La jeunesse héraultaise de Jean Moulin (juin 1899-mars 1922)
La jeunesse héraultaise de Jean Moulin (juin 1899-mars 1922)
* Correspondante de l’Institut d’histoire du temps présent (CNRS, Paris)
Jean Moulin a passé les vingt-trois premières années de sa vie dans l’Hérault : vingt-trois sur quarante-quatre. Le temps d’une vie ordinaire, purement privée, avant qu’une carrière préfectorale ne fasse de lui un personnage public dont les actes laissent leurs traces dans les documents d’archives. Sans doute, si sa personnalité avait été moins attachante, ne disposerions-nous sur la jeunesse héraultaise de Jean Moulin ni de la minutieuse enquête de Daniel Cordier ni du chaleureux témoignage de sa sœur Laure. Pourtant les acquis de cette période furent forts : assez pour expliquer comment il reçut ensuite les expériences et les influences de l’âge mûr. Malgré la célébrité de son nom et sa gloire parmi les héros de la Résistance au cours de la deuxième guerre mondiale, son biographe, Daniel Cordier, a sous-titré les ouvrages qu’il lui a consacrés : « L’inconnu du Panthéon » 1. Car en amont de ce qu’on sait de lui à partir de 1940 : sa conduite héroïque à la préfecture de Chartres, ses missions capitales jusqu’à la dernière épreuve de juin 1943 2, il y a un homme moins connu. Il a reçu dans sa ville natale, Béziers, une remarquable éducation républicaine, complétée à Montpellier, dans le contexte de la première guerre mondiale, par une initiation aux pratiques politiques telles qu’on peut les observer depuis un cabinet préfectoral. De sa famille, de ses premiers lieux de vie, il tenait, sans nul doute, un riche héritage intellectuel et une personnalité déjà construite sur des bases solides quand il quitta l’Hérault en 1922. 3
À Béziers, 1899-1917
1 – Premiers lieux
La maison de Béziers où Jean Moulin est né le 20 juin 1899 est restée la sienne pendant toute son enfance, toute sa jeunesse. L’appartement familial était situé au troisième étage d’un immeuble, au 6 rue d’Alsace. De cet étage, le plus élevé, on domine le Champ de Mars. Le père de Jean y avait installé sa famille en octobre 1898. Il y resta presque jusqu’à sa mort il ne l’avait quitté qu’à la fin de 1937 pour s’installer près de Laure à Montpellier, et il mourut à Saint-Andiol au printemps de 1938. Pour Jean, ce fut donc une enfance, une adolescence sans déménagements : un ancrage solide pour les trois enfants et leur mère auprès d’un père professeur qui avait acquis à Béziers où il avait été nommé en 1880 un rôle, une notoriété, qui en faisaient un citoyen de premier plan. Leurs seuls « voyages », pendant les vacances de Pâques et en été, les ramenaient en Provence dont toute la famille était originaire.
L’appartement qui ne comportait que trois pièces et n’avait pas de salle de bains, était clair et de construction récente, un peu exigu pour cinq personnes. Mais il était très bien situé, surtout pour un enfant curieux de tout et avide de spectacles. Aujourd’hui encore, cent ans après, le Champ de Mars reste un lieu de rencontres et des animations s’y succèdent comme autrefois : cirques, spectacles hippiques, compétitions de boules. La caserne Du Guesclin faisait face à la maison des Moulin et on voyait du balcon des exercices militaires et des parades maintenant disparus comme le marché aux bestiaux qui s’y tenait le vendredi 4. Le prénom de Jean – né un 20 juin -, avait été choisi par tradition familiale en l’honneur de son grand-père paternel, mais aussi en relation avec la Saint Jean, toute proche, et les feux allumés par les enfants sur le Champ de Mars. Béziers était alors une ville prospère, très active, et cette place était l’un de ses centres d’attraction 5.
En 1907, quand les crises de surproduction du vin bouleversèrent l’Hérault et l’Aude, Béziers fut naturellement au cœur de grandes manifestations. Jean avait presque huit ans quand, le 12 mai, il vit les viticulteurs de l’Hérault se rassembler en masse sous ses fenêtres avant de rejoindre ceux des autres départements sur la place de la Citadelle. « Nous fûmes très impressionnés, Jean et moi, à la vue de ces débordements populaires » 6 a dit sa sœur, qui avait sept ans de plus que lui, mais obéissait aussi à l’ordre paternel de ne pas quitter la maison. L’atmosphère familiale venait de changer : Laure et Jean avaient perdu, deux mois plus tôt, leur frère aîné Joseph qui n’avait que vingt ans. Leur père, déjà âgé de cinquante ans, avait eu une crise cardiaque, leur mère avait cessé les promenades qu’elle faisait avec ses enfants sur les Allées Paul Riquet, entre le théâtre et le plateau des poètes. C’est un collègue de leur père qui les emmenait, le jeudi et le dimanche, dans la proche campagne, par la route de Pézenas qu’on appelait alors avenue de Belfort et qui porte aujourd’hui le nom de Jean Moulin 7.
C’est aussi à Béziers, au collège Henri IV – actuel lycée Henri IV – que le petit Jean entra en 1904 en classe enfantine : l’établissement venait d’être entièrement reconstruit. Situé dans la vieille ville, l’établissement, comme la cathédrale Saint-Nazaire toute proche, domine la vallée de l’Orb et la plaine qui s’étend vers Narbonne. Jean y fit toute sa scolarité, primaire et secondaire. Élève un peu distrait, il aimait regarder ce vaste panorama borné à l’horizon par le Mont Caroux. « La classe était grande et donnait sur la galerie du premier étage, de sorte que je pouvais très bien voir la campagne » 8. Sa ville natale, animée, riche en belles demeures, et la campagne languedocienne couverte de vignobles, ont été les lieux familiers de sa jeunesse. Il faut y ajouter des paysages provençaux bordés des abrupts calcaires des Alpilles car toute la famille à Pâques et en été, partait en train pour Saint-Andiol près de Cavaillon, dont elle était originaire : toute une aventure car pour parcourir 172 km il fallait changer deux fois de train.
Quand Jean découvrit en 1922 la ville de Chambéry et la haute montagne alpine qu’il allait beaucoup aimer, ce fut pour lui un choc visuel 9.
Petit, Jean Moulin était assez menu, très nerveux, selon sa sœur Laure. Il était gracieux et câlin, espiègle et taquin. « Un grand front, de beaux yeux bruns, le teint mat, les cheveux châtain clair et coiffé aux enfants d’Édouard ». Elle parle d’un tic qui lui faisait crisper la mâchoire inférieure quand il s’appliquait à dessiner ou à écrire, et la lui aurait un peu déformée. Cela n’apparaît guère sur les photos prises par Laure enfant de neuf ans, habillé du costume marin fait par sa mère, ou adolescent assis au piano, discipline imposée par son père. Il était vif et sociable, il aimait les jeux, les promenades à bicyclette, et les bains de mer à Valras. Il était gai. Il se savait aimé de sa famille et il avait de nombreux camarades, à Béziers comme à Saint-Andiol 10. Son père a écrit pour son dernier-né de petits poèmes pleins de tendresse : « Mai, subretout, à iéu fas gau, toun paire ». Jean a grandi dans la sécurité près de sa mère, Blanche, dont « le bon naturel » et la sage conduite des problèmes domestiques contribuaient à la stabilité du foyer et de son père dont les lourdes activités publiques n’ont pas réduit l’attention et l’amour portés à ses enfants. Joseph, le fils aîné, que Jean n’a jamais taquiné autant que sa sœur, lui racontait souvent des histoires. Les voisins de la rue d’Alsace, les cousines de Saint-Andiol qui firent de longs séjours à Béziers, tous lui montrèrent un réel attachement. Ce confort affectif qui en fit un enfant heureux fut pourtant troublé par la mort de son frère Joseph, le 2 mars 1907. Jean avait été envoyé en Provence pendant la maladie de Joseph, mais, dit sa sœur, « il avait été impressionné à la vue de papa et de l’oncle tout en noir, lors de l’enterrement qui passa sous les fenêtres de tante, le corps ayant été transporté à Saint-Andiol pour y être inhumé ».
Il est probable qu’Antonin Moulin après cette perte, redoubla d’attentions à l’égard de son jeune fils et attacha encore plus de prix à son éducation. Il avait débuté, pendant un an, comme professeur de lettres et de latin à Bédarieux, avant de se consacrer à Béziers à l’histoire et à la géographie. C’était un homme cultivé, à la parole facile, dont la mémoire, autant que la bibliothèque, était riche en références historiques et littéraires. Pour Jean, écouter son père a sans doute été une des principales sources de connaissance. Et il y avait beaucoup de livres chez les Moulin, dont des œuvres très accessibles à des adolescents, celles de Daudet qu’Antonin avait rencontré, celles de Loti et d’Anatole France. Mais Jean lisait moins qu’il ne dessinait: le dessin fut son don le plus précoce puisqu’il se révéla dès sa sixième année. Il commença par des silhouettes d’enfants et de familiers de la maison. Très absorbé quand il dessinait, il était plus distrait s’il s’agissait de leçons ou de devoirs. Son père, peu satisfait de son travail au lycée, entreprit de veiller de près sur son travail, de lui apprendre en somme à accepter des contraintes. Petit, en 10e, il avait eu le prix d’excellence. Plus tard, il fallut, pour l’inciter à l’effort, la constante et sévère pression paternelle qui lui fut parfois pénible, mais l’amena à faire son parcours de lycéen jusqu’à un baccalauréat « philosophie » réussi avec une mention « passable » le 12 juillet 1917.
Pour Antoine Moulin, l’instruction était une exigence pour la formation du citoyen, et une condition de l’humanisme, aussi s’appliqua-t-il à lutter contre une tendance de son fils à la paresse. Il y réussit. Jean apprit à travailler méthodiquement. Toute sa vie professionnelle en témoigne. Quant à son goût pour le dessin, il n’a été ni encouragé ni détruit par un père qui savait les inclinations naturelles de son fils vers l’art, vers le rêve, mais qui tenait à lui inculquer la capacité de se discipliner. Pas seulement par principe, mais pour servir l’idéal civique qui était au cœur de sa propre vie. Il est clair que la personnalité de Jean a été systématiquement modelée en fonction de cette conception.
3 - La transmission et l'interprétation de la mémoire familiale
Comment lui a-t-on appris les valeurs républicaines ? C’était une époque où on proposait aux enfants des modèles, des « héros », pris dans l’histoire, dans la mythologie, et même parmi les ascendants si cela était possible. Antoine Moulin persuada Jean qu’il appartenait à une tradition familiale sans ruptures initiée par un arrière grand-père né en 1784 :
François-Xavier, qui avait pris le risque de se dire républicain en 1815 dans la région d’Avignon où sévissait la Terreur blanche. Son fils Alphonse, né en 1826, avait été un partisan de la seconde République et ensuite de la troisième République naissante. Une dénonciation, après la tentative manquée des monarchistes le 16 mai 1877, lui avait valu trois mois de prison et sa place au Panthéon familial. La transmission orale de la mémoire familiale se faisait chez les Moulin comme chez d’autres en fonction des convictions, fût-ce parfois aux dépens des réalités. Ainsi, François-Xavier aurait été « un soldat de la Révolution » alors que c’est dans l’armée impériale qu’il a combattu. Et dans une famille aussi hostile à toutes les formes de césarisme, cela ne peut pas être la même chose. Alphonse était honoré comme une victime de la répression sous le second Empire alors qu’il ne fut inquiété que plusieurs années après la chute du régime 11. Ces souvenirs déformés, mais devenus des symboles très forts, valent par l’influence indéniable qu’ils eurent sur Jean Moulin : en 1939, arrivé à Chartres où il venait d’être nommé préfet, il prononça devant le Conseil général d’Eure et Loir lors du « Banquet Moreau » un discours qui faisait référence à sa filiation républicaine : « …Quant à moi, arrière-petit-fils d’un soldat de la Révolution, petit-fils d’un homme qui a connu les prisons du second Empire… » 12.
4 - L'influence du milieu biterrois et de l'exemple paternel
Son père Antoine-Émile Moulin, surnommé Antonin en raison d’une mode, celle des prénoms portés par les Empereurs romains, joua un rôle éminent dans la formation de son fils. Le qualificatif « écrasant » employé par Pierre Péan mériterait toutefois d’être nuancé 13.
Daniel Cordier dit que Jean Moulin grandit « dans un environnement saturé de politique ». En effet, son père, arrivé à Béziers à vingt-trois ans, s’était rapidement intégré dans le milieu radical local. Béziers, ville républicaine, lui offrait un terrain d’action infiniment plus favorable que la région provençale dont sa famille était issue. Quatre ans après son installation, il était déjà élu conseiller municipal. Alphonse Mas était son ami.
Antonin déplorait les divisions qui, en France, affaiblissaient la cause républicaine : il l’éprouva lui-même au conseil municipal dont il démissionna en 1885. Élu de nouveau en 1893, il écourta ce deuxième mandat de la même manière en 1895. Jean Moulin avait quatorze ans quand son père fut élu au Conseil général dans le premier canton de Béziers. La rudesse du combat politique, les attaques personnelles subies par les candidats, lui parurent peut-être rebutantes, car il n’envisagea jamais, semble-t-il, de s’engager dans les voies de la politique. Pourtant, il suivait son père dans ses convictions et ses admirations. « Les personnages de l’histoire de France hantaient le petit appartement de la rue d’Alsace » 14. Jean apprit par cœur le texte de la Déclaration des Droits de 1789. Les combats politiques de son père témoignaient de la continuité des valeurs de la famille. C’était un patrimoine intellectuel passionnément maintenu, toujours avec le même objectif: la défense de la République.
Une priorité qui explique les références empruntées à l’histoire nationale : Gambetta compta parmi les principales, en tant que résistant à l’invasion prussienne en 1870 et 1871 et combattant pour la République. Dans son adolescence, Antoine Moulin avait été marqué par ce temps très fort de notre histoire. À Béziers, il put s’engager lui-même plusieurs fois, pour la même cause : en 1889, dans le « Comité républicain anti-boulangiste », puis dans les années 1890, pour Dreyfus et contre l’antisémitisme, ce qui l’amena à adhérer à la section locale de la Ligue des Droits de l’Homme dès sa création en 1898. Jusqu’en 1906, cette âpre et longue bataille le renforça dans des convictions laïques qu’il tirait déjà de sa connaissance de l’histoire. Il les transmit à son fils. Cependant, il ne contraria pas la foi catholique de son épouse Blanche et ne fit pas opposition au baptême de Jean célébré à Saint-Andiol le 6 août 1899, ni à sa communion à Béziers le 12 mai 1910. Laïcité et respect des convictions privées vont de pair. Même si l’actualité politique, quelquefois, fit prendre à Antonin des positions clairement anticléricales.
À Béziers, il trouva dans l’histoire locale un autre héros, victime de son attachement à la cause républicaine : Casimir Péret. Cette fois, c’était l’homme de la résistance au coup d’État de décembre 1851 qu’il admirait. Casimir Péret, maire républicain de Béziers en 1848 avait été condamné à la déportation perpétuelle par le conseil de guerre de Montpellier sur des imputations d’ailleurs calomnieuses. Il mourut en Guyane en 1855. Il y avait à Béziers une « Société des victimes du 2 décembre » qui était dans la mouvance du parti radical comme la Ligue des Droits de l’Homme. La violence de la répression subie à Béziers et dans sa région à la suite de ce coup d’État justifie la force et la durée du souvenir. Chaque année, un banquet républicain célébrait la mémoire de la Seconde République et rappelait les événements de 1851. En 1895, le principal discours (« une brillante improvisation ») fut prononcé par Antonin Moulin qui était alors conseiller municipal. Il fut reproduit par L’Union républicaine, qui soutenait la cause radicale 15. Son texte était une diatribe contre tous les faiseurs de coups d’État, mais aussi contre les « doctrines violentes des prédicateurs de la Révolution sociale », l’affirmation d’une foi républicaine fondée sur le respect de la loi, de la propriété et de la patrie.
Le personnage de Casimir Péret a été au premier plan pour Antonin pendant toute l’enfance et l’adolescence de son fils : il a réussi d’abord, en 1907, avec l’aide de 70 communes de l’Hérault, à faire ériger sur la place de la Révolution à Béziers un monument de son ami le sculpteur Injalbert, dédié à Péret et aux « 3 200 victimes de la proscription impériale dans le département de l’Hérault » 16. La statue de bronze qui représentait la Liberté, « triste et abattue, vaincue par la force brutale », a disparu en 1941, fondue sur ordre de Vichy. Il reste aujourd’hui, contre le mur du palais de justice, la colonne en marbre de Carrare qui porte le buste de la République et le médaillon de marbre blanc sculpté qui représente en profil Casimir Péret 17.
D’autre part, Antonin a préparé une publication des lettres écrites en prison puis en déportation par Casimir Péret 18. Il explique dans son avant- propos que c’est dès 1901, en qualité de président de la section locale des Droits de l’Homme, qu’il fut « amené à examiner de près les événements politiques de cette époque dans notre ville et dans notre région ». Il y avait eu 14 accusés à Béziers. Cette publication, destinée à l’origine à L’Union républicaine, fut retardée par le décès de son directeur, Perdraut, ami d’Antonin Moulin, puis par la guerre. Mais le projet finit par aboutir avec une intention pédagogique déclarée : « mieux faire connaître et aimer des jeunes » cet ancien maire de Béziers si durement et injustement condamné.
Les amis biterrois de son père ont contribué à conforter l’accès de Jean Moulin à un courant de pensée qu’il a pleinement accepté jusqu’en 1924 sans toutefois avoir autant que son père le goût d’un engagement militant. Et ils l’ont soutenu dans ses débuts : Alphonse Mas, maire radical de Béziers en 1902 et député de Montpellier I ; les journalistes J. B. Perdraut, de l’Union républicaine, et Léon Dupré, du Petit Méridional, Louis Lafferre surtout, radical-socialiste, franc-maçon comme les précédents, élu dès 1898 aux Législatives de Béziers I, député jusqu’en 1919, deux fois ministre : en 1911, et de 1917 à 1920 dans le gouvernement Clémenceau. Léon Dupré, vénérable de la loge « l’Action sociale », a été l’un des parrains d’Antonin lorsqu’il a été initié en 1902 19. Ces hommes ont mené les mêmes combats, civiques, politiques, sociaux, dans lesquels chacun a œuvré selon son tempérament et ses fonctions. Ainsi, Antonin a joué un grand rôle dans la « Société d’éducation populaire » parce qu’il avait la conviction que le développement de l’instruction était une clé du succès républicain. Sa volonté d’éduquer et de transmettre ne se limitait pas à ses enfants et à ses élèves. Ses conférences, données à la Bourse du travail à partir de 1900, s’adressaient au milieu ouvrier et eurent un certain succès pendant quelques années. L’organisation appartenait à la mouvance radicale comme les « Jeunesses laïques et républicaines » et « Le sou des Écoles laïques ».
Antonin, persuadé que l’union des gauches était nécessaire à la solidité de la République, avait approuvé la constitution du Bloc des gauches à la Chambre de 1899 à 1905 20.
Mais en 1905, la fondation de la SFIO consacra la rupture. C’est pendant les années où son fils Jean grandit à Béziers, dans la familiarité des hommes et des problèmes de la politique locale, et dans la connaissance des batailles pour la République, qu’Antonin évolua, et devint plus modéré. Il soulignait de plus en plus ce qui le séparait des socialistes : attachement au principe de la propriété privée, refus de l’internationalisme, condamnation de la violence sociale (en 1907 par exemple). Non qu’il eût adopté de nouveaux concepts. Mais les situations observées le poussaient à une attitude de repli défensif sur les acquis de la Troisième République. Les positions des radicaux, déjà affaiblies par leurs divergences sur le rôle de la Franc-maçonnerie, étaient menacées par la montée du socialisme 21.
Antonin ne méconnaissait pas les problèmes sociaux mais refusait les solutions révolutionnaires. Il avait défini sa méthode sur le terrain : par ses actions en faveur des survivants de la répression du 2 décembre restés sans ressources, par son dévouement à la Société d’éducation populaire, par ses initiatives en faveur des logements sociaux 22. On peut voir aujourd’hui à Béziers, entre les Arènes et le Champ de Mars, dans le quartier du « Pastissou », de petites maisons de quatre à six pièces. On les doit aux efforts d’Antonin : il présidait une société coopérative, « La famille », créée en 1894. Avec l’aide de la Caisse d’Épargne, il réussit à faire construire ces maisons, proposées en location-vente à des familles ouvrières. L’inauguration eut lieu en mars 1900, avec le concours du félibre Jean Laurès 23.
Les convictions d’Antonin Moulin, sa foi républicaine, formaient un ensemble cohérent issu des luttes politiques de la deuxième partie du XIXe siècle. Ce fut le patrimoine transmis à Jean Moulin, son héritage intellectuel, construit autour de la primauté des libertés politiques, des vertus démocratiques de l’instruction, et du service civique dû à la république. Avec l’image d’un « modèle républicain » considéré comme achevé et définitif au début du XXe siècle.
À Montpellier, de septembre 1917 à mars 1922
1 - De nouveaux lieux
Septembre 1917 : Jean Moulin, inscrit à la faculté de Droit, s’installait à Montpellier dans une chambre d’étudiant. Simultanément, il commença à travailler dans les locaux majestueux de la préfecture comme attaché au cabinet du préfet. Un poste qu’il devait aux relations personnelles qu’entretenait son père, conseiller général, avec le préfet Caussel, et aussi sans doute à la pénurie de jeunes hommes, enlevés par la mobilisation. Sa sœur Laure, étudiante elle aussi, mais en anglais, veillait « discrètement » sur lui 24. Les lettres de Jean à ses parents sont aussi pleines de détails pratiques que vides d’analyses sur la vie politique ou sur le Droit qu’il découvrit cette année-là. Peut-être faut-il y voir des raisons simples : la famille a toujours eu des revenus modestes, gérés par la mère avec un sens paysan de l’économie et les nécessités domestiques ne devaient pas être absentes des entretiens familiaux à Béziers. On connaît donc mieux les budgets de Jean, ses menus et ses préoccupations vestimentaires que ses vues politiques. Il ne gagnait que 140 francs par mois, n’était pas boursier, et sa pension (sans vin) lui coûtait 80 francs. Mais il aimait être bien vêtu 25. C’est dire que les demandes d’argent à ses parents sont fréquentes. D’ailleurs, sur les affaires dont il avait connaissance au cabinet du préfet, le devoir de réserve s’imposait. Cela convenait à sa nature discrète.
Et Jean ne devait pas se sentir assez expérimenté pour rencontrer son père sur un terrain où celui-ci excellait : mais plus tard, par exemple de Châteaulin, en 1932, il lui écrira des lettres riches en notations politiques. En 1917, le temps de l’émancipation n’était pas encore venu : c’était, à tous égards, celui des apprentissages : du droit, des pratiques administratives, de la vie hors du foyer. Toutefois, l’éducation reçue et un suivi régulier de l’actualité par la lecture des journaux avaient été une bonne initiation il connaissait et savait dépouiller la presse. C’était l’une de ses tâches à la préfecture. Grâce aux relations d’Antonin, il avait obtenu à la faculté de Droit des aménagements rendant compatibles son travail à la préfecture et l’assistance aux cours 26. Au gouvernement, il avait un protecteur : en novembre 1917, Clémenceau avait confié à Louis Lafferre le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts. Lui-même entretint et élargit le cercle de ses relations pendant les huit premiers mois passés à Montpellier. Il y retrouva des biterrois comme Marcel Bernard, mais se fit aussi de nouveaux amis qu’il rencontrait à l’Union générale des Étudiants et avec lesquels il partageait quelques plaisirs : la plage de Palavas, le cinéma, place de la Comédie où un soir les jeunes gens eurent une vive altercation avec quelques conscrits qui les traitèrent de « fils à papa » et d’« embusqués » 27. Si Jean et ses amis souffrirent qu’on mît en doute leur patriotisme, rien cependant ne semble confirmer que Jean dès 1914 aurait voulu devancer l’appel comme l’a raconté Tony de Graaf qui fut son secrétaire à Lyon en 1943 28.
2 - La guerre
Ce n’est qu’en 1918 que Jean Moulin a été vraiment pris dans son engrenage. Mais il vivait dans son contexte depuis sa seizième année. À Saint-Andiol, pendant l’été de 1914, il avait aidé à l’installation de réfugiés dans une ferme de la famille. Au lycée, ce n’est qu’en classe de première, pendant l’année 1915-1916, qu’on lui proposa des sujets de composition française inspirés par l’état de guerre : « Votre héros préféré » en octobre 1915, « Le jour des morts » et « La leçon de patriotisme contenue dans la pièce Horace » en novembre 29.
Les thèmes qu’il choisit de développer, amour de la patrie, culte du « vieux père qui a formé ses fils à son image » renvoyaient aussi bien à l’éducation reçue qu’à l’atmosphère de la France en guerre. Mais il serait illusoire de trop charger de sens ces exercices scolaires. Il faudrait, au moins, pouvoir comparer les textes de Jean Moulin à ceux de ses camarades pour faire la part des conventions du temps. Le 4 décembre, plus inspiré par un nouveau sujet, « Le stratège en chambre » il put y laisser cours à son humour : on entend tellement de propos dérisoires, en temps de guerre, loin du front… Jean dessinait également, avec un goût de la caricature. Daniel Cordier a commenté un dessin de 1915 une salle de café à Béziers 30. Au mur, une carte des champs de bataille du nord et un portrait de Joffre. Et des consommateurs bien à l’abri. En 1916, il fit une série de petits « Poulbots ». Il avait toujours aimé les croquis d’enfants pris dans la rue. Là, il imita le trait de Francisque Poulbot tout en témoignant du poids de la guerre sur l’esprit des enfants. La même année, il représenta les puissances en guerre symbolisées par des animaux : l’aigle allemand attaqué par le coq français et l’ours russe, sous le regard du lion anglais et de la colombe « Pax ». L’ours abandonna le combat en 1917, les Allemands avancèrent, et le Parlement, le 2 avril 1918, vota l’incorporation de la classe 1919. Jean fut mobilisé dès le 15 avril. Il avait choisi le 2e Génie à Montpellier, et toujours soucieux de son apparence s’était fait faire un uniforme fantaisie que décrit sa sœur. Il ne partit dans les Vosges 31 que le 17 septembre et ne fut pas envoyé sur la ligne des combats, mais il ne fut démobilisé que le 1er novembre 1919. C’est donc une parenthèse de dix neuf mois pendant lesquels sa correspondance avec ses parents donne l’image monotone, « d’une insignifiance affligeante » 32, d’une vie d’attente, dans un confort relatif, Il eut quand même des images des souffrances des soldats en voyant des prisonniers anglais à leur retour d’Allemagne 33 : « Ce ne sont que des squelettes.., c’est affreux », puis en passant par Verdun dévasté en juillet 1919. Après sa première permission à Saint-Andiol en août, il fut affecté au dépôt démobilisable de Châlons sur Marne et commença à presser son père d’appuyer sa demande de sursis. Il lui fallut quand même attendre la ratification du Traité de Versailles à la Chambre et au Sénat, mais deux semaines après, le 31 octobre, il était de retour à Béziers.
Il n’est pas facile d’apprécier dans quelle mesure cette expérience l’a marqué puisqu’elle a peu modifié le ton habituel de sa correspondance. Il n’avait que 20 ans. Il n’avait pas eu à combattre, et n’avait connu qu’une vie nomade, de garnison en garnison, après la conclusion de l’armistice. Lors d’une période d’affectation près de Paris, il fut reçu par des parents, les Audran, qui tenaient un restaurant à Montparnasse : « Les mille colonnes ». Leur fille Jeannette a peut-être été le premier amour de Jean Moulin s’il est vrai, comme Laure le pensait, qu’à Montpellier, « au cours de sa vie estudiantine.., il n’y eut rien de sérieux ». Il attendit d’être en poste à Chambéry comme chef du cabinet du préfet pour demander Jeannette en mariage en 1923. Le refus des Audran lui causa quelque chagrin. Sa sœur décrit un portrait que fit de lui à cette époque son ami Jean Saint-Paul : « Un beau front, les cheveux bien plantés, de grands yeux foncés, le visage maigre, le teint mat. De l’ensemble se dégage une profonde tristesse » 34. Trois ans plus tard, il était sous-préfet à Albertville où il se lia avec une autre jeune fille, Marguerite Cerruti, qu’il épousa en septembre. Ce mariage qui fut un échec dura moins de deux ans. Cet homme si séduisant et qui avait été si heureux dans sa famille, vécut presque toujours seul, en dépit des quelques rencontres faites plus tard. Pendant la deuxième guerre, il se trouva libre d’encourir les plus grands risques sans ressentir le frein de responsabilités familiales.
3 - Le bilan des apprentissages et les premiers engagements
Jean revint à Montpellier le 1er novembre 1919, la veille du jour des morts, choisi provisoirement pour célébrer les victimes de la guerre. Lafferre était présent. Il neigeait. Jean était heureux de retrouver la vie civile, la faculté, la préfecture où il reprit le 4 novembre son poste d’attaché au cabinet. À la faculté, dans le milieu étudiant, il trouvait quelques issues à son goût de la fête, tempéré par une dignité naturelle, et le plaisir de pratiquer son art, peinture et dessin. À Montpellier, deux revues d’étudiants, La Lanterne de Diogène et L’Écho des étudiants, publiaient ses croquis, petites scènes de la vie courante, traitées le plus souvent de façon caricaturale. Il peignait aussi des aquarelles.
À la préfecture, c’était l’administrateur sérieux et efficace, très conscient de ses devoirs, tel que son père l’avait voulu. L’arrêté de sa nomination fut signé le 29 novembre par le préfet Linarès avec effet rétroactif. Jean qui ne gagnait que 200 francs par mois, manquait d’argent comme toujours et faisait encore appel à son père, retraité depuis le mois de mai, qui recevait une pension annuelle de 3 244 francs. Antonin en décembre 1919 fut candidat dans le premier canton de Béziers et ne fut élu qu’au deuxième tour après une dure campagne car les voix des radicaux indépendants hostiles à Lafferre s’étaient jointes, contre lui, à celles de la droite. Jean, placé à un bon poste d’observation, suivit de près les élections de 1919 et de 1920. Son protecteur Lafferre fut élu aux sénatoriales du 11 janvier 1920. Son père était devenu vice-président du conseil général six jours plus tôt.
Il ne fut pas insensible aux manœuvres électorales et aux campagnes de presse hostiles à son père dans L’Éclair et dans La Dépêche. De plus, la préfecture était critiquée par L’Éclair qui accusait Linarès et son secrétaire général Mounier de partialité en faveur des radicaux. Pour les Moulin, ces critiques étaient sans fondement, car ils ne voyaient dans le rôle de la préfecture que le service de la République dont il fallait combattre les adversaires, de gauche comme de droite. C’est cette conception militante d’une carrière préfectorale qui avait poussé Antonin à y engager son fils. À la préfecture de Montpellier, Jean avait une position trop modeste pour être mis personnellement en question mais rien n’indique qu’il se soit jamais désolidarisé ni du préfet Linarès en 1919 ni de son successeur Lacombe nommé après l’arrivée d’Alexandre Millerand à la tête du gouvernement et encore moins de Mounier, futur préfet à Chambéry, ami des Moulin, et « dénoncé par la presse de droite comme un radical engagé » 35. La gauche socialiste contestait elle aussi le comportement de l’équipe préfectorale : « Ce qui dépasse la mesure, c’est que le cabinet du préfet soit le siège du comité électoral de Monsieur Lafferre » 36. Plus tard, en 1926 puis en 1932, Jean, devenu sous-préfet, subira des reproches identiques. Il a donc bien à Montpellier les mêmes vues que ses supérieurs. Il apprend beaucoup à l’occasion de ces fréquentes opérations électorales, il observe les conflits et les alliances. Son biographe Daniel Cordier estime qu’il a eu là une expérience politique utile « surtout pour le futur résistant, délégué du général De Gaulle et fondateur du Conseil national de la résistance » 37.
Lui-même fut promu chef adjoint de cabinet le 20 novembre 1920 (avec une rémunération annuelle de 7 000 francs). On le vit au banquet républicain de Montpellier le 5 mai 1921. Gaston Doumergue, Sénateur du Gard et « grande figure du radicalisme régional » y assistait. L’accent fut mis sur la laïcité avec un discours du préfet : « …c’est dans l’école laïque que nos soldats ont puisé les qualités qui leur assurèrent la victoire », et un autre de Lafferre : « …la pensée libre est le trait d’union entre tous les républicains » 38. Le 7 janvier 1921, Jean adhéra aux Jeunesses laïques et républicaines, le mouvement de jeunesse du Parti radical. Cet engagement politique, le seul qui soit prouvé, atteste son ancrage radical.
Les JLR étaient le mouvement héritier de la fusion de l’Union des Jeunesses laïques fondée en 1881 et de la Fédération des Jeunesses laïques développée à partir de 1902 pendant l’affaire Dreyfus. Reprenant en 1921 des activités interrompues par la guerre, il grandit au point d’être en 1924 la fédération départementale la plus importante de France, la seule qui disposait d’un organe de presse, édité à Montpellier, Le Cri des Jeunes 39.
Pendant l’été de 1921, Jean qui venait d’obtenir sa licence en droit en juillet put travailler à temps plein à la préfecture où il y avait beaucoup à faire pour préparer la visite du président Millerand venu à Montpellier avec sept ministres (une occasion de réaliser quelques croquis). On célébra le septième centenaire de la faculté de Médecine et on inaugura un monument à la mémoire de Rabelais. Jean rencontra le radical Eugène Raynaldy, député de l’Aveyron depuis 1919, qui l’accueillit et le soutint seize ans plus tard quand il fut nommé préfet de ce département. C’est lui qui prononça à Rodez en 1938 l’hommage funèbre de Raynaldy 40. C’est dans les mêmes circonstances que Mounier qui venait d’être nommé préfet en Savoie lui demanda de le rejoindre à Chambéry comme chef de cabinet. Il fut nommé le 6 février 1922 et quitta l’Hérault le 10 mars.
Il est alors au seuil d’une période de sa vie qui contrastera avec sa jeunesse héraultaise mais sans ruptures essentielles : en Savoie, l’emprise familiale est moindre, mais les liens affectifs demeurent. Il goûte la vie mondaine qu’il y découvre, mais sans s’y perdre, grâce à son intelligence, son humour et son sens des valeurs. Il épanouit son amour de l’art au contact de nouveaux amis qui sont des artistes et il est accueilli en 1922 au salon de Chambéry sous le pseudo de Romanin qu’il vient de choisir encore une référence aux souvenirs familiaux et à un vieux château provençal. Il accède dans ses fonctions officielles à des responsabilités auxquelles son éducation l’ont préparé. Il n’a encore qu’une expérience départementale des problèmes sa formation se poursuit donc pour lui donner plus tard la mesure des très complexes questions nationales et internationales. Il y est venu par degrés, aidé par les acquis éthiques et intellectuels qu’il possède déjà quand il quitte son département natal.
ANNEXE
Discours d’Antonin Moulin, conseiller municipal de Béziers, au banquet annuel organisé par la « Société des victimes du 2 décembre ». Texte reproduit le 26 février 1895 dans l’Union Républicaine, p. 1, col. 1 à 3.
Citoyens,
Les Républicains de 1848, que nous glorifions en ce banquet, ont donné des exemples dont les républicains d’aujourd’hui et de tous les temps doivent s’inspirer.
Ils ont eu le respect d’un certain nombre de choses respectables que l’on commence à discuter un peu trop de nos jours : respect de la propriété, respect de la loi, respect de la patrie. L’internationalisme, qui est d’importation germanique, n’existait heureusement pas pour nos pères de 1848.
Car il faut distinguer entre une doctrine qui nie et raille l’idée de patrie et ces appels à la fraternité des peuples que l’on chantait en 1848, et que Lamartine, ce grand oublié, a formulés dans son admirable circulaire du 5 mars, où se lit en même temps à chaque ligne le culte passionné et vibrant de la patrie française.
Nos pères de 1848 ont eu aussi le respect de la vraie représentation nationale en instituant le suffrage universel, que Lamartine réclamait dès 1831, et que Ledru-Rollin, avec son éloquence entraînante, demandait dans la campagne des banquets de 1847. En donnant, peut être prématurément, à tout citoyen le droit de vote, qui avait été jusque là le privilège d’une classe restreinte de censitaires, ils ne se demandèrent pas un instant si cet instrument indispensable des démocraties, n’allait pas immédiatement se retourner contre ceux même qui l’avaient forgé. Qu’importait à ces hommes de foi ardente et de désintéressement complet ! La justice d’abord, les satisfactions personnelles ensuite.
Enfin, nos pères de 1848 ont eu le respect de la probité. Ceux qui arrivèrent riches au pouvoir ne s’y enrichirent pas davantage ; ceux qui y arrivèrent pauvres en sortirent pauvres. Lamartine mourut sans laisser seulement de quoi se faire enterrer. Ceux qui ont survécu longtemps à la deuxième République, et qui sont presque arrivés jusqu’à nous, Madier de Montjau, Duchasseint, dont le très honorable Brisson prononçait il y a quelques jours à peine un éloge si ému, ont gardé jusqu’à la mort cette si enviable dignité d’une vie irréprochable.
Certes, la probité n’a pas disparu de nos mœurs politiques, comme l’affirment bien haut nombre de personnes dont quelques-unes feraient mieux de parler plus bas sur cette matière; mais il faut avoir le courage d’avouer qu’elle est plus rare. Un procès tout récent nous a montrés compromis dans des besognes malpropres des journalistes appartenant à tous les groupes républicains, et que tous les groupes républicains devraient exclure et réprouver avec la même indignation. Il y a encore, Dieu merci, des journalistes honnêtes et des parlementaires intègres; mais il y en aurait davantage si on se montrait impitoyable pour ceux qui ne le sont pas.
Après avoir demandé des enseignements aux hommes du 24 février, il convient aussi de parler de l’homme du 2décembre, car nous sommes réunis ici à double fin : pour commémorer la fondation de la deuxième République; et, plus encore, pour flétrir les fauteurs de coups d’État, avec le concours et sur l’initiative de ceux, plus rares, hélas !, d’année en année, qui ont lutté et souffert dans notre ville pour la défense de la Constitution républicaine.
Le lendemain même de la deuxième République, un homme qui s’appelait Louis-Napoléon Bonaparte, et qui était certainement le fils de la reine Hortense, mais moins certainement peut-être le fils du roi de Hollande, déclarait qu’il revenait en France pour se rallier au nouveau gouvernement. Déjà, de sa prison de Ham, il s’était mis en relations amicales avec Louis Blanc, avec George Sand, avec Béranger, et d’autres républicains de beaucoup d’intelligence et de beaucoup de cœur, mais de peu d’esprit pratique, qui avaient eu la naïveté de croire cet homme plus républicain que la République et plus socialiste que Pierre Leroux. Ce que j’en dis n’est pas pour leur jeter la pierre. La plupart, hélas !, et Louis Blanc tout le premier, expièrent cruellement, par un exil noblement supporté, leur généreuse erreur.
Mais cela prouve que les leçons de l’histoire ne servent pas toujours à grand chose. Avant l’homme de Décembre, l’homme de Brumaire avait tenu la même conduite, habitué du Club des Jacobins, ami et protégé des plus farouches révolutionnaires. Donc, Louis-Napoléon, qui entretenait soigneusement par l’imagerie et par la brochure la légende napoléonienne que les magnifiques odes de Victor Hugo et les chansons de Béranger avaient remise en honneur, – il faut le dire, et cela ne jure en rien avec la juste admiration que nous avons pour l’un et pour l’autre -, affichait d’autre part des allures républicaines, et un ardent amour du prolétariat.
Paris, la Ville-Lumière, capable de toutes les générosités comme de toutes les sottises, croyait à tout cela, et par deux fois l’élisait député : le 8 juin, entre Victor Hugo et Proudhon, le 17 septembre avec Raspail; et cette dernière élection était accueillie par les cris quelque peu disparates de : « Vive l’empereur ! Vive la Révolution sociale ! »
C’était la troisième fois que ce cri de « Vive l’Empereur ! » retentissait aux oreilles républicaines. Mais le Monsieur n’en continuait que de plus belle ses protestations démocratiques. Le 26 septembre, il prononçait à l’Assemblée les paroles suivantes : « Ma conduite sera toujours inspirée par le dévouement à la loi ; elle prouvera que nul plus que moi n’est dévoué à l’affermissement de la République ». On sait ce qui suivit. L’homme qui faisait ce serment solennel, devenait président trois mois après et étranglait la République le 2 décembre 1851.
Eh bien, citoyens, malgré les expériences de Brumaire et de Décembre, l’aventure césarienne, vous le savez, a failli réussir il n’y a pas encore six ans. Un homme s’est rencontré, qui n’avait pas pour lui de légende, qui n’était pas le neveu d’un Bonaparte néfaste mais grand, et dont l’élection à Paris toujours, le 27 janvier 1889, fut accueillie aux cris encore plus variés de : « Vive l’Empereur ! », (côté Lenglé et Thiébaud) ; « Vive le roi ! », (côté Arthur Meyer et Cassagnac) ; « Vive la Sociale ! », (côté Granger et Ernest Roche) ; un homme qui trouvait le moyen d’avoir avec lui Rochefort et la duchesse d’Uzès, Naquet et le prince Jérôme, Michelin et le comte de Paris ! Cet homme que Jules Ferry appelait si justement « un Saint-Arnaud de café-concert », et Floquet, un nom respecté dans la démocratie biterroise, « un général d’antichambre et de sacristie », je ne veux pas en parler plus longtemps. Il est mort, qu’il repose en paix !
Mais ses lieutenants nous appartiennent, et nous avons le droit et le devoir d’en parler en ce jour. L’amnistie, soit ; l’oubli : jamais !
On a parlé d’une politique de ralliés, c’est-à-dire de compromission avec la fraction constitutionnelle de la droite. Si modéré que je sois, je le dis très nettement, cette politique n’est pas la mienne. Mais il y a une autre politique de ralliés, c’est celle qui consiste à recueillir, sous l’étiquette socialiste et même révolutionnaire, les dernières épaves du boulangisme. Cette politique ne vaut pas mieux que l’autre, et je m’étonne de la voir pratiquée par des personnalités qui tenaient autrefois un tout autre langage.
Quand je vois La Bataille et l’Intransigeant se donner une fraternelle accolade ; quand je vois le Naquet, qui est allé à Prangins négocier avec Jérôme et qui a écrit dans le Figaro, représenter de nouveau comme radical-socialiste, l’arrondissement de Carpentras, qui l’avait chassé en 1889 ; quand je vois M. Millerand, qui déclarait à ses électeurs en 1889, qu’il serait indulgent pour les égarés du boulangisme, mais qu’il ne pardonnerait jamais aux chefs, aller recevoir Rochefort à Calais, et le ramener triomphalement à Paris, je me demande avec inquiétude où nous allons, et si les républicains qui ont mené, à leurs risques et périls au moment du danger, la campagne anti-boulangiste, n’ont pas le droit d’être écœurés de ce qui se passe et de se montrer moins ardents à une nouvelle occasion qui, souhaitons-le, ne se présentera pas !
Je bois, citoyens, à ces nobles victimes du Deux-Décembre, qui ont payé de leur vie ou de leur liberté le crime d’avoir voulu défendre le droit. Je bois aux luttes communes de 1889 contre ceux qui rêvaient d’un nouveau coup d’État. Je bois à l’union féconde de tous les républicains qui n’ont pas oublié, et ne veulent pas oublier, pour le progrès incessant et réfléchi, et contre toute dictature, toute tyrannie, d’où et de qui qu’elle vienne, de la réaction avouée ou masquée, d’un retour offensif du césarisme ou des doctrines violentes des prédicateurs de la Révolution sociale !
Notes
1. Daniel Cordier, Jean Moulin, l’inconnu du Panthéon, Jean-Claude Lattès, Paris, T. I, II, 1989 T. III, 1993. Daniel Cordier entré à 20 ans à peine dès 1940 dans les Forces françaises libres, fut le secrétaire et l’ami de Jean Moulin dans son action clandestine, de juillet 1942 jusqu’à l’arrestation de Caluire.
2. Sous la direction de Jean-Pierre Azéma, François Bédarida, Robert Frank, « Jean Moulin et la Résistance en 1943 », Les Cahiers de l’IHTR n° 27, juin 1994.
3. [Appel et note manquants].
4. Laure Moulin, Jean Moulin, Presses de la Cité, 1982 Cette place a joué un grand rôle dans notre enfance.
5. Sous la direction de Jean Sagnes, Histoire de Béziers, Privat, 1986.
6. Laure Moulin, op. cit., p. 37.
7. Claude Lapeyre, Alain Rocque, Béziers pas à pas, Horvath, Lyon, 1993.
8. Daniel Cordier, op. cit., T. I, extrait d’une composition française écrite par J. Moulin en classe de 5e (1911-1912).
9. Jean Moulin, Lettre à ses parents, Chambéry, 18 août 1922, in Daniel Cordier, op. cit., p. 800.
10. A Béziers, Marcel Bernard était un petit voisin qui avait trois ans de moins que lui.
11. Daniel Cordier, op. cit., p. 308 à 310. Encore y-a-t-il une incertitude au sujet d’Alphonse qui se prénommait également Jean, puisque des recherches aux Archives des Bouches-du-Rhône ont révélé qu’un Jean Moulin figure sur les listes des condamnés politiques sous le Second Empire (notes, p. 780).
12. Jean Moulin, Premier combat, Journal posthume, éditions de Minuit, 1947, p. 119-120.
13. Pierre Péan, Vies et morts de Jean Moulin, Fayard, 1998, p. 15.
14. Daniel Cordier, op. cit., p. 340.
15. L’Union républicaine, 26 février 1895, p. 1, col.1 à 3, Bibliothèque municipale de Béziers. Texte intégral en annexe.
16. Antonin Moulin, Un républicain martyr, Casimir Péret, Montpellier, imprimerie Causse, 1937. Ce monument fut inauguré le 24 mars 1907, 22 jours après la mort de Joseph. C’est le conseiller municipal Lajous qui lut le texte du discours écrit par Antonin Moulin. Le nom de cette place (ex-Place St Nazaire), évoque la rébellion contre le coup d’État de 1851.
17. L’Union républicaine, 23 mars 1907, p. 2.
18. Antonin Moulin, op. cit.
19. Paul Pistre, Francs-Maçons du Midi, éditions Mare Nostrum, Perpignan, 1995.
20. En 1902, Louis Lafferre fut réélu député avec des suffrages radicaux et socialistes.
21. Dès le 30 avril 1905, il y avait eu un congrès socialiste unitaire aux Arènes de Béziers avec Jean Jaurès et Marcel Cachin.
22. L’Union républicaine, 24 mars 1900, p. 2.
23. Ibid.
24. Laure Moulin, op. cit., p. 50.
25. Lettres à ses parents (septembre et octobre 1917) citées par Daniel Cordier, op. cit., p. 390.
26. Daniel Cordier, op. Cit., p. 794, Lettre du professeur Brinoud à Antonin Moulin, Montpellier, 23 novembre 1917.
27. Laure Moulin, op. cit., p. 51.
28. Témoignages, Centre Jean Moulin, Bordeaux. Recueilli par Mlle G. Thieuleux, Conservateur du Musée de la Résistance en 1983.
29. Daniel Cordier, op. cit., p. 790-791, CNJM, Bordeaux.
30. Daniel Cordier, op. cit., p. 383.
31. À Socourt, près de Charmes.
32. Pierre Péan, op. cit., p. 25.
33. Lettre à Laure, Socourt, 22 novembre 1918.
34. Laure Moulin, op. cit., p. 73.
35. Daniel Cordier, op. cit., p. 798.
36. Le Devoir socialiste, 15 novembre 1919.
37. Daniel Cordier, T. I, p. 431.
38. Idem, pp. 446 et 451.
39. La collection est conservée aux Archives départementales de l’Hérault.
40. Daniel Cordier, T. 2, Jean Moulin, le choix d’un destin, 1936-1940, J-C. Lattès, p. 130.
