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Description
Arbitratu : le monument funéraire « au bon vouloir » de quelqu'un.
La redécouverte d'une inscription de la colonie romaine de Béziers
Michel CHRISTOL * Julie LESCURE ** Franck MARTIN ***
* Professeur émérite d’histoire romaine à l’Université de Paris1 (Panthéon-Sorbonne).
** Responsable du service archéologique, Ville de Béziers.
*** Responsable d’opération au service archéologique, Ville de Béziers.
p. 7 à 19
Au cours d’un diagnostic archéologique dans un hôtel particulier au cœur de la ville de Béziers a été redécouverte une inscription latine transportée par Louis Noguier depuis Sauvian, voici bien plus d’un siècle. Quoique réduite à un seul mot (ARBITRATV), il est possible d’envisager avec précision la structure du texte et surtout sa finalité funéraire. On retrouve les usages, importés d’Italie, de la haute société. Le monument funéraire était vraisemblablement un important mausolée domanial, dans les environs immédiats du cœur de la colonie romaine de Béziers.
Mots-clés : Affranchis, Béziers, colonie romaine, mausolée, Noguier (Louis), piété (des affranchis), Sauvian, testament (stipulations)
During an archaeological survey of a private mansion in the heart of Béziers, a Latin inscription, brought by Louis Noguier from Sauvian more than a century ago, was rediscovered. Although reduced to a single word (ARBITRATV), it is possible to accurately determine the structure of the text and, above all, its funerary purpose. It reflects the customs, imported from Italy, of high society. The funerary monument was likely an important mausoleum belonging to the estate, located in the immediate vicinity of the heart of the Roman colony of Béziers.
Keywords: Freedmen, Béziers, Roman colony, mausoleum, Noguier (Louis), piety (of the freedmen), Sauvian, will (stipulations).
Pendent un diagnostic arqueologic dins un ostal particular al còr de la vila de Besièrs foguèt redescobèrta una inscripcion latina transportada per Louis Noguier de Sauvian estant, vaquí plan mai d’un sègle. E mai reducha a un sol mot (ARBITRATV), es possible de considerar amb precision l’estructura del tèxt e mai que mai sa finalitat funerària. Se retròban los usatges, importats d’Itàlia, de la nauta societat. Lo monument funerari èra versemblablament un important mausolèu domanial, dins los entorns immediats del còr de la colonia romana de Besièrs.
Noms claus :Afranquits, Besièrs, colonia romana, mausolèu, Noguier (Louis), pietat (dels afranquits), Sauvian, testament (estipulacions)
La prescription d’un diagnostic archéologique 1 faisant suite à la demande de réhabilitation d’un immeuble situé au centre-ville de Béziers a permis de faire connaître une inscription connue de longue date, mais dont la trace s’était quelque peu effacée dans la mémoire 2 savante de la ville 3. Elle était pourtant liée à deux personnalités du milieu scientifique biterrois : Louis Noguier d’abord (Fig. 1), puis son neveu Joseph Dardé. Le premier (1819-1904) est enregistré dans la base de données du CTHS (« La France savante »). On y apprend qu’il fut conservateur du musée lapidaire de Béziers, tâche officielle mais bénévole qui consistait à assurer la préservation des blocs antiques conservés d’abord à la Mairie de la ville, puis transférés, dans le courant du XIXe siècle, dans le cloître de la cathédrale St-Nazaire. Ils devaient en être déménagés, non sans risques, lorsque fut créé le musée du Biterrois par Claude Lapeyre (1933-2019), qui après avoir conçu le projet souhaité par la ville de Béziers en 1980, en fut la première responsable comme conservateur 4.
Pour ce qui nous concerne, on sait que Louis Noguier, qui exerça aussi la charge de président de la Société archéologique, scientifique et littéraire de Béziers, apporta, directement ou indirectement, son concours à la préparation du volume XII du Corpus Inscriptionum Latinarum (CIL), paru en 1888 et composé par Otto Hirschfeld, ainsi qu’à celle du volume XV de l’Histoire générale de Languedoc (HGL), paru dans sa version définitive en 1892. Il fréquenta ainsi Ed. Barry, E. Lebègue et A. Allmer, surtout ce dernier, qui dirigeait la Revue épigraphique. Avec lui il semble avoir entretenu une correspondance suivie, qui se prolongea avec É. Espérandieu lorsque celui-ci prit la direction de cette revue. Auparavant, il avait vu passer par Béziers, venus de Paris car missionnés par la Commission topographique des Gaules, le Gal Creuly et d’autres savants enquêteurs.
On lui doit plusieurs travaux d’ensemble sur la collection épigraphique biterroise. D’abord une étude d’approche, valant certes par les renseignements qui étaient regroupés, mais surtout par les copies dessinées qui accompagnaient la publication 5 ; puis, coup sur coup, une étude 6 qui accompagnait dans le temps l’achèvement par d’autres du vol. XV de l’Histoire générale de Languedoc, et un petit livre qui reprenait, à la suite, la matière ainsi réunie 7. Dans les deux derniers cas, se plaçant en 1882 et 1883, Noguier avait ajouté aux inscriptions les autres « monuments » biterrois, c’est-à-dire les blocs ouvragés et les sculptures dont il avait assuré la conservation par ses fonctions à la société archéologique locale. Il entrait ainsi parmi les auteurs régulièrement cités dans les grands recueils épigraphiques qui parurent dans la décennie suivante. Postérieurement à ces publications, c’est par des communications ou des notes, parues dans le Bulletin de la société archéologique de Béziers, qu’il fit connaître les nouveautés épigraphiques, diffusées également par la Revue épigraphique.
Joseph Dardé, son neveu (1858-1937), prolongea l’œuvre de Noguier par un livre rédigé avec J. Sourniès, qui tentait de vulgariser l’apport de la documentation épigraphique pour connaître l’histoire locale, mais aussi, à l’occasion, il apporta la publication d’inscriptions nouvellement connues 8.
Un hôtel de belle allure était la résidence familiale (fig. 2). Il vient d’être récemment vendu en vue d’une réhabilitation. Il se trouve dans le centre-ville de Béziers, au 7 rue du Quatre-Septembre, artère animée rappelant la fondation de la République au lendemain du désastre de Sedan (septembre 1870). Celle-ci s’appelait précédemment rue de la Promenade, conduisant de la Mairie aux Allées Paul-Riquet, jadis Promenade. Dans la cour intérieure de l’immeuble se trouvait un imposant bloc inscrit, qui fut repéré, avec d’autres objets par les représentants du service archéologique de la ville (Julie Lescure et Frank Martin) et par le prescripteur du Service Régional de l’Archéologie de la Direction régionale des affaires culturelles d’Occitanie (I. Bermond), qui ont suivi tout au long la conduite du diagnostic (Fig. 3). L’information ainsi se diffusa. Mais on peut penser que, non mentionné dans le volume de la carte archéologique portant sur la ville de Béziers, paru en 2012 9, et seulement connu par la notice se rapportant au village de Sauvian dans le volume qui suivit, portant sur le Biterrois 10, le document n’avait pas été à nouveau repéré, et que cette situation existait de longue date. Il convient donc de se féliciter du retour en pleine lumière qui vient de se produire et qui permet de vérifier l’exactitude des indications données par Otto Hirschfeld 11 et par les auteurs de l’Histoire générale de Languedoc 12.
Le monument funéraire : un mausolée rural
Il s’agit d’un bloc imposant (Fig. 4), complet sur le côté droit, où l’on peut relever les préparatifs de l’insertion dans un ensemble bâti, mais légèrement réduit sur le côté gauche, où subsistent les traces de la forme oblique qui avait été donnée initialement. On retrouve aussi les trous ou cavités de scellement sur le lit d’attente et sur les côtés (Fig. 5). Il devait en être de même dans la partie inférieure sur le lit de pose. On disposait des dimensions données par L. Noguier dans ses travaux : 56 cm de hauteur, 97 de largeur. On peut être à présent plus précis. Hauteur 57 cm ; largeur (conservée), 96, 5 (en haut), 92 (en bas) ; profondeur : 50. Il a été signalé de longue date : CIL, XII, 4310 = HGL, XV, 1600.
On lit ce qu’il reste d’un texte très partiellement conservé, un seul mot. Hauteur des lettres : entre 11 et 11,5 ; L. Noguier donnait 10 cm, d’où l’information transmise par HGL, XV, 1600 :
—] (hedera) ARBITRATV [—
Le monument funéraire : un mausolée rural
[…]
Bibliographie
Notes
1 Diagnostic « Hôtel Dardé » – 7 rue du 4-septembre ; arrêté de prescription 76-2024-1243. Pour les détails on se référera à Martin 2025.
2 Voir dans la bibliographie réunie dans Ugolini, Olive 2012, p. 7-75 et 2013, p. 7-15.
3 Nos remerciements doivent être adressés à Iouri Bermond (DRAC Occitanie) qui a facilité la préparation de cette étude.
4 Christol 2021.
5 Noguier. Sur le musée archéologique, Bergasse 1992.
6 Noguier 1881-1882.
7 Noguier 1883.
8 Bibliographie dans Ugolini, Olive, 2012, p. 25 ; Dardé, Sourniès, 1912.
9 Une indication aurait dû apparaître dans Ugolini, Olive 2012, p. 234-235, où sont regroupées les informations sur la rue du Quatre-Septembre, ancienne rue de la Promenade.
10 Ugolini, Olive 2013, p. 500, notice 37*, où sont reprises les indications fournies par L. Noguier lui-même.
11 Voici comment Hirschfeld introduit le document : « cippus rep(ertus) a. 1880 Sauvian, delatus Baeterrae in aulam aedium Noguier », c’est-à-dire : « cippe mis au jour en 1880 à Sauvian, déposé à Béziers dans la cour de la maison de Noguier ». La qualification de cippe est maladroite.
12 « Sauvian – Grande pierre de forme cubique, trouvée en 1880 et actuellement déposée dans la cour de la maison Noguier, rue de la Promenade à Béziers ».
13 Le mot, et l’expression dans laquelle il est utilisé, apparaissent, en particulier, dans le texte intitulé « testament du Lingon », qui a été conservé par un manuscrit (CIL XIII, 5708 ; ILS 8379). Mais dans ce document l’expression se rapporte non à la construction mais à l’entretien du monument funéraire, ce qui pourrait conduire à minorer la portée de l’exemple car, de plus, le testateur implique expressément par la suite ses héritiers et sollicite de même d’autres affranchis, dont Priscus, qualifié de libertus et procurator, pour l’accomplissement de ce qu’il a envisagé : colaturque id aedificium et ea pomaria et lacus arbitratu Philadelphi et Veri libertorum meorum (« Que cet édifice, ce verger et ce bassin soient entretenus par les soins de mes affranchis Philadelphus et Verus », selon la traduction de Hatt 1951, p. 67 ; « que cet édifice et ce verger avec le bassin soient entretenus sous la direction de mes affranchis Philadelphus et Verus », selon la traduction de Sage 1991, p. 19 ; « que l’entretien de cet édifice, de ces jardins et de l’étang soit laissé à l’appréciation de Philadelphus et de Verus, mes affranchis », selon la traduction de Laubry 2021, 220). On doit relever le léger flottement dans la traduction.
14 On se référera aux travaux de M. Amelotti, essentiellement à Amelotti 1966, p. 130-138, lorsque est examinée, après l’institution de l’héritier, qui peut avoir des charges financières à supporter, le cas des legs et des fidéicommis. Ils entraînent des « devoirs » pour les personnes qui s’engagent à respecter les volontés du testateur lors de la cérémonie testamentaire. L’engagement du « bon vouloir » de l’exécutant ne s’éteint qu’avec la réalisation du souhait du testateur, exprimé comme volonté. On éclairera aussi contexte, avec une mise en scène colorée, en se référant à Pétrone, Satiricon, LXXI : Veyne 1961(= Veyne 1991, 13-56) ; voir aussi les deux chapitres repris et republiés par Andreau 2021, 87-402 et 403-410
15 A Béziers, on citera CIL XII, 4273, sur un monument funéraire. Le texte est incomplet : [—arbit]ratu / [—] D(ecimi) l(iberti) Erotis et / [—] l(iberti) Murrani (« au bon vouloir de (…) Eros, affranchi de Decimus, et de (—) Murranus, affranchi de (—) ».
16 Fabre 1981 ; Saller 1990 ; l’engagement est quasiment contraint : Van Andringa 2018. C’est pour cette raison que l’on a choisi de traduire le mot arbitratu par l’expression « au bon vouloir », qui n’implique pas un choix mais qui signifie l’acceptation des contraintes sociales.
17 Laubry 2021, 279.
18 CIL XII, 744 ; 647. Ce dernier texte, répété sur les deux arcs qui délimitant le pont de St-Chamas, se rapportent à l’acte évergétique d’un notable d’origine provinciale, décidé par testament : … testamento fieri iussit arbitratu C(ai) Donni(i) Venae et C(ai) Attei Rufei (« …selon son testament, au bon vouloir de Caius Donnius Vena et de Caius Attius Rufus »). Les deux exécutants de la volonté du défunt sont des personnes nées dans la liberté du citoyen romain (ingénus), et non des affranchis : ils appartiendraient à l’entourage des « amis » (amici). On relèvera que le vocabulaire implique le recours au testament selon le droit romain. Mais il ne s’agit point de la tombe du défunt.
19 CIL XII, 1773 = ILN 7, Valence, 35.
20 CIL XII, p. 959.
21 Sont bien attestés : CIL XII, 4273 ; 4283 ; 4310 (le document de Sauvian). L’inscription CIL, XII, 4269, complétée par 4297, offre un témoignage supplémentaire bien complet à présent. L’inscription ILGN 559, à présent localisée comme provenant de St-Guiraud, apporte un cinquième exemple, récemment reconsidéré (Christol – Richard-Ralite, 2024). Une inscription de Cébazan, dans le territoire de la cité est venue s’ajouter, plus récemment (AE 2013, 1040) : elle pourrait ne pas révéler un nom d’affranchi.
22 L’inscription CIL XII, 4307 = HGL XV, 1605, réexaminée récemment (Christol 2012, 302-305, d’où AE 2012, 941), peut être lue avec une grande vraisemblance sous la forme suivante : [—]/ex testam[ento, arbitratu]/ Inach[i lib(erti)—]. Là où l’on avait estimé, initialement, que se trouvait une formulation relative aux dimensions de l’aire funéraire (in agr[o—]), il faut d’abord relier toutes ces lettres, les lire comme une continuité graphique, donc s’orienter vers un autre mot que celui qui était admis, peut-être par facilité. L’examen de la photo, celui d’anciennes copies, vont dans le même sens : l’exclusion de la lecture d’un “G” et en revanche l’obligation de la lecture d’un “C”. La lettre suivante, dont ne subsiste qu’une trace (une hampe), correspondrait donc, non au début de la lettre “R”, mais à la lettre “H”. Rien ne vient interdire l’engagement dans la lecture d’un nom de personne, tel Inachus, nom servile bien attesté.
23 On peut se référer à d’autres termes, de même capacité explicative : celui d’heres (« héritier »), même si l’héritier n’était pas nécessairement choisi par le testateur pour assurer la sépulture et l’installation d’un tombeau ; celui de testamentum, qui doit signaler, vraisemblablement, quand il est employé, qu’il s’agit d’un testament sous la forme romaine. Voir aussi Laubry 2021, 279-282. On se reportera aussi au document connu comme le « testament du Lingon »), voir ci-dessus n. 12.
24 CIL XII, 4283.
25 AE 2013, 1040.
26 CIL XII, 4273 ; voir n. 14.
27 CIL XII, 4269 et 4297 (d’où AE 2012, 942).
28 C’est l’inscription de l’affranchi Inachus. Voir n. 21.
29 Voir n. 29. ILGN 599.
30 Clavel 1970, 404-405 et 400.
31 A la suite des réflexions de Burnand, 1975 ; Février 1981.
32 AE 1912, 167 = ILGN 559 = AE 1999, 1034 ; voir à présent, Christol, Richard-Ralite 2023 (voir n. 20).
33 On devrait modifier le stemma proposé par Clavel 1970, 593.
34 A l’inverse des observations de Février 1981, 363, Clavel, 1970, 218, 231-232 (et carte p. 208) n’a pas sous-estimé l’importance du territoire. L’épigraphie latine joue, en la circonstance, un rôle essentiel, même si son apport doit s’apprécier de manière spécifique : voir à ce propos Christol 2003.
35 Mauné dans Lugand, Bermond 2001, 165-166, avec fig. 87, à propos d’un monument portant un bas-relief, signalé par Jannoray 1954, 415-416, avec fig., puis simplement mentionnée dans AE 1955, p. 35 sans le texte ; Mauné 2002, 317-322, particulièrement 317 avec fig. 1 à la p. 318, puis surtout 325-326 (d’où AE 2003, 1155).
36 ILGN 560 ; Clavel 1970, 461, qui date l’inscription du IIe siècle, mais cette datation paraît trop tardive ; Christol 2023.
37 Avec, dans les deux cas, une entrée dans la cité romaine par le biais des « clientèles » provinciales, résultant de la diffusion du droit de cité romaine par les grands personnages qui intervinrent dans la province (soit les gouverneurs, soit les détenteurs de pouvoirs militaires étendus, tels Pompée ou César : sur le sujet Christol 2015.
38 Christol 2010 (d’où AE, 2010, 917).
39 Les informations sont rassemblées par Ugolini, Olive 2013, 483, notice 298 ; déjà Clavel, 1970, 299-300.
40 L’inscription va prochainement être donnée à la ville de Béziers par l’aménageur (SAS Saint-Louis, Compagnie immobilière, 47 Bd. L. Pasteur, 34 760 – Boujan-sur-Libron) et nouveau propriétaire de l’hôtel Dardé, nom sous lequel est connue à présent la demeure dans laquelle résida Louis Noguier, jusqu’à sa disparition en 1904. Elle prendra place dans les collections des musées de la ville (sous la direction de Stéphanie Trouvé).


