2.00

Description

Images de vendange, vendange d’images.
Un siècle de photographies, lecture anthropologique

Petit matin d’automne. Bleue, semblable à une gigantesque mante religieuse, la machine à vendanger avance, surplombant dédaigneusement les automobilistes qu’elle oblige à aller au pas. Image triomphante de la modernité ? Outil indispensable du viticulteur moderne, seulement. Car en termes d’image, c’en est une autre qui semble prévaloir quand on parle de vendanges en pays de vigne, une image bucolique, teintée de nostalgie, une image que l’on ne voit pas sur la route… et que chantait le boulanger-félibre Louis Abric en août 1947 dans l’Écho du Vidourle, hebdomadaire lunellois :

Boisseron, 1932 : en famille chez Célestin Domergue (coll. F. Obert).

Boisseron, 1932 : en famille chez Célestin Domergue (coll. F. Obert).

« Quand Septembre sourit au pays du soleil, le vin jaillit à flots du sang rouge des vignes ! La Vendange ! Ah !, le joli tableau qu’il est doux d’évoquer… Et dans le siècle en marche où trop de scepticisme est venu nous gâter le charme initial du spectacle émouvant de la Nature en fête, il est doux de fixer ses regards attendris sur ce riant tableau qu’elle nous offre encore et qui vient nous rappeler les vendanges d’antan… »

Que les vendanges soient chargées d’affectif n’a rien d’étonnant, ne viennent-elles pas couronner le labeur annuel du viticulteur ? Il a taillé, déchaussé, sulfaté, tremblé que le traditionnel orage du 15 août ne vienne tout gâcher, au dernier moment. Mais non, le raisin est enfin arrivé à maturité et chacun travaille à transformer en réussite ce moment si attendu. Alors, même si rester penché toute la journée, porter ces lourdes hottes tire sur le dos, la sueur est joyeuse ! Plus étonnant par contre est d’entendre exprimer cette nostalgie dès 1947. Cette image des vendanges relèverait-elle finalement d’une imagerie d’Épinal, que la mémoire collective veille à transmettre de génération en génération au point qu’elle semble même transcender la mécanisation actuelle ? Une imagerie tellement forte que, préparant une série d’expositions, nous avions rejeté dans un premier temps le thème des vendanges comme un sujet rebattu, « la première chose à laquelle on pense quand on parle de viticulture ». Mais justement, ne fallait-il pas retourner le questionnement et se demander pourquoi ?

Parler « d’image de vendanges » signifiait recourir à la photographie qui seule permet de parcourir le siècle afin d’observer permanences et changements et de retracer l’évolution de cette image de genre : « la photo de vendange ». L’image n’a rien de nouveau, tant la représentation de la vendange accompagne l’histoire de la viticulture, depuis les mosaïques de l’époque romaine jusqu’aux vendangeurs de Van Gogh dans « la vigne rouge » en 1888, en passant par les enluminures médiévales qui déclinent la thématique viticole.

À cet égard, l’ampleur de la révolution viticole dans les années 1850-1860 ne marque pas une rupture. Certes, le peintre peut désormais se trouver touché de très près par l’activité viticole, tel Frédéric Bazille préparant, en 1868, une « grande vendange » inachevée mais dont nous restent quelques croquis et des vues de vignobles (Jourdan, Vatuone 1992, 134-135). Pouvait-il en être autrement chez ce peintre dont le père, Gaston Bazille, exploitait un domaine viticole près de Lattes, présidait la Société d’Agriculture et comptait parmi les sauveurs du vignoble pour avoir, précisément en 1868, avec Planchon et Sahut, identifié la cause de la catastrophe : phylloxera vastatrix ! Plus près de nous, les vendanges ont inspiré Jean Hugo, dont la sensibilité de coloriste fut nourrie par les tons vifs des terroirs lunellois, telle cette scène de vendange occupant le premier plan d’une « Vue de Lunel » peinte en 1921.

S’il y a un changement dans cette imagerie, ce n’est pas tant dans l’inspiration que dans la manière et le nombre. Les innovations techniques du milieu du XIXe siècle introduisent en effet un saut quantitatif, une « massification » sans précédent. Comme l’émergence de la viticulture industrielle rompt avec l’ancienne économie viticole et instaure la production de masse, le procédé photographique introduit la reproduction mécanique de l’image. Ainsi le titre de notre étude trouve-t-il sa pleine justification : la profusion touche autant la production du vin que celle des images. […]

Informations complémentaires

Année de publication

2011

Nombre de pages

16

Auteur(s)

Claude RAYNAUD, Isabelle CELLIER

Disponibilité

Produit téléchargeable au format pdf