2.00

Description

L’autel de saint Guilhem (St Guilhem-le-Désert, Hérault),
ce qu’il est et ce qu’il n’est pas

* archéologue, historien, historien de l’art

Il est bon de se poser des questions là où les autres n’en voient pas.
(Carlo Ginzburg)

Les problèmes sans réponse ne sont souvent que des problèmes mal posés.
(Ludwig Wittgenstein)

En Préhistoire, certaines datations de peintures pariétales
sont jugées bonnes parce qu’elles entrent dans un cadre attendu;
d’autres qualifiées de suspectes parce qu’elles n’y entrent pas.
Certains écarts entre deux datations sont acceptés, d’autres repoussés, un peu à la tête du client […],
c’est-à-dire selon l’idée que le préhistorien se fait de la grotte en question.

(Jean Clottes)

Plutôt que d’avouer qu’il ne sait pas, l’historien de l’art médiéval
a parfois tendance à ne retenir que la datation ou l’attribution qui l’arrange
par rapport à la démonstration qu’il est en train de conduire;
et, au contraire,
à laisser de côté toutes les autres pistes opposées qui le dérangent.
C’est là une méthode d’analyse condamnable, même si c’est une des plus fréquentes en histoire de l’art.

(Michel Pastoureau)

M’appliquant à moi-même ces constats de toute évidence et ces mises en garde pleines de sagesse, j’espère les partager avec tous ceux qui, experts comme curieux, récusent les mythes inutiles – autant récents qu’anciens ­ et ne recherchent que la réalité historique, autant qu’il est raisonnablement possible de l’approcher et d’en tracer des contours lisibles.

C’est sous l’amical aiguillon de Jean-Claude Richard que j’ai finalement résolu d’anticiper une partie des résultats de ma longue enquête sur l’autel de saint Guilhem. Connaisseur hors pair de la documentation relative à l’ancien monastère du Désert de Gellone, insatisfait devant certaines affirmations aussi péremptoires qu’étrangères au terreau gellonais, Jean-Claude Richard m’a posé au printemps 2018 un certain nombre de questions précises et hautement judicieuses ; démarche naturelle de qui peut légitimement se targuer du titre de chercheur. Encore fallait-il être, comme lui, imprégné de l’histoire des lieux et de leurs monuments pour élaborer des équations logiques, celles qui sont depuis longtemps miennes, et auxquelles je vais tenter de répondre. Voici donc le premier volet de cette démarche pluridisciplinaire ouverte relative à un objet redécouvert en l’église de Saint-Guilhem-du-Désert au début du XIXe siècle (cf. infra). La présente publication constitue la première partie d’un essai sur un ancien maître autel de la basilique du Saint Sauveur de Gellone, reconverti pour être affecté au culte particulier du comte Guilhem sanctifié, d’un personnage historique qui était de tous le plus illustre au palais de l’empereur Charles (selon Ardo, le biographe de Benoît d’Aniane). Fondateur du monastère bénédictin de Gellone, cet illustre duc carolingien s’y est retiré et y est mort en odeur de sainteté le vendredi 28 mai 812. Déclaré saint, Guilhem eut droit à un culte particulier dont la liturgie fut célébrée en l’église de ce monastère huit siècles durant. À cet effet, la basilique du Saint Sauveur de Gellone fut dotée d’un autel particulier dont la dernière version matérielle est l’autel de saint Guilhem.

Bien qu’objet d’une vaste bibliographie s’étendant sur plus d’un siècle et demi, le monument médiéval connu sous le nom d’autel de saint Guilhem n’a jamais été sérieusement étudié, pas plus historiquement qu’archéologiquement. En particulier, aucune identification typologique et fonctionnelle n’en a été faite au-delà de l’admission qu’il a servi jadis au culte wilhelmide dans l’abbatiale de Saint-Guilhem­-le-Désert. Sa nature, son fonctionnement, son origine et sa datation restent flous. Tour à tour daté du dernier quart du XIe siècle et du second quart du XIIe siècle, puis de la fin du XIIe siècle, ce meuble liturgique serait plus récent encore : sa réalisation se situerait entre les dernières années du XIIe siècle et la fin du premier quart du XIIIe siècle. Sans le moindre préjugé de principe, je dois récuser sans appel toutes ces datations car elles ne reposent sur rien de solide. À la lumière du dossier documentaire et archéologique que j’ai constitué en vingt-cinq ans, la présente étude entend donc répondre aux conclusions infondées lancées en 2002 par un petit groupe d’universitaires quant à la datation de cet extraordinaire meuble liturgique médiéval. Au risque de l’immodestie, je dis infondées car il s’agit d’une opinion seulement calée sur de vieilles conjectures plus ou moins replâtrées par de nouvelles, d’un dogme nouveau défini en dehors de tout examen des pièces du dossier, technique comme documentaire. Et je dis dogme sans hésitation, car il s’est agi d’une proclamation ayant écarté toute discussion. Je ne doute pas que, libre de tout préjugé, le lecteur saura échapper à un mythe en évaluant des faits concrets et leur agencement logique.

État de la question et problématique véritable

Après cinq années d’une restauration depuis longtemps sollicitée, puis patiemment attendue, le meuble liturgique gellonais appelé autel de saint Guilhem vient de retrouver le monument qui l’abrite depuis nombre de siècles. Dans l’attente de la publication des diverses analyses scientifiques qui ont été effectuées à l’occasion de son démontage, de son traitement chimique puis de sa rénovation, et dans la perspective de soumettre au jugement public le résultat des diverses recherches pluridisciplinaires que j’ai entreprises il y a un quart de siècle sur cet objet unique à tout point de vue, il s’est avéré utile de poser un certain nombre de jalons.

Trop souvent, qui disserte sur cet objet d’art exceptionnel fait l’impasse sur ce qu’il est, sur sa typologie et son identité, et tout autant sur ce qu’il n’est pas, négligeant même sa place dans un monument et son rapport à une histoire… comme si cet hapax absolu des arts de l’Europe médiévale était directement descendu du ciel dans quelque anonyme vitrine de musée. Intellectuellement, il est grave de faire comme si l’autel de saint Guilhem était là, posé dans l’église de Saint-Guilhem-le-Désert, privé de tout contexte historique et architectural. Il n’est donc pas possible de traiter de cette pièce artistique, en tout exceptionnelle, comme d’un numéro de catalogue de vente.

En archéologie comme en criminologie, face à une énigme, l’enquêteur responsable doit mettre toutes les chances de son côté. Il doit partir d’une table rase et écarter avec décision toute certitude qui serait ou semblerait acquise d’emblée. Ne privilégiant aucune piste et procédant ensuite par élimination, le chercheur doit se méfier de ses impressions et même de son expérience. En toute discipline, avec l’aiguillon de la curiosité, les cas mystérieux doivent être traités au moyen d’une approche méthodique, loin de tout système de survol et d’a priori. Sans bornes doctrinales ni préjugés intellectuels, l’investigation doit pouvoir bénéficier de tous les moyens susceptibles de conduire une enquête pluridisciplinaire rigoureuse. Cela implique notamment de rechercher au loin les réponses qu’on ne trouverait pas sur place et, surtout, d’écarter sans hésitation tout point qui semble acquis mais se révèle infondé. C’est la démarche que je m’impose depuis vingt-cinq ans pour comprendre ce qu’est le monument énigmatique aujourd’hui connu sous le nom d’autel de saint Guilhem, en définissant d’abord ce qu’il est, en écartant aussi ce qu’il n’est pas. J’ai plaisir à rappeler avoir véritablement commencé à étudier cet admirable meuble liturgique médiéval en 1993, après que le regretté Philippe Lorimy – qui n’était ni archéologue ni historien de l’art – m’a tout simplement demandé de lui démontrer qu’on était en présence d’un objet « roman », c’est-à-dire du XIe-XIIe siècle.

Quelles que soient sa date et son lieu de fabrication, on est en présence d’un hapax artistique et d’un unicum archéologique, mais aussi d’une œuvre d’art extrêmement précieuse (encore plus dans son état initial), d’un objet de luxe complexe et original (sans évoquer ici sa signification symbolique). D’où qu’il vienne, cet autel a été extrêmement coûteux, exécuté dans l’excellence, au moyen de matériaux rares et de plusieurs techniques raffinées combinées entre elles. À quelque époque que ce soit, un pareil objet est sorti d’un foyer intellectuel et artistique prestigieux. Sans réserve, on peut le placer dans la catégorie des « productions royales ». Mais, entre le VIe et le XVIe siècle, pas plus en orient qu’en occident, aucun courant artistique ne propose d’œuvre exactement comparable ni même globalement ressemblante. C’est pourquoi il est impossible de classer d’emblée cette pièce dans une typologique connue, définie et précise. À travers les siècles et les courants artistiques, on peut seulement opérer des rapprochements partiels quant à sa structure et à ses matériaux, quant au style ou aux styles que l’on peut ou croit y reconnaître à tel ou tel détail, quant à son iconographie ou aux diverses techniques employées pour sa réalisation. (extrait d’article : 2 pages sur 72 (plus de 30 illustrations))

Informations complémentaires

Année de publication

2018

Nombre de pages

72

Auteur(s)

Richard BAVOILLOT-LAUSSADE

Disponibilité

Produit téléchargeable au format pdf