Villeneuvette,
Un cas particulier dans l’histoire économique et sociale de l’Hérault

I - Présentation des documents

Dans l’histoire de l’industrie textile et du mouvement ouvrier de l’Hérault, à l’époque contemporaine, la manufacture de draps de Villeneuvette représente un cas intéressant à plusieurs titres 1.

Il y a d’abord sa longévité. Fondée en 1675 par le drapier protestant Pierre Baille de Clermont-l’Hérault, manufacture royale de 1677 à 1793, elle devient ensuite propriété privée et ne ferme ses portes qu’en 1954. Cette longévité est d’autant plus remarquable que dès la fin du XIXe siècle, l’industrie drapière du département est en très net déclin : en 1901, elle ne compte plus que 1660 ouvriers contre 8531 en 1822 et 9637 en 1860 2. Les effectifs ouvriers de la manufacture de Villeneuvette s’amenuisent certes au cours des années (750 ouvriers en 1789, 450 en 1810, 400 en 1867, 237 en 1877, 180 en 1917…) mais la manufacture est une des dernières de l’Hérault à cesser toute activité au milieu du XXe siècle.

Seconde caractéristique de Villeneuvette, c’est une même famille, la famille Maistre, qui dirige l’entreprise de 1803 à la fermeture de 1954. Cette famille possède également tous les bâtiments de la commune ainsi que 600 hectares de terres autour de la manufacture.

Enfin, et c’est là certainement l’originalité la plus importante de l’entreprise, les rapports entre le patronat et les ouvriers sont présentés par tous les témoignages et toutes les études comme non conflictuels ce qui est une exception dans les établissements textiles héraultais à l’époque contemporaine. C’est précisément cette originalité que nous allons tenter de saisir à travers un certain nombre de textes publiés entre 1848 et 1901.

Des témoignages nombreux et précis

Pour la période de la Restauration le chapitre V consacré au commerce et à l’industrie de H. Creuzé de Lesser, Statistique du département de l’Hérault (Montpellier, 1824) permet de situer Villeneuvette parmi l’ensemble des fabriques de draps de l’Hérault mais on ne trouve pas dans cet ouvrage aucun développement particulier sur cette manufacture. On apprend cependant la place modeste occupée alors par Villeneuvette dans l’ensemble héraultais car la fabrique n’emploierait que 175 ouvriers en 1822 contre 660 à St Chinian, 736 à Riols, 1062 à Clermont-l’Hérault, 1100 à St Pons, 2231 à Lodève et 2567 à Bédarieux. Creuzé de Lesser signale également l’existence de carrières importantes à Villeneuvette. Trois ans plus tard, J. M. Amelin consacre également quelques lignes à Villeneuvette dans son Guide du voyageur dans le département de l’Hérault (Paris, 1827) en précisant que l’établissement emploie 300 ouvriers, chiffre plus vraisemblable que celui avancé par Creuzé de Lesser.

Le premier des textes que nous présentons DOCUMENT N° 1 (p. 28) paru dans Le Mémorial bordelais du 19 avril 1848 est un article anonyme écrit par un patron, lui-même ancien ouvrier. Cet article se présente comme une réfutation des « utopies » de Louis Blanc sur l’organisation du travail et comme un plaidoyer en faveur de la libre entreprise à partir de l’exemple de Villeneuvette. Il prend place dans l’abondante littérature polémique qui fleurit au lendemain de la révolution de février 1848 sur cette question. Dans un texte publié pour la première fois en 1839 dans La Revue du progrès puis réédité en brochure jusqu’en 1848 (dix éditions au total !), L. Blanc se fixait comme but « l’amélioration morale et matérielle du sort de tous, par le libre concours et l’association fraternelle de chacun » et par la création de sociétés ouvrières de production (les « ateliers nationaux ») soutenues financièrement par l’État 3. L’auteur anonyme du Mémorial bordelais estime que l’État est absolument incapable d’organiser le travail dans quelque domaine que ce soit. Pour lui, il est vain de vouloir changer la structure de la société. Simplement, les riches doivent être plus charitables, les ouvriers plus économes (sic) et tous doivent suivre les principes de la religion. A son avis, l’exemple de Villeneuvette montre l’excellence de ces principes. Dans cette manufacture, les rapports entre le maître et les ouvriers sont bons car ces derniers bénéficient de divers avantages (logement, caisse de retraite et de maladie alimentée par une retenue de 1 % sur les salaires et par une somme d’argent, dont on ne connait pas le montant, allouée par le propriétaire). De plus l’entreprise est en fait mi-industrielle et mi-agricole ce qui permet, lorsque les commandes industrielles se raréfient, de donner aux ouvriers de la manufacture du travail sur l’exploitation agricole.

Au début des années 1850, dans son Histoire de la ville de Lodève, de son ancien diocèse et de son arrondissement actuel depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours (Montpellier 1851), H. G. Paris se contente de mentionner Villeneuvette et de préciser que cette commune est le centre géométrique du département. Par contre A. Audiganne, dans son ouvrage célèbre intitulé Les populations ouvrières et les industries de la France dans le mouvement social du XIXe siècle (Paris, 1854) est beaucoup plus prolixe. (DOCUMENT N° 2, p. 30). Précisant que « la commune de Villeneuvette est tout entière dans la fabrique », il décrit la subordination ouvrière qui s’étend même aux domaines de la vie privée. Il note à ce propos une tentative malthusienne de contrôle des naissances par le recul imposé de l’âge du mariage. Par ailleurs, nous dit-il, l’unité de vues est si forte dans cette communauté que les conflits d’ordre politique n’y ont pas droit de cité. Cet ouvrage écrit seulement trois ans après le coup d’État de décembre, fait une allusion voilée à ces événements et notamment à la résistance des républicains de l’Hérault au coup de force de Louis-Napoléon Bonaparte en montrant que les habitants de Villeneuvette étaient prêts à s’opposer à ces mêmes républicains les armes à la main. Ici, pas de lutte de classes car « les ouvriers, contents de leur sort, faisaient cause commune avec leur chef ». On devine par ailleurs que le pouvoir municipal, présenté comme étant de type gérontocratique, est un simple relais de l’autorité patronale.

Le DOCUMENT N° 3 (p. 31) est un extrait de l’ouvrage de l’abbé A. Durand : Biographie clermontaise. Histoire des hommes remarquables de la ville de Clermont-l’Hérault… paru à Montpellier en 1859. Cet extrait concerne Hercule Maistre (1816-1858) présenté comme « un des restaurateurs de Villeneuvette ». Après avoir rapidement rappelé l’activité de la manufacture depuis 1677 et avoir indiqué que la vente des draps s’effectua d’abord en direction des échelles du Levant 4 avant d’être destiné à l’armée française, l’auteur souligne le rôle de la famille Maistre propriétaire de l’entreprise depuis 1803. Comme l’auteur anonyme du Mémorial bordelais, il insiste sur les avantages sociaux des ouvriers et sur l’existence d’une caisse d’épargne (1818), d’une salle d’asile et d’une école. Encore une fois la religion est présentée comme un auxiliaire précieux de l’ordre social. Un élément nouveau par rapport au texte précédent apparaît toutefois ici à propos de l’introduction des machines dans l’entreprise. Il est dit que celle-ci s’opère progressivement et ne s’accompagne jamais d’exclusions d’ouvriers. Il s’agit là d’une notation extrêmement importante pour comprendre le climat social particulier de Villeneuvette. En effet, durant la première moitié du XIXe siècle, l’introduction brutale des machines avec pour conséquence le licenciement immédiat des ouvriers est à l’origine directe des phénomènes très répandus de luddisme (c’est-à-dire d’action organisée par les ouvriers pour briser les machines dont l’adoption provoque le chômage) ainsi que des principales grèves. Parmi ces dernières, on peut citer la grève de Lodève en 1845 dont le retentissement est national 5.

Avec le texte de Camille Saint-Pierre, extrait de L’industrie du département de l’Hérault paru en 1865 (DOCUMENT N° 4, p. 33) notre connaissance du fonctionnement de la manufacture s enrichit encore et nous comprenons mieux le comportement patronal à l’égard de la main-d’œuvre ouvrière. Il est dit en effet que l’attribution de logements aux ouvriers remonte aux origines de la manufacture royale et qu’elle avait pour but de fixer la main-d’œuvre dans un lieu situé en dehors de toute agglomération. La famille Maistre n’a donc fait, dans ce domaine, que se conformer à une tradition bien établie. L’entreprise rassemble alors 400 ouvriers qui travaillent sur 60 métiers mécaniques et 60 métiers à main. La journée de travail est de 11 heures par jour. A nouveau le rôle de la religion est avancé pour expliquer la docilité des ouvriers et la « pureté » de leurs mœurs les naissances illégitimes sont pratiquement inconnues dans cette population 6. Avec lucidité, C. Saint-Pierre place également parmi les facteurs de cet équilibre social la régularité des commandes qui assure la permanence du travail et l’intérêt bien compris du patron qui en s’assurant le dévouement de la population ouvrière par ses mesures sociales, s’est ainsi constitué un capital précieux. Que les ouvriers de Villeneuvette soient ainsi, du fait de ces avantages et certainement d’un filtrage efficace avant leur installation, en communauté d’opinions avec la direction de l’entreprise, c’est ce qui apparaît en 1851 (et non en 1852 comme il est dit par erreur) lorsque ces salariés refusent de suivre leurs camarades de Clermont et de Lodève dans leur résistance armée au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte et s’arment même contre ces derniers ! Ainsi, seuls de leur catégorie sociale dans le département, ces ouvriers du textile ne sont donc pas républicains 7. Avec objectivité, C. Saint-Pierre définit la manufacture comme une « république » dirigée par « un dictateur tout puissant » à la fois chef d’entreprise et seul propriétaire foncier de la commune et il ajoute que « ce qui a fait la force de l’institution pourrait bien faire sa faiblesse ».

Dans la revue Les Mondes (DOCUMENT N° 5, p. 36) du 30 mai 1867, F. Moigno décrit cet « établissement modèle ». Après avoir donné quelques indications d’ordre technique, l’auteur insiste sur l’action sociale d’Hercule Maistre et de son fils Jules. Les patrons, en cas de cherté du blé, achètent cette denrée dans les pays de production et donnent aux femmes mères de famille du travail à domicile. Bref, « tout annonce et respire l’esprit de soumission, d’ordre et d’économie, et l’aisance qui en est la conséquence naturelle ». Ainsi philanthropie patronale et soumission ouvrière se conjuguent pour faire de cet établissement un exemple de paix sociale. Le texte évoque également la visite du conseiller d’État Gaudin dont Le Messager du Midi a donné le 25 novembre 1866 une relation détaillée éditée en plaquette à Montpellier en 1867 sous le titre : « Une visite à Villeneuvette ».

L’étude de F. Convert (1849-1923) (DOCUMENT N° 6, p. 37) est un compte-rendu d’une excursion de l’École d’Agriculture de Montpellier à Villeneuvette, « entreprise agricole et industrielle » en 1877. Il existe deux éditions de ce texte, l’une de 1877, l’autre de 1901. Si l’auteur ne nous apprend rien de nouveau sur la politique sociale des propriétaires (Jules Maistre en l’occurrence). son exposé sur le plan économique et technique est tout a tait remarquable. Il décrit avec minutie le travail de la laine, de l’assortissage à l’époutillage. Mais il s’intéresse aussi à la marche du domaine agricole de Villeneuvette. Il insiste sur l’intérêt économique qu’il y a dans ce domaine à pratiquer des cultures variées et sur les procédés divers et efficaces utilisés pour lutter contre le phylloxéra. En réalité, manufacture et domaine agricole ne forment qu’une seule et même entreprise et cela constitue pour l’auteur une des raisons essentielles du succès de Villeneuvette. Le paternalisme des Maistre est à nouveau présenté avec force comme un idéal social et la longévité de l’entreprise serait la preuve de la « justesse (de) vues » de ses créateurs. Dans un complément anonyme rédigé en 1901, quelques éléments nouveaux sont apportés sur les conditions de travail (ateliers aérés, toit arrosé au moment des fortes chaleurs…). Contre les critiques émises « du dehors », précise-t-on, on réaffirme que l’entreprise n’est pas un vestige de la féodalité et que les ouvriers sont loin d’être des esclaves. En définitive, le secret de la réussite économique et de l’harmonie sociale résiderait dans le fait que, de tout temps, les propriétaires ont vécu au milieu des ouvriers.

La nécessité de diversifier la production industrielle et agricole pour maintenir l’entreprise est également soulignée dans la Monographie de la commune et de la manufacture de Villeneuvette. Extrait d’un mémoire fait par M. Fabre en 1877 publié à Biskra en 1900 (DOCUMENT N° 7, p. 50). Cette monographie est en réalité de la main même de Jules Maistre qui a utilisé en partie les quelques pages, rédigées par Albert Fabre et Paul Fabre dans L’Hérault historique illustré en 1877, qui n’apportent rien de bien nouveau par rapport aux études antérieures. Jules Maistre a étoffé ce texte relativement bref grâce aux papiers familiaux. Après une présentation géographique et historique de Villeneuvette, l’auteur rappelle les divers avantages sociaux dont jouissent les ouvriers et le rôle à ce propos du patron-propriétaire. Selon lui, la question sociale peut être résolue par la cohabitation du patron et des ouvriers et par l’esprit chrétien si celui-ci les anime l’un comme les autres. On en sait également davantage sur les idées patronales en la matière avec la publication des recommandations de Casimir Maistre père à ses successeurs concernant les ouvriers et les employés et notamment celles- ci qui se passent de commentaires : « Veiller à leur bonne conduite ; pas de jeux ; pas de journaux ; qu’ils soient économes, probes et religieux » !

Le DOCUMENT N° 8 (p. 57) a été choisi en fonction de la nécessité de rééquilibrer l’ensemble des textes présentés et qui sont tous très favorables aux propriétaires-entrepreneurs de Villeneuvette. Il s’agit d’une délibération du Conseil municipal de Clermont-l’Hérault en date du 4 août 1886 8. L’intérêt de ce texte ne réside pas tellement dans la prétention de ce conseil municipal de demander, d’ailleurs sans succès, le rattachement de la commune de Villeneuvette à celle de Clermont mais dans la façon dont l’opinion républicaine, majoritaire dès ce moment dans le département, perçoit le « phénomène Villeneuvette » au lendemain de la victoire définitive au plan national des républicains sur les monarchistes des diverses obédiences. L’assemblée clermontaise dénonce comme un anachronisme le pouvoir absolu du propriétaire de Villeneuvette et notamment le couvre-feu, les portails fermés tous les soirs du seul fait du propriétaire du village. Il s’agit pour elle d’une survivance de la féodalité, intolérable en régime républicain. On évoque également les pressions électorales que le propriétaire-entrepreneur exercerait sur ses « hommes-liges » et son attitude hostile à la République.

C’est à ce texte et au compte-rendu qu’en a fait le journal républicain Le Petit Méridional que répond la même année une brochure polémique de G. Delpon (DOCUMENT N° 9, p. 59). Ironisant sur les allusions à la féodalité du conseil municipal de Clermont, l’auteur s’applique à justifier le comportement du propriétaire-entrepreneur, affirmant que la fermeture des portes le soir s’explique par le souci patronal de maintenir la santé morale des ouvriers ! Pour lui, « tout le monde est heureux » et cet établissement « est le témoignage vivant de l’association du travail et du capital ». S’élevant à des considérations plus générales, il s’adresse à l’ouvrier, lui recommandant de se soumettre aux lois naturelles, de se défier des révolutions, des hommes politiques dits « avancés » et de ne pas demander au législateur de fixer, de l’extérieur de l’entreprise, son salaire ! On ne sait si la publication de ce bréviaire du conservatisme social, dans lequel figurent les lieux communs habituels à ce type de pensée sur les socialistes et les grévistes, a été inspirée ou s’il s’agit d’un écrit spontané.

Le dernier texte présenté et signé Gabriel Hérail (DOCUMENT N° 10, p. 62) est extrait de la revue Sociologie catholique fondée à Montpellier le 1er mars 1892. Cette revue exprime le point de vue des démocrates chrétiens du département groupés autour de Jean Coulazou. Ces hommes non seulement prennent leurs distances à l’égard du catholicisme traditionnel sur la question sociale mais se déclarent républicains. C’est assez pour qu’ils se trouvent en butte à l’hostilité d’un clergé et d’une communauté de fidèles en très grande majorité conservateurs et monarchistes 9. Cependant le regard que portent ces démocrates-chrétiens sur l’expérience de Villeneuvette n’en est pas moins fort intéressant parce qu’il permet de situer le comportement des Maistre en tant que chefs d’entreprise chrétiens. Après une présentation historique classique de l’entreprise, G. Hérail insiste sur les aspects sociaux de l’activité des Maistre, sur « les exemples de vertu donnés depuis un siècle par la même famille de patrons aux mêmes familles d’artisans ». Cependant l’auteur s’étonne : la population de Villeneuvette est beaucoup moins pratiquante que ce que l’on pourrait penser et les associations ouvrières catholiques sont absentes. Il en voit l’origine dans le fait que Jules Maistre, quoi qu’il en dise, ne s’inspire pas du tout de l’œuvre de Léon Harmel qui a notamment créé dans son établissement un conseil d’usine permettant d’associer les ouvriers à la direction technique de l’entreprise 10. Au contraire, J. Maistre se comporte en « père de tous » au sens romain du terme (« patria potestas »). Ainsi est souligné, avec des formes certes, le paternalisme de l’entrepreneur qui confond « les devoirs de justice avec les devoirs de charité ». Au passage, G. Hérail évoque sans la nommer et pour réfuter ses propos « une colporteuse d’anticléricalisme » montrant les prolétaires de Villeneuvette obligés de « payer leur pain avec des billets de confession » 11. Des pressions de ce genre ne sont cependant pas impossibles à imaginer même si elles n’ont peut-être pas pris cette forme abrupte 12.

Villeneuvette : une « utopie » en Languedoc ?

Ainsi, les dix textes rassemblés, bien qu’étant dans leur très grande majorité et quelquefois avec une certaine naïveté, très favorables à l’attitude patronale, permettent de se faire une idée assez précise à la fois de la marche de l’entreprise et des rapports particuliers noués entre le patron et les ouvriers 13. Incontestablement, Villeneuvette représente tout au long du XIXe siècle un exemple de réussite économique. Les textes montrent également les éléments principaux du succès de la politique sociale des Maistre : ancienneté des avantages sociaux dont certains remontent au XVIIe siècle et qui s’expliquent par la nécessité de fixer une main-d’œuvre qualifiée dans une région rurale ; souplesse de l’entreprise mi-industrielle et mi-agricole ce qui permet d’éviter le chômage pour les ouvriers d’industrie ; utilisation de la religion comme facteur d’ordre social ; compétence de la dynastie patronale des Maistre dans les domaines économique et social ainsi que dans celui des relations humaines où se mêlent autorité, habileté, paternalisme, philanthropie et conscience aiguë des intérêts de l’entreprise.

Que la condition matérielle des ouvriers de Villeneuvette ait été meilleure que celle de leurs collègues de Clermont ou de Lodève, on est prêt à l’admettre à la lecture de ces témoignages sous réserve cependant de la confirmation qu’apporteraient des études comparatives précises sur les salaires des diverses manufactures du département. Il reste que cette situation a été acquise au prix d’un certain nombre de contraintes en particulier le repliement de la communauté sur elle-même, l’exclusion des non-conformistes et certainement le filtrage des nouveaux arrivants. C’est à ce prix que l’on évite l’irruption des idées nouvelles venues de l’extérieur tant au point de vue de la revendication sociale que de la libéralisation des mœurs. Dans l’entre-deux-guerres encore, selon des témoignages oraux, l’observance d’origine religieuse du repos dominical était absolue et seul le patron de la manufacture pouvait accorder des dérogations y compris pour le travail domestique. Discipline et austérité des mœurs jouaient donc un rôle fondamental dans le « système Villeneuvette ».

Incontestablement cette entreprise n’est pas comme les autres. Dès 1865, Camille Saint-Pierre évoque à son propos New Harmony de Robert Owen et le phalanstère du socialiste utopique Charles Fourier. Et il est vrai qu’un certain nombre de traits de fonctionnement de cette entreprise héraultaise font irrésistiblement penser à une « utopie » c’est-à-dire à une cité idéale telle que de nombreux penseurs l’ont imaginée au cours des siècles, de Platon à More et à Cabet 14. De l’« utopie », cité idéale, Villeneuvette possède plusieurs des caractères. On y trouve en premier lieu l’abondance définie ici surtout comme l’absence de pénurie (il n’y a pas de mendiants à Villeneuvette). Or, chez tous les auteurs qui imaginent une cité idéale, celle-ci est conçue avant tout comme un pays de Cocagne. Le second caractère de l’utopie est le travail assuré à tous. On sait que les utopistes ont toujours écarté de leur cité idéale les oisifs et ceci depuis More, Campanella jusqu’à Saint-Simon et Cabet. Or, à Villeneuvette, tous les habitants ont un travail régulier. Il y a également l’isolement qui seul permet le refus du monde et de ses tentations. Les utopies sont souvent situées dans une île comme chez Pindare ou chez More ; chez Rabelais, l’abbaye de Thélème est un lieu clos comme l’est Villeneuvette entourée de remparts et dont les portes se referment chaque soir. Nous insisterons également sur le gouvernement des sages qui peut s’exercer sans entraves dans ce monde clos. La dynastie des Maistre ne joue-t-elle pas le même rôle que les magistrats de Platon, le métaphysicien de Campanella, le bon tyran Utopos de More ou le Gargantua de Rabelais ? Camille Saint-Pierre parle de « l’admirable sagesse des maîtres » de Villeneuvette ! De plus, à partir du début de l’ère industrielle, les utopistes qui tentent de mettre en pratique leurs idées, comme l’Anglais Robert Owen, insistent sur le machinisme pour améliorer les conditions de travail de la population ouvrière. A Villeneuvette, depuis le début du XIXe siècle, les Maistre s’appliquent à introduire les machines les plus modernes dans leur entreprise et l’introduction de celles-ci n’est nullement génératrice de chômage. Le rôle émancipateur de la machine est un autre trait commun aux cités idéales et à Villeneuvette. Enfin, il faut citer la cohésion idéologique que les réformateurs attendent en général, mais pas toujours, d’un système de pensée rationnel. Mais il ne faut pas oublier qu’un certain nombre d’utopies concrètes ont pour ciment idéologique la religion comme dans la république communiste créée au XVIIIe siècle au Paraguay chez les indiens Guaranis par les Jésuites ou encore dans les communautés mormones aux États Unis depuis le XIXe siècle. A Villeneuvette, la religion catholique est un puissant facteur de cohésion de la population ouvrière.

Est-ce à dire que Villeneuvette est la réalisation de l’utopie en Languedoc ? Notons que certains traits importants de l’utopie en sont absents. En premier lieu la vie en commun bien que, nous dit Camille Saint-Pierre, cette solution ait reçu un commencement d’application. Cependant, elle a été abandonnée parce que mettant en péril la vie de famille. Un autre trait également est absent c’est l’égalité des fortunes. Certes, Cabet par exemple admet dans son Icarie une inégalité initiale mais à condition qu’elle s’affaiblisse au cours des ans ce qui n’est pas le cas ici puisqu’on n’observe aucun rapprochement de la condition des maîtres et de celle des ouvriers. Surtout, on doit noter l’absence de la communauté des biens et la transmission de ces mêmes biens par héritage. Ainsi l’égalité n’est pas réalisée à Villeneuvette alors que la plupart des réformateurs sociaux en font un des buts principaux de leur système. Cette égalité peut seule, à leur avis, permettre la réalisation de la véritable fraternité. C’est que, à l’évidence, les motivations de ces réformateurs sont différentes de celles des maîtres de Villeneuvette. Ces derniers n’ont pas l’ambition de modifier en profondeur la société.

Cette absence de communauté des biens constitue à notre sens la différence essentielle entre Villeneuvette et la plupart des cités idéales imaginées par les théoriciens du XIXe siècle ainsi qu’avec les utopies concrètes de cette époque. Sur ce point, la manufacture héraultaise est en radicale opposition avec toute forme de socialisme utopique. C’est même la permanence de la propriété privée qui fait de Villeneuvette, aux yeux de plusieurs auteurs, notamment le signataire anonyme du Mémorial bordelais de 1848, l’antidote du socialisme.

De plus, tout étant octroyé d’en haut, aucune organisation ouvrière autonome ne s’y développe au XIXe siècle. Or, ces organisations ne sont pas simplement des associations de revendication sociale ou politique. C’est par elle que les ouvriers, maintenus dans un état subalterne par leur condition économique, affirment leur dignité d’hommes. Cette dimension est donc absente à Villeneuvette au moins jusqu’à la première guerre mondiale d’où les critiques que ce système suscitait dans le département. On n’était pas loin en effet d’un patronat de droit divin. Mais le système n’aurait pu se maintenir sans l’octroi d’avantages sociaux non négligeables.

C’est pourquoi, alors que dès la seconde moitié du XIXe siècle, la grande majorité des ouvriers héraultais du textile, de la mine puis de la vigne se rallient à la « République sociale » puis au socialisme, les salariés de Villeneuvette ne suivent pas cette voie. Ce n’est que tardivement et avec timidité que les premiers signes d’une action ouvrière autonome apparaissent à Villeneuvette. La première grève éclate dans la manufacture le 13 juin 1917 seulement, en pleine guerre mondiale. Elle entraîne 90 salariés sur 180 dont 60 femmes, 10 hommes et 20 enfants. Faite pour une augmentation de salaires, elle est victorieuse en 24 heures. Lorsque le travail reprend, le 14 juin, les tisserands, qui gagnaient 2,95 F par jour pour 10 heures de travail, en touchent 4, les salaires des cardeuses sont passés de 2,80 F à 3,50 F, ceux des apprentis de 1,75 F à 2,50 F, ceux des fileurs de 5 F à 6 F soit des augmentations de 20 à 43 % 15 ! Il est vrai que de 1914 à 1917 les salaires ont pris un grand retard sur les prix. On doit souligner la forte participation des femmes dans ce premier et unique mouvement revendicatif dans l’histoire de Villeneuvette. Mais il faut attendre l’année 1935 pour voir surgir une section de la jeunesse ouvrière chrétienne féminine 16. Et ce n’est qu’en août 1936 que se constitue le premier syndicat ouvrier (96 adhérents en 1937) affilié à la Confédération françaises des travailleurs chrétiens, encore est-ce en réaction contre les grèves de l’été 1936 17. C’est qu’ici la population ouvrière demeure volontiers conservatrice : en 1919, 67 % des votants choisissent, lors des élections législatives, la liste de l’Union nationale. Ce chiffre s’élève à 77 % en 1924 18. Ici, les partis républicains et à fortiori les partis ouvriers ne font pas recette. Alors que dans le canton de Clermont-l’Hérault dont Villeneuvette fait partie, 69 % des votants se prononcent en 1924 pour le Cartel des Gauches ils ne sont que 23 % dans la commune. Incontestablement, Villeneuvette s’inscrit en négatif dans l’histoire politique et syndicale de l’Hérault marquée dès la fin du XIXe siècle par l’importance des syndicats, des grèves et des suffrages accordés aux partis ouvriers.

Il s’en faut de beaucoup toutefois que l’on connaisse d’une façon satisfaisante le fonctionnement de l’entreprise, la composition et le niveau de vie de ses ouvriers. Nul doute que le dépouillement de tous les documents et dossiers déposés aux archives départementales de l’Hérault ne permette de combler les lacunes de notre connaissance de Villeneuvette. C’est pourquoi, on voudra bien considérer les textes réunis ci-après comme des jalons pour une histoire à faire.

Notes

  1 Outre les textes que nous publions ci-après, ainsi que l’étude de C. Alberge dans ce même volume on peut se reporter à G. Maistre, Villeneuvette, Bulletin du Groupe de recherche et d’études du Clermontais, n° 11, décembre 1978 et J. Thibert, Villeneuvette, Idem, n° 25, juin 1982.

  2 Sur l’industrie textile dans l’Hérault a u XIXe et au XXe siècle, on peut se reporter à F. Teisserenc, L’industrie dans l’Hérault, thèse de droit, Paris, 1908, S. Ounkham, L’industrie textile à Clermont l’Hérault et dans sa région de la fin de l’Ancien Régime au milieu du XIXe siècle, maîtrise d’histoire, Montpellier, 1972 M.T. Vidal, L’industrie des draps à Lodève dans la période contemporaine, Bulletin de la Société Languedocienne de Géographie, 5, 1934, p., 117-134 ; C. Chanliau, L’état du textile lodévois, D.E.S. annexe de géographie, Montpellier, 1958. Pour une vue d’ensemble des phénomènes économiques régionaux aux XIXe et XXe siècles, voir R. Dugrand, Villes et  campagnes en Bas-Languedoc, P.U.F., 1963 et M. J. Sole, L’industrie de l’Hérault, 1871-1914, maîtrise d’histoire, Montpellier, 1973.

  3 La plus récente étude sur Louis Blanc est celle de L.A. Loubère, Louis Blanc his life and his contribution to the rise offrench jacobin-socialism, Evanston, Northwestern University Press, 1961.

  4 Sur les rapports entre Villeneuvette et le port de Sète, voir J.-D. Bergasse, Les manufactures. Villeneuvette ou l’espoir de Sète, L’œuvre de Colbert en Languedoc (Musée Paul Valéry), Sète, 1983, p. 38-39.

  5 Cf. F.E. Manuel, L’introduction des machines en France et les ouvriers la grève des tisserands de Lodève en 1845, Revue d’histoire moderne, 10, 1935, p. 209-225 et 352-372.

  6 Cette situation contraste avec la pratique courante dans la première moitié du XIXe siècle du concubinage et, par voie de conséquence, avec l’importance des naissances illégitimes dans les milieux ouvriers notamment dans les grandes villes (cf. L. Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle, Plon, 1958).

  7 Pour une synthèse sur la résistance au coup d’État de 1851 dans l’Hérault voir J. Sagnes, Midi rouge : mythe et réalité, Paris, 1982.

  8 Registre des délibérations du conseil municipal de Clermont-l’Hérault, 1884-1891, Archives municipales de Clermont-l’Hérault.

  9 Voir l’étude de G. Cholvy, Les catholiques de l’Hérault et la question sociale (1852-1894) Christianisme et monde ouvrier, Paris, 1975, p. 251-271.

  10 Sur L. Harmel, on peut consulter P. Trimouille, Léon Harmel et l’usine chrétienne du Val des bois (1840-1914), Grenoble, 1974.

  11 Selon toute vraisemblance, cette « colporteuse d’anticléricalisme » est Paule Mink, militante féministe (1839-1901) qui vit à Montpellier de 1885 à 1893. Fille de Jean Mekarski, cousin du dernier roi de Pologne Stanislas II, elle est née en France ou son père a émigré après la Révolution de 1830. Après avoir participé à la Commune de Paris, elle est durant son séjour héraultais membre du parti ouvrier français de Jules Guesde dont l’anticléricalisme n’est certainement pas la raison d’être. Il s’agit plutôt pour le P.O.F. d’organiser les ouvriers en vue d’un changement de société. Nous savons que Paule Mink est très active durant son séjour languedocien et qu’elle donne alors, seule femme socialiste à agir ainsi, de nombreuses réunions dans la région.

  12 En 1914 encore, voyagent dans le département, l’écrivain piscénois G. Beaume consacre quelques lignes à « cette citadelle laborieuse et gaie » ou «tout le monde… vit heureux dans l’ordre et la discipline » (G. Beaume, En Bas-Languedoc, Revue des Deux-Mondes, 1914, p. 903-904).

  13 C’est ainsi que l’Association des patrons chrétiens créée à Montpellier en 1877 demande à ses adhérents de « ne garder à aucun prix les ouvriers qu’ils savent travailler à corrompre les autres » et que le président de l’association des ouvriers chrétiens de Montpellier, qui obtint le prix de vertu remis par l’évêque est présenté comme « respectueusement soumis à ses patrons » (G. Cholvy, op. cit., respectivement p- 265 et 264).

  14 Sur un plan général, voir J. Servier, Histoire de l’utopie, Paris, 1967 et A. Samuel, Le socialisme. Histoire. Courants. Pratiques, Lyon, 1981.

  15 Ministère du Travail, Statistique des grèves et des recours à la conciliation et à l’arbitrage survenus pendant les années 1915-1918, Paris, 1919.

  16 T. Duclerc, La Jeunesse Ouvrière Chrétienne dans l’Hérault, 1929-1957, Maîtrise d’histoire, Montpellier, 1983, p. 34.

  17 Arch. Dép. Hérault 195 M 27. Il serait important de savoir si ces sections de la J.O.C.F. et de la C.F.T.C. se sont créées à l’initiative du patronat ou bien si celui-ci s’est résigné a leur fondation, faisant contre mauvaise fortune bon cœur pour éviter la constitution d’autres organismes plus hostiles à son égard… Comme l’on ne discerne avant la guerre aucun conflit entre ces associations et les propriétaires, il paraît exclu que ceux-ci aient été hostiles à ces créations étant donne ce que l’on sait par ailleurs de leur vigilance à contrôler à cette époque encore toute manifestation de la vie sociale dans leur commune.

  18 Ibidem, 15 M 68 et 70.