La spéléologie depuis la fin du XIXème siècle
La spéléologie depuis la fin du XIXème siècle
* Ancien directeur au BRGM, ancien président du Spéléo-club de Montpellier
Le 15 juillet 1780 quelques hommes courageux entraînés par le plus audacieux d’entre eux, Benoit-Joseph Marsollier de Vivetières, réalisent pour la première fois l’exploration méthodique d’une caverne héraultaise : la grotte des Demoiselles dans le Massif du Thaurac. Si l’incursion de l’homme dans le milieu souterrain n’est pas chose nouvelle, elle n’a pas jusqu’alors donné lieu à organisation de prospections systématiques, descriptions et diffusion des données ainsi recueillies, et il faudra attendre encore plus d’un siècle pour que s’individualise et que soit reconnu au plan national l’intéret de cette discipline nouvelle des connaissances humaines qui va s’appliquer à l’étude des cavernes et, plus généralement, à celle du milieu souterrain qui les recèle : la spéléologie.
L’histoire de la spéléologie héraultaise se confond avec celle de la spéléologie française qui peut être scindée en trois périodes : avant la première guerre mondiale, « la naissance » ; entre les deux guerres, « la renaissance » ; après la deuxième guerre mondiale, « le renouveau ».
La naissance
Elle est le fait d’un homme exceptionnel, Edouard-Alfred Martel, plus sportif que scientifique, mais qui, sachant s’entourer de collaborateurs efficaces et tout autant passionnés que lui, va en quelques années faire connaitre et développer cette discipline en diverses régions de France pour créer avec eux, le 1er janvier 1895 à Paris, la Société de Spéléologie et un organe qui rendra compte de toutes les activités de France et de l’étranger en ce domaine, la revue Spelunca.
Il sera très vite établi que la présence ou l’absence de cavernes dans une région donnée découle de l’existence ou non de certaines catégories de roches : il s’agit des roches calcaires dont la composition (« facies« ), l’âge, la structure, la fracturation… bref, les caractéristiques spécifiques, peuvent être très différentes selon leur localisation géographique. D’où l’extrême diversité constatée dans la répartition et l’importance des cavernes selon les régions de France.
L’Hérault est à cet égard particulièrement favorisé parce que les roches calcaires y affleurent sur environ 2 000 km2, soit un tiers de sa surface totale, et qu’il se distingue par ailleurs par une diversité qui n’a d’équivalent en aucun autre département français : calcaires marins et lacustres, dolomies, marbres, allant du Primaire au Quaternaire, plissés ou tabulaires, avec diverses phases d’altération (« karstiflcation ») et de remplissages, en zone saturée ou noyée, au dessus et au dessous du niveau de la mer Méditerranée.
Des conditions aussi variées vont constituer pour les adeptes héraultais de cette activité autant de champs d’investigation. Leurs publications au cours de cette première période, qui va s’étendre sur une vingtaine d’années, révèlent ainsi l’intérêt spéléologique de plusieurs secteurs de notre département où se localisent des cavités remarquables :
- Gériols, Labeil, Mas du Rouquet, Vitalis, dans le Lodévois ;
- la Devèze, le Jaur, dans le Saint-Ponais ;
- Aldène, la Couronnelle, les Poteries, dans le Minervois ;
- les Demoiselles, les Lauriers, Rabanel (record de France de prondeur en 1889 !) dans les environs de Ganges ;
- le Lirou, le Mas de Londres, les Nymphes, la grotte de l’Hortus, dans les garrigues nord-montpellieraines ;
- la Madeleine entre Sète et Montpellier.
Ces résultats sont d’autant plus remarquables qu’ils ont été obtenus avec des moyens d’exploration, individuels et collectifs, qui nous paraissent aujourd’hui bien limités éclairage à la bougie, vêtements non adaptés, échelles de corde… !
La renaissance
La Première guerre mondiale ayant mis un terme aux activités de la Société de Spéléologie, il faudra attendre 1930 pour qu’un autre homme exceptionnel, Robert de Joly, lui aussi plus sportif que scientifique, assure le réveil de l’organisation disparue et la reprise des publications nationales : la nouvelle organisation fut dénommée Spéléo-Club de France avec son siège social à… Montpellier jusqu’en 1935, puis Société Spéléologique de France à partir de 1936, le siège social étant transféré à Nimes.
Des progrès considérables dans la conception et l’usage du matériel et des techniques d’exploration – progrès dus pour l’essentiel à l’ingéniosité du « président de Joly » – vont permettre d’améliorer les performances physiques des adeptes de ce sport singulier dont le nombre ne va pas cesser d’augmenter, passant de quelques dizaines en 1930 à quelques centaines à l’issue de la Deuxième guerre mondiale, la part des héraultais variant de 20 à 30 au cours de cette période.
On constate en outre un début de tendance à des regroupements régionaux ou locaux, ainsi que l’arrivée d’authentiques alpinistes qui voient dans la spéléologie d’infinies possibilités de « premières » qui commençaient à se faire rares en milieu extérieur. Les 10 publications de la 2ème série de Spelunca, entre 1930 et 1943, rendent bien compte de cette évolution vers un « alpinisme à l’envers ! » On recherche ainsi des cavités de plus en plus profondes, et un premier recensement par Pierre Chevalier en 1938 dénombre pour la France 83 cavités de plus de 100 mètres de profondeur dont 5 seulement sont dans l’Hérault, mais ce faible score est compensé par le nombre de cavités explorées (plus de 300) et par l’intérêt de certaines d’entre elles (Bois de Bouisse, Bouquelaure, Fouillac, La Fourmi, Les Gardies, Sottmanit, etc.).
Le renouveau
A une relative baisse d’activités pendant la Seconde guerre mondiale va succéder, dès 1946, une refonte complète de l’organisation spéléologique qui « se tourne résolument vers la voie scientifique sans que le point de vue sportif en souffre pour cela ». Cette évolution découle de la reconnaissance de la valeur des études souterraines par des organismes officiels, et notamment par le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) d’une part, qui va prendre en charge la publication d’une troisième série de Spelunca qui sera intitulée Annales de Spéléologie, et par le Bureau de Recherches Géologiques et Géophysiques (BRGG, devenu aujourd’hui BRGM) d’autre part, qui va créer en son sein un Service de Spéléologie chargé de rassembler la documentation recueillie par les spéléologues pour conservation et mise à disposition du public.
Pour favoriser les rapports avec ces organismes officiels, et prenant également en compte le développement considérable de la pratique de la spéléologie, un Comité National de Spéléologie (CNS) est constitué en 1948 qui va rassembler avec les sections locales de la Société Spéléologique de France (SSF) et du Club Alpin Français (CAF) la plupart des clubs plus ou moins autonomes provenant de divers mouvements de jeunesse particulièrement nombreux à l’issue de la guerre, Eclaireurs et Scouts de France notamment.
Pour le département de l’Hérault, le nombre et l’importance des cavités découvertes au cours de cette longue période de réorganisation qui aboutira en 1963 à :
- Annales de Spéléologie d’abord (1946 à 1958) : près de 800 cavités s’y trouvent mentionnées ou décrites dont la plus importante, la grotte de la Clamouse, fera l’objet d’un aménagement touristique en 1964. Il convient aussi de mentionner les résultats remarquables pour l’époque de la première campagne de plongées spéléologiques réalisées dans le département (8 siphons reconnus par Henri Lombard, dont celui du Lirou où il devait trouver la mort lors d’une 2ème plongée le 8 octobre 1950).
- Bulletins du CNS ensuite (1951 à 1960) qui deviendront Spelunca 4ème série de 1961 à 1980, et Spelunca 5ème série à partir de 1981 : plus de 1 000 cavités héraultaises s’y trouvent mentionnées ou décrites pour la période 1951 à 2008.
Progressivement, tout au long de cette période, la FFS est devenue un organisme efficace, créant des commissions spécialisées en même temps que des délégations régionales et départementales.
Pour l’Hérault s’est ainsi constituée dès 1970 une Fédération Spéléologique Héraultaise (FSH), également dénommée Comité Départemental de Spéléologie (CDS 34), seule appellation conservée par la suite. La plupart des clubs du département se trouvent ainsi regroupés : 11 en 1970, 28 en 2001 !, (un tel regroupement avait déjà été recherché dès 1951 avec la création d’une Union Spéléologique Héraultaise, mais, faute de moyens, elle ne put réaliser son projet d’inventaire des cavités du département et elle cessa rapidement toute activité).
Un bulletin sans périodicité (12 parus à ce jour, le dernier en 2001) rend parfaitement compte des principaux résultats obtenus par chacun des clubs, certains d’entre eux éditant par ailleurs leur propre bulletin (Club Loisir Plein Air, Groupe d’Études et de Recherches Spéléologiques et Archéologiques de Montpellier, Spéléo-Club Alpin Languedocien notamment).
Un bilan positif
Pour mesurer l’importance des apports de la spéléologie, depuis à peine plus d’un siècle, à la connaissance du sous-sol de notre département, on retiendra ces quelques chiffres empruntés à des publications récentes :
- Le nombre de cavités recensées est considérable : 5411 pour la seule moitié Est du département (d’après J-P. Houlez cité par J-Y. Bigot, 2004) ; le total pourrait se rapprocher de 7 000 en prenant en compte les régions calcaires de l’Ouest du département (Minervois, Monts de Faugères, Montagne Noire), ce qui ferait de notre département l’un des plus riches sinon le plus riche de France en cavités naturelles ! Pour sa part le BRGM fait état de 3 874 cavités archivées à ce jour dans son inventaire en cours des « cavités abandonnées hors mines » ;
- 70 de ces cavités ont un développement de plus de 1 000 mètres, la plus étendue étant l’Aven de la Leicasse (16 530 mètres) tandis que les 17 suivantes dépassent 3000 mètres ;
- 87 de ces cavités ont une profondeur supérieure à 100 mètres (il n’y en avait que 5 en 1938), la plus profonde étant l’Aven de la Capitelle (-407 ou -438 selon les auteurs ?) ;
- Plus de 200 de ces cavités se trouvent noyées totalement ou partiellement : 11 d’entr’elles sur une longueur supérieure à 500 mètres (sur un total de 84 pour la France), et 13 sur une profondeur de plus de 60 mètres (sur un total de 71 pour la France). La plus longue exploration par plongée à ce jour a été réalisée sous la vasque de sortie des eaux de la source pérenne de Goumeyras (sur près de 2 500 mètres), tandis que la plus profonde a été réalisée sous le plan d’eau de la source temporaire du Mas de Banal (-163). On peut mesurer le chemin parcouru depuis la première plongée effectuée en 1949 dans la vasque de la source du Lez où la profondeur de 18 mètres avait été atteinte par le Président du Groupement de recherches et d’études sous-marines, Monsieur Leroy de Boisaumarie…
Mais, au delà de ces chiffres, les interventions des spéléologues héraultais ont été appréciées en bien d’autres domaines, dont trois au moins doivent être cités :
- domaine scientifique: participation à plusieurs études universitaires visant à mieux connaître les paramètres régissant les écoulements dans les aquifères calcaires, celui de la source du Lez en particulier (par prospections, mesures, prélèvements, traçages…) ;
- domaine sportif: rapprochement, très tôt, avec les services du Ministère de la Jeunesse et des Sports (trois Héraultais au premier stage national de spéléologie en 1952 à St Pierre de Chartreuse) et participation à la création du Spéléo Secours Français (48 secouristes de la FFS dans l’Hérault en 2008) ;
- domaine appliqué: association à de nombreux projets d’aménagements hydrauliques, soit pour des études d’étanchéité de barrages, telles celles effectuées en 1950 par le SCM pour le barrage de St.-Guilhem sur l’Hérault et en 1951 pour celui de Ste-Croix sur le Verdon à laquelle participèrent de nombreux spéléologues héraultais de divers clubs soit pour la réalisation de captages de sources ou de rivières souterraines pour des collectivités publiques (source du Lez, boulidou des Matelles, source du Drac, aven Jack, Lauzinas, Fontanilles, Cent Fons, etc.)
Sans aucun doute, ces recherches et leurs résultats ont été favorisés par les conditions géographiques, géologiques et climatiques de notre département, mais on les doit surtout au nombre et à la qualité de ses spéléologues plus de 400 en 2008, soit le plus important CDS de France.
Cet article a été réalisé grace aux informations fournies par la communauté spéléologique héraultaise et plus spécialement par Madame Cécile DURAND, présidente du CDS 34, et par Messieurs E. ELGUERO, M. LAURES et F. VASSEUR.
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