Contribution à l’histoire des étudiants ouvriers chinois en France :
Un jeune Chinois à Montpellier dans les années 1920

On connaît le principe des émissions télévisées de la série « Océaniques » programmées par FR3. Il s’agit de donner la parole à une personnalité remarquable pour la qualité de son témoignage. C’est dans ce cadre que les 22 et 29 février 1988, la télévision nous a offert une longue interview réalisée en juillet 1987 d’un vieux citoyen chinois, Cheng Tcheng né en 1899 à Itcheng près de Nankin sur les bords du Yang Tsé Kiang. Le réalisateur Olivier Horn a filmé à son domicile à Pékin puis à travers toute la Chine ce vieux monsieur qui s’exprime dans un français impeccable. Fils de mandarin, Cheng Tcheng a fait partie de cette génération de jeunes chinois qui ont accueilli avec enthousiasme toutes les tentatives faites en Chine au début du siècle pour moderniser le pays et surtout l’engager dans la voie des réformes sociales.

On peut reconstituer les éléments principaux de la biographie de Cheng Tcheng à partir de ces entretiens télévisés, de la relation écrite qu’il a donnée à Paul Valéry en 1928 et que celui-ci a insérée dans la préface qui précède un texte de Cheng Tcheng intitulé « Ma mère » paru dans la revue Commerce au printemps 1928 1 et de deux ouvrages de la collection Orient : Orient 1. Cheng Tcheng, Vers l’unité. 1. Ma mère, préface de Paul Valéry de l’Académie française, Éditions Victor Attinger, Paris Neuchâtel, 1928, 191 p. ainsi que Orient 3. Cheng Tcheng, Vers l’unité. 2. Ma mère et moi. A travers la Révolution chinoise, Idem, 1929, 240 p. En réalité, le texte intitulé Ma mère publié dans la revue Commerce est le premier chapitre de l’ouvrage du même nom paru la même année et qui comporte 13 chapitres. Dans l’avant-propos de cet ouvrage, écrit en septembre 1927 à Paris, Cheng Tcheng s’explique sur le titre de cette série d’ouvrages : « Vers l’unité. Oui, vers l’unité des civilisations de l’Orient et de l’Occident. Plus spécialement des civilisations chinoise et européenne. Je suis un Chinois européanisé, un Oriental occidentalisé. Mais je suis opposé à une imitation aveugle et exagéré de l’Europe. Je ne défends aucunement la pourriture de la tradition orientale. Je veux que la culture européenne devienne un élément organique de la vie orientale. Je veux que l’esprit oriental déterminé par la culture occidentale devienne, lui aussi, un élément principal de la vie européenne. L’union des bons grains et la disparition de l’ivraie de la grande famille humaine, c’est mon but… Au début d’une série d’ouvrages que je me propose de publier, je présente d’abord ma mère. Pour moi, elle est un type pur de l’Orient… Dans le second volume : Ma mère et moi, je décrirai surtout les types de la Révolution ou de transition, et, aussi les types mal européanisés et la conséquence de la synthèse des deux maux… Dans le troisième volume : Mon odyssée en Europe, je me ferai portraitiste. Je présenterai successivement les hommes de l’Orient en Occident et les Occidentaux eux-mêmes… Dans mes derniers volumes, je discuterai les qualités et les défauts communs à toute l’humanité. » 2

L’itinéraire d’un jeune Chinois « occidentaliste puritain »

Cheng Tcheng eut une enfance assombrie par la mort de son père. Sa mère dut, seule, élever ses quatre enfants. C’était alors l’époque en Chine des « mouvements du modernisme », de la lutte contre les superstitions. Enfant précoce, Cheng Tcheng est l’élève des missionnaires américains à Nankin : « Libéré de Confucius, écrit-il, je suis prisonnier de Jésus et de la Bible. » Cet enfant, pas encore adolescent, fréquente les révolutionnaires de la Ligue jurée de Sun Yat Sen. Il relate le mouvement révolutionnaire de 1911, les massacres perpétrés par les généraux qui ne peuvent cependant empêcher la proclamation de la république à Nankin le 1er janvier 1912 lors du retour de Sun Yat Sen : « On proclame la République. On adopte le calendrier grégorien… Tous ont les cheveux coupés… J’assiste à la cérémonie en qualité de cadet de la révolution ». Cheng Tcheng est en effet l’un des « deux enfants révolutionnaires » présents ce jour-là à Nankin auprès de Sun Yat Sen. Celui-ci cependant doit bientôt s’effacer devant Yuan Ché Kai qui devient président de la république. Alors commence une période noire pour les vrais républicains. Yuan fait notamment assassiner le leader républicain Song Kio Jen le 20 mars 1913 : « Je pris la parole, pour la première fois, dans un meeting monstre tenu à Nankin, contre l’assassinat du leader des républicains, écrit Cheng Tcheng dans Ma mère et moi. A côté de Huong Hing pensif, et de Sun Yat Sen souriant, je réclamai l’arrestation de Yuan Ché Kai et de sa bande d’assassins ».

Lors de la révolte républicaine de 1913, Cheng Tcheng fait le coup de feu, échappe de justesse aux massacres organisés par Yuan, se réfugie dans un monastère d’où il sort à la mort de Yuan en juin 1916 : « Je ne m’occupe plus de politique, écrit-il, et je rencontre dès mon arrivée à Chang Haï mes anciens amis de l’Union jurée ». Cheng Tcheng décide de poursuivre ses études. Il entre à l’école des chemins de fer de Chang Haï puis à l’université jésuite française L’Aurore de Nankin. Il apprend le français, rencontre une jeune fille avec laquelle il souhaite se marier mais celle-ci meurt de la tuberculose. Très affecté, il pratique alors la méditation mais il doit pour vivre trouver un emploi. Il devient donc employé de chemin de fer sur la ligne Pékin-Hankéou (il est bientôt chef de train). Le voici président des syndicats de la confédération du nord, mandaté à l’union pan-chinoise siégeant à Chang Haï et apostrophant ainsi ses camarades de congrès : « Vous voulez connaître la Chine ? Allez faire d’abord la connaissance de l’Europe. La culture occidentale nous donnera la technique et le moyen de nous connaître… Sauveurs de la masse, sauvez-vous ! Allons en Europe Allons en France ! » (Ibid.).

C’est que Cheng Tcheng fait partie de ces « jeunes Chinois, occidentalistes puritains » qui veulent se mettre à l’école de l’Europe à l’image des réformateurs de la Chine de l’époque et notamment du ministre Tchang Tche Tong qui, dés 1898, publiait ses « Exhortations à l’étude de la culture occidentale ». En Europe, Cheng Tcheng pense trouver, selon ses propres mots, « la science et la démocratie ». Le 22 octobre 1919, il s’embarque pour l’Angleterre, son voyage lui ayant été payé par Madame Hoang Hing, veuve du grand révolutionnaire. Le 22 novembre, il arrive à Liverpool d’où très vite il gagne la France. Durant les dix années que dure son séjour en France, il alterne le travail salarié et les études. Il travaille d’abord à Paris, à l’ébénisterie Duchiron puis le voici presque aussitôt au lycée de Vendôme (Loir-et-Cher) où il entre au parti socialiste S.F.I.O. et, peut-être la proximité géographique aidant, il participe au 18e Congrès national de ce parti qui a lieu.., à Tours ! Cheng Tcheng nous dit s’être rangé parmi la majorité communiste mais avoir quitté le congrès avant la clôture le 29 décembre car « rien ne pouvait plus modifier les résultats du vote ». Cependant son nom ne figure pas sur la liste officielle des délégués 3. Il est probable qu’il a assisté au congrès en spectateur et non en véritable délégué, ce qui expliquerait son départ anticipé. Il est donc dès ce moment communiste rencontrant à Lyon un autre étudiant ouvrier chinois promis à un brillant avenir politique nommé Chou En Laï qui non seulement n’est pas encore communiste mais se méfie particulièrement de tous les mots en « isme » ! Il fréquente aussi Paul Vaillant-Couturier.

Peu après, Cheng Tcheng entre à l’École nationale d’agriculture de Montpellier, peut-être en 1921. Après plusieurs mois (un an, deux ans ?), il travaille dans les magnaneries des Pyrénées, des Cévennes, des Alpes, revient à l’école, repart à l’usine de filature et de moulinage, retourne à l’école, part en usine en Italie. C’est à nouveau l’école montpelliéraine puis l’Instituto Bacologico de Padoue. En Italie, il nous dit avoir rencontré la nièce d’un pape (on ne sait lequel) qu’il aurait même songé à épouser mais la famille de la jeune fille fit obstacle à ce mariage. De retour à Montpellier, il commence des études d’histoire naturelle. En 1924, il est licencié ès sciences et obtient quelque temps plus tard un diplôme d’études supérieures avec mention très honorable. Il quitte Montpellier en juillet 1927 et devient chargé de cours à Paris mais on ne sait dans quel établissement d’enseignement.

Il ne rentre en Chine qu’en 1929 et devient enseignant, à l’université semble-t-il. Comme beaucoup de Chinois, il prend part à la lutte contre les Japonais qui ont envahi la Chine et au lendemain de la guerre, en 1945, il est envoyé à Taïwan réorganiser l’université. Quatre ans plus tard seulement, après la victoire des communistes en Chine, c’est justement à Taïwan que se réfugient les nationalistes de Tchang Kaï-chek. Cheng Tcheng accusé de communisme est chassé de l’université et placé en résidence surveillée. C’est toujours à Taïwan qu’il rencontre une dizaine d’années après David Rousset, envoyé spécial du général de Gaulle, à qui il conseille de reconnaître la Chine populaire. En 1965 enfin, il peut quitter Taïwan et aller résider aux États-Unis auprès de sa fille. Après un séjour en France, il rentre en Chine en 1978. Mais il a gardé d’étroits contacts avec la France et en 1985 il reçoit la légion d’honneur à l’ambassade de France à Pékin.

Cheng Tcheng n’était pas pour nous un inconnu. Au cours de nos recherches sur le mouvement ouvrier héraultais, nous avions relevé son nom et nous savions qu’il avait été mêlé à la vie intellectuelle et politique montpelliéraine autour de 1927 4. Mais le témoignage autobiographique qu’il a livré à la télévision nous a permis de rectifier certaines informations et surtout d’ouvrir d’autres pistes de recherche à son sujet.

La francophilie des étudiants chinois progressistes du début du XXe siècle

Dans un article qui date maintenant d’un quart de siècle, l’historien américain Conrad Brandt avait attiré l’attention sur ces étudiants ouvriers chinois venus en France en 1919-1920 chercher, comme le disait Cheng Tcheng, « la science et la démocratie » 5. Le phénomène connut une certaine ampleur puisque, en deux ans, deux mille étudiants chinois quittèrent la Chine pour la France. En ce début du XXe siècle, la France représentait pour les intellectuels chinois avancés et en général d’esprit anarchisant le pays du progrès par excellence parce qu’elle avait su éliminer la monarchie et l’enseignement religieux que ces philosophes (au sens employé au XVIIIe siècle d’intellectuels rationalistes) considèrent comme les deux principaux obstacles au progrès. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ces philosophes ne regardent pas tellement vers les traditions françaises les plus hardies socialement mais tout simplement vers la IIIe République qui leur paraît un modèle pour leur pays et c’est avec des hommes politiques comme Édouard Herriot qu’ils entretiennent les meilleurs rapports ! La francophilie des progressistes chinois de l’époque va si loin qu’en 1915 Chen Du Xiu, qui sera quelques années plus tard le premier secrétaire général du Parti communiste chinois, écrit dans son journal La Jeunesse : « S’il n’y avait pas eu la France, je ne sais pas dans quelle obscurité nous vivrions maintenant ! » Il est clair que c’est la France de la Révolution de 89 qui est ainsi l’objet de l’engouement de ces Chinois.

On comprend dans ces conditions pourquoi fut alors organisée par ces intellectuels la migration temporaire des étudiants de Chine les plus « progressistes » vers la France. Ce fut une opération d’envergure mise sur pied par les chefs de l’anarchisme chinois, fils de hauts fonctionnaires, Li Shizeng (1881-1973) et Wu Zhihui (1864-1952) et Cai Yuanpei, recteur de l’université de Pékin. Une première tentative avait été faite en 1912-1913 par Li Shizeng déjà installé à Paris au cours de laquelle une centaine d’étudiants chinois vinrent à Montargis. Ce fut ensuite, en 1915, la fondation de la Société du travail diligent et de l’étude frugale. C’est en 1918 que Li, Wu et Cai créent la Société franco-chinoise d’éducation qui prône le travail et l’étude à mi-temps et qui est à l’origine des importants départs des années 1919-1920. Sur les deux mille étudiants chinois qui partirent alors vers la France, mille six cents étaient comme Cheng Tcheng des étudiants ouvriers qui alternaient travail salarié et études. Il semble que seuls cinq cents d’entre eux aient occupé des emplois normaux. Mais la France des années 1920 n’était pas le paradis espéré par ces jeunes Chinois enthousiastes. Le chômage sévissait et les conditions de vie furent pour eux si dures qu’en deux ans plus de deux cents d’entre eux moururent. D’autre part, il leur fut difficile de pénétrer dans les milieux politiques français et de ce point de vue, Cheng Tcheng a été une exception. Il n’en reste pas moins que ces étudiants furent, grâce à la presse, les livres, les conférences ou les meetings, fortement influencés par les divers courants de la gauche française. Ils se tournèrent vers le socialisme, le communisme, l’anarchisme car la plupart d’entre eux étaient révolutionnaires ou tout au moins désiraient des changements sociaux radicaux.

Le groupe le plus connu de ces étudiants ouvriers est celui qui se tourna vers le marxisme. Le nombre de futurs dirigeants du parti communiste chinois qui étaient alors en France et qui évoluèrent à ce moment ou un peu plus tard (mais en tout cas en Europe) vers le marxisme est impressionnant. Que l’on en juge Li Li San et Deng Xiao Ping, tous deux futurs secrétaires généraux, Chou En Lai, Chen Yi, deux futurs vice-présidents du conseil Li Fu Tchun et Nie Rong Zhen, les deux fils de Chéri Du Xiu, d’autres encore moins connus en Occident ou qui, après avoir occupé des postes importants au sein du P.C.C. moururent avant 1949. Ajoutons que Mao Tsé Toung et Liu Shao Qi eux-mêmes prêts à partir pour la France et élèves de l’école préparatoire de Pékin de la Société franco-chinoise, annulèrent leur voyage au dernier moment. Plusieurs dizaines de ces étudiants communistes ou futurs communistes entrèrent d’ailleurs en conflit avec les dirigeants de la Société franco-chinoise et en septembre 1921 occupèrent l’université franco-chinoise, ouverte à Lyon grâce à Édouard Herriot, d’où ils furent expulsés par la police et reconduits en Chine comme Chen Yi ou Li Lisan.

La plupart de ces étudiants ouvriers résidaient par groupes surtout à Paris mais les plus individualistes avaient choisi de s’éloigner de la capitale et de la colonie chinoise pour mieux pénétrer les milieux français. C’est justement ce que fit Cheng Tcheng en venant à Montpellier. Contrairement à Chou En Laï, à Deng Xiao Ping et à leurs amis, la plupart de ces individualistes ne sont pas devenus communistes. Cheng Tcheng, lui, a été communiste mais ne l’est pas resté. A Montpellier, lorsqu’il quitte la ville en juillet 1927, ses amis le présentent comme libertaire kropotkinien, auditeur assidu des conférences de l’Enseignement populaire et du Groupe d’études sociales anarchistes. En fait Cheng Tcheng à Montpellier sympathisa avec une extrême gauche composée d’anarchistes, de syndicalistes révolutionnaires et de dissidents des partis ouvriers (S.F.I.O. et P.C.F.) ainsi qu’avec une gauche laïque et rationaliste distincte des grands partis. Mais l’anarchisme paraît être le courant idéologique le plus proche de sa pensée de l’époque. On connaît la forte influence des idées anarchistes sur les jeunes intellectuels chinois et vietnamiens au début du siècle : Ho Chi Minh et Mao eux-mêmes eurent au début de leur vie une période anarchiste comme l’écrivain chinois Li Feigan, plus connu sous le nom de Pa Kin ou Ba Jin pris en l’honneur de Ba(kounine) et (Kropot)kin, et qui résidait à Paris de 1927 à 1929.

Page de titre de la brochure de Cheng Tcheng
Fig. 1 Page de titre de la brochure de Cheng Tcheng "La Chine pacifique" éditée probablement au cours du 2e semestre de 1926 ou en 1927.

Le milieu pacifiste et libertaire montpelliérain

Cheng Tcheng en juillet 1987 lors de son interview télévisée
Fig. 2 Cheng Tcheng en juillet 1987 lors de son interview télévisée.

Il est probable que Cheng Tcheng a d’abord fait partie à Montpellier de ces adhérents du jeune parti communiste qui ont quitté cette organisation au moment de la bolchevisation, vers 1926, lorsque la direction nationale du parti sur injonction de la Troisième Internationale a fait accède des cadres ouvriers aux différents postes de responsabilité ce qui s’est souvent accompagné de la mise à l’écart de la génération de Tours. Cette crise a été particulièrement aiguë à Montpellier 6. C’est alors que naît le journal « Montpellier Ouvrier » qui se présente comme un « organe prolétarien indépendant » et que dirige un ancien communiste, Dieudonné Soulié. C’est l’équipe de ce journal que fréquente Cheng Tcheng. Dans « Montpellier Ouvrier », on brocarde les dirigeants communistes et socialistes mais on réserve ses critiques les plus acérées aux Camelots du roi, à la droite cléricale, aux bourgeois et aux militaires. Les sympathies du journal vont aux pacifistes, aux syndicalistes quels qu’ils soient, aux opposants internes des partis ouvriers, aux libertaires et également au petit groupe de professeurs souvent républicains socialistes ou radicaux qui dirigent la société d’enseignement populaire. Parmi ces professeurs, Ernest Roussel, le président de la S.E.P. occupe une place particulière. Professeur de lycée, conseiller municipal républicain socialiste, franc maçon, il est dit « ami des ouvriers ». Cheng Tcheng eut aussi comme professeur à l’école d’Agriculture H. Lagatu, également républicain socialiste, dont il a gardé un souvenir assez vif pour le citer au cours de son interview comme celui qui l’initia à la théorie de la relativité. (Au cours de son interview télévisée, Cheng Tcheng déclara d’ailleurs que le XIXe est celui de la relativité).

Il est certain que la S.E.P. était une organisation qui ne pouvait que réduire Cheng Tcheng. Fondée en 1898, au moment de l’affaire Dreyfus, c’était une des plus anciennes universités populaires de France dont le but était d’« aider à l’instruction supérieure du peuple c’est-à-dire, développer l’esprit critique chez lui ». Les cours destinés aux ouvriers et en particulier aux syndicalistes étaient dispensés par des professeurs d’université désireux « d’aller au peuple ». Ces professeurs, parmi lesquels il y eut au début du siècle Célestin Bouglé, Gaston Milhaud, Louis Planchon, Charmont, Meslin, n’étaient ni marxistes ni anarchistes mais simplement républicains. Leur but fondamental était d’éviter toute dérive nationaliste du petit peuple et de le maintenir dans le giron de la république. Ils croyaient en la vertu émancipatrice de l’instruction et, dans la tradition rationaliste, ils voulaient faire accéder le peuple aux « lumières de la science », aux « joies pures de l’art », à « la tolérance pour les opinions » et au « culte de la liberté » Ils n’étaient pas très bien vus de la S.F.I.O. et du P.C. qui les soupçonnaient non sans raison d’arrières pensées politiques car ainsi se maintenait dans les milieux ouvriers de la ville notamment syndicalistes une certaine influence radicalisante 7.

Le Groupe d’études sociales était plus engagé politiquement. Ses membres, peu nombreux mais actifs, diffusaient les idées libertaires. L’un d’entre eux émergeait : René Ghislain (Jean Jiscla), ancien ouvrier d’usine devenu employé de mairie à Montpellier depuis 1912. Ghislain écrivait alors fréquemment dans la presse anarchiste nationale notamment dans « L’Insurgé » d’André Colomer et dans « Le Libertaire ». Orateur de talent, propagandiste actif qui multipliait les prises de parole publiques, il excellait à porter la contradiction aux dirigeants nationaux de la S.F.I.O. ou du P.C. venus dans l’Hérault. Ce Libertaire était surtout un journal pacifiste et en février 1927, il faisait paraître une brochure vendue deux francs intitulée : « Tu ne tueras point ! »

Tels sont les hommes et les organisations que Cheng Tcheng fréquente durant son séjour à Montpellier. Il s’agit d’un milieu très minoritaire dans la ville et plus encore dans le département mais qui, grâce à la Société d’enseignement populaire, n’est pas isolé. On voit bien ce qu’il y a de commun entre ces professeurs républicains et ces libertaires ou ces dissidents des partis ouvriers non pas l’esprit de révolution sociale mais la république, la laïcité, l’aspiration à davantage d’égalité sociale et surtout un profond pacifisme. C’est justement ce pacifisme qu’illustre Cheng Tcheng lui-même dans une conférence faite au Groupe ouvrier espérantiste de Cette (Sète) le 7 mai 1926. Les groupes espérantistes étaient alors les organisations certainement les plus disposées, en raison de leur internationalisme militant, à accueillir un conférencier originaire d’un pays aussi lointain que la Chine. Le texte de cette conférence intitulée La Chine pacifique a été aussitôt édité en brochure avec une préface de Marianne Rauze, directrice du journal pacifiste lyonnais Les libérés de toutes les guerres 8. Celle-ci insiste sur l’idéal de fraternité humaine qui anime Cheng Tcheng mais, dit-elle, ce que celui-ci désire par dessus tout c’est « faire vénérer avec sa mère aimée toutes les mères de toutes les races, et faire aimer avec sa patrie toutes les patries, et à travers soi tout son peuple ». Nous verrons plus loin que le thème de la mère est récurrent dans les propos de Cheng Tcheng. En exergue du texte de sa conférence, celui-ci a placé les propos suivants :

« Dis à l’Européen qu’en Chine nous sommes pacifiques, et demande-lui : “Pourquoi laissez-vous nous envoyer le missionnaire, l’opium et l’obus ?”… »

« Et à l’Européenne : “Vous aimez.., nous aussi… Pourquoi laissez-vous les vôtres aller mystifier, empoisonner et massacrer vos semblables ?”….. »

Ma Mère Bien-Aimée

Cette conférence écrite dans un français correct et élégant est en quelque sorte l’illustration du propos célèbre selon lequel si l’Europe n’a pas connu à l’époque contemporaine le péril jaune, la Chine, elle, a largement fait connaissance avec le péril blanc. Cheng Tcheng présente tout d’abord dans ses principaux aspects la civilisation chinoise son ancienneté, la place de la famille, celle de l’empereur. Il insiste sur les traits négatifs de la société de son pays : la tyrannie du père, l’esclavage de la femme, le morcellement exagéré de la propriété. Mais, ajoute-t- il, la Chine est fondamentalement pacifique. Elle n’est pas expansionniste. Elle ne va pas porter la guerre hors de ses frontières car les Chinois détestent la guerre. La raison de cet état de choses est à rechercher dans le fait que la Chine est « au fond athée et anti-autoritaire ». La religion, qui porte en elle l’intolérance, l’agressivité, les guerres, « les bûchers des inquisiteurs », y a beaucoup moins d’importance qu’en Occident. Le confucianisme qui domine est bien plus une philosophie qu’une religion. Cette Chine pacifique est depuis plusieurs siècles l’objet de la convoitise des Européens qui l’ont à plusieurs reprises agressé militairement et à chaque fois que la supériorité des armes le leur a permis lui ont imposé des traités exigeant des privilèges pour leurs marchands et leurs missionnaires tout à la fois ainsi que les concessions dans les ports. Ce sont les Européens eux-mêmes qui ont introduit cette liaison entre la force militaire, la religion et le commerce. Comment alors, ajoute Cheng Tcheng, ne pas considérer le christianisme comme le vecteur de « l’impérialisme » ?

Est-ce là un hasard ? Non !, répond notre étudiant ouvrier car c’est dans le christianisme qu’il faut chercher la source de l’esprit guerrier des occidentaux. L’Ancien Testament surtout exalte à chaque instant la guerre, l’esprit de conquête et jamais la paix. Jésus lui-même, bien qu’il ait tenu aussi des propos différents, n’a-t-il pas dit qu’il apportait non la paix mais le glaive ?

Au total, le christianisme a joué en Chine un rôle aussi négatif qu’en Amérique latine au moment de la conquête espagnole vis-à-vis des Indiens autochtones et de leurs croyances. On reconnaît bien là les idées fondamentales de l’anarchisme libertaire pacifisme, antimilitarisme, anticléricalisme. Cheng Tcheng, et cela est un autre trait de l’anarchisme, n’est pas plus tendre envers les révolutionnaires que l’on pourrait dire autoritaires et bien entendu envers les « bellicistes » de tout poil. Il range dans la même catégorie Marat et la Terreur, Torquemada et les inquisiteurs, les acteurs de la croisade des Albigeois, de la saint Barthélémy et de la révocation de l’Édit de Nantes ainsi que Bismarck, Clemenceau et Poincaré 9. A toutes ces « perversions (et) négations du droit », il oppose la France du serment du Jeu de Paume, de la fête de la Fédération, des droits de l’homme et de la Commune.

Cependant l’irruption guerrière des Européens en Chine a fait réagir les Chinois. Les étrangers ont développé les manufactures, les fabriques c’est-à-dire qu’ils ont introduit l’exploitation capitaliste contre laquelle sont nés les syndicats et les mouvements révolutionnaires vers qui va toute la sympathie de Cheng Tcheng : « Il est naturel que le prolétariat chinois et international pense à la révolution pour se délivrer de cette fausse paix » et ainsi accéder à la « vraie paix » car « Beati pacifici » (Heureux les pacifiques), maxime chrétienne qu’il approuve pleinement de même qu’il reprend plus loin l’idée de Jésus selon laquelle « Tous les hommes sont frères ». Il semble donc que pour lui il y a de bonnes choses dans le christianisme à condition que celui-ci ne soit pas institutionnalisé, qu’il ne se soit pas transformé en Église. Les Chinois ne rejettent pas la civilisation de l’Europe bien au contraire et la présence de Cheng Tcheng lui-même en Europe le prouve. Si lui, « pauvre étudiant ouvrier » ignore ce que les Européens pourraient emprunter à la civilisation chinoise, il sait bien ce que les Chinois sont venus demander à la civilisation européenne se mettre à l’école des savants, à l’atelier des travailleurs, aux méthodes modernes, s’affranchir de la routine sans pour autant imiter exagérément l’Europe. Le but pour la Chine « n’est pas de devenir européen, mais d’éveiller en soi le caractère d’autonomie que la servilité témoignée à l’Occident peut obscurcir ». Ainsi, grâce à la raison, à la science, à l’entraide, toutes les races mettront en commun leurs vertus pour « ne plus former qu’une société où la diversité sera une richesse dans le travail, dans l’amour et dans la paix ».

Sommaire du cahier-XV de la revue "Commerce"
Fig. 3 Sommaire du cahier-XV de la revue "Commerce", printemps 1928

Dialogue avec Paul Valéry ?

En 1928 paraît dans Commerce, la prestigieuse revue dirigée par Paul Valéry, Léon-Paul Fargue et Valéry Larbaud le premier chapitre de Ma mère. Quelques mois plus tard, le même texte de Paul Valéry figure en tête de l’ouvrage complet avec ses 13 chapitres édité chez Victor Attinger. Cheng Tcheng connaissait personnellement Paul Valéry. Au cours de son interview télévisée, il nous dit avoir fréquenté Jules Valéry, universitaire de Montpellier, président d’une association d’aide aux étudiants étrangers de la ville et frère de Paul Valéry. Cheng Tcheng résidait alors à Sète ou tout au moins s’y rendait régulièrement depuis Montpellier pour exécuter un travail scientifique sur les scorpions. Peut-être s’agissait-il de son D.E.S. ? C’est sur le quai de la gare de Sète que Jules Valéry lui présenta son frère Paul. Ils étaient alors tous deux très affectés par la mort de leur mère surtout Paul. Très attaché à sa propre mère, Cheng Tcheng décida alors par sympathie pour Paul Valéry d’écrire directement en français ce texte intitulé « Ma mère » 10.

Que Paul Valéry ait jugé digne de publication dans la revue qu’il dirigeait le premier chapitre de l’ouvrage de Cheng Tcheng en dit assez la valeur littéraire. Le texte, concis, est en effet très beau et très simple comme l’ensemble de l’ouvrage lui-même. Il évoque l’enfance de la mère de Cheng Tcheng et notamment la mutilation de ses pieds par les bandelettes que la tradition imposait aux filles de la bourgeoisie. La mère raconte : « Tous les matins, la servante, sur l’ordre de son maître, visitait mes deux pieds. Les bandelettes ne se détachent pas de mes pieds. Elles sont rouges et blanches ! On les enlève tout de même. On lave mes pieds à l’eau chaude. Quand le sang frais sort, on l’arrose d’alun ». Et Cheng Cheng, fidèle à lui-même et à son combat contre la tradition mutilante des corps, de conclure : « Le corset s’unit aux bandelettes. Tel est le cruel symbole de la tradition d’Orient et d’Occident ».

La préface de Paul Valéry permet à celui-ci d’évoquer dans une revue portant justement ce nom « ce commerce des sentiments et des pensées » entre l’Europe et l’Extrême Asie qui « jusqu’ici n’eut pas d’existence ». C’est aussi pour lui l’occasion d’une réflexion sur le peuple chinois et sa civilisation, sur la difficulté pour un Européen d’appréhender la réalité chinoise, sur la guerre et la paix. Or, on reconnaît là sans peine quelques-uns des thèmes abordés dans la conférence de Cheng Tcheng deux ans auparavant mais traités par le poète français d’une toute autre manière. Il s’agit même d’une sorte de réponse à Cheng Tcheng qui dénonçait avec véhémence l’impérialisme européen à l’égard de la Chine, d’une explication de ce phénomène qui fait appel à des facteurs autres qu’économiques avec cette hauteur de vues qui avait déjà fait à l’époque la réputation de Paul Valéry. Il n’est pas interdit de penser que Cheng Tcheng avait remis à Paul Valéry le texte de sa conférence ou du moins que lors de conversations il lui en avait exposé la teneur.

Prenant du recul, Valéry énonce : « Par malheur pour le genre humain, il est dans la nature des choses que les rapports entre les peuples commencent toujours par le contact des individus le moins faits pour rechercher les racines communes et découvrir avant toute chose la correspondance des sensibilités. Les peuples se touchent d’abord par leurs hommes les plus durs, les plus avides ; ou bien par les plus déterminés à imposer leurs doctrines… leur rôle (aux uns et aux autres) ne consiste pas le moins du monde à respecter le repos, la liberté, les croyances ou les biens d’autrui. Leur énergie, leurs talents, leurs lumières, leur dévouement sont appliqués à créer ou à exploiter l’inégalité… ». C’est cela qui explique la « méconnaissance », le « mutuel dédain » et « même une antipathie essentielle.., qu’entretenaient les uns avec les autres, les magots et les diables étrangers ». Ainsi ce n’est pas le caractère judéo-chrétien de la civilisation européenne comme le soutenait Cheng Tcheng qui explique son expansionnisme agressif et meurtrier mais une sorte de disposition psychologique inhérente à la nature humaine tandis que Chinois et Européens sont renvoyés dos à dos pour leur « mutuel dédain ». Dans cette perspective, il n’y a donc plus d’agresseurs ni d’agressés.

Puis Valéry insiste sur les conséquences de cet expansionnisme : « Ces étranges démons, ivres d’idées, altérés de puissance et de connaissance.., se sont plus d’autre part à tirer de leur stupeur ou de leur torpeur, des races primitives ou des peuples accablés de leur âge ». Et ils l’ont fait en particulier par « une guerre de fureur et d’étendue inouïes » (la guerre de 1914-1918). La conclusion de Paul Valéry rejoint celle de Cheng Tcheng dans sa conférence : « tout mène les populations du globe à un état de dépendance réciproque si étroit… qu’ils (sic) ne pourront plus dans quelque temps se méconnaître ». Cheng Tcheng disait ignorer par modestie ce que la Chine pouvait apporter à l’Occident, Valéry lui répond : « depuis longtemps déjà, l’art de l’Extrême-Orient impose à nos attentions d’incomparables objets » 11. Mais plus Européen que citoyen du monde, Valéry exprime son inquiétude : « Ces héritiers de la dialectique grecque, de la sagesse romaine et de la doctrine évangélique ayant été tiré de son sommeil le seul peuple du monde qui se soit accommodé.., du gouvernement de littérateurs raffinés, on ne sait ce qui adviendra, quelles perturbations générales devront se produire… quelles transformations internes de l’Europe, ni vers quelles nouvelles formes d’équilibre le monde humain va graviter dans l’ère prochaine ». On retrouve là une idée chère à de nombreux penseurs européens de cette époque selon laquelle la grande guerre a irrémédiablement affaibli les États européens et terni l’éclat de leur civilisation. Dès le 15 septembre 1914, dans son célèbre Au-dessus de la mêlée, Romain Rolland ne disait pas autre chose 12.

Après cette longue digression, Valéry peut alors revenir au livre de Cheng Tcheng qu’il classe parmi « les livres délicieux » et « les livres de véritable importance ». Ce livre est « le signe d’une époque du monde » parce que Monsieur Tcheng se propose « de nous faire aimer ce que nous avons si longtemps ignoré, méprisé et raillé avec tant de naïve assurance » et ceci de la façon la plus délicate et la plus habile en choisissant sa mère pour personnage essentiel. Un Occidental désireux de s’adresser aux Chinois n’aurait pas agi de la sorte. Ce livre ramène donc à l’Europe et à ses mœurs : « Ici comme là-bas, chaque instant souffre du passé ou de l’avenir. Il est clair que la tradition et le progrès sont deux grands ennemis du genre humain ». Ainsi Valéry renvoie-t-il dos à dos les traditionnalistes qui mutilent les pieds des jeunes filles et les progressistes modernisateurs. Nul doute que le regard que portait alors Cheng Tcheng sur la société de son pays était bien différent de celui de Valéry. On ne sait s’il en est de même aujourd’hui pour un homme qui après avoir été communiste puis anarchiste est actuellement adepte du bouddhisme zen dont il déclare qu’il lui a apporté la paix intérieure. Quant à la science et à la démocratie qu’il était venu chercher en France, il déclare n’avoir trouvé dans ce pays ni l’une ni l’autre. A l’écouter toutefois parler avec intérêt et chaleur de son séjour en France et à Montpellier, il paraît évident que cette expérience a beaucoup compté dans sa longue vie.

Notes

   1. Voir Paul Valéry, Préface au livre d’un Chinois, Commerce, printemps 1928, cahier XV.

   2. Cheng Tcheng annonçait en 1929 dans son deuxième volume, Vers l’unité, la parution de cinq autres volumes qui semblent ne pas avoir vu le jour. Trois d’entre eux devaient compléter la série de Vers l’unité : 3. Mon odyssée en Europe ; 4. L’Orient et L’Occident ; 5. L’unité et la solidarité. Deux autres étaient prévus hors de cette série : La Chine à travers ses légendes et La Chine à travers ses contes. Dans son entretien télévisé, Cheng Tcheng évoque pourtant Mon odyssée en France ainsi qu’une plaquette de vers qui devait beaucoup, selon lui, à l’influence du dadaïsme. Nous n’avons pu cependant trouver trace de ces deux ouvrages ni à la bibliothèque municipale de Montpellier ni à la Bibliothèque nationale où se trouvent les autres ouvrages de Cheng Tcheng.

   3. La liste des délégués au congrès de Tours est donnée dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français publié sous la direction de Jean Maitron, Éditions ouvrières, tome 16, 1981, pp. 419-420.

   4. Cf. notre « Politique et syndicalisme en Languedoc », université Paul-Valéry, Montpellier, 1986 et la courte notice biographique que nous avons rédigée sur Cheng Tcheng dans le Dictionnaire biographiqueop. cit., t. 22, 1984.

   5. Conrad Brandt, Les origines idéologiques de l’élite dirigeante du Parti communiste chinois, Le mouvement social, juillet-septembre 1963, n°44. Voir également : Annie Kriegel, Communismes au miroir français, Paris, 1974 et I. Tan, Le mouvement étudiant travailleur en France vu par He Changgong, thèse de l’université de Paris VII, 1979 et les biographies de Li Shizeng (due à Choi Hakkin, François Godement et Yves Chevrier) et de Wu Zhihui (due à Choi Hakkin et Yves Chevrier) dans : Lucien Bianco et Yves Chevrier, La Chine, Éditions Ouvrières et Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1985 in Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier publié par Jean Maitron.

   6. Cf. « Politique et syndicalisme… », op. cit.

   7. Sur la Société d’enseignement populaire de l’Hérault, on peut se reporter à « Cinquantenaire de la Société d’enseignement populaire de l’Hérault, 1898-1948 », Montpellier, s.d., préface par Benjamin Milhaud ; à l’article de L. Dintzer, F. Robin et L. Grelaud, Le mouvement des universités populaires, Le mouvement social, avril-juin 1961, n°35 et au mémoire de maîtrise de B. Modica, La Société d’enseignement populaire de l’Hérault, université de Montpellier III, 1980. Sur un plan plus général, voir l’ouvrage de Lucien Mercier, Les universités populaires : 1899/1914. Éducation populaire et mouvement ouvrier au début du siècle, Les Éditions Ouvrières, 1986.

   8. Cheng Tcheng, La Chine pacifique, sans lieu ni date.

   9. Il convient de rappeler la très grande impopularité de Clemenceau et de Poincaré, traités couramment de « fauteurs de guerre », dans l’extrême gauche et certains secteurs de la gauche française au lendemain de la première guerre.

   10.   La préface de Paul Valéry (Préface au livre d’un Chinois) a été publiée, allégée du curriculum vitae de Cheng Tcheng, en 1931 dans l’édition Stock de Regards sur le monde actuel sous le titre d’Orient et Occident, préface au livre d’un Chinois. Mais la réédition en 1945 chez Gallimard de Regards sur le monde actuel ne comporte plus ce texte.

   11.   En 1941, dans une lettre à Jean Herbert, Paul Valéry, évoquant sa préface au texte de Cheng Tcheng, précise sa pensée à ce sujet : « D’abord en ce qui concerne les relations spirituelles entre l’Orient et l’Occident, je m’en suis expliqué en divers écrits et en particulier dans ma préface au Livre de ma Mère par Cheng Tcheng. J’ai toujours pensé que les peuples de l’Orient et de l’Extrême Orient avaient beaucoup à nous apprendre à condition que nous voulions bien nous laisser instruire par eux – sinon dans les sciences où ils sont évidemment très en dessous de nous – mais dans la connaissance substantielle de la vie, et singulièrement en ce qui concerne les relations des hommes entre eux… » (Cité dans Paul Valéry, Œuvres, t. 2, La Pléiade, Gallimard, 1960 – Introduction et notes de Jean Hytier).

   12.   Romain Rolland écrivait en effet : « Ainsi les trois grands peuples d’Occident, les gardiens de la civilisation s’acharnent à leur ruine et appellent à la rescousse des Cosaques, les Turcs, les Japonais, les Cinghalais, les Soudanais, les Sénégalais, les Marocains, les Égyptiens, les Sikhs et les Cipayes, les barbares du pôle et ceux de l’équateur, les âmes et les peaux de toutes les couleurs !… Notre civilisation est-elle donc si solide que vous ne craigniez pas d’ébranler ses piliers ? ».