entreposées les plus illustres reliques de la ville impériale et patriarcale). Une charte de 1033 ou 1039 (n° 109 du cartulaire publié) parle du lieu sacré où resplendit l’autel du Sauveur, où est conservée la précieuse relique de la Croix et où repose saint Guilhem (locus ubi adorari videtur mundi Redemptoris quoque Crux Christi herilis et choruscare almi Wilelmi corpus miraculis). Selon la tradition carolingienne, le terme sancta sanctorum est plusieurs fois employé dans les écrits médiévaux gellonais: c’est la traduction latine du terme désignant dans l’Ancien Testament la partie secrète du temple de Salomon abritant l’arche de l’Alliance (c’est-à-dire l’autel « mosaïque » contenant les tables de la Loi). C’est le terme choisi ensuite à Rome pour désigner l’édifice du palais du Latran renfermant la collection de reliques des papes. La salle (cubiculum inferior) présente un plan centré cruciforme, qui était jadis beaucoup plus évident (avant l’état d’arasement que nous connaissons : double voûtement en tunnel et pilier antérieur détruits) : dans la partie haute du pilier central se trouvait — puisqu’elle ne pouvait être ailleurs — la niche dans laquelle était déposé le phylacterium (le reliquaire-bursa du Saint Bois). Les logettes figurant encore dans les murs latéraux de la salle correspondent à des dépôts de reliques (vidés lors de l’abandon du local). On observera les mêmes, aménagées dans les piliers encastrés orientaux de la crypte du VIIIe siècle découverte en 1936 sous l’église Santa Maria delle Cacce à Pavie (site du monastère royal langobard de Foris Portam). Des logettes murales identiques se trouvent aussi dans la crypte de San Felice de Pavie (VIIIe siècle), appartenant à un ancien monastère féminin dépendant de la cour.

   143.  Parmi d’autres exemples de petits autels de cryptes, on peut voir dans celle de la basilique de Steinbach (à Michelstadt / Hesse), érigée en 824-827 par Eginhard (dégagée et fouillée dans les années 1960), un autel du même type: un emmarchement appareillé et un petit massif carré maçonné. Même chose en Arles (Bouches-du-Rhône), dans l’absidiole souterraine de l’église Saint Lucien. Comme dans la «crypte » gellonaise, la taille de ces autels a été conditionnée par l’étroitesse du renfoncement où ils ont pris place. À Narbonne, un autel fragmenté « préroman » (?) découvert dans la zone funéraire de Saint Paul, se compose d’une mensa en cuvette simple d’environ 60 x 100 cm, et d’un pilastre central de 35 cm de côté.

   144.  Désaffectée, la «crypte» a probablement été comblée vers 1580, après la réinstallation des moines. Au siècle précédent, lorsque la communauté descendait encore en procession silencieuse dans la Confession la nuit du Vendredi Saint, il n’y avait pas d’autel, même désaffecté dans la confession (liber consuetudinum). Très probablement, le meuble avait été supprimé lors de l’installation du second dispositif cultuel dans l’église « romane » (vers 1040). Trois chartes du cartulaire de Gellone (éd. de 1897), datant de 1027, 1030 et 1035 prouvent que le corps de saint Guilhem se trouve encore dans la salle basse. Par contre, l’acte n° 106, datant de 1046, prouve qu’il vient d’être transféré dans le nouvel édifice qui, comme je l’ai déterminé sur la base des calendriers liturgiques, a été consacré le dimanche 30 septembre 1039 (moins probablement en 1044). En 1030, la caisse contenant la dépouille du fondateur avait été transportée en procession jusqu’à Sauve à l’occasion de la prise de possession du nouveau prieuré gellonais (à 40 km en vol d’oiseau mais 70 par la voie terrestre). Le récit de ce voyage figurait dans un liber homeliarum du monastère, transcrit par dom Jean Magnan dans sa chronologia de 1700 (op. cit, supra).

   145.  Ces dimensions maximales ont été dictées par la petitesse du lieu, sans que l’on puisse dire si le meuble était orienté ou décalé vers la droite et placé au contact du reconditorium, c’est-à-dire entre le pilier central et le latéral (cf. Fig. 15). Dans la région, les autels liturgiques du Xe siècle sont le plus souvent du modèle paléochrétien le plus simple: un mensa carrée soutenue par un pilier central.

   146.  En tout cas, s’ils en connaissent l’existence, ils s’appliquent à n’en tenir aucun compte.

   147.  Jamais ils n’osent franchir le pas et parler simplement du monastère carolingien. Cette fausse prudence découle des conclusions de Robert Saint-Jean qui, en 1974, avait interprété la «crypte» dégagée une dizaine d’années plus tôt comme le vestige d’une église « préromane » (op. cit., cf. supra). Il pensait qu’elle avait été construite aux alentours de l’an mil (voire dans les toutes dernières années du Xe siècle) et que sa confession avait servi à abriter la dépouille de Guilhem sanctifiée par l’abbé Gérald (et l’évêque Fulcran de Lodève ?)  ; dont il place l’abbatiat entre 990 et 1009, alors même que Pierre Tisset (1933, op. cit., pp. 96-97) expliquait la difficulté à situer un abbé de ce nom à cette époque. Robert Saint-Jean a donc été influencé par une phrase de Léon Vinas (1875, op. cit.), lui-même conditionné pat un passage des mauristes. Ceci étant, la seule fois où j’ai été en mesure de parler à Robert Saint-Jean des premiers résultats de mes recherches (fin 1991), il ne s’est pas offusqué de l’éventualité que la « crypte » soit proprement carolingienne. C’était une personne ouverte et un chercheur ouvert, qui m’a confié ce jour là qu’il lui aurait été impossible en 1974 de formuler une telle hypothèse, Marcel Durliat s’étant mordu les lèvres lorsqu’il avait avancé une datation fin Xe siècle… L’abbé Gérald auquel est associée l’élévation de Guilhem, dirigeait la communauté un siècle plus tôt. En 1990, il ira jusqu’à écrire que saint Fulcran a consacré l’abbatiale carolingienne (sic) bâtie par l’abbé Gérald peu avant l’an mil (La sculpture du cloître de l’abbaye de Gellone, publication des Amis de Saint-Guilhem, Montpellier 1990, p. 19). Penseur de l’art avec René Huyghe, Pierre Francastel avait raison d’écrire en 1969 (dernier ouvrage posthume 1970) : « il n’y a pas de premier art roman [ ] Le premier roman, c’est le carolingien ». Le maître de la sociologie historique de l’art connaissait bien les églises « lombardes » de haute-Italie et de Milan des IXe-Xe et Xe-XIe siècles (souvent faites de briques, à l’instar des monuments ravennates qui en constituent la source pour le montage des murs). Trois ans plus tard, Jean Hubert publiait « L’art pré-roman » (1973 / Chartres 1974) qui — couvrant largement la période allant du Ve au IXe siècle ! — s’inscrivait dans le sillage de Josep Puig i Cadafalch, l’« inventeur » du premier art roman (Paris 1928). Les actes du colloque international de Baume-les-Messieurs / Saint-Claude (juin 2009, à la mémoire de Jacques Henriet qui, il y a quelque vingt ans, a engagé la re-lecture du « premier art roman »), publiés sous la direction d’Éliane Vergnolle et Sébastien Bully (Le premier art roman cent ans après. La construction entre Saône et Pô autour de l’an mil. Études comparatives) a fait avancer l’approche des techniques de construction d’un courant architectural transnational sans remettre en question un concept de toute évidence fallacieux (É. Vergnolle). Faisant le point sur les dernières avancées de la connaissance des monuments emblématiques de la première moitié du XIe siècle, il est dommage que ce panorama ait fait l’impasse sur l’abbatiale gellonaise. Le préjugé historique qui a conditionné Saint-Jean, appuyé sur une lecture fautive des quelques sources données par la bibliographie de l’époque, s’est combiné avec la réticence quasi idéologique du monde universitaire de l’époque à parler d’architecture proprement carolingienne. C’est pour cela aussi qu’il a désigné comme « préromans » des fragments d’arcs (claveaux) ou d’ébrasement de fenêtre stuqués et décorés de fresque trouvés lors du dégagement de la « crypte » (les seuls connus car sauvés par ses soins). De même, sur un critère de qualité des pièces, il a daté une série de fragments sculptés du chancel de la basilique de Guilhem (dalles et piliers) : les plus frustes de l’époque carolingienne, d’autres pièces étant baptisées préromanes, d’autres éléments du XIe siècle (?). Quelles sont donc les grandes églises « romanes » de France dotées d’une clôture monumentale à pergola imitant le carolingien ? Je peux dire aujourd’hui que mon ancien professeur avait réagi positivement aux premiers résultats des recherches que je venais d’entreprendre sur Gellone. Séduit par l’hypothèse d’une « crypte » élément subsistant d’un édifice carolingien, il m’avait confié avoir hésité vingt ans plus tôt à avancer une datation « préromane » ; tant la doctrine — mais aussi la connaissance — de l’architecture antérieure au milieu du XIe siècle (où ainsi datée) était « discrète » en France. On doit regretter que Yumi Narasawa (op. cit. 2015, pp. 299-300) présente la grande dalle de chancel carolingien exposée dans le dépôt lapidaire (pièce SGD 001 de l’inventaire de G. Mallet) comme traditionnellement considérée comme ayant appartenu à l’autel de l’abbatiale ayant été dédié à saint Guilhem en 1076. Si, influencé par une attribution sans fondement, Jean-Claude Fau a estimé que des dalles du chancel carolingien de Gellone ont servi d’antependia dans l’église de l’abbé Gérald, élevée dans le dernier quart du Xe siècle. Mais il n’est pas allé jusqu’à cette attribution précise à un autel wilhelmide (lequel d’ailleurs ?) : cf. « La sculpture à entrelacs des IXe et Xe siècles à Saint-Guilhem-le-Désert » (actes de la table ronde de 1995 / op. cit. 1996, pp. 217-218).

   148.  Selon leur système, cet autel christique aurait été mis en place durant la fourchette chronologique 1180-1220; sans que l’opération n’ait laissé de trace; pas plus que n’en aurait laissé son changement d’attribution postérieur entre le XIIIe et le XVIe siècle. Or, non seulement les livres liturgiques indiquent que le deuxième maître autel a été consacré avant 1100, mais ils ne portent aucune mention d’un obligatoire troisième autel du Sauveur. La commémoration liturgique célébrée par la communauté jusqu’à la fin du XVIIIe siècle tombait le 30 septembre, en rapport avec un événement antérieur à 1100. En outre, pour quelle raison et dans quel contexte (?), la transformation de cet autel christique du XIIe-XIIIe siècle en autel wilhelmide se serait par conséquent produite entre le XIIIe et le XVIe siècle, sans laisser non plus la moindre trace. Et puis, matériellement parlant, quel aurait été l’autel présent dans la grande abside en 1139 ?

   149.  Non seulement des pièces présentes sur place avant guerre ont disparu (cf. supra) mais d’autres sont encore aujourd’hui «conservées» chez des particuliers du village, mais pas uniquement. Certains ne répondent pas aux sollicitations, d’autres se refusent à toute cession, quelques-uns se sont débarrassé de leurs « vieilles pierres » plus ou moins discrètement… contre rétribution (refusant même d’en laisser une trace photographique).

   150.  Lors de la table ronde d’août 2002 (cf. les actes de 2004), s’appuyant entièrement sur Pierre Chastang, Edina Bozoky a fourni une nouvelle facette de la même doctrine: façonnant un couple mythique qui aurait irrigué tout le Moyen-âge occidental (et immanquablement par voie de conséquence Gellone), le Comte et la Croix, cet auteur traite de la relique de la Vraie Croix dans la légende de fondation de Gellone. Une légende est une légende mais un fait attesté par plusieurs sources contemporaines ne peut être jugé légendaire. Tout en admettant que la relique christique a été conservée à Gellone depuis le IXe siècle, cet auteur s’étonne que cela ait été hisrtorisé (sic) plus de deux siècles plus tard par une Vita au mouvement de réactualisation hagiographique du second quart du XIIe siècle; parce que bien entendu pour elle il serait acquis que la Vita S.Willelmi (version de Montpellier, ça va de soi) n’est qu’une amplification fictionnelle (de quoi ?) donnant naissance à une version très littéraire, très « épique » de la vie de Guilhem. Toujours selon Edina Bozoky, l’épisode du don de la relique par Charlemagne à Guilhem (pas un mot de l’autel) s’explique par la rivalité avec l’Abbaye d’Aniane qui affirmait aussi posséder un fragment donné par Charlemagne. Et voilà la boucle bouclée. Si Aniane a possédé une esquille du Saint Bois, cette relique n’a jamais fait l’objet d’un culte et d’un pèlerinage comme ce fut le cas à Gellone (elle n’est pas même citée dans la Vita S. Benedicti !). Accompagnée d’une épine du Christ, cette esquille était enchâssée dans une scutella ou patène d’argent considérée comme ayant appartenu au grand empereur (ici encore, selon un inventaire du XVe siècle). Je signale qu’une épine de la Sainte Couronne était en possession de Gellone. Mise à l’abri à Aniane, elle ne fut jamais rendue… Avant le pillage calviniste, il y avait aussi au trésor d’Aniane un petit reliquaire contenant des fragments de bois des trois croix du Calvaire (sans référence à Charlemagne cette fois) ainsi qu’une esquille de la Croix du Christ placé dans un petit reliquaire ayant appartenu à l’empereur de Byzance (sic) ; ce qui pourrait révéler un don de l’égérie des troubadours de la fin du XIIe siècle, l’emperrairitz. Fille du sebastokrator régent Alexis et de Marie Doukaïna, et mère de Marie de Montpellier, Eudoxie Comnène fut répudiée en 1182 par son époux Guilhem VIII. Confiée à la garde de l’abbé Raimond- Guilhem de Montpellier (oncle de son mari), elle vécut les quinze ou vingt dernières années de sa vie dans l’enceinte du monastère. Elle y mourut vers 1200. Si on les lit, les archives parlent. Alors pourquoi admettrait-on la véridicité du don d’une esquille par Charlemagne à Benoît pour rejeter le don du fragment à Guilhem ? Il faudrait peut-être se poser la question avant de renverser gratuitement les situations historiques. Aux sceptiques qui, au nom d’une doctrine et d’une hypercritique touchant au déni systématique, méprisent ensemble la charte de 805 (cf. supra), la Vita S.Willelmi ou le libellus de miraculis (lesquels en parlent explicitement comme les textes carolingiens cités plus avant), je signale que le cartulaire gellonais fourmille de donations explicitement faites à l’autel du Sauveur et à la relique de la Croix pour laquelle a été élevée l’église de Gellone (avant l’édifice « roman »). Toujours associées à la relique christique, elles prouvent aux Xe et XIe-XIIe siècles l’importance qu’il représentait pour les fidèles (je publierai une étude sur ce sujet). À Gellone, la vénération de la Croix, vexillum sancte Crucis, était partie intégrante du culte rendu au Christ Sauveur, dont l’autel est souvent désigné comme ara sancti Salvatoris ad Crucem. À titre indicatif, l’acte n° 124 du cartulaire publié cite le locum sacrum Dei ecclesie sancte quod est constructum in honore Domini nostri Jhesu Christi, ou l’acte n° 106 qui cite lui aussi l’église de Dieu consacrée aux trois personnes inséparables de la divine trinité ainsi que de la Croix que in ecclesia Gellonensis cenobii adorata consisstit in suo nomine. Etc. Je compte en publier le tout commenté, d’autant que la pratique montre l’attachement tout particulier des familiers de Gellone au Sauveur et à sa croix rédemptirce, de claire tradition carolingienne.

   151.  Dont la sanctification aurait alors été lancée pour lutter contre les prétentions anianaises… Contrairement à ce qu’on continue de lire, Guilhem n’a pas été canonisé (sic) par Rome en 1066, ni même en 1139 (cf. RBL op. cit., 1997 / 1998). Quant à la bulle d’Alexandre II du 9 mars 1066 elle cite seulement le monastère ubi corpus sancti Wilelmi requiescit. En 2002, Alain Dubreucq a pourtant clairement expliqué le sens et la place de la fondation wilhelmide dans la Septimanie carolingienne, au-delà de la démarche spirituelle personnelle de Guilhem. Comme il l’a exposé, cette fondation, qui a également revêtu un sens politique et culturel a été rendue possible par Charlemagne (outre l’article intitulé «Le contexte historique de la fondation de Gellone», in Actes de la table ronde d’août 2002, op. cit. , pp. 17-28, je conseille de lire le remarquable essai que cet auteur a publié dans les actes du colloque international de Toulouse de décembre 2004 : « Guillaume de Toulouse et la politique carolingienne en Aquitaine, d’après les sources narratives » (in Entre histoire et épopée. Les Guillaume d’Orange (IXe-XIIIe siècles), Toulouse 2006, pp. 183-205). Dans la Vita, s’adressant à l’empereur, Guilhem fait état du monasterium quod jampridem tuae charitatis causa construxi (tout comme celle de la charte de 805). La formule est parfaitement carolingienne ; mais j’allais oublier que le texte relève du faux et de la forgerie, au jugement sans appel de Jean Meyers (2014, op. cit., p. 134). Charles l’a autorisée, et Louis l’a placée parmi les maisons religieuses dignes de sa royale bienveillance. En outre, et cela ne peut être sous-estimé, Gellone est avec Alet le seul monastère de toute la province à avoir été fondé par un grand personnage laïque (le monastère Ste. Marie d’Alet a été créé en 813 dans la haute vallée de l’Aude par Béra, le fils goth de Guilhem et de Cunégonde : Khaunagunda romanisée en Cunigundis). Tous les autres furent le fait de religieux ralliés au courant anianais ou issus de ce dernier. Récemment, ne s’appuyant sur rien d’autre que la vieille bibliographie locale, Pierre Chastang a ressuscité la théorie légendaire, sous prétexte que les textes dont il se sert dateraient du XIIe siècle ; parce qu’ils ont été recopiés à cette époque, et que certains pourraient être faux car porteurs de marques apocryphes. Mais alors, que devrait-on faire face au plus ancien manuscrit conservé de l’Énéide (le codex vaticanus ravennate, à plus de cinq siècles de distance) ? Pour ne citer que cet exemple de textes anciens, littéraires comme diplomatiques, connus par des copies voire même des copies de copies réalisées à des siècles de distance. Alors pourquoi, en présence d’originaux qui coïncident parfaitement avec le contenu de manuscrits plus tardifs, devrait-on, à Saint-Guilhem, s’acharner à une hypercritique inutilement mortifère ne se basant que sur de vieux raisonnements ? Les origines de Gellone ne sont environnées de flou (sic) que si on ne prend pas la peine de faire le point au vu d’un dossier complet, que si on se contente des lieux communs mis en circulation par des travaux très anciens, aux résultats obsolètes mais entretenus par des auteurs enfermés dans une doctrine rigide et même des préjugés historiographiques. On enseigne pourtant que la recherche doit s’ouvrir et prendre en compte l’ensemble des sources disponibles pour en éprouver la crédibilité ; et j’ajouterai aujourd’hui prendre en compte le terrain et d’autres disciplines que l’histoire écrite et les seuls documents publiés. Le grand seiziémiste Raymond Ritter disait à propos d’un universitaire ayant copié et recyclé un de ses ouvrages : « Confortablement installés dans le salon d’époque meublé par d’autres, ils hésitent chaque fois à se lancer hors des sentiers battus. Facilement résignés au moindre effort, ces assassins souriants de la recherche font le choix d’une facilité qu’ils voudraient faire passer pour de la prudence. Diantre, il leur faut publier ! Trop précieux, le temps de ces bricoleurs impénitents est bien entendu compté, ce qui les dispense d’entreprendre de longues expéditions et des fouilles minutieuses, et parfois même de réfléchir par eux mêmes. Qu’importe, ils ont largement assez de matière pour leur nouvel ouvrage. Et les voila, ces historiens fainéants qui surchargent leur bureau de piles d’ouvrages bien reliés, tirés des rayons voisins, et tous à portée de leur main. Usant d’oeillères plutôt que de lunettes, ils piochent et ils découpent, ils brodent et ils recollent tout ou partie de ce que leurs prédécesseurs ont dit. L’important pour ces faiseurs c’est l’angle d’attaque novateur et le titre aguichant. Ainsi accouchent-ils au plus vite et sans les douleurs de l’enfantement intellectuel d’un livre facilement bâti, d’un livre qui ne gênera personne. N’apportant rien de neuf à la connaissance, le nouveau titre rapportera quelque passagère notoriété et, surtout, une satisfaisante note de lecture à joindre à ce qui tient de livre d’or aux brasseurs de Leitmotiv » (texte communiqué en 1983 par son épouse). Pour la Vita S.Willelmi, je montrerai qu’il conviendrait d’étudier une bonne quinzaine de manuscrits avant de faire de celui de Montpellier l’unicum et typus qu’il n’est pas ; mais aussi qu’il est périlleux de le mettre seul à contribution selon une datation, un schéma critique et une explication presqu’entièrement conditionnés par une référence préjugée aux chansons de geste. Et puis, si je ne m’abuse, le manuscrit de la Vita montpelliéraine — dont le rédacteur dit en prologue qu’il résume une biographie ancienne — a été confectionné autour de 1100 : une prouesse relevant du prodige pour une œuvre inventée trente ou quarante ans… plus tard. Mais, ignorant manifestement ce genre de contingence matérielle, les continuateurs de la théorie née il y a un siècle et demi ne démordent pas de leur canonique vers 1125-1130 (dixit Révillout en 1876, et sq.). Il est par ailleurs intéressant — pour ne pas dire instructif — de constater que le Ms. n° 16 de Montpellier présente des lettrines ornementales manifestement copiées sur un manuscrit carolingien… En 1993, admettant la datation proposée par Jean Porcher (n° 11 du catalogue de l’exposition montpelliéraine « Miniatures médiévales en Languedoc méditerranéen », octobre – novembre 1963), Florentine Mütherich a estimé que son ornement pouvait aussi bien faire remonter l’œuvre aux quinze ou vingt dernières années du XIe siècle, soulignant la reprise de détails ornementauxqui sont clairement de la meilleure production de la période carolingienne, des règnes de Charlemagne, Louis I et Charles II Le Chauve. La grande experte de la peinture de manuscrits médiévaux s’étonnait de la timidité de ses collègues français à saluer l’origine carolingienne (IXe siècle) de nombreux manuscrits. C’est elle qui m’a encouragé à enquêter sur les origines du célèbre sacramentaire de Gellone, dont on continue à dire que son peintre était un moine de Rebais, parce que certaines rubriques du texte font référence au diocèse de Meaux, négligeant de noter par ailleurs celles issues de la liturgie gothique. Dès 1965 pourtant, et il s’en étonnait, Jean Deshusses avait déjà reconnu la forte présence de la liturgie hispano-gothique dans cet ouvrage. Or c’était la liturgie suivie en Septimanie, dont Benoît et ses amis conservèrent certains éléments tout en étant fidèles à la mission de diffuser, avec la réforme monastique, les usages de la liturgie romaine. On sait que vers 800 cette version du sacramentaire romain rénové était déjà quelque peu dépassée, mais encore suffisante pour l’usage d’une communauté naissante ; et ce dans l’attente d’une version plus élaborée (de fait, on sait que le monastère du Désert possédait un autre sacramentaire avant le XIe siècle). Je propose donc de voir dans le sacramentaire de Gellone le premier sacramentaire d’Aniane.

   152.  Dans la charte de dotation complémentaire du 14 décembre 805 (cf. supra), Guilhem ne déclare-t-il pas devoir à Benoît l’envoi de moines anianais à Gellone?: le monastère a été fondé ex doctrina venerabilis patris Benedicti (règle bénédictine réformée) sous laquelle il plaça monachos et abbatum. Plus clair que cela ! Il faut lire l’article de synthèse que Josef Semmler a publié dans les actes du Ier Colloque international du CERCOR (Saint-Etienne 1991) : « Réforme bénédictine et privilège impérial. Les monastères autour de saint Benoît d’Aniane » (pp. 21-32).

   153.  Expert du haut Moyen-âge européen et en particulier du pouvoir ecclésiastique et politique, l’historien allemand Josef Semmler se réjouissait en 2001 des éléments documentaires qui confirmaient la fondation carolingienne de Gellone, car mettant fin — écrivait-il — aux errances d’origine littéraire relatives à la fondation, qui font croire que ce monastère impérial (sic) du Sud de la France ne s’est émancipé qu’au XIIe siècle grâce à une production de faux documents. Pressenti, avec Marie-Christine Sepière, Michel Zimmermann et Hans Rudolf Sennhauser, pour prendre part à la table ronde de St. Guilhem, il n’aurait pas répondu au courrier des Amis de Saint-Guilhem.

   154.  Le libellus / excarpus ou missel de Gellone, dont les deux moitiés sont conservées par les bibliothèques municipales d’Avignon et de Montpellier témoigne lui aussi de la consécration de la basilique carolingienne (cf. note suivante): il ne reste qu’une partie de ce livre composite démembré, correspondant au Ms. n° 12 de la Médiathèque Zola de Montpellier et au Ms. n° 175 du Musée Calvet d’Avignon. Outre l’étude d’André Wilmart: « Un livret bénédictin composé à Gellone au commencement du IXe siècle » (in Revue Mabillon / n° 12, 1922, pp. 119-133), on se rapportera à celle de Robert Amiet : « Le plus ancien témoin du supplément d’Alcuin, un missel composé à Gellone vers 810 » (in Ephemerides liturgicae / n° LXXII, Cité du Vatican 1958, pp. 96-110). L’excarpus de Gellone contient notamment un chronicon mundi qui s’achève par un synchronisme se rapportant à l’an 806-807, « septième année de l’empire de Charles. Ce manuscrit — écrivait Wilmart — représente un degré de perfection tout juste parallèle à l’évolution de l’art graphique (calligraphie) atteinte sous le règne de Charlemagne. Dom Wilmart a également souligné que la qualité de l’écriture du premier scribe gellonais est précisément celle des modèles septentrionaux, estimant que le personnage provenait selon toute vraisemblance du milieu monastique de la Francia austrasienne ou rhénane, c’est-à-dire étroitement lié au foyer culturel de la cour de Charlemagne. L’analyse de Wilmart montre que la communauté bénédictine primitive de Gellone disposait de ce qu’il y avait de mieux en matière d’écriture, preuve de la qualité humaine et culturelle de la fondation wilhelmide, mais aussi de ses liens étroits avec le milieu rhénan et aulique. Malgré les observations pertinentes de ce spécialiste, le catalogue des manuscrits de la Médiathèque centrale de Montpellier continue de dater son morceau du libellus mixtus de Gellone de la fin du Xe ou du XIe siècle (alors même que la question de sa datation est résolue depuis près d’un siècle). Ce livre gellonais des origines, rédigé par le scribe qui a fait les annotations au sacramentaire de la fin du VIIIe siècle, a été sauvé du feu. Les deux parties du codex portent des traces d’un début de combustion, et les derniers folios de l’ouvrage sont partis en fumée. J’aurais donc tendance à croire qu’il est un des survivants d’un incendie qui — au XIe siècle — a ravagé non pas l’église (comme on continue de le rabâcher) mais la salle des archives comme je l’ai montré en 1995 (1996, op. cit.) : la bulle d’Alexandre II du 9 mars 1066 ne parle aucunement de l’église. Si l’édifice religieux avait été détruit, nul doute que cela aurait été spécifié. D’ailleurs, les livres liturgiques d’usage à l’église — et traditionnellement conservés dans le bâtiment ou contre celui-ci (armarium) — n’ont pas été touchés par l’incendie. Ce qui a été détruit par le feu (igne esse consumpta) ce sont les numimina, c’est-à-dire tout ce qui justifiait les privilèges du monastère, donc les diplômes originaux (acte n° 1 du cartulaire, éd. de 1897). L’incendie a donc touché la salle où étaient conservées les archives du monastère. Toujours existant dans l’aile orientale du monastère, l’emplacement de cette salle porte encore les traces d’un feu violent… Comme de tradition anciennement, à Gellone la salle des archives était placée avant le XIIe siècle au-dessus du caminatum (le chauffoir). Il est abusif de placer cet incendie vers 1060, de le situer sous l’abbatiat de Pierre (de 1049 à 1065 environ), en le mettant en rapport direct avec la bulle d’Alexandre II. L’incendie pourrait avoir eu une influence sur le manifeste abandon du chantier de l’église, qui semble avoir été interrompu peu avant 1030. En tout les cas, la « querelle » a probablement été lancée par l’abbé d’Aniane Emmeno (élu en 1062-1063), un ancien moine gellonais qui, avant 1060, avait assumé le priorat de Sauve. Ayant très probablement vécu l’incendie qui dévasta Gellone, il savait parfaitement que les titres originaux étaient partis en fumée… Avant dom Dumas, dom Wilmart avait en particulier souligné que les chapitres de la règle de saint Benoît (incluse dans l’excarpus gellonais) étaient suivis de glosae strictement identiques à celles d’un manuscrit datable de 800 et provenant du monastère royal de St. Maximin de Trèves, une cité où gouvernaient des ancêtres de Guilhem aux VIIe et VIIIe siècles et où des membres de cette Sippe princière rhénane (franco-burgonde) avaient fondé deux monastères. Ces mêmes gloses figurent d’ailleurs dans le psautier de Charlemagne (de provenance monastique bavaroise, fin du VIIIe siècle), qui pourrait avoir été offert par le roi des francs au fondateur de Gellone (ancienne Bibliothèque de l’École de médecine de Montpellier, cf. infra ; à ne pas confondre avec le Ms. Lat. n° 13159 de la BNF). Et c’est dans la Sippe alsacienne du VIIIe– IXe siècle et dans le milieu religieux de la capitale mosane (VIIIe– IXe et Xe siècles) que l’on trouve mention de personnages des portant un nom -Leuthfried / Liutfred- dont la forme (radical hludo / hlutho = celui de Louis) rappelle le Juliofred gellonais (forme latinisée et romanisée) ; sur la figure duquel je reviendrai puisqu’il est possible de le situer dans la parenté commune à Charlemagne, à Guilhem et à Tassilo III de Bavière (fils d’Hildtrude, soeur du roi des francs Pépin, le malheureux Tassilo avait épousé Liutbergis, fille du roi Didier des langobards).

   155.  Édité par Antoine Dumas, OSB, et Jean Deshusses, OSB, le «Liber sacramentorum gellonensis», en 2 vol. du Corpus christianorum / Series latina CLIX A – CLIX, Turnhout 1981). Du même auteur cf. : « La date du Sacramentaire de Gellone » (in Studia patristica, t. V, 1962, pp. 23-29). Le libellus mixtus de Gellone porte lui aussi au f° 8r : xviiii kl. ian. ] [ in gellon. dedicatio ecl.e sci salvatoris (soit exactement — comme on l’a vu — la date figurant en clôture de la charte de dotation wilhelmide). Le célèbre sacramentaire de Gellone, l’un des nombreux ouvrages amenés au monastère du Désert par Guilhem et qui porte son ex libris, confirme au 14 décembre la dedicatio baselice sancti salvatoris in Gellone (cette date n’était plus célébrée dès au moins le XIIe siècle, au profit du 30 septembre, qui correspond à la consécration de l’église « romane » (très probablement en 1039). C’est ce dont témoignent les livres liturgiques du monastère, conservés ou connus par les annotations du XVIIe siècle. On ne sait pas d’où a été tirée l’indication farfelue permettant à Anscari M. Mundó d’écrire à propos du sacramentaire de Gellone : Guilhem en aurait fait cadeau à Benoît d’Aniane vers 806, peu après la fondation de l’abbaye de Gellone (in Cahiers de Fanjeaux / n° 17, 1982, p. 86).

   156.  Confirmés sans réserve par Florentine Mütherich (cf. supra), ces deux détails prouvent qu’un des premiers moines de Gellone était passé par les centres culturels d’excellence des années 800 qu’étaient Tours et Aix (ou qu’il en provenait, selon une hypothèse lancée par ce même auteur); le fait que certains livres amenés dès la fondation étaient sortis des scriptoria attachés à la cour impériale; le fait que la basilique carolingienne gellonaise présente des points communs troublants avec l’octogone d’Aix (tour occidentale à étages, altarium carré et emploi du système drusien) ; ajoutés à une possible origine palatiale du premier abbé (cf. supra) ; constituent à mon sens des indices convergents de liens étroits entre l’entourage intellectuel et artistique du souverain et le fondateur.

   158.  Cf. RBL in table ronde d’août 1998 (actes de 2000, op. cit.).

   159.  C’est Hérodote qui, dans son éloge de Babylone, rapporte que Nabuchodonosor avait bâti des remparts et des monuments imposants, dont l’incomparable solidité était garantie par l’usage du bitume dans les fondations mais également comme ciment. Symboliquement, le bitume (inconnu en Europe, sinon comme onguent médicinal) était devenu synonyme de solidité et de qualité architecturale absolue. Si la transcription due à la plume de dom Anselme Lemichel (BNF: Ms. Lat. n° 13817, p. 443) est gravement fautive, au point de ne rien signifier, elle renforce l’aspect luxueux de l’objet: …indissolubili velamine fundata vallo perenni munita atque columna miris ac veris lapidibus distincta stylo subtili posita est (on verra que des formules voisines figurent dans d’autres sources écrites gellonaises). Parler de bitume pour évoquer la solidité d’un édifice prouve une référence livresque (science et symbolique, histoire et littérature). Employer le mot colonne prouve une profonde connaissance de la patristique, de la symbolique théologique et de l’histoire liturgique telle qu’elle régnait autour de Charlemagne dans le cercle de l’Académie. La référence au bitume vient de la culture biblique. Dans le livre de la Genèse (XI, 3) est rapportée la construction du plus grand monument de Babylonie, la tour de Babel qui avait tant impressionné les hébreux. Pour la tradition biblique — image rhétorique reprise par les chrétiens — la ziggurat d’Etemenanki à Babylone était le monument le plus grandiose, le plus beau et le mieux bâti du monde : gage de sa solidité, elle était faite de briques scellées au bitume.

   160.  Employé au pluriel, le mot latin lapis désigne des pierres comme matériau de prix pour la construction, des marbres et même de la mosaïque pour la décoration de luxe (cf. le pavement mosaïqué d’Horace: lapides varii). Lapides peut aussi désigner des gemmes ou pierreries.

   161.  Selon Claudio Leonardi (de l’université de Florence, fondateur et directeur du département d’études sur le Moyen-âge latin) et son collègue Donald A. Bullough (de l’University of St. Andrews), son latin élégant et même précieux, procédant par images et paraphrases, permet de rapprocher l’antienne gellonaise du style de Pierre de Pise, et de la placer dans le sillage de ce conseiller culturel majeur de Charlemagne avant 800. Diacre lettré et érudit, Pierre était issu de l’aristocratie langobarde de Toscane. Élevé à la cour de Pavie, il y enseigna longtemps les lettres classiques et la grammaire, occupant une place de choix auprès du roi Didier. En 774, il entra au service de Charlemagne devenu roi des langobards, qui le ramena en Francie. Maître de latin et de poésie du souverain, représentant la survivance de la culture littéraire du bas empire romain, il excellait également dans les sciences. Pierre connut Alcuin deux ans plus tard, année où il fit venir son compatriote le diacre Paul à la cour de Charlemagne. Devenu intime du roi des francs (et des langobards) et indispensable au souverain, Pierre de Pise provoqua finalement la jalousie de son ami Alcuin! C’est lui qui introduisit Paul Warenfried — dit Paul Diacre — auprès de Charlemagne en 782. Paul Diacre, dont la famille était liée à celle des ducs Pemmo et Ratchis, était un noble langobard de Cividale qui gagna la cour de Pavie lorsque Ratchis devint roi. Sa soeur était moniale au monastère royal de Santa Maria in Valle, dont l’église était contigüe au célèbre tempietto. C’est lui qui lui fit étudier le droit, les lettres classiques grecques et latines, mais aussi les sciences religieuses. Probablement à cause de l’abdication de son maître en 749, il entra comme moine à Montecassino (célèbre monastère du duché langobard de Bénévent, qui inspira l’œuvre de Benoît d’Aniane) et devint prêtre (mais aussi comme précepteur à la cour de Salerne et Bénévent). Après avoir sollicité du roi des francs et des langobards la libération de son frère Aréchis, prisonnier en Francie depuis 776, il entra à son tour au service de Charlemagne dont il devint un des conseillers (mort en 799). Aréchis Warenfried avait pris part à la révolte anti-franque du duc de Frioul Rotgaud que Charlemagne était allé soumettre. Né vers 720, Paul Warnefried aura probablement vu Charlemagne à Cividale en 776, tout comme son concitoyen Paulin: lui aussi langobard et citoyen de Cividale, le célèbre grammairien passa du service de la cour de Didier à celle de Charles. Devenu un des théologiens du roi des francs et des langobards, il sera désigné en 787 pour occuper la chaire patriarcale d’Aquilée…dont le siège était à Cividale depuis près d’un demi-siècle. C’est là qu’il présida le célèbre concile qui, en 796, s’attaqua lui aussi au néo-arianisme… (mort en 802). J’ai tenu à résumer dès ici un des chapitres de la seconde partie de mon essai, pour attirer l’attention du lecteur sur Cividale del Friuli, où se sont produits des faits importants pour la renaissance carolingienne, d’où sont sortis des personnages fondamentaux de la culture occidentale du règne de Charlemagne, où — dans la seconde moitié du VIIIe siècle — se sont rencontrées diverses traditions religieuses et se sont croisés plusieurs courants artistiques. En lisière de l’empire byzantin et orthodoxe, le Frioul de la seconde moitié du VIIIe siècle a notamment accueilli des moines exilés (intellectuels et artistes), chassés par la répression iconoclaste. En lisant plus avant le chapitre consacré à l’autel de Ratchis, le lecteur comprendra que je vais l’amener à saisir ce qui lie ce meuble unique de la renaissance liutprandienne à l’autel de saint Guilhem. Je n’hésite pas à désigner l’autel de Cividale comme le prototype (matériel, fonctionnel et symbolique) du « mystérieux » autel de Gellone (cf. infra).

   162.  Dans la symbolique antique, la colonne ou pilier représente l’axe du monde et le chemin, l’échelle ou l’escalier des dieux. Dans la tradition biblique, la colonne cosmique, qui est l’axe du monde, soutient la voûte du ciel et relie ce pôle à celui de la terre. Les autels dressés par Jacob ou Abraham en plein air appartenaient à la tradition préhistorique des cairns / stèles et bétels / menhirs (cf. Genèse XXVIII, 16-19 et Exode XX, 22-25). La symbolique mystique des premiers siècles chrétiens a fait sienne cette image du lien entre Ciel et Terre. Ainsi la colonne qui figure entre les bustes de Pierre et de Paul sur un fond de coupe en verre doré paléochrétien de la Biblioteca apostolica vaticana, représente-t-elle le Christ.

   163.  Qui plus est, depuis Clovis et par décalque de l’ancienne religion, le Christ victorieux est tout particulièrement vénéré par les francs. Quant à Michel, il est — comme pour les langobards — le protecteur suprême de leur peuple et de leur regnum. Le culte de Michel, l’archange psychopompe conduisant les âmes de ce monde à l’autre, a naturellement été lié au souvenir du Saint Sépulcre et à la mémoire des fidèles défunts. En outre, entre le Ve et le Xe siècle, de nombreux autels étaient matériellement constitués d’une table monolithique soutenue par un tronçon de colonne antique, un morceau de pilastre, un autel cippe. Une tradition mystique irlandaise, passée vers 700 dans le milieu monastique northumbrien, en arriva à personnifier la Vraie Croix. Véhiculée par Bède, puis Alcuin et Wirzo Candidus (cf. infra), cette image fut adoptée à Aix vers 794-798. Les dix-huit vers en anglien (dialecte anglo-saxon) du poème intitulé le songe de la Croix, gravés en caractères runiques sur la croix monolithique de Ruthwall (Northumbrie), proposent un récit de la crucifixion par la Croix en personne (probablement de la première moitié du VIIIe siècle).

   164.  Je donne, remets et transfère; formule juridique typiquement carolingienne.

   165.  André Wilmart, Jean Porcher et Florentine Mütherich ont tour à tour souligné la grande qualité (écriture et enluminure) des ouvrages carolingiens de Gellone sauvés du désastre, ainsi que des livres qui lui ont été offerts à la fondation. Magister in sacra pagina (comme Alcuin), Ardo souligne d’ailleurs que Guilhem apporta à Gellone de très nombreux livres (libros secum perplures adtulit), ce que dit également la Vita wilhelmide (libris etiam valde bonis multumque necessariis), deux indications confirmées par la présence du nom du fondateur écrit (graphie carolingienne) en tête de certains des volumes subsistant de la bibliothèque monastique initiale. En outre, l’existence d’un scriptorium autonome du monastère wilhelmide est attestée dès les premières années, ce qui n’est pas compatible avec un statut d’humble dépendance monastique, pas plus que l’existence d’une véritable bibliothèque dont le sacramentaire de Gellone (Paris BNF. cf. supra), le psautier de Charlemagne (Bibliothèque interuniversitaire de Montpellier / ancienne collection de l’École de médecine; dont on verra que l’origine avant la fin du XVIIe siècle pourrait être différente de ce qu’on croit) et plusieurs manuscrits de la Médiathèque centrale Emile Zola de Montpellier constituent de maigres mais si précieux vestiges (en particulier les Ms. n° 3, n° 4 et n° 12). Il y a quelques années, j’ai avancé une hypothèse nouvelle sur l’origine du sacramentaire de Gellone (cf. supra): composé au scriptorium d’Aniane, il pourrait avoir été offert à Guilhem par son ami l’abbé Benoît (cf. André Bonnery, La Septimanie au regard de l’histoire, Toulouse 2005). Composé au monastère de Mondsee vers 787, le superbe psautier (cadeau de Tassilo III à Charlemagne ou saisie du roi), c’est le plus ancien manuscrit contenant les laudes regiae. Il est reconnu qu’il ne venait pas de Soissons ; et pourtant cette vieille attribution continue d’être reproduite…Donatella Nebbiai Dalla Guarda a établi un inventaire des ouvrages gellonais médiévaux, connus ou conservés (« La bibliothèque de l’abbaye de Saint-Guilhem-le-Désert : répertoire des sources », in Études héraultaises / t. 26-27, pp. 77-88, 1995-1996).

   166.  Je me propose de publier, accompagnés d’un appareil critique, tous les textes prouvant que Gellone est sans équivoque un monastère fondé par le duc Guilhem; une fondation autorisée par Charlemagne, etc.

   167.  La preuve de la grossière supercherie textuelle opérée par Aniane dans sa campagne pour revendiquer la soumission de Gellone éclate avec le passage réécrit de la Vita S.Benedicti d’Ardo figurant au Ms. Lat. n° 5941 de la BNF (XIe siècle?). Il suffit pour s’en convaincre de comparer avec les deux versions anciennes, y compris celle qui a été recopiée au XIIe siècle en tête du cartulaire d’Aniane (éd. de 1900): après avoir énuméré les cadeaux faits par Charlemagne, le rédacteur du pastiche écrit que le gloriosissimus roi dedit autem ad Anianum monasterium ] [ monasterios tredecim, Gellonem cellam quod hedificavit beatus (qualificatif jamais employé par Ardo) Benedictus pius pater (suit une liste disparate mêlant certains des monastères réformés par les anianais, des prieurés d’Aniane et le seul établissement remis à Benoît par Charles. Or la cella de Goudargues, avait été fondée par Guilhem à partir de l’ermitage St. Michel qu’il avait construit de ses mains, avant de le reproduire manifestement à Gellone (où ses sœurs s’étaient retirées du monde). La liste est à comparer avec celle des douze maisons réformées ou fondées — dont Gellone — qui adoptèrent la règle bénédictine révisée par Benoît. Il s’agissait donc d’une sorte de congrégation sous la présidence morale de Benoît. Chacun de ces monastères avait son abbé propre. La Vita Hludowici imperatoris et la notitia de servitio monasteriorum de 817 donnent pour leur part la liste des monastères de l’empire ayant bénéficié des largesses et de la protection du roi d’Aquitaine. Parmi les vingt-cinq figurent les douze « anianais », dont Aniane et Gellone. La Vita de Benoît semble claire lorsqu’Ardo écrit que, dans une vallée voisine d’Aniane, in qua construere prefatus comes (Villemus) in dignitate adhuc seculi positus cellam jusserat ] [ in cellam prefatem venerabilis Pater Benedictus suos jam posuerat monachos ] [ ad perfectum fabricam monasterii de Gellone. Il est aujourd’hui indispensable de reprendre complètement le dossier de la « querelle d’Aniane et de Gellone », de le libérer des inutiles affirmations de l’historiographie ancienne, et même des amplifications de Willhelm Pückert (1899), qui avait néanmoins vu juste. Il faut également le dégager du strict plan textuel traité par Raymond Thomassy (1840) puis Pierre Tisset (1933).

   168.  Cf. RBL (op. cit. 1995/1996): même si, abattu au XIe siècle, cet édifice a laissé d’importants vestiges construits more romano de son élévation, même si sa planimétrie est largement repérable, même si une impressionnante collection de fragments décoratifs déjà connue témoigne d’une rare richesse. Peu en sont conscients: en France, St. Guilhem-le-Désert propose la plus importante collection lapidaire carolingienne d’origine langobarde. En Italie même, rarissimes sont les sites du VIIIe-IXe siècle à pouvoir rivaliser, tant numériquement que qualitativement (cf. la quinzaine de volumes du Corpus della scultura altomedievale, publié par le Centro italiano di Studi sull’Alto Medioevo de Spoleto, région par région à partir de 1959). Dois-je rappeler que la planimétrie du site monastique comme les proportions et les mesures employées pour les murs et les assises relèvent du système drusien, créé autour de 790 et employé dans les constructions d’Aix. En 1995 (1996, op. cit.), j’ai montré que la charte de dotation complémentaire octroyée par Guilhem à son monastère révélait une information précieuse car des plus rares pour le haut Moyen-âge : le nom de l’architecte auquel le fondateur avait confié la réalisation du monastère et de sa basilique. Cette donnée historique ne semble pas avoir rempli d’enthousiasme ni même aiguisé la curiosité des médiévistes. Pourtant, l’étendue et la qualité du terroir héraultais que le duc Guilhem offre en 805 (cf. supra) en propriété à ce Deodatus Presbyter pour règlement de son service montrent l’importance du personnage (inscrit au premier nécrologe) ; outre le fait qu’il figure dans cet acte car le monastère hérite d’une autre partie du domaine de Marcomitis (tènements de Marcountès / Le Péage / L’Arnet, dans Arboras / St. Saturnin-de-Lucian). J’ai avancé certaines hypothèses quant à l’origine et à l’identité de Theudat (nom ostrogoth et langobard latinisé en Deodatus / Déodat…), mais également précisé que son titre de presbyter / presbiter ne signifiait pas qu’il était un prêtre (levita). Le datum pretium ou rétribution foncière est une gratification compensatoire qui se distingue du salarium qui est un paiement monétaire ou en biens consommables. Comme déjà écrit, il se pourrait que le Deodatus presbiter qui souscrit un acte de juin 824 (n° 279 du cartulaire édité) soit le même personnage.

   169.  Le terme «autel majeur ou principal» serait peut-être préférable ? La basilique de Gellone ne possédait à l’origine que deux autels annexes flanquant l’autel du Sauveur : un consacré à Marie (au nord), l’autre à Pierre, Paul, Jean et André (au sud). Ne parlant pas du maître autel, le rédacteur de la Vita S.Willelmi dit que Guilhem fit construire les autels particuliers à la Vierge et aux Apôtres. Le Westwerk à étages constituait une église distincte (la minor basilica), doté d’une chapelle consacré au culte angélique (autel de saint Michel). Ce dispositif est là l’origine des futures saintes chapelles médiévales. Sous la tour-escalier, à l’entrée de la cellule personnelle de Guilhem, se trouvait un autel à saint Martin, patron des soldats chrétiens occidentaux avec Maurice d’Agaune. Le fondateur avait apporté à Gellone une relique de ce saint protecteur des Sippen burgondes, dont il était lui-même issu.

   170.  Avant de devenir une crypte au Xe siècle, dans laquelle fut exposée pendant environ cent-trente ans la dépouille de Guilhem (mausoleum + autel: cf. RBL, op. cit. 1997/1998), le sacrum / secretum ou theca / salle inférieure de l’altarium servait strictement au dépôt de la relique de la Croix (phylacterium), placé dans le pilier central, à l’aplomb du maître autel christique (cf. supra). Appelée custodia, la niche dans laquelle était abrité le reliquaire ne devait pas être très importante; d’autant que le phylacterium ne mesurait que 10 pouces de long (soit environ 25 cm).

   171.  Même si cela n’est pas explicitement dit par le texte, il est clair que les reliques, les objets précieux et l’autel que Charlemagne donne à Guilhem sont destinés à l’église que le duc construit à Gellone.

   172.  D’abord, je crois nécessaire de redire que la date « canonique » attribuée à la création de ce texte a été forgée il y a près d’un siècle et demi par C.-E. Révillout qui, sur ce point tout au moins, s’est fourvoyé. La force de son jugement réside dans le fait qu’il n’a cessé d’être répété depuis : « C’est aux alentours de l’année 1122 qu’il faut chercher la date de la composition de la Vita » (1876, op. cit.). Dans ce passage comme dans le suivant décrivant l’arrivée de la relique et de son autel à Gellone, on aurait pu suspecter le rédacteur s’il avait opéré un rapprochement appuyé entre le cadeau de l’empereur et le maître autel de l’église. Or il ne fait pas la moindre allusion à un tel lien. J’aurais été le premier à m’inquiéter et à adopter une attitude prudente s’il avait emphatiquement parlé de l’autel de Charlemagne ornant le cœur du monastère, tant il a existé de maisons religieuses médiévales à se glorifier abusivement de dons attribués à la générosité de ce souverain (il n’empêche qu’il a largement distribué des cadeaux à un nombre conséquent de monastères de l’empire, ainsi qu’en témoignent les sources auliques contemporaines). Au contraire, je veux voir dans la discrétion de l’auteur de cette Vita un indice puissant de la bonté de ses sources et de son honnêteté personnelle. Dans toute la littérature gellonaise, pas plus au XIIe-XIIIe siècle qu’au XVIe-XVIIe siècle, on a évoqué et vanté l’existence dans l’église d’un autel de Charlemagne. C’est, me semble-t-il, l’indice de ce qu’il n’y avait plus de contact compréhensible du premier autel, ni même de lien avec le don royal dont parle pourtant la Vita S.Willelmi. Au XIIe-XIIIe siècle, peut-être même avant, la communauté n’avait pas mémoire de ce meuble pourtant d’origine prestigieuse (à la différence du Saint Bois, toujours clairement identifiable dans son reliquaire). Conclusion : soit il n’y a jamais eu à Gellone d’autel christique offert au fondateur par l’empereur (ce qui serait à prouver), soit il avait simplement « disparu » du paysage « roman »…personne n’étant plus en mesure de désigner matériellement le meuble cité dans la Vita wilhelmide.

   173.  Dans le seul cartulaire de Gellone (éd. de 1897), l’autel du Sauveur — associé à la Croix — est cité de multiples fois comme véritable palladium du monastère, selon l’heureuse expression de Gérard Alzieu: altaris ibi Deo consecratis trouve-t-on dans la dotation complémentaire du 14 décembre 805 (cf. supra). Nombre de serments, jusqu’en 1124 au moins, étaient jurés sur l’autel du Sauveur et le reliquaire de la Croix posé dessus (cf. par exemple l’acte n° 518 du cartulaire édité, op. cit.). Autel «mosaïque » à l’instar de celui de Cividale, ou ceux d’Aix, de Centula / St. Riquier ou d’Aniane (connu par des textes, cf. infra), l’autel de Gellone était creux et deitate plena (rempli de choses divines, touchant à la seconde personne de Dieu) ; à l’instar de l’arche de l’Alliance dans l’antique temple de Jérusalem (l’ex autel de Moïse renfermant les tables de Ihavé). La Vita S.Willelmi affirme aussi que le sanctificata ac venerabili ara (ara désigne sans le moindre doute un autel), cadeau de Charles à Guilhem, contenait des reliques extrêmement précieuses (pignora gloriosa) : rempli de sainteté, il brille d’une surprenante beauté… Si ce meuble liturgique contient, s’il est rempli, c’est qu’il devait être creux ! À ce jour, je n’ai identifié que deux autels du type coffre reliquaire, perdus mais connus par des textes (Aix et Aniane), et deux subsistants (Cividale et St. Guilhem). Un autre est très probable, mais il n’en reste rien de significatif et sa description ancienne est trop sommaire pour affirmer qu’il s’agissait d’un autel coffre reliquaire de ce type précis : à Rome, l’église Sts. Michel-et-Magne in Borgo (ancien burgus Sancti Petri), ancienne rectorie du chapitre patriarcal vatican et actuelle église nationale des frisons (des néerlandais et flamands catholiques), domine de quelques mètres la place St. Pierre (située sur le flanc nord du Janicule en zone extraterritoriale de l’État du Vatican, elle est cachée par la colonnade méridionale du Bernin et par des bâtiments modernes). Plusieurs fois remanié au cours des siècles, l’édifice était doté d’un autel dédié à saint Michel avant sa reconstruction du XIIe siècle. Remplacé par un autel que consacra Innocent II le 29 janvier 1141 (lui aussi détruit), cet autel fut dès lors délaissé au fond d’un bas côté. Doté d’un ostiolum, son coffre renfermait deux collections de reliques christiques et jérosolomitaines, ainsi que plusieurs petits scrinia de bois contenant des reliques de martyrs orientaux et italoromains. Cet ancien meuble liturgique a été détruit au milieu du XVe siècle. Remployés pour réparer le dallage de l’église, les éléments lithiques ont été retirés lors de la réfection du XIXe siècle… Il s’agissait de trois dalles — plus ou moins brisées — de marbre cipollino (blanc laiteux strié de filets verdâtre) mesurant entre 82 et 99 cm de côté, bordées d’une « frise » non décrite. La dalle arrière fut longtemps scellée dans le mur de l’abside pour servir de tabernacle. Semble-t-il non publiées, ces épaves seraient scellées dans quelque couloir du Willibrod Centrum ; ce que je n’ai pu vérifier malgré bien des efforts déployés. La schola des frisons et l’église furent édifiées en 784 avec l’autorisation du pape Hadrien, dont le successeur Léon III autorisa en 797-798 le dépôt de la tête de saint Magne (évêque martyr de Trani), ramenée de Fondi (frontière du duché langobard de Bénévent et du patrimoine de St. Pierre) par les francs (prise de soldats frisons, probablement) lors du retour de l’expédition punitive de 786-787 ou de 793. L’autel coffre reliquaire romain pourrait donc avoir été édifié pour l’occasion, où bien ramené avec ces reliques depuis Benevento, la capitale langobarde méridionale ? Gellone possédait une relique de sainte Lucie, dont le « corps » était conservé à Benevento. Guilhem l’a-t-il obtenue à l’occasion de l’une ou l’autre de ces expéditions franques ? Toujours dans l’état actuel de mes investigations, je n’ai pas réussi à retenir le maître autel de la cathédrale de Pula (Croatie), qui semble avoir subi de fortes transformations. Quant à l’autel de l’ancienne cathédrale d’Avignon — Notre Dame des Doms —, il n’est pas à proprement parler un autel coffre reliquaire car il a été, à l’instar de celui de Milan, construit au XIIe siècle pour recouvrir une structure plus ancienne, en l’occurrence un maître autel à piètement multiple (sorte de chemisage ou reconditorium, cet usage rappelle l’autel carolingien de Saint Ambroise de Milan). De même pour le splendide autel « roman » qui trône — étrangement disproportionné — dans l’église de l’ancien prieuré Sainte. Marie d’Avenas (Rhône, historiquement en Bourgogne), qui n’est pas vraiment un autel mosaïque : magnifiquement sculpté sur trois côtés, il présente une face arrière lisse divisée en trois cadres aniconiques. Dans le panneau central est ménagée une niche qui servait manifestement à abriter un reliquaire (la fermeture est moderne). Cet unicum est toujours l’objet de datations variables (les plus sérieuses le placent vers 1120, entre 1125 et 1130 ou vers 1180). Récemment, Didier Méhu (Université Laval du Québec) s’est demandé si ce meuble ne s’inspirerait pas d’un autel ancien pour commémorer un évènement remontant à l’époque carolingienne. Quant au maître autel christique construit à Centula par Angilbert, l’indication disponible n’est pas assez détaillée pour affirmer qu’il appartenait à cette typologie, même si c’est assez probable (des reliques conservées « sous » l’autel). Ardo prend la peine de décrire l’autel majeur de la basilique d’Aniane, parce qu’à l’instar d’une église à triple sanctuaire, il s’agit de quelque chose de largement inconnu et de nouveau pour ses contemporains. Soulignant que Benoît n’a pas voulu dédier la seconde église de son monastère à un saint particulier mais à Dieu même, à la Trinité (d’où trois autels déclinant chacune des trois « personnes » divines), le biographe écrit : et in uno altare essentialiter firma demonstretur deitas. Altare vero illud forinsecus est solidum, ab intus autem cavum illud vidilicet prefigurans quod Moyses condidit in heremum, retrorsum habens hostiolum quo privatis diebus incluse tenentur capse cum diversis reliquiis Patrum (f° 5r du cartulaire manuscrit, ADH sans côte) ; que je traduis ainsi : extérieurement, cet autel semble plein mais son intérieur est creux. Il s’inspire de celui que Moïse avait construit au Désert (cf. infra). À l’arrière, il y a un ostiolum, qui permet certains jours (de voir) les coffrets contenant les reliques de nombreux saints qui y sont conservées. Ce témoignage est capital car il prouve que le maître autel carolingien du Sauveur d’Aniane était du type de l’autel christique que nous connaissons à Gellone sous le nom d’autel de saint Guilhem (devrait-on imaginer que l’autel wilhelmide aurait été copié au XIIe-XIIIe siècle par un lapicide toscan sur l’autel carolingien d’Aniane ?). Coffre reliquaire il est expressément décrit comme mosaïque. Matériellement, la référence directe fut peut-être pour Benoît l’autel coffre reliquaire de Cividale. S’il n’y est pas allé en 766, il pourrait avoir accompagné Charlemagne, qui est repassé en Frioul après la soumission de Bénévent et son double séjour romain de 787 (en 781-782 il ne semble pas avoir fait de détour vers l’est du royaume d’Italie), ou bien y avoir séjourné en 796 ou 797 — ce qui serait plus probable — à l’occasion du concile antiadoptianiste présidé par Paulin. Ceci dit, Benoît aurait pu vouloir imiter à Aniane ce qu’on venait de réaliser à la chapelle impériale d’Aix sous la supervision de l’archichapelain Hildebald. Selon la tradition anianaise, la basilique du Sauveur d’Aniane aurait été consacrée un dimanche 10 octobre, probablement en 801 (plutôt qu’en 807 ou 812) et non en 804, comme l’a écrit Guillaume de Catel (« Histoire des Comtes de Tolose », Toulouse 1623. La question sera étudiée ailleurs). En tout cas, ici encore, on note le souci des références savantes à la Bible. Le livre de l’Éxode rapporte (XXXVIII, 1-2 / 6-7 et XXVII, 1-2 / 6-7) que Dieu ordonna à Moïse de bâtir un autel sacrificiel qui, transportable, était un coffre en bois d’acacia recouvert de bronze, de cinq coudées de côté et trois de hauteur. On se souviendra que Charlemagne aurait offert à l’abbé d’Aniane une dalle de pierre qui sonnait comme l’airain (était-ce une mensa liturgique ?) ; mais aussi que la pierre noire dans laquelle a été taillée la mensa gellonaise est sensée rappeler le bronze « mosaïque » (cf. la seconde partie de l’essai).

   174.  Après avoir organisé et conduit l’offensive victorieuse contre Barcelone (801), qui permit la conquête de la marca hispanica (la future Catalogne), après avoir transmis à Béra la direction des opérations, le duc Guilhem obtient la permission de fonder un monastère (mai ou septembre 802) dans un lieu isolé du Lodévois — territoire dans lequel il assume les fonctions comtales — que l’empereur a accepté d’échanger avec le terroir patrimonial et la double cella de Caseneuve-Goudargues en Uzège (Gard). Le val de Gellone devait être une terre fiscale. Veuf pour la seconde fois, ses enfants étant placés, il s’ouvre à son royal cousin de son projet de finir ses jours sous la règle des moines. Il supervise la construction du monastère de Gellone, dont la grande église sera achevée courant 805. Il faut le souligner, Gellone est en France un des très rares monastères du haut Moyen-âge pouvant proposer à l’historien des manuscrits remontant à sa fondation. Les notes liturgiques carolingiennes relatives au monastère carolingien de Gellone et à sa basilique sont en accord avec ce que rapporte le biographe de l’empereur Louis Ier Le Pieux (ancien roi d’Aquitaine, royaume dont Guilhem était le duc). L’Astronome fournit en effet la liste des monastères du royaume d’Aquitaine que le futur empereur avait restaurés ou «fondés», un terme qui n’indique pas uniquement une fondation proprement dite mais le plus souvent la protection royale et / ou l’attribution de domaines fiscaux ou de subsides royaux. La formule employée est explicite, le monastère de Gellone a été fondé sous les auspices de l’empereur : in causa domni et senioris mei Caroli. Parmi les neuf monastères de la Septimanie, juste après Aniane, qui figure à la première place de la liste de la notitia (de 817), on trouve le monasterium Galunae seu Gellonense. Quant au biographe de Benoît d’Aniane, il attribut lui-aussi sans la moindre ambiguïté à Gellone la qualité, le rang et le titre de monasterium (f° 9r et f° 13r du manuscrit type anianais). Le texte conservé de la Vita Sancti Benedicti par Ardo est la version qui figure en tête du cartulaire d’Aniane (éd. de 1900). Il s’agit d’une copie du XIVe siècle du recueil des chartes, dont on considère qu’il avait été compilé — comme à Gellone — vers 1130 (qui, c’est à noter, n’est pas mis en doute). Et même si le manuscrit de la Vita était du XIIe siècle, il est clair qu’il avait lui-même retranscrit un texte du premier quart du IXe siècle. Si, comme on l’a dit bien à tort, cette biographie anianaise de Benoît avait été utilisée pour prouver les prétentions d’Aniane sur Gellone, le chapitre sur la fondation wilhelmide aurait été réécrit en faveur d’Aniane, ce qui n’est pas le cas. Le texte ne parle pas de Gellone comme dépendance d’Aniane, ne dit pas que Benoît en fut le fondateur, ni que Guilhem s’est fait moine pour se retirer à Aniane (cf. supra). Il dit, comme la Vita, qu’il envoya des moines à Gellone. D’ailleurs, jamais avant la période mauriste, les moines d’Aniane n’ont attribué le titre de fondateur de Gellone à leur saint abbé. Gellone est immédiatement appelé monasterium et Ardo raconte simplement qu’avant la fondation wilhelmide, Benoît envoya à la demande du fondateur des moines réformés à Gellone de manière à « formater » la communauté monastique en cours de constitution. Ce texte anianais par excellence qu’est la biographie bénédictine d’Ardo rapporte explicitement que c’est Guilhem qui a fondé Gellone, alors qu’il occupait encore de hautes fonctions dans le monde, Benoît ayant envoyé des moines formés à Aniane. Anianais, ami, conseiller et suppléant de Benoît, Ardo aurait-il négligé de dire que son maître était le fondateur de Gellone si cela avait été le cas ? Enfin, sans même faire appel aux divers textes administratifs émanant de la chancellerie de Charlemagne ou de Louis d’Aquitaine citant Gellone au nombre des monastères de l’empire, on doit comprendre que la basilique carolingienne construite par Guilhem a été conçue comme manifeste monumental de la théologie christique franco-romaine, réaffirmée avec force en occident entre 794 et 798 (j’étudie ailleurs la symbolique trinitaire et septiforme que Benoît avait précédemment imprimé dans la basilique du Sauveur d’Aniane (entreprise en 782), y compris ses modèles architecturaux…italiens, San Salvatore de Brescia au premier chef. La théologie christique orthodoxe a été définie par la lettre dogmatique d’Hadrien I, par le concile de Francfort de juin 794 auquel Benoît d’Aniane prit une part importante avec ses amis Alcuin, Théodulf et Paulin, et ensuite par le concile de Cividale de 796 ou 797 (présidé par Paulin, devenu le patriarche d’Aquilée-Cividale Paulin II), et à nouveau par le concile de Rome, présidé en octobre 798 par le nouveau pape, Léon III. Qui plus est, Ardo fait état d’un point très important pour comprendre les circonstances de la fondation du monastère du Désert par Guilhem, un détail qui ne peut avoir été inventé au XIe ou au XIIe siècle, période à laquelle certains historiens prétendent ramener la rédaction du chapitre de la Vita S. Benedicti consacré à Guilhem. Les dernières approches philologiques du texte d’Ardo ont définitivement écarté cette explication gratuite (cf. Walter Kettemann en 1999, suivi par Pierre Bonnerue en 2001). Il suffisait d’ailleurs de prendre en compte le manuscrit carolingien provenant probablement d’Inden / Kornelimünster (recopié en 1647 ou 1648 par dom Michel Moisnel) pour constater que la version du cartulaire d’Aniane (éd. de 1900) intéressant Guilhem et Gellone n’a pas été manipulée, pas plus au XIVe siècle qu’au XIIe siècle. Le chapitre n° XXX n’est en rien interpolé voire forgé après coup par les gellonais qui, stupidement, l’auraient refilé à de bien crédules ennemis, puisqu’ils l’auraient aussitôt inséré en tête de leur cartulaire : Ardo y précise que le comte Guilhem trouva d’abord dans le val de Gellone une cella (probablement une sorte de double laure avec des religieux érémo-cénobitiques ou seulement une maison féminine). C’est à partir de cette structure religieuse qu’il décida de fonder un monastère régulier selon la réforme bénédictine, obtenant de son ami Benoît l’envoi de moines formés à Aniane. Ardo précise juste après que Guilhem, assisté de ses fils et d’autres comtes (idem à Aniane en 782), s’employa ad perfectum fabricam monasterii. La Vita wilhelmide ne dit rien d’autre : le fondateur a pris part au projet architectural, s’est employé à surveiller les travaux et y a même participé (ce qui serait fabuleux pour certains). L’embryon monastique de Gellone — dont j’estime que la maison des femmes fut le reliquat — faisait tout simplement partie de cette catégorie de communautés religieuses plus ou moins érémitiques « sans règle » (du point de vue bénédictin) qui était majoritaire en Gaule méridionale avant l’an 800, en Septimanie tout particulièrement. Il semblerait que, reproduisant ce qu’il avait fait — peut-être une vingtaine d’années plus tôt — sous sa résidence de Planitium (à Goudargues), Guilhem semble avoir d’abord aménagé un ermitage (Saint Michel) à côté de celui où vivaient retirées ses sœurs (Saint Barthélémy), lesquels ont servi de base à l’implantation du monastère bénédictin. Les origines d’Aniane ne sont d’ailleurs pas très différentes : lorsque, d’ermite devenu moine, Witiza décida de fonder le monastère primitif dédié à la Vierge (une cella dit Ardo) dans sa propriété de Corbarium / Aniane, il y avait près du futur site un ermitage avec un oratoire consacré à saint Saturnin. Le sage aveugle Witmar et sa petite communauté ne suivaient pas de règle précise… Le monastère « anianais » de Lagrasse a lui aussi été formé (vers 790 ?) par le moine Nimfrid / Nébridius, l’ami de Benoît à partir d’un établissement érémitico-cénobitique des Corbières, appelé Novalius.

   175.  Comme à Aix et à Gellone, on avait déposé à Centula / Saint-Riquier, «sous» le maître autel dédié au Sauveur, un reliquaire du Saint Bois, dont une autre parcelle se trouvait dans l’autel particulier de la Croix, qui était lui aussi christique (Sancti Salvatoris ad Crucem, allusion au dispositif cultuel de Jérusalem). Sans préciser la typologie des imagines Domini mettant en scène le mystère du Fils, la Vita Sancti Angilberti précise qu’elles étaient réalisées en stuc (flores gypsei) richement peint et rehaussé d’incrustations colorées (du verre vraisemblablement). Grand du royaume et conseiller de Charlemagne, Angilbert effectua des missions diplomatiques pour son « presque beau-père » (vivant en concubinage avec Berthe, il en eut deux fils dont le célèbre Nithard). Homme de haute culture, le roi lui offrit en 791 le monastère de Centula, qu’il reconstruisit avec faste. Nul doute que le duc Guilhem ait connu cet autre grand du royaume franc (il mourut en 814). Les décors muraux en gypse travaillé et peint de la basilique d’Angilbert, agrémentés d’inclusions de verroterie sont une caractéristique de l’art somptuaire de l’Italie langobarde. Importé en Francie sous Charlemagne cet art n’a laissé que de pauvres vestiges archéologiques. Je présenterai l’état des connaissances en la matière, d’autant que des cabochons et de petits morceaux de vitres colorées étaient souvent associés au stuc travaillé. Un des sites les plus importants est à ce jour la chapelle palatine Santi Pietro e Paolo a Corte de Salerne, bâtie vers 765-775 par le prince langobard Aréchis II, duc de Bénévent (qui, à la chute du roi Didier, se parera du titre de « prince de tous les langobards » et accueillera des réfugiés du royaume de haute Italie). Mais on peut citer des découvertes encore plus récentes de verres décoratifs à St. Denis-en-France (décor réticulé. Cf. travaux de Michaël Wyss) ou à San Vincenzo al Volturno (idem + un four, vers 800. Cf. travaux de John Mitchell), qui s’ajoutent à celles de Milan, Brescia et Cividale (Italie), ou de la cathédrale de Minden, du palais de Paderborn ou du monastère de Corvey (Allemagne)… Outre ces petits fragments découpés dans des vitres colorées, on a trouvé des tesselles de pâte de verre, de la vitre de fenêtre et même des pavés polygonaux. Et dans l’enceinte palatiale d’Aix, ont été mis à jour les vestiges d’un four à verre, prouvant une production locale autour de 800. Dans sa chapelle de Germiny-des-Prés (802-803 / 805), le goth Théodulf évêque d’Orléans et conseiller de Charlemagne fit exécuter des décors muraux avec incrustations de verre coloré… Quant à Alcuin, il atteste avoir — comme à Aix — fait venir d’outre Manche du plomb de Cornouaille…en échange du verre produit dans son monastère de Ferrières-en-Gâtinais. La chapelle palatine de Salerne a fait l’objet de dégagements, de fouilles archéologiques et de restaurations à partir de 1976 : bâtie sur la base de deux salles d’un puissant monument antique (temple ?), il s’agit du prototype des chapelles à étage. Ce monument langobard possède un petit sanctuaire carré, tandis qu’au niveau inférieur a été aménagée une petite salle carrée à pilier central et arcs engagés sur pilastres déterminant un plan cruciforme (à l’instar de la « crypte » de St. Guilhem-du-Désert… trente ans plus tard). Cette probable salle aux reliques a été comblée à la fin du XVIe siècle. Paul Diacre, qui avait résidé au palais entre 763 et 774 comme précepteur des enfants d’Aréchis, a consacré un carmen vantant la splendeur raffinée du monument. Qui peut douter qu’il ne l’a pas décrit à Charlemagne et à ses conseillers lorsqu’il vivait à la cour du roi des francs et des langobards ? Il quitta Aix en 788, peu avant la mise en chantier du grand palais et de sa chapelle. L’archéologue Paolo Delogu se demandait en 1977 si la chapelle d’Aréchis II n’aurait pas inspiré le concepteur de celle d’Aix. Si Charlemagne est allé à Bénévent au printemps 787, on ne sait pas s’il a fait un détour par Salerne. Si cette téméraire interprétation (sic) des structures mises au jour a été rejetée par Paolo Peduto (en 1999/2001), je tends à l’admettre tant à cause du sanctuaire surélevé, carré et de petite taille, que de la salle basse au plan semblable à celui de la staurothèque carolingienne de Gellone.

   176.  Autour de 800, à Aniane comme à Centula, des clipei à thèmes religieux ont existé. Le chronicon moissiacense (version originale non farcie de la chronique d’Aniane) confirme ce dont atteste Eginhard, le biographe de Charlemagne et son intendant des palais: en 810-811, il réserva par testament une effigie insignata circulaire (un superbe tableau) pour la basilique d’Aniane, représentant la ville de Rome; un cadeau semblable étant réservé à l’archevêque Martin de Ravenne (en 814, selon la volonté de son père, l’empereur Louis lui fit parvenir une grande plaque d’argent portant une vue de Rome et de ses monuments). Dans la tradition antique, il devait s’agir de panneaux circulaires, tels qu’on peut en voir sur l’arc de Constantin à Rome (scènes historiques ou mythiques). Scellé au-dessus du portail ectérieur du Gimel de Gellone, le buste « impérial » pris dans une sorte de bouclier rond est une typique imago clipeata antique. Carol Heitz se demandait si imagines n’aurait pas été un terme générique pour des portraits, englobant les célèbres statues de stuc conservées en haut d’une paroi du tempietto / chapelle Santa Maria in Valle de Cividale del Friuli. Désormais daté de la seconde moitié du VIIIe siècle, largo sensu, cet édifice raffiné pourrait avoir été commandé par le roi Desiderius dans la période 760-770 environ (et éventuellement achevé sous le règne de son successeur franc). Vers 800, le souverain franc attribuera la chapelle à une communauté monastique féminine installée dans l’enceinte royale de Cividale. Si la voûte mosaïquée d’or du tempietto langobardo a malheureusement disparu au XIIIe siècle, il reste une grande partie du somptueux décor de ce qui était au VIIIe siècle la chapelle du palais royal / ducal de Cividale : fresques et stucs muraux, mobilier de marbre. On verra dans la seconde partie de l’essai que le complexe décor des parois a été conçu selon un complexe système mathématique et géométrique, aussi raffiné que celui mis en évidence par Gabriel Vignard sur l’autel de saint Guilhem. En 2006, Hjalmar Torp — l’un des principaux experts du tempietto — a rappelé que, dans la seconde moitié du VIIIe siècle, Cividale del Friuli a joué un rôle capital pour la formation de la civilisation européenne : foyer culturel et artistique, refuge de moines artistes byzantins, la ville a été fréquentée par des hommes d’origine langobarde de formation latine, qui ont pris part à la diffusion outre Alpes de la culture méditerranéenne, grecque et latine tels Paul Diacre ou Paulin II d’Aquilée, deux intellectuels frioulans collaborateurs de Charlemagne. À la cour d’Aix, Alcuin et Paulin furent en particulier les moteurs du puissant renouveau d’intérêt pour les sciences. En conclusion de ses recherches (1984), Gilberto Prossacco soulignait que Paulin de Cividale, futur patriarche d’Aquilée, qui fut un maître en mathématiques et astronomie, fut également le grand réformateur de l’art musical du haut Moyen-âge occidental. Parfait connaisseur des différents systèmes musicaux existant de son temps, il codifia la notation musicale qui restera à la base de toute la musique successive. Grâce à ses connaissances mathématiques il fut capable d’établir une combinaison entre ars musicae romanorum et ars musicae grecorum. S’il n’est pas fait mention de clipei à Gellone, on sait que fut trouvée par les moines en 1569 (dans le sepulchre de Guillem) une belle image de Charlemagne (?). J’ose espérer que les experts chargés d’étudier les plaquettes de verres de l’autel de saint Guilhem ne se seront pas contenté d’enquêter dans les limites nationales, et qu’ils auront aussi pris en considération l’importante bibliographie concernant la verrerie haut-médiévale mise au jour par l’archéologie italienne ou allemande — et pas que, puisqu’il vaut peut-être également la peine de voir certains des travaux de l’expert belge de la verrerie romaine, byzantine et ravennate récemment disparu Joseph Philippe (entre 1966 et 1980). Qui sait, par ailleurs, si les fouilles archéologiques que mérite et attend encore l’église de Saint-Guilhem-du-Désert permettront de découvrir un jour — parmi d’autres vestiges d’importance — le beau pavement de marbres colorés réalisé lors de la construction : Guilhem, dit l’auteur de la Vita (qui l’aura vu), dota la basilique d’un marmore pretioso perficiens pavimentum, très probablement un tapis en opus sectile… du type de celui dont Théodulf d’Orléans dota Germiny (vestiges découverts au XIXe siècle) ou de celui d’Aix-la-Chapelle, dont les portions et restes découverts en fouille montrent la splendeur. Il s’agit d’une marqueterie géométrique de marbres blancs et colorés, incluant des éléments de porphyre et de serpentine. Pour son palais et sa chapelle, Charlemagne fit transporter depuis le Palatin des colonnes et autres marbres antiques. De même, ses agents prélevèrent de nombreuses pièces appartenant au décor du palais ravennate de Théodoric. Abandonné en 751 comme résidence de l’exarque byzantin, cet édifice fastueux était en ruine à la fin du VIIIe siècle. C’est pourquoi il servit de carrière de matériaux précieux à Charlemagne. À Centula / Saint-Riquier, Angilbert fit réaliser un pavage de marbres polychrome, comprenant lui aussi des éléments de porphyre pourpre et vert (description du XVe siècle).

   177.  Ces autels reliquaires devaient être du type coffre, vue la quantité des reliques formant chacune des collections.

   178.  Il n’existe pas encore de «statues» de Dieu ou même du Christ. Les premiers essais de ronde bosse naîtront d’ailleurs dans le contexte carolingien : l’exemple le plus spectaculaire était le crucifix de trois mètres de haut offert par Léon IV à la basilique vaticane (fondu, il a été reproduit d’après le moule exécuté au XVIe siècle). Je signale à ce propos que le monumental Christ crucifié (2,80 m) de Sansepolcro (Apennins toscano-émiliens), jusqu’ici considéré par les historiens de l’art médiéval italien comme parfaitement situé et cité comme œuvre charnière au passage du XIe au XIIe siècle, vient d’être scientifiquement daté du milieu du IXe siècle.

   179.  Prêtre (qualité monastique encore assez rare à l’époque), ce moine de Lindisfarne était féru de sciences naturelles, de mathématiques, astronomie et théologie. Envoyé à Alcuin par son évêque-abbé, il devint disciple du conseiller royal. Il fut d’abord maître à Salzburg, puis s’installa en 800-801 à la cour d’Aix. À la mort de son maitre, il devint abbé de Ferrières en 804 (cf. supra). On ignore la date de sa mort. Candidus est le surnom qu’il portait au sein de l’académie palatine d’Aix. La graphie de son nom est variable car il devait être difficile à prononcer par des francs (qui préférèrent son surnom de Candide). Wizo / Wiz / Witto / Virzo pourrait constituer un élément issu de l’hypocoristique de nom s composés chez les germains en witt / wid comme Wittizo / Widizo. On notera que le grand Alcuin n’a pas été appelé de Grande Bretagne à la cour franque. Il était âgé de quarante-cinq ans lorsqu’en 781 il croisa le chemin du grand Charles à Parme (et non à Pavie), ville où il enseignait au contact de la culture romano-langobarde.

   180.  Les deux petites traces que Gabriel Vignard pensait avoir repérées n’ont semble-t-il pas été rencontrées lors de la restauration de l’autel.

   181.  Il ne faudrait pas croire que le dessin a été tracé à cru sur la pierre (ce n’est pas de la cire), à main levée et à l’aide d’un stylet. Après un tracé guide au carbonel (pointe fine charbonneuse) ou au pinceau d’aquarelle, il a fallu ciseler chaque trait comme sur le métal. Ce travail très précis fastidieux a été réalisé au moyen de deux outils métalliques aigus, ciseau et poinçon (G. Vignard). Mis à part principalement l’autel milanais dit de Volvinius — qui en est l’écho — on dispose de peu d’œuvres des productions d’orfèvrerie de la cour de Charlemagne et de Louis. Par contre, on conserve une série de cristaux de roche taillés et gravés (parfois appelés talismans, figurant le plus souvent la Crucifixion) témoignent encore de la remarquable habileté des artisans au service des souverains francs, en l’occurrence probablement d’origine byzantine. Directement inspirée de la production des cristaux byzantins du Ve-VIe siècle mais adaptée aux canons occidentaux, cette brève floraison d’intailles (elle s’éteint au milieu du IXe siècle) a donné des pièces d’une extrême finesse et d’une grande élégance. Le foyer de production semble avoir été le pays mosan et la plus belle réalisation, le cristal de Lothaire II, dont le dessin s’apparente à l’art du sacramentaire de Drogon, provient du monastère de Waulsort (Belgique). La qualité du dessin relevée sur l’antependium de St. Guilhem est de ce niveau. À noter les deux cristaux gravés d’une crucifixion conservés au British Museum (provenant du trésor de St. Denis en France) et du musée de Freiburg im Breisgau.

   182.  L’art de la marmorée est inconnu dans l’occident médiéval, où plutôt aucune pièce ne nous en est parvenue malgré les quelques mentions textuelles qui y font allusion comme des cadeaux précieux, d’origine orientale et le plus souvent provenant des pillages croisés (indications de Florentine Mütherich, qui avait sondé André Grabar à ce sujet pour une exposition des années 1980). Initialement, une marmorée est une icône «grecque» réalisée sur un support ligneux, recouvert d’une préparation étalée puis séchée, composée de poudre d’albâtre et de colle animale. Étant transportables, un certain nombre de ces tableaux religieux antérieurs à l’an 800 a pu survivre à l’hécatombe iconoclaste. Mais il a également existé dans le monde religieux byzantin une vaste production de marmorées directement peintes sur des dalles de marbre fin, et tout particulièrement d’une catégorie appelée génériquement « onyx blanc » ou « albâtre ». Aucune de ces œuvres, dont on sait qu’elles ornaient les églises monastiques mais aussi les cathédrales et les églises palatines, n’a survécu dans tout l’empire d’orient, car elles furent systématiquement détruites ou effacées sur ordre impérial au long du VIIIe siècle. Et lorsque l’art figuré fut à nouveau autorisé dans l’empire byzantin, la tradition des icônes marmorées détenue par les moines peintres ne fut pas reprise. Or, les deux tableaux de l’antependium de l’autel de saint Guilhem ont été réalisés directement sur un support que l’on peut considérer au sens symbolique comme étant un « albâtre » (teinte de la chair). Ensuite, le tracé du dessin gravé (et sur-gravé en certains points), a suivi l’enchaînement des opérations prescrites pour la création des icônes. Seule les phases ultimes de dorure et polychromie sont absentes de l’œuvre, mais seulement parce qu’elles ont été effacées. C’est tout au moins ce que je pense et tenterai d’expliquer. Si l’art occidental médiéval n’a pas véritablement fait de place à la peinture sur marbre (restée sous la forme de produits rares en provenance du monde byzantin), les icônes lithiques appartiennent clairement à la tradition artistique « grecque », c’est-à-dire tardoantique, protobyzantine puis byzantine (cf. notamment la dalle de Séleucie Pétrée, Syrie, second quart du VIe siècle, The Art Museum de Princeton). Ceci dit, de nombreuses dalles de chancel et autres éléments de mobilier d’église de l’art paléochrétien occidental, ravennate puis langobard, étaient initialement rehaussés de couleurs et d’or. Il en reste des témoins, plus ou moins bien conservés, comme les dalles de chancel provenant de San Vitale et de San Michele in Africisio (Ravenne, Museo nazionale, vers 530-540, pièce attribuée à un artiste constantinopolitain), ou à Milan la dalle à l’Agneau de St. Ambroise de Milan (VIIe siècle) et pour le VIIe-VIIIe siècle strictement langobard, deux dalles de Monza et la dalle aux lions affrontés de Capoue. Non seulement la célèbre dalle funéraire du noble Aldo (Milan, idem, provenant de San Giovanni in Conca, fin du VIIe siècle) présente une bordure à motifs géométriques autrefois enrichie d’incrustations de verre, mais le plat central était initialement entièrement peint et doré (cf. Jan M. Davidse, 1982) (d’autres exemples seront présentés dans la seconde partie). Le verset 95 de l’ekiphrasìs de Paul Le Silentiaire (cf. infra) prouve qu’au VIe siècle les chancels et l’ambon de Sainte Sophie de Constantinople étaient partiellement polychromes. Leur lessivage remonte peut-être bien avant la transformation de l’église en mosquée au XVe siècle, selon la plupart des auteurs à la période iconoclaste (preuve que les cartouches de certains des panneaux que nous voyons lisses portaient des images religieuses en marmorée). Les pièces composant le grand ambon, taillées dans des marbres précieux colorés, alternaient la pierre nue polie et des portions recouvertes d’ornement finement peints. Comme sur les deux belles dalles de chancel en marbre blanc retrouvées à Ravenne, qui témoignent de la non nudité du mobilier liturgique protobyzantin, les encadrements peints étaient rehaussés à l’or.

   183.  Collection constituée sur place par l’archéologue allemand Richard Hamann entre 1925 et 1937.

   184.  Il est normal que dans le cadre de la réhabilitation du meuble il ait fallu mettre en évidence le dessin identifiant les diverses figures tracées sur la pierre lisse. Cette nécessité de visibilité a conduit à cacher les traits non concordes subsistants, en particulier sur la partie basse — partiellement révisée — du manteau du Christ.

   185.  La tradition des dalles portant un décor gravé est ancienne (induisant l’emploi de la peinture): cf. la plaque de chancel de St. Symphorien d’Autun (Ve ou VIe siècle), la plaque dite rose de Chambornay provenant de l’église de Chassey-lès-Montbozon (Haute-Saône, VIe siècle plutôt que IXe siècle), le sarcophage et une dalle funéraire de Saint Pierre de Vienne (Isère, milieu du VIe siècle), la plaque chrismatique de Saulieu (Côte-d’Or), ou les célèbres dalles imagées de la crypte de Saint-Maximin (Var) et le sarcophage de l’abbaye de Charenton-du-Cher (Cher). Mais aucune de ces pièces ne semble avoir présenté les caractères d’une marmorée. Par contre, des traces relevées sur la dalle de chancel, ornée de l’Agneau crucifère de Milan (Museo della Basilica ambrogiana), datant du VIIe siècle, prouvent que le dessin gravé à simplement servi de canevas graphique à une marmorée.

   186.  Gemma candorem unguis humani similitudine (pierre fine ressemblant à la blancheur chaude de l’ongle humain).

   187.  La figuration de ce détail anatomique avait tout particulièrement aiguisé l’attention de Florentine Mütherich: autant il sera omis dans l’art «roman » et « gothique », autant il était admis dans l’esthétique carolingienne, parce qu’antiquisant. Un des arguments iconographiques mis en avant par Emmanuel Garland pour réfuter une datation haute du meuble gellonais serait l’inexistence des ressuscités sortant de leurs tombeaux au pied de la Croix avant le XIIe siècle. Sur le panneau de la Crucifixion figurent deux petits personnages. Placés entre la Vierge et l’apôtre, mais en demi-taille, nimbés et nus, ils représentent des morts, à peine ressuscités, se hissant hors de leurs sépulcres, symbolisées par de simples cuves de sarcophage rectangulaire. Le personnage de gauche, au trois quart sorti de la tombe (jambe gauche pliée sur le rebord), tend le visage et l’avant-bras gauche vers le crucifié (il ne porte pas la main droite au coeur, comme cela a été écrit). En s’arqueboutant, il s’appuie sur sa hanche, comme pour mieux s’extirper du sarcophage ouvert. Son compagnon de droite est presqu’entièrement sorti. Seul le pied droit est encore dans la tombe. Il se lève, le bras droit dressé vers le Sauveur qu’il salue, tandis que son bras gauche semble s’agripper au manteau de l’apôtre. Pour des raisons de symétrie, l’artiste a représenté la tête de ce ressuscité retournée vers la gauche. Il faut rapprocher ce détail de la composition du sujet identique figurant sur l’ivoire carolingien du Victoria and Albert Museum : les attitudes sont identiques, on a un personnage dont le sexe est apparent et l’autre caché par un pan de tissu… (provenant d’un monastère anglosaxon inconnu, la pièce est considérée comme ayant été réalisée vers 800 par un atelier aulique continental. Cf. F. Henry et F. Mütherich). Pour la figuration du sexe, je signale un des deux enfants innocents du jugement de Salomon de la bible de St. Paul-hors-les-murs (SCV, Reims, donné par Charles Le Chauve vers 870). Comme pour les deux figures astrales dominant la scène, la présence des ressuscités revêt une signification symbolique et théologique. L’image affirme que le salut de l’homme — et donc sa future résurrection — ne dépend que du sacrifice accompli par le Christ sur l’autel cosmique qu’est la Croix. L’ajout de ces « témoins » de la crucifixion, qui appartient lui-aussi à la définition iconologique carolingienne, est une référence à l’évangile de Matthieu (XXVII, 52-53) qui signale qu’à l’expiration de Jésus, des rochers se fendirent, des sépulcres s’ouvrirent et plusieurs saints dont les corps y étaient couchés, ressuscitèrent. Étant sortis de leurs tombeaux, ils entrèrent en ville après la résurrection de Jésus, où ils apparurent à de nombreuses personnes. Est-ce, par ailleurs, un simple hasard matériel si la main droite du Christ apocalyptique de l’autel de saint Guilhem (panneau de gauche) désigne le symbole ailé de Matthieu, qui se trouve à peine au-dessus de lui ? Le thème des ressuscités au pied de la croix du Sauveur apparaît dans l’art occidental au temps de Charlemagne, avant d’être repris par l’iconographie byzantine post-iconolâtrique, pour revenir en occident au début de la période « gothique ». La scène figurant sur l’antependium gellonais ne présente pas, comme cela a été dit et redit, Adam et Ève, que l’on trouve associés à la représentation de l’Anastasia d’où le Christ les tire du tombeau pour les ramener à la vie (Adam et Ève feront parfois leur apparition au pied de la Croix, dans l’iconographie médiévale occidentale). Très prisé dans le monde monastique byzantin et apprécié des théologiens carolingiens malgré sa non-canonicité, l’évangile apocryphe dit de Nicodème donne les noms de deux des ressuscités : Carinus et Lucius, « sanctifiés » par la tradition. De fait, sur l’autel wilhelmide, les deux petits personnages sont dotés du nimbe ; un autre détail qui reconduit directement à la symbolique iconologique carolingienne définie par M.-Ch. Sepière (op. cit. 1994). Cela ne fait aucun doute, les petits ressuscités au pied de la Croix apparaissent dans l’art occidental à l’époque carolingienne, et dans la seconde moitié du règne de Charlemagne très précisément. C’est ainsi qu’on les trouve dessinés sur le psautier d’Utrecht (qui provient presque certainement du scriptorium de Metz), sur les plaques d’ivoire de l’évangéliaire d’Adalbéron de Metz (Paris), sur celles de l’évangéliaire de St. Denis (idem) et du livre des péricopes d’Henri II (München), ou le coffret-reliquaire du Würtembergerisches Landesmuseum (Stuttgart, premières années du IXe siècle, même s’il est généralement daté du Xe siècle). Le Christ qui se penche pour relever deux ressuscités sortant de terre y est encadré par deux séries de sarcophages (ouverts ou en train de perdre leurs couvercles) hors desquels se dressent des couples de défunts ressuscités partiellement vêtus. Ce détail iconographique original apparaît encore sur une bonne quinzaine de documents carolingiens plus tardifs, dont l’ivoire de la collégiale de Tongres. Mais le thème figure déjà sur les fresques de la petite basilique des martyrs de Cimitile (Campanie byzantine, fin du VIIIe siècle). Dans la scène du Christ descendu aux limbes, on voit un sarcophage ouvert, qui abrite un groupe de défunts dressés et encore entourés de leurs bandelettes. Les petits ressuscités sortant des tombes au pied de la Croix constituent une image spécifique de l’iconographie théologique carolingienne. Inconnue avant la fin du VIIIe siècle, elle perdurera naturellement dans l’art occidental où, à l’instar d’autres images paléochrétiennes ou haut-médiévales, elle jouira de quelques remises au goût du jour. L’observation attentive du petit personnage de droite permet de constater qu’il est doté d’un sexe masculin, clairement indiqué (cf. Fig. 22a). L’entrejambe du second ressuscité est couvert par un pan de tissu. Ce détail iconographique, toujours gommé à l’époque « romane », ne l’est pas dans l’art raffiné de la cour carolingienne, qui se pique de reproduire l’antique. De la série des ivoires auliques antiquisants, il faut signaler en particulier celui de la Bodleian Library (baptême de Jésus), les ressuscités du plat d’ivoire des péricopes d’Henri II (Bayerische Staatsbibliothek) ou ceux du psautier d’Utrecht (Biblioteek der Rijksuniversieit). (Fig. 22b) J’estime que la présence de ce détail anatomique sur l’autel gellonais milite en faveur d’une datation non « romane » de l’œuvre.

   188.  Pouvant bien entendu être la même personne.

   189.  Quant aux têtes des autres personnages de la double composition, elles sont simplement dépourvues de visage dessiné, ce qui confirme mon constat.

   190.  Probables sur le cerne de la mandorle, les logettes étant d’un type particulier.

   191.  En cela, on peut rapprocher son aspect ancien d’une description de l’autel de Ste Sophie de Constantinople, disparu — dépercé — en 1204 dans le sac de la capitale byzantine par les croisés: «Qui ne serait surpris, dit le poète, à la vue de cette splendeur ! Qui pourrait expliquer comment a été réalisé un pareil autel, qui scintille de multiples couleurs et qui reflète tantôt l’éclat de l’or ou de l’argent, tantôt brille comme le saphir, et dont les pierres fines, la nacre et les diverses autres matières précieuses qui le composent lancent des rayons de lumière colorée. » Rédigé à l’occasion de la consécration de la nouvelle basilique constantinopolitaine (œuvre de Justinien), le 24 décembre 562 ou 563, le poème précieux ekiphrasìs confirme cette richesse mais prouve aussi qu’il ne s’agissait pas d’un autelcoffre ou « tombeau ». En effet, sa grande mensa était soutenue par plusieurs colonnes, dans la pure tradition paléochrétienne. Les divers éléments lithiques étaient tous recouverts d’un chemisage métallique portant le décor précieux (d’or et d’argent travaillé, orné d’une profusion de pierreries).

   192.  Sur la puissance des liens artistiques entre le monde insulaire (Irlande) et le monde continental germanique (aires franque et langobarde) des VIe-VIIe et VIIIe-IXe siècles, on verra principalement les travaux de Geneviève-Louise Micheli (1939) et de Françoise Henry (entre 1947 et 1964, principalement 1954). Moins connus sont les liens entre monde irlandais et monde franco-gothique: cf. l’ouvrage d’André Bonnery (op. cit. 2005), et l’analyse de Véronique Guibert de La Vaissière (présentation de Jean Nougaret): L’iconographie du sacramentaire de Gellone (VIIIe s.) (Montpellier 1993). Sur un possible rapport entre langage crypté (mathématique, symbolique et musical) et les entrelacs à nœuds complexes irlandais (et scandinaves), très différent de celui des entrelacs tressés de tradition « germanique » (même s’ils seront parfois mêlés), on peut méditer les recherches de Vaughan Jones sur la théorie des noeuds et la mécanique statistique.

   193.  En dernier lieu, cf. Laura Chinellato: « Altare di Ratchis », in L’VIII secolo, un secolo inquieto (actes du congrès international d’études sur le haut Moyen-âge tenu à Cividale del Friuli en décembre 2008, publiés en 2010, pp. 83-91) ; développé avec présentation de l’enquête chimique et la reconstitution par ordinateur de la polychromie du meuble (Maria Teresa Costantini, Davide Mancato, Tiziano Pasquini. 2004-2008): « L’Altare di Ratchis. Nota storica ed iconografia », in Vultus Ecclesiae, n° 5, pp. 9-21, Udine 2004 ; et idem l’article on-line du 14 octobre 2013 (25 pp.) : « L’altare di Ratchis. La ricerca e le policromie », (qui aurait enthousiasmé Gabriel Vignard, y compris pour l’approche mathématique et géométrique mais aussi la technique de taille et les traces d’outils). Il faut également voir, de Silvia Lusuardi Siena et Paola Piva : « Scultura decorativa e arredo liturgico a Cividale et in Friuli tra VIIIe IXe secolo », in Paolo Diacono e il Friuli altomedievale (secc. VI-IX) / actes du congrès tenu en septembre 1999 à Cividale et Bottenicco (publiés en 2001).

   194.  En occident tout au moins. Il est difficile de dire s’il est le premier «autel mosaïque» ou bien s’il s’est inspiré du sancta sanctorum du Latran : réaménagé dans son état actuel au début du XIIIe siècle, l’autel de la chapelle Saint Laurent du patriarchium romain servait de coffre-fort à une armoire réalisée vers 796 sous l’ordre de Léon III. Cette monumentale lipsanothèque de cyprès (97 x 77 x 62 cm), qui renferme toujours une quantité extraordinaire de reliques, jadis rangées dans une grande variété de conteneurs, constituait le trésor de reliques de la papauté des IVe-VIIIe siècles (les reliquaires anciens ont été portés au Vatican et remplacés sous Pie XI). La puissante grille à deux battants occupant le front de l’autel, donne accès à l’armoire de bois prise dans le coffre lithique de l’autel. La porte de bronze à deux vantaux n’a été intercalée entre la grille et les portillons du meuble menuisé que sous Innocent III (vers 1200- 1210).

   195.  Il est aujourd’hui déposé au Museo cristiano. L’église San Martino al Ponte dépendait jadis du chapitre cathédral.

   196.  Conservée au trésor de la cathédrale.

   197.  À moins de cent mètres de la cathédrale et de l’église Saint Martin. L’aspect quelque peu rigide de la ronde-bosse confirme la qualité innovatrice d’une œuvre réalisée en stuc; à l’instar des décors affinés ornant la partie inférieure des parois. Jamais auparavant la sculpture langobarde ne s’était essayée à représenter des personnages et des scènes. Seuls des motifs géométriques, quelques monstres ou lions, oiseaux indéterminés ou paons affrontés, quelques végétaux stylisés ornaient des dalles de chancel, des arcs de ciboria, des fronts de sarcophages. Des pièces comme le pseudo sarcophage de Théodote (église Santa Maria della Pusterula, Pavie vers 740-745) ou le rampant d’ambon au paon de San Salvatore de Brescia (vers 755) témoignent de cet art renaissant en Langobardia major au milieu du VIIIe siècle (renaissance liutprandienne).

   198.  Venu de l’orient, le motif reprend en fait l’image de l’empereur, maître du monde, trônant et saluant la foule (cf. supra). Si, fidèles à la tradition aniconique paléochrétienne, les autels médiévaux orientaux ne présenteront jamais de scènes figurées, rares seront leurs frères occidentaux à recevoir des images, sculptées (exception faite du groupe des antependia de bois peint «pyrénéens» des XIIe et XIIIe siècles). Au VIIIe siècle, l’antependiun de Cividale constitue donc une transposition lithique — techniquement maladroite — de l’iconographie des fresques égyptiennes du Baouît (chapelles n° XVII et n° XXVI, salles n° 6 et n° 20, datant des VIe et / ou VIIe siècles. Musée du Vieux Caire). Ces nouvelles images christiques, on l’a vu plus haut, élaborées dans le milieu monastique de la Syrie-PalestineÉgypte, vont se répandre dans l’orient chrétien, puis pénétrer en occident jusqu’en Irlande, où elles seront progressivement adoptées par l’Église latine à la faveur de sa lutte contre les hérésies et contre l’iconoclastie.

   199.  Mais on ne voit pas de siège; et on constate clairement une hésitation qui correspond à une phase symbolique transitoire: il est manifeste que l’apparition du siège est plus récente que l’image du Christ debout dans la gloire, qui est plutôt le Christ de la Transfiguration (mosaïque de la coupole du baptistère de Naples vers 480-495, mosaïque absidiale de Saints Cosme-et-Damien de Rome vers 525-530). La mosaïque de San Vitale de Ravenne (second quart du VIe siècle) proposera une image nouvelle, le Christ adolescent (imberbe) assis sur une orbe, le volumen appuyé sur le genou et encadré par deux anges debout. Précédemment, on trouve le Christ assis comme un rhéteur classique, entouré des apôtres sous les traits d’élèves, mais il n’y a ni gloire ni anges : cf. une fresque de la catacombe des Saints Marcellin-et-Pierre à Rome (vers 390- 400), la capsa reliquaire de Milan (vers 400), la mosaïque absidale de Ste. Pudentienne (Rome, vers 415), le sarcophage de Rinald à Ravenne (vers 440-450), la fresque de l’hypogée de Santa Maria in Stelle à Vérone (vers 485-495), la mosaïque de l’arc triomphal de Saint-Laurent-hors-les-murs (Rome, vers 580). Le thème réapparaît dans les fresques romaines de Santa Maria Antica (entre 757 et 766), mais le Christ encadré par une théorie d’apôtres, de saints pères et de martyrs trône véritablement (sans gloire, sans anges ni symboles tétramorphiques). Il y a donc eu fusion de deux traditions iconographiques. À la même époque, l’encadrement du tétramorphe émerge avec les œuvres-témoin que sont notamment l’évangéliaire de Gunthohinus (de 754) et la dalle de Sigwald (milieu du VIIIe siècle). À partir de la période carolingienne, l’image du Christ assis et trônant se répand dans l’art occidental pour atteindre une production maximale à l’époque « romane ». Mais la gloire finira progressivement par disparaître à partir de la fin du XIIe siècle. Je signale ici que la mandorle naviforme n’est pas née au XIIe siècle, comme on l’a entendu dire à Saint-Guilhemdu- Désert en 2002 et 2016. Parmi les plus belles images du Christ en gloire, indubitablement carolingiennes, je ne citerai que celle ornant le toit du reliquaire-bursa du trésor de Nin (Croatie), celles de l’évangéliaire de Regensburg (München, provenant de Saint- Denis), de l’évangéliaire de Lothaire (Paris) et du sacramentaire de St. Denis (idem), provenant d’ateliers auliques oeuvrant dans le sillage de Tours et Corbie.

   200.  Détail renforçant l’idée de triomphe, emprunté à la symbolique impériale romaine.

   201.  De tradition paléochrétienne, il restera en vogue dans l’iconographie orientale, tandis que le codex deviendra de règle en occident.

   202.  On pense désormais que, dans sa forme première, le ciborium de Calixte (Museo cristiano / cathédrale de Cividale) était placé au dessus de cet autel. Les dimensions sont conformes, l’iconographie et surtout la sculpture montrent aussi une origine commune.

   203.  Motif récurrent de l’iconographie langobarde (par exemple sur la dalle latérale du tombreau de Théodote (Pavie, Santa Maria della Pusterula, vers 730-740). Ce type de «rosettes» se retrouve dans la mandorle du panneau dgauche de l’antependium gellonais, comme le motif végétal vertical du panneau droit, qui se voit sur le petit côté gauche de l’autel de Ratchis

   204.  L’ensablement du grand port puis les incursions barbares dépeuplèrent la riche Aquilée. Durant le second quart du Ve siècle, une partie de la population se fixa sur l’île laguno-côtière de Grado (à comparer avec Maguelone). Lieu de villégiature estivale pour les riches aquileiani, l’île fut alors dôtée d’un castrum dans l’enceinte duquel un habitat s’installa. L’abandon définitif du site d’Aquilée — où la grande basilique restera seule jusqu’à nos jours — eut lieu vers 560, lorsque le siège épiscopal y fut officiellement transféré. Le trésor des reliques d’Aquilée avait déjà été installé à Grado vers 480. Comme l’ancienne cité, la Nova Aquileia présentait une population très mêlée: outre la population autochtone de romano-vénètes, il y avait des communautés d’illyriens, de grecs, d’égyptiens, de syriens et d’arméniens…

   205.  Confortée par la redécouverte moderne du reliquaire provenant du meuble.

   206.  Ce petit reliquaire est conservé dans le trésor de la basilique San Eufemia.

   207.  Sculpté à Alexandrie, provenant de l’Égypte chrétienne tout comme le reliquaire qu’il renfermait, ce trône de la Croix est donc parvenu à Grado entre l’auto-proclamation du patriarcat (vers 610) et la conquête musulmane de l’Égypte, entamée en 639 et achevée par la prise d’Alexandrie, que l’armée byzantine fut contrainte d’évacuer en 643. Dans l’entreprise de renforcement de leur légitimité «apostolique» et juridictionnelle, les patriarches « séparatistes » de Grado furent des alliés de Byzance en occident. Étroitement reliés à l’Église alexandrine sous les derniers patriarches melkites (le dernier, dont l’élection fut d’ailleurs contestée, y mourut exilé en 652), ils acquirent ou reçurent en cadeau ce grand reliquaire. Cadeau d’Héraclius ? Peu importe car une autre tradition gradense tardive évoque le nom du patriarche Cyprien, dont l’épiscopat dura plus de quinze années entre 612 et 627. On peut difficilement dire avec quelle branche de l’Église alexandrine les évêques de Grado étaient en relation à cette époque. Quoiqu’il en soit, à la suite de ceux de Grado, les patriarches « légitimes » d’Aquilée-Cividale des temps langobards reprendront à leur compte la pieuse légende des origines marciennes de leur Église, avant que Venise triomphante ne s’en empare et façonne l’« invention », la découverte miraculeuse du corps de Marc. Le patriarche Paulin II (cf. supra) rédigera un poème en l’honneur de l’évangéliste, qu’il croyait avoir évangélisé Aquilée avant Venise, et un autre à la gloire de l’Église-mère d’Alexandrie…« souffrante ».

   208.  Le culte spécifique rendu à la Vraie Croix était fixé depuis la fin du Ve siècle ou le début du suivant dans la liturgie patriarcale d’Aquilée. Un autel de la Croix occupait le centre de la nef de la basilique patriarcale d’Aquilée depuis le VIe– VIIe siècle, et il semble qu’il ait été refait plus beau par le patriarche Paulin II (l’ami de Benoît d’Aniane, Alcuin…). Le même Paulin qui réaffirma aussi le symbole mystique et militaire de la Croix, considérée comme enseigne et bataille et gage de victoire (tunc Crucis elegit victricia signa sacrate). On retrouve donc à Gellone exactement l’image du vexillum Christi confié au primus signifer Guilhem en 800-801… Le culte du Christ Sauveur avait déjà été utilisé à l’aube du VIIe siècle par la reine (franco-burgonde) Theutlindis / Théodolinde et les langobards catholiques, soutenus par Grégoire Le Grand et les moines, pour lutter contre les hérésies christologiques, l’arianisme langobard notamment. Malgré le synodus ticinensis par lequel le roi catholique Aripert (653-662) fit solennellement abolir l’arianisme, au moins comme religion officielle du peuple langobard, le catholicisme demeura pour un temps encore l’apanage de la caste dominante, en Tuscie et Padanie principalement. Les duchés «autonomistes» de Bénévent et de Frioul resteront longtemps particulièrement rétifs et sourds à ces appels. En signe de catholicité, Aripert construisit dès 653 une église dédié au Sauveur sous les murs de Pavie (oraculum Domini et Salvatoris apud Ticinum). Il fit de ce premier sanctuaire christique en terre langobarde un important monastère, confié aux bénédictins, qui devint même un panthéon funéraire royal. Dans l’acte de fondation, le roi précise que l’offrande d’une église au Christ était de sa part un acte réparateur face à l’hérésie qui avait jusqu’ici empêché le juste culte du Rédempteur, en tant que Dieu en personne, parfaitement égal au Père et à l’Esprit (Paul Diacre). Vers 720, le roi Liutprand érigera une chapelle au Sauveur dans son palais de Pavie ; avant que le roi Ataulf ne fonde en 749 le monastère de Nonentola, lui-aussi consacré au Christ. Plus tard, en 757 le roi Desiderius / Didier (756- 774) rachètera le monastère de Brescia fondé quatre ans plus tôt en accord avec Ataulf, lui offrant avec son épouse la reine Ansa l’église de Leno qu’ils avaient construite en l’honneur du Sauveur et de la Vierge sur une terre patrimoniale, lorsqu’il n’était que duc de Tuscie et le comes stabuli d’Astaulf. Le monastère royal de Brescia fut lui aussi placé sous le titre du Sauveur (celui de sainte Julie ayant été ajouté après l’acquisition des reliques de cette martyre africaine), et le nouveau roi langobard fit don à la basilique christique (en 762 probablement) de la croix d’orfèvrerie sur laquelle le Christ trône à la manière d’un roi langobard, assis sur une sella plicatilis, comme le Christ en gloire de l’antependium gellonais (question explicitée ci-dessus et développée dans la seconde partie de l’essai).

   209.  Participant à l’affirmation de la divinité du Fils et à la légitimité du culte de la Croix, on voit également sur l’autel de Ratchis (panneau latéral droit) une représentation de la Vierge trônant présentant son divin fils aux mages (selon le canon paléochrétien de profil, présent d’ailleurs sur le sarcophage de saint Guilhem).

   210.  À l’évidence, qu’il soit du XIIe-XIIIe siècle ou du IXe siècle, par sa « brillance » et son éclat, l’autel de saint Guilhem contrastait violemment au Moyen-âge avec la rusticité générale des meubles liturgiques régionaux. Où d’ailleurs, dans toute l’Europe, pourraiton trouver un autel un tant soit peu ressemblant à celui de St. Guilhem-du-Désert ? Les dalles à inclusions géométriques de marbres antiques de la Toscane « romano-gothique » ne sont jamais rehaussées de verres ni de cabochons, et pas plus de polychromie figurative soulignée à l’or. Insérer le meuble gellonais dans ce courant artistique relève purement et simplement d’une utopie.

   211.  Carolus propria manu dat amico lignum mirabile ac venerabili ara] [ ipsius arae pretiosus cultus. Il est intéressant de noter la précision fournie par le rédacteur, qui précise que l’ajout de l’autel à la relique a été un don spontané de la part d’un souverain sous le coup de l’émotion.

   212.  Nec minus quoque et aram deitate plenam (l’autel rempli de « déité », c’est-à-dire de reliques) cujus superius fecimus mentionem (il s’agit bien de l’autel cité plus haut, donné par l’empereur) ipse in ulnia detulit ad hanc processionem. Ensuite, dans l’église, posuit omnibus (reliques, vases sacrés et linge de prix) reverenter super altare sancti Salvatoris.

   213.  Les cas de don d’un autel sont extrêmement rares dans toute l’histoire du Moyen-âge.

   214.  Si l’on ne retient pas l’hypothèse d’un « troisième maître autel » gellonais autour de 1200, qui aurait été incompréhensiblement frappé de nanisme dans le sanctuaire auquel on l’aurait destiné, il ressort de la démonstration précédante que l’autel de saint Guilhem est le maître autel déclassé au XIe siècle puis recyclé. D’ailleurs, s’il n’était pas l’autel de saint Guilhem, l’autel christique antérieur au XIe siècle aurait disparu sans laisser de trace, ce qui est possible mais douteux.