La féodalité autour de Béziers : un cas particulier de transition
La féodalité autour de Béziers : un cas particulier de transition
p. 139 à 146
Présentation de la thèse d’État soutenue à l’université de Paris-Sorbonne Paris IV, le 6 février 1995. Jury composé de M. Georges Duby, directeur, M. Pierre Bonnassie, Mme Monique Bourin, M. Henri Dubois, Mme Paulette l’Hermite-Leclercq, présidente ; sous le titre : La famille aristocratique languedocienne. Parenté et patrimoine dans les vicomtés de Béziers et d’Agde (900-1170); tome I, Livre 1 (2 volumes, 608 p.) et Livre 2 (volume des annexes, 226 p.) – tome II (2 volumes monographies lignagères et index, 695 p.).
L’immaturité reconnue à la construction politique languedocienne pourrait expliquer en partie les défaites des Languedociens pendant la Croisade albigeoise, dont le premier épisode, foudroyant et emblématique, est le massacre de Béziers, en 1209. Pour des enjeux de pouvoir, les comtes de Toulouse et de Barcelone s’étaient fait la guerre pendant près d’un siècle. En vain. Comment interpréter cette incapacité à former une ou même deux principautés languedociennes dont la cohésion aurait pu résoudre les problèmes internes et repousser d’éventuels agresseurs ? Plutôt que dans la rivalité entre deux maisons princières, il est apparu que l’explication était à rechercher dans la profondeur de la société. Plus précisément dans les relations – envisagées dans la longue durée – entre l’aristocratie et les pouvoirs centraux, et entre la seigneurie et le lignage, en s’attachant aux conditions de la formation des lignages.
L’hypothèse générale est que le Languedoc méditerranéen – dont le Biterrois constitue le cœur – présente un cas particulier de transition fruit de la longue durée, nourri d’une romanité entretenue par la culture wisigothique de relais, il est entré dans la féodalité sans connaître les turbulences que subissaient d’autres sociétés de l’Occident chrétien au même moment. La transformation opéra par des ajustements qui modifièrent sans répit, imperceptiblement ou de façon claire, les rapports sociaux et les conditions d’accès à l’honneur patrimonial. Si la seigneurie féodale finit par l’emporter sur la seigneurie archaïque, dans un contexte de dispersion des pouvoirs centraux au XIIe siècle, elle ne l’élimina pas complètement. A ce chevauchement correspondit la juxtaposition des « deux » lignages – « arborescent » et agnatique – qui fragilisa aussi le corps social à la veille de la Croisade albigeoise.
Situation documentaire
Pour étudier le lignage aristocratique, les vicomtés de Béziers et d’Agde et leurs marges offrent une documentation continue, homogène et maîtrisable. Les originaux font malheureusement défaut mais la zone est balayée par cinq cartulaires ecclésiastiques, et, fait exceptionnel pour cette période, par deux beaux cartulaires laïques [l’un des deux, le cartulaire des Trencavels, est considéré comme le plus ancien de l’espace latin]. Un nombre non négligeable de textes – massivement datés des XIe et XIIe siècles -, parmi ceux que rédigeaient les moines et les clercs, remontent au IXe. On ne dispose malheureusement pas de chronique et ce territoire échappe aussi à l’éclairage frontal des Vies de Saints et des récits de miracles composées plus au nord, dans le Rouergue et le Lodévois, aux XIe et XIIe, et, plus tard, aux descriptions des poèmes et des chroniques inspirés par la croisade contre les Albigeois, récits se détournant vite du Biterrois après le coup de projecteur sur les ruines de Béziers. On peut tout au plus leur arracher quelques notations rageuses sur le petit groupe de chevaliers-notables entourant la vicomtesse de Béziers autour de Mille, ou suivre, près de Saint-Guilhem-Le-Désert, la conversion exemplaire d’un chef de village brutal en agneau cistercien, ou bien encore apprendre que, vers 1200, un village du Biterrois parmi les plus puissants servait de résidence et d’université aux prédicateurs itinérants du Catharisme.
Certains textes contenus dans les sept cartulaires qui constituent la base documentaire, relatent des conflits au sein de l’aristocratie et les palabres qui y mettaient fin. S’ils ne dévoilent pas grand-chose des caractères et des sentiments, ils offrent les instantanés de petites sociétés de parents et d’amis, soudés le temps d’une dispute et de la réconciliation dont certaines étaient feintes, obéissaient à une rhétorique du ressentiment dont on devine l’intention stratégique et dont on peut suivre les rebondissements. Ces chroniques minimales commencent au milieu du XIe et se poursuivent jusqu’au milieu du siècle suivant. A leurs côtés, des actes plus discrets livrent des milliers de noms d’hommes, un moins grand nombre de noms féminins (dans une proportion de 1 pour 7 ?), la multitude des menus éléments du patrimoine, des notations éparses, rares et pour cela savoureuses sur les liens de parenté, l’attachement aux siens, la rancœur, la piété, les relations de pouvoir. On y découvre aussi l’un des sols historiquement balisés par des hommes ayant servi de modèles aux héros de grands récits épiques ne sommes-nous pas dans une zone de fracture entre la vieille légitimité d’essence « carolingienne » et le nouveau pouvoir capétien, où, il l’a été récemment montré, des œuvres littéraires en langue d’oc et castillane ont très tôt été suscitées par les pouvoirs méridionaux pour être ensuite occultées ? Guilhem de Gellone, duc d’Aquitaine, cousin de Charlemagne, le « Guillaume d’Orange » de la Chanson est venu sur cette terre pour dominer puis mourir comme un saint. Des hommes de sa proximité ont obtenu de lui ou de l’empereur des domaines entre la mer et les Cévennes. Leur descendance a reçu, entre 900 et 1100, des noms à consonance épique « Guillaume », « Augier », « Bérard », « Bertrand », « Olivier » et « Roland ». Au coeur du Biterrois, le territoire castral de Cabrières, forteresse wisigothique puis franque, n’abritait-il pas au troisième tiers du XIe siècle deux frères de sang que leurs parents avaient dénommés Olivier et Roland comme dans la Chanson rédigée en langue d’oïl un peu plus tard ?
Reconstituer l’ensemble de l’édifice aristocratique est une entreprise délicate. Car en dehors des familles de niveau comtal ou vicomtal dont on possède les esquisses de tracés généalogiques, livrés par les textes eux-mêmes – comme à fleur de peau -, il faut atteindre en des niveaux plus profonds et dissimulés ce que l’on a coutume d’appeler la moyenne aristocratie (les détenteurs de châteaux) et, poursuivant plus loin encore l’identification des individus, parvenir à l’aristocratie des petits chevaliers. En remontant le cours du temps à partir du seuil du XIIe siècle, moment où les lignées châtelaines deviennent assez aisément identifiables, pour vérifier si les maisons seigneuriales se rattachaient aux souches prestigieuses d’origine carolingienne et si les maîtres des châteaux avaient des liens avec les riches alleutiers du Xe siècle.
Au cours de la première étape du travail, les contours d’un vaste filet constitué de plusieurs réseaux entremêlés se sont dessiné ; jeté sur les pays de Béziers et d’Agde, il paraissait bien le déborder aux frontières et invitait à pousser l’investigation au-delà. A ce stade, l’enquête a révélé la stabilité des réseaux en dévoilant des trames de relations reconduites d’un siècle à l’autre – du Xe au XIIIe siècle – entre des familles biterroises et des familles éloignées. Trames auxquelles l’exercice généalogique en repérant les articulations de parenté et en définissant la géographie des contacts, a donné consistance et profondeur.
Démarche et méthode
La thèse comporte deux volets : A. la thèse proprement dite, consacrée à la seigneurie et au lignage (t. I, livres 1 et 2, trois volumes), B. les monographies lignagères (« Portraits de familles », t. II, deux volumes). La thèse proprement dite (t. I, « Du groupe aristocratique aux lignages ») distingue deux périodes qui s’articulent autour de 1030 – moment à partir duquel la maturation du lignage et de la seigneurie castrale remodèle l’aristocratie et redéfinit la disposition des pouvoirs. La première s’étend de 900 à 1030 (t. I, vol. 1), la seconde de 1030 à 1170 (t. I, vol. 2). L’analyse des pouvoirs et de la seigneurie (chapitres 1, 2, 4, 5) s’est souvent appuyée sur le vocabulaire des cartulaires, enquêtes dont les éléments ont été réunis en annexe (t. I, vol. 3), tandis que l’étude de la parenté (chapitres 3 et 6) s’est surtout nourrie des portraits de familles (t. II).
Quelques mots sur l’année butoir. Si l’étude de la seigneurie et du lignage exposée dans le tome I débute en amont de la formation lignagère et de la seigneurie castrale naissante (le plus haut possible dans le Xe siècle), elle a choisi de s’arrêter en 1170 : la féodalité s’est alors imposée et le resserrement lignager est accompli. La phase qui suit, quarante années préparatoires de la croisade albigeoise, voit se consolider la seigneurie « moderne » et le lignage agnatique, s’achever la « grande guerre méridionale », cheminer l’idée de remise en ordre idéologique.., une période appartenant déjà à l’histoire du XIIIe siècle et dont l’analyse exigerait d’ouvrir de nouveaux dossiers. Le dépouillement des actes s’est malgré tout poursuivi jusqu’aux années 1210, prolongement nécessaire pour tracer les portraits de familles au XIIe siècle, lignage et patrimoine confondus : l’histoire des générations encadrant le milieu du XIIe siècle n’a pu souvent s’écrire qu’à partir de textes rédigés plus tard.
Les portraits de familles occupent les deux volumes constituant le tome II de la thèse (dont la réalisation a précédé celle du tome I) : trente-quatre monographies lignagères suivies d’une annexe qui réunit les droits fonciers et les droits de seigneuries aux mains des laïcs, reclassés par famille dans l’ordre choisi pour les monographies. Le champ d’étude a été découpé en trois zones géographiques illustréespar des cartes : 1. la cité de Béziers avec la plaine biterroise et le Biterrois nord-occidental, 2. la cité d’Agde et son pays, 3. le bassin moyen de l’Hérault.
Quelques sondages accompagnant l’étude poussée d’une poignée de lignages significatifs auraient peut-être suffi à dégager les principes généraux de l’organisation de parenté dans l’aristocratie. Sans viser l’impossible exhaustivité, la démarche longue lui a été préférée. Outre l’intérêt de disposer d’une sorte d’inventaire, base pour des travaux ultérieurs, il est apparu que pour étudier les « réseaux » et leurs prolongements hors frontières, il fallait identifier le plus grand nombre possible d’individus et rassembler toutes les données disponibles permettant de saisir les mécanismes de leur agrégation en lignées et en lignages.
Donc le plus grand nombre possible de monographies. Mais alors, pourquoi n’avoir retenu que près de la moitié des maisons seigneuriales biterroises et agathoises ? Parce que même si de nombreux indices témoignent de leur ancienneté, celles qui ont été écartées ne sortent vraiment de l’ombre documentaire qu’au XIIe siècle, terme de l’enquête, trop tard pour que soit vérifiée l’hypothèse de la continuité entre les riches alleutiers du Xe siècle et les maîtres des châteaux au XIe siècle finissant, et que puissent être saisis les principes de leur formation. Une étude s’attachant aux décennies suivant l’année butoir de 1170 devrait reprendre les dossiers de ces maisons n’apparaissant dans toute la lumière qu’après 1100.
Fichiers
Science des noms, l’« anthroponymie » occupe une place centrale dans la procédure d’identification. Des historiens allemands ont montré que dans l’aristocratie « le nom était un programme » – et, pourrait-on ajouter, « un mémorial » -, autrement dit, qu’un nom donné à un enfant était déjà porté dans son ascendance – paternelle ou maternelle -, tandis que le choix de ce nom au sein du « trésor » anthroponymique familial indiquait la disposition du prestige au sein de la lignée.
La première tâche a été de relever tous les noms de baptême, surnoms et patronymes, sans préjuger de l’origine sociale des individus ni de leurs liens – il pouvait aussi bien s’agir de paysans ou d’artisans que des critères de distinction ont permis ensuite d’isoler -, noms réunis dans un fichier se remplissant en même temps que se formait le fichier des noms de lieux relevant les toponymes. Sans écarter les microtoponymes, sans ignorer la plus petite parcelle de terre ou la localisation des droits publics et des redevances foncières, indices permettant de retracer les contours de patrimoine d’importance variable.
Pourquoi ne pas avoir recouru à l’informatique ? Au moment où commençait cette recherche, peu avant 1975…, les techniques n’étaient pas encore au point, elles effaçaient les nuances, ne rendaient pas assez compte des variantes (par exemple des variations sur un nom au sein d’un même cartulaire ou d’un recueil à l’autre) sinon au prix d’un parcours plus harassant que la méthode traditionnelle. Lorsque les procédés informatiques furent rodés, mon fichier était à peu près complet et j’avoue avoir reculé devant l’obligation de transposer les résultats dans un nouveau langage. La longue période d’imprégnation, d’intimité avec les textes, me paraissait pouvoir compenser les imperfections du fichier manuel, laisser plus librement s’exercer la mémoire associative et l’intuition.
Monographies
Après les fichiers, l’interprétation des données. Par un montage distribuant les unités afin de dresser les arbres de parenté… en commençant par bâtir autour de noyaux bien définis : les segments lignagers décrits dans la documentation, qu’il fallut étoffer, réunir, chaînons manquants restitués à l’aide d’indices. Certains dossiers offrent à foison les indications sur les liens de parenté, généalogies où domine le trait plein qui indique la certitude, d’autres sollicitent une gymnastique mentale tenant de l’art du puzzle et de l’enquête policière.
Mais comment écarter le risque de l’argumentation circulaire, de la tautologie ? En combinant le maximum de concordances, en entrecroisant les preuves
- Si la coïncidence entre homonymes ne permet pas d’affirmer la parenté, elle peut se redoubler par une coïncidence patrimoniale. D’où le repérage très fin, entrepris tôt, non seulement des villae mais aussi des lieux-dits restitués dans leur environnement humain par l’attention portée aux auteurs et aux témoins des actes les mentionnant. La possession d’une terre par un homme, x, au confront d’une autre terre tenue par un autre homme, y, éveille l’attention (ce sont les actes les plus anciens qui donnent ce genre de renseignement), surtout si l’un et l’autre portent le même nom ou si l’un porte le nom d’un parent proche de l’autre. D’autres preuves renforcent la présomption.
- Par exemple le coude à coude réitéré de ces deux hommes ou d’homonymes dans d’autres actes, ou bien dans le testament de l’un le choix de l’autre comme exécuteur testamentaire : jusqu’à la fin du XIe siècle, les souscripteurs et les exécuteurs testamentaires étaient souvent des parents.
- L’usage aussi des noms rares, véritables marqueurs lignagers. Leur combinaison avec de plus courants forme un petit ensemble anthroponymique familial (une moyenne de six à huit noms).
Ainsi, partant de pivots patrimoniaux – un terroir, une villa, un castrum -, des lignées ont été petit à petit reconstituées pour aboutir au dessin complexe de l’arbre de parenté clôturant chaque monographie.
Heureusement, le va-et-vient incessant d’un tracé généalogique à l’autre a fait apparaître les incongruités, les impossibilités. Une erreur dans une généalogie se répercute dans une ou plusieurs autres, comme dans le jeu d’équilibre des dominos. Si l’ensemble en est affecté c’est parce que les lignages étaient organiquement reliés. Le nombre élevé des reconstitutions généalogiques garantit donc la cohérence générale, sauf pour certaines familles, à certains niveaux de générations, pour lesquelles la documentation est insuffisante, nous privant des précieuses contre-preuves. Sur le tracé, un pointillé aggravé par le point d’interrogation signale la fragilité d’une reconstitution et souligne l’état très provisoire d’une construction.
La démarche a aussi été ralentie par des problèmes d’« exposition » : comment rendre le parcours labyrinthique sans se perdre dans l’argument ? Comment présenter les schémas généalogiques ? La fonction dessin d’un logiciel Works a permis ici de bricoler des solutions permettant de traduire la complexité des schémas, accentuée par la forme arborescente du lignage languedocien. Les monographies sont introduites par une reproduction de la carte IGN au 50 000e accompagnant la description du site qui résume, lorsque cela est possible, les apports de l’archéologie, suivie d’une présentation des sources éclairant plus particulièrement le passage de la villa au castrum. Puis commence le raisonnement proprement généalogique et patrimonial qui, de segment en segment lignager, de génération en génération, conduit au tableau d’ensemble.
Trois hipothèses principales
Le tome I rassemble les hypothèses et les commente. Le volume intitulé : Du groupe aristocratique au lignage se subdivise en deux parties, une première qui traite des décennies 900-1030 : « Formation du réseau aristocratique biterrois », une seconde qui s’attache aux décennies 1030-1170 « Seigneuries et lignages ».
La continuité du sang
Si le premier objectif était de reconstituer l’édifice aristocratique biterrois, le second fut de prouver la continuité de la race. Car la conception répandue d’une « aristocratie nouvelle » se superposant après l’an Mille à l’ancienne, c’est-à-dire à la vraie noblesse d’essence carolingienne, aristocratie nouvelle formée (nous dit-on) de parvenus issus du monde des « rustres », ne collait décidément pas avec l’enseignement des textes explorés. L’hypothèse pourrait être ainsi formulée : les lignées châtelaines dominant les petites sociétés villageoises biterroises autour de 1100 n’étaient pas d’origine récente, contemporaines de la féodalité, mais elles paraissaient issues d’un terreau plus ancien. Point d’aristocratie nouvelle mais tout de même une extraordinaire « nouveauté »… !, puisque les hommes du groupe dominant s’installèrent massivement au XIe siècle dans le castrum – matrice du futur village castral -, et s’y organisèrent en une structure novatrice – le lignage. Avec des incidences sur la stratification accentuée du groupe, renforcée par les nouvelles distributions du pouvoir et de la richesse que l’essor urbain, le boom démographique et le dynamisme des chapitres épiscopaux imposaient.
Les « deux » moments du lignage
Trois phases scandent la formation de l’aristocratie de type castral : 1) Au Xe siècle, soudé par des relations de parenté selon une structure lâche, le groupe s’est adapté à la maîtrise de la réorganisation de l’espace – terroirs et premier réseau fortifié – qui transformait le paysage. 2) Au XIe siècle, une structure nouvelle, le lignage, présenta primitivement une forme arborescente qui prolongea pendant presque tout le siècle les principes anciens d’organisation, afin de préserver, dans certaines conditions, l’ancienne structure en respectant les droits des filles, des cadets et des cousins. Le compromis fragilisait la seigneurie menacée d’implosion. Des solutions freinèrent provisoirement la désagrégation du patrimoine lignager pendant que, sous la pression de la féodalité introduite tard, autour de 1100, la seigneurie se transformait et que les pouvoirs tendaient à se concentrer. 3) Au XIIe siècle, les contradictions entre une seigneurie performante et le lignage arborescent s’attisèrent, un nouveau modèle lignager, marqué par le resserrement autour de l’aîné, un garçon, tendit alors à s’imposer. A ce troisième temps correspondirent de nouvelles pratiques matrimoniales et de transmission qui radicalisèrent la dégradation du statut des femmes et des fils cadets, ce qui, à terme, entraîna la paupérisation d’une fraction de l’aristocratie et une stratification accrue.
Une féodalité tardive
La troisième hypothèse concerne la périodisation de la féodalité dont l’installation sous l’effet de la Réforme grégorienne précipita la tendance du lignage au resserrement lignager. Que voit-on autour de Béziers et d’Agde ? Un évêque et des chanoines qui arrachaient à l’influence des vicomtes Trencavels ou à celle des vicomtes de Narbonne encore influents, une grande partie des familles urbaines et castrales suburbaines choisissant après 1070 de servir ou d’utiliser la puissance cléricale montante qui représentait le camp de la modernité et de l’essor économique.
La question de la transition a suscité une riche historiographique. Si le passage à la seigneurie castrale féodale fut rapide, voire brutal, dans la Catalogne ou la Provence où divers traumatismes ont précipité l’évolution, dans le Languedoc méditerranéen à l’histoire moins tourmentée, il paraît avoir été davantage marqué par la souplesse des passages et par le goût du compromis. La seigneurie castrale y a précédé de plus d’un demi-siècle l’adoption des institutions féodo-vassaliques et celles-ci, favorisées par la Réforme grégorienne ont été empruntées à la Catalogne, la féodalité ayant atteint sa plus grande perfection dans la seigneurie de Montpellier. Il est vrai que le cas montpelliérain, où la coïncidence entre la formation castrale et le dispositif féodo-vassalique est parfaite, s’explique par des conditions historiques spécifiques.
Ni éloge de la continuité ni défense de la « révolution féodale », le schéma défendu ne se situe même pas à mi-chemin des deux. C’est une troisième proposition. Il fallait l’étayer en se tenant au plus près du vocabulaire, d’où le relevé, qui s’est voulu systématique, des vocables désignant le fief et les droits et devoirs qui l’accompagnaient, d’où aussi la recherche des « mauvaises coutumes » et l’attention portée aux actes de violence et à leur dénonciation.
Tome I : Du groupe aristocratique au lignage
Dans la première partie ont été traitées les questions du pouvoir au Xe siècle et évalué les transformations autour de 1000 : réorganisation de l’espace, nouveautés dans l’exercice de l’autorité et dans l’expression de la conscience nobiliaire. La réorganisation de l’espace a été envisagée du point de vue des maîtres du sol. Ici figure la réflexion sur la continuité du sang.
La seconde partie est occupée par l’analyse du lignage et de la seigneurie castrale, un processus de maturation au cours duquel l’aristocratie s’est remodelée pendant que la disposition des pouvoirs centraux se transformait. Ici figure la réflexion sur la féodalité et sur les deux moments du lignage.
Première partie Formation du réseau aristocratique biterrois (900-1030)
Les lignées fondatrices de la première phase de l’enchâtellement sont saisies au moment où elles s’agencent en un groupe « local » structuré (chapitre 1). Après les questions liées aux instruments de la puissance et à leur expression (chapitre 2), cette première partie s’achève par l’enquête de parenté réduite à ce que les textes montrent des relations entre parents et de la condition des femmes, considérées jusqu’à l’installation des premières seigneuries castrales (chapitre 3).
Chapitre I - « Les hommes du pouvoir »
Au IXe siècle, deux familles – les Guilhemides, ducs d’Aquitaine et marquis de Gothie, et les premiers Raimondins, comtes de Toulouse -, se disputent les comtés réunis sous le vocable « Septimanie » rebaptisée « Gothie ». Les drames et les rancunes retentissent jusqu’au XIIe siècle : une sorte de bouclier invisible s’interpose entre les Raimondins et les plaines du croissant fertile, obstacle intangible qui explique l’apparent désintérêt des comtes toulousains pour leurs comtés de Béziers, d’Agde et de Lodève, une fois les rivaux disparus. Même si les rancœurs s’apaisent dans le faste d’alliances matrimoniales, la trame serrée des habitudes tissée par des lignées secondaires Guilhemides et des lignées hispaniques, dresse entre les comtes de Toulouse et leurs seigneuries littorales un écran imperceptible mais tenace. Dans l’interstice s’installent les Trencavels d’Albi, de Carcassonne et de Béziers, et les Guilhems de Montpellier.
Après 900, des regroupements familiaux biterrois et agathois s’observent autour de souches nobiliaires de niveau comtal et vicomtal Guilhemides, lignées « catalanes », toulousaines, albigeoises et rouergates, famille vicomtale de Béziers. On a suivi la méthode anthroponymique pour identifier les riches alleutiers avant 1030, et les membres des lignées seigneuriales castrales ensuite. Entre 900 et 1100, la continuité l’emporte dans la composition du groupe dirigeant l’aristocratie des temps féodaux s’enracine dans le Xe siècle des riches alleutiers, nombreux à se rattacher aux familles comtales et vicomtales carolingiennes et postcarolingiennes.
L’autorité du vicomte de Béziers et d’Agde doit composer au nord-est du pays avec les familles qui se réclament de Guilhem de Gellone, scellées en un réseau solidement arrimé dans le bassin moyen de l’Hérault, et à l’ouest et au sud, avec les vicomtes de Narbonne qui, autour de Béziers et d’Agde et au nord-ouest du Biterrois, disposent d’importants bien fonciers, d’un réseau de parents et d’alliés, et qui de surcroît installent leurs proches sur le siège épiscopal. Pas de conflit apparent. Il éclatera plus tard, à la faveur de la Réforme grégorienne.
Chapitre II - « Légitimités nouvelles (970-1030) »
L’identification des alleutiers mentionnés dans les actes rédigés avant 1030 montre que les auteurs de donations pro anima et de transactions portant sur de petits alleux ne sont pas des paysans mais des nobles. Une infime partie des petits propriétaires paysans passe à travers les mailles du tamis au moment de la compilation des cartulaires, à la fin du XIIe siècle ; faute d’originaux, l’existence de ces alleutiers d’origine rustique est donc à peu près complètement occultée.
Terres d’alleu et premiers bastions privés forment l’armature des bons patrimoines. Dans un premier temps, le renforcement du réseau fortifié, perceptible à la fin du Xe siècle, n’affaiblit pas l’autorité incarnée par le vicomte. Deux familles s’affirment : les vicomtes de Béziers et d’Agde (des « Rainard » et des « Guilhem »), et les vicomtes de Lodève (Ilduin et à ses fils). Les premiers paraissent affranchis de l’autorité comtale au milieu du siècle. Les possessions des seconds recoupent le patrimoine guilhemide dans les villae et les fiscs lodévois et biterrois bordant l’Hérault, et croisent les intérêts de la famille vicomtale narbonnaise au voisinage de Béziers. Vers 1030, les vicomtes de Béziers et d’Agde contrôlent les anciennes forteresses et plus de la moitié des tours dans la plaine et sur le littoral. Les maîtres des tours privées et des nouveaux bâtis fortifiés leur sont apparentés. A Béziers même, les vicomtes s’entourent de familiers choisis dans les plus anciennes lignées nobiliaires pour une meilleure cohésion de la strate dirigeante.
L’impact de la seigneurie castrale naissante et du lignage sur le vocabulaire du pouvoir, autour de 1030, n’est pas négligeable. Par ailleurs, si la violence ordinaire, celle qui s’en prend aux faibles et aux démunis, ne connaît pas de trêve, les textes subsistant retiennent d’abord les crimes d’ambition et les actes de vengeance commis au sein de l’aristocratie, dont l’analyse révèle que les victimes et les agresseurs sont apparentés.
Un changement dans l’expression de la conscience nobiliaire, perceptible après 970, se traduit par une descente des termes attribués jusque-là aux plus nobles. Une strate intermédiaire entre cette très mince couche dominante et le restant du groupe s’étoffe au cours des décennies encadrant Mille : elle avait la maîtrise des tours, elle a celle des premières seigneuries castrales.
La législation de la Paix de Dieu valide les nouvelles distributions du pouvoir et en corrige les abus. Dans une région imprégnée par le droit et la sociabilité citadine, le goût pour les arrangements fixés par des contrats, par le pacte et la convention, atténue la brutalité endémique ou la dissimule.
Chapitre III - « Des cousins aux lignées »
L’étude anthroponymique et l’examen des clauses comminatoires (ajoutées dans l’espoir de préserver les aumônes des contestations) et des donations pour l’âme, indiquent des filiations, montrent que l’individu conserve une assez grande marge d’autonomie. Trois signes : d’abord l’absence de l’accord des parents (la laudatio parentum du siècle suivant) – le consentement à l’aumône par les proches du donateur demeurant circonscrit à la cellule conjugale parfois élargie aux enfants -, ensuite la mobilité des éléments du patrimoine (vendus, échangés ou offerts), enfin la simplicité des dispositions visant à protéger les décisions individuelles d’éventuelles attaques (composition au double). La vigilance des frères et sœurs et des cousins se trahit dans les souscriptions souscrire c’est déjà acquiescer…, et se confirme dans l’exécution testamentaire : les « aumôniers » sont des parents…
Le statut des femmes se laisse mieux appréhender ; il favorise l’autonomie matérielle des filles et des épouses. Nous entrevoyons l’importance de l’ascendance maternelle dans la lignée. Sous influence wisigothique, le bas Languedoc avait sans doute adopté les règles de partage de la société catalane. Que voit-on clairement ? Les droits des filles à l’héritage valent ceux des garçons, les femmes disposent de biens fonciers parfois importants, transmis par leurs géniteurs. Toutefois, les pratiques commencent à changer vers 1000. Dans le secret des maisons se prennent des décisions visant à protéger le patrimoine trop entamé par les générosités des hommes et par le droit des filles et des épouses à vendre à des tiers ou à donner en pleine propriété à l’Église ou au mari. On voit se tarir le flux des aumônes masculines et se réduire l’autonomie féminine. Quelques riches alleutières conservent une marge d’initiative et leur mémoire sera célébrée dans les lignages naissants comme le dévoilent l’étude généalogique et le repérage des matronymes.
Deuxième partie Seigneuries et lignages (1030-1170)
Ébauche de l’encellulement dans les premiers castra ou les villae fortifiées, accentuation de la stratification sociale, infléchissement des mentalités sous l’impact de l’idéologie de la Paix… à ces signes patents d’un élargissement du cercle des puissants, s’ajoutent les premiers témoignages d’éviction des femmes au libre accès de l’honneur patrimonial. Les conditions de la formation du lignage et de la seigneurie castrale sont réunies.
Les droits seigneuriaux, armature complexe de regalia et de redevances foncières formant les ressources de l’aristocratie, sont étudiés dans le chapitre 4. Le fief et la féodalité le sont dans le chapitre 5. L’enquête sur la parenté, conduite entre 1030 et 1170, est présentée dans le chapitre 6.
Chapitre IV - « Les ressources seigneuriales »
Vers 1200, seul un petit nombre de res regalia aux mains des vicomtes a résisté au mouvement d’attraction de la seigneurie épiscopale et castrale. A Béziers même, on dénombre les prérogatives du marché, la frappe de la monnaie, le contrôle « du mur » d’origine romaine. Les évêques ont rogné sur les droits vicomtaux exercés dans les deux cités : sur certaines transactions, sur les justices, le notariat, les droits sur les juifs, et ils veillent jalousement au partage des attributs du pouvoir tels que le serment des habitants ou la « cavalcade » qui est à la fois une chevauchée et une parade. Succès total à la veille de la Croisade albigeoise : à Agde, le maître laïc de la cité et de la vicomté est évincé, à Béziers, il est perçu comme un intrus. Ailleurs dans le pays, les Trencavels ont perdu davantage. Les chefs des villages castraux se passent de leur autorisation pour remparer et percevoir les albergues, les réquisitions et les mutations, et lorsqu’ils prêtent le serment c’est le plus souvent à d’autres princes ou barons. Au nom du « district » (districtus) ces petits maîtres recourent aussi à des corvées. Pressions légères et limitées à des manses, sans doute d’origine vicariale, elles sont réactivées entre 1100 et les années 1170 dans la zone contrôlée par les Guilhems de Montpellier et dans l’Agadés.
Et les droits fonciers ? Aux redevances fixes (cens et usages) s’ajoutent des prélèvements partiaires. La tasque, vieille redevance coutumière du Bassin méditerranéen qui correspond plus ou moins au 1/11e des récoltes, est peu profitable. Une « mauvaise prise » nouvelle se généralise autour de 1100 : ponction du quart, ce droit très lourd pèse surtout sur les vignes mais aussi sur les champs et les jardins, remplissant les pressoirs, les granges et les réserves seigneuriales et se combinant souvent avec la corvée de charroi. La chronologie d’une pression seigneuriale accrue coïncide avec la Réforme grégorienne.
Chapitre V - « Pouvoirs et féodalité »
Interrompre en 1030, l’étude du vocabulaire du pouvoir et la quête des coutumes, bonnes ou mauvaises, se poursuivent. Inexistant avec les années 1070 dans l’espace biterrois et sur ses marges, le mot « consuetudo » est ensuite très rare; d’autres traduisent le malaise ou la frustration des clercs et des moines devant la vitalité de la seigneurie. Tandis qu’autour des abbayes, le recours au lexique de l’imprécation confère au « mal » une place centrale, dans l’espace contrôlé par le pouvoir épiscopal le ton s’apaise des professionnels de la réflexion juridique poussent aux compromis avec les laïcs engagés dans la solidarité lignagère.
Les rapports entre le fief et la féodalité occupent le centre du chapitre. Le fief de reprise est une invention laïque, plus précisément vicomtale, destinée à renforcer la parenté tout en diminuant les risques de querelles liées au partage. La moyenne aristocratie locale (niveau des maîtres de seigneuries castrales) y recourt aussi, mais au XIIe siècle. Se multipliant à partir de la fin du XIe siècle, assorti d’obligations vassaliques, le véritable fief de reprise est postérieur de plusieurs générations au processus de l’enchâtellement. Par le biais de ce fief dont le castrum devient le support, la féodalité s’installe enfin dans le bas Languedoc. Hors du contexte familial, il crée un lien entre deux individus : l’un cède en alleu (plus fréquemment par une vente que par une donation) la seigneurie castrale héritée – laconiquement signifiée par le mot castrum -, à l’autre qui la lui rétrocède aussitôt en fief contre la fidélité, l’hommage et le service. Fondée sur le fief de reprise et les réseaux de liens personnels tracés entre les villes en plein essor et les châteaux-villages, la féodalité s’accomplit dans cette partie du Languedoc après 1100, réussite que confirment le resserrement lignager et deux usages aristocratiques aux allures de cérémonials : la désignation d’otage et le duel judiciaire. Le fief de reprise et la batalia jurata montrent aussi que les principes de gestion et les codes du jeu social définis à Barcelone, se copient dans le Languedoc.
La troisième partie du chapitre est consacrée à l’entourage des vicomtes Trencavels étudié du milieu du XIe siècle à 1170. Le déplacement des centres de pouvoir de Béziers à Carcassonne dont cette famille dirigeante a fait sa résidence principale après la mort de Bernard Aton fils d’Ermengarde († 1129) transforme la composition de la cour des fidèles et des amis. Les grandes assemblées politiques régionales apparaissent comme des lieux de sociabilité où se décidaient des mariages et s’éduquaient les futurs seigneurs, jeunes gens accompagnant un père ou un oncle. La participation à ces réunions est la marque d’appartenance au plus haut niveau de l’aristocratie châtelaine.
Chapitre VI - « Les deux temps du lignage »
L’enquête sur la parenté couvre deux phases, à chacune correspond la dominance d’un profil lignager : « arborescent » avant 1100 – entendons par là une structure qui combine les solidarités verticales et horizontales -, il tend ensuite à devenir plus strictement agnatique – patrilignage privilégiant l’aîné au détriment des droits des fils cadets et des filles. Cette évolution qui caractérise le resserrement lignager se produit au cours des premières décennies du XIIe siècle et accompagne la féodalisation de la société.
A une question liminaire consacrée aux définitions – anthropologique et historique – du lignage, succèdent les études, étroitement liées, du système anthroponymique et du lignage. Au XIe siècle, l’anthroponymie masculine reste imprégnée par certains éléments de l’ancien système : nom unique, répertoire onomastique très ouvert, transmission à l’aîné du nom de l’un des deux aïeuls. Mais pour délimiter un espace parental matérialisé par le jeune castrum ou la seigneurie urbaine, de nouveaux procédés de dénomination sont adoptés. Ce sont, à partir du second quart du siècle, le nom de lieu (« Rainardus de Villanova ») et le « nom du père » (« Petrus Rainardi »), se généralisant après 1050. Le thesaurus masculin de chaque famille se modifie, d’abord par l’élimination de nombreux noms propres que les maisons princières avaient évacués plus tôt et qui, lorsqu’ils subsistent, prennent une allure surannée – involontairement archaïque ou intentionnellement distinctive – ensuite par le choix récurrent de noms lignagers au sein d’un petit nombre d’anthroponymes stabilisés autour de cinq noms-leader régionaux dominants (Guillaume, Bernard, Pierre, Raimond, Pons), enfin par l’extension du nouveau système qui raréfie l’usage du nom unique. Il semble qu’à cette seconde rupture corresponde le déplacement voulu du mémorial lignager par lequel, « oubliant » les premiers bâtisseurs du castrum, la mémoire fixe plus durablement le souvenir des premiers fondateurs de la seigneurie castrale « féodalisée ». Après 1100, une troisième transformation du système soutient le resserrement lignager ; conçu au temps de la structure arborescente, le procédé dénominatif du vrai « nom du père » s’efface peu à peu jusqu’à disparaître au milieu du XIIe siècle. Le nom double qui en procède doit sa survie, après 1150, à son articulation au nom de lieu devenu hégémonique (« Petrus Rainardus de Villanova »), nouveau stade traduisant l’évolution du lignage qui, pour consolider son assise matérielle, coupe les branches adventices. Au XIIe siècle encore, l’anthroponymie féminine rend compte des solides liens qui rattachent les femmes mariées à leur famille d’origine.
La seconde partie du chapitre s’attache aux conditions d’installation du lignage arborescent et aux événements qui précipitent sa transformation. Au temps des fondateurs (1030-1070), le patrimoine aristocratique se nourrit encore largement des rentes apportées par la villa, l’église et le terroir aux côtés de celles qu’entraîne la formation du castrum. D’autres hypothèses que celles partagées par des historiens méridionalistes récents, sont défendues : plutôt que le fruit amer d’une crise sociale déclenchée par l’insécurité, le castrum et le lignage apparaissent comme une réponse nobiliaire à la croissance agraire et à la concentration de l’habitat ; loin de fuir la ville pour les repaires fortifiés de la campagne, les bons lignages du Languedoc méditerranéen associent la résidence urbaine et villageoise. Au temps des « héritiers » (vers 1070 – vers 1100), la Réforme grégorienne brise les liens qui soudent encore la haute et la moyenne noblesse. Vigoureuse et délibérée, l’opération accentue les clivages. Trois niveaux se distinguent maintenant au sein du groupe dirigeant : 1) la haute aristocratie locale des princes – les vicomtes et les évêques – et des « barons » (une poignée de grands seigneurs qui disposent de plusieurs châtellenies, de parts de seigneurie urbaine et d’importants droits publics) ; 2) la moyenne aristocratie des seigneurs châtelains qui maîtrise un à deux « castrum » et tient parfois des revenus urbains des mains du vicomte ou de l’évêque ; 3) la strate fragile de la petite aristocratie rurale et urbaine, rassemblant les individus issus des lignées nobiliaires mais écartés du pouvoir et des revenus castraux ; ils sont destinés, au mieux à se fondre dans les élites roturières et villageoises, au pire à disparaître.
L’accélération des échanges régionaux et le renversement du rapport de force entre les maîtres du pays lorsque la cité devient une ville, stimulent la seigneurie, poussent les chefs de maisons à élargir leur assise matérielle et à revoir leurs stratégies d’alliances et de dépendances politiques. Commence le XIIe siècle du resserrement lignager. L’enquête sur la conscience nobiliaire est précédée d’une étude sur les chevaliers biterrois conduite entre 1070 (moment des premières occurrences) et 1170. Rares jusqu’à la fin du XIe siècle, les occurrences du mot miles (comme de son pluriel milites) se multiplient ensuite lorsqu’il s’agit de distinguer la classe nobiliaire ou de situer un ou des invidivus dans une hiérarchie. Pour évoquer l’activité chevaleresque (technique pourrait-on dire) « caballarius » est préféré à « miles ». Ce ne sont pas des cavaliers d’origine roturière auxquels la fortune des armes avait fait gravir les échelons mais des hommes issus des lignages castraux trop prolifiques, individus appauvris entretenus par un parent plus riche en échange du service d’arme. Un cran au-dessus des chevaliers de l’équipe castale, celui qui les commande – le seigneur du château -, devient à son tour le « chevalier » du vicomte ou du seigneur de Montpellier. Pour un garçon de bon lignage, l’adoubement est le rite de passage à l’âge adulte : il lui donne à la fois sur sa seigneurie et sur sa personne.
Atteignant la dizaine autour de 1035, les lignages sont au moins cinq fois plus nombreux en 1100. Pour un petit nombre de lignages castraux de la seconde génération, on peut saisir le moment de création à partir du noyau initial, soit par la création ex nihilo d’un nouveau castrum tenu par des proches ou des descendants des maîtres d’un castrum de la première génération, soit par essaimage d’une lignée secondaire dans un autre castrum. Pour que la bouture prenne, il faut des conditions exceptionnelles : porter encore les marques de la puissance comtale ou vicomtale, avoir gardé la main sur des profits publics et agir vite. Tout se joue entre 1050 et 1100.
Le dernier volet du chapitre décrit l’évolution du mariage et de la transmission. A l’origine du castrum, seigneurie et lignage correspondaient dans une primitive simplicité. Soumis à des tensions internes et externes, ils s’ajustent ensuite plus difficilement. La pression de cadets ou de cousins s’exerce dans le castrum soumis à la poussée contraire de la reprise en fief que les grands seigneurs imposent ou négocient. Entre celui qui donne le castrum en alleu et celui qui le lui retourne aussitôt en fief, la relation hiérarchisée, reconduite de génération en génération, privilégie l’aîné et répugne à traiter avec une femme. De la sorte, la concentration des pouvoirs finit par atteindre l’unité de base, le lignage, condamnant à terme la structure arborescente, même si, une fois de plus, des solutions médianes ménagent les personnes et les institutions menacées.
Le mariage est la première pièce du mécanisme lignager qui se modifie, la dot en numéraire se substituant au lot de biens-fonds et de droits qui formait l’avance d’hoirie des filles. Avant 1120, en dehors des familles dirigeantes politiquement poussées aux largesses, on use de préférence de la part féminine de l’honneur (si elle se trouve disponible au moment du mariage) pour réunir la dot : des terres, des vignes, un manse, plus souvent une demeure pouvant devenir en certaines occasions celle de la dame. A partir des années 1120, la plupart des dots sont estimées. La dot en numéraire contribue au déclassement social de certaines familles.
Si le statut féminin perd en autonomie, il gagne en sécurité matérielle apportée par le lignage d’origine qui s’intéresse à ses filles après leur mariage et par le lignage d’accueil grâce au douaire de moitié. Les premiers actes de mariage biterrois datent du troisième tiers du XIe siècle. La dotation maritale (sponsalitium) et la donation des parents (donatio), donnent lieu d’abord à une rédaction séparée. Un « contrat » réunissant les deux donations, s’impose vers 1160. La donation maritale (« douaire de moitié ») est assise sur les biens présents et à venir du mari, d’où les références si fréquentes aux droits de l’épouse lors des aumônes, restitutions ou transactions effectuées par un homme marié. Au milieu du XII siècle, les indications sur l’assiette du douaire et la condition de la veuve survivante se multiplient.
Le partage entre les enfants légitimes prévaut jusqu’au milieu du XIIe siècle, moment où le renouveau du droit savant réintroduit le testament « à la romaine » qui porte sur la totalité du patrimoine et institue un héritier chargé de la liquidation de la succession et de la délivrance des legs. Pendant la période étudiée, en l’absence d’un héritier principal, plusieurs mesures atténuent l’érosion du patrimoine. Parmi elles : la « meilleure part », la substitution d’héritier, l’indivision, l’inféodation entre héritiers et le tour de garde du castrum.
Conclusions
Surprises. Loin de rencontrer des hommes nouveaux, chevaliers issus de lignées paysannes entreprenantes, on n’a croisé que les descendants des riches alleutiers repérés au Xe siècle. L’encombrement des pouvoirs centraux, avant 1000, étonne aussi. Ce XIe siècle ne brûla décidément pas du feu de la « mutation féodale » : il fut soumis à un enchâtellement sans convulsions et des pactes, conventions et arbitrages, ont assuré une transition souple vers la féodalité à venir. Sous l’effet de la Réforme grégorienne, les quatre dernières décennies du siècle changèrent de rythme, abritant la « crise » et ses solutions : autonomie de l’évêque et de son église, amorce timide d’une concentration des pouvoirs qui commencèrent à user du dispositif féodo-vassalique pour infiltrer la seigneurie, transformation du lignage, réaménagement des clientèles.
L’observation de telles « irrégularités » gauchit le schéma de la féodalisation tel qu’il nous est habituellement proposé, avec ses trois siècles fermement marqués par la rupture – du pouvoir public jouant les prolongations après le beau siècle carolingien (Xe), à l’installation de la féodalité à l’issue d’une crise courte mais violente (XIe), et à la reconstruction des pouvoirs comtaux (XIIe). La thèse défendue ici réévalue à la baisse l’action de la dynastie comtale de Toulouse avant 1000, sans reconnaître pour autant la plénitude de l’autorité vicomtale puisque cette dernière rencontra la résistance de deux familles vicomtales concurrentes et dut en outre composer avec des parents et des fidèles. Elle réduit l’ampleur des tensions sociales et souligne la viscosité des institutions et des pratiques sociales, après 1000. Elle substitue l’hypothèse d’une tentative avortée de construction des pouvoirs à celle de la reconstruction, passé 1100.
Comment a réagi l’aristocratie biterroise pendant toute la période ? A la fin du Xe siècle, les vicomtes lâchèrent à des proches et à des compagnons des bribes d’une autorité publique déjà entamée : fondateurs du premier réseau de fortifications privées, ces privilégiés résidaient aussi dans la ville et s’y enrichissaient ; après 1030, la multiplication des points fortifiés profita à leurs descendants. Une crise s’ouvrit lorsque, vers 1050, les réformateurs ecclésiastiques voulurent arracher les églises locales des mains laïques; en passant des alliances avec certaines familles urbaines et castrales, les champions de la Réforme grégorienne accentuèrent la stratification du groupe nobiliaire et réduisirent l’influence de la famille dirigeante narbonnaise. La dynamique engagée clarifia la situation du pouvoir laïc et aurait pu profiter aux Trencavels si l’évêque n’avait commencé à rogner leurs positions dans la cité et dans la campagne suburbaine. Aussitôt ouverte, la brèche au sein de la moyenne et de la petite aristocratie locale se referma par des distributions d’honneurs.
Le décalage chronologique entre l’enchâtellement et la féodalisation freina le processus de concentration des pouvoirs. Les évêques et l’abbé d’Aniane firent bien entrer quelques seigneurs laïcs dans un réseau de fidélité soudé par le fief de reprise, mais plus souvent pour un honneur épiscopal tenu dans le castrum ou pour des droits urbains, que pour une seigneurie castrale à laquelle ils s’intéressèrent à partir du milieu du XIIe siècle seulement. Tardif et médiocre bilan en regard de l’entreprise des Guilhems de Montpellier qui, depuis le milieu du siècle précédent, reprenaient en fief tous les villages castraux et nombre de villae de leur grand domaine. Ne rencontrant aucune véritable résistance des pouvoirs centraux (l’évêque de Maguelone et le comte de Melgueil), ils avaient réussi à faire coïncider « enchâtellement » et « féodalisation ». Les prélats et les vicomtes firent place à une autre situation. Dans la zone biterroise et agathoise qu’ils contrôlaient, la création des seigneuries castrales à partir de patrimoines fonciers déjà bien dessinés au Xe siècle, avait précédé d’une centaine d’années l’installation de la féodalité : ils ne purent que se répartir les tenants-fief en composant avec la distribution antérieure – comme gelée – des fidélités, et en respectant l’autonomie d’un petit nombre de seigneurs.
Surprise aussi du côté du lignage. Dans les deux pays étudiés, enclavés dans une aire relativement calme – n’ayant pas connu de nette rupture dans le commandement et le tissu social -, les habitudes eurent la vie dure. Certes, la nébuleuse des parents commença à se fixer dans des lignées durables avant la fin du Xe siècle, mais le lignage resta, pendant presque tout le XIe siècle, ouvert aux cadets tout en demeurant relativement favorable aux filles. C’est-à-dire que le grand nombre de partenaires de la seigneurie correspondit au moment où les capacités d’expansion de l’honneur patrimonial se réduisaient. Des solutions destinées à freiner la désagrégation du patrimoine et à éviter l’implosion du lignage s’imposèrent alors. Les pratiques matrimoniales et testamentaires évoluèrent rapidement vers un dispositif d’exclusions. Des facteurs externes appuyèrent l’évolution. D’abord, l’ouverture sur l’espace politique régional : la « grande guerre méridionale » qui commença vraiment après 1130, entraîna la moyenne aristocratie dans des réseaux d’alliance derrière lesquels les rois, l’empereur et le pape se découvrent; sous la direction des Trencavels et des Guilhems de Montpellier, la noblesse biterroise rallia assez massivement le camp procatalan, bien que les comtes de Toulouse disposassent de quelques champions locaux agissant sous la discrète férule des évêques de Béziers et d’Agde. Ensuite, de nouvelles façons de gérer la transformation du profil lignager soutint la conversion de la seigneurie en un organisme économiquement plus performant, à l’exemple du modèle animé par les évêques, les chanoines et les Guilhems de Montpellier.
Supportable avant les progrès de l’État dans l’Occident chrétien, l’immaturité politique, c’est-à-dire la faible concentration des pouvoirs, sera sanctionnée, après 1200, par la défaite militaire, par la destruction des réseaux de parents et d’amis, par la disparition des troubadours, bref par l’effacement d’une sociabilité et d’un mode de vie aristocratiques, complexes et raffinés, ayant jusque-là assuré la cohésion sociale et permis au Languedoc méditerranéen de « vivre sans état ».
