La celle de la Haye-aux-Bonshommes d’Avrillé : fouille de l’aile orientale
La celle de la Haye-aux-Bonshommes d’Avrillé : fouille de l’aile orientale
J. BRIAND, J.-Y. HUNOT et D. PRIGENT *
* Service départemental d’Archéologie, 114, rue de Frémur, 49000 Angers
L’ancienne celle grandmontaine de la Haye-aux-Bonshommes est située au Sud-Ouest de la commune d’Avrillé, à proximité de la ville d’Angers (Fig. 1). A l’origine en un lieu boisé, sur terrain schisteux, elle est aujourd’hui partiellement entourée de lotissements.
Description sommaire
Le couvent actuel comprend encore trois ailes (Fig. 2). Au Nord du cloître, l’église est le seul élément subsistant de la maison primitive. Conformément à la tradition grandmontaine, l’édifice est allongé et mesure 34,1 m de long pour 6,0 m de large (1/L = 0,17). Il est construit en calcaire tendre turonien appelé tuffeau blanc. La nef, à vaisseau unique, est voûtée en berceau continu et légèrement brisé. Son éclairage est assuré par une baie ouverte dans le mur pignon occidental, au-dessus d’une grande porte percée au XVIIe siècle. Une ouverture donne sur le portique nord et une autre ouvre sur le cloître. L’abside, semi-circulaire, s’élargit à l’entrée du chœur. Elle est voûtée en cul-de-four. Le parement interne présente trois niches. Le chevet est percé d’un triplet. Le décor originel est limité à une corniche, deux colonnes engagées dans l’abside à chapiteaux décorés de feuilles d’eau. Les deux ouvertures primitives sont elles aussi très sobres. Le décor peint est altéré 1. A l’extérieur, les contreforts sont peu épais. Le clocher en charpente, encore représenté par Ballain au XVIIe siècle 2 a disparu.
Un petit édifice (L = 10,7m ; I = 5,8m), appuyé contre le mur est parfois considéré comme ayant servi de chapelle pour les religieux lépreux. Avant la restauration, un petit appentis était adossé à l’Est. Un portique, dont seuls quelques éléments ont pu être relevés lors de la restauration bordait les côtés nord et ouest de l’église.
L’aile occidentale, qui présente une façade classique bien conservée, comprend plusieurs pièces au rez-de-chaussée. Un escalier du XVIIe siècle permet l’accès à l’étage occupé par des cellules. Un contrefort porte la date 1637.
L’aile sud comprend au rez-de-chaussée le réfectoire et la cuisine. Au premier étage, des cellules ont été aménagées pour les frères.
Le cloïtre primitif a disparu. La disposition ancienne peut toutefois être partiellement restituée grâce aux traces encore visibles sur les murs.
Bref historique
La date précise de la fondation de la Haye, première des cinq celles grandmontaines du diocèse d’Angers, nous est inconnue ; on peut simplement la situer vers 11803.
C’est l’une des principales maisons de formation de l’Ordre ; elle est de plus également fondée pour les lépreux qui séjournent à quelque distance de la maison conventuelle.
Très rapidement, les Bonshommes vont, contrairement à l’esprit de la Règle, accepter les dons de biens hors de l’enclos, voire en acheter. Ils possèdent aussi des bâtiments (moulins…) et perçoivent des dimes. Ils acceptent encore des revenus procurés par les fondations de messes ou les inhumations de laïques à l’intérieur de l’église. De nombreuses exemptions de droits et coutumes sont octroyées dès le XIIe siècle puis confirmées en 1304 par Philippe III et ses successeurs. Le prieuré de la Haye évite ainsi, durant le Moyen Age, les difficultés financières, même si, à partir de la fin du XIIIe siècle, se produit un ralentissement des donations.
On n’observe pas ici la crise qui affecte l’Ordre à la charnière des XIIe et XIIIe siècles. Après la réforme de l’Ordre en 1317, la Haye devient prieuré et annexe la celle de Craon.
Le nombre de religieux, tant clercs que convers semble n’avoir jamais été très élevé. Pour le Moyen Age, une charte d’accord avec l’abbaye Saint-Nicolas d’Angers mentionne neuf noms de religieux « et ceteris omnibus ». En 1295, un acte indique neuf religieux sans compter les convers. Une bulle de 1317 donne pour les deux prieurés d’Avrillé et de Craon quatorze religieux. A la fin du XVe siècle, ils seraient dix 3.
Il est difficile de juger de l’importance des remaniements qui ont pu être opérés à l’intérieur de la maison au Moyen Age, après l’édification du cloître originel. On attribue toutefois aux libéralités de Pierre Roger de Beaufort, la décoration de l’église, dans la seconde partie du XIVe siècle. Le prieur Anthoine de la Forie entreprend d’importantes restaurations (1435-1436). A sa mort en 1447, il est inhumé dans la salle du chapitre 4.
Les prieurs commendataires apparaissent au XVe siècle. L’un de ceux-ci, Claude Ligier (1635-1672) remanie profondément le monastère. On lui attribue l’ouverture d’un portail à deux pilastres dans le mur pignon ouest de l’église. Il refait le grand autel en 1650. Les ailes sud et ouest portent la trace de son intervention (un contrefort de l’aile ouest porte encore la date 1637). Il fait aussi bâtir la maison priorale, précédée d’une cour à deux pavillons, à faible distance du monastère.
Divers procès-verbaux des XVIIe et XVIIIe siècle nous fournissent un état des bâtiments à l’époque moderne 5, durant laquelle les religieux sont peu nombreux. En 1740, ils sont quatre. A la suppression de l’Ordre, ils ne sont plus que trois.
Le prieuré et ses dépendances sont réunis au séminaire Saint Charles Borromé d’Angers en 1771. Les bâtiments sont vendus en 1791 à Joachim Trotouin 6.
Le cloître existe encore au début du siècle dernier. T. Grille 7 écrit à ce sujet qu’il peut se comparer à celui de Saint-Martin d’Angers. Toutefois, en 1821, Bodin 8 le mentionne détruit, le reste des bâtiments existant encore. Dans le courant du siècle l’église devient bâtiment de ferme et C. Port 9 indique qu’elle sert « d’écurie et de magasin à fourrage ». L’aile orientale alors n’existe plus.
Au début du siècle (1907), les bâtiments sont transformés en centre de colonies de vacances. Des baraquements sont implantés, notamment à proximité de l’aile ouest. En 1944, un bombardement atteint l’église et cause l’effondrement d’une partie de la voûte. L’église est classée le 6 mai 1947, la façade occidentale inscrite le 1er avril 1947, à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques.
En 1974, le site est vendu au Mouvement de la Jeunesse catholique de France qui supprime le plancher coupant l’église mais aussi terrasse avec ardeur le sol de l’église.
Quelques années plus tard (1979), la Fraternité Saint-Dominique rachète la propriété, occupée par les religieux depuis 1982. Ces derniers entreprennent alors la restauration de l’ensemble des bâtiments, qui commence en 1982 par les bâtiments claustraux du XVIIe siècle, puis l’église et ses appendices au Nord.
Fouille de l'aile orientale
L’accroissement des effectifs de la Fraternité Saint-Dominique conduit à une insuffisance des locaux actuels. Aussi la communauté souhaite t’elle la reconstruction de l’aile du levant. Une fouille de sauvetage est alors organisée à cet emplacement d’août 1987 à mai 1988 10 (Fig. 3). L’extrémité sud de l’aile n’a pu être fouillée du fait de l’existence en cet endroit d’une voie d’accès au couvent. De même, nous n’avons pu étudier un appendice accolé au sud-est de l’aile qui sera fouillé ultérieurement.
Le décapage mécanique des terrains superficiels a livré un matériel hétérogène. Divers fragments lapidaires ont été recueillis. C’est notamment le cas de deux têtes de religieux, l’une moderne (Fig. 4), l’autre (photographie) plus ancienne (XVe siècle ?).
Passage des morts
L’ancien passage des morts jouxte l’église au Sud (Fig. 5). Il était délimité au Nord et au Sud par deux murs appartenant à la première phase de construction. Les couches mises au jour portent trace de remaniements tardifs, eux mêmes perturbés par une tranchée de canalisation contemporaine. Les maçonneries à l’Est témoignent de reprises, antérieures toutefois à la reconstruction. L’ouverture d’un passage menant à l’église peut être mise en relation avec la transformation du passage en sacristie. En 1707, le procès-verbal de visite 11 indique que la porte entre le cloître et la sacristie « est murée ».
Le seul élément en place est un caveau en moyen appareil de tuffeau, de 1,6 m de profondeur, 1,75 m de long et environ 0,6 m de large (Fig. 6). Les parements nord et sud sont respectivement percés de deux et trois trous d’environ 15 cm de large sur 22 cm de hauteur ; leur sommet est situé à 0,5 m de l’arasement actuel du caveau.
La partie inférieure du caveau, plus étroite (1,6 m par 0,45 m) était remplie de tuffeau écrasé surmonté par un remplissage de sable argileux brun paraissant homogène. Toutefois l’examen de la répartition du matériel mis au jour permet d’y différencier trois (Fig. 7). Les vingt centimètres inférieurs regroupent environ 45 % des objets ; au-dessus, on observe deux ensembles plus étalés et d’importance moindre. Si dans la couche inférieure on observe la présence de céramique très particulière, à anse de panier (Fig. 8), que l’on ne peut guère dater actuellement de façon précise (XIIIe ou XIVe siècle ?), on note également la présence de poteries du bas Moyen Age voire plus récentes, de types que l’on retrouve dans le reste du remplissage et notamment au sommet, où un pot était encore bien conservé (voir fig. 14). A partir des quelques centaines de tessons recueillis, seuls deux pots ont pu être reconstitués, ce qui suggère un ou plusieurs vidages du caveau. La répartition des carreaux montre aussi une large dispersion sur la hauteur de remplissage, à l’exception du premier ensemble. Trois deniers tournois émis sous Charles VIII ont été mis au jour dans le remblai supérieur 12.
Cet ensemble d’observations suggère une histoire complexe de l’utilisation du caveau. Si la comparaison avec des structures voisines ou identiques et la présence certaine d’une poterie funéraire en haut du remplissage plaident en faveur d’un rôle funéraire, il faut noter l’absence totale d’ossements humains. Certes, ceci peut être expliqué par l’action de la nappe phréatique, mais il semble qu’il faille rajouter un rôle de pourrissoir. Cette hypothèse a été émise pour un caveau similaire, mis au jour à Notre-Dame de Pinel (Villariès, Haute-Garonne), dans le passage des morts 13. On peut ainsi supposer une première inhumation du défunt au-dessus de barres de bois disposées dans les encastrements supérieurs, la partie inférieure n’étant pas comblée. Une inhumation secondaire peut être pratiquée ultérieurement. Les éléments liés à la cérémonie s’accumulent progressivement. Dans une seconde phase d’utilisation le caveau semble être comblé. L’exhumation perturbe alors le remblai, la dernière pratiquée (XVe siècle ?) ayant toutefois laissé en place la poterie funéraire.
Salle du chapitre
Maçonneries
Il ne subsiste que peu de structures appartenant à la salle du chapitre originelle (Fig. 9 et 10). Seule la première assise du mur nord (16) 14 a été épargnée. Cette maçonnerie, de 1,3 m de large, présente deux parements en pierres de taille de tuffeau en moyen appareil, dont les dimensions sont similaires à celles observées pour le parement externe de l’église. L’espace compris entre les deux parements est rempli de schiste ardoisier ; la matrice est constituée de sable argileux brun, le mortier n’étant utilisé que pour la liaison des pierres de taille. Cette assise repose sur une fondation peu profonde en schiste ardoisier. Le mur sud n’est représenté que par sa fondation, de 1,0 m de large. La présence de retours permet de retrouver les dimensions primitives de la salle (9,2 m par 6,0 m). Aucune indication n’a pu être fournie quant à l’emplacement des ouvertures originelles. Une tranchée à fonction vraisemblable de drainage traverse la salle en biais (Fig. 10).
Après l’arasement de cette première construction, seul le mur nord est conservé, la maçonnerie nouvelle, peu soignée, s’appuyant sur lui (Fig. 9). Cette maçonnerie, d’environ 1,1 m de large est constituée de plaques de schiste ardoisier liées par un mortier roux. La salle du chapitre mesure alors 10,1 m de long pour 6,4 m de large. Une banquette en tuffeau court au moins sur les côtés nord, est et sud, et vraisemblablement aussi à l’Ouest.
La salle est ultérieurement divisée en deux parties inégales par un mur de refend (17) en schiste ardoisier de 0,6 m de large ; il sépare l’ancienne salle en deux pièces de 37 m2 et 16 m2.
Pavements
Sous la couche de remblai moderne, la fouille a dégagé la dernière surface d’occupation présentant divers pavements témoignant de nombreux remaniements (Fig. 9). D’autres vestiges de pavements sous-jacents ou de lits de pose ont aussi été mis au jour à l’intérieur des fosses sépulcrales. De nombreux carreaux ont également été recueillis à l’intérieur de ces fosses, et nous avons pu distinguer quatre grandes catégories.
Les carreaux bicolores n’ont pas été découverts en position primaire; ils furent mis au jour repris dans les pavements ou à l’intérieur du remplissage des fosses sépulcrales. En dehors de la salle du chapitre nous en avons aussi recueilli dans les remblais. Ce type, bien connu en Anjou, est également retrouvé en Poitou, en Bretagne ou en Touraine. Nous avons répertorié sur ce site sept catégories de carreaux :
- rectangulaires à décor de dragon ailé bipède, tête à dextre ou à senestre (Fig. 11, 1 et 11, 2) ;
- rectangulaires à décor de rinceaux (Fig. 11, 7) ;
- à décor de palmettes et rinceaux (Fig. 11, 6), s’assemblant par quatre pour constituer un motif complet ;
- aux côtés curvilignes, en forme de lancette et à décor de palmettes (Fig. 11, 4) ;
- aux côtés curvilignes à décor floral (Fig. 11, 3) ; ce type peut s’associer au précédent pour constituer des panneaux décorés ;
- en forme d’écu fleurdelisé, les fleurs de lis sont placées 3, 2 et 1 (Fig. 11, 5).
A l’intérieur des panneaux les carreaux bicolores peuvent être séparés par des barrettes droites ou curvilignes, ou encore par des trapèzes aux deux côtés latéraux curvilignes. Ces éléments de séparation présentent une glaçure vert sombre.
Le second groupe est caractérisé par une pâte claire à gros dégraissant quartzeux. On peut y distinguer plusieurs catégories.
Des carreaux de dimensions moyennes (117 mm x 115 mm x 19 mm) présentent un décor de blason fascé de quatre pièces (Fig. 12, 2) ; leur face supérieure est recouverte d’une glaçure transparente.
Des éléments de module très voisin, moins nombreux, sont recouverts d’une glaçure verte.
Les autres ensembles ne sont ni glaçurés ni décorés.
Le type le plus courant (il constitue les pavements 4 et 12) est de grande taille (204 mm x 198 mm x34 mm). Un lot appartenant au pavement 4 a été soumis à P. Lanos et L. Goulpeau 15 pour étude des propriétés de l’aimantation magnétique. Cette étude archéomagnétique permet de proposer deux dates possibles : 1285 ± 15 ou 1360 ± 15.
D’autres grands carreaux (260 mm x 229 mm x 33 mm), n’ont été retrouvés que sur la tranchée de fondation du mur oriental (38).
On observe aussi des carreaux allongés épais ou plus fins, peu abondants. Enfin, le pavement 34, à l’Est de l’entrée, est constitué d’éléments de moyen module (131 mm x 128 mm x 25 mm).
Les carreaux à décor de fleur de lis en relief sur pointe (XIVe ou XVe siècle), ont été mis au jour dans des fosses sépulcrales (Fig. 12, 1). La même matrice a été employée pour le pavement de l’église Toussaint d’Angers 16.
Les pavements tardifs (14) sont constitués de carreaux peu épais de taille moyenne (117 mm X 115 mm X 22 mm) à pâte bien cuite.
D’autres groupes, peu nombreux et donc plus difficiles à caractériser précisément ont aussi été recueillis. Signalons simplement un groupe de carreaux rouges, non décorés, de moyen module, que l’on ne trouve qu’à l’intérieur des fosses et dans les plus anciens pavements.
Nous n’avons aucun témoignage de l’existence d’un pavement pour la fin du XIIe siècle ou le début du XIIIe siècle. A la fin de ce dernier, on observe la présence des carreaux bicolores en différents endroits de la salle du chapitre, mais nous ne pouvons dire s’ils constituaient l’unique type de carreaux, comme dans la salle du chapitre de Saint-Aubin d’Angers par exemple, ou s’ils étaient associés à d’autres ensembles (carreaux épais et carreaux à blason incisé), dans la mesure où on les découvre associés à l’intérieur des fosses. Dans ces dernières, les premiers lits de pose ou vestiges de pavement montrent l’association de ces types.
Le pavement 4, constitué de carreaux épais de grand module est très homogène. Installé avant la reconstruction de l’aile, on en retrouve sans doute encore les vestiges en 71 ou en 52, à l’intérieur des fosses.
Après la reconstruction, la tranchée de fondation orientale est recouverte de très grands carreaux, dont l’emplacement est perturbé par le pavement 12, qui résulte de la reprise du sol sur une partie de la surface, avec réutilisation des carreaux du pavement 4.
On retrouve aussi, vers l’entrée, une reprise dont les éléments présentent un plus petit module (34).
Les derniers remaniements sont constitués par les placages de carreaux bien cuits, essentiellement à l’emplacement des fosses (14) ; l’étude des lits de pose suggère que, bien que les tailles des carreaux soient identiques quelle que soit la reprise, il faut distinguer trois ensembles mis en place à des moments différents sans doute peu éloignés. La présence dans ces lits de pose de particules de charbon minéral témoigne d’une pose au plus tôt au milieu du XVIIe siècle 17.
Dalle funéraire
Une dalle funéraire en tuffeau recouvrait partiellement la sépulture HB1 face à l’entrée (Fig. 9) ; elle se trouvait toutefois en position secondaire. Elle mesure 0,95 m de large sur 2,05 m de long et 0,25 m d’épaisseur. Les deux côtés latéraux ouest et sud présentent une mouluration peinte, alors que les deux autres côtés sont sommairement dressés. La pierre tombale (Fig. 13) représente un prieur dont le pare-ment vertical de la chasuble est croisé sur la poitrine avec une bifurcation en V et aboutit à un galon d’encolure ; un autre parement carré est gravé sur le devant du vêtement, en bas. Le religieux présente les mains croisées sur la poitrine, maintenant un bâton prioral 18. Il est inséré dans un cadre architectural où se lit la partie supérieure d’une muraille crénelée. Tout autour de la dalle court une bande d’où les inscriptions sont usées voire effacées. On peut toutefois encore y lire la mention de « prioris venerabilis ».
Le seul endroit logique d’où puisse provenir cette dalle funéraire, compte-tenu des contraintes imposées par la présence des moulures, est l’emplacement du caveau dans le passage des morts. La dalle aurait pu être déplacée lors du percement de l’ouverture permettant l’accès à l’église.
Inhumations
Sept squelettes ont été mis au jour, dont six étaient en place. Quatre des fosses étaient situées entre l’entrée et la fenêtre ; les deux autres étaient creusées plus au Nord (Fig. 10).
Les ossements, très dégradés, ont été mis au jour à une profondeur variant entre 72 cm et 133 cm sous le niveau des pavements, dans une zone de circulation saisonnière d’eau relativement acide.
Cinq inhumations ont été réalisées en cercueil trapézoïdal en bois. Leur nature a pu être reconnue grâce à l’examen des clous dont le nombre varie de 42 à 48 suivant le cercueil ; en effet, la migration des sels métalliques permet de conserver l’anatomie des tissus ligneux immédiatement autour du métal. Le Chêne à feuillage caduc (Quercus sp.) a été employé pour les bières 74 et 72, le Peuplier (Populus sp.) pour le cercueil 66. Celui contenu dans la fosse 67 contient les deux essences, le couvercle, les planches ouest, est étant en chêne, le fond, les planches nord et sud en peuplier. De même, le cercueil contenu dans la fosse 60 a le fond et la planche ouest en peuplier, les planches nord, sud, est, en chêne ; le couvercle est composé de deux planches, l’une en chêne, l’autre en peuplier. A l’intérieur de la fosse 73, les 32 clous, répartis sur trois lignes Nord-Sud, au-dessus du squelette et à l’emplacement des chevilles, des côtes flottantes et des épaules indiquent que nous avons ici un plateau à trois traverses (en chêne) et non un cercueil.
Trois inhumés étaient accompagnés de pots funéraires (Fig. 14), coquemars datables du bas Moyen Age, de types fréquemment mis au jour dans les tombes fouillées sur Angers. Ces pots renfermaient encore les charbons de bois ayant servi à consumer les graines d’encens lors du convoi funéraire. Dans la fosse 74, le Chêne est la seule espèce retrouvée. Les sépultures 60 et 73 ont livré un cortège plus abondant où le Chêne constituait l’essentiel des fragments, mais où l’on retrouve quelques autres espèces : Aulne (Aulnus sp.), Noisetier (Corylus avellana L.), peut-être Châtaignier (Castanea sp.) dans les deux cas ; le Noyer (Juglans sp.) a été retrouvé en 73, le Frêne (Faxinus exelsior L.), le Lierre (Hedera helix L.), l’Érable champêtre (Acer campestre L.), et des fruitiers sont représentés par quelques restes en 60. Si les résultats obtenus ne permettent pas de restituer la végétation environnante, on observe toutefois une très forte représentation du Chêne. La présence exclusive de branches de faible diamètre dont certaines présentent les stigmates de l’action d’un outil coupant lancé (hache, serpe…) permet de penser que ce combustible provient de l’émondage. On peut aussi noter l’absence du peuplier, bois léger, facile à travailler, mais à très faible rendement calorifique, parmi les restes carbonisés.
La très mauvaise conservation des ossements n’a pas permis de réaliser d’étude anthropologique complète. On peut toutefois noter qu’il s’agit là uniquement d’adultes. Les quelques mesures prises sur les os longs s’inscrivent dans la fourchette de variation obtenue pour les individus masculins au bas Moyen Age ou à l’époque moderne dans les populations angevines étudiées. Il faut surtout noter la présence d’une suture métopique sur trois des quatre frontaux qui ont pu être examinés 19.
La seule mention d’inhumation en salle du chapitre que nous ayons à ce jour est celle concernant le prieur Anthoine de la Forie (1447). Un terminus post quem nous est fourni par la présence de carreaux bicolores ou présentant un blason gravé, remaniés à l’intérieur de la fosse, qui peuvent difficilement être antérieurs au milieu du XIIIe siècle. Dans trois fosses, (67, 72, 73), la présence du décor à fleur de lis sur pointe rajeunirait encore ces sépultures. Les pots funéraires mis au jour plaident aussi pour une datation du bas Moyen Age. Ces fosses sont creusées avant la réfection du pavement 4, au plus tôt contemporaine de la reconstruction de l’aile, à l’exception de celle dans laquelle HB4B a été inhumé, toutefois antérieure au pavement 14.
L’inhumation en salle du chapitre est un sujet mal connu. Le nombre de sépultures est ici peu important, à comparer avec l’absence d’inhumation observé dans celle du prieuré grandmontain de Notre-Dame de Pinel 20. En revanche, les salles du chapitre de Saint-Aubin d’Angers (Ordre bénédictin) et de Saint-Lazare de Fontevraud (Ordre fontevriste) ont livré plusieurs dizaines de squelettes, pour une durée similaire.
Histoire de la salle du chapitre
Nous ne connaissons guère que les dimensions de la salle primitive. La datation de la reconstruction n’est guère assurée. On sait que le prieur Claude Ligier a fait reconstruire une grande partie des bâtiments peu avant 1650 et rien ne s’oppose formellement à cette datation ; toutefois, une datation plus haute ne peut être exclue. On peut néanmoins avoir une idée de l’état de la salle par quelques témoignages de visite 21.
Le mur de refend semble antérieur à 1707. En effet, lors de la visite, la salle est dite présenter une surface de 9 toises, ce qui correspond à la superficie de la partie au nord de cette séparation (37 m2), mais non à l’ensemble de la salle. Ce mur est postérieur au pave-ment 14 ; son implantation daterait donc de la seconde moitié du XVIIe siècle 22. Au Sud de la salle aucun pavement n’a été retrouvé, le remblai contemporain reposant directement sur le rocher altéré.
Des transformations tardives sont encore réalisées ultérieurement. La fenêtre est ainsi obturée postérieurement à 1793, comme en témoigne la présence d’une monnaie à la base du remplissage.
Partie sud de l'aile
De la première campagne de construction, il ne reste que des vestiges de structures (maçonneries 58 et 196 de la Fig. 14). Au-delà du mur 196 quelques vestiges indiquent un prolongement de l’aile vers le Sud 23.
A l’extrémité sud du mur 58, une maçonnerie d’ardoise et de tuffeau suggère l’existence d’un escalier à vis, postérieur à la première campagne, mais antérieur à la reconstruction.
Lors de cette dernière, une grande salle rectangulaire (16,0 m par 5,8 m) est édifiée dans le prolongement de la salle du chapitre et occupe la partie méridionale de l’aile. Elle réutilise quelques structures plus anciennes. La seule ouverture avérée lors de cette phase est située au milieu du mur oriental. Au Sud de la construction on suit sur la partie fouillée des maçonneries témoignant d’un prolongement par une pièce plus étroite.
L’édification du mur de refend 100, dans le prolongement du mur sud de l’aile méridionale, modifie le volume de la salle, ramenant sa longueur à 11,8 m. Une annexe de 3,0 m par 1,4 m lui est accolée. Le fond de celle-ci, plus bas que le niveau du sol naturel, ainsi que sa situation à l’extrémité du dortoir plaident en faveur de latrines. Au nord de la salle, deux murs secondaires (79 et 80) délimitent des espaces réduits de 4,5 m2 et 9,5 m2.
Durant la dernière phase de remaniement de cette aile, deux murs de refend sont édifiés en position centrale (Fig. 14). Le mur nord présente deux parements, le mur sud, un seul. Ces parements sont enduits. A l’Ouest, un départ d’escalier est encore décelable. Dans l’espace entre ces deux murs, le dernier sol présente à sa surface une série de piles de carreaux en terre cuite constituant trois lignes orientées Est-Ouest. Cette disposition pourrait correspondre à l’emplacement d’un plancher en bois. Dans la partie Nord, les vestiges d’un pavage en grès (81) indiquent un passage vers le cloître après comblement des petites pièces délimités par les murs 79 et 80.
Cette partie du bâtiment présente une différence importante par rapport à la salle du chapitre. Aucun pavement ou lit de pose n’a été mis au jour. Seules des couches de remblais tardifs constituent le remplissage. La destination de cette partie du prieuré semble bien correspondre à des celliers 24. Toutefois, compte-tenu de son histoire complexe, cette destination a vraisemblablement varié selon les époques.
Aile sud
Seule l’extrémité orientale de l’aile sud a pu être étudiée. La fouille buttait à l’Ouest sur un appentis, à l’Est contre l’aile du levant ; deux murs appartenant à la première campagne de construction limitaient l’aile au Nord et au Sud.
Une tranchée contemporaine (Fig. 15) de 0,7 m de large traverse le secteur fouillé du Nord au Sud. Elle délimite deux secteurs distincts.
A l’Est, un pavement (110) comprend des petits carreaux bien cuits similaires à ceux constituant les reprises 14. A l’Ouest une série de pavements contourne une structure en tuffeau quadrangulaire, limitée au Nord et au Sud par deux petits massifs de maçonnerie. La comparaison des tailles des carreaux et celle de la composition des lits de pose indiquent que les deux secteurs de part et d’autre de la tranchée sont différents et on peut supposer à cet emplacement la présence d’un mur de refend peu épais.
La comparaison avec le plan de la maison de Craon 25 suggère que ce mur a pu séparer deux secteurs, la grande salle du réfectoire présentant encore sa cheminée et un passage étroit permettant la communication entre le cloître et l’extérieur du monastère, mais desservant aussi le réfectoire et la grande salle des celliers. Si l’emplacement de l’ouverture menant vers ces derniers a été mis au jour, il existe deux possibilités de passage vers le réfectoire, au Nord ou au Sud de la cheminée, entre lesquelles on ne peut trancher.
Sous le pavement 110, une maçonnerie mise au jour au-delà d’une pierre de seuil pourrait correspondre à un emplacement d’escalier montant à l’étage 26.
Conclusion
La fouille, bien que limitée à une aire restreinte, a permis de retrouver une histoire architecturale fort complexe, en grande partie effacée dans les bâtiments déjà restaurés sans véritable étude préliminaire. On observe ici le plan d’une aile orientale classique, mais qui se prolonge par un appendice, comme on le voit encore en élévation sur les sites proches du Breuil-Bellay à Cizay-la-Madeleine, ou à la Haye de Craon à Ballots en Mayenne. L’adjonction orientale, que nous n’avons reconnue que très partiellement, semble plus exceptionnelle. Diverses interrogations subsistent quant à la chronologie précise des constructions, la restitution des différentes parties et leur utilisation. A ce sujet la fouille de la salle du chapitre a montré tout l’intérêt que pouvait présenter l’étude détaillée des pavements et de leurs lits de pose ; si des datations rigoureuses ne peuvent être actuellement proposées, il est possible en revanche de disséquer la succession des nombreuses reprises qui ont été réalisées tout au long de l’évolution du prieuré. Il ne semble pas encore superflu d’insister en effet sur la nécessité d’études menées bien antérieurement à toute intervention sur un bâtiment, quel qu’en soit l’intérêt supposé, l’histoire architecturale étant encore trop souvent simplifiée, faute d’un examen attentif.
Remerciements. Il nous est agréable de remercier ici les religieux de la Fraternité Saint-Dominique qui nous ont accueillis à l’intérieur de leur clôture. La fouille a pu être menée à bien grâce aux bénévoles qui se sont succédés sur le chantier. Lors des travaux nous avons aussi bénéficié de l’aide d’A. Angla, C. Gaillard, F. Comte, G. Collin, J. Guérin, L. Goulpeau, P. Lanos, J. Mallet, C. Vincent.
Références
An. Le prieuré de la Haye-aux-Bonshommes à Avrillé, s.l., 1986, 2p.
Aussibal A. L’art grandmontain. Zodiaque, n° 141, 1984, 53 p.
Bodin J.F., Recherches historiques sur l’Anjou et ses monuments. Angers et le bas-Anjou, Saumur, Degouy, 1821, 2t.
Briand J., Hunot J.Y., Prigent D. (coord.), La celle grandmontaine de la Haye-aux-Bonshommes en Avrillé – Étude archéologique de l’aile orientale, rapport d’étude, 1992.
Farcy P. de, Le droit d’asile à la Haye-aux-Bonshommes. Mém. Soc. Agri. Sci. Arts Angers, t. XI, 1908, p. 71-76.
Godard Faultrier V., Procès verbal de séance du 13 novembre 1846, Mém. Soc. Agri, Sci. Arts Angers, 1846, p. 71-72.
Grézillier A., L’architecture grandmontaine, Bull. monumental, t. 121, 1963, p. 331-358.
Falco J et al., Prieuré de Notre-Dame de Pinel (XIIe XVIIIe siècle), rapport de fouille 1987, dactylographié, 1987, 128 p.
Houdebine ML., Le prieuré de la Haye-aux-Bonshommes-les-Angers. Son église et les peintures qui la décorent. Description archéologique, Rev. Art chrétien, 1899, 23 P.
Houdebine T.L, La Haye-aux-Bonshommes-les-Angers. (Prieuré de l’ordre de Grandmont). Mém. Soc. Agri. Sci. Arts Angers, 1899, p. 205-348.
Péan de la Tuilerie, Description de la ville d’Angers, Angers, Billault, 1778.
Port C., Dictionnaire historique, géographique et biographique de Maine-et-Loire, Angers, 3 t., 1874-1878, nouvelle édition mise à jour par Levron J. et d’Herbecourt P., Angers, Siraudeau, 3t., 1965-1990.
Urseau, La peinture décorative en Anjou, 1920, p. 53-57.
Vincent C., La Haye-aux-Bonshommes d’Angers (vers 1178-1317), mém. de maïtrise, dactylographié, Nantes, 1986.
Notes
1. Cf. l’article d’A. Delaval dans ce volume.
2. B.M. Angers, ms. 987, p. 284.
3. Vincent C., La Haye…, 1986.
4. Vincent C., La Haye…, 1986, obituaire, p. XVI-XVII, julius, XI : « Anno Domini millesimo CCCCXLVIIe morbo paralitico obiit et in capitulo dicti prioratus sepultur fuit ».
5. AD. Maine-et-Loire, G 865, G 869, G 871.
6. Port C., Dictionnaire…, 1874-1878, t. 2, art. Haie-aux-Bons-Hommes, P. 341-343 et 1965-1990, t. 2, p. 272.
7. Grille T. Topographie, B.M. Angers, s. d., ms. 1744-1746.
8. Bodin J.F., Recherches…, 1821, p. 399 : En visitant ce petit monastère, qui, à l’exception du cloître, existe encore en entier.
9. Port C., Dictionnaire…, 1874-1878, p. 341-343.
10. Afin d’éviter de donner un ton trop analytique à cet article, nous n’avons pas détaillé les différentes analyses réalisées, notamment sur l’appareil, les mortiers et lits de pose, les carreaux, céramiques, monnaies… Les résultats de ces analyses sont développés dans le rapport d’étude.
11. A.D. Maine-et-Loire, G 869, procès-verbal de visite de 1707.
12. Détermination G. Collin.
13. Falco J. et al., Prieuré…, 1987.
14. Les chiffres entre parenthèses renvoient au numéro d’ordre de l’unité stratigraphique concernée.
15. Laboratoire d’Archéométrie de l’Université de Rennes L.
16. Fouille C. Comte, D. Prigent.
17. Les plus anciens témoignages d’utilisation de charbon de terre pour les fours à chaux de la Basse-Loire datent du milieu du XVIIe siècle (J.B. Cussonneau et J.L. Kérouanton, comm. orale).
18. Il s’agit là d’une représentation exceptionnelle, la connaissance des bâtons prioraux chez les grandmontains étant très lacunaire (J.R. Gaborit, comm. orale).
19. Il faut rappeler que ce caractère n’est présent qu’au sein d’une faible partie de la population; l’hypothèse de l’origine génétique est la plus fréquemment invoquée, bien qu’elle ne soit pas la seule possible.
20. Falco J. et al., Prieuré…, 1987.
21. On sait ainsi (A.D. de Maine-et-Loire, G 869, G 871), que la salle était voûtée. Péan de la Tuilerie, Description…, 1778, mentionne « qu’on remarque sur la cheminée de la salle les armes de Grégoire XI ». Mais s’agit-il de l’ancienne salle du chapitre, transformée depuis plusieurs décennies en billard. La fouille n’a en tout cas rien mis au jour qui puisse témoigner de l’existence d’une quelconque cheminée.
22. AD. Maine-et-Loire, G. 869. Ce compte-rendu de 1707 signale toutefois que « le carrelage en est pour la plus grande partie enlevé et le surplus corrompu et usé de vétusté pourquoi il faut le recarreler en toute son étendue qui est de neuf toises » ; en revanche, les comptes-rendus de 1730 (G 869, f° 312-313) et de 1740 (G 869, f° 336) mentionnent que après avoir visité le cloître et autres lieux réguliers nous les avons trouvé en bon état. Si on admet comme exacte la surface indiquée, le mur 17 étant postérieur aux reprises 14, l’aspect observé lors du décapage est fort voisin de celui décrit lors de la visite de 1707, très méticuleuse il est vrai. Les comptes-rendus ultérieurs, à finalité différente, ne se seraient alors préoccupés que des lieux de vie principaux, la salle n’ayant plus depuis des décennies son rôle essentiel.
23. La présence de marronniers classés à l’emplacement de la fouille a interdit le décapage intégral de ce secteur, déjà limité par l’emplacement de la voie d’accès au couvent.
24. Le compte-rendu de visite de 1707 (A.D. Maine-et-Loire G 869) mentionne une cave voûtée.
25. Plan J. Guérin.
26. La fouille n’a pas permis de confirmer ou infirmer la présence d’un escalier extérieur accolé aux celliers, l’emplacement possible étant occupé par une imposante cuve en ciment.
