La commémoration du centenaire de la naissance de Jean Moulin : entre mémoire et histoire, le héros humanisé
La commémoration du centenaire de la naissance de Jean Moulin :
entre mémoire et histoire, le héros humanisé
* Agrégé d’histoire. Doctorant à l’Université Paul Valéry-Montpellier III. Enseignant à l’IUFM de Montpellier
Aujourd’hui beaucoup d’historiens travaillent sur un nouveau champ d’étude, celui de la mémoire. « La mémoire n’est pas seulement une source, elle est aussi, précisément avec ses défaillances, ses troubles, et ses mensonges, forcément significatifs, un fantastique objet d’histoire 1 ».
Étudier la mémoire, c’est tenter de comprendre sa construction, son organisation, ses oublis, les processus de sélection du passé. L’historien ne se contente pas de travailler sur l’événement lui-même, mais s’intéresse aussi à l’histoire de la mémoire de cet événement, jusqu’à nos jours. « Il vaut la peine, écrit Robert Frank, de faire l’histoire de la mémoire, c’est-à-dire l’histoire la plus objective possible, de la subjectivité collective et de son rapport au passé. Ce type d’histoire, qui joue au moins sur deux temporalités, l’époque de la remémoration et la période remémorée, permet de mieux comprendre les enjeux de la « présence du passé » (c’est la définition de la mémoire) à un moment donné 2 ».
L’historien de la mémoire s’intéresse aux sources contemporaines de l’événement (archives) mais aussi à ce qui est postérieure à celui ci : aux journaux, livres, témoignages, discours, cérémonies, médias, lieux.. ce que l’on nomme les vecteurs de mémoire, en les mettant en relation pour en comprendre le sens.
C’est dans ce cadre que se situent mes recherches de doctorat non pas sur un événement mais sur un personnage : Jean Moulin 3.
À partir d’un large éventail de vecteurs, et en analysant l’ensemble des types de mémoire, qu’elles soient « officielle », « savante », de « groupes », « publique ou diffuse 4 », il s’agit de montrer, quand, comment, pourquoi, Jean Moulin est devenu un héros national, jusqu’à incarner désormais le héros éponyme de la Résistance française ? Quels enjeux de mémoire cela sous-tend ?
Cette approche du personnage est relativement nouvelle. C’est surtout à la biographie elle-même du fondateur du CNR que les historiens se sont attachés, en travaillant plus en profondeur certaines parties de sa vie. Il faut lire avec beaucoup d’attention les travaux de Daniel Cordier 5 pour saisir à quel point la recherche a totalement renouvelé la vision du résistant donnée par Henri Michel dans son livre « Jean Moulin, l’unificateur 6 ».
Pourtant, Henry Rousso, dans son remarquable ouvrage sur « le syndrome de Vichy » consacrait quelques pages à la panthéonisation de Jean Moulin 7. Avec lui Jean-Marie Guillon ou Robert Frank 8 avancent une chronologie sur la construction du mythe. Dernièrement Pierre Péan 9, Daniel Cordier 10, Jean-Pierre Azéma 11, ont écrit, dans leur publication respective, des chapitres exhaustifs sur la construction de la mémoire sur Jean Moulin. Il existe donc désormais, parallèlement à une étude toujours en cours sur l’action de Jean Moulin durant sa vie, une recherche qui s’intéresse à la postérité du personnage en particulier à son émergence dans la mémoire collective.
Mes travaux devraient permettre de nuancer, d’affiner, parfois de contredire (mais n’est-ce pas là le but de toute recherche ?), ce qui est aujourd’hui avancé, notamment sur la chronologie du souvenir. Mon propos ici n’est pas en quelques pages d’aborder cet aspect chronologique. Il s’agit plus simplement d’analyser les commémorations organisées pour le centenaire de la naissance de Jean Moulin (20 juin 1899-1999) pour en comprendre le sens.
Quelle place prend cette commémoration dans la construction de la mémoire sur Jean Moulin ?
On peut tenter de répondre à cette question en insistant sur trois thèmes de réflexion :
- Étude des vecteurs de la commémoration du centenaire. Par quels vecteurs passe la commémoration ?
- Analyse plus approfondie de la mémoire véhiculée par les livres, les colloques : « Jean Moulin face à l’histoire ».
- Étude de l’évolution des enjeux de mémoire et de l’image actuelle du personnage.
Il est presque impossible de dresser un inventaire complet des manifestations organisées pour commémorer le centenaire de la naissance de Jean Moulin. Sans être exhaustif, on peut insister sur trois points essentiels.
Tout d’abord, dressons un inventaire des vecteurs de mémoire utilisés pour cette commémoration, en prenant quelques exemples.
Les livres publiés sont nombreux. Dès la fin de l’année 1998, bien avant la date symbolique du 20 juin 1999, sortent deux ouvrages en librairie, celui de Pierre Péan et celui de Jacques Baynac 12. Les deux éditeurs se livrent à une véritable course contre la montre, il faut dire que depuis une décennie Jean Moulin fait bien vendre. Dès le mois d’octobre ces deux livres sont annoncés dans la presse, soit par des encarts publicitaires, soit par de petits articles communicant simplement l’information. Au mois de novembre le battage médiatique, sur lequel nous reviendrons dans la troisième partie de cet article (les enjeux de mémoire), s’intensifie. Tous les grands journaux, quotidiens ou hebdomadaires, leur consacrent la Une 13. On compte plusieurs dizaines d’articles de presse entre les mois de novembre (les plus nombreux) et janvier, puis les polémiques déclenchées par ces deux publications retombent. Bernard Pivot invite même les deux protagonistes dans son « Bouillon de culture » (20 novembre 1998). L’émission tourne vite au dialogue de sourds, à l’invective. Seule Geneviève De Gaulle Anthonioz invitée à prendre la parole en toute fin d’émission, rappellera en peu de mots, avec simplicité, quelques « vérités » : l’importance politique du combat de la Résistance, son sacrifice, l’ignorance par la base des divergences entre les chefs de la Résistance, le rôle des « obscurs », des « sans-grade » et surtout « l’immense affection, respect, reconnaissance de De Gaulle à Moulin ». Pour elle, Jean Moulin représentait celui qui avait unifié la Résistance.
La commémoration du centenaire s’ouvre donc sur des polémiques vives, mais que les publications qui suivront vont faire passer au second plan. Tout en soulignant leur nombre important, on peut les classer en plusieurs catégories :
- Celles qui rendent un hommage à vocation souvent hagiographique. Elles peuvent venir des collectivités comme à Béziers ou à Chartres 14. Il s’agit le plus souvent de petites plaquettes, à diffusion modeste, annonçant les commémorations et montrant l’attachement de la collectivité au souvenir de Jean Moulin (mémoire de groupe). Hommage aussi, avec la réédition enrichie du livre de Laure Moulin sur son frère 15, initiative qui part des petits cousins de Jean Moulin, appuyée par Madame Levisse-Touzé, directeur du Mémorial Leclerc et musée Jean Moulin (Montparnasse Paris) et Max Chaleil (Éditions de Paris). Les associations d’anciens combattants, comme l’ANACR sortent des bulletins 16. Le ministère par l’intermédiaire de la Délégation à la Mémoire et à l’information Historique publie une brochure intitulée : « Jean Moulin, un héros moderne 17 » accompagnée d’un petit CD (« À Jean Moulin », poème de Louis Amade dit par André Verhuren). « Les chemins de la mémoire » donne, dans plusieurs numéros, des informations sur les commémorations. Citons, toujours dans ce même type, l’édition de deux beaux ouvrages, directement issus d’une série de quinze émissions consacrées à Jean Moulin sur les stations locales de Radio France 18.
- Deuxième catégorie, les publications à vocation plus scientifique (mémoire savante), résultant de colloques tenus en 1999 ou d’un travail de longue durée. On peut citer Chartres, Béziers, paris 19…. Et bien entendu le livre de Daniel Cordier, « Jean Moulin, La République des catacombes 20 ». Les deux numéros des revues « Histoire » et « Espoir », peuvent être rangées dans ce corpus 21, même si l’éditorial non signé du premier numéro de la revue de l’Institut Charles De Gaulle déclenche une véritable tempête au sein de la Fondation. Ces ouvrages font le point sur la biographie de Jean Moulin.
- Dernier type, une constante dans les publications sur Jean Moulin depuis maintenant plus de vingt ans, les livres consacrés à Caluire. Jacques Baynac, Paul Dreyfus dans le « guet-apens de Caluire » 22, et Pierre Péan avec « La diabolique de Caluire » 23, tentent de percer le « mystère » qui entoure l’arrestation de Jean Moulin.
En dehors de ces trois types biens marqués 24, il faut dire un mot du remarquable travail mené par le collège en ZEP de la Devèze à Béziers, qui à l’initiative des élèves et d’une équipe pédagogique, avec le soutien du département de l’Hérault (ODAC), a publié une petite bande dessinée, dont la vocation est de mieux faire connaître Jean Moulin 25 aux enfants.
Comme on peut le constater, le vecteur livre est important, et, nous aurons l’occasion de revenir plus en détail sur le contenu de ces ouvrages dans la seconde partie de cet article.
Autre vecteur très lié au premier, les colloques, les conférences. En dehors de ceux déjà évoqués comme Chartres, Béziers, Paris, on peut citer Montpellier 26 ou Salon 27. Ce dernier s’est déroulé dans le cadre des cérémonies du 27 mai au Mémorial Jean Moulin (initiative du Comité du Mémorial dont le Président est Monsieur Bermond, avec l’appui de la municipalité). Dans la plupart des cas ils sont issus d’initiatives plutôt locales 28, sauf bien entendu pour le colloque de Paris à dimension nationale sous le haut patronage du Président de la République, avec le concours financier de nombreux partenaires dont le Secrétariat aux anciens combattants, la ville de Paris et à l’initiative du Centre d’Histoire de l’Europe au XXe siècle.
Les cérémonies ont été relativement nombreuses. On peut là aussi proposer un classement.
- Celles annuelles, mais dont on a voulu accentuer la solennité, l’ampleur, pour la commémoration du centenaire. À Chartres dans la tradition de la ville, où le souvenir est vif, on renforce les cérémonies habituelles (aux monuments et plaques de Chartres et La Taye) par un colloque. À Paris la cérémonie au Panthéon le 17 juin 29, est présidée par Jean Pierre Masseret secrétaire d’État à la Défense, chargé des anciens combattants. À Salon où l’on commémore non seulement le centenaire de la naissance de Moulin mais aussi le trentième anniversaire de l’érection du Mémorial. Cette manifestation importante placée sous le haut patronage du Président de la République, marquée par la présence de Jean Pierre Masseret, est doublée d’un colloque rassemblant de nombreux historiens. Mais deux villes ont fait conjointement de gros efforts pour rendre hommage à Jean Moulin Caluire, ville où il a été arrêté, Béziers où il est né. Le 18 juin des cérémonies se déroulent dans les deux villes. Elles allient tradition (rassemblement devant les lieux de mémoire) et originalité, puisque à Béziers un parachutiste atterrit sur le champ de mars (en souvenir du parachutage en Provence de Jean Moulin début janvier 1942) et qu’un duplex par transmission satellite est mis en place avec Caluire. Une association, « Jean Moulin de Béziers à Caluire », est créée pour perpétuer la mémoire de Moulin, avec la ferme volonté de mettre en place une fondation. Béziers ne s’arrête pas là, puisqu’elle marque les fêtes annuelles de la Libération par un nouvel hommage très appuyé au héros 30.
- Celles non régulières, spécialement mises en place pour le centenaire. Elles concernent certains lieux de mémoire où il n’existe pas de cérémonie annuelle en l’honneur de Moulin, comme au 48 rue du Four, lieu de réunion inaugural du Conseil de la Résistance (27 mai 43-27 mai 1999), ou à la cité de l’Air à Paris (stèle, cérémonie fin juin). Car contrairement à ce que l’on pourrait croire, en dehors de quelques monuments importants dédiés à Moulin (Chartres, Béziers, Salon, Caluire), il existe sur ces lieux, peu de commémorations annuelles.
C’est d’ailleurs une particularité de cette année de commémoration que d’avoir inauguré très peu de lieux, ce qui n’était pas le cas pour les grandes cérémonies de 83 et 93, où les créations se chiffrent par dizaines. Là, on ne peut relever que quelques exemples. À l’université Jean Moulin à Lyon, dans le cadre « d’une semaine de la mémoire » (29 mars- 3 avril), est inauguré un monument. Une plaque à l’école Jean Moulin est installée à Caluire le 18 Juin. Mais il s’agit de villes possédant déjà des lieux de mémoire et complétant leur hommage à Jean Moulin. Et si les « amis de la résistance » (ANACR) compte faire apposer quinze plaques dans le Var pour honorer le centième anniversaire de la naissance de Jean Moulin, rares sont les villes qui pour la première fois créent un lieu de mémoire 31.
Les commémorations du centenaire donnent lieu aussi à de multiples expositions. Elles peuvent être itinérantes comme l’exposition de la Délégation à la Mémoire et à l’Information Historique qui reprend en vingt affiches et soixante-dix photos le thème de la plaquette, « Jean Moulin un héros moderne » et qui est destinée au public scolaire. D’ailleurs beaucoup d’écoles, de collèges, de lycées ont tenu, dans une démarche « d’éducation à la citoyenneté », à mieux faire connaître encore le parcours de Jean Moulin 32. De petits musées ou des médiathèques font un effort pédagogique et proposent à leur public des expositions sur Jean Moulin ou sur le Conseil National de la Résistance 33. Mais c’est surtout trois musées qui vont présenter les expositions les plus ambitieuses au centre Jean Moulin de Bordeaux (à partir du 7 mai 1999), au musée des Beaux-Arts à Béziers (centrée sur l’artiste Romanin) et le musée Jean Moulin situé à la gare Montparnasse à Paris. Inaugurée en présence de nombreuses personnalités cette exposition a fait l’objet d’une large couverture médiatique presse, émissions de radio, de télévision… En une dizaine de panneaux elle retraçait la vie de Jean Moulin, de son enfance en Languedoc ou en Provence, à sa tragique disparition, insistant notamment sur son expérience de préfet ou des cabinets ministériels, sur son apport décisif dans l’unification de la Résistance. Elle proposait un certain nombre de documents inédits ou peu connus rendant le héros plus humain. Parallèlement d’autres manifestations venaient épauler cette exposition le 17 juin, lecture publique par J.-P Zhenacker, d’extraits du journal de Jean Moulin publié par sa sœur, sous le titre « Premier combat », présentation le 19 juin par la compagnie théâtrale « Averse » d’une pièce de théâtre intitulée « Le refus ». Un document réalisé, avec l’aide du service audiovisuel du ministère de l’Intérieur, est tourné et montre, de façon remarquable, émouvante, tous les lieux qui ont marqué sa vie (« Sur les pas de Moulin ») 34.
D’autres vecteurs de mémoire s’ajoutent aux livres, colloques, cérémonies, lieux, expositions. On peut, sans trop insister, ajouter d’autres exemples les pièces de théâtre ou des spectacles 35, un festival du film sur la Résistance 36, des émissions de télévision déjà évoquées (qui ne font que renforcer le rôle du vecteur livre), de radio, de nombreux articles de presse tant dans les quotidiens ou hebdomadaires 37, des encarts ou enveloppes illustrées (vecteur timbre), sans oublier des vecteurs plus actuels comme les CD ou des sites Internet.
Il faut donc relever la diversité des vecteurs utilisés pour commémorer le centenaire de la naissance de Jean Moulin.
Le deuxième point de cette première partie propose d’étudier la chronologie et la géographie du souvenir, en ne différenciant plus cette fois les vecteurs de mémoire.
En fait la commémoration du centenaire de Jean Moulin s’étale sur bien plus que l’année 1999. On peut considérer qu’elle s’ouvre avec la sortie des livres de Pierre Péan et de Jacques Baynac en novembre 1998, pour ne se terminer qu’au printemps 2000 (pièces de théâtre qui continuent leurs représentations). La publication tardive du colloque de Paris en septembre 2000 ne s’inscrit plus réellement dans une démarche commémorative du centenaire.
La commémoration se fait sur plusieurs mois en raison notamment des expositions, mais elle est marquée par des « poussées de fièvre » ou temps forts :
- Novembre-décembre 1998 temps fort caractérisé par les polémiques et une forte médiatisation (presse, télévision) ;
- Puis la fièvre retombe ;
- Un printemps marqué par la sortie du livre de Daniel Cordier et par le début des grandes expositions (avril 1999) ;
- La commémoration culmine au mois de juin, ce qui correspond aux dates clefs dans la vie de Jean Moulin : 17 juin tentative de suicide à Chartres souvent liée au 18 juin (appel de Général De Gaulle), 20 juin naissance de Jean Moulin, 21 juin arrestation à Caluire. Entre la fin du mois de mai et du mois de juin se déroulent l’essentiel des commémorations : colloques, cérémonies, inaugurations de lieux, d’expositions…
- La fin de l’été et l’automne sont plus calmes. La fièvre est tombée, les cérémonies, les manifestations de grande envergure se terminent. Béziers avec les cérémonies du 21 août ou le colloque du 9 octobre fait figure d’exception.
Cette chronologie appelle trois remarques :
La première, c’est qu’il n’y a pas, comme en 1983, de date officielle de commémoration (17 juin).
Deuxièmement le mois de juin apparaît de plus en plus comme le mois des commémorations sur Jean Moulin, constante observée depuis maintenant vingt ans.
Enfin les villes qui commémorent régulièrement le souvenir de Jean Moulin ont maintenu un calendrier traditionnel. C’est le cas à Salon (27 mai), à Chartres (17 juin), à Béziers (21 août)… Mais parfois quand la municipalité veut marquer le coup, elle organise des cérémonies qui se situent plutôt le 18 juin (appel) et non pas le 20 juin (naissance). On le voit à Béziers, mais aussi à Caluire. Cette remarque est importante, dans la mesure où l’on voit peu à peu dans le choix des dates, la volonté de lier De Gaulle et Moulin, au moment où les polémiques continuent sur les convictions politiques du fondateur du CNR.
Sur la géographie de la commémoration, il convient de rester nuancé tant il est difficile de connaître réellement l’ensemble des manifestations qui se sont déroulées. Cependant on retrouve là aussi des constantes des années 1983 et 1993. On peut relever par exemple, que les villes qui faisaient déjà beaucoup pour commémorer le souvenir de Jean Moulin, ont souhaité marquer le centenaire Chartres bien sûr, Béziers, Salon, Paris, Bordeaux… D’autres, avec des moyens plus modestes, s’inscrivent dans l’élan général, alors qu’elles ne sont pas directement liées à la vie de Moulin. Mais ces dernières sont peu nombreuses. Il y là une différence fondamentale avec les précédentes commémorations. Cette remarque rejoint celle sur la faible création de lieux de mémoire. En 1983 des dizaines de communes avaient tenu à saluer la mémoire de Moulin en inaugurant des plaques ou des monuments souvent le 17 ou le 18 juin. Ce n’est pas le cas ici. D’autre part on peut souligner que des villes qui ont pourtant compté dans la vie de Moulin ont finalement peu marqué le centenaire comme Montpellier par exemple (un colloque et une plaque). Ces exemples sont certainement rares (Metz, Châteaulin ? Rodez ?…) mais ils montrent que la commémoration du centenaire de Jean Moulin est géographiquement moins nationale que celles de 1983 ou 1993.
L’explication de cette différence, on la trouve dans l’origine des commémorations. Qui prend l’initiative ? C’est l’objet du troisième point.
En 1983, puis en 1993, c’est l’État, c’est-à-dire le Président de la République François Mitterrand et son gouvernement, qui prennent la décision de commémorer nationalement la mémoire de Jean Moulin.
En 1983 par exemple un comité est formé. Placé sous le haut patronage du Président de la République, il se réunit la première fois le 28 avril à Matignon, Pierre Mauroy est alors Premier Ministre. Le comité comprend des ministres, le Chancelier de l’Ordre de la Libération, des associations nationales d’anciens combattants, des associations du souvenir de Jean Moulin, ainsi que des personnalités de la Résistance et des proches collaborateurs de Jean Moulin. La volonté est donc forte, au plus haut sommet de l’État, de marquer nationalement le souvenir de Jean Moulin et d’imposer une mémoire d’État, officielle. Cela fait suite à l’hommage rendu par François Mitterrand à Jean Moulin au Panthéon juste après son élection de 1981. Ces cérémonies se veulent dans leur conception novatrices en faisant appel à l’ensemble de la symbolique commémorative: médaille, philatélie, monuments et plaques, expositions… Le 17 juin est déclaré « journée Jean Moulin », ce qui entraîne des polémiques assez vives 38. Le 17 ou le 18 juin de nombreuses plaques sont inaugurées.
Pour 1999, on ne retrouve pas du tout la même démarche. Quelle est la place de l’État dans ces commémorations ?
L’État n’est pas absent des commémorations. On a pu voir que plusieurs manifestations sont sous le haut patronage du Président de la République comme à Salon ou au colloque de Paris. Le secrétaire d’État à la Défense, chargé des anciens combattants, Jean Pierre Masseret, est présent au Panthéon, au mémorial de Salon… Son ministère ou celui de l’Intérieur apportent leur soutien financier comme par exemple pour le film, « Sur les pas de Moulin » du musée Montparnasse à Paris, ou pour la réalisation d’une plaquette et d’une exposition. Mais au final cela fait peu. L’impulsion ne vient pas de l’État. Il n’y a pas une volonté, comme en 1983 ou 1993, d’imposer une mémoire officielle. Les initiatives les plus remarquées viennent soit des collectivités territoriales, surtout des municipalités, parfois aidées par les départements, surtout quand il existe une mémoire vivante (Chartres). Là on n’hésite pas à faire de gros efforts. Soit des musées qui proposent expositions, conférences, parfois film. Elle vient aussi des universités qui proposent des colloques pour des mises au point scientifiques. De nombreux historiens en dehors des publications, ont largement participé, en multipliant les interventions, les conférences, aux commémorations du centenaire. Cette « mémoire savante » a certainement joué un rôle beaucoup plus important qu’en 1983 et 1993, du fait de l’avancée des recherches sur le personnage. Elle est même venue « bousculer » une mémoire « officielle » quelque peu sur la réserve. Enfin, venues en ordre dispersé (ce qui explique l’étalement dans le temps), les initiatives d’anciens combattants, d’établissements scolaire, de particuliers. Elles reposent sur la bonne volonté de quelques-uns qui tentent avec peu de moyens de s’inscrire dans la commémoration du centenaire. Parfois avec pugnacité elles débouchent sur des projets plus ambitieux comme pour la réédition du livre de Laure Moulin 39.
Dans l’ensemble leur nombre reste modeste, ce qui explique encore davantage la diffusion géographique moins large de l’hommage rendu à Jean Moulin, les initiatives privées, locales, n’étant pas relayées ou impulsées par un comité national.
Mais si l’espace géographique des commémorations est plus réduit, la dimension, la portée de l’hommage rendu à Jean Moulin, en est tout aussi grand. Cela s’explique par l’ampleur des manifestations organisées par les « mémoires de groupe et savante » et par la couverture médiatique. La presse, la radio, la télévision, davantage encore qu’en 1983 (c’est moins vrai pour 1993 du fait des polémiques autour du livre de Th. Wolton 40), se sont fait écho des manifestations, mais aussi ont œuvré pour mieux faire comprendre au public le parcours de Jean Moulin. En ce sens les médias ont « épaulé » la « mémoire savante », même s’il conviendra de nuancer ce propos dans la troisième partie sur les enjeux de mémoire.
En conclusion sur ce premier thème de réflexion on peut constater plusieurs points :
- La diversité des vecteurs de mémoire utilisées pour commémorer le centenaire.
- Mais certains vecteurs sont plus déterminant que d’autres. C’est le cas des livres et des colloques. Les lieux de mémoire sont devenus un vecteur secondaire dans cet hommage.
- La « mémoire officielle ou d’État » a joué un rôle plus effacé qu’en 1983, contrairement à la « mémoire savante ». Ce qui explique la moins grande diffusion géographique des commémorations.
À partir des écrits publiés dans le cadre de la commémoration du centenaire, quelles évolutions observe-t-on dans ce vecteur devenu désormais essentiel dans la construction de la mémoire sur Jean Moulin ?
L’étude portera non pas sur l’ensemble des publications, mais sur quelques exemples significatifs qui reprendront la typologie dégagée dans la première partie :
- Celles qui rendent hommage : « Jean Moulin un héros moderne 41 », « Jean Moulin, mémoires d’un homme sans voix 42 ».
- Celles des historiens : « Jean Moulin, la République des catacombes 43 », « Jean Moulin face à l’histoire 44 ».
- Les publications plus polémistes voire révisionnistes : « Vies et morts de Jean Moulin 45», « Les secrets de l’affaire Jean moulin 46 ».
Le premier ensemble est dans la ligne de ce qui est publié depuis quelques années sur Moulin, pour tenter de lui donner une approche plus humaine. Ce que l’on pourrait appeler le « héros humanisé ». Déjà dès 1963 à l’exposition de Castres on montrait le Jean Moulin résistant mais aussi artiste (Romanin). Le Centre national de Bordeaux en 1983 puis 1993 avait publié deux brochures qui reprenaient le thème de l’artiste 47.
Pour donner plus de chair au personnage on ne s’arrête plus essentiellement à ses années de résistance. Dans la brochure du ministère, moins de vingt pages sont consacrées à cet aspect de sa vie, soit un gros quart de l’ouvrage. Le reste porte sur les « influences familiales », le jeune fonctionnaire dynamique, le préfet aguerri, « l’artiste confirmé ». Dans « Mémoire d’un homme sans voix », « les auteurs de cet ouvrage ont souhaité mettre en valeur l’homme, le méridional, l’artiste Romanin, éclectique dans ses goûts artistiques et littéraires, le sportif, nageur et skieur accomplis, le haut fonctionnaire engagé au service de la République, le résistant… le récit vivant et chaleureux a le mérite de montrer un Jean Moulin à visage humain 48 ». Pour accentuer ce trait, les deux ouvrages multiplient les documents manuscrits de Jean Moulin (rédactions d’écolier, lettres…), montrent des dessins, des caricatures, et de très nombreuses photos prises soit dans le berceau familial (les parents, la famille des cousins, Jean Moulin enfant, élève…) soit durant ses loisirs (en bateau, au sport d’hiver…), soit dans ses fonctions officielles, (préfet, directeur de cabinet au ministère de Pierre Cot…) 49, etc., il est d’ailleurs significatif que les deux ouvrages ne choisissent pas comme couverture la célèbre photo de Marcel Bernard, qui bien que datée d’octobre 1939, symbolise le résistant. Caché par un feutre et une écharpe, le visage de Jean Moulin est dans l’ombre. Pour le rendre plus « accessible », le ministère choisit un portrait du docteur Tuset de 1931 et Radio France une photographie d’un Jean Moulin souriant, en tenue décontractée aux sports d’hiver. Un homme donc jeune, image bien éloignée de celle ancrée dans la mémoire collective.
Cette ambition de transformer peu à peu l’idée que l’on se fait, dans la mémoire diffuse, du personnage, s’explique par la volonté de ne pas en faire seulement un héros national, qui, panthéonisé, ne servirait plus d’exemple, en particulier pour la jeunesse. Pour éviter un trop grand décalage avec une histoire bien ancienne pour les nouvelles générations, il faut faire de Jean Moulin un héros contemporain, le « prototype du héros moderne 50 », celui en qui on peut toujours s’identifier. Le combat de Jean Moulin n’est pas seulement inscrit dans une période, celle de l’Occupation. Il pose le problème de la responsabilité de chacun dans la défense des « valeurs et des droits de l’homme qui se révèle toujours d’actualité 51 ». En rendant chair à Jean Moulin, il ne devient pas seulement l’objet d’un culte funéraire mais sert à « déclencher l’éveil de la conscience citoyenne 52 ».
Sous la plume de Daniel Cordier et des historiens sous la direction de Jean-Pierre Azéma, quel Jean Moulin apparaît ? Ces deux exemples, essentiels, suffisent pour nous permettre de tracer l’évolution de l’étude scientifique de la biographie de Moulin.
Daniel Cordier n’a pas souhaité, avec son nouveau livre, faire une synthèse de ses ouvrages précédents 53, ni faire une réédition retravaillée de la préface du tome un, comme son éditeur lui suggérait. Il a voulu faire quelque chose de différent et donner une vision d’ensemble sur les problèmes des résistances. Le 8 août 1942, Moulin lui a donné un rapport à coder. Les chefs de la Résistance n’étaient pas d’accord avec Moulin et De Gaulle, en particulier sur l’organisation militaire. Cordier dit s’être insurgé de ce désaccord. Le livre qui paraît en 1999, est donc la résultante de cette question pourquoi les chefs des Mouvements ne voulaient pas obéir à De Gaulle et Moulin ? Pour Daniel Cordier, il s’agit d’élargir le récit, en prenant les cinquante mois de l’Occupation, en y réintroduisant la mission de dix huit mois de Jean Moulin.
Ce livre est tant sur le contenu, que sur la méthode, dans la ligne de ce que dit et écrit Daniel Cordier depuis maintenant plus de vingt ans approche scientifique, renouvellement profond de l’histoire de la Résistance, abondance des citations, primat de l’écrit sur le témoignage… Mais parce qu’il est un historien-acteur de cette période, certains historiens lui reprochent son écriture parfois trop engagée, partiale, notamment envers Brossolette.
La première partie du livre consacrée à l’action de Moulin pendant la guerre, de son « Premier combat » à son martyr, reprend pour l’essentiel ce que Daniel Cordier avait pu apporter comme renouvellement dans la compréhension du personnage et les enjeux de sa mission : les jeux subtils, ambigus de Pierre Brossolette, des chefs des mouvements, les multiples oppositions avec le délégué du général De Gaulle, le tout replacé dans un contexte global de lutte pour le pouvoir entre De Gaulle et Giraud, entre De Gaulle et les Alliés. Jean Moulin n’a pas été simplement « l’unificateur » mais le grand ordonnateur de la « légitimité démocratique 54 » qui manquait à De Gaulle malgré l’acte du 18 juin 1940. Sa culture républicaine, sa formation de haut fonctionnaire, sa stature d’homme d’État, permirent, dans ce but, à Moulin, de remplir sa mission. En ce sens, il est avec De Gaulle, un des seuls à avoir sauvé l’État, c’est ce qui le différencie fondamentalement, pour Daniel Cordier, de Pierre Brossolette. Page après page il en fait l’antithèse de Jean Moulin. C’est presque à la fin de son livre que Daniel Cordier a les mots les plus durs : « Sa trajectoire dans la Résistance pose un problème à l’historien, puisque tous ses succès le conduisent inexorablement au désastre…Il en est de même avec la mission Brumaire en France, au printemps 1943. Elle fut un succès rapide sur le plan de la coordination des mouvements en zone occupée, comme l’écrivit justement le colonel Passy et, après lui, tous les historiens. Néanmoins, à cause de sa désobéissance à De Gaulle dans l’application de ses directives et des polémiques qu’il déclencha contre Moulin, cette réussite se transforma en disgrâce dès son retour et lui coûta la succession de Moulin. Enfin, le dernier épisode mêla, pour sa perte, sa volonté tenace à la rigueur du hasard. À l’automne 1943, à couteaux tirés avec Claude Serreulles, il obtint son rappel à Londres, mais au prix de son propre rappel. Cette humiliation le conduisit à une erreur fatale. Fort de son succès contre Serreulles, il refusa d’abord de rentrer de Londres. Résigné enfin à obéir aux ordres, il fut acculé à l’improvisation, faute de moyens de transport, dans une aventure qui le conduisit à la mort. Prométhée n’avait pu rivaliser avec Richelieu 55 ». Cependant Daniel Cordier rend hommage au martyr, à celui qui a choisi « délibérément de quitter la vie par le plus haut. C’est-à-dire dans le silence suicidaire d’une fidélité à leurs camarades et à leur foi.., c’est pourquoi il demeure à jamais présent parmi nous, ou son exemple nous contraint à vivre debout, à nous engager et, au besoin, à tout sacrifier, comme lui, dans ce combat de chaque instant pour la vérité et pour la liberté 56 ».
La deuxième partie du livre, qui concerne la période qui va de Caluire à la Libération, ce que Daniel Cordier appelle « l’héritage de Jean Moulin » est beaucoup plus novatrice. L’auteur fournit des explications détaillées, toujours étayées par des documents, parfois inédits, sur la difficile succession de Moulin, la lutte terrible entre Serreulles et Brossolette, le combat courageux de Jacques Bingen et sa fin tragique. Il montre comment pas à pas la Résistance tente de reprendre son autonomie par rapport à De Gaulle par exemple en récupérant l’armée secrète : « Jusqu’à la Libération, l’organisation militaire subit de profondes transformations dans les structures et dans les hommes, mais à partir de ce jour et en dépit de toutes ses tentatives, De Gaulle ne put jamais reprendre le commandement direct des forces militaires de la Résistance, comme il l’avait toujours exigé 57 ». À lire ces pages on comprend la tension extrême qui régnait au moment de la Libération et de l’arrivée du Général à Paris « …De Gaulle entendit faire payer à la Résistance des gestes d’indépendance qu’il avait vécus comme autant de provocations et d’humiliations. 58 »
La troisième partie est consacrée à Caluire, mais Daniel Cordier a souhaité accorder une place réduite (120 pages sur 850) à ce qu’il qualifie de « fait divers tragique ». Il veut au contraire sortir du « ghetto » de Caluire tout en faisant son devoir d’historien (Caluire doit devenir un objet d’histoire). Dans deux chapitres, « Prélude à Caluire », et « Le 21 juin à Caluire » (situés à la fin de la première partie), il donne surtout la parole aux acteurs du drame en sélectionnant dans leurs témoignages ce qui lui paraît être le plus proche de la vérité. Là il se contente de renouer le fil chronologique d’une histoire complexe. Mais pour la première fois, il tente de faire comprendre Caluire au travers de la construction de la mémoire en partant des deux procès Hardy (« L’affaire Hardy », « Les procès Hardy »). C’est cette mise en perspective, à partir d’une large revue de presse, dans un contexte d’après guerre difficile, de guerre froide naissante, qui permet de saisir tous les enjeux de mémoire que recouvrent le procès Hardy et finalement son acquittement : « D’emblée, l’affaire de Caluire en offrit un exemple éclatant. Elle fut traînée hors du champ judiciaire par la politisation que lui imprimèrent les communistes pour tenter de discréditer des chefs de mouvement qu’ils estimaient leur faire obstacle dans l’unification de la Résistance à leur profit. Dès lors, il fallut se battre pour sauver sa peau et le fait de croire ou non en la culpabilisation de René Hardy se chargea d’implications politiques qui reléguaient à l’arrière-plan la vérité et la justice. Deux clans s’affrontèrent, au grand dam du reste des résistants qui ne voyaient là qu’une triste publicité 59 ».
La politisation du procès Hardy (attaque contre le mouvement Combat, Hardy en étant membre, Frenay son chef), par les communistes conduit à tenir pour négligeables les témoignages à charge et les documents allemands pourtant accablants pour Hardy 60. Ce contexte, l’habilité de Maurice Garçon, font basculer les deux procès en faveur de Hardy. Daniel Cordier montre comment l’opinion évolue au fur et à mesure des procès de 1947 et 1950. Les premières audiences sont toujours terribles pour Hardy. On le croit perdu. Puis avec l’appui d’une grande partie de la presse, les derniers jours lui sont plus favorables. En fait pour Cordier, s’il y a bien un mystère dans Caluire, c’est celui de l’acquittement de Hardy. En montrant quelles implications auraient pu avoir l’inculpation de ce dernier, il donne une clef pour comprendre cette décision de justice.
En historien-acteur, « en son âme et conscience », en utilisant sa méthode habituelle, Daniel Cordier préfère s’appuyer sur les documents que sur les témoignages oraux. Il livre alors son sentiment sur cette arrestation. Les trois documents écrits auxquels fait référence Daniel Cordier sont connus depuis longtemps les rapports « Flora » et « Kaltenbrunner » (sources allemandes) et le procès verbal du contrôleur du wagon-lit, prouvant qu’Hardy a bien été arrêté par les services allemands au début du mois de juin 43. Hors ces documents, surtout les deux premiers ont été peu utilisés ou rejetés, parce que venant des Allemands (par exemple H. Noguères préfère travailler les sources orales). À partir de ces pièces à conviction l’auteur insiste sur plusieurs faits. Pour qui étudie cette période depuis longtemps, il n’apporte rien de véritablement nouveau. Cependant, il a comme toujours le souci de clarifier certains points précis :
- Il fait l’inventaire des thèses révisionnistes, dont la dernière est celle de Baynac, et les rejette une à une. Pour lui il s’agit d’un devoir de mémoire ;
- Hardy n’est aucunement responsable de l’arrestation du général Delestraint ;
- C’est à Aubry, par des imprudences répétées, que l’on doit indirectement cette arrestation qui déclenche la réunion de Caluire ;
- Hardy est arrêté par la police allemande puis remis en liberté par Barbie ;
- Hardy est bien suivi par la Gestapo lorsqu’il se rend à la maison du docteur Dugoujeon ;
- Les conditions de son évasion sont suspectes.
Ces faits, indéniables pour Cordier, sont décrits dans les documents allemands, pourquoi donc les rejeter ? Pour la trahison c’est affaire de conscience, et en « son âme et conscience », Daniel Cordier se prononce pour la culpabilisation d’Hardy.
Il n’y a donc pas réellement de « révélation » par Daniel Cordier sur cette affaire, mais plutôt un nouveau regard, une nouvelle approche, afin d’en finir avec Caluire (cela vient après les rebondissements, les polémiques, liés au livre de Baynac).
En fait aujourd’hui, pour lui et pour beaucoup d’historiens, il faut relativiser cet événement et le remettre à sa juste place :
- Le drame de Caluire n’est pas au cœur de la mission de Jean Moulin. Construire la mémoire de Jean Moulin sur ce « mystère » est une erreur. Jean Moulin doit vivre dans la mémoire collective autrement que par Caluire.
- Si Caluire intéresse tant, c’est parce que le public est souvent passionné par une dérive policière de l’histoire. Pour combattre cette dérive, il faut faire un travail d’historien, faire de Caluire un objet d’histoire, débarrassé des passions, en s’appuyant sur les documents écrits.
- Enfin il faut affirmer que Caluire n’est qu’un « fait-divers », même s’il aboutit à l’arrestation de nombreux chefs de la Résistance dont Moulin. La Résistance est liée au légendaire. Il n’y a pas eu un, mais des dizaines de Caluire. Daniel Cordier s’attache à montrer que l’idée selon laquelle les règles de sécurité pour la tenue de réunion étaient strictes, est du domaine du légendaire, si bien qu’on en arrive à poser de fausses questions : « L’accumulation des imprudences à Caluire étonne en regard de la perfection supposée des procédures. On est surpris d’observer une telle pagaille autour de Moulin. Du coup, tous les auteurs y voient la preuve d’un complot et, à tout le moins, d’un « mystère », en dépit du romanesque de cette interprétation, il faut dire avec force que les cafouillages de Caluire ne furent pas l’exception, mais la règle. Aucun résistant, s’il a une mémoire précise et de la sincérité, n’aura été surpris du fonctionnement anarchique de la Résistance et du comportement irresponsable des résistants que les procès Hardy révèlent. Pour les historiens c’en est une des informations les plus instructives. Les témoignages involontaires des résistants leur découvrent le réel de la vie clandestine 61 ».
Dans son épilogue et son post-scriptum, Daniel Cordier s’attache à comprendre pourquoi Jean Moulin est l’objet de tant de polémiques (« pourquoi tant d’acharnement et tant d’injustice »).
- Moulin est le symbole de la Résistance alors que le peuple français a peu activement partagé ce combat : « Moulin symbolise plusieurs causes. Il incarne, certes le martyre et les martyrs de la résistance. Or, quoi qu’ait voulu nous faire accroire la geste gaullienne, la Résistance n’a jamais été l’idéal de tous les Français, mais celui d’une infime minorité… ».
- Moulin est de gauche et pourtant il est fidèle à De Gaulle : « Moulin représente aussi la fidélité au gaullisme de guerre… c’est en même temps un homme de gauche, le héros des « républicains » qui, de la résistance à la Ve République, eurent bien des comptes à régler avec le Général… c’est pourquoi chaque camp tour à tour, ne sait pas trop comment s’approprier ce héros paradoxal ».
- Beaucoup cherchent au travers de Moulin à discréditer la Résistance.
- D’autres sont attirés par des succès de librairie : « sans compter, depuis quelque années, l’appât du gain, puisque Jean Moulin est, si j’ose dire, et grâce à Caluire, devenu un article publicitaire 62 ».
L’intérêt du livre de Daniel Cordier est essentiel, parce qu’il permet de mieux saisir l’importance de la mission de Jean Moulin, tout en la replaçant dans un contexte général. Daniel Cordier souhaite à la fois clarifier certains points et mettre fin à certaines thèses révisionnistes :
- Moulin part en Angleterre après avoir consulté une partie des mouvements de résistance en France, qui souhaitent un appui financier. Il a eu à l’automne 41 des rencontres entre De Gaulle et Moulin. Quand Jean Moulin est parachuté au début janvier 42, il a des directives du Général, dont l’objectif est l’allégeance de la Résistance à un commandant en chef, De Gaulle, d’où les oppositions des chefs de la Résistance jusqu’à la Libération. Pour Cordier tous les conflits ont leur racine dans ce malentendu d’origine.
- Non Moulin n’a pas été un crypto ou un agent communiste, ni un agent américain.
- Oui il est resté fidèle à De Gaulle jusqu’au bout de son martyr.
- Oui Moulin semble avoir été trahi, mais il faut relativiser l’importance de Caluire dans l’histoire de la résistance.
- Moulin est un homme d’État. Sa mission a une importance capitale pour donner à De Gaulle la légitimité qui lui manquait face aux Alliés. Même si toute l’œuvre de Moulin ne put être sauvée, elle évite la guerre civile que certains pays ont connu après la guerre.
Pour l’auteur de « La République des catacombes », l’essentiel du travail d’historiens sur Jean Moulin est acquis, « la nouveauté ne peut être que dans les nuances 63 ».
Aujourd’hui les historiens saluent cet immense travail. Bénédicte Vergez-Chaignon, une de ses collaboratrices, dans son intervention au colloque de Paris, intitulée « la révolution Cordier », devait reconnaître qu’« aucune nouvelle source d’archive, si riche soit-elle, ne pourra annuler les résultats du travail qu’il a produit 64 ».
Alors qu’apportent les actes du colloque de Paris qui vient d’être édité sous la direction de jean Pierre Azéma
Il y a de la part de la « communauté » historienne une volonté de « rompre avec une histoire pieuse tout en combattant les adeptes de versions hâtivement montées et dégageant une forte odeur de soufre 65 ».
L’histoire « face à la Résistance » veut étudier Jean Moulin en évitant trois dangers comme le souligne Serge Berstein :
« Celui du déterminisme qui consisterait à pallier la faiblesse documentaire par l’idée selon laquelle le milieu familial, la formation, les relations, l’activité professionnelle suffiraient à expliquer le futur rôle historique de Jean Moulin.
- Celui de la téléologie conduisant à ne retenir de sa vie et de ses actes antérieurs à 1941 que ceux qui annonceraient le choix futur, en isolant ainsi dans la complexité des comportements humains ceux qui serviraient la démonstration.
- Celui, enfin, de l’hagiographie portant à donner aux épisodes de la vie de Jean Moulin cette coloration héroïque avant la lettre qui procurerait à l’ensemble de son existence unité et cohérence 66 ».
Tour à tour Jean Sagnes, Sabine Jansen, Marc Olivier Baruch, Christine Lévisse-Touzé, Laurent Douzou, dressent le portrait de Jean Moulin avant son entrée en résistance. L’attachement aux valeurs républicaines et au patriotisme issus de son ancrage familial, son parcours professionnel en tant que préfet ou comme directeur de cabinet aux ministères Cot, ses amitiés héritées de ce parcours, son sens de l’État, son sens politique, ses facultés d’adaptation, ses capacités d’administrateur, son courage en particulier au moment où il est préfet à Chartres, permettent de comprendre que « ces divers aspects de la personnalité de Moulin, peuvent rendre compte de son choix de rejoindre Londres en octobre 1941… On notera donc une grande cohérence entre la personnalité de Jean Moulin et le choix qu’il opère en octobre 1941. Pour autant, il ne conviendrait pas de pousser trop loin la corrélation. Dans la classe politique républicaine, bien des hommes se sont accommodés de Vichy et ont joué la politique de présence… Si bien qu’au delà des explications que peut fournir a posteriori l’historien, demeure le choix personnel d’un homme, seul face à sa conscience, phénomène contingent s’il en est, mais qui, à un moment donné, devient l’histoire 67 ».
La deuxième partie de l’ouvrage s’intéresse au « Moulin résistant et gaullien ». Il est difficile après l’ampleur des travaux de Daniel Cordier d’apporter du neuf sur cette période. C’est surtout sur les rapports entre Moulin et Christian Pineau, Pierre Brossolette, Henri Frenay, que les nuances les plus sensibles ont été apportées.
Les trois auteurs, Alya Aglan, Guillaume Piketty, Robert Belot, estiment qu’il ne faut pas surestimer les dissensions. Par exemple on trouve un même attachement aux idéaux républicains, démocratique chez Pineau et Moulin. Guillaume Piketty, qui a longuement travaillé sur Brossolette met l’accent sur les convergences surtout au début de la guerre : « Moulin et Brossolette furent longtemps d’exceptionnels alliés au service de l’entreprise gaullienne. Seuls les aléas de la création du CNR les conduisent à s’opposer durement 68 ». Convergence donc très forte sur le gaullisme. Le biographe de Brossolette veut rendre hommage au formidable travail abattu par celui-ci en zone Nord dans le cadre de la mission Brumaire (alors que Daniel Cordier insiste sur les responsabilités de Brossolette dans l’augmentation du poids des communistes par l’introduction du Front National dans le Comité de zone Nord). « À l’instar de Jean Moulin en zone Sud, et en dépit de conditions extrêmement difficiles, il avait fait de la Résistance de zone Nord un ensemble coordonné au travers de structures qui perdurèrent jusqu’à la Libération. À ce titre, véritable décideur, il s’imposa comme l’un des principaux organisateurs de la Résistance 69 ». On est loin du cinglant jugement de Daniel Cordier, « Prométhée n’avait pu rivaliser avec Richelieu ». Moulin et Brossolette ont certes des divergences mais « ces deux personnages d’envergure s’opposèrent pour des raisons qui tenaient à leurs personnalités et à leurs parcours respectifs. Grand commis de l’État, investi de l’onction gaullienne, justement convaincu de l’extrême importance de sa mission et décidé à aboutir coûte que coûte, Jean Moulin se heurta à un homme politique devenu précurseur de la Résistance intérieure, un intellectuel qui ne cessait de réfléchir à la France d’après-guerre, un numéro deux du BCRA qui disposait d’une solide connaissance de la zone Nord. Mais ces différences de formation et d’expérience n’étaient pas tout. Sur le long terme, c’est-à-dire la préparation de la Libération et l’organisation démocratique de ses lendemains immédiats, les deux hommes étaient de toute évidence sur la même ligne 70 ».
Robert Belot souhaite par son travail redonner une autre image d’Henri Frenay. « On s’est généralement contenté d’adopter une grille de lecture univoque qui tend à mettre le fondateur de Combat en accusation : Frenay aurait manœuvré, comploté il ne se serait opposé à Moulin que parce qu’il poursuivait un projet d’émancipation de la tutelle gaulliste, qu’il n’aurait acceptée qu’à contre cœur et tactiquement. Ce projet d’émancipation aurait révélé la prégnance de sa culture de « droite », sa proximité initiale avec Vichy, et le poids de son entourage douteux, venant de l’extrême droite, qui serait, plus ou moins directement, à l’origine de l’arrestation de Caluire. Une telle démarche sert une image erronée à la fois de la Résistance et de l’histoire 71 ». Pour Robert Belot, il faut réintroduire de la complexité dans les rapports entre les deux hommes, notamment en insistant sur la chronologie. Il n’y a pas toujours eu affrontement. Il convient aussi d’éviter les anachronismes en particulier sur l’anticommunisme de Frenay, ce dernier a, pendant la guerre, des liens avec les communistes. Cette image d’un homme de droite lui vient après la guerre lorsqu’ il a été critiqué par les communistes, par exemple au moment des procès Hardy. Sur le rattachement à De Gaulle, sur le processus d’union de la Résistance, Frenay est au côté de Jean Moulin. Mais l’introduction des anciens partis politiques au sein du CNR choque Frenay, ainsi qu’une totale subordination à Londres, d’où son conflit avec Jean Moulin qui conduit sa mission en ce sens. Car Frenay est à la tête du principal mouvement de résistance, Combat. Il accepte mal la discipline qu’exige Jean Moulin. Les chefs de mouvements comme lui, « ne se considèrent plus comme de simples soldats, même de l’ombre : il sont devenus des révolutionnaires porteurs d’un projet politique. Cette dimension psycho-politique a joué un rôle déterminant dans l’affrontement Frenay/Moulin. Elle est expressive du décalage qui existe entre les deux Résistances, l’intérieure et l’extérieure, celle de la base et celle du sommet 72 ».
Ces quelques passages du texte de Robert Belot montrent de sa part une volonté affichée de nuancer un portrait au couteau, lié à la construction d’une mémoire sur Henri Frenay à laquelle il a lui même contribuée en faisant de Jean Moulin un cryptocommuniste.
Le colloque de Paris n’a pas tenu à réserver une place trop grande à Caluire. Jean Pierre Azéma en donne les raisons dans sa synthèse des contributions : « Le débat sur le traquenard de Caluire est devenu à mon sens un objet d’histoire médiaticopolicière biaisé, pollueur et parasite 73 ». Il est biaisé parce que la chose est jugée. Pollué par la littérature sur Caluire qui vise à régler des comptes et à salir. Parasité par la sur médiatisation. En fait ce qui intéressant dans Caluire, comme le montre Dominique Veillon et cric Alary, en cela ils rejoignent Daniel Cordier, c’est la mise en perspective de l’événement par en rapport au temps long. Sans remettre en cause la trahison d’Hardy, les imprudences et les enjeux de pouvoir au sein de la Résistance expliquent le drame de Caluire. « En tout cas, travailler sur Caluire permet de mieux cerner les vies labyrinthes des chefs de la Résistance française et, in fine, de mieux comprendre les liaisons dangereuses entre certains résistants et la quête du pouvoir. Les rapports entre Bénouville et les milieux vichyssois, la lutte acharnée entre Combat et Moulin, les faux témoignages et les rétractations de Hardy montrent que les arcanes de la vie résistante étaient beaucoup moins idylliques que l’image qui s’est imposée 74 ».
C’est la fin de l’ouvrage, correspondant à la deuxième journée du colloque, qui est la plus novatrice dans l’approche de la biographie de Jean Moulin.
La troisième partie « singularité de l’État clandestin mise en place par Jean Moulin », aide à mieux saisir l’importance de la création du CNR, qui en unifiant la Résistance a évité une guerre civile au lendemain de la guerre. La mise en perspective par rapport aux résistances européennes donne encore davantage de poids à la mission Rex, donc à l’action de Jean Moulin. « La spécificité de la situation française, cependant, et le mérite en revient largement à Jean Moulin, c’est la précocité de cette unité, qui eut lieu près d’un an avant celle de l’Italie. Ce qui eut des conséquences notables, puisque l’accord politique entre les forces de la résistance intérieure et entre celle-ci et la résistance extérieure intervint avant le déploiement de l’action militaire, notamment la constitution et l’armement des maquis. L’aide militaire put être ainsi canalisée et contrôlée, ce qui fut un obstacle supplémentaire à une dérive de type yougoslave 75 » écrit Philippe Burrin.
La quatrième partie porte sur l’étude de la mise en place du mythe Jean Moulin. Daniel Cordier et avec lui d’autres historiens, on l’a vu, ont déjà apporté un certain nombre de réponses sur ce thème. Mais il est intéressant de souligner que sur deux jours, le colloque a consacré une demi-journée à ces enjeux de mémoire pour tenter de répondre à plusieurs questions fondamentales :
- Quand, comment et pourquoi Jean Moulin est devenu un héros national dans la mémoire collective ?
- Pourquoi est-il devenu à la fois ce symbole et un objet de polémiques inépuisables ?
- Quelle chronologie et géographie concrètes du souvenir peut-on établir ?
- Pourquoi Jean Moulin et pas d’autres résistants comme par exemple Pierre Brossolette ?
- Quelle est la singularité de cette construction de mémoire si l’on compare avec l’Europe ?
Si cette dernière partie de l’ouvrage apporte un certain nombre d’informations intéressantes sur la mise en place du souvenir, il me semble, en étant mesuré dans mes propos, qu’elle véhicule un certain nombre d’idées qu’il convient de nuancer. Je ne prendrai que deux exemples :
- Jean Moulin, aujourd’hui figure de la Résistance, est presque oublié après la guerre.
- La mémoire de l’unificateur a été surtout célébré à gauche, et ce bien avant le 10 mai 1981.
Sans être exhaustif on ne peut plus dire aujourd’hui que Jean Moulin est le grand oublié de l’après-guerre. En ne prenant que quelques vecteurs, on peut montrer qu’il existe bien une construction de mémoire sur Jean Moulin dès 1945. De nombreux lieux sont inaugurés et pas seulement à Chartres ou à Béziers. Pour reprendre l’exemple qui est donné sur Paris 76, dans les dix années qui suivent la Libération sont inaugurés non seulement un square mais :
- Une plaque, au 48 rue du four, le 27 mai 1945 où se tient la séance inaugurale du Conseil de la Résistance.
- Une stèle à la cité de l’Air (1947).
- Une plaque au ministère de l’Intérieur (1948).
- On parle d’un grand stade en 1953, mais le projet est abandonné.
Les inaugurations se font en présence des plus hautes autorités de l’État, Auriol, Schuman, et font l’objet de petits reportages aux actualités Gaumont. Une cérémonie funèbre aux Invalides, le 21 juillet 46, honore la mémoire de Moulin en présence de Bidault. En 1948 est éditée une médaille à l’effigie de Moulin par l’hôtel des monnaies. Des promotions portent le nom de l’unificateur de la Résistance, en particulier celles de l’ENA ou du corps préfectoral. Et l’on pourrait multiplier les exemples : colonies de vacances, expositions, journées sportives, émission de radio, fondation d’associations, sans oublier les très nombreux articles de presse en particulier au moment des procès Hardy…
Il nous faut aussi nuancer l’idée que la mémoire de gauche a célébré Moulin bien avant 1981. C’est certainement vrai pour beaucoup de lieux qui sont inaugurés à l’initiative de municipalités plutôt de cette sensibilité. Mais il faudrait faire un pointage précis ce qui en l’état de la recherche n’est pas fait. Il arrive même parfois que l’on se serve du nom de Jean Moulin pour refuser le retour du général De Gaulle au pouvoir en 1958 (Club Jean Moulin). Mais si l’on prend pour exemple l’origine de la panthéonisation, on peut aujourd’hui relativiser le rôle du député socialiste Raoul Bayou. L’initiative vient bien de l’Hérault et de deux associations, l’URDIFMH et le CDRH.
- L’Union des Résistants, Déportés, Internés et des Familles des Morts de l’Hérault créée par Tixador, dont la présidence d’honneur est Laure Moulin et dont le délégué général et vice-président est Ferdinand Paloc, qui en devient après le président prend en congrès départemental l’initiative le 7 avril 1963…
- Le Conseil Départemental de la Résistance de l’Hérault, rassemblant 19 associations, dont les Amis de Moulin, créée et présidée par Ferdinand Paloc, dont la présidente d’honneur est aussi Laure Moulin, attend le 17 avril pour officialiser cette demande en assemblée générale… entre ces deux associations deux personnes vont jouer un rôle déterminant : « Laure Moulin et surtout Ferdinand Paloc 77 ». Ce dernier engagé volontaire de la grande guerre, engagé très tôt dans la Résistance, déporté, était un gaulliste convaincu. C’est lui, avec l’aide de Laure Moulin, qui fait jouer ses relations pour faire avancer le dossier. Il écrit sans compter au conseil général de l’Hérault, aux députés (donc à Raoul Bayou), aux sénateurs, aux maires des grandes villes de l’Hérault, aux ministres…
Ce domaine de recherche sur Jean Moulin est encore largement à explorer.
Le colloque de Paris et sa publication ont donc permis de faire le point sur l’avancée de la recherche sur Jean Moulin.
Même si les travaux de Daniel Cordier restent incontournables, l’ouvrage permet de nuancer le portrait parfois trop engagé qu’il en dresse. Si pendant longtemps, les querelles entre les chefs de la Résistance ont été tues, peut-être par un mouvement de balancier, on les avait surestimées, ce qui servait une mémoire qui tend à déconsidérer la Résistance. Certes ce livre montre les enjeux majeurs de pouvoir, les conflits d’intérêts, mais aussi les points de convergence entre les hommes qui ont fait l’histoire de la Résistance. Il réintroduit de la complexité là où parfois, par le jeu de la médiatisation, on pouvait aboutir au contresens ou à l’anachronisme, et finalement « face à l’histoire », la personnalité de Moulin sort grandie. Sa mission et son rôle dans la Résistance apparaissent comme essentiels. Enfin tous les spécialistes de cette période mis à contribution dans ce livre démontent point par point toutes les polémiques qui ont pu brouiller l’image de Jean Moulin. Ainsi René Rémond peut conclure : « Pour revenir en conclusion à celui qui était l’objet de notre colloque, le rôle de Jean Moulin a été décisif dans l’unification des mouvements de la Résistance intérieure et pour le lien entre elle et la France Libre : il fut le trait d’union. Il n’était donc pas déraisonnable, ni illégitime de lui consacrer tout un colloque : si Jean Moulin à lui seul ne résume pas toute la Résistance, il en est bien la figure emblématique 78 ».
Cette conclusion vient en réponse aux publications du livre de Jacques Baynac qui a ouvert à l’automne 1998 l’année de la commémoration. C’est l’objet de la troisième catégorie d’ouvrages parus sur Jean Moulin les publications polémistes ou révisionnistes.
Le premier ouvrage, celui de Jacques Baynac, est celui qui pose le plus de problèmes. Il est dans la lignée de tous les livres parus sur Jean Moulin, cherchant à partir d’archives nouvelles, le scoop.
Les méthodes sont les mêmes que chez Henri Frenay ou Thierry Wolton pratique du sous-entendu, de l’insinuation, des fausses questions sensées jeter le trouble, citations tronquées…, couverture et titres racoleurs (« Archives inédites sur la Résistance », « Les secrets de l’affaire Jean Moulin »…) : « Thierry-Mieg reçut de Churchill en personne l’autorisation de consulter le dossier du contre-espionnage britannique (MI 5)sur Moulin. Ses conclusions écrites provoquèrent un commentaire sibyllin de De Gaulle : « D’accord, mais j’en sais beaucoup plus long que les Anglais. » On ignore ce que le Général savait de plus. Mais il y avait en effet d’autres choses à connaître que ce qui figurait dans le dossier monté par les Britanniques. Il y avait des faits connus d’eux et cachés par leurs soins à De Gaulle. Il y avait aussi des faits inconnus d’eux. Car Jean Moulin était un homme discret 79 », bel exemple de la méthode Baynac.
En s’appuyant sur des fonds d’archives américaines, françaises, suisses, britanniques, privées (correspondance entre Monod et Bénouville), tout le livre repose sur une thèse simple il y avait un conflit très grave entre Moulin et De Gaulle au moment même ou se jouait la lutte entre ce dernier et Giraud. Moulin a lâché De Gaulle, le croyant perdant puisque non soutenu par les Alliés. C’est en voulant rencontrer un agent américain, quelques jours avant le rendez-vous de Caluire, que Jean Moulin est repéré par les services allemands, qui le suivent jusqu’à la maison du docteur Dugoujeon.
En fait comme pour le livre d’Henri Frenay (« L’énigme Jean Moulin »), il n’y a aucune construction scientifique étayée par des documents. Jacques Baynac part d’une certitude, d’une intime conviction, et par un jeu de déductions arrive à cette conclusion. Prenons un exemple. À la page 32, il affirme : « Monsieur Vergès excepté, nul n’a publiquement suspecté le service américain, l’OSS, d’être pour quelque chose dans la fin de Moulin ». Quelques lignes plus loin il ajoute : « Au printemps 43, si les dirigeants américains considéraient Moulin comme le loyal lieutenant de De Gaulle, ils auraient pu décider de perdre le premier pour atteindre le second qu’ils tenaient alors pour une marionnette de Staline. Ou bien, plus habilement, ils auraient pu tenter de jouer sur les contradictions apparues entre Résistances intérieure et extérieure pour attirer de leur côté l’homme qui venait de prendre la tête du CNR, institution certes embryonnaire et clandestine, mais seule en mesure de parler avec quelque apparence de crédibilité au nom de la nation et donc de trancher la question de la légitimité des prétendants rivaux, De Gaulle et Giraud. Il saute cependant aux yeux que la condition même de la mise en œuvre de cette éventuelle stratégie américaine suppose l’existence d’une faille entre De Gaulle et Moulin, éventualité contre laquelle l’historiographie s’inscrit massivement en faux. « Jusqu’à sa mort, il (Moulin), ne déviera ni dans ses écrits ni dans son action de la ligne qui lui sera assignée (par De Gaulle) », assure le dernier en date des meilleurs spécialistes. Peut-être est-ce le moment de s’en souvenir l’histoire n’est pas une science exacte 80. » En partant d’une citation tronquée d’Henri Michel et surtout mise hors contexte (« tout portrait de Jean Moulin clandestin comporte une bonne marge d’obscurité et laisse une part à l’hypothèse 81 »), on glisse peu à peu vers un Jean Moulin capable de jouer double jeu, non pas comme l’a cru Henri Frenay avec les communistes, mais avec les Américains. Il suffit d’avancer ensuite des zones d’ombre dans son calendrier : « Des pans entiers de son action nous sont soustraits, un grand nombre de ses relations nous sont inconnus, et même son emploi du temps des derniers jours nous reste opaque… il avait disparu trois jours avant de disparaître pour toujours 82. » Il conclue ce chapitre ainsi : « Jean Moulin disposait d’un champ d’action presque illimité, d’une liberté de manœuvre presque sans bornes, d’une autonomie presque sans contrôle. Tout mystère est dans ces « presque », bornes frontières entre loyauté et souveraineté. En juin 1943, le choix s’imposait. Les jours de De Gaulle étaient comptés et l’ordre de liquider le gaullisme donné 83. »
En moins de quatre pages tout est dit : les Américains jouent Giraud, Moulin sent que De Gaulle est perdu. Homme cultivant le mystère, il se range aux côtés des Américains… c’est ce qui signe sa perte.
Jean Moulin se serait rapproché des Américains, mais alors pourquoi est-il si furieux lorsque Frenay, dans « l’affaire suisse », réussit à obtenir des fonds venant de ces mêmes Américains. Pour Baynac, « la détermination mise par Moulin à torpiller les relations de Frenay avec l’OSS Berne avait-elle pour seul objectif de restaurer son autorité sur un chef de mouvement récalcitrant ou visait-elle à protéger ses propres relations avec l’OSS 84 ? »
Enfin Jacques Baynac n’hésite pas à changer complètement le sens des propos du général De Gaulle dans ses mémoires en coupant le passage où il évoque Jean Moulin : « Je savais qui (Moulin) était…. Homme de foi et de calcul, ne doutant de rien et se défiant de tout, apôtre en même temps que ministre 85. » Dans les petits points de suspension il faut lire, « cet homme jeune encore, mais dont la carrière avait déjà formé l’expérience, est pétri de la même pâte que les meilleurs compagnons. » Au détour d’une page, l’auteur avoue l’absence de document prouvant la trahison de Moulin et sa rencontre avec un agent de l’OSS : « Mais aucun document, aucun témoignage, pas le moindre élément ne permet de combler le vide essentiel.., enfin nous sommes incapables de dire s’il existe quelque part une trace du rendez-vous autre que la lettre de Monod… l’attente de l’apparition d’une preuve menace d’être aussi longue que celle du Messie 86. ». Après plus de quatre cent pages, il conclue pourtant ainsi : « Le gouvernement des États-Unis d’Amérique n’a jamais reconnu la responsabilité directe ou indirecte de ses agents dans l’affaire de Caluire… Plus fâcheux encore, il a pris Klaus Barbie sous sa protection et ne l’a manifestement abandonné à son sort qu’en sachant que celui-ci ne serait pas jugé en France pour l’affaire de Caluire. Il n’est pas difficile de deviner ce qui avait valu pareil soutien à Barbie il savait que la filature de Jean Moulin avait commencé le 19 juin, à l’occasion de la rencontre organisée par l’OSS. Quant à savoir pourquoi Jean Moulin avait accepté ce rendez-vous, la réponse est évidente à cause d’une erreur politique. Devant la détermination de Roosevelt et de Churchill à se débarrasser de De Gaulle en juin 1943, il a cru celui-ci condamné. Dès lors, ne lui restait plus qu’à composer pour sauver la Résistance intérieure. Jean Moulin est tombé accidentellement, moins victime de la trahison que des circonstances 87. ».
Cette thèse révisionniste, dont on verra quels échos elle reçut (troisième partie sur les enjeux de mémoire), est en complète contradiction avec le livre de Pierre Péan qui sur l’affaire de Caluire reprend les conclusions classiques la trahison de Hardy.
Pierre Péan est journaliste enquêteur. Il a travaillé sur des fonds d’archives peu connus en particulier sur les documents légués par Antoinette Sachs au musée Jean Moulin à Paris. Sur bien des points, il se situe dans des perspectives d’étude classique du personnage :
- Pour comprendre Jean Moulin il faut le situer dans son environnement familial.
- Il décrit les relations tumultueuses avec Frenay ou Brossolette.
- Hardy est responsable des arrestations de Caluire.
- Jean Moulin a été un fidèle de De Gaulle. Péan insiste par exemple sur les choix différents entre Pierre Cot et Moulin. Daniel Cordier avait montré dans ses ouvrages qu’il existait des liens très forts entre les deux hommes notamment au moment du Front Populaire. Mais avec le départ de Cot pour les États-Unis, Moulin lui choisit Londres. C’est un point très important, car c’est en grande partie sur ses relations avec Cot et son entourage, que Moulin avait été accusé de cryptocommunisme. Pour Pierre Péan, très vite Jean Moulin a choisi de tracer son propre chemin : « Jean Moulin à Londres n’est plus l’homme de Pierre Cot ou de qui que ce soit d’autre 88. ». Ainsi il signe, en rencontrant De Gaulle un pacte de confiance, qui va les unir jusqu’à la fin (thèse en contradiction avec celle de Baynac).
Mais sur quelques points, Péan apporte des précisions ou des éclairages nouveaux, sur lesquels, à partir de trois exemples, il convient de s’arrêter en évoquant parfois des problèmes de méthode.
Le Jean Moulin que décrit Péan a de multiples facettes, d’où le mot de « vies » au pluriel dans le titre. C’est un homme très marqué par la personnalité de son père (« écrasant »). C’est aussi un personnage un peu frivole, aimant l’argent, le sport, les belles voitures, les sorties nocturnes et surtout les femmes. Charmeur, il multiplie les conquêtes amoureuses. Péan parle de vies très cloisonnées liées à sa, ses personnalités, ce qui lui facilite sa tâche plus tard pendant l’Occupation : « Il a repris sa vie double, voire triple si on associe ses vies de travail, celle d’étudiant et celle d’attaché de cabinet 89. ». Moulin est aussi un ambitieux, jouant des relations de son père pour obtenir des promotions. C’est enfin un être doué d’un grand sens artistique, surtout à partir de son séjour en Bretagne. Il y donc, chez Jean Moulin, de nombreuses facettes souvent peu connues, des faces cachées du personnage, celle de la nuit, de la fête, du goût du luxe… Jamais dans l’historiographie on avait tant insisté sur ces aspects. C’est lié aux sources que Péan a consultées, en particulier aux fonds Sachs du musée Montparnasse. Amie de Jean Moulin, Madame Sachs a joué un rôle important dans la vie de Jean Moulin et après sa mort, avec Laure Moulin, pour contribuer à honorer son souvenir. Mais elle a souvent tendance à « romancer » cette période. Comme pour toute source, il faut exercer un esprit critique, prendre du recul. Pierre Péan le dit lui même, il fait un travail de journaliste, pisteur, enquêteur, et non pas d’historien. À force de vouloir humaniser le héros, en faire un être de chair et de sang, n’arrive-t-on pas parfois à la caricature ?
Le deuxième thème, en partie renouvelé par Pierre Péan, porte sur Caluire. Antoinette Sachs avait mené sa propre enquête dès la fin de la guerre. À partir des notes (plusieurs cahiers sont au musée), qu’elle a pu prendre, Pierre Péan a remonté certaines pistes parmi lesquelles celle de Raymond Richard 90. En montrant son rôle, ses réseaux de relations, l’auteur veut prouver l’efficacité des services d’espionnage vichyste et allemand. Plus peut-être que l’on ne l’a cru, la Résistance est en 1943, infiltrée par des agents jouant double jeu : « Il arborait (Richard) la francisque, c’était un agent allemand et le mouvement Combat le considérait comme l’un des siens dans le courant de l’année 1943. Ce salaud, cet antihéros qui a fait tomber des centaines de résistants ne fait pas l’objet d’une seule ligne dans les livres d’histoire. Il a pourtant pénétré la Résistance comme aucun autre, en tenant les discours que certains résistants attendaient, tout particulièrement sur le registre de l’anticommunisme… Il était proche de Ménétrel et de Darnand, d’Alexandre Von Kreutz et des grands gestapistes de l’avenue Foch, mais il était aussi l’ami de Jehan de Castellane, le chef du SR du MSR, qui le mit en relation avec René Hardy et Bénouville, se transformant du même coup en un « résistant » proche de l’état-major de Combat et des MUR 91. ».
Peu à peu, Pierre Péan introduit dans son analyse un nombre important de personnages, comme Pierre de Bénouville, Aubry, Lydie Bastien qui pour lui portent des responsabilités dans la trahison de Caluire. On connaissait certaines imprudences (celles d’Aubry), on savait les relations qu’entretenait une partie des résistants avec le régime de Vichy, de par leur appartenance à la Cagoule (Pierre de Bénouville), les pressions que Barbie avait exercées sur Hardy à propos de Lydie Bastien, mais le livre de Péan va plus loin : « En même que le MSR se trouve ainsi abouché de manière étroite à la fois avec Ménétrel et Laval, mais aussi avec Bénouville, commençait pour lui une liaison non moins étroite avec Raymond Richard qui, tel un charognard, avait compris l’intérêt qu’il pouvait avoir à foncer sur sa proie 92. » Pour l’auteur, ces relations dangereuses, ambigues, où chacun est persuadé d’être gagnant s’explique par des convictions politiques ancrées très à droite et profondément anticommunistes. Encore en 1943, de « nombreuses rencontres informelles sur ce thème de la « réconciliation franco-française » eurent lieu durant le premier semestre 1943… Personne, à part Soulès, n’a reconnu ces menées politiques souterraines encouragées par Vichy. Bénouville fait assurément partie des résistants qui ont joué ce jeu-là en 1943, même s’il refuse aujourd’hui de le reconnaître 93 ». Richard par ses relations s’est installé au « cœur de Combat et, à travers lui, l’abwerh, le SD et la milice s’y trouvent aussi infiltrés 94. » À cela il faut ajouter d’autres circuits de renseignements, comme celui joué par le rôle d’Edmée Delettraz, qui faisait partie du réseau Groussard et qui avait été retournée par les Allemands. Son action est déjà connue puisqu’elle a témoigné au procès Hardy. C’est elle qui dit avoir suivi Hardy, sur ordre de Barbie, jusqu’à la maison du docteur Dugoujon. Elle avait tenté, dans la matinée du 21 juin, de prévenir des amis de la Résistance de ne pas se rendre à cette réunion. Le colonel Groussard sachant son arrestation l’avait incité à jouer double jeu. Ce témoignage d’Edmée Delettraz à charge contre Hardy, avait beaucoup contribué à l’acquittement de ce dernier. En effet, Maurice Garçon, sans peine, avait argumenté sur le fait qu’on ne pouvait croire quelqu’un qui avait travaillé ouvertement pour les Allemands. Pour Péan, elle a été bien plus qu’un simple agent double. En fait, maîtresse de Moog, elle a contribué à l’arrestation de nombreux Français résistants, dont Bertie Albrecht, la plus proche collaboratrice de Frenay.
Ce que veut démontrer Pierre Péan c’est donc l’implication directe « des chefs de Combat dans les arrestations de général Delestraint et Jean Moulin » (titre du chapitre 30). « Bénouville savait donc que Hardy avait été interrogé par les Allemands. Il a prévenu Frenay et la direction de Combat comme l’attestent plusieurs télégrammes, probablement dans l’après-midi du 11 juin, quai Saint-Vincent, car les principaux responsables de Combat, notamment Frenay, Bénouville, Bourdet, Aubry, Malacrida, d’Ivernois se retrouvaient pour discuter « des documents à emporter à Londres et des attitudes à prendre par la Résistance intérieure vis-à-vis des Alliés », c’est-à-dire de la stratégie visant à éliminer Moulin 95. »
Péan n’affirme pas qu’il y a complot de certains chefs du mouvement Combat, pour faire tomber Moulin. Mais après l’arrestation du général Delestraint, les enjeux de pouvoir pour prendre la direction de l’armée secrète sont très forts, ce qui explique que l’on n’hésite pas à commettre beaucoup d’imprudences, pour être présent à Caluire et tenir tête à Jean Moulin.
Hardy a craqué, il a certainement donné la réunion de Caluire, mais les relations dangereuses qu’entretiennent certains membres de Combat (Bénouville, Aubry) et Lydie Bastien (Péan lui consacre quelques mois plus tard tout un livre 96), permettent à Pierre Péan d’élargir le champ des responsabilités en les insérant dans un contexte de fortes dissension au sein de la Résistance.
Enfin le troisième apport du livre de Pierre Péan porte sur la période d’après guerre et sur la construction du souvenir de Jean Moulin. Pour l’auteur, on doit à l’entourage de Jean Moulin, en dehors d’Antoinette Sasse et Laure Moulin, d’avoir contribué à donner une image « rouge » de Jean Moulin. « Cot et ses amis vont ainsi réussir pendant de longues années à inscrire l’action de Jean Moulin dans une continuité absolue par rapport à celle qu’il avait menée jadis parmi eux 97 ». Puis lentement son image se transforme d’où le mot de « morts » au pluriel. À partir surtout des vecteurs de mémoire comme la presse, les discours ou déclarations, les procès, Pierre Péan analyse le glissement de l’image de Jean Moulin, en rappelant une à une les polémiques dont il a fait l’objet. On pourrait faire sur cette dernière partie du livre, des remarques similaires à celles effectuées pour le colloque de Paris.
À partir de ce corpus d’ouvrages publié au moment où s’organisent les cérémonies de commémoration du centenaire, quelles sont les évolutions sur les enjeux de mémoire que l’on peut relever ? Quel bilan peut-on dresser aujourd’hui de l’image du personnage ?
C’est l’objet de la troisième partie.
La sortie en novembre 1998 des ouvrages de Baynac et de Péan déclenchent de vives polémiques très largement diffusées par la presse. À partir des journaux, il est possible d’en comprendre les enjeux essentiels, de distinguer ce qui est récurrent de ce qui est plus nouveau. On compte des dizaines d’articles montrant les points de vue opposés des deux ouvrages. Tous les grands quotidiens ou hebdomadaires s’en mêlent : « Le Monde », « Le Figaro », « Libération », « La Croix », « L’express », « Le Nouvel Observateur », « Marianne », « Le Figaro magazine », la revue mensuelle « L’Histoire » apporte par deux fois son point de vue scientifique. L’essentiel de la polémique porte bien entendu sur le livre de Baynac, qui fait de Jean Moulin, un agent américain trahissant la cause de De Gaulle. La presse joue les gros titres : « Jean Moulin la polémique rebondit 98 », « La nouvelle affaire Jean Moulin 99 », « De Gaulle, les communistes, les femmes, Caluire… Jean Moulin la vérité sur un héros 100 », « Jean Moulin voulait-il « lâcher De Gaulle 101 ? », « La déchirure Jean Moulin 102 »…
« Affaire », « Caluire », des mots souvent utilisés, qui depuis que les polémiques sur Jean Moulin viennent régulièrement brouiller le souvenir, attirent l’œil du lecteur. Il y a longtemps que l’on sait que Jean Moulin fait vendre.
Très vite cependant le débat tourne en faveur, non pas forcément de Pierre Péan, mais de Jean Moulin tout simplement. Les journaux « imprudents » qui avaient ouvert une large tribune à Jacques Baynac, se rattrapent très vite. On le voit avec le « Nouvel Observateur » qui dans son numéro 1776 interviewe Baynac sans apporter de contradictions. Puis, dès la semaine suivante, réajuste le tir dans les tribunes de Françoise Giroud (« Décidément, la figure sublime de Jean Moulin dérange beaucoup de monde ») et de Jacques Julliard (« L’histoire à l’estomac ») ou en donnant la parole à Daniel Cordier 103. Même « le Figaro », qui dans les années 90-93 avait largement contribué à médiatiser le livre de Thierry Wolton, se montre dès le début très prudent. Le 19 novembre, l’article d’Anne Muratori-Philip conclue : « Malgré la profusion de documents, le lecteur reste perplexe, noyé par la démonstration minutieuse qui occulte un peu trop l’époque… obnubilé par son travail d’enquêteur, Jacques Baynac ne restitue pas assez l’affaire de Caluire dans sa période historique 104. » Quant au « Figaro Magazine » du début décembre, s’il laisse s’exprimer Thierry Wolton ou Bénouville, il préfère évoquer, par des photos ou des dessins « inédits », le côté humain du héros 105. Le 8 décembre pour « Le Figaro », la thèse de Baynac ne tient pas, et la polémique est close : « Non Jean Moulin n’a pas lâché De Gaulle ». Grâce à un document inédit, « Le Figaro » prouve que la thèse récente d’un Moulin « retourné » par les Américains ne tient pas… 106 ». À coup de documents « inédits », l’affaire devient celle de « spécialistes » et le public a du mal à comprendre le problème. Philippe Laçon, journaliste à « Libération », souligne admirablement ce point de vue au lendemain du débat télévisé à « Bouillon de culture » : « Invités par Bernard Pivot, Baynac et Péan. À coup d’archives, ils offrent le spectacle de leur querelle. Sans jamais donner une seule clé au téléspectateur… Alors, suavement, Péan intervient : « Toute la thèse de M. Baynac repose sur un rendez-vous qui a lieu dans la nuit du 18 au 19, entre 01 h 00 et 09 h 43… », silence digne d’Hercule Poirot. « J’affirme qu’il n’y a jamais eu de rendez-vous. Car dans ces heures là, « Frédéric Brown (l’agent américain, nldr) était tout simplement dans son lit, 7 rue Feuillet à Alger… ». « Mais non !, dit Baynac. Vous racontez n’importe quoi, mon pauvre ami ! » « Et je vais vous le montrer poursuit Péan, si je peux avoir la caméra ! » Il brandit un document. Quelques secondes de gros plan : on voit une date, le 18, et un lieu, Alger. L’archive à la télé, c’est ce que l’on appelle un « scoop », mais peu importe : Péan a eu son « effet » de vérité. « Ce rapport est faux » rugit aussitôt Baynac. « L’erreur de M. Baynac ajoute Péan, c’est que lorsque Frédéric Brown est parachuté le lendemain 20 juin, il trouve effectivement Max… » Pivot : Max ? C’est Jean Moulin ! » Péan : « Non justement… ». Il y avait donc un autre Max ?, et on nous l’avait caché ? On n’en saura pas plus 107. »
Cette affaire de rencontre, de parachutage est définitivement écartée par Daniel Cordier, quelques mois plus tard. En effet il publie dans le journal « Le Nouvel Observateur » le document qui établit la date exacte du parachutage de l’agent américain Frédéric Brown et conclue : « Le parachutage de Brown le 20 juin à 1 h 26 du matin rend impossible sa rencontre avec Moulin dont de nombreux résistants ont témoigné sa présence à Lyon le 19, 20, et 21 juin 1943. Comme l’a écrit justement Baynac, « La divergence est tranchée » par les archives 108 ». Les critiques sont donc acerbes contre le livre de Baynac. Il ne bénéficie pas d’appuis, contrairement aux publications de Thierry Wolton ou de Gérard Chauvy.
Les résistants montrent très vite leur hostilité au livre comme Crémieux-Brilhac ou Jacques Baumel (« Non Jean Moulin n’a pas trahi De Gaulle 109 »). Mais ce dernier réfute aussi bien les thèses de Baynac que de Péan : « De son côté, le livre de M. Péan qui, à l’opposé de M. Baynac, conclue à la responsabilité de Hardy dans l’affaire de Caluire, se lance dans une extravagante explication de l’attitude d’Hardy, en affirmant que le mouvement Combat tout entier avait été infiltré par l’abwehr, et faisant ainsi, au sein de la Résistance, le jeu des services allemands… Est-ce l’approche du centenaire de la naissance de Jean Moulin ou l’attrait morbide pour le scandale ? Toujours est-il que ces déballages nauséabonds que l’on étale pour justifier toutes les manipulations de l’histoire et peut-être un certain révisionnisme honteux ne peuvent qu’inspirer dégoût et pitié parce qu’ils risquent d’occulter ce qu’avait de plus désintéressé et courageux, le sacrifice de cette armée de l’ombre dont Jean Moulin a été le chef emblématique pour l’histoire 110 ».
Ce sont surtout les historiens, qui en apportant leur caution scientifique, vont faire la distinction entre un livre « polémiste » et un livre « révisionniste », étant indulgent pour le premier, et refusant le second. Tour à tour Annette et Olivier Wieviorka, Laurent Douzou, Jean-Pierre Azéma, dans « Le Monde », « Libération », la revue « L’Histoire », dénoncent à plusieurs reprises le peu de crédibilité que l’on peut accorder au livre de Jacques Baynac : « Jean Moulin ou l’histoire comme énigme policière 111 », « l’hypothèse hasardeuse d’un pouvoir rival de De Gaulle 112 »… Par contre Olivier Wieviorka écrit à propos du livre de Péan : « La romance ne nuit pas à l’histoire, Pierre Péan dévoile la vie privée de l’homme sans déformer les faits 113. » La polémique débouche sur un procès en diffamation après les propos tenus dans « L’Express », accusant Jacques Baynac de sympathie négationnistes. Au milieu de ce tumulte la disparition de Francis Louis Closon, résistant, Compagnon de la Libération, passe presque inaperçue. Quant au dernier livre de Daniel Cordier, sorti en avril 1999, en pleine commémoration du centenaire, il bénéficie d’une diffusion médiatique modeste, beaucoup moins large que celle du livre « La Diabolique de Caluire », dont l’auteur Pierre Péan, passe une nouvelle fois à « Bouillon de Culture », chez Pivot.
Il existe donc, dans ces polémiques, tant sur la forme que sur le fond des constantes :
- Large couverture médiatique.
- Utilisation de mots qui entourent de mystère le personnage de Moulin.
- On livre au public des thèses sans lui donner les moyens de décrypter.
- Goût pour le « scoop », fascination pour le côté policier, les secrets de l’histoire (Caluire)…
Ces polémiques (même si le thème est nouveau : Moulin n’est plus un agent communiste mais un agent américain), posent les mêmes problèmes. Après un profond renouvellement de l’histoire de la Collaboration et de Vichy, aujourd’hui c’est au tour de l’histoire de la Résistance d’être revisitée. Mais, si le but pour les historiens est de tendre vers une histoire moins pieuse, moins légendaire, en introduisant plus de complexité dans la vision de cette période, en aucun cas l’historien ne se place en juge, en inquisiteur. Pour beaucoup de sujets, l’historien travaille en restituant un contexte, en montrant par exemple que l’on pouvait être vichyste et résistant, tout au moins dans les premières années de la guerre. Il s’intéresse à de nouveaux champs d’étude : les conséquences des divisions politiques entre les Mouvements, la place des réseaux, des femmes, l’évolution de la Résistance, pendant la durée de la guerre, son combat politique pendant et après la guerre, son efficacité militaire…
Mais ce travail en profondeur est à chaque fois « sapé » par les résurgences de polémiques, qui tournent désormais de plus en plus sur Caluire et sur la place de Jean Moulin dans la Résistance. À lire ces ouvrages, on ne voit qu’une Résistance sans idéal, plongée dans les intrigues, faite d’agents double, triple, rémunérés pour agir, ne manquant de rien. C’est au tour des résistants désormais, après les collaborateurs, d’être mis sur la sellette. Dans ce mouvement de balancier, le public se sent perdu. Qui croire ? À coup « d’archives inédites », en pratiquant l’histoire régressive, en multipliant les contres sens, les anachronismes, on donne une image fausse de ce qu’a pu être la Résistance, alors que les avancées de la recherche historique permettent au contraire de mieux la comprendre.
Annette Wieviorka à propos de l’ouvrage de Baynac souligne ces dangers : « Reste pourtant un problème posé par l’ouvrage de Baynac, qui nous semble un problème essentiel. Depuis une dizaine d’années, l’histoire de la Résistance a été renouvelée en profondeur par de nouveaux historiens qui se sont attachés à réfléchir sur tous ces aspects politique, social, militaire, idéologique. Leurs ouvrages ont été publiés, mais sans bénéficier de la publicité attachée à ceux révélant des « affaires » et des « secrets ». La Résistance risque ainsi de ne plus paraître que comme une série d’intrigues politicopolicières, et de luttes de services secrets, sans poids réel dans l’histoire de notre pays, faisant fi des valeurs des hommes et des femmes pour lesquels l’engagement et la politique ne se réduisaient pas aux « complots » grands ou petits 114. ». Laurent Douzou ajoute sur le livre de Péan : « … Une seule certitude prévaut sur laquelle Péan n’insiste pas, confiné comme il est dans les étroits cercles dirigeants de la Résistance intérieure : si l’union fut bien un combat, c’est parce que ses artisans avaient de fortes convictions et plus encore parce qu’ils portaient les aspirations d’hommes et de femmes engagés dans une lutte à la vie à la mort. C’est sans doute là l’intuition qui a guidé Max dans sa quête obstinée d’une Résistance unie et partie prenante de la Libération. C’est sans doute là aussi ce qui a permis au Moulin d’avant 40 d’opérer, comme d’autres de ses pairs de l’armée des ombres, une manière de transfiguration jusqu’à devenir le « pauvre roi supplicié »célébré par Mal raux 115. ». Il y a donc danger dans ces polémiques à oublier l’essentiel, le combat pour des valeurs que menait la Résistance.
Mais pour le centenaire de la naissance de Jean Moulin, ces polémiques se sont déroulées sur un temps relativement bref. Et surtout, elles étaient si peu crédibles, qu’il n’y a pas eu d’adhésion. En 1993, Thierry Wolton s’inscrivait dans un révisionnisme qu’avait déjà emprunté Henri Frenay. Surtout, il avait pu bénéficier du soutien d’un certain nombre d’historiens comme Annie Kriegel, François Furet, Stéphane Courtois, au nom d’une condamnation de la geste légendaire de la Résistance et d’une histoire trop officielle. En 1999, rien de tout ça, les historiens, unanimes, ont rejeté catégoriquement ces allégations.
Cette remarque est importante pour comprendre le glissement des enjeux de mémoire sur Jean Moulin. Jean Moulin a, durant des dizaines d’années, été au centre de polémiques diverses. Désormais, il est devenu un objet d’histoire. Les publications scientifiques ont conforté l’image de figure emblématique de la Résistance de Jean Moulin dans la mémoire collective. D’ailleurs un sondage de l’institut CSA pour la revue « L’Histoire », le montre fort bien 116. Jean Moulin fait une entrée remarquée au Panthéon des personnages clefs de l’Histoire de France. Il supplante Jeanne d’Arc et vient en deuxième position à la question, « Quel est, ou quels sont, dans cette liste, le personnage, ou les personnages pour lesquels vous avez le plus de sympathie ? » (36 %) des personnes répondent Moulin).
Il semble bien que peu à peu, la personnalité de Jean Moulin, son rôle dans la Résistance, soient mieux compris. L’année 1999, a permis, dans ce domaine, même si elle a mal commencé, de trancher ou clarifier certains débats.
Les historiens s’accordent sur bien des points :
- Sans faire de déterminisme, la période qui précède le premier acte de résistance de Moulin (17 juin 1940), permet de cerner sa personnalité. L’environnement familial, son réseau de relations, sa carrière préfectorale, et dans les cabinets ministériels, en font un farouche défenseur de la République, un patriote, un personnage à la stature d’homme d’État.
- L’adhésion pleine et entière de Moulin au projet de De Gaulle. Il comprend très vite que c’est la seule voie pour rétablir la République. Cet homme de gauche qui connaît l’entourage de De Gaulle, va être convaincu dès les premières rencontres. Mais Jean Moulin, n’est pas un simple exécutant, il sait, par les échanges qu’il a pu avoir avec le Général, faire changer d’avis ce dernier.
- Il découle de cette fidélité que Jean Moulin n’a été, ni un cryptocommuniste, ni un agent communiste, ni un agent américain.
- La tâche qu’il a accomplie en dix-huit mois est remarquable. L’unification de la Résistance à un moment crucial, a permis à De Gaulle d’assurer sa légitimité vis à vis de Giraud et des Alliés. Le CNR lui donne une représentation nationale symbolique. L’unification évite aussi les graves divisions qui ont parfois mené aux guerres civiles dans d’autres pays.
Les nouveaux chantiers qui se sont ouverts ne devraient pas compromettre ce portrait d’ensemble :
- La période qui part de sa révocation en tant que préfet (novembre 40) à son arrivée à Londres reste encore peu éclairée (Laurent Douzou parle « d’angle mort »).
- Ses rapports tumultueux avec quelques personnalités de la Résistance sont réétudiés. Certaines nuances seront certainement apportées par rapport aux écrits de Daniel Cordier.
- La fin de Jean Moulin reste encore énigmatique : circonstances, date et lieu de sa mort. Jean Moulin a t-il tenté de se suicider comme il l’avait fait à Chartres ? Est-il mort à Neuilly autour du 8 juillet ? Ce qui n’est pas mis en cause (contrairement au livre de Bendfredj) c’est son courage face à la mort.
- Les circonstances de l’arrestation de Jean Moulin sont désormais mieux connues. Mais si la culpabilité d’Hardy semble réelle, d’autres pistes sont ouvertes. Par contre tous les historiens 117 s’accordent sur la totale innocence de Raymond Aubrac dans l’affaire de Caluire. Là aussi les débats de 1999 ont permis de trancher ce type de questions douloureuses.
- La construction de la mémoire sur Jean Moulin reste un chantier largement ouvert.
- Après la « révolution Cordier » (il lui reste trois tomes et ses mémoires à publier), les historiens placent Jean Moulin « face à l’histoire ». Entre le Jean Moulin de Laure Moulin, celui d’Henri Michel, de Daniel Cordier, du colloque de Paris dirigé par Jean Pierre Azéma, beaucoup de différences. Peu à peu les biographies deviennent moins hagiographiques. Mais un point les réunit, l’hommage qu’elles rendent à son action et à son sacrifice.
L’année 1999, prend donc une place essentielle dans la construction de la mémoire sur Jean Moulin. La commémoration du centenaire de la naissance de jean Moulin présente, on l’a vu, des différences fondamentales avec celles de 1983 ou 1993 qui commémoraient sa disparition.
Si l’hommage rendu est moins venu d’une mémoire officielle ou d’État, ce qui a entraîné une moins grande diffusion nationale, il n’a pas pour autant été moins fort. La « mémoire savante » a joué un rôle qu’elle n’avait pu assurer jusqu’alors. Les colloques, les livres, sont venus affiner l’étude du personnage. Désormais le héros panthéonisé est mieux connu. Les polémiques, réactivées par la sortie du livre de Jacques Baynac n’ont pas réussi durablement à ternir l’hommage. Jean Moulin est devenu un objet d’histoire, certains débats ont été tranchés. Si la mémoire diffuse s’intéresse de plus en plus au personnage, en le faisant entrer dans le Panthéon des personnalités essentielles de l’histoire de la France, elle cherche aussi, dans le héros, l’être humain. C’est pourquoi, peu à peu, on découvre d’autres aspects de la vie de Jean Moulin, en particulier ses années de jeunesse. Les articles proposés et la photo de couverture choisie pour ce numéro spécial, sont assez révélateurs de cette tendance. L’année 1999 est exemplaire à cet égard.
Jean Moulin a bien sa place au Panthéon. L’hommage est mérité. L’humanisation du héros permet de construire dans la mémoire diffuse une identité citoyenne.
Notes
1. Robert Frank, « La mémoire empoisonnée » in La France des années noires, de l’Occupation à la Libération, tome II, sous la direction de Jean-Pierre Azéma et de François Bedarida, Seuil 1993, p. 486.
2. Ibid., p. 486.
3. Thème : « Mythes, enjeux et lieux de mémoire, sur Jean Moulin, de 1945 à nos jours. » Directeurs de thèse : M. Cholvy et Mme Lévisse-Touzé, Université Paul Valéry, Montpellier III.
4. Pour Robert Frank, la « mémoire officielle », celle des instances de l’État tente par la glorification, la mythification ou l’occultation de forger et de maintenir une identité et une mémoire nationale. Les « mémoires de groupes », celle des acteurs, des partis, des associations, des militants d’une cause, des volontaires de la lutte, contre tel ou tel oubli, travaillent aussi dans le sens d’une construction identitaire. La « mémoire savante », celle des historiens est au contraire démystificatrice, et finit par influencer la mémoire collective, la « mémoire collective ou diffuse », étant l’ensemble des souvenirs vécus par les individus et réinterprétés par le groupe, condition nécessaire pour que cette mémoire soit une « mémoire vivante ».
5. Daniel Cordier, Jean Moulin, L’inconnu du Panthéon, en trois tomes, Une ambition pour la République juin 1899-1936 Le choix d’un destin juin 1936-novembre 1940, De Gaulle, capitale de la Résistance, novembre 1940-décembre 1941, J-C Lattès, 1989 et 1993.
6. Henri Michel, Jean Moulin, l’unificateur, Hachette, 1964.
7. Henry Rousso, Le syndrome de Vichy de 1944 à nos jours, Seuil, 1987. Réédition en collection Point. Pages 100 et suivantes.
8. Pour ces historiens Jean Moulin est pratiquement absent des commémorations jusqu’en 1964.
9. Pierre Péan, Vies et morts de Jean Moulin, Fayard, 1998.
10. Daniel Cordier, Jean Moulin, La République des catacombes, Gallimard, 1999.
11. Sous la direction de Jean-Pierre Azéma, Jean Moulin face à l’histoire, Flammarion, 2000.
12. Jacques Baynae, Les secrets de l’affaire Jean Moulin, Seuil, 1998.
13. On peut citer par exemple « L’Express » du 19 novembre 1998.
14. On peut citer celle de Béziers, Jean Moulin 1899-1943, 18 juin 1999, qui présente les cérémonies, donne les textes de l’hommage rendu, fait une revue de presse. Celle de Chartres rappelle le 17 juin 1940.
15. Laure Moulin, Jean Moulin, Les éditions de Paris Max Chaleil, 1999.
16. Bulletin de LANACR, Hommage à Jean Moulin, héros moderne, mai 1999.
17. DMIH, Jean Moulin un héros moderne, Secrétariat d’État à la Défense, 1999.
18. Jean Moulin, mémoires d’un citoyen, 2CD et livret illustré de 24 pages, Frémeaux et associés, 1999 ; Nelly Bouveret, Francis Zamponi, Daniel Allary, Jean Moulin, mémoires d’un homme sans voix, éditions du Chêne, Radio France, 1999.
19. Actes du colloque de Chartres, Jean Moulin, Préfet d’Eure-et-Loir, Conseil général d’Eure-et-Loir ; Sous la direction de Jean Sagnes, Jean Moulin et son temps 1899-1943, Ville de Béziers/ Presses Universitaires de Perpignan Sous la direction de Jean-Pierre Azéma, Jean Moulin face à l’Histoire, Flammarion, 2000.
20. Daniel Cordier, Jean Moulin, La République des catacombes, Gallimard, 1999.
21. Revue Espoir, Entre ici Jean Moulin avec ton terrible cortège, juin 1999, N°119, et Accomplir une tâche capitale, décembre 1999, N°121 ; Revue L’Histoire, N° 228, janvier 1999, N° 233 juin 1999.
22. Paul Dreyfus, Le guet-apens de Caluire, Stock, 1999.
23. Pierre Péan, La diabolique de Caluire, Fayard, 1999.
24. Jacques Baumel, Résister, histoire secrète des années d’Occupation, Albin Michel, 1999.
25. Les élèves du collège de la Devèze, Jean Moulin, citoyen d’aujourd’hui, ODAC, 1999.
26. Colloque de Montpellier, Jean Moulus enfant du Languedoc et de Provence, 22 mai 1999, Université Paul Valéry,-Montpellier III, les actes sont en cours de parution sous la direction de Jules Maurin et Christine Lévisse-Touzé).
27. « Table ronde », Jean Moulin l’homme, le citoyen, le résistant, Salon, 27 mai 1999.
28. C’est vrai pour le colloque de Montpellier, de Salon, de Béziers.
29. Cette cérémonie date de 1967. Elle est à l’initiative de Madame Sachs, amie de Moulin.
30. Samedi 21 août spectacle pyrotechnique écrit par Claude Alranc et réalisé par Jean-Michel Sagnes, présence d’un funambule (Michel Menin) qui franchit l’Orb sur un câble d’acier, discours de Malraux…
31. Olargues, 21 juin 1999, Morières-Lès-Avignon, buste en bronze sur un bloc de pierre provençal, juin 1999.
32. On peut citer l’exposition au lycée Jean Moulin de Moreuil (Somme), de mai 1999, fresques, chants, poèmes, témoignages, exposition Jean Moulin, « sa vie… son œuvre », au collège Darius Milhaud à Marseille.
33. À Castelnau-le-Lez, Murviel-lès-Béziers, Montmorillon, Brive-la-Gaillarde, Caluire, Vesoul…
34. Musée Jean Moulin de Paris, ministère de l’Intérieur, Sur les pas de Jean Moulin, 1899-1943, SIRE.
35. Spectacle de R Hossein, au Palais des Congrès de Paris, Ceux qui ont dit non, d’octobre 1999 à février 2000; Pièce de théâtre sur le thème « Premier combat » acteur Jean-Paul Zenacker, qui effectue une tournée dans les villes de Nancy, Lyon, Luxembourg…
36. 2ème festival international du film à Nice sur la Résistance, organisé par l’association azuréenne de la Résistance nationale, du 17 au 20 novembre 1999, hommage à Jean Moulin.
37. On compte des dizaines d’articles de presse. J’en ai recensé plus d’une centaine ! Et l’inventaire n’est certainement pas complet. « Le Monde » par exemple consacre à la polémique sur le livre de Baynac une dizaine d’articles.
38. Alain Peyrefitte parle de manipulations de la part du gouvernement en faisant du 17 juin la journée nationale « Jean Moulin ». Article dans Le Monde du 1er septembre 1983.
39. Laure Moulin, op. cit.
40. Thierry Wolton, Le grand recrutement, Grasset, 1993.
41. DMIH, op. cit.
42. Nelly Bouveret…, op. cit.
43. Daniel Cordier, op. cit.
44. Sous la direction de Jean-Pierre Azéma, op. cit.
45. Pierre Péan, Vies et morts de Jean Moulin, Fayard, 1998.
46. Jacques Baynac, op. cit.
47. Jean Moulin, Ministère de l’Éducation Nationale, Académie de Bordeaux, 1983 ; Jean moulin, Préfet, artiste et homme d’action, Institut Jean Moulin, 1994.
48. Nelly Bouveret, op. cit., préface de Madame Christine Lévisse-Touzé, p. 7.
49. Beaucoup de photographies proviennent du fonds d’archives de la famille Escoffier-Dubois.
50. DMIH, op. cit., préface de Jean-Pierre Masseret, p. 3.
51. Ibid p. 3.
52. Ibid, p. 3.
53. Daniel Cordier, Jean Moulin, L’inconnu du Panthéon, en trois tomes, Une ambition pour la République juin 1899-1936, Le choix d’un destin juin 1936-novembre 1940, De Gaulle, capitale de la Résistance, novembre 1940-décembre 1941, J-C Lattès, 1989 et 1993.
54. Daniel Cordier a tenu au sous-titre de son livre, La République des catacombes. Au débat démocratique, Moulin ne veut pas que se substitue un régime autoritaire. Il fallait que toutes les familles de la Résistance puissent être représentées. Il ne faut pas en faire un réseau de la France Libre. La légitimité du sang doit être reconnue. Dois ce très beau titre, La République des catacombes.
55. Daniel Cordier, op. cit., p. 814-815.
56. Ibid, p. 539-540.
57. Ibid, p. 582.
58. Ibid, p. 635.
59. Ibid, p. 715-716.
60. Tout ce qui peut venir des Allemands à cette époque n’est évidemment pas recevable. C’est ainsi que le témoignage de Madame Delettraz, terriblement accablant pour Hardy, est démoli par l’avocat, Maurice Garçon. Peut-on croire une femme qui a travaillé pour les Allemands ?, dit-il.
61. Sur ce point Daniel Cordier est en complète contradiction avec le livre de Jacques Baumel.
62. Daniel Cordier, op. cit., p. 842-843.
63. Ibid, p. 841.
64. Sous la direction de Jean-Pierre Azéma, op. cit., intervention de Bénédicte Vergez Chaignon, p. 361.
65. Laurent Douzou, in La France de 1945, résistances, retours, renaissances, Presses Universitaires de Caen, p. 81, 1995.
66. Sous la direction de Jean-Pierre Azéma, op. cit., rapport de synthèse de Serge Berstein, p. 21.
67. Ibid, p. 26.
68. Sous la direction de Jean-Pierre Azéma, intervention de Guillaume Piketty, p. 153.
69. Ibid, p. 160.
70. Ibid, p. 160-161.
71. Sous la direction de Jean-Pierre Azéma, intervention de Robert Belot. p. 163.
72. Ibid, p. 176.
73. Sous la direction de Jean-Pierre Azéma, rapport de synthèse de Jean-Pierre Azéma, p. 108.
74. Sous la direction de Jean-Pierre Azéma, intervention de Dominique Veillon et Éric Alary, p. 194.
75. Sous la direction de Jean-Pierre Azéma, intervention de Philippe Burrin, p.220.
76. Sous la direction de Jean-Pierre Azéma, rapport de synthèse d’Henry Rousso, p. 301.
77. Sous la direction de Jean Sagnes, op. cit., intervention de Michel Fratissier, p. 148 et suivantes.
78. Sous la direction de Jean-Pierre Azéma, conclusion de René Rémond, p. 376.
79. Jacques Baynac, op. cit., p. 70.
80. Ibid, p. 33.
81. Henri Michel, Jean Moulin, l’unificateur, Hachette, 1964, p. 64.
82. Jacques Baynac, op. cit., p. 34-35.
83. Ibid, p. 35.
84. Ibid, p. 145.
85. Ibid, p. 149.
86. Ibid, p. 157.
87. Ibid. p. 415.
88. Pierre Péan, op. cit., p. 382.
89. Ibid p. 26.
90. Dans les cahiers voilà ce que dit Madame Sachs du commissaire Richard : « Hardy était en rapport depuis longtemps et travaillait pour le commissaire Richard de la Section anticommuniste. Il fut fusillé en 1948. Ce Richard travaillait lui-même avec l’Abwehr, avec lui le comte Kreuz… Hardy fournissait à Richard des renseignements sur le commandement français. En échange il était protégé par l’Abwehr. Mais les Allemands n’eurent pas à se plaindre de la manière dont Hardy menait son double jeu… »
91. Pierre Péan, op. cit., p. 515.
92. Ibid, p. 531.
93. Ibid. p. 534.
94. Ibid, p. 535.
95. Ibid, p. 546.
96. Pierre Péan, La diabolique de Caluire, Fayard, 1999.
97. Pierre Péan, Vies et morts de Jean Moulin, p. 604.
98. Le Figaro, 19 novembre 1998.
99. Libération, 24 novembre 1998.
100. L’Express, 19-25 novembre 1998, n° 2472.
101. Le Nouvel Observateur, 19-25 novembre 1998, n° 1776.
102. La Croix, 29-30 novembre 1998.
103. Le Nouvel Observateur, 26-2 décembre 1998, n° 1777, p. 67, 71, 142.
104. Le Figaro, 19 novembre 1998.
105. Le Figaro Magazine, 5 décembre 1998, p. 29 et suivantes.
106. Le Figaro, 8 décembre 1998.
107. Libération, 24 novembre 1998.
108. Le Nouvel Observateur, 18-24 février 1999.
109. Le Figaro Magazine, 5 décembre 1998.
110. Le Monde, 26 décembre 1998.
111. Le Monde, 18 novembre 1998.
112. Le Monde, 18 novembre 1998.
113. Libération, 24 novembre 1998.
114. Le Monde, 18 novembre 1998.
115. Le Monde, 28 novembre 1998.
116. L’Histoire, mars 2000, n° 242.
117. Charles Benfredj, L’affaire Jean Moulin, la contre-enquête, Albin Michel, 1990.
