De la plante… vers le médicament
De la plante… vers le médicament
* Président du Centre de Recherche et de Développement des Plantes à Usage Pharmaceutique (C.R.E.D.P.U.P.) Faculté de Pharmacie de Montpellier
Il faut bien reconnaître que, depuis quelques années, la plupart des médecins ne s’occupent guère des « simples », tant et si bien que les « Plantes Médicinales » ne sont pratiquement plus enseignées dans les Facultés de Médecine.
Par contre, le Pharmacien leur est resté fidèle et a toujours reçu un enseignement de botanique et de matière médicale. Les Plantes Médicinales reviennent à la mode.
Le Pharmacien est donc celui qui est le plus compétent pour en parler, car s’il est resté fidèle aux simples, ce n’est pas pour conserver, comme certains le prétendent, un privilège, mais parce que les Plantes Médicinales sont des médicaments potentiels, et que le rôle du Pharmacien est de s’occuper du médicament. Pourquoi donc ces Plantes Médicinales ne seraient-elles pas appelées, dès à présent, des « Plantes Pharmaceutiques » ?
Mais si le Pharmacien est resté fidèle aux simples, ce n’est pas non plus par pure tradition, mais par sagesse. Car en s’appuyant sur l’expérience des anciens, tout en considérant d’ailleurs à leur juste valeur les médecines traditionnelles, il essaie, par une recherche scientifique moderne, de démontrer l’activité thérapeutique des Plantes et d’en faire des médicaments à part entière.
Pour illustrer ce long cheminement qui conduit « de la plante vers.., le médicament » nous prendrons comme exemple des travaux réalisés par des chercheurs montpelliérains, et donc la plupart ont été effectués dans le cadre de notre Centre de Recherche et de Développement des Plantes à Usage Pharmaceutique (C.R.E.D.P.U.P.
I. Le matériel végétal
« La Plante et sa culture »
Devant l’utilisation de plus en plus fréquente du médicament d’origine végétale se pose le problème de l’approvisionnement en matière première.
Il est bien évident que la cueillette des Plantes Médicinales dans leurs stations naturelles est la source première de cet approvisionnement. Mais ce type de récolte artisanale ne peut, dans bien des cas, d’une part suffire au besoin croissant de la demande, et d’autre part concurrencer les produits étrangers dont les prix souvent très bas sont dus à une main d’œuvre particulièrement disponible.
D’ailleurs, si ce type de récolte devenait intensif et non surveillé cela constituerait un péril pour les stations naturelles qui, à cour terme, seraient irrémédiablement perdues. En conséquence, la culture des Plantes Pharmaceutiques semble être la voie d’avenir.
Mais on ne doit pas oublier pour autant, que la plante est un organisme vivant et qu’il faut tenir compte de ses exigences biologiques. En effet, comme l’a écrit l’éminent botaniste montpelliérain Charles Flahaut : « Chaque espèce a sa place marquée dans la nature par des lois auxquelles l’homme ne saurait rien changer ». C’est pour cela qu’avant d’implanter la culture d’une espèce, il est indispensable de tenir compte de sa Biogéographie et de son Écologie.
En effet, à partir de l’aire de répartition de la plante, il est possible de déterminer les types de climats qui conviennent à sa culture, car, comme le souligne L. Emberger : « Climat et végétation sont solidaires comme force et matière ».
Le vent est un facteur écologique à ne pas négliger, car il agit indirectement sur la plante en modifiant les conditions climatiques. Il contribue à l’assèchement du sol et provoque une évaporation intense chez le végétal.
La lumière joue très souvent un rôle important dans la localisation des espèces végétales.
L’étude des facteurs topographiques, en particulier l’altitude, l’exposition et dans certains cas, la pente et le relief, détermine les conditions microclimatiques les plus favorables au développement de l’espèce.
Les rapports entre le sol et la plante constituent, évidemment, un des points essentiels à considérer. En effet, la nature du sol sélectionne très souvent la répartition des espèces : certaines, comme la Belladone, préfèrent les terrains calcaires, alors que d’autres, comme la Digitale pourpre, recherchent les terrains siliceux.
L’étude de l’enracinement de la plante peut également donner des indications complémentaires sur les besoins en eau du végétal, car la forme de la rhizosphère est très souvent le reflet d’une adaptation écologique. Ces données ne sont pas à négliger pour définir l’écartement convenable d’un pied à l’autre, lors de l’implantation de culture.
Enfin les facteurs biotiques doivent également être pris en considération : dans la nature, l’action des animaux et celle des végétaux conduisent à l’installation d’un équilibre naturel. Il est donc nécessaire, par exemple, de recenser les parasites et les maladies cryptogamiques qui attaquent la plante que l’on veut cultiver.
L’étude de la biogéographie et de l’écologie de l’espèce permettent donc de connaître, d’une part les emplacements les plus favorables aux cultures, et d’autre part de mieux cerner leurs modes culturaux, ce qui pourrait conduire à ce qu’il nous plaît d’appeler « la culture naturelle ». Mais ce type de culture doit être réaliste. Il doit être rentable pour l’agriculteur. Ainsi faut-il songer à la mécanisation de la culture mais aussi de la récolte, puisque nous sommes en concurrence avec des plantes importées de pays où la main d’œuvre est bon marché.
Ainsi le développement de cultures de « Plantes Pharmaceutiques » en France nous paraît intéressant car il présente plusieurs avantages : il permettrait tout d’abord de régulariser l’approvisionnement en plantes médicinales de notre marché national, ensuite de lutter contre les importations tout en sauvegardant notre flore, et surtout de fournir une matière première médicamenteuse de qualité plus constante. Cette qualité devrait être garantie par la délivrance d’un label « Qualité Plantes Pharmaceutiques ».
II. Principes actifs végétaux
L’analyse et le contrôle des Principes Actifs doivent être effectués en tenant compte de la biologie de la plante c’est-à-dire de son écologie, de son cycle végétatif, de sa mise en culture et même de son séchage en vue de sa conservation. Dans le cas d’une Labiée méditerranéo-montagnarde que nous avons plus particulièrement étudiée, l’écologie a une influence sur la production d’huile essentielle il apparaît en effet, que le rendement en essence diminue lorsque l’altitude augmente, mais par contre, à altitude égale, ce rendement est plus important lorsque le climat est méditerranéen.
De même, au cours du cycle végétatif de cette espèce, le rendement en huile essentielle (graphique n° 1) et également le pourcentage de ses principaux constituants chimiques, subissent des variations (graphique n° 2).
Enfin, il est intéressant de savoir si la mise en culture d’une plante entraîne une modification de sa qualité.
Dans le cas de cette labiée, nous avons constaté que le rendement et la composition chimique de l’huile essentielle sont très proches de ceux de la plante sauvage.
III. Activités pharmacologiques
Il importe de ne pas oublier la finalité de notre démarche et de maintenir le cap sur le médicament, par conséquent, de se préoccuper de l’activité pharmacologique. Mais nous ne retiendrons volontairement ici que le pouvoir antimicrobien des huiles essentielles.
Activité antimicrobienne des huiles essentielles en fonction des espèces végétales
D’une façon générale, une huile essentielle correspondant à une espèce végétale bien déterminée, a une composition chimique définie qui lui donne en principe une activité antimicrobienne qui lui est propre.
Sur la trentaine d’espèces aromatiques qui a été testée, nous avons sélectionné, à titre démonstratif, quelques espèces de la famille des Labiées couramment utilisées dans le domaine pharmaceutique.
Les résultats de ces essais consignés dans les tableaux I et II, donnent respectivement les concentrations minimales inhibitrices (C.M.I.) exprimées en dilution sur un éventail de souches bactériennes et de Fungi.
L’essence I est, par exemple, nettement plus active que les autres sur les germes bactériens et les souches fongiques testés.
Activité antimicrobienne des huiles essentielles en fonction des chemotypes (chimiotypes)
Il arrive qu’une même espèce végétale, parfaitement définie botaniquement, donne des huiles essentielles dont la composition chimique est différente en fonction des individus.
C’est le cas de Thymus vulgaris L. (Labiées), chez laquelle le Professeur R. Granger et la Dr. J. Passet ont montré l’existence en France de 6 chemotypes* caractérisés par la présence quasi exclusive d’un seul constituant ou par la prépondérance d’un groupe de composés qui semblent biogénétiquement liés, (chemotypes : Geraniol, Linalol, & terpinéol, Carvacrol, Thymol, Transthuyanol 4,Terpinéol 4). Ces chemotypes constituent, à l’intérieur de l’espèce, des « races chimiques » possédant chacune un équipement enzymatique particulier, déterminé génétiquement et qui oriente la biosynthèse vers la formation préférentielle d’un constituant précis.
L’étude de l’activité antimicrobienne de ces chemotypes par les Professeurs M. Siméon de Buochberg et M. Attiso, et la Dr. J. Allegrini, montre (tableau III) que l’essence du chemotype 5 a la plus basse CMI vis-à-vis des souches bactériennes, alors que c’est celle du chemotype I qui possède le plus fort pouvoir antifongique.
Activité antimicrobienne des huiles essentielles en fonction du cycle végétatif de la plante
Sachant que le pourcentage des principaux constituants chimiques d’une huile essentielle subit des variations durant la période de végétation de la plante, nous avons étés conduits à l’étude du pouvoir antimicrohien de l’essence en fonction de l’époque de récolte. Nous avons sélectionné 4 essences en fonction des principales étapes du cycle végétatif (Histogramme I). L’étude du pouvoir antibactérien de ces essences sur une sélection de souches sauvages de staphylocoques montre (tableau IV) que la concentration minimale inhibitrice varie au cours du cycle végétatif de la plante, condition dont il doit être tenu compte pour fixer la date de récolte.
Activité antimicrobienne de l'huile essentielle en fonction de la culture de la plante
Il est intéressant, dans un but pratique, de savoir si la culture de la plante modifie l’activité du produit. En comparant le pouvoir antibactérien d’essences provenant respectivement d’une espèce aromatique cultivée et de plants sauvages de la même espèce prélevés dans la nature, il s’est avéré, comme le montre le tableau V, que les résultats sont sensiblement identiques, ce qui est encourageant pour le développement de la culture des Plantes Pharmaceutiques.
IV. Applications thérapeutiques
La dernière étape qui conduit vers le médicament est évidemment celle des applications thérapeutiques.
Dans le cas des « Huiles Essentielles » par exemple, les résultats probants obtenus in vitro et les problèmes posés par l’abus de l’antibiothérapie et de la chimiothérapie nous ont amené à penser qu’une utilisation thérapeutique des essences en antisepsie locale pouvait présenter un certain intérêt.
Application thérapeutique en dermatologie
Après avoir vérifié sur deux espèces animales, par voie orale et par voie intraveineuse la non toxicité de l’huile essentielle 1 la mise au point de formes galéniques 2 simples destinées à l’administration par voie cutanée a été réalisée.
Les essais de tolérance locale des formes médicamenteuses sont ensuite effectués sur le lapin après épilation de la région lombaire et scarification de certaines plages épidermiques.
Ces préparations médicamenteuses étant bien tolérées par la peau de l’animal à des doses très supérieures aux doses antibactériennes, des essais cliniques 3 ont été réalisés au C.H.U. sur un certain nombre de sujets.
Des résultats intéressants ont été notés dans les dermatoses infectieuses et dans les mycoses. Évidemment, il faut éviter d’en tirer des conclusions trop hâtives. Cependant, à l’heure où le médecin ne sait plus, ou ne peut plus, utiliser une pommade sans antibiotique ou sans corticoïde, cette première approche thérapeutique par un produit naturel paraît séduisante.
Application thérapeutique en odontologie
Le deuxième exemple d’application thérapeutique se situe dans le domaine de traitement aromathérapique en odontologie conservatrice (tableau VI).
Une étude clinique réalisée par le Centre de Recherche en Odontologie a été effectuée sur des patients présentant des dents à pulpe nécrosée n’ayant subi au préalable aucun traitement local ou général.
Tout au cours du traitement aromathérapique local, des prélèvements endocanalaires ont permis de suivre l’évolution de la flore bactérienne. À chaque prélèvement a été notée la présence ou l’absence de douleur, de mobilité, d’œdème ou d’écoulement purulent.
Cette expérimentation effectuée in vivo confirme l’action antibactérienne de l’huile essentielle sélectionnée et montre son effet thérapeutique certain en odontologie conservatrice, à condition évidemment d’en connaître les limites.
Conclusions
Notre parcours s’achève et dans les méandres de notre route le cap vers le médicament n’a pas varié. C’est celui que s’est fixé le C.R.E.D.P.U.P. 4 dont l’axe principal de recherche est « de la Plante au Médicament ».
En effet, nous estimons que les plantes médicinales ont encore leur place dans la médecine d’aujourd’hui, car nous avons la conviction que ces « Plantes Pharmaceutiques » représentent un potentiel médicamenteux réel. Mais faut-il pour cela démontrer leurs effets thérapeutiques ?
C’est la raison pour laquelle, en terminant, je livre à votre réflexion ces paroles tirées de l’Ecclésiaste, au chapitre 38, verset 4 :
« Le Seigneur fait sortir de la terre les simples, l’homme sensé ne les méprise pas ».
