La rédaction d’Études sur l’Hérault est particulièrement heureuse de publier en primeur la présentation, par leurs auteurs eux-mêmes, de deux thèses importantes soutenues récemment à Paris sur l’histoire moderne du bas-Languedoc. Préparée sous la direction de Jean Nicolas, la première est due à Gilbert Larguier, professeur à l’Université de Perpignan. Elle porte sur le destin de Narbonne au XVIIe siècle, ce qui conduit son auteur à analyser l’évolution de la relation entretenue par cette ville depuis le Moyen Age entre la céréaliculture et la draperie. Dans la seconde, Line Sallmann, professeur à l’Université de Paris VIII, réfléchit sur les fondements de la croissance manufacturière dirigée au XVIIIe siècle par les négociants nîmois et cherche à reconnaître les raisons pour lesquelles le succès de leurs aventures protoindustrielles n’a pas débouché sur une industrialisation réussie au XIXe siècle. Études sur l’Hérault remercie très vivement ces deux historiens de leur avoir confié le texte inédit de leurs principales conclusions.

Henri MICHEL

Le drap et le grain en Languedoc :
Recherches sur Narbonne et le Narbonnais (1300-1789)

Il est nécessaire que je m’explique d’emblée sur le titre de mon travail, Le Drap et le Grain en Languedoc, Narbonne et le Narbonnais, et la période, inhabituellement longue 1300-1789 sur laquelle il porte. Ils rendent compte en effet du point de départ, du terme d’un itinéraire, des pistes que j’ai explorées, ainsi que des choix auxquels je me suis arrêté.

A l’origine, Narbonne et 1789, une interrogation et une problématique récurrente. En 1789-1790, Narbonne apparaît en Languedoc comme une des principales victimes du découpage départemental. La ville, excentrée à l’est d’un département dont Carcassonne devient le centre, est ravalée au rang de modeste chef-lieu de district. Sa tentative pour éviter ce déclassement fait long feu. A peine parvient-elle à sauver, provisoirement, son siège épiscopal. Les Narbonnais expriment leur déconvenue en termes amers : ce nouveau coup du sort ne ruinait-il pas un effort séculaire qui venait d’aboutir pour se raccorder au canal des Deux-Mers et renaître à la prospérité ?

La première fondation de Rome en Gaule, qui avait fait fonction de capitale, le port de la Celtique entière, selon l’expression de Strabon, sur lequel s’était appuyé le réseau naissant des voies de communications terrestres, et avait largement contribué à organiser l’espace autour d’elle, descendait à une place secondaire et se trouvait marginalisée. L’épisode bref de la rationalisation unificatrice du territoire et les tensions qu’il entraîne entre villes concurrentes pour s’assurer le leadership sert de révélateur puissant des positions urbaines. Carcassonne, la ville du drap, l’emporte sans difficulté, avec le soutien dans l’espace audois des autres centres qui se consacrent au textile.

Narbonne et ses tersons avant 1355
Narbonne et ses tersons avant 1355

Comment expliquer la situation dont 1789 était l’aboutissement ? Pourquoi cette victoire aussi rapide de la ville du drap sur celle du grain, car Narbonne à la veille de la Révolution vivait principalement de l’exportation du blé ? Ces questions m’orientaient dans plusieurs directions : l’étude des villes, la comparaison de deux sociétés, l’une de la fabrique carcassonnaise, la plus importante du haut Languedoc, qui apparaissait comme un exemple type de la croissance du XVIIIe s., l’autre de la ville déclinante qui semblait être sans ressort, incapable de réagir et d’innover et en restait à des trafics traditionnels, l’analyse des jeux de l’économie et du pouvoir puisque la création des manufactures d’inspiration colbertiste qui donne son essor à la draperie carcassonnaise, la fondation de Sète en 1666 et la décision d’entreprendre le creusement du canal des Deux-Mers, à peu près contemporaines, créaient déjà, de fait, une mutation de l’espace languedocien.

J’empruntais une démarche résolument régressive qui n’était pas sans écueil. Louis Stouff, dans l’introduction de sa thèse, Arles à la fin du Moyen Age, fustige le travers dans lequel tombent les historiens de remonter au déluge. Je n’ignorais pas, non plus, la mise en garde de Bernard Lepetit dans ses Villes dans la France Moderne à propos des limites du genre de la monographie urbaine 1. C’est pourtant dans cette voie que je me suis engagé. Mes premières découvertes sur Narbonne, rapidement, allaient à l’encontre de l’image que l’on s’en faisait. Comment la voyait-on en effet, et à travers elle l’histoire du Languedoc ? A grands traits on peut résumer ainsi : Après avoir connu une brillante phase médiévale, la ville subirait durement le choc brutal de la peste noire et du raid du Prince Noir en 1355, puis s’enfoncerait dans un profond déclin au XVIe s. à la suite de son entrée dans le domaine royal et de la ruine irrémédiable de son port ensablé et déserté depuis que la découverte de l’Amérique donnait l’avantage à la façade océanique. Narbonne, languissante, ne mènerait plus qu’une vie sans relief. Les mutations décisives du début du grand règne, qui donnent l’avantage à Carcassonne sur Narbonne, seraient ainsi la conséquence de vitalités très inégales.

La lecture attentive du monumental Inventaire des archives communales de Narbonne antérieures à 1790, publié par G. Mouynes il y a plus d’un siècle (le tome II de la série BB plus particulièrement), et mes premiers dépouillements des séries fiscales de la ville contredisaient cette vision que les témoignages des narbonnais eux-mêmes et des contemporains avaient pourtant contribué à forger. A la veille de l’achèvement du canal des Deux-Mers, des embarcations entraient et sortaient du grau de la Nouvelle, des marchandises transitaient par Narbonne, des patrons et matelots habitaient à proximité du port, sur la rive gauche de la robine. Les baux des droits perçus sur les bateaux et leurs cargaisons qui remontaient jusqu’à Narbonne révélaient l’existence d’un trafic maritime que l’on ne soupçonnait pas.

Ces découvertes qui ruinaient mes hypothèses de départ m’ont rapidement convaincu de réorienter mes recherches, de mettre la draperie carcassonnaise provisoirement entre parenthèses, car Narbonne, et par là même une partie du Languedoc, étaient à redécouvrir entièrement. La banque de données publiée par Paul Bairoch et ses collaborateurs dans La population des villes européennes de 800 à 1850, en 1986, a fini de me convaincre que je devais remonter franchement en amont, jusqu’à la période médiévale où Narbonne était une ville de draperie qui comptait. Ce que je découvrais ? Non pas la taille d’une ville (30 000 habitants environ), mais la place de Narbonne dans le Midi de la France et même en Europe au début du XIVe s. Narbonne se situait au premier rang des villes méridionales, au même niveau que Bordeaux et Toulouse, ou même Marseille, au cinq ou sixième rang dans l’espace français, bien avant Lyon, l’égale de Rome et de Prague. En 1750, par contre, Narbonne n’était plus qu’une ville de second rang en Languedoc, ne comptait guère dans le royaume. Quant à sa position en Europe, autant ne pas l’évoquer.

Un programme s’imposait de lui-même : tenter de comprendre comment un organisme urbain de la force de Narbonne, à la vitalité rayonnante, une cité du drap, avait pu céder autant de terrain, devenir une ville dont la seule activité notable était l’expédition des grains. Pourquoi un tel déclin ? Car les informations réunies par P. Bairoch montraient que le recul narbonnais n’avait pratiquement pas d’équivalent en Europe occidentale. Aucune ville de la taille de Narbonne en 1300 ne se trouve en effet aussi bas qu’elle en 1750, c’est-à-dire à moins de 10 000 habitants.

Ainsi recentrée sur Narbonne et ce qui formait son diocèse civil sous l’Ancien Régime, étendue à une période de cinq siècles que je considérais comme un bloc, par delà les cycles de prospérité/décadence et les frontières que l’on trace habituellement entre la période médiévale et la période moderne, ma recherche ne perdait pas de vue mes réflexions et interrogations initiales. Elles retrouvaient au contraire toute leur pertinence, car le drap et le grain condensaient l’itinéraire singulier d’une ville méridionale. C’est à travers eux que j’ai reconsidéré l’histoire du Narbonnais. Trois temps forts se sont rapidement dégagés : la rupture d’un système médiéval, fondé sur la draperie aux XIV et XVe s. malgré une bonne résistance ; une période d’intense mutation au XVIe s. avec un renouveau original du trafic maritime et du commerce qui va de pair avec un attrait sans précédent pour la terre ; une phase de prospérité certaine au XVIIe s., vite remise en cause : la ville décline au XVIIIe s. et avec elle les catégories sociales qui avaient tiré le mieux profit du rétablissement du début de l’âge moderne. J’ai organisé la présentation de mes conclusions sur cette périodisation.

Ruptures. 1300 - milieu du XVe s.

Narbonne connaît donc à la fin du XIIIe s. sa phase de prospérité la plus brillante de la période médiévale. Sa population atteint un des sommets de son histoire et a largement débordé au dehors de la ceinture de remparts, aussi bien en Cité qu’en Bourg (Narbonne est une ville double de part et d’autre du cours de l’Aude).

Bien que les sources précises nous fassent défaut pour décrire l’organisation et le volume de la production, on peut affirmer sans risque d’être démenti, étant donné le rang qu’elle occupe dans la hiérarchie des villes méridionales, que Narbonne est de très loin le premier centre drapier du Languedoc. Ses artisans s’occupent peu des premières opérations de la fabrique, préparation des laines ou même tissage. Ils sont davantage spécialisés dans les tâches plus techniques et rémunératrices de l’apprêt des draps. La ville ne compte pas moins de cinq cent pareurs et des dizaines de teinturiers. La draperie a envahi l’ensemble de l’espace urbain, mais au premier tiers du XIVe s. c’est en Bourg que la densité des artisans du textile est la plus forte.

Une telle production nécessitait d’amples débouchés. Le Languedoc, la France méridionale, la Méditerranée occidentale par le truchement des foires de Narbonne, de la Sardaigne, les échelles du Levant, auxquels on pense d’abord, ne constituaient par les marchés principaux. La plus grande partie des draps narbonnais partait vers un autre Levant, de proximité et de terre (par opposition à celui de la Méditerranée orientale, lointain, accessible au seul grand commerce maritime) : l’Espagne, et plus particulièrement le royaume de Valence. De Valence, les draps de Narbonne pénétraient à l’intérieur de la péninsule dans le royaume de Murcie, la Manche, le royaume de Castille. Il s’en débitait aux grandes foires aussi, comme celle d’Alcalà de Henares, et on en trouvait jusqu’en Biscaye. Le succès était tel que l’on peut parler d’un véritable cycle des draps narbonnais en Espagne qui viendrait s’intercaler entre la forte diffusion des draperies française et flamande et l’ère de la draperie catalane.

Une série de facteurs rend compte de cette situation. Des Narbonnais étaient venus s’établir précocement à la suite du recul de la frontière. Ils avaient obtenu des franchises qui leur permettaient d’introduire leurs marchandises à bon compte. Celles-ci, surtout, étaient attractives. Les draps narbonnais étaient très loin de valoir les draps de luxe que produisait la Flandre par exemple, mais très supérieurs à la production locale. On peut les définir comme étant de qualité moyenne et à ce titre des tissus de grande consommation. La demande existait. Les Narbonnais furent à même d’y répondre. Car ils ne laissèrent à personne d’autre le soin de vendre leurs draps. Des mercadiers entretiennent des facteurs, s’installent à demeure, constituant des sociétés à forte structure familiale ou de quartier où fabrication et commercialisation se donnaient la main. En fait, Narbonne exploitait une conjoncture favorable. Elle était à l’arrière d’une zone de reconquête, d’un espace économiquement jeune qui n’avait pu organiser encore une production intéressante et des circuits de distribution. L’apogée de cette production se place dans la première moitié du XIVe s. Contrairement à ce que l’on a avancé parfois, sans preuves, ni l’expulsion des juifs, ni les crues catastrophiques de l’Aude qui détournent le lit du fleuve ver le nord et le cours qu’elle emprunte aujourd’hui n’entament sur le moment la vitalité narbonnaise. Cette phase avait-elle des chances d’être durable ou n’était-elle qu’un moment privilégié ? La concurrence catalane se fait sentir à partir de 1340, les productions locales progressent dans le royaume de Valence et améliorent leur qualité, ce qui enlève aux draps narbonnais beaucoup de leur attrait.

Les catastrophes du milieu du XIVe s. portent des coups terribles à Narbonne. On ne pourra jamais établir le bilan chiffré des pertes provoquées par la peste noire qui se déclare au printemps 1348. J’inclinerai volontiers du côté des évaluations les plus pessimistes. Narbonne perd en quelques mois les deux tiers de sa population, peut-être les trois quarts, tombe au dessous de 10 000 habitants. Quant au raid du prince de Galles, à la fin de 1355, il ne faut pas en sous-estimer les effets. Bourg est pris, livré au pillage et aux flammes. Or, c’est de ce côté de ville que se trouvait le cœur de la production textile, la majorité des pareurs, les ateliers des teinturiers ainsi que les négociants les plus importants. Cité, mieux défendue, résiste. Paradoxalement, cependant, c’est-elle qui à long terme sera la plus affectée. Au milieu du XIVe s., près de 40% de la population qui vivait de ce côté de l’Aude habitait dans des faubourgs. L’irruption brutale de la guerre ramène à d’urgentes nécessités. L’heure n’est plus à la croissance, mais à la défense. On reconstruit ou on renforce les tours et les courtines. L’espace urbain se contracte. La population reflue vers l’intérieur, abandonne les quartiers périphériques. Seuls demeurent à l’extérieur des couvents et des maisons religieuses. Un élan, une dynamique en marche depuis plus de deux siècles se trouvaient ainsi cassés net, car depuis le début du XIIe s. l’histoire narbonnaise avait été marquée par une tendance longue au rapprochement des deux parties de la ville, matérialisée par la construction de ponts sur l’Aude ou l’union des deux consulats de Bourg et de Cité en 1338.

Repli sur soi, imposé, ne signifie pas résignation. Narbonne, au contraire, fait preuve d’une étonnante capacité de réaction et connaît un redressement spectaculaire sur le plan démographique, économique et même maritime. La ville se repeuple rapidement par immigration. La production se rétablit. Vingt ans après le raid du Prince Noir, Bourg a pansé ses plaies. Le nombre, la cohésion des pareurs, des tisserands, des tailleurs et le groupe compact des teinturiers près du fleuve, que l’on peut très exactement dénombrer grâce à d’excellents registres fiscaux, prouvent, si l’on en doutait, que Narbonne reste un centre de production de draps. Quant au commerce, il est bien vivant aussi, plus développé en Bourg qu’en Cité. L’activité des négociants, nombreux autour des places et des artères principales est soutenue par celle des cambiadors (les changeurs) qui ne dédaignent pas embarquer aussi des marchandises sur les bateaux qui touchent le port. Le tissu urbain s’est parfaitement reconstitué. Nulle part, on aperçoit de signes de décadence ou de désorganisation. Le cycle maritime auquel on assiste, sans pouvoir l’expliquer parfaitement encore, n’est pas l’aspect le moins étonnant de ce redressement. La solide implantation de gens de mer que l’on observe à proximité du fleuve, du côté de Cité, ne pourrait exister si Narbonne était sans capitaux ou produits à échanger. Le livre de comptes de Jacme Olivier, connu depuis longtemps, très représentatif, car ce marchand se situait exactement à la médiane de l’échelle des fortunes des mercadiers, apporte un fidèle témoignage sur une ville qui vit du textile encore, du grand commerce des draps et du miel, les deux produits principaux des expéditions de Jacme Olivier.

La chute de la population mise à part, Narbonne traverserait-elle sans dommage la crise qui frappe l’Occident ? La résistance dont elle fait preuve n’est pas sans faille et montre bientôt ses limites. A partir de 1420, tout paraît se détraquer. La draperie s’effondre, victime de la concurrence de nouveaux centres de production dans la péninsule ibérique (la Catalogne principalement), ainsi que du déplacement de la production, que l’on observe partout, des centres urbains vers les campagnes où les salaires sont plus bas. Le second produit vedette des exportations narbonnaises, le miel, perd subitement de sa valeur et de son intérêt économique à cause du développement de la canne à sucre en Sicile. Le trafic maritime entre dans une profonde décadence, à tel point que les familles de patrons et de mariniers disparaissent. Les difficultés que connaît alors Narbonne sont tout autre chose qu’une crise conjoncturelle, même exceptionnelle par sa gravité. Il s’agit d’une rupture majeure qui ruine les fondements de l’économie et de la société narbonnaises. J’ai pu à ce propos parler d’un système médiéval, si forte était la cohérence entre la production, la société et l’exercice du pouvoir. La draperie et le grand commerce donnent en effet les deux catégories socioprofessionnelles, les pareurs et les mercadiers, qui, en Bourg notamment, dominent le consulat.

Ce déclin, on le voit, est largement dû à des causes extérieures à Narbonne, à des modifications des conditions de la production en Méditerranée occidentale auxquelles il lui est difficile d’échapper. Une fois encore il ne faut pas imaginer que tout soit ruine en ville. Il reste des marchands immensément riches, comme Jaume Lac et Guinot Tregoin qui ont réuni un patrimoine immobilier impressionnant. Les tentatives ne manquent pas non plus pour tirer parti des transformations dont la Méditerranée est le théâtre ou pour réorienter l’économie et trouver de nouvelles sources d’activité. Le cambiador Jean Vidal qui s’établit à Montpellier en 1424 est en relations d’affaires avec les compagnies italiennes. Il est un des premiers à comprendre l’importance du sucre sicilien et à aller en charger à Palerme. A bien des égards, on peut le considérer comme un précurseur de Jacques Cœur. C’est d’ailleurs sur son bateau qui rentrait d’un voyage en Méditerranée orientale que l’Argentier fait naufrage au large de la Corse. Quant à Jaume Lac, un descendant de pareurs, lui-même marchand drapier qui avait pratiqué le commerce du Levant dans sa jeunesse, il sera l’homme du sel. L’exploitation du sel n’était pas nouvelle en Narbonnais. Mais les modifications du cours de l’Aude, les besoins accrus de l’arrière-pays coupé un temps du sel récolté sur les bords de l’Atlantique à cause de la guerre anglaise, ouvrent la voie à un réaménagement des salines, à une rationalisation de la production. Des entrepôts sont construits en ville. Narbonne devient pour près de deux siècles une ville du sel qui compte. Pour intéressants qu’ils soient ces sursauts ne doivent toutefois pas faire illusion. Narbonne est bien sur une pente déclinante et voit sa position changer : pleinement méditerranéenne jusque là, n’entretenant que des liens ténus avec son arrière-pays, elle est contrainte de se replier sur la terre et de développer ses relations avec l’intérieur du continent.

Renaissances. Milieu du XVe – XVIe s.

L’intérêt du cas Narbonnais, qui concerne tout le Languedoc j’en suis persuadé, est de voir alors le rétablissement d’une ville et des campagnes qui l’entourent. Il reste encore beaucoup à rechercher et à préciser. Au moins est-il possible de tracer les grandes lignes.

Narbonne renaît d’abord au commerce maritime. Les barques reviennent au port, le trafic reprend, très modestement dans un premier temps, avec la Catalogne. Lentement il progresse. Narbonne renoue dans la première moitié du XVIe s. avec Marseille et la Provence. L’événement est capital, car le cycle maritime de l’âge moderne qui s’amorce est lié essentiellement au port phocéen qui entre dans le royaume et à la Provence par les marchandises, les bateaux et les hommes. On admettait jusqu’ici que le déclin d’Aigues-Mortes à la fin du XVe et au début du XVIe s. laissait le Languedoc sans organisme portuaire important. Le sable stériliserait la vie maritime. Pour que la côte s’éveille à une vocation maritime des initiatives extérieures, capables de forcer la nature, seraient nécessaires. Ce schéma est à revoir entièrement. Entre la fondation de St. Louis et celle de Sète en 1666 s’intercale une période narbonnaise où le premier port de la province est situé plus à l’ouest, au débouché du grau de la Nouvelle.

On connaît mieux ce qu’emportaient les bateaux que ce qu’ils amenaient dans leurs cales. L’inconvénient eut été plus gênant dans le cas contraire. Car le trafic narbonnais, de la fin du XVe au XVIIIe s., sera constamment déséquilibré. Les exportations l’emportent largement sur les importations. Une proportion non négligeable des bateaux arrivait sur lest. Le bois, le fer, les draps et le pastel forment la base des exportations au XVIe s. Aucun de ces produits ne constituait vraiment une nouveauté. Narbonne témoigne pour une reprise précoce de l’activité économique en Languedoc : des forges, des coupes de bois ainsi que du textile qui reprend vie dans les pays audois, des Corbières à la Montagne Noire et au Chalabrais. Mais le produit le plus représentatif est le pastel. On sait l’extraordinaire prospérité que connaissent les campagnes du Lauragais et Toulouse grâce aux précieuses coques, les fortunes que leur négoce permet d’édifier dans la première moitié du XVIe s. Mais on pensait que l’heure du pastel passait vers 1560 avec l’apparition de l’indigo et les difficultés rencontrées sur le marché atlantique, notamment à Anvers. Or, du côté de la Méditerranée, on n’aperçoit aucun signe de désaffection. Les expéditions, en dehors de quelques aléas conjoncturels ou d’interruption du commerce dues à des attaques de peste, se maintiennent au même niveau jusqu’à la fin du siècle. Le pastel bénéficie-t-il du remarquable essor du trafic narbonnais en direction de la Catalogne, de Marseille et de l’Italie du nord ? Certes, il faut ramener la belle ascension des baux du robinage (les droits perçus sur les barques et les marchandises empruntant la robine, l’ancien cours de l’Aude reliant Narbonne à la mer) à ses justes proportions. Le grau de la Nouvelle, étroit et peu profond, n’est accessible qu’à des embarcations de faible tonnage. Il ne s’agit pas cependant d’un simple boom passager. La progression est là, nette, et va même en s’accélérant.

Une série d’indices confirme ce retour de Narbonne à une vie portuaire active. Le groupe des gens de mer tend à se reconstituer grâce à l’installation de patrons et de mariniers d’origine provençale. Tout aussi significative est l’arrivée de marchands qui contribuent à renouveler et à reconstituer un monde du négoce en voie de dépérissement. Les premiers à s’établir sont des Catalans, dès la fin du XVe s. Leur venue coïncide trop avec les bouleversements qui affectent le royaume ibérique (restitution du Roussillon, expulsion des juifs…) pour qu’on n’y voit pas une relation directe, malgré l’absence, encore, de preuves formelles. Ces individus entreprenants, qui disposent de capitaux importants et d’un réseau de relations étendu hors de Narbonne, s’intègrent sans difficulté. Ils sont suivis à partir du milieu du siècle par des Italiens venus du nord de la péninsule, très liés à leurs congénères qui gravitent autour de la cour et se font attribuer des évêchés et des abbayes en commende, comme celle de Fontfroide.

Cet essor culmine au cours de la décennie 1580, au moment où on l’attendrait le moins, lorsque le Narbonnais est gagné par la guerre civile. Peu séduit par la religion réformée, celui-ci était resté à peu près à l’écart des opérations militaires en dehors de quelques coups de main sans lendemain. La situation change après 1585. Narbonne s’engage activement du côté de la Ligue et sert de frontière aux deux Languedocs que se disputent les Joyeuse et Montmorency. Malgré la menace permanente des « surprises », l’insécurité, l’arrestation de marchands, volés ou rançonnés, les marchandises circulent sur les routes. Narbonne parvient même à se faire octroyer par Henri III des foires, enlevées à Pézenas et à Montagnac, qui se tiennent régulièrement fin février-début mars et au mois d’août de 1587 à 1590 et connaissent immédiatement un certain succès, car des marchands de Lyon, Marseille, Nice et même de Lombardie viennent en personne ou envoient leurs facteurs acheter des dizaines de quintaux de draps et de pastel. Ces foires sont éphémères. La défaite de la Ligue signe leur arrêt de mort. Narbonne ne parviendra pas à se substituer à Pézenas et Montagnac. Cet échec, durement ressenti, ne doit pas masquer l’essentiel: Narbonne était redevenue l’intermédiaire principal entre le haut Languedoc, la côte provençale et l’Italie du nord.

La ville n’est pas tout. Parallèlement au renouveau du commerce, se produit une croissance rurale spectaculaire. Les faits sont indiscutables. On peut comptabiliser dans les beaux compoix de la fin du XVe s. et du début du XVIe s., comme à Peyriac-Minervois, l’augmentation du nombre des propriétaires et l’extension des superficies cultivées. L’interprétation que l’on peut faire de ce mouvement général prête à discussion : s’agit-il d’une récupération, après un période particulièrement difficile, ou d’une vraie croissance ? Dans le cas du territoire urbain, on peut répondre sans ambiguïté. Malgré la chute dramatique de la population, jamais l’espace cultivé ne s’est contracté, au contraire. Cela ne veut pas dire que les campagnes soient restées immobiles. On note, là où on peut l’apercevoir, une modification des structures de la propriété dès la première moitié du XVe s. Celles-ci se caractérisaient dans les communautés rurales, comme en ville, par une extrême division de la terre. Les propriétaires sont nombreux, mais les possessions exigus, dispersées. Nulle part on aperçoit de patrimoine foncier vaste, d’un seul tenant. Les citadins, même les plus riches, comme les marchands, s’intéressent peu à la terre encore. Les investissements ruraux n’ont jamais dépassé l’environnement immédiat de la ville. La chute de la population ouvre la voie à une concentration de la propriété. Le nombre des patrimoines monoparcellaires ou inférieurs à un hectare diminue, la propriété que l’on peut appeler moyenne, inférieure à cinq hectares, progresse. Comme une onde qui se propagerait, le mouvement atteint ensuite tous les types de propriété. La grande, puis la très grande propriété à l’échelle narbonnaise (qui dépasse 30 à 50 hectares). Après avoir resserré l’échelle sociale (passe-t-on dans le dernier quart du XVe s. par une brève phase où les communautés villageoises, peu différenciées, sont composées majoritairement de moyens propriétaires ?), le phénomène joue au profit de la grande propriété qui se développe comme jamais auparavant. Les écarts sociaux se creusent à nouveau au cours de la première moitié du XVIe s. entre les « petits » dont le groupe se reconstitue sous l’effet de la pression démographique stimulée par une immigration très active, et les « gros » qui recherchent passionnément la terre. La grande propriété, ce sera l’apport de cette croissance rurale de la fin du XVe et du XVIe s. se constitue alors moins par l’accaparement et la concentration des parcelles villageoises défrichées et cultivées depuis longtemps que par la formation de domaines d’un seul tenant, véritables satellites autonomes à la périphérie des terroirs. Ces caractères sont universels, vont de pair avec un bouleversement des cultures : l’olivier progresse fortement alors que la vigne recule. On les aperçoit partout dès que la documentation devient assez abondante. Ce qui reste à préciser encore (sera-t-il possible de le faire dans le détail ?) est la chronologie, l’intensité et le terme des mutations : précoces, très vigoureuses, mais à peu près achevées vers 1560 ici (comme à Peyriac-Minervois), elles sont plus lentes à se mettre en branle, mais se poursuivent plus avant dans le siècle là. Pérignan (Fleury-d’Aude) en donne un exemple.

Les voies du redressement narbonnais sont donc diverses au XVe s. Mais la terre qui, tout bien considéré, a au moins autant d’importance que la mer, marque plus profondément la société. La recherche passionnée de la terre accompagne et appuie en effet une puissante dynamique sociale. Une noblesse se constitue sur des bases entièrement neuves. Les cotes nobiliaires que l’on dénombre sur les compoix urbains donnent sommairement la mesure du phénomène. Il y en avait quatre en 1499, vingt et une en 1561, quarante-six en 1597. Narbonne et le Narbonnais apparaissent comme un monde sans noblesse à la fin du Moyen Age. Quelles en sont les raisons ? La question mériterait une analyse très approfondie et des études comparatives. Le dépérissement de la maison vicomtale, l’importance des seigneuries ecclésiastiques expliquent-elles cette situation ? En dehors de la zone des Corbières, aucune famille, quasiment, ne peut se prévaloir de titres qui la rangeraient sans discussion possible dans la noblesse ancienne. Or, dès le début du XVIe s., on assiste à une véritable course vers la noblesse qui bat son plein entre 1520 et 1550. En même temps qu’ils investissent massivement dans la terre, les citadins les plus fortunés recherchent les seigneuries rurales, se portent acquéreurs des portions du domaine royal qui sont aliénées. Les efforts de tous ceux qui tentent d’entrer dans le second ordre ne sont pas couronnés de succès. Avec un peu de chance, une descendance assurée, le rêve de cette génération montante n’est pas hors de portée : il est relativement facile de devenir noble jusqu’au milieu du siècle quand on a à la fois des capitaux disponibles et un patrimoine foncier déjà substantiel.

Narbonne, dans son urbanisme, condense tous ces bouleversements économiques et sociaux. La ville n’avait guère bougé depuis le milieu du XIVe s. Deux forteresses se dressaient de part et d’autre de la robine. A l’extrême fin du XVe s., les premières manifestations d’une mutation décisive sont perceptibles sous la pression conjuguée d’initiatives locales et d’événements extérieurs. Il est à peine besoin de rappeler ces derniers. Ils sont bien connus le Roussillon est restitué aux Rois catholiques en 1493, Narbonne devient pour un siècle et demi une place forte, « clef et garde du royaume de France », ce qui oblige à repenser le système de fortifications. Mais la chronologie minutieuse n’est pas sans importance ici. Les premières entreprises qui visent à réaménager le centre-ville sont antérieures au traité de Barcelone. Les consuls concèdent des terrains à proximité du pont qui enjambe la robine en vue d’y construire des maisons. Sans entrer dans le détail d’une aventure qui va se poursuivre pendant un demi-siècle, et en schématisant, que se passe-t-il ? De deux villes séparées, on en fait une. Le nouvel organisme urbain ne pouvant se développer extra-muros à cause des contraintes de sa nouvelle fonction militaire, on investit l’espace laissé libre jusque-là au centre et l’on bâtit sur le pont. Narbonne constitue ainsi un exemple curieux où le faubourg, symbole de la renaissance, est situé au centre même de la ville. Cette redistribution du territoire urbain, exactement contemporaine de l’émergence d’une nouvelle société, de l’essor maritime, rural et commercial (mais la draperie ou tout autre substitut artisanal ne parvient pas à se rétablir, ce qui sera l’échec de cette renaissance, lourde de conséquences à terme) ne pouvait être sans répercussions sur le plan institutionnel. La dualité de représentation de Bourg et de Cité en un consulat unique est abandonnée et avec elle la place réservée aux marchands et aux pareurs. Le système qui se met en place après quelques tâtonnements reflète les nouveaux rapports de force. La noblesse s’impose au premier des rangs qui règlent la nouvelle hiérarchie urbaine et s’empare ainsi de l’influence.

Apogée et déclin. XVIIe - XVIIIe s.

Le port de Narbonne atteint son apogée au XVIIe s. On a peine à l’imaginer. Aucun vestige, aucune construction en dur datant de cette époque ne vient accrocher le regard ou le souvenir sur cette côte sableuse. Narbonne reste enfoncée à l’intérieur des terres, le grau de la Nouvelle garde son allure originelle de simple passe incommode, profonde au mieux de 1,50 mètre en tout temps.

On parle beaucoup des projets et des tentatives de constructions portuaires à Agde et Sète dans la première moitié du XVIIe s. C’est à Narbonne, pourtant, que l’effort d’aménagement est le plus significatif. Mais, peut-être parce qu’il est mené et financé à l’aide de ressources locales, il n’a pas atteint la même notoriété. Les Narbonnais d’ailleurs n’ont pas aidé à le faire connaître. Leurs déclarations mettent l’accent sur la médiocrité du port et, contre la réalité, son peu d’activité. C’est elles que l’on a retenues. Les efforts n’ont pas manqué cependant dès les premières années du XVIIe s., comme pour conjurer et surmonter les déceptions qui concluent la défaite de la Ligue. L’ensemble du système portuaire est amélioré. Dans l’intérieur de la ville où les abords de la robine étaient restés à l’état de terre-plein, on construit des quais maçonnés de pierres de taille. La robine elle- même est curée, approfondie sur l’ensemble de son cours pour obtenir 1,25 mètre en amont de la ville et 1,75 mètre à sa terminaison. Les francs-bords les plus fragiles, où s’ouvraient des brèches qui laissaient passer l’eau, sont renforcés. Toute la partie qui forme chenal à l’entrée de l’étang est canalisée entre des murailles de pierres de taille, enrochées solidement pour résister au gonflement des eaux du système lagunaire. Le parcours emprunté par les barques entre le grau et l’embouchure de la robine est mieux délimité et entretenu. Ces travaux exécutés sous la direction d’ingénieurs et de spécialistes marseillais, provençaux ou même vénitiens absorbent plus de 120 000 livres en vingt ans.

Ont-ils eu l’efficacité que l’on escomptait ? Le bilan est à nuancer. Ils ne peuvent interrompre le colmatage inexorable des étangs. Mais le tonnage moyen des bateaux qui entrent à la Nouvelle augmente sensiblement, une première fois après l’achèvement de la campagne de travaux d’origine municipale, une seconde fois postérieurement à 1675 quand on se soucie enfin d’approfondir et d’élargir le grau. Les plus grosses embarcations ne dépasseront guère encore à la fin du siècle 1200 quintaux de port et seront obligées de sortir en mer à moitié chargées pour recevoir le complément de leur cargaison.

Après une courte période de pause, le trafic reprend sa pente ascendante. Combien de bâtiments pouvaient fréquenter le port annuellement et quelle était la structure exacte du trafic ? Les sources (la remarque est malheureusement valable pour tous les ports languedociens aux XVIIe et XVIIIe s.) sont trop lacunaires pour que l’on puisse suivre avec précision le mouvement portuaire. En résumant à grands traits on peut le présenter ainsi : 700 à 800 bateaux quand son activité est à son maximum, des exportations en constante augmentation, mais des échanges qui vont en s’apauvrissant. Les records atteints par les baux du robinage pourraient laisser croire à une santé éclatante. Ils cachent une fragilité qui va en s’accentuant. Le trafic se concentre sur quelques produits simples : le blé, le bois, le fer à l’exportation, les huiles et le savon à l’importation. Les marchandises qui avaient permis le redémarrage du port au XVIe s. disparaissent les unes après les autres et ne sont pas remplacées. Les draps déclinent par exemple et perdent toute importance économique dans la première moitié du siècle. Le trafic s’oriente vers des pondéreux, les produits de moindre valeur qui réclament de la manipulation, des travailleurs, de nombreux portefaix. On est aux antipodes de la situation médiévale. La ville est un lieu de transit, absolument pas un centre de production. Narbonne devient surtout un port expéditeur de grains. Plus de 100 000 setiers sont exportés dès 1620. Ils tendent à tout submerger, jusqu’à devenir une monoactivité.

Tout aussi important que ces mutations est le moment où elles se dessinent et se confirment très précocement dans le siècle. Ceci est décisif, je crois, pour l’interprétation du XVIIe s languedocien. On a fait largement dépendre en effet jusqu’ici les grandes mutations économiques qui affectent le Languedoc du règne de Louis XIV, de ses créations et de sa politique d’intervention. La fondation de Sète, le creusement du canal des Deux-Mers, la fondation des manufactures stimuleraient l’économie languedocienne, donneraient leur essor au drap et au grain et condamneraient Narbonne. Or l’omnipotence du grain, la direction quasi unidirectionnelle du trafic vers Marseille et la Provence au détriment de l’Espagne, sont en place bien avant le milieu du siècle. Dans ces conditions, ne faut-il pas interpréter différemment l’œuvre de Riquet ? Est-elle à l’origine du courant d’échange ou son résultat ? L’importance du trafic du blé du haut Languedoc en direction de Narbonne dès la première moitié du XVIIe s. n’a-t-elle pas convaincu le seigneur de Bonrepos que son idée de canal pouvait se révéler une œuvre rentable ? En un mot, le succès de Narbonne entraînerait sa perte car le canal de communication des mers lui enlèvera l’objet principal de son trafic. A cet égard, la fondation de Sète concurrencerait moins Narbonne qu’on ne l’a suggéré.

Une question se pose néanmoins. Où Narbonne trouve-t-elle les moyens de répondre à cette croissance massive du trafic, car malgré les quantités de bois qui descendent de la haute vallée de l’Aude, elle ne devient pas un centre de construction navale. Ce n’est pas l’aspect le moins original de ce cycle maritime narbonnais. Narbonne reste largement un port sans marine. Les quatre cinquièmes des voyages sont effectués par des marins provençaux. L’éloignement de la ville enfoncée à l’intérieur des terres, les mauvaises conditions d’accès à la mer ont-ils freiné et hypothéqué la reconstitution d’une marine qui sera beaucoup plus puissante à Agde et Frontignan par exemple ? Les Narbonnais se spécialiseront dans le transport des marchandises de la ville jusqu’au grau et dans les opérations de transbordement. Narbonne ne reste pourtant pas un port entièrement passif. Si les Provençaux fournissent les bateaux et le travail, les marchands narbonnais apportent le capital. Narbonne probablement stimulée par la proximité de l’Espagne et l’évasion de l’argent américain (mais ce point nécessite encore des éclaircissements) tend même à jouer le rôle de petite place financière au cours de la première moitié du XVIIe s. Les facteurs des banquiers lyonnais y font de fréquents séjours, ont leurs correspondants attitrés ; les marchands de la région viennent effectuer leurs règlements par lettres de change.

Narbonne avait ainsi retrouvé un nouvel équilibre dont rend compte la répartition des catégories socioprofessionnelles dans les quartiers. Par un glissement qu’annonçaient les constructions du siècle précédent, le centre autour duquel tout s’ordonne en auréoles concentriques s’est déplacé sur le pont, appelé désormais « des marchands », car les principaux négociants sont venus s’y établir. Autour de la marchandise sont les artisans, à la périphérie, près des remparts, en Bourg comme en Cité, les travailleurs et les hommes de peine. Seul quartier doué d’autonomie par rapport à cette belle ordonnance, qui est aussi celle de la richesse, celui des patrons et des mariniers en Cité. La noblesse marque peu la structure urbaine de l’âge classique malgré la consolidation de sa position. Issue très largement des milieux citadins et du négoce, la réforme catholique lui ouvre de nouveaux horizons. Les fils et les filles nobles entrent en masse dans les ordres. Sur le plan économique, par contre, on assiste à l’épuisement d’une dynamique. Son capital foncier qui composait l’essentiel de sa fortune ne progresse plus guère. L’ère des bouleversements dans les campagnes est close. Ni les superficies cultivées, ni l’équilibre des cultures, ni même les structures de la propriété ne changent vraiment.

On comprend pourquoi la crise qui se noue dans la décennie 1680 est dramatique pour Narbonne et la laisse sans réaction. Une succession inhabituelle de mauvaises récoltes, de mortalités, se conjugue avec un accroissement de la pression fiscale et un retournement de la conjoncture. Cela serait déjà suffisant, en réduisant les quantités de grain exportables et en provoquant la chute de la population, à créer de sérieuses difficultés. Mais la mise en eau du canal des Deux-Mers, l’inachèvement de la jonction à la robine un moment projetée, ajoutent à la ruine des bases sur lesquelles reposait la renaissance narbonnaise depuis la fin du XVe s. La crise qui frappe tout le Languedoc dissimule un temps l’étendue des dégâts. Le trafic maritime chute, mais les circuits commerciaux ne se dissolvent pas du jour au lendemain. L’effondrement de Narbonne devient évident après 1720 quand s’effectue le redémarrage son trafic continue à reculer quand Agde et Sète, sur la côte, progressent vigoureusement et la fabrique carcassonnaise, à l’intérieur des terres, connaît ses meilleures années. Les effets ne se font pas attendre. La population repasse au dessous de 10 000 habitants, Cité perd une partie de ses patrons et mariniers, les marchands leurs commissions et, tout aussi grave, les profits qu’ils tiraient des prêts à la grosse aventure.

La crise rurale qui se déclenche est sans précédent aussi. Les abandons de terre se multiplient partout. Les communautés sont écrasées sous le poids des non-valeur dont personne ne veut se charger. On délaisse les terres médiocres qui rapportent peu. Pour la première fois depuis deux siècles, la superficie cultivée régresse. La personnalité de ceux qui procèdent à ces abandons donne la mesure du désastre. Toutes les catégories sociales sont touchées. La noblesse autant que les autres. Dans son cas, il s’agit d’un changement complet d’attitude. Une partie des bastides et des « campagnes » constituées au XVIe s. est rendue aux friches. Dans ce domaine aussi le redressement se fait attendre après 1720. Malgré les conditions très favorables qu’offrent les communautés le mouvement de la reprise des non-valeur est lent à s’amorcer. Il ne sera pas achevé avant 1750. Plus grave, et de grande importance sur le plan social : la noblesse ne parvient pas à redresser sa situation. Elle vend, de plus en plus à mesure que le siècle s’avance. La crise révolutionnaire la trouve en bien mauvaise posture.

Ayant perdu ses draps depuis le XVe s., en passe d’être privée du commerce des grains, marginalisée par les villes que le canal des deux-Mers qui s’affirme comme l’artère majeure du XVIIIe s. languedocien vivifie, Narbonne végète, incapable d’innover, de susciter de nouveaux secteurs d’activité. Trois quarts de siècles durant elle s’épuise à vouloir obtenir la jonction de son port au canal des Deux-Mers. Cette bataille aux péripéties parfois rocambolesques est pathétique. Narbonne doit affronter la coalition des villes languedociennes, les propriétaires du canal qui multiplient les obstructions et les manœuvres de retardement. Elle met à nu surtout, de la manière la plus crue, la marginalisation de Narbonne. Certes, il ne faut pas exagérer le recul de Narbonne. Ses rivales, Agde ou Sète, malgré la croissance de leur population au XVIIIe s., restent derrière elle en 1789. Il n’en demeure pas moins qu’elle a perdu pour longtemps son rang de grande ville méditerranéenne. Même la jonction au canal des Deux-Mers, sur laquelle on a fondé tant d’espoirs, enfin réalisée à l’automne 1787, se révèlera décevante. Elle vient trop tard. Les blés de la mer noire et d’Amérique commencent à arriver à Barcelone et à Marseille…

Narbonne parvient en 1789 au terme d’un de ses grands cycles de prospérité/décadence qui est une de ses singularités et en fait un des témoins les plus significatifs de l’histoire méridionale, à la fois du Languedoc et de la Méditerranée occidentale, des rapports entre la mer et l’intérieur des terres, entre le nord et le sud.

Le « Drap et le Grain » est donc une tentative pour éclairer l’itinéraire d’une ville qui reste encore largement à découvrir. Le choix de la longue durée peut être légitimement discuté. N’oblige-t-il pas à des raccourcis, ne conduit-il pas inévitablement, à cause du nombre des pistes qui s’offrent chemin faisant, à des insuffisances ?, (la tâche se révèle trop lourde pour un chercheur isolé). De même, j’ai pris le parti de ne faire aucune place dans la rédaction de mon travail à ce qui relève des mentalités, bien que je m’y sois intéressé de très près. Cela nécessite une explication.

Le cas narbonnais m’a paru intéressant par l’itinéraire économique et social qu’il permettait de mettre à jour et l’étonnante correspondance que l’on observe constamment entre l’urbanisme, l’économie, la sociotopographie, les institutions municipales…, l’intérieur pour faire bref, et les relations que la ville tisse et entretient avec son environnement immédiat et les espaces plus lointains. Ce jeu de connexions sans cesse changeantes à décrypter, de facettes multiples qui s’éclairent les unes les autres, est probablement ce qui peut apporter le plus à la connaissance du Languedoc. Une ville, un territoire restreint comme le Narbonnais, ne sont pas toute une province. Leur position géographique en font un observatoire privilégié qui renseigne sur une étendue beaucoup plus vaste. L’histoire du Languedoc en ressort souvent renouvelée, sûrement plus riche qu’on ne l’imaginait, notamment aux XVe et XVIe s.. Des dynamiques économiques et sociales apparaissent avec beaucoup plus de clarté dès qu’on peut les voir naître, se développer et s’essouffler. Il reste encore à trouver, à préciser. J’ai préféré souvent décrire, jusque dans le détail. Je me suis gardé autant que possible de conclure. Des études complémentaires sont nécessaires pour cela. Que de fois ai-je pu mesurer combien des conclusions hâtives, avancées avec bonne foi, ont stérilisé la recherche. Les interrogations stimulent davantage que les certitudes. Se risquer sur le terrain des mentalités, notamment, quand on n’a pas mis à jour complètement encore les phases d’essor et de déclin ainsi que leurs raisons profondes, est prématurée. Ne s’expose-t-on pas à faire fausse route et à s’égarer ? Un exemple, puisqu’il faut en donner un : le déclin de Narbonne aurait-il des raisons spécifiquement méditerranéennes, comme on peut tenter d’en faire l’hypothèse ? Mais alors pourquoi des villes voisines ont-elles des parcours différents au même moment ? Il sera nécessaire de progresser encore dans l’histoire méridionale pour avancer en terrain solide et être prêt à donner des réponses, à faire la part entre les singularités d’une ville et de son umland et leurs caractères représentatifs d’un espace plus large.

Note

   1. Le texte reprend et résume les idées essentielles présentées par l’auteur lors de la soutenance de sa thèse.

Une croissance industrielle sous l'ancien régime :
Le textile en Bas-Languedoc aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Ma réflexion sur l’évolution manufacturière du Bas-Languedoc aux XVIIe et XVIIIe siècles est partie du constat qu’ont fait les contemporains : Nîmes est devenue au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle l’une des grandes villes industrielles du royaume. Elle était considérée à la fin de l’Ancien Régime essentiellement comme une ville-atelier et sa population dépassait 40 000 habitants. La ville était désormais connue pour ses fabriques de soieries et de bonneterie au métier. Cette dernière se consacrait presque exclusivement au tricotage des bas. Les manufactures urbaines se sont spécialisées dans l’exploitation d’une matière première, la soie. Ce choix a entraîné la constitution d’un ensemble complexe, organisé en réseau, contrôlé par les négociants nîmois. Cette structure était à la fois industrielle, territoriale et commerciale et a donné à la ville l’occasion de jouer un rôle de pôle de direction à l’échelle régionale. Les productions nîmoises étaient écoulées sur le marché international, européen pour les étoffes, américain pour les bas. Or, un siècle plus tôt, la célébrité nîmoise reposait sur d’autres valeurs, d’ordre culturel. La ville était renommée pour ses monuments romains et son adhésion au protestantisme. L’économie urbaine avait au XVIe et au XVIIe siècle la discrétion et l’anonymat des activités d’une petite ville aux fonctions traditionnelles : Nîmes était un centre judiciaire, un marché et avait développé un artisanat de la laine.

C’est l’histoire de cette transformation que j’ai voulu décrire dans ce travail. Non pour faire l’historique d’un développement industriel, car il m’intéressait moins d’en retracer le déroulement que de comprendre les conditions de la mise en place et de l’évolution, sur la longue durée, un siècle-un siècle et demi, d’un processus protoindustriel qui a uni pendant plus d’un siècle Nîmes à son arrière-pays. Celui-ci était constitué par l’aire géographique qui devint au début du XVIIIe siècle la jurande des fabricants de bas nîmois. Il s’étendait sur les trois diocèses civils de Nîmes, d’Alèse et d’Uzès et couvrait des zones aussi dissemblables que les Cévennes, les Garrigues et la Vaunage, la basse vallée du Rhône et la plaine côtière.

Cette mutation s’est appuyée sur l’exploitation systématique d’un double potentiel, industriel et humain, et sur une division géographique et sociale du travail. La diversité des activités liées au traitement et à la transformation de la soie et une main d’œuvre nombreuse et disponible furent les facteurs fondamentaux du développement.

Les négociants nîmois ont pu et su jouer entre XVIIe et XVIIIe siècle sur cinq éléments :

  • les matières premières ;
  • les sites ;
  • la main d’oeuvre ;
  • les branches industrielles ;
  • les débouchés.

1er élément :

  • les matières premières : dans la seconde moitié du XVIIe siècle, la laine, peu rentable, était délibérément abandonnée dans les ateliers nîmois de tissage et la production drapière était laissée à l’hinterland, villes et campagnes confondues. Elle était remplacée dans le cadre urbain par la soie. On assiste au même phénomène dans la bonneterie au cours du XVIIIe siècle. La soie permit également l’exploitation à l’échelle industrielle d’un produit dérivé : la filoselle. Ce qu’on appelait alors le travail des débris acquit au plan local le statut d’une branche manufacturière autonome et donna naissance à Nîmes à une fabrique d’étoffes particulière : les burates.

2e élément :

  • les sites : l’arrière-pays nîmois constitué par les régions des Garrigues et des montagnes cévenoles, connues pour leur relief difficile, leur sol ingrat et leur climat rude offrait une aire de peuplement très dense, où une multitude de petites villes et de bourgs disposés en couronne sur le piémont cévenol jouait le rôle de relais. Installés au débouché des vallées, Alès, Uzès, Saint-Hippolyte, Sauve, Sommières, Lasalle, Anduze, Saint-Jean-du-Gard, Le Vigan, avaient animé de tout temps une vie de relation intense entre les villages et hameaux montagnards et les villes de la plaine. Elles avaient développé un artisanat florissant (draperie et cuir). La stratégie industrielle nîmoise a consisté à prendre dans les secteurs de la soie et de la bonneterie le contrôle de la production à l’échelle du bassin manufacturier. L’implantation du cycle intégral de transformation de la soie a permis le développement de la sériciculture et de la filature en Cévennes. Nîmes s’est réservée l’exclusivité de la fabrication des étoffes de soie, tandis que la bonneterie essaimait dans l’arrière-pays. La fabrique de bas nîmoise, constituée en jurande dès le début du XVIIIe siècle, favorisée par la politique dirigiste du pouvoir royal et maîtresse des circuits de distribution, dominait l’ensemble de la production régionale.

3e élément :

  • la main d’œuvre : rien n’était plus facile que de jouer des oppositions entre les maîtres-fabricants des villes et les ouvriers ou paysans-ouvriers des campagnes. La principale richesse des montagnes cévenoles résidait dans la force de travail de leur population. Laborieuse, désœuvrée pendant les longs mois de la morte saison, peu qualifiée et peu exigeante, elle fut de surcroît frappée par la crise de la fin du XVIIe siècle et forme un immense réservoir de main d’œuvre à bon marché.

4e élément :

  • les branches industrielles : l’essor de la soie a entraîné l’introduction à Nîmes même de la quasi-intégralité du champ des activités soyeuses. La main d’œuvre urbaine intervenait dans le processus de production dés la fin de la récolte des cocons. Seules, les prémices, plantation des mûriers et éducation des vers à soie furent laissées entièrement à la campagne. La ville concentra dans ses murs les opérations liées au traitement de la soie, depuis la préparation de la fibre jusqu’à la fabrication des étoffes et développe le tirage, le moulinage et le tissage. Le complexe industriel s’élargit avec les activités qui gravitaient autour du groupe soyeux traditionnel, comme le cardage de la filoselle et la fabrication des burates, ou qui sont venues se greffer sur l’industrie mère, en particulier, la bonneterie.

Chaque branche conserva son autonomie professionnelle et les divers secteurs fonctionnèrent parallèlement pendant tout le siècle, avec leurs similitudes et leurs dissemblances, chacune à son rythme, dans son registre et selon sa dynamique propre. C’est le fonctionnement simultané de ces différents secteurs qui donna son originalité à une croissance urbaine et régionale de type industriel. Le secteur moteur du développement urbain au cours du XVIIIe siècle fut la bonneterie. Moteur de la production d’abord. La bonneterie a démarré en ville avec la laine et s’est imposée ensuite comme une force prépondérante du complexe soyeux. Elle domina l’activité industrielle urbaine, même dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, alors que la soierie, après des débuts laborieux, avait retrouvé son second souffle. Moteur du commerce ensuite. La fabrique de bas apporte à la ville les dividendes de l’immense effort fourni par les ouvriers ruraux. Si les ateliers nîmois abandonnèrent la laine, les marchands-fabricants en revanche continuèrent à commercialiser les articles de laine fabriqués dans les campagnes et la croissance de la bonneterie nîmoise ne peut être dissociée du dynamisme de son arrière-pays.

5e élément :

  • les débouchés : par l’intermédiaire de Nîmes, l’économie régionale s’est ouverte au marché mondial. Les négociants nîmois, introduits sur le réseau commercial international, donnèrent toute son ampleur au développement de la bonneterie régionale. Bas de soie ou bas de laine, la production était destinée à l’exportation, via Cadix, en direction de l’Amérique espagnole.

La draperie s’était développée dans les villes et les campagnes de la région dans le cadre des structures traditionnelles de l’artisanat urbain et du Kaufsystem. La première phase du processus d’industrialisation s’est caractérisée par l’indépendance des petits fabricants dans la sphère de la production et le cantonnement des marchands dans la sphère de la circulation. Le marché local assurait alors le rôle de régulateur des échanges intrarégionaux et les villes de l’arrière-pays, installées dans leur zone d’influence respective, régnaient par l’intermédiaire de leurs marchés et de leurs foires sur les rapports entre fabricants et marchands. D’économie mixte, les villes du piémont cévenol cumulaient les fonctions de production et d’échange. La propriété des moyens de production, matière première achetée sur le marché et instruments de travail, étaient entre les mains des producteurs.

La soierie et la bonneterie ont négligé ces structures de type ancien et introduit un changement radical. Elles ont induit la séparation définitive des forces du travail et du capital, en imposant une concentration de plus en plus grande des capitaux et une division de plus en plus poussée du travail. Ce phénomène est particulièrement perceptible dans la bonneterie. Contrôlant le marché de la matière première, maîtres de la construction des métiers, des opérations de finition, des débouchés, les négociants tenaient les fabricants à leur merci. Dès sa création, le réseau fut organisé sur les bases du Verlagsyslem. Le fabricant, qui le plus souvent ne possédait pas son instrument de travail, se transforme en ouvrier spécialisé. Y compris les maîtres nîmois, tous les ouvriers de l’industrie du bas travaillèrent à façon pour le compte des « marchands faisant fabriquer ». Cette organisation ne fut pas particulière à la bonneterie et l’évolution fut identique dans les autres branches. Cette nouvelle organisation du travail entraîna une modification des rapports à l’intérieur du réseau urbain, au bénéfice de la métropole régionale, qui, dans la soie, domine seule les circuits de commercialisation. Les villes cévenoles conservèrent leur fonction de production, mais ne purent acquérir dans le réseau soyeux le rôle d’intermédiaire qu’elles avaient joué jusque-là dans le secteur secondaire. Le Verlagsystem s’est développé aussi bien dans l’espace qui fut généralement le sien, celui des industries rurales, que dans le cadre des organisations corporatives. Le travail à. façon fut aussi un phénomène urbain et il n’était pas incompatible avec les structures des communautés de métier.

Par bien des traits – la concentration des capitaux, la nouvelle division du travail, la déqualification de l’ouvrier, la revendication de la liberté absolue de fabrication, l’organisation de la production en fonction d’un seul critère, le goût du consommateur, le renouvellement incessant des articles – les fabriques de soie nîmoises peuvent apparaître comme résolument modernes. Mais, ce modernisme n’était peut-être qu’apparent et limité et, au-delà du retournement de la conjoncture internationale que les marchands-fabricants rendirent responsable de la crise survenue à partir de 1778-1780, les fabriques nîmoises furent victimes de leurs propres contradictions. Dans le dernier quart du XVIIIe siècle, devant la concurrence du coton, les négociants nîmois ne furent en mesure ni de se reconvertir, ni de modifier la qualité de leurs productions en fonction de la demande. Avec le cas nîmois, on se trouve en face de l’un de ces exemples de situation paradoxale créée par la logique du capitalisme marchand.

L’aventure protoindustrielle en Bas-Languedoc fut au XVIIIe siècle un succès, mais elle n’a pas débouché sur une industrialisation réussie au XIXe siècle et il faut sûrement rechercher les causes de cet échec dans le comportement des négociants du XVIIIe siècle, guidés uniquement par la loi du profit immédiat et incapables en définitive d’investir dans l’industrie.

Line SALLMANN