La question arménienne dans « l’Éclair » de Montpellier
La question arménienne dans « l’Éclair » de Montpellier
* Agrégé de l’Université, lauréat du Prix d’Histoire de l’Académie de Marseille, E. Khayadjian a publié plusieurs études sur le mouvement arménophile au tournant des XIXe-XXe siècles et soutenu, sous la direction de Raymond Jean, une thèse sur Archag Tehobanian et le mouvement arménophile en France (publiée par le C.R.D.P. de Marseille). Il a réédité, dans la série des Publications de l’Académie de Marseille, avec la collaboration des académiciens Francis J.-P., Chamant et Constant Vautravers, et dans une nouvelle présentation, deux ouvrages fondamentaux de l’orientaliste et arménophile Jacques de Morgan : Essai sur les Nationalités (Paris, 1917, Venise, 1982), et Histoire du peuple arménien (Paris, 1919, Venise, 1981), NDLR.
Le 6 décembre 1915, l’Éclair de Montpellier publiait un article de Jacques de Morgan intitulé « Les Balkans et la Macédoine », précédé d’une note de la rédaction annonçant que « l’éminent orientaliste » s’était engagé à donner « de temps à autre, quelques articles » dans lesquels les lecteurs du journal trouveraient « un guide précieux pour suivre la marche des événements déclenchés par la guerre ou leur répercussion dans ces pays à la fois si fameux et généralement si peu connus, de l’Égypte, de l’Asie Mineure, de la Perse, voire des Indes, berceau de l’humanité, qui [allaient] être appelés à une vie nouvelle ». En fait, la collaboration de Jacques de Morgan au journal montpelliérain allait devenir régulière et durable. Le directeur de L’Éclair de Montpellier, A. de Vichet, venait de trouver pour son quotidien un publiciste talentueux et prolixe qui allait publier jusqu’en 1920, une série d’environ deux cents articles du plus grand intérêt à propos de la Question d’Orient. Un bon nombre d’entre eux sont consacrés à la Question arménienne nous nous proposons de les examiner après avoir brièvement présenté leur auteur.
Jacques de Morgan est né à Huisseau-sur-Cosson, près de Blois, le 3 juin 1857, et il mourra à Marseille le 12 juin 1924. Ingénieur diplômé de l’École des Mines, il a, pendant près de trente ans, fait des recherches qui lui ont conféré une solide réputation scientifique. La liste de ses publications et des découvertes qu’elles décrivent est impressionnante : elle montre l’étendue et la variété des questions qui ont préoccupé ce chercheur infatigable et insatiable. Archéologue, il fut également historien, linguiste, numismate, naturaliste et géographe, consacrant sa vie à tenter d’élucider les mystères de l’origine de l’humanité.
Après avoir visité la majeure partie de l’Europe, il parcourt les Indes en 1884. En 1885, il explore l’intérieur, encore inconnu de la presqu’île de Malacca, dresse des cartes et, à son retour en France, il publie des études sur la géologie, l’histoire naturelle, l’ethnographie, la linguistique de ces pays.
En 1886, il se rend au Caucase et en Transcaucasie et opère pendant trois ans des fouilles archéologiques dans l’Arménie russe ; il publie alors deux volumes :
Recherches sur les origines des peuples du Caucase :
- Les premiers âges des métaux dans l’Arménie russe,
- Ethnographie des peuples du Caucase.
De 1889 à 1891, il est chargé par le ministère de l’Instruction publique d’une mission en Perse : il dresse les cartes de toute la partie septentrionale et occidentale de ce pays et publie des ouvrages sur la géographie, la géologie, l’archéologie et la linguistique de l’Iran.
En 1892, il est nommé Directeur général des Antiquités de l’Égypte il exercera cette fonction pendant cinq ans, dirigeant dans la nécropole memphite de Dahchour des fouilles qui le rendront célèbre, déblayant les monuments antiques et découvrant la période préhistorique égyptienne. Les ouvrages relatant ces travaux sont extrêmement nombreux.
En 1897, il quitte l’Égypte et se rend en Perse où il est nommé Délégué général du ministère de l’Instruction publique et il commence ses grands travaux de fouilles à Suse. Quatorze volumes in 4° exposent les résultats de ses recherches et de ses découvertes, dont la plus importante fut celle du Code des lois du roi Hammourabi (2 000 avant J.-C.). Les collections rapportées en France par Jacques de Morgan occupent deux salles du Musée du Louvre, dont l’une porte son nom. Ces collections très nombreuses et d’une importance hors de pair renferment des trésors artistiques et scientifiques inestimables. Parallèlement à ces travaux à Suse, J. de Morgan continue ses recherches sur la Perse, il opère des fouilles dans le Nord et le centre du pays, parcourt à maintes reprises le Kurdistan et l’Arménie, visite la Chaldée et la Turquie d’Asie, donnant toute son attention aux diverses branches de la science. Ce polyglotte qui maîtrise la plupart des langues européennes, parle également le malais, le persan et le turc.
Il est donc un des Européens connaissant le mieux les régions qui sont alors devenues le front oriental et que les communiqués de presse mentionnent quotidiennement. En collaborant au journal montpelliérain, J. de Morgan cherche à mettre son expérience au service des lecteurs. Miné par les maladies qu’il a contractées au cours de sa rude existence d’explorateur, cet homme d’action s’efforce de se rendre utile.
Notons que c’est dans L’Éclair de Montpellier que J. de Morgan a publié le plus grand nombre des articles qu’il a consacrés à la question d’Orient. Il s’agit bien du journal privilégié – à défaut, peut-être, d’un grand journal parisien. En fait, il semble bien que dans « les milieux bien informés » on savait très bien, déjà, que les promesses faites aux Arméniens ne seraient pas tenues et les thèses généreuses soutenues par J. de Morgan n’étaient plus à l’ordre du jour. C’est l’honneur de la presse montpelliéraine d’avoir largement ouvert ses colonnes au grand orientaliste et à l’ardent arménophile. Comment J. de Morgan a-t-il été conduit à publier dans L’Éclair de Montpellier ? Il est difficile de le discerner. A l’époque où il a commencé à publier dans ce journal (son 1er article :Les Balkans et la Macédoine » paraît le lundi 6 décembre 1915) il se trouvait dans le Midi de la France, à la recherche d’un climat clément et d’un bon médecin – mais il ne vivait pas à Montpellier. Y serait-il venu pour consulter des spécialistes de la Faculté de Médecine ? Aurait-il à cette occasion rencontré le directeur du journal ? Sa correspondance avec ce dernier montre qu’il partageait les idées politiques de la direction du journal. En revanche, dans La Dépêche de Toulouse, il n’a publié qu’un seul article : « La Turquie capitule », qui parut le 9 octobre 1918. En fait, c’est le grand écrivain (en langue française aussi bien qu’arménienne) et patriote arménien Archag Tchobanian qui a « placé » cet article dans ce journal. J. de Morgan mit tout de suite un terme à sa collaboration involontaire à la Dépêche de Toulouse, pour des raisons qu’il explique à Tchobanian dans une lettre du 8 octobre 1918. « La Dépêche de Toulouse est la grande ennemie et la grande concurrente de L’Éclair de Montpellier et la couleur de la « Dépêche ne permet pas que mon nom figure dans ses colonnes » 1.
Mis à part ce problème, chacun sait combien on débattait alors du « principe des Nationalités » sur lequel on comptait s’appuyer pour refaire la carte du monde. Cette question préoccupe J. de Morgan et lui inspire les premiers articles qu’il adresse à L’Éclair de Montpellier. Il présente successivement les diverses ethnies qui peuplent ces régions : « Chez les Persans » (22 décembre 1915), « Les Turcs » (11 janvier 1916), « Les Arméniens » (12 janvier 1916), « Les Kurdes » (14 janvier 1916), « Les Arabes de Turquie » (17 janvier 1916), « Le Tchorok et les Lazes » (19 janvier 1916), « Les Nationalités » (22 janvier 1916). Tous ces articles sont émaillés d’anecdotes et de souvenirs personnels par lesquels, il tente d’expliquer la mentalité de ces peuples qu’il connaît bien pour les avoir longuement observés et fréquentés. Il montre le Persan soumis à « celui qui tient en main le bâton », et indifférent à la politique intérieure : « comment s’en ferait-il une idée lui qui depuis des milliers d’années obéit au « sic jubeo » ? », le Kurde belliqueux qui « tient plus à son fusil qu’à son cheval, à son cheval qu’à sa femme », l’Arabe rebelle à son maître Turc : « La puissance turque s’est fondée sur les ruines des États des Basileus et plus encore de ceux des Khalifes. De maîtres, les Arabes sont devenus des serviteurs et les fiers nomades du désert jamais ne l’ont oublié. Depuis les débuts de l’hégémonie turque sur l’Asie Antérieure, l’Arabe a refusé de se soumettre… », et l’Arménien persécuté : « L’Arménien devint le martyr désigné par Allah aux colères des bons musulmans. Les parents faisaient jouer leurs enfants au « massacre des Arméniens ». Kurdes et Turcs s’en donnèrent à cœur joie. L’Angleterre, l’Amérique, la France, la Russie protestèrent vis-à-vis de la Sublime Porte. Mais ces protestations n’eurent pour résultat que d’aggraver la « situation des Arméniens ». Il décrit ces pays qu’il a parcourus, dont il garde un souvenir précis, et qui sont loin d’être pour lui de vagues expressions géographiques : « Tagh-e-Ghirra, très facile à défendre, est donc le point qu’il importe d’occuper pour prévenir une invasion des Turcs en Perse. C’est le seul col important que j’aie rencontré alors que je relevais les cartes du Kurdistan ». (« Entre Téhéran et Hamadan », 20 décembre 1915) -« On voit très souvent dans les communiqués russes « Front du Tchorok », et, je ne sais si je me trompe, mais je crois que peu de lecteurs se rendent un compte exact de ce qu’est le Tchorok et le pays où coule cette rivière. Je connais ce torrent pour y avoir pêché la truite en des temps où le canon ne venait pas faire entendre sa voix au milieu de cette charmante nature du Lazistan » (« Le Tchorok et les Lazes », 9 janvier 1916).
Il suit la progression des Alliés russes, qui, au début de 1916, sont entrés en Arménie turque et remportent sur l’ennemi turc une série de victoires dont il souligne l’importance : « Plusieurs fois, les journaux ont annoncé l’évacuation d’Erzéroum par l’armée turque, et peut-être qu’aujourd’hui nos amis les Russes sont entrés dans la capitale de l’Arménie.
C’est là un fait d’armes fort important, par le fait des difficultés vaincues en pareil pays et en semblable saison, et aussi par les conséquences stratégiques qu’entraîne la prise de la grande ville forte de l’Orient de la Turquie […]. Le plateau d’Arménie plus élevé de 600 mètres environ que celui de la Perse, est la citadelle de toute l’Asie Antérieure. De là, les Russes peuvent fondre sur Diarbekir et Mossoul par le Tigre, sur Ourfa par l’Euphrate. D’une part, tendre la main aux Anglais dans la Mésopotamie, d’autre part, couper les communications entre l’Asie Mineure et le reste de la Turquie […]. Cet important fait d’armes n’a pas eu le retentissement qu’il mérite parce qu’Erzéroum est très loin, qu’on ne trouve pas sur les cartes les noms estropiés que fournissent les journaux, et aussi, parce qu’on ne se rend aucun compte, en général, des prodiges de courage qu’il a fallu à nos amis pour déloger les Turcs de pareilles montagnes, par un froid qui, souvent, en Arménie, dépasse trente degrés. Honneur aux braves troupes du Grand-Duc ! » (« Devant Erzéroum », 16 février 1916).
Il consacre plusieurs articles à cette avancée triomphante des troupes russes : « Les conséquences de la prise d’Erzéroum », 29 février 1916, « Au front de Turquie d’Asie », 16 mars 1916, « En Turquie d’Asie », 2 mai 1916, « En Turquie », 10 mai 1916, « Les Russes à Revandouz », 22 mai 1916. La marche des troupes du tsar, écrit-il dans cet article, au travers de l’Arménie et du Lazistan est un admirable fait d’armes, l’un des épisodes les plus glorieux de cette guerre et ses conséquences sont considérables ».
L’une de ces conséquences est qu’en entrant en Arménie, les troupes russes ont sauvé des milliers d’Arméniens de l’extermination méthodique organisée depuis plusieurs mois par le gouvernement des Jeunes-Turcs : Au jour où la guerre fut déclarée, on jura à Constantinople, d’exterminer jusqu’au dernier de ces malheureux, et l’Allemagne ne chercha point à intervenir parce que ce peuple, catholique ou orthodoxe, n’était pas son client, mais bien le protégé des États de l’Entente. Fort heureusement, les Russes ont occupé Erzéroum et sont descendus jusqu’au lac de Van. Ils ont ainsi sauvé la population de tout le centre de la Grande Arménie. Quant aux autres Arméniens, à Trébizonde, Samsoun, Sinope, Bitlis, Diarbekir, Ourfa, Adana, etc., les Turcs en ont fait une affreuse boucherie. On compte qu’un million d’hommes sont morts quant aux femmes et aux enfants, ils ont été vendus comme du bétail et contraints à se faire musulmans. On ne peut imaginer les horreurs qui ont été commises, elles dépassent la pensée » (« Les Arméniens », 12 janvier 1916).
Le 23 mars 1916, il consacre tout un article à « L’Arménie martyre » dans lequel il dénonce les forfaits de ceux qu’il surnommera « Les barbares de l’Orient » : « Quand on lit avec attention les documents relatifs aux massacres des Arméniens, on est frappé de la prévoyance et de l’habileté avec lesquelles le gouvernement jeune-turc a organisé ces horreurs. Tout est prévu, le désarmement des victimes, l’enlèvement de l’élément jeune, qui pouvait tenter de résister, l’exode et les souffrances sur les routes, le massacre des hommes en chemin, le choix des musulmans parmi les femmes et les jeunes filles, enfin l’extermination des colonnes à Kemagh-Boghaz par les Kurdes et les gendarmes d’escorte. Par précaution, des chars à bœufs attendaient pour porter les cadavres à l’Euphrate. »
La correspondance de J. de Morgan que nous avons consultée, montre qu’il était alors en train de lire une masse considérable de ces « documents relatifs aux massacres des Arméniens qu’il mentionne ici. En effet, à la demande de son ami le byzantiniste Gustave Schlumberger, il avait entrepris d’écrire une Histoire d’Arménie qu’il rédigea au cours de ces années de guerre et publia en 1919 chez l’éditeur Berger-Levrault sous le titre : « Histoire du peuple arménien depuis les temps les plus reculés de ses Annales jusqu’à nos jours » *. C’est à cette tâche qu’il va consacrer toutes ses énergies sans cesser toutefois de collaborer au journal montpelliérain. Cela explique qu’il revienne aussi souvent sur les Arméniens dont il devient l’un des plus ardents défenseurs. Il le fait pour rappeler le traitement dont ils sont les victimes : « Les horreurs dont les Turcs se sont rendus coupables envers les chrétiens de l’Empire du sultan sont aujourd’hui connues d’une façon générale et ce que l’on en sait a provoqué dans l’univers entier des cris de réprobation. Grecs, Arméniens, Syriens, Chaldéens ont subi et subissent encore le plus affreux des martyres et, d’après les renseignements qui nous sont parvenus jusqu’ici, ce sont les Arméniens qui sont le plus à plaindre » (« Turcs et Chaldéens », 29 septembre 1916). Il ne cessera de vilipender les « Assassins de qualité » – titre de son article du 8 août 1916 – qui ont organisé cette hécatombe : « Le correspondant à Erzéroum du journal de Tiflis « Mschak » a révélé les noms des principaux massacreurs de l’Arménie ; et ces noms méritent de passer à la postérité, d’être dits et redits comme synonymes du meurtre et de tous les vices. Ces noms, les voici… »
Dans un autre article de l’Éclair de Montpellier intitulé « Les Chrétiens sous le yatagan » (25 novembre 1916), il se réjouit d’annoncer que les gouvernements français et anglais sont décidés à punir très sévèrement la Turquie de ces crimes : c’est ce qui apparaît à la lecture de la réponse de M. Briand à une lettre, que J. de Morgan qualifie d’« admirable plaidoyer en faveur des Arméniens », du sénateur du Var, Louis Martin : « Le gouvernement de la République a déjà pris soin de notifier officiellement à la Sublime-Porte que les puissances alliées tiendront personnellement responsables des crimes commis tous les membres du gouvernement ottoman ».
J. de Morgan décrit la méthode employée par les Jeunes-Turcs qui cherchent à supprimer la Question arménienne en supprimant les Arméniens, et il dresse le bilan des pertes humaines qui ceux-ci n’ont cessé de subir depuis les massacres ordonnés par le sultan Abdul-Hamid dont l’œuvre est parachevée par cette extermination, le terme de génocide n’est pas encore inventé : En 1882, d’après les statistiques du Patriarcat grégorien, le nombre des Arméniens vivant dans l’Empire ottoman était de 2 660 000 âmes dont 1 630 000 dans les six vilaïets 2 de l’Arménie et 1 030 000 dans les diverses villes de la Turquie (Constantinople, Smyrne, Trébizonde, la Cilicie, etc.). Mais une nouvelle statistique du Patriarche établie en 1912, c’est-à-dire après les massacres hamidiens de 1894-1896, n’indique plus que 1 018 000 Arméniens pour les six vilaïets. Il y a donc eu perte de 612 000 âmes par la mort, l’émigration et l’apostasie. Quant aux 1 030 000 Arméniens vivant à l’état sporadique, ils avaient perdu, pour les mêmes causes, environ 200 000 des leurs. Il restait donc en Turquie, en 1914, à peu près 1 850 000 Arméniens. Si nous appliquons à ce nombre la règle, qui semble être juste, de 30 % massacrés et 60 % du reste disparus, au cours de la déportation, nous voyons que sur les 1 850 000 Arméniens de 1914, les camps de Mésopotamie ne renferment probablement, aujourd’hui, pas plus de 5 à 600 000 de ces malheureux. Le déficit serait donc de 1 300 000 ». (« Le martyre des Arméniens et leurs espérances », 3 août 1916).
Tout en faisant connaître, par le biais de la presse montpelliéraine, les plaies de l’Arménie, Jacques de Morgan fait campagne pour montrer que les Alliés devront, lors de la réunion du Congrès de la Paix, affranchir les Arméniens du joug ottoman en créant un État arménien. C’est ce qu’il affirme dans un de ses premiers articles : « L’empereur de Russie a promis de rétablir, sous son égide, la Grande Arménie. Souhaitons que les Alliés rétablissent eux aussi, un jour, l’ancien État des Lusignan et rendent à ce peuple martyrisé depuis plus de six siècles, un toit où il puisse dire : « je suis chez moi », où il soit à même de réunir les épaves des souvenirs de ses ancêtres ». (« Les Arméniens », 12 janvier 1916).
Ce projet était à l’ordre du jour : le 9 avril 1916, de très nombreux intellectuels et hommes politiques français avaient exprimé publiquement leur solidarité avec le peuple arménien en organisant une manifestation qui marquait une date dans l’histoire du mouvement arménophile. A cette occasion, le président de la Chambre des Députés, Paul Deschanel, avait déclaré devant plus de 3 000 personnes
« L’Alsace Lorraine délivrée fêtera bientôt avec nous l’Arménie délivrée. » J. de Morgan n’avait pas manqué d’en informer ses lecteurs en annonçant cette manifestation : « Le 9 avril, on donnera dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne une fête « Hommage à l’Arménie », sous la présidence de M. Paul Deschanel. On y parlera de l’Arménie, de son histoire, de la littérature, de sa splendeur passée, de son avenir. Puisse cette fête éclairer les esprits en France sur les mérites et les malheurs d’un peuple martyr et contribuer à la libération de cette race si méritante » (« L’Arménie martyre », 23 mars 1916).
Il ne cessera de revenir inlassablement sur cette idée, montrant que l’affranchissement des Arméniens de Turquie est une question de justice et de sagesse. Dans la période qui précède la Révolution russe, on envisage d’accroître l’étendue de l’Arménie russe en lui adjoignant les territoires conquis par les troupes du Tsar, et de créer un État arménien en Cilicie. Telle est la solution que préconise J. de Morgan : « Les Arméniens ont montré un héroïque dévouement à la cause de la Russie, ils versent généreusement leur sang sur tous les fronts, même en France, tandis que les plus épouvantables malheurs frappent leurs frères de Turquie. Ils ont mérité des Alliés.
Toute la nation arménienne ne sera pas comprise, après la guerre, dans les possessions du Tsar, cela ne fait aucun doute la Cilicie demeurera en dehors du grand Empire ; mais les braves de Zeïtoun, de Sis, mettent leurs espérances dans notre esprit de justice et dans celui de nos amis, ils attendent du Congrès de la paix la reconstitution de ce petit royaume qui, sous les illustres princes français de Lusignan, au temps des Croisades, a fait si grand honneur au peuple arménien ». (« Le martyre des Arméniens et leurs espérances », 3 août 1916).
Il développe cette thèse dans un ouvrage publié en 1917 chez l’éditeur Berger-Levrault sous le titre « Essai sur les nationalités », dont la deuxième partie est entièrement consacrée aux Arméniens. Dans une lettre datée du 9 mars 1917 et conservée dans les archives de J. de Morgan, le directeur de l’Éclair de Montpellier, Alexandre-Bruno de Vichet exprime son désir de diffuser cet ouvrage : « ce sera un livre à consulter quand se posera la question du remaniement de la carte de l’Europe et de l’Asie. Mais en attendant, il importe de le faire lire et c’est à quoi l’Éclair va s’employer ». Le 16 mars 1917, A. de Vichet fait paraître une chronique à propos de cet ouvrage, dans laquelle est signalée la campagne « pro Armenia » de J. de Morgan : « On lira avec plus d’intérêt encore, peut-être, la deuxième partie de cet « Essai sur les nationalités », consacrée aux Arméniens. M. J. de Morgan, très sympathique à ce malheureux peuple, en dit les origines, l’histoire et la triste situation. La guerre mettra fin, espérons-le, à ses longues souffrances. Elle lui apportera la réalisation de ses espérances. Mais dans quelle mesure et de quelle manière ? Quel est l’avenir qui lui est réservé ? C’est demain qu’on va le décider. A l’étude de ce problème, M. J. de Morgan apporte la contribution d’un homme qui en possède admirablement toutes les données. Sa consultation sera certainement prise en grande considération par les diplomates qui auront à en connaître et à se prononcer ». L’abondant « courrier de la presse » conservé dans les archives de J. de Morgan permet d’apprécier le succès considérable obtenu par cette publication, et l’accueil favorable des solutions de la Question arménienne qui y étaient préconisées. Il envisage donc d’en publier un second dans lequel il réunirait les articles publiés dans l’Éclair ; cela est attesté par la même lettre d’A. de Vichet qui fournit, par ailleurs, des renseignements sur les conditions difficiles dans lesquelles paraissait son journal : « Votre idée de réunir en volume un certain nombre de vos articles si intéressants sur l’Orient est heureuse, car il n’a été rien donné d’aussi important sur cette question dans la presse française. Mais nous ne sommes pas en état ici de la réaliser faute de matériel et de personnel. En fait de machine à imprimer, nous n’avons que nos rotatives, parfaites pour un journal à grand tirage, mais précisément à cause de la rapidité de leur tirage, elles ne peuvent pas donner la bonne impression qu’on exige pour un livre. Notre personnel typographique se compose d’enfants de 16 à 17 ans, à peine des apprentis et à la quantité de coquilles que vous devez relever dans notre journal, vous pouvez apprécier leur savoir-faire. En outre nous n’avons ni le matériel, ni le personnel nécessaires pour le rognage et le brochage. Mais pourquoi ne chargeriez-vous pas votre éditeur Berger-Levrault de ce travail ? »
C’est cette solution qu’adoptera J. de Morgan. En janvier 1918, il publie chez Berger-Levrault un, second volume intitulé « Contre les barbares de l’Orient – Études sur la Turquie, ses félonies et ses crimes, sur la marche des Alliés dans l’Asie antérieure, sur la solution de la Question d’Orient – renfermant de nombreux articles parus de 1915 à 1917 dans l’Éclair de Montpellier et dans la Revue de Paris. »
A l’époque où paraît cet ouvrage, la Révolution russe d’Octobre 1917 vient de bouleverser les données de la Question arménienne. Dans les articles qu’il continue à publier dans l’Éclair, J. de Morgan salue le loyalisme des volontaires arméniens qui continuent à lutter alors que les troupes russes sont désorganisées par des désertions massives : « Depuis les débuts de la guerre, les Arméniens du monde entier se sont montrés d’un loyalisme parfait envers les Puissances de l’Entente. Toutes les armées alliées ont leurs volontaires arméniens et en France seulement, où la colonie de cette nation ne compte que quatre mille personnes environ, six cents volontaires arméniens sont au front, plus de dix pour cent ! Beaucoup d’entre eux sont morts glorieusement, beaucoup ont été cités à l’ordre du jour. Dans l’armée russe, on compte environ dix mille volontaires […]. Il est certain qu’au jour où les destinées de l’Arménie dépendront directement du courage des Arméniens, on verra surgir de Russie, de Turquie et de Perse une foule de volontaires et il n’est pas exagéré de porter à deux cent mille le nombre des combattants « pro patria ». Ces hommes sont encadrés à l’avance ; car, dans l’armée russe, on compte un grand nombre d’officiers, voire même des officiers supérieurs et des généraux » 3 (« Sur le font d’Asie », 22 septembre 1918).
Après la signature du traité de Brest-Litovsk, il déplore la situation extrêmement critique dans laquelle sont placées les populations arméniennes; on peut lire dans l’Éclair de Montpellier : « Des profondeurs de l’Asie s’élèvent depuis quelques semaines des cris de douleur, de rage, d’impuissance, mélangés au bruit du canon, au ricanement féroce des bourreaux. Les cloches tintent dans toute l’Arménie, appelant les Chrétiens à la prière suprême, à celle qui n’a pas de lendemain dans le monde, c’est le glas funèbre de l’Arménie qui sonne ». (« En Arménie », 8 mars 1918).
Il lance un pathétique « Sursum Corda » aux populations caucasiennes qu’il exhorte à s’unir pour tenter d’échapper à l’anéantissement dont elles sont menacées : « Arméniens Géorgiens ! défendez chaque pouce de votre territoire, remplacez les Russes partout où ils évacueront, gagnez du temps, mettez des garnisons à Kars, dans toutes vos montagnes, tenez Batoum sous vos canons, détruisez la ville plutôt que de la rendre. Garnissez le Tchoroq de vos soldats et empêchez de passer l’envahisseur dans ces montagnes qui vous sont si favorables. Que vos hommes, vos femmes, vos enfants partent pour le front. Il y va non seulement de votre existence nationale, mais de votre vie ; vous êtes trop fiers, je le sais, pour accepter, comme viennent de le faire vos anciens maîtres, les hontes de l’esclavage » (« Au Caucase et en Arménie », 30 mars 1918).
Nous avons mentionné les articles de l’Éclair dans lesquels il annonçait la prise d’Erzeroum par les troupes russes. Il salue avec le même enthousiasme le courage des volontaires arméniens, en annonçant la victoire qu’ils viennent de remporter sur les Turcs : « Les Arméniens viennent de reprendre aux Turcs la ville d’Erzeroum. C’est un fait d’armes inouï, inattendu, qui déchire le voile qui, depuis plusieurs mois, masquait à nos regards la situation des Arméno-Géorgiens. Certes, je ne mettais pas en doute le courage de ces braves, certes, je m’attendais à les voir verser jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour la défense de leur patrie ; mais je ne croyais pas qu’ils fussent à même de passer de la défensive à l’offensive et de remporter un pareil succès sur les troupes Osmanlies dirigées par des officiers allemands.
Cette victoire en dit long sur le prodigieux effort qu’ont fait les Arméniens en vue de suppléer aux troupes russes, de les remplacer et de poursuivre la campagne avec leurs propres moyens » (« Honneur aux Arméniens », 12 avril 1918).
Mais bien vite, les nouvelles deviennent alarmantes ; les troupes turques reprennent le dessus ; le 26 avril 1918, J. de Morgan exprime son amertume dans un article pathétique qu’il intitule : « L’assassinat de l’Arménie » : « Les Turcs ont repris tous les vilayets qui leur avaient été enlevés par le Grand Duc, malgré l’héroïque résistance des Arméniens, et, chemin faisant, ils ont exterminé tous les Chrétiens qui tombaient en leur pouvoir. Nous avons commis une grave faute en les laissant faire ».
Le sort des survivants Arméniens devient chaque jour plus critique. J. de Morgan dénonce les carences des troupes anglaises, lourdes de conséquences pour les Arméniens : « Au nord de Mossoul se dresse la grande chaîne du Taurus arménien entre la région de Van et la vallée du Tigre, et cette muraille, derrière laquelle l’armée turque de Mésopotamie se retirera, garantit la sécurité des opérations osmanlies dans l’Arménie et la Transcaucasie; c’est vers l’Indus et l’Afghanistan que l’Angleterre doit maintenant tourner ses regards puisqu’elle n’a pas fait le nécessaire pour conserver à l’Entente cette citadelle arméno-caucasienne dont la possession réduisait jusqu’à néant les projets de Berlin sur les Indes ». (« En Orient », 10 mai 1918).
Il reviendra très souvent sur cette question des « fautes commises en Arménie » (« L’intervention de l’Entente en Sibérie », 26 juillet 1918), rappelant le lourd tribut qu’elles coûtent aux Arméniens il le fait en particulier lorsque les Turcs tentent de « s’emparer de Bakou où les Arméniens résistent énergiquement aux Tartares » (« Paroles creuses des Turcs », 18 mai 1918) : « Somme toute les Turcs semblent chercher à s’emparer tout de suite du second terminus des chemins de fer transcaucasiens, Bakou, pensant à juste titre, que tenant les deux extrémités, le milieu ne tardera pas à tomber entre leurs mains. Voilà ce qu’on eût évité si l’on avait soutenu l’Arménie turque ».
Il exprime son indignation en évoquant « Le martyre des catholiques en Turquie » (article de l’Éclair de Montpellier du 22 juin 1918) et le massacre des Arméniens de Transcaucasie : « Toutes les opérations des Turcs en Transcaucasie se passent aujourd’hui en pays chrétiens et d’après les rumeurs qui nous parviennent, on comprend que la destruction du peuple arménien se poursuit méthodiquement ; car il se passe dans ces montagnes des horreurs sans nom. Là où sont passés les soldats du Sultan, il ne reste plus ni villes, ni villages, ni habitants et les Tartares, anciens sujets russes, se montrent plus impitoyables encore que leurs coreligionnaires de l’Occident. Nulle distinction d’ailleurs entre Mingréliens, Géorgiens ou Arméniens, tous les chrétiens sont exterminés » (« Vers Bakou », 14 juin 1918).
Mais il montre également que, loin de les décourager, ces atrocités incitent les Arméniens à résister jusqu’à la limite de leurs forces : « Les Turcs ne sont pas parvenus à soumettre la Transcaucasie, Arméniens et Géorgiens sont irréductibles ». (« L’Intervention de l’Entente en Sibérie », 26 juillet 1918) – « Les seuls défenseurs du droit, durant cette longue et terrible période, auront été les Tchécoslaves et les Arméniens, c’est à leur concours, à leur indomptable courage que la Russie devra sa résurrection » (« L’Entente réveille la Russie », 17 août 1918). – « Quant à la Transcaucasie, revenue de ses illusions de la république fédérale des Arméniens, Géorgiens et Tartares, elle est maintenant pour l’ennemi une proie facile. Les Tartares ont fait cause commune avec les Turcs (c’était écrit), les Géorgiens se sont retirés de la lutte après avoir fait avec la Turquie et l’Allemagne un semblant d’entente, et les Arméniens demeurent seuls, face à l’ennemi, dans leurs montagnes. Pendant ce temps des troupes anglo-indiennes entrent à Bakou et viennent prêter main forte aux Arméniens et aux Russes qui défendent les ruines de la ville » (« Le désordre oriental », 24 août 1918).
Parce qu’ils n’ont jamais cessé de lutter, même lorsque leur cause semblait irrévocablement perdue, les Arméniens ont « d’ineffaçables droits à la reconnaissance de l’Entente » (« L’Entente réveille la Russie », 17 octobre 1918). Telle est la thèse que J. de Morgan ne cessera de soutenir. Aussi, dès que la Turquie capitule, fait-il campagne pour que ces droits soient reconnus. Pour lui, le démembrement de l’Empire ottoman et l’affranchissement des Arméniens sont les solutions qu’imposent la sagesse et la justice : « Ce serait une grande faute que de laisser vivre un État Osmanli, même fût-il réduit et rejeté en Asie. Par ses félonies et ses crimes, la Turquie a mérité la mort politique. Au nom de la morale et dans l’intérêt du monde entier, elle doit cesser d’exister. Quant à ses territoires, qu’ils soient rendus aux peuples qu’elle opprime depuis des siècles, ou placés sous le protectorat des diverses puissances de l’Entente. L’Arménie doit être reconstituée, largement et déclarée autonome » (« La Turquie a vécu », 7 novembre 1918).
Aussitôt après la signature de l’armistice turc, Jacques de Morgan intervient dans l’Éclair de Montpellier pour en relever, selon ses propres termes, « les lacunes » et les « fâcheuses imprécisions » : « Il y aurait encore d’autres observations à faire quant à la légèreté » avec laquelle certains autres passages diplomatiques de ce document ont été rédigés, mais ces deux exemples suffisent pour montrer, ce que d’ailleurs j’ai toujours soutenu dans l’« Éclair » que la diplomatie de l’Entente ne possède que des idées très vagues sur les questions relatives à l’Asie Antérieure […]. Le règlement définitif de la Question d’Orient ne peut être complet si l’on conserve aux Turcs même l’ombre d’un pouvoir politique. Nous avons commis, au cours de la campagne de très grandes fautes en Orient, par suite de notre méconnaissance des conditions dans lesquelles vivent les peuples chez qui nous opérions. Faisons en sorte de ne pas tomber dans des erreurs du même genre lors de la signature de la paix » (« A propos de l’armistice turc », 5 décembre 1918).
Les faits montreront bien vite que ces craintes étaient justifiées. En janvier 1919, lorsque paraît son Histoire du peuple arménien à laquelle il s’est entièrement consacré au cours de ces années de guerre, le sort des Arméniens est de plus en plus inquiétant. Le gouvernement turc continue à ordonner le massacre des Arméniens; J. de Morgan en informe l’opinion dans les colonnes de l’Éclair de Montpellier, tout en dénonçant l’imposture des dirigeants turcs : « Ces hommes accoutumés depuis des siècles à rouler la diplomatie européenne, comptent bien se jouer d’elle encore. Tout en causant, d’ailleurs, ils font filer Enver-Talaat et les autres grands coupables […]. Dès que l’on jugea à Constantinople, qu’il fallait en passer par les conditions de l’Entente et signer un armistice, le gouvernement turc donna l’ordre de massacrer tous les exilés arméniens, et dans les derniers jours de la guerre, trente mille Arméniens environ ont été massacrés à Bakou, et, dans d’autres villes du Caucase, toute la population arménienne a été exterminée » (« Les Chrétiens de Turquie après l’armistice », 16 janvier 1919).
Dans une lettre adressée le 19 janvier 1919 au patriote arménien Archag Tchobanian, avec qui il correspond régulièrement, J. de Morgan déplore l’attitude adoptée par les diplomates en ce qui concerne la question arménienne : « Je suis stupéfait de voir qu’on n’a pas désigné de délégué arménien à la Conférence de la Paix. Il y a une mauvaise volonté occulte contre laquelle on ne sait vraiment pas comment lutter. Qui exposera les besoins de l’Arménie ? Qui les soutiendra ? Quand on parle de l’Arménie, on la couvre de fleurs comme on dépose des couronnes sur une tombe, mais pas de promesses fermes, pas d’engagements, toujours du vague ». A la lumière de cette lettre, on comprend mieux l’insatisfaction qui transparaît dans son article de l’Éclair de Montpellier du 20 mars 1919 intitulé « La Question arménienne sur le tapis » : « Voici que l’aurore se lève sur le destin de l’Arménie martyre. Boghos Nubar pacha, le délégué de la Nation, choisi par le Patriarche d’Etchmiadzin, a soumis au conseil des dix les revendications de son peuple. Ces revendications sont simples et justes : 1° Reconnaissance de l’autonomie de l’Arménie, sous le protectorat des Puissances, et dans les débuts, sous la tutelle d’une grande nation ; 2° Réunion des Arméniens de l’ancienne Transcaucasie russe à ceux de la Turquie ; 3° Fixation des frontières du nouvel État.
On est en droit de se demander pourquoi les deux premières de ces questions ne sont pas déjà résolues depuis longtemps, car sur les champs de bataille, aussi bien en Occident qu’en Russie, en Arménie et en Syrie, les Arméniens ont versé leur sang pour la cause de l’Entente, avec une générosité qui eût dû leur valoir le titre de belligérants. Quant à la troisième question, elle est de solution plus délicate, parce qu’elle touche des intérêts internationaux. Mais la solution ne sera pas bien ardue, car dans ces pays, jadis turcs ou russes, les limites ethniques sont fort indécises et le Congrès fera sagement de se montrer très large pour les Arméniens, nos amis fidèles, quand ils se trouveront en compétition soit avec les Turcs, soit avec les Géorgiens, gens qui, comme on le sait, se sont jetés dans les bras de l’Allemagne ».
Animé par cette volonté de voir attribuer aux Arméniens un territoire qui leur permette d’espérer un avenir digne de leur passé, J. de Morgan est très attentif à cette question des frontières de l’Arménie, sur laquelle il revient à plusieurs reprises. Il le fait en commentant pour les lecteurs de l’Éclair de Montpellier, une carte ethnographique des pays orientaux, publiée par Le Matin : « Les Arméniens – Le tracé de cette nation est trop réduit, il convient d’y ajouter le Gara Bagh, à l’est du Petit Caucase, tout le pourtour du lac de Van, et les districts situés au sud de ce lac » (« Ethnographie pratique », 4 avril 1919).
Il cherche également à préconiser des solutions conciliant les intérêts français et les aspirations arméniennes : « La question de la Cilicie indispose les Arméniens qui réclament un débouché sur la mer. Il faut leur donner Trébizonde, que d’ailleurs les Grecs leur abandonnent très généreusement, et ils seront ainsi les maîtres d’eux-mêmes. Pour la Cilicie, le problème est plus ardu. Cependant, il est aisé de trouver une solution. Alexandrette à la France, Adalia et les ports ciliciens à l’Arménie en échange du protectorat de la France sur les Arméniens pendant les vingt-cinq ou trente ans qui seront nécessaires pour que cette nation prenne son complet essor » (« De la volonté ou nous sommes perdus », 14 avril 1919).
Aussi ne cache-t-il pas son amertume lorsque ce protectorat vient à être revendiqué par le président Wilson qui s’efforce alors de faire accepter par le sénat américain l’idée d’un mandat sur l’Arménie : « Parmi les questions qui se posent au sujet du règlement des affaires orientales, l’une des plus inattendues est certainement celle de l’intervention effective du Nouveau Monde dans les affaires des vieux continents. Il est question de confier aux États-Unis l’État neutre du Bosphore et des Dardanelles ainsi que le protectorat de l’Arménie. C’est, nous l’avons vu dans un dernier article, ouvrir les portes de tout le nord de l’Asie antérieure, de la Transcaucasie, de la Russie et de la Perse au commerce anglo-saxon et en chasser les peuples latins. Les dommages seront incalculables pour la France et pour l’Italie si jamais ce projet se réalise » (« La question d’Orient », 14 juin 1919).
Lorsque, l’année suivante, le traité de Sèvres semble marquer la réalisation de ce projet, J. de Morgan accueille les clauses concernant l’Arménie avec la plus grande circonspection : « Vis-à-vis de l’Arménie, le traité semble être plus judicieusement établi. Cependant il place Arméniens et Turcs sur un pied d’égalité, ce qui n’eût pas dû être, dès maintenant pour le moins, en raison des horreurs commises par les Osmanlis en Arménie. Les Alliés, d’ailleurs ne se compromettent pas dans les clauses du traité relatives aux Arméniens, ils renvoient à l’arbitrage du président Wilson pour les questions de frontières, les seules qui soient délicates et importantes. Il ne suffira pas de la parole de cet arbitre lointain pour étouffer les contestations, qu’on en soit bien certain, et les coups de crayons donnés, sur la carte, au-delà de l’Océan, pourraient bien se transformer en coups de sabre et de fusil sur le terrain réel.
Rien n’est prévu dans les paragraphes concernant l’Arménie quant au débouché de cet Etat sur la mer. Il fut un temps où les Arméniens ne se contentant pas de Trébizonde, demandaient aussi Alexandrette. Aujourd’hui, on ne leur promet même pas un port sur la mer Noire. C’est vraiment trop peu, car il n’est pas juste de priver une nation d’avenir des moyens de se développer » (« Le Traité avec la Turquie », 6 août 1920).
Dans l’un des derniers articles de l’Éclair de Montpellier que nous avons pu colliger, l’inquiétude de J. de Morgan est exprimée encore plus nettement la façon dont les Puissances européennes entendent régler la Question arménienne est, à ses yeux, une faute politique : « Les nations civilisées se jalousent les unes les autres, aucune ne consent à voir une voisine se développer, et, en cela, l’Angleterre est la grande coupable. Pour tenir l’Orient, il fallait créer de puissants États chrétiens, une grande Arménie, une Grèce capable de se faire respecter. Il fallait convoquer la France, l’Italie, toutes les Puissances, et, par elles, assurer la sécurité et la prospérité de ces immenses régions dévastées, ensanglantées par le Turc. Au lieu d’une entente nécessaire, indispenable en vue de la paix de l’avenir, que voyons-nous ? L’Angleterre déjà si riche en colonies, si puissante par son commerce, vouloir prendre encore, prendre toujours, en aveugle, car de cette prodigieuse expansion, il ne peut sortir que la ruine » (« L’imprévoyance politique de l’Entente », 17 août 1920).
Épuisé par la maladie, Jacques de Morgan est mort à Marseille, un an après que le traité de Lausanne eut sonné le glas de grandes espérances pour les Arméniens et les arménophiles. Il importe de souligner que l’exemple de J. de Morgan est loin d’être isolé : lorsque, dans la dernière décennie du XIXe siècle, le sultan Abdul-Hamid entreprit de supprimer la question arménienne en supprimant les Arméniens et ordonna les massacres qui lui valurent le surnom de « Sultan Rouge », un grand nombre d’intellectuels, d’écrivains et d’hommes politiques français, avaient exprimé leur indignation en organisant un vaste mouvement arménophile qui réunit des hommes venus de tous les horizons politiques. Citons, parmi les plus célèbres, Maurice Barrès, Victor Bérard, le Père Charmetant, Alphonse Daudet, Georges Clemenceau, Denys Cochin, Edouard Drumont, Anatole France, Jean Jaurès, Ernest Lavisse, Bernard Lazare, Anatole Leroy-Beaulieu, Albert de Mun, Charles Péguy, Francis de Pressensé, Pierre Quillard, Henri Rochefort, Albert Vandal, et parmi les femmes, Séverine.
Jacques de Morgan est l’une des figures les plus importantes de ce mouvement, tant par la qualité que par la quantité de ses écrits « pro Armenia ». A sa trilogie arménienne que nous avons mentionnée (Essai sur les Nationalistes, 1917 ; Contre les Barbares de l’Orient, 1918 ; Histoire du Peuple Arménien, 1919), viennent s’ajouter plusieurs centaines d’articles qu’il a publiés dans de nombreux journaux et des revues françaises ou arméniennes (« La Revue de Paris », « Le Mercure de France », « Le Feu », « La Voix de l’Arménie » ; « Veradzenount », « Bazmavep », « L’Information », « La Dépêche de Toulouse », etc.) ainsi que de nombreux inédits. Les articles qu’il publia dans l’Eclair de Montpellier constituent à eux seuls une véritable chronique dans laquelle on peut suivre l’évolution de la question arménienne, exposée et commentée par l’un des plus fins connaisseurs des affaires orientales, qui fut aussi l’un des plus ardents parmi les arménophiles français.
