La région de Pézenas et les pays d’Hérault
sous la plume de Jean de Plantavit de La Pause,
seigneur de Margon (1646-1726)

* Maître de conférences en histoire moderne à l’Université de Nîmes, EA 7352 CHROME.

[ Texte intégral ]

J’ai rencontré Jean Nougaret il y a un peu plus de vingt ans. Cheville ouvrière de la recherche historique et soucieux d’accueillir des travaux d’étudiants dans la revue qu’il dirigeait, il m’a proposé de rédiger un article à partir de mon mémoire de maîtrise 1. Son rôle a ainsi été essentiel dans l’amorce d’un processus de publication, pour moi comme pour d’autres personnes de ma génération. En hommage à ce chercheur, voici donc un article – plutôt qu’un compte rendu – fondé sur l’édition récente d’une source littéraire importante pour l’histoire de la région d’origine de Jean Nougaret, petite patrie autour de Pézenas à laquelle il a consacré beaucoup de ses travaux. Là, aux XVIIe et XVIIIe siècles, un autre Jean – Plantavit de La Pause, seigneur de Margon et petit-neveu du célèbre évêque de Lodève du même nom 2 – a passé une grande partie de sa vie. Ce gentilhomme languedocien a laissé une importante autobiographie de 2 075 pages manuscrites, conservée dans des archives privées et qui vient d’être publiée 3.

La courte introduction de ces quatre volumes, par l’éditeur scientifique Hubert de Vergnette de La Motte, fournit un bon résumé de l’œuvre. Ensuite, les notes de bas de page s’appesantissent d’une manière impressionnante sur les personnes mentionnées par le seigneur de Margon, membres des élites locales aussi bien que nationales et même européennes. En revanche, les lieux, les choses et les faits ne font pratiquement pas l’objet de notes, à de très rares exceptions près comme pour certaines localités extérieures au Languedoc dans le troisième volume. Tout au plus peut-on retrouver les lieux dans un index, sans guère de précisions. Par exemple, on doit s’y reporter pour comprendre que « la Bel » (1er vol., p. 14) correspond à Labeil, commune de Lauroux. En revanche, le fief de Béteirac n’est pas précisément situé. Et l’identification de Philippe-André de Forès en 1670 comme le seigneur de Tréviers, près de Saint-Martin-de-Londres (1er vol, p. 150, 153), alors qu’il appartenait à la famille des seigneurs de Tréguiers, immédiatement au sud de Lodève 4, confirme que l’appareil critique serait perfectible sur le plan de la géographie. Cependant, l’éditeur confesse et corrige, à la fin du quatrième volume, quelques erreurs trouvées dans les trois premiers. Et de toute façon, établir des notes pour tous les éléments, et pas seulement pour les individus et leurs généalogies, aurait été une énorme tâche qui n’entrait pas dans ses objectifs. Ce sera à d’autres historiens de pousser plus loin l’analyse.

Considérant les partis pris éditoriaux qui viennent d’être exposés, ainsi que l’existence de courtes biographies 5, de brèves recensions 6 et même de publications plus importantes qui soulignent déjà à quel point les Mémoires du seigneur de Margon éclairent la « grande » histoire 7, la présente contribution vise justement à appréhender cet ego-document depuis la région de Pézenas, laissant au second plan les rencontres de l’officier militaire avec les élites nationales de son temps. L’espace entre Béziers et Lodève, cher à Jean Nougaret, est le cadre de vie principal de l’auteur, de sa naissance à son trépas. Il suffit de s’y laisser guider par un texte passionnant, en le contextualisant à l’aide de la bibliographie actuelle. J’insisterai évidemment trop sur mes propres champs de recherche, et pas assez sur les thèmes qui n’auraient pas manqué d’intéresser Jean Nougaret. En soulignant le rapport de Plantavit au territoire, aux choses et aux populations de l’époque de Louis XIV, de la Régence et du début du règne de Louis XV, examinons cet écrit du for privé en tant que source d’une histoire, à la fois sociale et environnementale, de l’aire qui constitue depuis 1790 le département de l’Hérault.

La jeunesse d’un noble languedocien

C’est chez son grand-oncle, au palais épiscopal de Lodève, que Plantavit naît en 1646. Il passe sa première jeunesse entre Margon – en été – et Pézenas où, après avoir eu un précepteur, il étudie chez les oratoriens (1656-1660) avant de poursuivre chez les jésuites de Montpellier (1660-1662), période où il loge chez son parent Pierre Dortoman. Notre mémorialiste est en effet l’arrière-petit-fils 8 du célèbre médecin d’origine néerlandaise Nicolas Dortoman 9, ce qui explique sans doute ses contacts privilégiés avec les familles de plusieurs grands médecins montpelliérains.

Une jeunesse dissipée entre ville et campagne

Jeune adulte, il élargit son espace vécu et relationnel à partir de son château de Margon (fig. 1). À la ville, outre Pézenas où il est très souvent, il se sent davantage de Béziers – ville à laquelle il prend goût en y séjournant beaucoup dès 1665 – que de Lodève, où il se rend régulièrement à partir du début des années 1670 lorsqu’il rencontre la jeune sœur du futur cardinal de Fleury. À Montpellier, il aime se promener au Jardin du Roi avec le fils Richer de Belleval, et surtout au Cours, le lieu où il faut être vu parader en galante compagnie dans les carrosses de la bonne société. Une cinquième ville qui le voit est Toulouse, où siège le parlement, une première fois en 1664 déjà, lorsqu’il est incarcéré car soupçonné du meurtre d’un de ses amis, une nuit sur le chemin entre Margon et Pouzolles.

Ses passages en ville sont souvent liés aux affaires judiciaires et financières de sa famille. En réalité, il y trouve bien mieux : les bons repas, l’opéra, le théâtre, les bals et les femmes. Pendant ce qu’il qualifie a posteriori d’oisiveté honteuse de sa jeunesse, il se couche et se lève tard. Trop vaniteux, il s’habille de manière voyante, comme un comédien avec rubans et plumes. Il cherche la compagnie des gens d’esprit, notamment du clergé dont il fréquente la table mais aussi les églises, ces dernières certes pas encore assez comme lieu de recueillement. Chaque année, la réunion des États de Languedoc l’attire dans la ville où elle se produit du fait des mondanités qui lui sont liées et de la présence des élites provinciales voire nationales 10. Même quand il réside dans sa campagne, Plantavit correspond assidûment avec ses contacts urbains.

Le château au temps des travaux de Jean de Plantavit de La Pause
Fig. 1 - Le château au temps des travaux de Jean de Plantavit de La Pause
(cl. Sylvain Olivier)

Un gentilhomme dans son environnement

De son propre aveu, après une enfance sage, le jeune homme mène donc une vie trop dissipée lorsqu’il va en ville, mais déjà plus recueillie dans son château de Margon où il se plonge dans ses livres tout en supervisant – sans y participer de ses mains, noblesse oblige – l’aménagement des bâtiments ou des plantations d’arbres. La gestion des travaux agricoles du domaine incombe, quant à elle, vraisemblablement à autre membre de la famille ou à un agent, sauf exception comme en 1670. Notre mémorialiste préfère se promener et s’adonner à sa passion pour la chasse aux lapins, cailles et autres perdreaux, n’y ayant visiblement que du petit gibier à l’époque, dans sa seigneurie et sur les autres terres où il la pratique autour de Pézenas, comme celles du prince de Conti. Il est le plus disert à ce propos lorsqu’une chasse sort de l’ordinaire, comme cette battue au bois de Naves 11 où, malgré les espoirs qu’on lui a fait miroiter, les sangliers ne se révèlent pas plus abondants qu’ailleurs ; ou lors d’une traque, dans les terres de l’abbaye de Grandmont, de loups quant à eux trop présents 12. Ces deux actes cynégétiques de 1670 confirment que l’homme ne parvient pas encore à éradiquer le prédateur, tandis que la présence de ce dernier associée à l’état dégradé de la végétation laisse peu de place aux grands herbivores, illustrant le concept écologique de cascade trophique 13. Le seigneur de Margon nous renseigne aussi à propos d’un transfert de gibier sur une très longue distance, du Languedoc vers l’Île-de-France, lorsqu’en 1685 il capture sur ses terres des perdrix rouges. Ainsi, l’histoire de la nature est-elle rythmée par des interventions humaines, dans le cas présent afin de satisfaire la passion de Louis XIV pour la chasse, en pourvoyant ses faisanderies en vue de lâchers dans le tout nouveau grand parc de Versailles 14. M. de Margon signale d’autres terrains de chasse moins habituels pour lui que sa seigneurie, comme du côté de Pézènes-les-Mines ou de Pégairolles-de-l’Escalette, les « montagnes » qui s’y trouvent ne lui inspirant que révulsion. Il est également horrifié par le « pays affreux » et les précipices qu’il traverse en 1671 pendant son voyage pour aller voir un notaire du Vigan – les Plantavit étant originaires des Cévennes – en passant par le château de son parent le baron de Vissec, dans son vallon triste et ingrat. Il n’apprécie guère la montagne : le froid de la Cerdagne en mai 1678 l’impressionne, et il est traumatisé par la neige et le verglas dans le Cantal l’hiver suivant ou, plus tard, par d’autres expériences pyrénéennes et alpines exténuantes. Décidément, Plantavit est un homme de la plaine et des collines !

Un seigneur à la tête de ses paysans

Là, en ville ou autour de Margon, il documente abondamment la vie des gens de son propre milieu, tandis que le peuple n’apparaît qu’épisodiquement. Des emphytéotes sont très rarement évoqués, comme les Mestre en 1664. Si elle n’est pas de rang aristocratique, cette famille appartient tout de même à l’élite locale. En revanche les véritables « petites gens » sont extrêmement peu présents : les valets et autres domestiques, qui apparaissent souvent, le font furtivement. Du vieux paysan qui aide Plantavit à réaliser ses reconnaissances seigneuriales en 1679-1680, on ne connaît que le nom. Cependant, sa catégorie sociale n’est habituellement présentée que sous la forme d’une masse anonyme, même si le seigneur de Margon ne vit pas coupé de cette société rurale locale qu’il domine. Ainsi, en 1669 lorsqu’il faut retrouver son frère parti en mauvaise compagnie, il se comporte en chef en s’entourant d’une trentaine de paysans du cru pour aller le chercher manu militari dans un cabaret à Tourbes. En janvier 1675, quand il est présent à des bals tous les soirs au château de Pézènes, il note que les paysans et paysannes constituent l’essentiel des participants. Chaque mois d’août, pour la fête de Margon, il se mêle avec son ami montpelliérain Haguenot à leurs réjouissances champêtres. Il assiste à des représentations théâtrales jouées par des villageois de Roujan. Il les trouve d’ailleurs médiocres et a davantage de goût pour les branles, où il pousse à bout les jeunes paysannes à force de les faire danser et sauter. Bien sûr, il méprise le vil peuple et regrette quelques égarements en 1671, dans les champs et les vignes, avec une fille de paysan. Il qualifie aussi de honteuses occupations sa liaison avec une femme de chambre de sa mère en 1676. Mais heureusement pour lui son penchant pour la gent féminine s’oriente surtout vers la fine fleur de l’aristocratie, locale ou plus lointaine en fonction de ses déplacements.

Une longue vie

Car le seigneur de Margon ne reste pas constamment en Languedoc.

Mobilité géographique et ascension sociale

À quatorze ans, il effectue un voyage en Rouergue et en Albigeois. Après Toulouse en 1664-1665, l’année 1666 donne lieu à sa première véritable sortie, vers Paris avec passage à Nîmes et détour pour aller voir le Pont du Gard – il fera suivre le même itinéraire initiatique à ses fils trente-quatre ans plus tard. Il retourne à Paris – et Versailles désormais – en 1685 pour rencontrer son beau-frère, puis à nouveau en 1686 comme député chargé de porter au roi l’hommage et le don gratuit de la province. Il y revient ensuite à cause de ses promotions et activités militaires, en 1691, en 1695-1696, à nouveau quelques jours à la fin de l’année 1696, puis en 1698, 1699, 1700 et enfin en 1710-1711. Gravissant les différents grades jusqu’à devenir brigadier des armées du roi, il participe aux campagnes de Louis XIV en Catalogne (1677, 1678, 1689), dans les Alpes et l’Italie du nord (1689-1690, 1691-1695, 1701), mais aussi entre le nord et l’est de la France, les Pays-Bas et l’ouest du monde germanique (1667, 1696, 1697-1698). Il sert aussi en Poitou (1699 et 1700) et les quartiers d’hiver de ses dragons l’obligent à séjourner dans d’autres provinces (1677, 1678-1679, 1689, 1691).

Mais, entre deux campagnes, il revient régulièrement chez lui, faisant aussi parfois quelques voyages en Haut-Languedoc, Rouergue et Roussillon voisins, voire en Provence. Après son mariage, à 36 ans en 1682, il délaisse Margon pour s’installer à Béziers, chez sa belle-mère, où il vit à ses dépens jusqu’à ce qu’elle décède en 1686. Il fréquente assidûment les alentours de la ville, notamment Cers, Sérignan et Villeneuve-lès-Béziers. Après sa promotion comme premier consul de Béziers pour l’année 1684, l’assiette diocésaine lui est ouverte, puis les États provinciaux, ce qui lui vaut d’être de la députation envoyée au roi en 1686. Il entre encore aux États, comme représentant du second ordre, au nom du duc d’Uzès (1688) puis avec une procuration du marquis de Villeneuve (1689), et enfin en décembre 1705 comme commissaire du roi, avec pour mission de solliciter le don gratuit et la capitation.

De 1703 à 1710, pendant la guerre de Succession d’Espagne, il participe au maintien de l’ordre dans la province – intervenant du Razès aux confins du Comtat – et surtout à la défense du littoral languedocien contre la flotte ennemie. Faisant construire des redoutes et organisant des postes de garde reliés par des signaux visuels, il commande des dragons, mais aussi des milices levées dans les villages de l’Hérault actuel. Il intervient dans l’arrière-pays, notamment pour désarmer les huguenots dans la région de Bédarieux. La guerre des Camisards le voit par deux fois intervenir dans un vaste piémont cévenol autour de Nîmes et de la Vaunage, en contact étroit avec l’intendant Basville et les commandants successifs sous les ordres desquels il sert comme lieutenant de roi. Après le grand hiver de 1709, il doit gérer l’agitation frumentaire à Pézenas, Agde, Béziers et Narbonne, tout en pourvoyant à l’approvisionnement de Montpellier. La brève occupation anglaise de Sète et Agde en juillet 1710 accélère sa mise à la retraite.

Le seigneur de Margon et sa famille

Notre mémorialiste relate souvent la fréquentation de sa vaste parentèle au sein de la noblesse languedocienne. Sa mère tient une place importante : c’est elle qui gère les affaires familiales. Son père, poursuivi devant le parlement de Toulouse en 1664, est ensuite oublié du fait de sa vie retirée à Margon, jusqu’à recommencer à figurer dans les Mémoires en tant que vieillard vénérable. De ses trois sœurs, deux sont religieuses à Lodève et l’autre a épousé un noble rouergat. De ses deux frères, l’un devient chevalier de Malte et s’éteint à Paris en 1682. L’autre tourne mal, s’enfuit avec une jeune femme de Servian puis tente d’épouser la fille d’un cabaretier du Caylar. Devenu militaire, il frôle l’exécution avant une relative éclipse dans les Mémoires : parti en Guyane dans la marine royale, il s’y marie – et son épouse meurt à Lodève en 1705 sitôt après avoir traversé l’océan – avant de revenir en 1698-1699 puis définitivement en 1716.

Quant au seigneur de Margon, après que ses proches, et notamment sa mère, ont tenté de lui faire prendre toutes sortes de partis plus ou moins intéressants pour ses affaires, y compris quelques laides et même une de ces filles de Montpellier – coquettes, dépensières et ne voulant pas sortir de la ville de l’intendance – il épouse Jacquette de Valras de Sérignan, qui lui apporte un beau-frère bien placé à la cour, ce qui s’avère essentiel pour sa carrière militaire. Mais cette belle-famille est aussi en butte à des dissensions internes et des tracasseries judiciaires et financières que Plantavit doit prendre en charge, sans compter un autre beau-frère abbé de Fontcaude qui lui laisse gérer le temporel de l’abbaye en son absence.

De ses quatre fils – dont le troisième meurt en bas âge – Plantavit ne dit pas grand-chose jusqu’à leur adolescence, tout comme sa propre prime enfance n’avait guère donné lieu à développements. D’ailleurs, comme lui, ses deux fils aînés ne « sortent » qu’à l’adolescence, lorsqu’il les amène à Paris pour leurs études en 1700. L’aîné devient l’abbé de Margon. Henri, le second, succède à son père. Le dernier né, celui dont son père est le plus fier, sera l’abbé de La Pause 15.

Difficultés et vieillesse

Pendant que sa famille s’agrandit, Plantavit revient vers l’arrière-pays : après le décès de sa belle-mère, le château de Margon redevient un pied-à-terre où il habite de plus en plus souvent après sa longue absence italienne de 1691 à 1695, jusqu’à en faire à nouveau sa résidence principale vers 1704. Entre-temps, il n’a pas négligé cette terre, refusant en 1702 à ses « paysans » de s’émanciper de la tutelle seigneuriale pour désigner leurs consuls. Il emploie toujours certains d’entre eux pour ses travaux de terrassement. Ce goût pour les jardins et les travaux lui nuit 16. Il manque plusieurs promotions dans sa carrière, parce que les commandements les plus prestigieux s’achètent cher. La fin de ses émoluments militaires et ses mauvaises affaires obligent même à vendre Margon en 1719 pour acheter l’hôtel de Jonquières à Pézenas 17, tout en conservant la métairie de La Baume, entre Alignan et Roujan, désormais objet de ses préoccupations d’aménageur.

Pendant ses vieux jours, il perd de plus en plus de proches, ce qui lui inspire des réflexions sur cette triste contrepartie pour celui qui a la chance de vivre longtemps dans un monde où cela n’est pas donné à tous. Fataliste, il est attristé par le comportement de ses fils et de sa femme qui, à partir de 1723, le quitte pour habiter Lodève puis Béziers, alors que lui demeure dans le secteur de Pézenas.

Une multitude de renseignements sur la société

Au-delà de la narration de ses bonheurs et malheurs personnels, Plantavit est un remarquable témoin de la société de son temps.

Les goûts et loisirs de la noblesse

Avec passion au début, puis avec plus de retenue par la suite, il participe aux « occupations frivoles » de la bonne société : il mentionne toutes sortes de festivités, d’exercices physiques et de jeux comme le lansquenet, les échecs, le pharaon ou encore l’ombre. C’est aussi un homme qui se cultive sur diverses matières, comme la littérature, les poètes latins, les mathématiques, le dessin, l’histoire, et même la théologie lorsqu’il commence à se « ranger » à partir des années 1670. Il s’intéresse au théâtre et à la peinture. Il joue du violon, de la guitare et chante, mais il ne goûte guère les bals masqués.

Notre seigneur appartient à la bonne société catholique languedocienne, qui fréquente les bains de Balaruc 18 ou « prend » les eaux de cette source ainsi que celles de Lodève, Gabian, Cabrières et Camarès, parfois apportées à domicile. Il fait du bateau sur la mer, sur l’Orb ou l’Hérault ; il se baigne dans ces fleuves quand la chaleur estivale devient insupportable.

La vie locale

Il documente bien l’histoire de la région, fréquentant les grands personnages comme les intendants et prélats successifs, ainsi que les seigneurs de beaucoup de villages. Parmi la masse d’informations, retenons par exemple les festivités lors de l’arrivée à Lodève en 1670 du nouvel évêque Armand-Jean de Rotondi de Biscarras, jeune et de petite taille ; ou encore la rencontre de Plantavit avec son successeur Charles Antoine de La Garde de Chambonas en 1672, puis la disgrâce de ce dernier auprès de Mgrde Bonsi. Évoquons encore, en 1670, les intrigues pour le consulat à Lodève ; les conflits de l’évêque de Béziers avec le juge mage en 1674 et avec les consuls en 1679 ; ou encore en 1682 les démêlés entre l’évêque de Lodève et le comte de Clermont.

Le seigneur de Margon mentionne aussi les calamités comme le froid de 1684 et surtout celui de 1709. Il évoque en 1669 l’importation par mer de chevaux barbes à Frontignan et Marseillan. S’il n’assiste pas aux travaux du canal des Deux-Mers, il voit ensuite cet axe commercial transporter des citrons et des oranges (en juillet 1700) ou du blé, mais aussi servir pour le déplacement des personnes. Devenu premier consul de Béziers, il expose les prérogatives de cette fonction comme le logement des troupes de passage et la police urbaine, faisant aussi part de l’ennui qu’il éprouve à se livrer en spectacle avec la robe consulaire en de nombreuses cérémonies. Il parvient d’ailleurs à échapper à la procession derrière le chameau lors de la fête des Caritats de 1684 19. Il souligne au passage que le consulat était encore, dans les années 1680, occupé par des nobles, situation qui allait changer par la suite.

Un monde qui change

Du fait de sa longue vie, Plantavit décrit en effet aussi un monde en mutation. Ainsi, en 1695, après plus de quatre ans d’absence, il est frappé par les changements de la mode vestimentaire. Il souligne comment, jeune, il ne portait pas encore de perruque mais se frisait et poudrait les cheveux qu’il portait longs. Son apport est décisif quant à la rapidité de circulation des modes de la capitale vers la province, et à propos de l’histoire du théâtre 20. Quand il va à Paris et à Versailles, il ramène des opéras qu’il fait chanter à Béziers, comme en 1698 ou en 1700.

Il observe aussi l’affirmation du pouvoir des intendants et l’amélioration des moyens de transport. Il confirme qu’au XVIIe siècle les seigneurs sont encore présents sur leurs terres et exercent certaines formes de patronage sur leurs censitaires, avant leur absentéisme croissant du XVIIIe siècle. La noblesse du début du règne de Louis XIV est encore peu policée et volontiers rebelle. Turbulente, elle pratique le duel. Les fréquentes rixes entretiennent le désir de vengeance. Le seigneur de Margon a conscience de l’atténuation de ces traits lorsqu’il commence à écrire vers l’extrême fin du XVIIe siècle. De même, les manières avec les femmes ont évolué par rapport à l’époque de sa jeunesse. Son témoignage apporte des éléments au débat historiographique sur le processus de civilisation des mœurs 21.

Il renseigne aussi sur la consommation nouvelle de denrées exotiques : on prend du café, du chocolat, du thé et en 1701 à Turin, Plantavit commence à s’accoutumer au tabac en fumant la pipe. Il indique qu’en 1679, lorsque sa mère a des accès de fièvre, l’usage du quinquina n’est pas encore fort en règne ; mais à la fin du siècle il mentionne très souvent ce remède que lui-même et son entourage utilisent régulièrement. Entre-temps, il séjourne justement à Versailles pendant l’été 1686 lorsque, au moment de sa fistule anale, Louis XIV commence à en consommer, et notre mémorialiste signale de telles prises. Or, dès que le roi adopte cette écorce ramenée du Pérou par les jésuites, son usage se banalise 22. Le seigneur de Margon aurait-il pu contribuer lui-même à la diffusion de ce médicament en Languedoc ? De même, son goût pour les jardins et les constructions, qu’il met en parallèle avec les mœurs de son grand-oncle évêque de Lodève, ne doit-il pas aussi être relié à un certain mimétisme – toutes proportions gardées – à l’égard des travaux de Versailles ? La chronologie le laisse en tout cas envisager.

La rédaction de ces mémoires – entamée par un homme déjà quinquagénaire au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles – vise à mettre en évidence sa conversion en soulignant ses excès passés et en se cherchant des circonstances atténuantes. La mise en narration de sa folle jeunesse est présentée avec un certain recul et beaucoup d’autocritique. Il est évident que l’auteur a pris des notes au fur et à mesure des événements, faute de quoi il n’aurait pas pu garder un souvenir aussi précis de toute sa vie. Il ne met pas par écrit ce qui est banal pour lui, d’où les silences par exemple sur la gestion du domaine de Margon ou sur la vie des couches populaires. Il y a une part d’implicite et l’auteur n’écrit pas pour le public, encore moins pour les historiens, mais plutôt pour lui-même et ses proches, pour se remémorer ce qui lui semble important, et pour se rassurer quant à sa piété grandissante.

Pourtant l’historien trouve dans ce volumineux texte une foule d’informations sur les pays constituant l’actuel département de l’Hérault, et notamment les lieux fréquentés par Jean Nougaret dans sa vie personnelle aussi bien que professionnelle, tels que les villes de Pézenas, Béziers et Montpellier mais aussi une multitude de villages comme Sérignan. Des thèmes chers à Jean traversent la vie de Plantavit, qui s’intéresse au théâtre, à la musique et, d’une manière plus générale, à l’art et à son histoire. Justement, en 1983 Jean Nougaret datait des peintures murales du château de Margon entre 1683 et 1719, en s’appuyant sur une allusion à un opéra de Lully (fig. 2) associée aux devises des Plantavit 23. S’il avait alors eu connaissance des Mémoires, il les aurait sans doute utilisés pour affiner son propos. L’œuvre autobiographique du seigneur de Margon contient quantité d’autres informations qu’il aurait pu exploiter et qui, n’en doutons pas, seront à l’avenir examinées par d’autres spécialistes, et ce d’autant plus que de nombreuses archives de Jean de Plantavit de La Pause ont été conservées 24. Grâce à sa publication soignée par Hubert de Vergnette de Lamotte, ce texte remarquable par sa qualité littéraire constitue une source de premier plan pour l’histoire languedocienne, un énorme potentiel pour le futur des études héraultaises.

La partition de Phaëton, opéra de Lully
Fig. 2 - La partition de Phaëton, opéra de Lully (cl. Sylvain Olivier)

NOTES

1. Olivier, Sylvain, « L’occupation du sol à Salasc d’après les documents fiscaux d’époque moderne », Études héraultaises, 28-29, 1997-1998, p. 79-87.

2. Vergnette, Hubert de, « Une famille descendue des Cévennes dans le Biterrois. Les Plantavit de La Pause », Bulletin de la Société archéologique, scientifique et littéraire de Béziers, 1990-1991, 7e série, vol. 2, p. 13-28. Sur l’évêque Plantavit, cf. aussi Vassal, Géraldine, De la Réforme à la Contre-Réforme, Jean Plantavit de La Pause : un itinéraire original, mémoire de maîtrise d’Histoire moderne, dir. Henri Michel, Univ. Paul-Valéry, Montpellier, 1994, 2 vol., 219 et 140 p.

3. Vergnette de Lamotte, Hubert de (éd.), Mémoires de Messire Jean de Plantavit de La Pause, seigneur de Margon, chevalier de l’ordre de Saint-Louis, lieutenant de roy de la province de Languedoc, colonel d’un régiment de dragons et brigadier des armées de Sa Majesté, Paris, Éditions du CTHS/Centre de recherche du château de Versailles, coll. « Documents inédits sur l’histoire de France », vol. 60, 62, 68, 73, 2011-2015, XXXIV-375, 389, 496 et 186 p.

4. Arch. dép. Hérault, 142 EDT 77, Compoix de Lodève, 1672, vol. 2, f° 1 r°-v°, « noble Pierre de Fores sieur de Treguieys ». Cf. Olivier, Sylvain, « La seigneurie et l’agriculture en Lodévois d’après deux plans-terriers du XVIIIe siècle », dans Brunel, Ghislain, Guyotjeannin, Olivier et Moriceau, Jean-Marc (éd.), Terriers et plans-terriers du XIIIe au XVIIIe siècle, Actes du colloque de Paris (23-25 septembre 1998), Paris/Rennes, École des chartes/AHSR, 2002, p. 397-411.

5. Vergnette, Hubert de, art. cit., 1990-1991, p. 21-25 ; Vergnette de Lamotte, Hubert de, Les Plantavit de La Pause et leurs alliances en Languedoc, Versailles, chez l’auteur, 2000, p. 73-84, 93-94.

6. Mormiche, Pascale dans https://clio-cr.clionautes.org/memoires-de-messire-jean-de-plantavit-de-la-pause.html#.Vdtgs0ZztcE (consulté le 20 septembre 2015) ; Green, Michaël dans French Studies: A Quarterly Review, vol. 69, 1, janvier 2015, p. 94-95 ; Richard, Nicolas dans Dix-septième siècle, 2015/1, 266, p. 188-189.

7. Vergnette, Hubert de, « Un écho de la société biterroise sous Louis XIV. Le baron de Sorgues était-il janséniste ? », Bulletin de la Société archéologique, scientifique et littéraire de Béziers, 1989-1990, 7e série, vol. 1, p. 31-40 ; id., « Contribution à l’histoire militaire en Bas-Languedoc et en Biterrois. Les deux régiments de Languedoc-Dragons au XVIIe siècle d’après les mémoires du colonel de Margon », ibid., 1992-1993, 8e série, vol. 4, p. 13-32 ; id., « Un aperçu sur la vie culturelle au Grand Siècle à travers les goûts d’un honnête homme biterrois », ibid., 1996-1997, 9e série, vol. 1, p. 45-56 ; id., « Comment voyageaient les personnes de qualité au XVIIe siècle ? », ibid., 2003-2004, 9e série, vol. 8, p. 57-61 ; Da Vinha, Mathieu et Masson, Raphaël (dir.), Versailles. Histoire, dictionnaire et anthologie, Paris, Robert Laffont, 2015, p. 724-730.

8. Vergnette de Lamotte, Hubert de, op. cit., 2000, p. 53-54.

9. Meyers, Jean et Pérez-Jean, Brigitte (éd.), Nicolas Dortoman et Balaruc : la médecine thermale à la Renaissance, Saint-Guilhem-le-Désert, Éditions Guilhem, 2015, XI-304 p.

10. Durand, Stéphane, Jouanna, Arlette et Pélaquier, Élie, collab. Donnadieu, Jean-Pierre, Michel, Henri, Des États dans l’État : les États de Languedoc, de la Fronde à la Révolution, Genève, Droz, 2014, 983 p.

11. La localisation du bois de Naves, dans la commune de Lodève selon l’index, laisse perplexe : n’est-il pas plutôt situé aux confins des territoires de Mourèze, Cabrières, Salasc et Valmascle ?

12. Nicolas, Violaine, Olivier, Sylvain et Werlings, Pierre-Emmanuel, « Présence et peur du loup dans trois régions rurales françaises du XVIIe au XIXe siècle », dans Moriceau, Jean-Marc (dir.), Vivre avec le loup ? 3 000 ans de conflit, Paris, Tallandier, 2014, p. 67-77.

13. Buridant, Jérôme, « Éradication des loups et équilibres sylvo-cynégétiques : le cas des forêts d’Île-de-France au XVIIIe siècle », dans Moriceau, Jean-Marc (dir.), op. cit., 2014, p. 78-88 ; Quenet, Grégory, Versailles, une histoire naturelle, Paris, la Découverte, 2015, p. 119-124.

14. Maroteaux, Vincent, « Faisanderie » et « Gibier », dans Da Vinha, Mathieu et Masson, Raphaël (dir.), op. cit., 2015, p. 302-303, 331-332 ; Quenet, Grégory, op. cit., 2015, p. 27-28, 118, 148, 190.

15. Vergnette de Lamotte, Hubert de, op. cit., 2000, p. 85-101.

16. Margon, René de, « Les terrasses, le jardin du château de Margon », Bulletin de la Société archéologique, scientifique et littéraire de Béziers, 2003-2004, 9e série, vol. 8, p. 63-66 ; Margon, comte de, « Le château de Margon. De la république à la République, de l’épée à la finance, de la Renaissance à la renaissance », L’Ami de Pézenas, mars 2014, 68, p. 7-12 ; Beugnon, Guilhem, « Les jardins de Margon, histoire d’une renaissance », Los Rocaïres [en ligne], 18, mai-août 2015, p. 21-28.

17. Nepipvoda, Denis, « L’hôtel des Plantavit de La Pause », L’Ami de Pézenas, mars 2014, 68, p. 13-14.

18. Meyers, Jean et Pérez-Jean, Brigitte (éd.), op. cit., 2015, XI-304 p.

19. Sur cette fête, cf. Barthés, Henri, « L’animal symbole de la ville de Béziers : le chameau charitable », communication au 141e congrès du CTHS, « L’animal et l’homme », Rouen, avril 2016, à paraître en ligne.

20. Vergnette, Hubert de, art. cit., 1996-1997.

21. Larguier, Gilbert, « Violence meurtrière et turbulence juvénile dans le Midi de la France : faut-il réexaminer le processus de civilisation des mœurs ? », dans Follain, Antoine (dir.), Brutes ou braves gens ? La violence et sa mesure, XVIe-XVIIIe siècle, Strasbourg, PUS, 2015, p. 295-312.

22. Perez, Stanis, « Louis XIV et le quinquina », Vesalius, IX, 2, 2003, p. 25-30 ; id., La santé de Louis XIV : une biohistoire du Roi-Soleil, Paris, Perrin, 2010, p. 120-122, 243 ; Boumediene, Samir, Avoir et savoir. L’appropriation des plantes médicinales de l’Amérique espagnole par les Européens (1570-1750), thèse de doctorat, dir. Simone Mazauric, Univ. de Lorraine, Nancy, 2013 (Paris, Alma Éditeur, à paraître en 2016).

23. Nougaret, Jean, « De la maison forte à la maison des champs », Vieilles Maisons françaises, 96, avril 1983, p. 68.

24. Chassin du Guerny, Yannick, Inventaire des archives de la famille de Scorbiac (Verlhaguet, Tarn-et-Garonne), dactyl., 2003, p. 248-279.