Jean-Étienne Alquier, maire de Caux de 1908 à 1919, Mort pour la France

Jean-Étienne Alquier, maire de Caux de 1908 à 1919, mort pour la France

* Docteur en Histoire contemporaine de l’Université Paul-Valéry Montpellier III

Portrait de Jean-Étienne Alquier. (Collection Alain Alquier)
Fig. 1 Portrait
de Jean-Étienne Alquier.
(Collection Alain Alquier)
Carte de la pharmacie de Jean-Étienne Alquier. (Collection Alain Alquier)
Fig. 2 Carte de la pharmacie de Jean-Étienne Alquier. (Collection Alain Alquier)

Jean-Étienne Alquier naît le 7 septembre 1874 à Sète, ville où il grandit dans une famille de la bourgeoisie régionale1. Son père, Barthélémy, est négociant ; son cousin par la branche paternelle est le socialiste Jean-Joseph L’Heureux Molle, maire de Sète (1902-1908) et député de l’Hérault (1910-1918)2 ; son cousin par la branche maternelle est le Paulhanais Eugène Lautier, maire radical-socialiste de Bénesse-Maremne dans les Landes (1919-1925), député de la Guyane (1924-1932), sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts du second gouvernement d’André Tardieu (1930) et ancien rédacteur en chef de L’Homme libre, journal fondé par Georges Clémenceau. (Fig. 1)

En 1902, après avoir mené six années d’études de pharmacien-chimiste à l’École Supérieure de Montpellier, à la suite desquelles il a obtenu le titre de Pharmacien de Première classe3, Jean-Étienne Alquier ouvre une officine à Caux. Quelque temps plus tôt, le 9 février 1901, il y épousait Célestine-Élisa Durand, fille de feu Émile Durand, avocat au barreau de Toulouse, proclamateur de la IIIe République au balcon du Capitole en 1870, ancien adjoint du maire Camille Ournac (1888-1892) et vice-président du Conseil de préfecture du Gers (1879-1880)4. (Fig. 2)

Le Maire de Caux

Rapidement, Jean-Étienne Alquier devient un élément important de la commune qui compte près de 2 000 habitants. Lors des élections municipales qui se déroulent au mois de mai 1908, il se présente sur une liste du Bloc républicain avec laquelle il est élu maire5. Durant son premier mandat, il gère plusieurs dossiers essentiels comme l’électrification du village (1908-1909)6, ou encore l’installation d’un bureau téléphonique communal (1910)7. Parallèlement, il crée aussi une Foire aux Porcs gras8 qui sera organisée jusqu’au début des années 50, et envisage la construction d’un abattoir pour répondre à l’importante activité des bouchers caussinards (1911)9. Profondément républicain, il démissionne le 8 septembre 1911, avec tout son conseil, pour défendre la laïcité à l’école de garçons, sérieusement menacée par les positions cléricales de certains instituteurs et du directeur. Devenu auparavant Officier d’Académie (1908)10, il est reconduit dans ses fonctions aux élections provisoires de novembre 1911, puis réélu au premier tour des élections municipales du 5 mai 1912. Durant ce second mandat, il tente de créer une circonscription médicale qui permettrait de soigner les habitants les moins fortunés des villages de Caux, Neffiès et Nizas (1912), participe au classement de l’église Saint-Gervais-et-Saint-Protais au titre des monuments historiques (1913), et finalise le dossier de construction d’un groupe scolaire de sept classes « depuis longtemps désiré par la population »11. (Fig. 3)

Fig. 3 : Vue générale de Caux au début du XXe siècle. (Collection des Amis du Clocher et du Patrimoine de Caux)
Fig. 3 : Vue générale de Caux
au début du XXe siècle.
(Collection des Amis du Clocher et du Patrimoine de Caux)
Jean-Étienne Alquier, premier du deuxième rang, à la 16e section d’infirmiers militaires
Fig. 4 : Jean-Étienne Alquier,
premier du deuxième rang,
à la 16e section d’infirmiers militaires

Le Maire de Caux

Ce dernier projet est stoppé au mois d’août 1914, alors qu’éclate la guerre. Comme de nombreux autres Caussinards, Jean-Étienne Alquier est appelé sous les drapeaux. Le 8 août, il rejoint la 16e section d’infirmiers militaires dans laquelle il avait été affecté depuis le mois d’août 191012. Le 14 octobre suivant, à son insu, alors qu’il n’est plus à Caux, plusieurs conseillers municipaux écrivent au préfet de l’Hérault afin d’obtenir sa mobilisation dans le village : « Les membres du Conseil municipal de Caux ont l’honneur d’exposer à monsieur le préfet ce qui suit : […] Considérant que si Jean-Étienne Alquier part pour le service militaire et n’est point remplacé, la pharmacie est obligée de se fermer ; considérant que la fermeture serait préjudiciable à la population de Caux, ainsi qu’aux localités voisines qu’elle dessert journellement (4 500 habitants environ) ; qu’il est possible que des blessés convalescents soient envoyés dans la commune ; que son grade de sergent territorial […] lui permet d’être gestionnaire et de lui faire exercer la police ; prie monsieur le préfet de faire mobiliser sur place, à Caux, M. Alquier, pharmacien et maire de la commune »13.

Cette lettre demeure sans suite. Jean-Étienne Alquier reste sur le front et traverse la guerre avec vaillance et dévouement. (Fig. 4)

Plaque dédiée à la mémoire des membres du Conseil municipal de Caux, Morts pour la France

Fig. 5 : Plaque dédiée à la mémoire
des membres du Conseil municipal
de Caux, Morts pour la France

Le 29 mars 1916, en pleine bataille de Verdun, il est nommé pharmacien auxiliaire (adjudant), sur décision du directeur du Service de Santé des Armées14. Quelques mois plus tard, en 1918, alors qu’il se trouve près du front, il est gravement intoxiqué par des gaz de combat lors d’une attaque allemande. Atteint d’une façon irrémédiable, son état de santé ne cesse de se détériorer à l’heure de la signature de l’armistice. Démobilisé le 10 janvier 1919, il rentre à Caux pour vivre ses derniers jours. Le 3 mars suivant, à l’âge de 44 ans, il s’éteint des suites d’une insuffisance respiratoire, laissant trois fils : Maurice († 1928), Georges († 1933) et Raymond. Ce dernier, gradué en Droit, diplômé notaire, deviendra le président de la Cave coopérative de Caux de 1949 à 1973.

Fig. 6 : Le monument aux Morts de Caux

Fig. 6 : Le monument
aux Morts de Caux

Lors des nouvelles élections municipales organisées les 30 novembre et 7 décembre 1919, Séverin Bousquet (premier adjoint de 1908 à 1919), est élu maire de Caux.

Aujourd’hui, une plaque rappelle la mémoire de Jean-Étienne Alquier dans la salle du Conseil municipal de Caux et son nom, comme ceux des soixante-et-onze autres Caussinards décédés des suites du conflit, est inscrit sur le monument aux Morts du cimetière15. (Fig. 5) – (Fig. 6)

Remerciements : à Jean-Louis Requena et André Pibre.

Notes

  1. Arch. Dép. Hérault, 5 MI 12/11. À l’époque, le nom de la ville de Sète s’orthographie « Cette ».
  2. Voir Blin, Jacques, Jean-Joseph L’Heureux Molle – Député-Maire de Cette, Sète, Flam, 2011, 236 p.
  3. Depuis le décret du 22 août 1854 qui vint compléter la loi du 11 avril 1803, il existait en France deux classes de pharmaciens. Pour appartenir à la première, les élèves devaient suivre une formation mixte constituée par trois années de stage et trois années d’études théoriques, au sein de l’une des six écoles de Pharmacie de France situées notamment à Paris, Montpellier et Strasbourg. Après l’obtention de leur diplôme, ils pouvaient exercer sur l’ensemble du territoire. Pour appartenir à la deuxième, les élèves devaient suivre une formation purement professionnelle, consistant en un stage officinal de huit ans. Après l’obtention de leur diplôme, ils ne pouvaient exercer que dans le département où ils avaient été admis. Fouassier, Éric, « Le titre de pharmacien et ses prérogatives », Revue d’histoire de la Pharmacie, 2003, n° 339, p. 417-426.
  4. Lamoussière, Christiane et Laharie, Patrick, Le personnel de l’administration préfectorale 1800-1880, Paris, Archives Nationales, 1999, p. 289, et Arch. Dép. Hérault, 3 E 64/28. Mis en place en France par la loi du 17 février 1800, les Conseils de préfecture étaient des organes juridictionnels administratifs chargés, entre autres, des contentieux liés aux contributions directes, des litiges touchant aux marchés publics, des réclamations de particuliers contre des entrepreneurs de travaux publics, ou encore des contentieux liés aux biens nationaux. Ils étaient présidés par les préfets départementaux qui s’entouraient d’un vice-président, du secrétaire général de la préfecture, d’un secrétaire-greffier et de conseillers qui pouvaient être révoqués par le Président de la République. Les Conseils de préfecture ont été supprimés par les décrets-lois des 6 et 26 septembre 1926, instituant des Conseils de préfecture interdépartementaux. Via le décret du 30 septembre 1953, ces derniers sont devenus les Tribunaux administratifs que nous connaissons de nos jours. Jean-Étienne Alquier choisit Caux, car sa belle-famille y était installée depuis de nombreuses années. Elle figure régulièrement dans la liste des principaux propriétaires du Guide de l’Hérault. Le père de Célestine-Élisa, Émile, y était né le 19 juin 1850, tout comme son grand-père Saturnin. En 1893, selon des plans dessinés par l’architecte en chef de la ville de Toulouse, Émile Durand avait fait construire une maison secondaire à Caux : la Villa Germaine, bâtisse dans laquelle il venait fréquemment trouver du repos loin de ses activités professionnelles. Après sa mort, elle devint la propriété de sa fille et de son beau-fils.
  5. Le Bloc républicain était une alliance politique des forces de gauche. Même si, à l’échelon national, cette union n’existait plus réellement depuis 1905, l’expression fut encore utilisée à l’échelon local, dans les années qui suivirent, pour définir des listes dans lesquelles se trouvaient socialistes, radicaux et radicaux-socialistes. La précédente municipalité était dirigée par David Pascal.
  6. Les travaux sont entrepris par la Société biterroise de Force et Lumière.
  7. Arch. Dép. Hérault, 154 PUB 6.
  8. Elle fut plus connue par les Caussinards sous l’appellation de « Foire aux Cochons ».
  9. Le projet d’abattoir public avait déjà été envisagé depuis le mois de mai 1911. Le village comptait alors huit bouchers qui tuaient environ mille neuf cents animaux par an. Il est relancé au mois d’octobre 1913, alors que la commune compte sept bouchers et tue annuellement près de trois mille animaux.
  10. L’Union pharmaceutique du 31 mars 1908, in L’Union pharmaceutique et le Bulletin commercial réunis, Paris, Pharmacie centrale de France, 1908, p. 148. [En ligne], http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54090067, Page consultée le 15 mai 2018.
  11. Arch. Dép. Hérault, 154 PUB 6. Ce projet de groupe scolaire avait été lancé en 1910. Un emprunt de 97.900 francs (environ 300.000 euros de 2017) avait été voté en juin 1914, quelques semaines avant que la guerre n’éclate. La construction devait se trouver sur les terrains situés au croisement de l’avenue de la Gare et de l’avenue de Neffiès. Abandonné en 1922, le projet ne verra le jour qu’en 2002. Jean-Étienne Alquier souhaitait aussi mettre en œuvre la réfection de la mairie et du square.
  12. Arch. Dép. Hérault, 1 R 1073. En temps de paix, la 16e section d’infirmiers militaires était basée à Perpignan. Depuis son appel sous les drapeaux en 1894, Jean-Étienne Alquier avait successivement été affecté dans les 21e et 15e sections d’infirmiers militaires, basées respectivement à Constantine et Marseille. À la fin de son service dans la cité phocéenne, un certificat de bonne conduite lui avait été délivré.
  13. Arch. Dép. Hérault, 154 PUB 6.
  14. Avant d’atteindre ce grade, il avait été nommé caporal le 26 février 1897, puis sergent le 17 novembre 1897. Il n’existe actuellement aucun historique exploitable de la 16e section d’infirmiers militaires. Il est donc impossible de reconstruire le parcours de cette formation durant la Première Guerre mondiale.
  15. D’après les différentes œuvres mémorielles créées après-guerre, le nombre de victimes caussinardes de 14-18 peut officiellement être fixé à soixante-quatorze, bien que soixante-douze noms soient inscrits sur le monument aux Morts du cimetière. En réalité, ce nombre pourrait être encore revu à la hausse puisque certains habitants du village ont été involontairement oubliés lorsque plaques de marbre et monument ont été érigés. Voir Beugnon, Guilhem et Buard, Claude, Caux sur les chemins de la Grande Guerre, Caux, Les Amis du Clocher et du Patrimoine, 2018, 300 p.

Annexes photographiques


Jean-Étienne Alquier, au centre,
à l’Hôpital militaire de Marseille

Jean-Étienne Alquier,
alors jeune préparateur en Pharmacie étudiant à l’Hôpital général de Montpellier

Scène de la vie
à la 16e section d’infirmiers militaires
Scène de la vie à la 16e section d’infirmiers militaires
Scène de la vie à la 16e section d’infirmiers militaires
Scène de la vie à la 16e section d’infirmiers militaires
Scène de la vie à la 16e section d’infirmiers militaires

Portrait avec des camarades de la 16e section d’infirmiers militaires