Fêtes thématiques et concours dédiés aux produits oléicoles en France méditerranéenne : aspects historiques et ethnologiques

* Maître de conférences, Université de Nantes

Les fêtes thématiques dédiées aux produits oléicoles constituent un phénomène récent, au regard de l’ancienneté de la culture de l’olivier 1. Si les produits oléicoles apparaissent déjà ici et là comme supports rituels dans les sociétés méditerranéennes anciennes, et s’ils occupent en particulier une part importante dans la symbolique des trois religions du Livre, il faut cependant attendre le 20e siècle pour voir apparaître des événements festifs construits spécialement pour les célébrer. Ainsi, les fêtes anciennes impliquant des produits oléicoles n’étaient jamais tournées vers la célébration de ces produits eux-mêmes. D’une part, ces derniers étaient utilisés à l’occasion de certains rituels religieux pour signifier certains symboles ou certaines valeurs, comme par exemple la paix, la culture, la lumière. D’autre part, ils jouaient parfois dans les contextes locaux de leur production un rôle actif, lors des repas commensaux de fin de récolte en particulier, mais ils n’étaient jamais vénérés en tant que tels. Le folkloriste Arnold Van Gennep (1998), ainsi, ne mentionne aucun vocable de saint oléicole, sinon un épisodique saint Grat dans le comté de Nice 2.

Tout autre est la situation des fêtes récentes, nombreuses à se servir des produits oléicoles comme d’un prétexte thématique objectif. Dans leur cas, le produit joue un rôle fédérateur auprès d’un public global, dans une société sécularisée en manque de supports de signification et d’identification. C’est ainsi qu’ont été construits, dans la seconde moitié du 20e  siècle et dans le nouveau contexte d’un engouement généralisé pour les produits oléicoles, des événements festifs d’un genre particulier, appelés ici « fêtes thématiques ». Ces fêtes, précisément localisées, s’adressent aussi bien aux membres des communautés qui les organisent qu’à des personnes qui leur sont extérieures et qui considèrent les produits oléicoles comme une ressource patrimoniale emblématique capable de mettre en valeur les identités locales selon diverses modalités.

Dans cet article, ces modalités seront précisément appréhendées à l’échelle de la France méditerranéenne, d’abord à travers une approche historique consacrée à l’apparition de ce nouveau genre festif, puis à travers l’étude ethnologique d’une pratique originale, celle des concours festifs dédiés aux produits oléicoles.

L’invention d’un genre : les fêtes consacrées aux produits oléicoles

Les fêtes thématiques consacrées aux produits oléicoles constituent un ensemble de pratiques sociales et culturelles originales, dont il convient de retracer précisément l’histoire. Leur absence des principaux catalogues de fêtes établis au 19e et au début du 20e siècle 3 suscite un questionnement relatif à leur origine récente. À cet égard, une des premières manifestations festives explicitement consacrée au thème de l’olivier est la « Fête de l’olivier », qui a pris place en 1947 aux Baux-de-Provence, dans les Bouches-du-Rhône. Nous en rendrons compte ici dans un premier temps à partir d’archives originales, avant de faire état des principales tendances du panorama actuel des fêtes consacrées à l’oléiculture

La fête des oliverons des Baux-de-Provence

En 1947, une « confrérie des oliverons baussencs » est fondée aux Baux-de-Provence par des peintres (dont Auguste Chabaud, Antoine Serra…) et des hommes de lettres provençaux. Pendant deux ans, la confrérie intronise des membres sur le modèle des confréries vineuses, modèle qui s’est développé en Bourgogne autour de la création des premières AOC dans les années 1930 (Laferté, 2006). Officiellement, c’est la confrérie qui organise la fête et qui offre un spectacle folklorique à des personnalités du monde félibréen et politique. Les témoignages de ceux qui ont vécu la fête montrent cependant qu’elle revêt des enjeux beaucoup plus généraux d’animation locale et de valorisation économique, et qu’elle convie des acteurs de nature très éclectique.

Le programme de l’édition du dimanche 21 septembre 1947, ainsi, ne recense pas moins de sept types différents d’activités : réception de la Reine d’Arles, représentante de la culture régionale provençale élue par un collège de personnalités, messe, inauguration de plusieurs bâtiments récemment restaurés (Musée Lapidaire, Mairie, Hôtel des Porcelets, Hôtel de Manville), pique-nique, cour d’amour félibréenne, pièce de théâtre, feu d’artifice.

Le précieux témoignage de l’ethnologue Marcel Maget 4, en mission en Provence et venu à la fête en car avec les farandoleurs du village de Barbentane, près d’Avignon, permet de prendre la mesure du type de manifestation organisé ce jour-là. Outre les inaugurations prévues au programme, Maget mentionne encore celle de l’Oustau de Baumanière, ancien moulin transformé en hôtel de luxe. Selon l’ethnologue, c’est le patron de cet hôtel, Thuillier, qui a été le principal promoteur et organisateur de la fête et qui a créé la confrérie pour la circonstance. Toutes les ressources culturelles de la région, relevant pour l’essentiel du folklore local, sont ici mobilisées : représentation de farandoles qui sont enregistrées avec des moyens techniques d’avant- garde, danses du fameux groupe folklorique « Riban de Prouvenço », tambourins de Châteaurenard, jeux du rameau et du ruban, etc. Maget parle encore de la fête comme d’une « grande affaire publicitaire », avec la présence du sous-préfet, d’un représentant du consul de Hollande, ou encore de l’ambassadeur de Grèce Foundoudikis venu en famille avec le grand folkloriste Van Gennep.

De toute évidence, la fête acquiert ici un sens tout à fait spécifique qui la rapproche singulièrement des manifestations promotionnelles qui se développeront par la suite, tout au long de la seconde moitié du 20e siècle, pour vendre les terroirs ou leurs produits. Le lieu où elle est organisée, un village en ruine qui a servi en zone libre de refuge aux artistes et qui est voué à un avenir touristique éclatant dans le contexte de la reconstruction d’après-guerre, n’est pas étranger à ce type d’inflexion donné à l’événement. Il ne s’agit en rien ici d’un rituel festif coutumier centré sur l’existence préalable de croyances ou d’une communauté locales, mais d’un événement construit de toutes pièces en vue d’ouvrir la localité sur une audience plus globale. Ainsi, l’éphémère fête de l’olivier des Baux-de-Provence, qui ne se prolongera pas au-delà de la deuxième édition, semble constituer un précédent notable, dont l’influence se fera sentir dans les manifestations qui seront inventées par la suite.

Un modèle qui resurgit après le gel : la fête des olives vertes de Mouriès

Le gel de l’hiver 1956, en détruisant la quasi-totalité de l’oliveraie provençale, impose une bonne dizaine d’années de silence au secteur oléicole, le temps que les repousses soient productives à nouveau 5. Pourtant, dès 1968, c’est dans un contexte de reconquête que le maire de Mouriès, commune de la vallée des Baux-de-Provence, qui deviendra la « Première commune oléicole de France », prend l’initiative de lancer sa « fête des olives vertes ».

Lors de la première édition, en 1968, le programme tient en une page au dos du programme de la fête votive d’août. Il s’agit alors simplement d’une course camarguaise (concours de manades), suivie d’un bal, le dernier week-end de septembre. D’emblée, le rapport avec les olives vertes est beaucoup plus dans le choix de la date que dans la présence d’activités spécifiques. Dès l’année suivante, la date est avancée au week-end précédent pour des raisons de concurrence avec la fête votive de Saint-Rémy-de-Provence et le programme s’étoffe d’un spectacle folklorique et d’une animation musicale.

En 1973, le trophée taurin dit « des olives vertes » est mis en place. Il récompense les meilleurs raseteurs et manadiers d’une série de dix courses dans la saison. En plus, le groupe folklorique mouriésain « Lis oulivarello », qui animera la fête jusqu’en 1994, fait son apparition et met en place un défilé folklorique. À partir de 1981, un nouveau curé accepte de donner un sermon en provençal sur le sujet des olives. Il y remercie Dieu pour l’olivier qu’il a fait et loue le travail de l’homme. À cette occasion, l’église est décorée de produits oléicoles.

Depuis 1995, le dimanche de la fête des olives vertes attire plus de monde que la fête votive. Les jeux taurins de rue (abrivado), qui avaient été mis en place pour doubler ceux des arènes dans les années 1980, sont supprimés pour le danger qu’ils représentent dans une foule devenue trop dense. Parallèlement, des formes d’attraction plus diversifiées ont émergé. En plus des éléments d’origine que sont le folklore et les manifestations de la bouvino, ont été mis en place une concentration de véhicules anciens (depuis 1989), un concours mondial de cassage d’olives (depuis 1994), une exposition canine, une exposition de peintures et une « Foire aux produits du terroir ».

La foire à la brocante, dans la fête des olives vertes de Mouriès
Fig. 1 La foire à la brocante, dans la fête des olives vertes de Mouriès, met en vitrine l'identité locale sur un mode ludique, pour un public touristique largement extérieur au village. (Cliché L-S. Fournier. Mouriès, 2003)

La foire, dénommée « Traditionnelle brocante-artisanat-produits du terroir » draine une foule éclectique dans les rues du village, autour de quelques stands seulement d’olives cassées (moins de dix) et d’un grand nombre d’artisans divers (plus de cinquante). Quant aux activités folkloriques, elles ont largement évolué depuis les quelques Mouriésains costumés des débuts jusqu’à l’imposant défilé d’une quinzaine de groupes constitués des dernières années.

L’observation ethnographique d’éditions récentes de la fête témoigne de l’aspect extrêmement hétérogène de ‘ensemble des activités proposées 6. Pour preuve, plusieurs activités sont juxtaposées et ont lieu en même temps dans des espaces différents. Une seule activité (le concours de cassage d’olives) concerne directement le produit support et aucun repas en commun n’est programmé. Ce sont là autant de caractéristiques d’une fête nouvellement créée. À l’image de la fête des Baux- de-Provence, cette fête ne s’adresse pas seulement au petit monde des mainteneurs de traditions provençales, ni à celui des producteurs d’olives ou d’huile. La foire à la brocante, par exemple, est caractéristique d’une ouverture de la communauté locale, dans la mesure où s’y vendent des objets et produits issus du passé et du terroir à un public touristique largement extérieur au village et peu préoccupé par les revendications traditionalistes ou professionnelles qui structurent habituellement le discours des habitants du cru sur l’identité.

La multiplication des fêtes consacrées à l'oléiculture

La mise en perspective de la fête de l’olivier des Baux-de-Provence et de la fête des olives vertes de Mouriès permet de comprendre l’originalité d’un type nouveau de manifestations, basé sur la réunion des ressources locales les plus nombreuses possibles autour d’un thème, prétexte emblématique d’un terroir local, propre à le médiatiser et à le commercialiser auprès d’un public extérieur. À partir des années 1990, profitant de l’engouement de plus en plus important pour les produits du terroir en général et pour les produits oléicoles en particulier depuis qu’on leur assigne des vertus thérapeutiques presque miraculeuses, des acteurs sociaux de milieux très différents conçoivent et mettent en œuvre des fêtes oléicoles de plus en plus nombreuses.

Cette multiplication des occasions festives entraîne une diversification du genre des fêtes consacrées aux produits oléicoles. Dans son étude consacrée à la valorisation touristique de l’olivier dans la vallée de l’Hérault, Félicienne Ricciardi-Bartoli (1998) montre bien comment la diffusion d’une image locale de l’oléiculture est prise en charge par des événements aussi variés que des colloques, des foires, des manifestations promotionnelles, des concours, etc. Nos enquêtes extensives, menées d’abord sur les Bouches-du-Rhône et le Gard mais aussi sur les autres départements de la façade méditerranéenne de la France, ne contredisent en rien ce résultat. De manière plus précise, les fêtes consacrées aux produits oléicoles, comme les fêtes consacrées à d’autres produits du terroir qui éclosent un peu partout en Europe, se signalent par leur éclectisme et par le fait qu’elles établissent une conjonction originale et très étroite entre les mondes rural et urbain.

À l’image des exemples étudiés plus haut, la plupart des fêtes actuelles consacrées aux produits oléicoles présentent des ensembles d’activités très diverses. À Mouriès, la « Fête de l’huile nouvelle », créée de toutes pièces par la confrérie des mouliniers en 1991, combine différentes animations sur un modèle qui, à maints égards, rappelle celui des shows télévisés. Dans une ambiance solennelle et populaire à la fois, elle mixe le registre du spectacle folklorique régionaliste, celui de la cérémonie initiatique, celui de l’hommage rendu à des acteurs économiques et à des personnalités marquantes de la société globale, ou encore celui du buffet offert au peuple des oléiculteurs de la vallée rassemblé pour l’occasion. D’une manière comparable, les « Olivettes Occitanes » de Clermont- l’Hérault rassemblent, dans un même cortège, la confrérie des chevaliers de l’olivier du Languedoc-Roussillon, des villageois dont les costumes évoquent les professions et les personnages emblématiques de la société rurale du 19e siècle, et un « groupe d’enfants portant chacun un tee-shirt orné d’un des drapeaux des pays oléicoles du pourtour méditerranéen » (Bousquet, 2005 : 77-78). Les fêtes consacrées aux produits oléicoles se donnent ainsi à voir, au mieux comme des lieux d’inventivité débridée, au pire comme des fourre-tout où coexistent des réalités très différentes.

Les « Journées méditerranéennes de l'olivier »
Fig. 2 Les « Journées méditerranéennes de l'olivier » ont lieu chaque année aux Jardins de la Fontaine à Nîmes : les nouveaux événements festifs consacrés à l'oléiculture se sont déplacés du monde rural au monde urbain, de la réalité agricole au rêve patrimonial. (Cliché L.-S. Fournier. Nîmes, 2003)

Cette capacité des fêtes de l’oléiculture à faire coexister, voire à métisser, à hybrider les différents points de vue présents au sein des communautés locales contemporaines, explique sans doute en partie leur adaptabilité à des contextes oléicoles très différents. L’observation ethnographique d’événements tels que les « Oléades » au Palais des Papes et à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, les « Journées méditerra-néennes de l’olivier » à Nîmes, ou la « Fête de l’olive et de l’olivier » à Alès, témoigne de la polysémie croissante de l’oléiculture contemporaine, dont les valeurs et l’espace de référence se sont peu à peu déplacés du monde rural au monde urbain, du monde de l’agriculture au monde de l’art, de la réalité technico-culturale au rêve patrimonial.

Même si un inventaire raisonné de l’ensemble des fêtes consacrées aux produits oléicoles en France méditerranéenne reste à faire, les tendances présentées ici à travers l’analyse de quelques exemples précis montrent bien comment un genre spécifique de fêtes, apparu au 20e siècle, a progressivement contribué à inventer des formes d’expression collectives propres à restructurer et à revitaliser l’espace des relations aux produits oléicoles dans les sociétés contemporaines. Pour mieux percevoir les enjeux de cette restructuration, qui touchent pour l’essentiel à des questions de mise en valeur et de médiatisation touristique des identités locales, l’examen de quelques-unes des pratiques qui servent à construire les fêtes oléicoles aura ici toute son importance.

Les concours festifs dédiés aux produits oléicoles : oléiculture pour soi ou oléiculture pour les autres ?

Les données présentées jusqu’ici ont permis d’établir que les fêtes consacrées aux produits oléicoles constituaient un phénomène récent et qu’elles mobilisaient les moyens et les acteurs locaux les plus divers en vue de présenter le thème de l’oléiculture comme une ressource patrimoniale locale capable de toucher le plus grand nombre. L’exemple d’une pratique originale étudiée du point de vue ethnographique, celle de deux concours festifs dédiés aux produits oléicoles, permettra de mettre en évidence quelques spécificités supplémentaires d’une oléiculture tendue entre cultures locales et société globale.

Le concours mondial de cassage d'olives vertes de Mouriès

Dans la fête des olives vertes de Mouriès, nous l’avons vu, toutes les activités sont juxtaposées et ont lieu dans des espaces différents. Le seul événement qui a lieu à un moment réservé et qui connaît un ancrage spatial invariable est le concours mondial de cassage d’olives. Depuis 1994, il prend place le samedi à 15 heures dans la rue principale – le Cours. Il est organisé par la municipalité, d’après une idée de l’association des producteurs. Trois catégories de compétiteurs (hommes, femmes, enfants) doivent casser le maximum d’olives pendant des périodes de trois minutes qualifiées de « rounds ». Ils sont présentés oralement, avec mention de leurs villages d’origine, et le cercle de badauds qu’ils attirent est composé aussi bien d’anciens du village que des nombreux touristes présents à la fête. Dans l’espace ouvert de la rue, ce concours est donc beaucoup plus proche du spectacle divertissant que de la cérémonie rituelle. Les gagnants sont récompensés par des prix : olives, produits du terroir, céramiques provençales.

Dans ce concours, le jury se borne à compter et à annoncer le nombre d’olives cassées par chaque candidat, à l’issue de chaque « round ». Parce qu’il mesure une compétence objective, le concours est évalué avec des critères quantitatifs. Il a lieu sur une estrade, un podium décoré des logos des sponsors de l’événement, et il est commenté par un truculent « Monsieur Loyal ». Ce sont les confiseurs d’olives de la vallée des Baux – des notables, donc – qui constituent le jury. Ce concours est résolument ouvert sur la société extérieure, pour différentes raisons : ses compétiteurs peuvent être recrutés parmi les touristes de passage, il choisit une forme d’animation-spectacle proche de certains jeux télévisés, il vise des performances bien sûr dérisoires mais qui sont un clin d’œil explicite au genre de la compétition sportive moderne, il utilise une culture technique issue du monde de l’entreprise (les toges de protection en plastique aseptisées que porte le jury), il revendique un caractère hautement médiatique et affiche même une ambition « mondiale » 7.

Dans cet exemple qui utilise les modèles du jeu et du sport, et où sont mises en scène les différences d’âge, de genre, ainsi que l’opposition entre autochtones et allogènes, les compétiteurs incorporent la culture régionale provençale par l’intermédiaire de modèles sportifs globaux. Ils s’affrontent sur leur capacité à reproduire le plus rapidement possible un geste issu des techniques agricoles, mais les valeurs symboliques traditionnelles associées à ce geste sont totalement occultées. Dans le passé, les olives vertes, cueillies en début de saison, avaient une valeur propitiatoire et prédictive, parce qu’elles constituaient un échantillon de la récolte à venir et permettaient, à ce titre, d’augurer de la cueillette de l’année. Aujourd’hui, pour valoriser un patrimoine et le donner à voir au plus grand nombre, le rituel du concours, inventé dans le cadre d’une fête thématique contemporaine, utilise des recettes et des stratégies qui ressemblent à s’y méprendre à celles que décrivent les spécialistes de l’ingénierie des événements sportifs 8.

À la différence des rituels des fêtes anciennes, fondés sur la répétition coutumière des gestes prescrits par la tradition et sur la réactivation périodique d’un ensemble de relations sociales locales ou familiales, il y a ici construction concertée d’un programme qui évolue d’année en année au gré des initiatives des différents acteurs impliqués dans l’organisation et la gestion minutieuse de ses étapes.

Le fameux Tartarin de Tarascon et sa troupe
Fig. 3 Le fameux Tartarin de Tarascon et sa troupe participant au concours mondial de cassage d'olives un savoir-faire simple, qui met la culture locale à la portée de tous, est ici mis en scène sur un mode burlesque. (Cliché L-S. Fournier. Mouriès, 2003)

Le concours d'aióli de la fête votive de Mouriès

Le concours qui vient d’être présenté n’aurait qu’un intérêt anecdotique s’il ne pouvait être comparé terme à terme avec un autre concours, le concours d’aióli  qui prend place au même endroit que le premier, mais à un autre moment de l’année, à l’occasion de la fête votive du mois d’août 9.

Les candidats à ce concours, principalement des habitants de Mouriès ou des environs préalablement inscrits auprès d’une association locale organisatrice, doivent apporter pilon et mortier qui sont supposés faire partie de l’équipement culinaire de toute maison provençale. Lors de ce concours, la confection des aióli  dure une bonne demi-heure et le jury évalue les résultats en fonction de trois critères de nature absolument subjective : « le goût, la consistance, le contenu ». Chaque candidat, homme, femme ou enfant, a le droit de réaliser la recette à sa convenance, en incorporant l’ail, le sel, les œufs dans les quantités qu’il souhaite. Seule la quantité d’huile est fixée à ¼ de litre.

Quand les aióli  sont « montés », c’est-à-dire quand ils ont pris une consistance ferme dite « bonne consistance », une personne neutre numérote des assiettes et prélève des échantillons destinés au jury assis à une table à l’écart. Composé de trois personnes (deux habitants du village et le gagnant de l’an passé), le jury est muni de grilles où il doit porter des notes sur 10 concernant le goût, la consistance et le contenu. Les délibérations s’avèrent laborieuses, car il s’agit d’un jugement basé sur des critères complexes, qui doivent faire intervenir à la fois une notation absolue et une notation relative.

Ainsi, alors que le concours de cassage d’olives prenait pour support une activité technique primaire et jugeait quantitativement des résultats obtenus en un temps limité, le concours d’aióli concerne une activité longue et délicate, dont le succès doit être qualitativement déterminé. Par ailleurs, à la différence de ce qui se passe pour le concours de cassage d’olives, les tables du concours d’aióli sont posées à même la rue. Elles n’attirent en général qu’une petite trentaine de personnes intéressées par la qualité et le caractère original, individuel des plats réalisés. De plus, le jury du concours d’aióli est un jury local composé d’amateurs. La distribution des prix renforce encore la dichotomie entre les deux concours. Quelques lots précieux pour les vainqueurs du concours de cassage d’olives un petit lot sans valeur pour chaque concurrent du concours d’aióli.

Le concours d'aiôli : une activité longue et délicate
Fig. 4 Le concours d'aiôli : une activité longue et délicate accomplie par les gens du cru et qui requiert une évaluation de type qualitatif. (Cliché L.-S. Fournier. Mouriès, 2003)

Oléiculture pour soi et oléiculture pour les autres

Les deux animations festives que nous venons de comparer, par leurs différences, montrent bien l’étendue des représentations associées aux produits de l’oléiculture, à l’échelle du village de Mouriès. Elles ont cependant une valeur plus générale dans un contexte où chaque communauté locale méditerranéenne doit composer avec les regards extérieurs et devenir en quelque sorte « touriste à ses propres yeux » (Boissevain, 1999). Le « concours d’aióli » met en jeu l’honneur de gens du cru qui possèdent un savoir-faire (confectionner un aióli) et nécessite une notation qualitative, tandis que le « concours mondial de cassage d’olives » sollicite une technique dérisoire (casser les olives avec un fond de verre) et permet de noter tout un chacun sur une base quantitative.

Cette comparaison permet ainsi d’accéder à deux figures de l’identité locale, basées sur l’exploitation festive de deux produits. Les olives vertes sont le prétexte d’une mise en valeur de l’identité à l’usage de l’extérieur, tandis que l’aióli  serait plutôt utilisé pour une valorisation interne, intime, domestique. Il y a là deux jeux techniques qui possèdent des valeurs différentes. Le concours d’aióli, effectué devant un public villageois pendant la fête votive, met en jeu l’honneur des concurrents. Le concours de cassage d’olives, effectué devant un public extérieur pour la fête des olives vertes, a une valeur plus ludique et spectaculaire. De plus, le premier concours mobilise un savoir-faire culturel reconnu et délicat tandis que le second ne fait appel qu’à une technique dérisoire et sans réel intérêt technique. Ainsi, à travers ces exemples, les produits oléicoles locaux connaissent une utilisation différente selon qu’ils sont proposés aux habitants du cru ou à un public extérieur.

Cette situation est celle de très nombreux villages méditerranéens, confrontés à la présence de plus en plus importante des touristes et pourtant désireux de maintenir inchangé leur cadre de vie et leurs réseaux habituels de sociabilité. Dans ce contexte, l’oléiculture et les ressources qui en sont issues sont devenues, pour de nombreux acteurs, l’exemple même de biens patrimoniaux monnayables auprès d’un public composé de personnes extérieures au village. Il en résulte une instrumentalisation des produits oléicoles, désormais supports de stratégies commerciales, qui vendent simplement un référent identitaire à un public extérieur et hétérogène. Mais si ces stratégies existent vraiment, la réalité est bien plus complexe si l’on considère que l’oléiculture avait déjà été mise à l’honneur depuis longtemps et construite comme un support d’identification, un emblème privilégié de la civilisation méditerranéenne sur le temps long. Parallèlement aux stratégies destinées à vendre l’oléiculture aux autres, sont ainsi inventées au quotidien des pratiques qui réaffirment l’existence d’une oléiculture pour soi.

Les produits oléicoles, dès lors, occupent une position médiane qui fait d’eux à la fois des supports de sens pour ceux qui encouragent les spécificités des communautés locales et pour ceux qui entendent ouvrir ces dernières au monde global environnant. Dans cette perspective, une pratique telle que celle des concours, transposée sans forcément perdre de son efficacité fonctionnelle du monde sportif ou économique à des motifs burlesques ou grotesques, assure la mise en scène de réalités propres au monde global, en particulier des procédures de classement directement transposées de l’univers économique 10. Ce type de pratiques permet ainsi d’assurer une médiation efficace entre un univers local, celui de la production et de la consommation domestiques, et un univers plus global, celui de la diffusion et de la consommation de masse des produits issus de l’oléiculture.

Les données ethnographiques qui viennent d’être présentées ici à propos de quelques exemples provençaux ont une portée plus générale et pourraient être transposées à de nombreux autres espaces du pourtour méditerranéen. En effet, elles permettent de montrer que les fêtes thématiques actuelles dédiées aux produits oléicoles convoquent des enjeux extrêmement variés. Trop souvent associées à la défense des terroirs et aux rhétoriques du folklore, de la tradition et des cultures locales, ces fêtes sont en réalité de plus en plus ouvertes sur la société globale. Parce qu’elles sont en prise avec des enjeux économiques généraux et avec un marché en pleine expansion, elles intéressent un public bigarré de touristes, de néo-résidents, de cadres urbains en mal de racines paysannes. Elles constituent ainsi aux yeux des acteurs des communautés qui les organisent un fort potentiel de développement, en même temps qu’elles se donnent à voir comme des pratiques métissées et inventives. Jadis produits d’exportation à vocation alimentaire ou manufacturière, également intégrés dans les systèmes de production et de consommation locaux, les produits oléicoles rejoignent aujourd’hui de nouveaux univers de référence qui les transforment en ressources patrimoniales à part entière.

Bibliographie

— Amades, Joan, 1950-1956, Costumari català. El curs de l’any. Barcelona : Salvat, t. V, pp. 558-588.

— Boissevain, Jeremy, 1999, Revitalizing or continuity in European ritual ? The case of San Bessu », in The journal of the royal anthropological institute, incorporating Man, vol. n°3 (september), pp. 461-462.

— Bousquet, Éliane, 2005, Le renouveau de l’olivier dans l’Hérault. Entre ville et campagne, CG 3 / DRAC LR / ARCE : Rapport de recherche, 106 p.

— Desbordes, Michel, 2003, Organiser un événement sportif. La coordination au service du succès, Paris: Éditions d’Organisation.

— Fournier, Laurent-Sébastien, 2005, La fête en héritage : enjeux patrimoniaux de la sociabilité provençale, Aix-en-Provence : Publications de l’Université de Provence.

— Giono, Jean, 1993, Provence, Paris : Gallimard, NRF.

— Laferté, Cilles, 2006, La Bourgogne et ses vins : images d’origine contrôlée, Paris : Belin.

— Masson, Paul, 1933 (dir.), Encyclopédie départementale des Bouches du Rhône, tome XV : « Monographies communales », Marseille & Paris.

Les moulins de l’Hérault, 1986, Clermont l’Hérault : Arts et traditions rurales, Dossier n° 6, journée d’étude du 20/12/1986.

— Ricciardi-Bartoli, Félicienne, 1998, La route de l’olivier en Vallée de l’Hérault, Esparon : Éd. E & C.

— Van Gennep, Arnold, 1998 (1943 à 1953), Manuel de folklore français contemporain Vol. 1 : Du berceau à la tombe, cycles de Carnaval, Carême et Pâques ; Vol. 2 : Cycles de Mai, de la Saint-Jean, de l’Été et de l’Automne, Paris : Éd. Robert Laffont, coll. Bouquins.

— Vieillard-Baron, Loïc, 2002, « Les concours, une source de sens et de convivialité dans la vie collective », Cahier Espaces, n° 74, pp. 15-23.

— Villeneuve, Comte de, 1821-1829, Statistique du département des Bouches du Rhône, Marseille : A. Ricard, 4 vol.

Annexe

Mouriès : caractères comparés du « Concours d’aióli » de la fête votive et du « Concours mondial de cassage d’olives » de la fête des olives vertes.

Le concours
Le concours

Notes

1.Cet article reprend un ensemble de données rassemblées lors d’enquêtes ethnologiques menées en Provence et en Languedoc depuis 1999.

2.Cette absence est cependant à nuancer et à mettre en relation avec le moment où Van Gennep a recueilli ses données, moment où la culture de l’olivier était largement abandonnée. Joan Amades (1950-1956), en revanche, a relevé un important corpus en Catalogne, montrant notamment que l’olivier n’était pas vénéré pour lui-même mais pour ce qu’il représentait dans un univers chrétien.

3.A ce sujet, cf. les statistiques des préfets ou les encyclopédies départementales. Pour les Bouches-du-Rhône, cf. Villeneuve (1825), Masson (1933).

4.Service historique du Musée national des Arts et Traditions populaires, Journaux de Route, document JR 47-2, pp. 19-20.

5.Cf. Les moulins de l’Hérault (1986). Sur le gel de 1956, voir aussi le récit qu’en fait Giono (1993 (1956) 261-264).

  6.Pour un compte-rendu plus complet, cf. Fournier (2005 chapitre 3).

7.La référence à une échelle « internationale » ou « mondiale » est fréquente dans ce type de manifestation. Pour ne citer que deux exemples, on mentionnera le championnat du monde des cracheurs de graines de melon, qui se tient depuis une trentaine d’années au Fréchou (7), ou le concours de lancer d’espadrille à Salies-de-Béarn (64). Ces différentes allusions parodiques paraissent aussi introduire dans ce type de concours un jeu assez subtil entre le local (voire l’entre-soi) et le global, fût-ce sur le mode de la dérision. Pour une étude plus générale, cf. Vieillard-Baron (2002).

8.Notamment sur le plan de l’organisation et de la gestion : cf. Desbordes (2003).

9.Cf. Tableau présenté en annexe.

10.  Sur cet aspect, cf. encore le travail de Vieillard-Baron (2002) consacré à la multiplication des concours. Il montre comment des modes opératoires anciens – ici le classement – ont été utilisés dans le monde économique avant de revenir dans le champ du ludique.