Vie et Mort des soldats de l’An II à l’Hôpital de l’Égalité de Pézenas

Les années 1793, 1794 et 1795 accusent à Pézenas 1 une mortalité exceptionnelle plus de 1800 décès au total, soit le quart d’une population estimée alors à 8.000 âmes 2. Une moyenne annuelle de 630 décès, soit trois fois plus élevée que la moyenne normalement enregistrée à cette époque. À la surmortalité civile de l’année 1794 (déficit des naissances sur les décès – 98, le plus fort enregistré depuis 1710 : – 144) s’ajoutent les décès de l’Hôpital militaire de l’Égalité.

Au 24 août 1793, lorsque les registres d’état-civil portent le premier militaire défunt, la France est en guerre depuis plus d’un an. Pour n’avoir pas su la mener après l’avoir déclarée, les Girondins, écartés, ont laissé aux Montagnards une situation catastrophique. Au printemps 1793 la France est envahie de toutes parts. L’Espagnol a franchi les Pyrénées et, pour défendre Perpignan menacé, il a fallu la levée en masse des Soldats de l’An II, ces mêmes volontaires qui, après avoir repoussé l’ennemi au-delà de l’Èbre, sont venus mourir à Pézenas dans un misérable petit hôpital de campagne. Près d’un millier d’entr’eux ne devait pas en sortir vivant, et, après Thermidor, leur sacrifice devait être bien vite oublié, emporté par la nuit qui s’abattit sur cette période de notre histoire… Nul signe ne rappelle aujourd’hui ces anonymes défenseurs de la Première République. Les faire sortir de l’oubli devient alors un devoir attachant.

D’août 1793 à janvier 1796, en deux ans et demi, 984 décès sont enregistrés sur les registres d’état-civil de Pézenas, au titre de l’hôpital militaire. Leur répartition dans cette période est irrégulière : 201 décès pour la deuxième moitié de l’année 1793, 466 pour l’année suivante, dont près de la moitié pour les deux premiers mois, 315 pour 1795, dont 58 % pour les seuls mois de septembre-octobre, 2 enfin au début de 1796.

La courbe d’évolution du nombre des décès montre en fait deux périodes de forte poussée : la première dans l’hiver 1793-1794 a la plus forte ampleur et atteint la moyenne mensuelle maximum de 100 en janvier 1794, la seconde à la fin de l’année 1795 atteint un maximum de 93 en décembre mais est d’une durée plus brève. Entre ces deux vagues de mortalité, de durée inégale mais d’ampleur comparable, pendant toute l’année 1794 et la première moitié de 1795 une lente décrue, en dents de scie, dont les pointes n’excèdent pas 35. Les minima enregistrés se situent en juin-juillet 1795.

Courbe d'évolution des décès enregistrés à l'hôpital de l'Égalité de Pézenas d'août 1793 à Janvier 1796
Fig. 1 Courbe d'évolution des décès enregistrés à l'hôpital de l'Égalité de Pézenas d'août 1793 à Janvier 1796 (d'après les registres d'État civil

Confronter ces variations à la chronologie des évènements militaires et politiques cette première démarche, à la lumière du dépouillement des actes de décès, des archives municipales et départementales, doit permettre de définir voire de cartographier les origines des soldats de l’An II morts à Pézenas. Sans doute ne sont-ils pas les seuls à avoir sacrifié leur vie à la liberté. Les délibérations de la municipalité de Pézenas, des administrateurs du district de Béziers, les enquêtes et inventaires ordonnés par les autorités civiles et militaires du département et de l’armée des Pyrénées Orientales aideront à situer l’hôpital de l’Égalité de Pézenas parmi ceux du département de l’Hérault 3. Les cadres des derniers instants seront ainsi fixés.

Il restera enfin à expliquer les causes de l’hécatombe. Les états de maladie portés sur quelques tableaux, des allusions le plus souvent, ont pour toile de fond les conditions de survie déplorables qui sont alors proposées et qui reflètent elles-mêmes, une mentalité en évolution rapide. Du pays natal à l’Èbre, du front à l’hôpital « ambulant » de Pézenas, antichambre de la mort, suivons le douloureux chemin d’un soldat de l’An II.

La levée en masse de la montagne a la frontière

Le 9 août 1793 le procureur général syndic du département de l’Hérault requiert la municipalité de Pézenas de mettre à la disposition de la régie des hôpitaux de l’armée des Pyrénées-Orientales la maison des ci-devant Ursulines 4. Ce couvent, désaffecté, devenu propriété communale par décret de la Législative du 2 septembre 1792, devait accueillir l’hospice civil, depuis longtemps trop à l’étroit 5. En attendant la fin des travaux d’aménagement, il servait, comme d’autres édifices ci-devant religieux : maison des Oratoriens ou enclos des Capucins de « casernement provisoire ». « Il existe hors la ville à une distance peu considérable un bâtiment national très vaste et en bon état… où il y a un très grand nombre de paillasses et de couvertures appartenant à la Nation ». Le maire, M. Malhebiou, est dépêché à Montpellier pour proposer avec succès, à la place, la maison des ci-devant Cordeliers. Alors que la ville transférera, comme prévu, son hôpital à la maison des Ursulines, Jean Jacques Grandin, avocat parisien de 39 ans, nommé le 10 mars 1793 directeur par le ministre de la Guerre, s’inquiète, dans une lettre adressée le 26 Août à Malhebiou, de la lenteur des travaux de réfection de la maison des ci-devant Cordeliers devenue « hôpital ambulant ».

Le même jour, 26 août, alors que les travaux commencent à peine, y décède Marie-Hippolyte Pinondel, sergent au bataillon de Nantes, compagnie numéro deux, âgé d’environ 25 ans, natif de Charly, département de l’Aisne 6. La veille encore, Jean Subra, volontaire, originaire du Toulousain, décédait à l’hospice civil. Le 26 août l’hôpital de l’Égalité, à peine établi, livrait son premier cadavre.

La guerre est déclarée à l’Espagne depuis six mois (7 mars). Mais le roi d’Espagne n’est pas seul à « vouloir venger le malheureux Louis XVI », l’Europe toute entière constitue contre la Convention Nationale la première coalition. Pour conjurer le danger, les Girondins ont certes voté la loi de l’amalgame, ordonné le 24 février une nouvelle levée de 300.000 hommes, qui vient après celles de 1791 et de 1792. En vain, ce nouvel appel ne rencontre pas l’écho escompté : il provoque même l’insurrection vendéenne tandis que le débordement des armées françaises sur tous les fronts annonce la fin de la Gironde. Le printemps 1793 est tragique. Après la perte de la Belgique et de la rive gauche du Rhin, les Pyrénées sont franchies, les Espagnols menacent Bayonne et Perpignan. L’armée des Pyrénées-Orientales est en plein désarroi. Le nouveau Comité de Salut Public, qui accueille Robespierre, ordonne le 23 août la levée en masse, trois jours avant que ne meure à Pézenas le premier soldat.

D’autres vont suivre, qui ont été les éléments de cette armée révolutionnaire, difficilement rassemblée malgré l’enthousiasme patriotique soulevé par l’invasion.

Le dépouillement systématique des 984 actes de décès n’apporte malheureusement que trop de maigres indications sur leur âge, qui n’est mentionné que de manière épisodique. L’âge moyen est supérieur à 27 ans, mais il faut dire que ce calcul ne porte que sur 50 personnes, au début de notre période seulement, alors que la levée en masse n’a pu encore fournir de jeunes effectifs.

Les professions antérieures à l’enrôlement ne sont jamais mentionnées. Par contre, à la suite de la situation militaire, figure le lieu de naissance précis du combattant, dont les origines géographiques peuvent être ainsi parfaitement saisies. Sans doute n’y-a-t-il pas toujours concordance entre le lieu de naissance et le corps d’affectation, bien que des bataillons portent, du moins jusqu’en août 1795, le nom des départements où ils furent constitués. À cette date l’appellation départementale laisse place à une dénomination purement militaire : la demi-brigade, témoignage d’achèvement d’une armée devenue nationale. Mais, avant cette date, les bataillons méridionaux, où dominent d’ailleurs ceux des Cottes-Maritimes (recrutant dans les départements du Massif Central) et les autres laissent quelque place à d’autres dénominations géographiques ou honorifiques : Légion des Pyrénées, Légion des Allobroges, Légion Helvienne, de la Montagne, Compagnie de Chasseurs du 10 Août, Canonniers du Temple, Grenadiers de la Compagnie Moreau, Bataillon de l’Ami du Peuple. Sans oublier les charretiers, travailleurs aux fortifications, aux fourrages, piocheurs, musiciens, prisonniers espagnols et déserteurs allemands !

Mais puisqu’en fin de compte il y a étroite relation entre corps d’incorporation et lieu de naissance, autant ne retenir que le second élément et cartographier les origines des soldats de l’An II. (Figure N° 2)

Sur les 83 départements créés par la Constituante, 56 sont représentés. Ceux du Midi ont, en raison de la proximité du théâtre des opérations militaires, fourni les plus gros contingents mais ceux de l’Est ne sont pas absents. Une ligne séparant les départements comptant plus de 10 décès de ceux en comptant moins est facile à tracer. Au sud de cette ligne, avec 33 départements, la France du Midi ; au nord, les 24 départements de l’Est et du Nord. A part quelques exceptions, seuls deux de l’Ouest ne sont pas représentés. Sur les 32 départements du Midi, 5 ont un total de décès supérieur à 60, 10 supérieur à 30. Par contre à l’Ouest, le Lot-et-Garonne, les Landes, le Gers et à l’Est le Vaucluse, avec moins de 10, s’apparentent aux départements de l’Est. Leurs volontaires avaient certes la Bidassoa et Toulon à reprendre… Avec 92 décès le Gard et l’Ardèche, à égalité, sont nettement en tête. Viennent ensuite, entre 60 et 70, par ordre décroissant, l’Aveyron, la Haute-Garonne et le département du Montblanc. Les contributions de chacun des départements varient cependant selon les années ; elles ne sont pas les mêmes dans chacune des deux vagues de mortalité (Figure 1). Tandis que, de 1793 à 1795, celles du Gard et de la Haute-Garonne diminuent, celles du Montblanc et surtout l’Ardèche progressent, à croire que avec le temps et le prolongement du conflit le recrutement s’est progressivement étendu aux régions les plus éloignées du théâtre des combats. Dans l’ensemble les effectifs les plus importants ont été fournis par les départements les plus proches des Pyrénées-Orientales, les départements montagnards du Massif-Central jusqu’au Puy-de-Dôme et les Alpes.

Répartition du nombre des décès per départements d'origine
Fig. 2 Répartition du nombre des décès per départements d'origine
(d'après registres d'État-civil)

Pour les 24 départements situés au nord de la ligne, les décès sont inférieurs à 10. À part la Seine-Inférieure, les Côtes du Nord, la Sarthe et l’Indre-et-Loire, qui, chacun, n’ont fourni qu’un seul décès, les autres se situent tous à l’est de la capitale. Et ce n’est pas l’une des moindres surprises que de retrouver à l’hôpital militaire de Pézenas, dans l’armée des Pyrénées-Orientales, des hommes aussi éloignés de leur pays natal. Aucune variante dans le temps n’est ici décelable.

Mais au-delà des effectifs, pour avoir une explication de ce phénomène, interrogeons leur origine rurale ou urbaine, les fonctions qu’ils exercent dans l’armée, leur grade peut-être. La majorité des Méridionaux est, à quelques exceptions près, issue des campagnes et qualifiée de « volontaires ». Les originaires des départements de l’Est sont canonniers, voire grenadiers, cavaliers, hussards. Quelques-uns ont le grade de sergent. On pense inévitablement à des « spécialistes » et, sans que leur âge soit connu, on peut avancer qu’il s’agit là de gens de métier auxquels ne s’applique jamais le terme de « volontaire ». Les « Bleus » et les « Blancs », amalgamés par la loi du 21 février 1793, se retrouvent mêlés dans un hôpital de l’arrière, sur les bords de la route d’Espagne, aux portes de Pézenas.

Retour d’Espagne du front à l’arrière

La route appelait un hôpital à Pézenas. Organisé à la hâte, d’« ambulant » il allait devenir bientôt sédentaire, recevoir le 26 mai 1794 son nom de baptême : Hôpital de l’Égalité 7 et perpétuer, plus longtemps que d’autres, sa sinistre fonction. Cette transformation s’inscrit dans le cadre plus vaste du département et évolue avec la situation militaire et politique.

Si le printemps fut désastreux pour nos armées, l’automne voit les succès décisifs. Les Espagnols sont repoussés au-delà du Tech. Chère victoire, payée par le reflux des blessés et malades sur les hôpitaux de l’arrière. Perpignan, Narbonne, Béziers et au-delà, par étapes d’une journée, Montpellier. Entre les deux grandes villes héraultaises, des hôpitaux à Pézenas et à Mèze.

Déjà le 1er août 1793, l’hôpital militaire de Béziers, installé dans l’ancien séminaire, abrite plus de deux cents patients. Le 15 septembre, 580. En un mois et demi leur nombre a plus que doublé. Les plus fortes entrées se situent au milieu et à la fin du mois d’août. L’établissement est à ce point submergé que Guibal, son directeur, se plaint de ce que les travaux d’aménagement, prévus pourtant par devis depuis le mois de février, soient arrêtés. Car, indique-t-il : « son établissement avait été déterminé avant la guerre avec l’Espagne comme devant être un hôpital sédentaire et permanent ». 8 On pense à la maison des Ursulines ici aussi.

Vue cavalière de Pézenas au XVIIe siècle d'après Mérian
Fig. 3 Vue cavalière de Pézenas au XVIIe siècle d'après Mérian. Au premier plan, le couvent des Cordeliers

A Montpellier, l’hôpital civil (Saint Eloy) ne suffit plus, bien que « galeux et vénériens » soient accueillis dans des établissements spécialisés : celui des Vénériens, compte 134 malades au 29 août 9. Dès le mois de février, un hôpital ambulant, dit « auxiliaire », a été installé aux ci-devant Recollets.

Les hommes vont donc s’entasser dans les hôpitaux-relais de Mèze et Pézenas, 10 Grandin, directeur à Pézenas, a le plus grand mal à transformer à la hâte le couvent des Cordeliers qui finalement vient de lui être accordé 11. Il presse d’un abondant courrier 12 un corps municipal particulièrement sourcilleux, toujours prêt à exploiter la moindre occasion pour faire prévaloir les intérêts de la communauté, tout en se défendant de veiller à la santé des « braves défenseurs de la liberté ». Il est vrai que, depuis plusieurs mois, il se débat avec de multiples problèmes : l’approvisionnement de la ville en grains, les réquisitions, le logement des gens de guerre – dont les habitants sont de plus en plus las. Les voilà maintenant chargés de l’installation d’un hôpital militaire, sans que l’hôpital civil soit encore transféré. Il faudra donc toute la ténacité d’un avocat parisien pour vaincre ses réticences.

La Grange des Prés : La Porte des Casernes aménagées en 1738- 1739 par les États Provinciaux
Fig. 4 La Grange des Prés : La Porte des Casernes aménagées en 1738- 1739 par les États Provinciaux

Le local, construit au début du XVIIe siècle 13, est une vaste bâtisse composée d’une chapelle rectangulaire, d’un cloître ouvrant sur un jardin et des logements conventuels. Il est situé dans les faubourgs nord-est de la ville, au-delà du Pont de l’Observance, sur la route de Montpellier : ce qui préservera ainsi nos populations des « miasmes fétides » qui sont nécessairement produits par un grand nombre de malades 14 et que les vents dominants du nord-ouest dissiperont au loin dans la plaine. (Figure 3). Mais son état laisse à désirer. Déjà, alors qu’elle projetait d’y installer un casernement d’environ cent lits 15, la municipalité avait délégué des notables commissaires qui avant conclu que « les réparations à faire indispensablement seraient d’une dépense de mille-cinq cent livres ». Sauvy, ingénieur des Ponts et Chaussées du département, avait même dressé devis, mais aucune réparation n’avait été entreprise : la loi du 10 juillet 1792 exigeant que les troupes soient logées chez l’habitant. Un an plus tard, le 18 août 1793, sur présentation de ce même devis, les travaux sont enfin mis en adjudication. Mais les adjudicataires tardent. « Les ouvriers que vous avez mis en réquisition ne sont pas encore arrivés. Les travaux qui y sont à faire pressent d’autant plus que les généraux ayant ordonné de faire évacuer les malades qui sont à Perpignan, ces malades arrivent journellement à l’hôpital de cette ville, qui ne pourrait plus les recevoir si les travaux ne sont poussés avec la plus grande activité », écrit Grandin le 26 août 16. S’occuper des convois, de la nourriture, de l’hébergement, aller chercher les poutres à Béziers pour la charpente, faire relever le menuisier de la garde, ses préoccupations sont constantes. Le 18 septembre, il se plaint encore de ce qu’on « relève les ouvriers qui travaillent, il est impossible d’avancer l’ouvrage et alors il faut faire défense d’y amener des malades puisqu’on me met dans l’impossibilité de les loger ». Même les menaces sont inopérantes. Panckoucke, directeur des hôpitaux ambulants de l’armée des Pyrénées-Orientales, de Narbonne, se fait tirer l’oreille pour payer les dépenses et réclame l’application du maximum 17. La municipalité délègue une commission d’enquête. Pour quel résultat ? Le 3 mai 1794, six mois plus tard, Grandin écrit au procureur-général-syndic du département 18 : « Il y a des réparations urgentes à faire à l’hôpital de l’Égalité mais les ouvriers, rebutés par la multitude des formalités qu’on exige d’eux pour obtenir leur paiement, refusent d’y travailler ». Entre-temps, première vague de mortalité : des centaines d’hommes y avaient trouvé refuge, sans qu’il soit possible d’en préciser le nombre, les registres d’entrée et de sortie ayant disparu. Que représentent les deux cents lits annoncés par la commune, les trente-neuf bois de lit réclamés par Grandin le 5 septembre, les cent lits encore recensés au 1er septembre de l’année suivante ? 19 Il est vrai que Grandin avait finalement obtenu 100 quintaux de paille !

« Il existe dans ledit hôpital de Pézenas un entassement de malades qui peut entraîner les plus grands dangers… », écrivent Laborie et Berthe, commissaires dépêchés les 24 février 1794 par Le bureau de santé de Montpellier. Quelques jours auparavant, Boisset, représentant du peuple en mission dans les départements de l’Hérault et de l’Aude, constatait le même « entassement » dans les hôpitaux de Montpellier. D’ailleurs, dans son arrêté du 31 janvier, 20 il donne mission au Bureau de Santé de « classifier les malades » pour les maintenir dans les hôpitaux, ou les admettre dans des maisons de convalescence à créer ou encore de leur donner « permission d’aller respirer l’air natal ». Ses sept membres s’affairement immédiatement aux visites, parcourent le département à la recherche de lieux favorables à l’installation de nouvelles « ambulances ». Ganges est rejeté comme trop éloigné des armées ; Verdus le Désert (Saint Guilhem-le-Désert) « dans un pays de rochers, manque de chemins assez larges pour les voitures » ; de plus « il est uniquement peuplé d’habitants pauvres ». Si Bédarieux n’offre aucun local convenable, Villemagne n’attend pas l’avis du bureau pour créer son « ambulance » dans la maison des ci-devant Recollets. Son initiative est aussitôt rejetée, car l’acquéreur de ce bien national a oublié d’acquitter son dû. Par contre Gignac, Aniane, Clermont-l’Hérault et Lodève sont retenus. Tandis qu’à Pézenas encore, on découvre « un bel édifice, près de la ville, sur la grande route, appelé la Grange des Prés qui… sous très peu de jours sera en état de recevoir 5 à 600 malades ». 21 Informée, la société populaire de la ville adresse pétition au conseil municipal, qui, dans sa séance du 13 février 22 se prononce pour le transfert de l’hôpital des ex-Cordeliers aux casernes désaffectées de la Grande des Prés (Figure 4). Il s’étonne même que « l’administration des hôpitaux ait pu préférer (sic) le local des ci-devant Cordeliers ». Les avantages étaient pourtant évidents : des eaux saines et abondantes, un air pur continuellement renouvelé, des bâtiments vastes et bien aérés, « des campagnes riantes propres à recréer les convalescents », la proximité de la ville enfin. Après avoir servi de manufacture au XVIIe siècle, de caserne au XVIIIe, la maison des Montmorency et des Conti allait-elle devenir hôpital militaire ? 23

La Grange-des-Prés le pavillon dit du “Bel Air”
Fig. 5 La Grange-des-Prés le pavillon dit du “Bel Air” situé à l'angle Nord-Est du mur de clôture du domaine, visible du carrefour des A.9 et N.113

« Sous très peu de jours » prévoit la commission. Boisset compte ne perdre aucun temps : il délègue un commissaire de guerre pour la conduite des travaux, un directeur provisoire, un garde-magasin. À Pézenas, la société populaire épurée 24 contrôle en fait la municipalité. Rigal, Montagnard sûr, remplace Malhebiou maire démissionnaire 25. Bien que dévouée à l’envoyé de Boisset, Ladevèze, la société populaire se refuse toutefois à accepter l’installation d’un troisième hôpital dans l’ancien collège des Oratoriens, devenu depuis peu Maison de l’Instruction Publique 26. D’ailleurs, à quoi bon ? Les efforts conjugués du représentant en mission et de son délégué font bien augurer d’une prochaine ouverture, en ces mois de février-mars 1794.

Le 3 mai, Grandin, qui cumule maintenant les fonctions de directeur de l’Égalité et du Bel-Air 27, nom de baptême du nouvel hôpital établi à la Grange des Prés 28 – (Figure 5) écrit au procureur-général-syndic du département que (cet) « hospice n’est pas encore en état de recevoir des malades, les constructions et réparations n’étant pas achevées » 29. Le 6 juin une nouvelle délibération municipale renouvelle les avantages qu’il y aurait à effectuer ce transfert 30. Le 13 juin Ladevèze envoie le devis dressé par Sauvy 31. Le 27 juillet la municipalité et la société populaire invitent les représentants du peuple près les armées à lever la suspension des travaux à l’hospice du Bel-Air 32. Bien que tous les actes officiels reconnaissent l’existence de cet établissement, aucun décès n’y est enregistré. Il est vrai qu’à l’hôpital de l’Égalité la chute du nombre des décès, amorcée au mois de mars se poursuit 33 et que, surtout, au 1er mai, le général Dugommier a enlevé le camp du Boulou et poursuit les Espagnols jusqu’en Catalogne. Le danger s’est éloigné, la tension se relâche. L’invasion repoussée, la dictature de Robespierre et du Comité de Salut Public touche sa fin.

Implantation des Hôpitaux militaires en 1794 et capacité en lits
Fig. 6 Implantation des Hôpitaux militaires en 1794 et capacité en lits

Au 9 Thermidor, d’ailleurs, la Grange des Prés est l’objet d’un procès pour malversation dans la régie des biens nationaux 34. Au banc des accusés Romain Sauvy, âgé de 34 ans, ingénieur des Ponts-et-Chaussées en résidence à Pézenas. Le dénonciateur Ladevèze, resté en place malgré le départ de Boisset et, derrière lui sans doute la société populaire. Acte d’accusation le citoyen Sauvy, par un abus de ses fonctions et sous de mauvais prétextes, a refusé et provoqué un fonctionnaire public à refuser l’acceptation d’une offre avantageuse à la République qui le « salarie » (entre les lignes : « ce qu’il a fait méchamment et à dessein, »).Les faits remontent au mois d’avril. Sauvy avait été chargé de dresser devis des réparations à faire aux anciennes casernes, du moins de ses clauses générales. La commission, qui lui avait été adjointe, devait fixer les prix sur les bases du maximum des salaires des ouvriers et du prix des matériaux. Dix plâtriers, sept maçons, huit serruriers et quatre vitriers étaient au travail depuis quelques jours lorsque Coumoulet, scieur de long, et l’un de ses amis maçon se présentent, déclarant vouloir travailler « au-dessous du maximum »… Ils renouvellent cette offre, plutôt curieuse, à Ladevèze, en présence de Sauvy. Ce dernier s’emporte, défend la régularité de l’adjudication faite, s’inquiète du retard que causerait son renouvellement, qualifie même de « fripons » et de « malveillants » ceux qui acceptent de travailler « au-dessous du maximum ». Et puis, l’économie ainsi réalisée valait-elle autant de disputes ? Conclusion : Coumoulet et ses comparses iront travailler… « au prix du maximum » cette fois. Sauvy sera mis en accusation. Complicité évidente de Ladevèze, poussé par les membres de la société populaire Chaube, Régis, Bonnefonds qui ont juré la perte de l’ingénieur. La déposition de Ladevèze est cependant modérée tandis qu’à la veille du procès Bonnefonds envoie ses « épices » à l’accusateur : une douzaine d’aubergines. Cette affaire, où une rivalité politique se greffe sur une querelle d’artisans, se termine au 6 août sans dommage pour le malheureux Sauvy.

La croix de “la Bataille” dominant “le Cimetière de Révolution” Chemin des Ruffes VC 8 à l’Ouest de la ville
Fig. 7 La croix de “la Bataille” dominant “le Cimetière de Révolution” Chemin des Ruffes VC 8 à l’Ouest de la ville

Mais ce procès porte-t-il seul la responsabilité du retard de l’ouverture de l’hôpital du Bel Air ? Fut-il d’ailleurs finalement ouvert et quand ? Nous en sommes réduits à des conjectures. Les registres des délibérations municipales, pourtant bien loquaces auparavant, se taisent sur cette affaire après Thermidor. Certes, Ladevèze obtient, le 1er novembre 1794, l’autorisation de réquisitionner dans les maisons nationales et ci-devant églises : commodes, balustrades, plaques de cheminées et autres menus objets à l’« usage de l’hospice du Bel-Air ». 35 Mais sa présence est de moins en moins tolérée ; le conseil municipal ose même lui refuser le renouvellement de son certificat de civisme 36. Les Thermidoriens tiennent la place et fustigent ses amis, les membres de la société populaire, dans un violent pamphlet 37. Le 2 mai 1795, l’état nominatif des officiers de santé et employés attachés aux hospices militaires de l’Égalité et du Bel-Air 38 mentionne cinq employés « destinés pour le Bel-Air lorsque le Bel-Air sera en activité ».

Il est vrai que l’état des hôpitaux dressé au 1er septembre 1794 indiquait celui de la Grange des Prés comme équipé de 550 lits à une place 39. Mais quel crédit accorder à un inventaire qui porte 500 lits à la maison de l’Oratoire devenue maison de l’Instruction Publique, farouchement défendue par les édiles ? Ce qui porterait les possibilités d’accueil de Pézenas à 1.150 lits contre 1.286 à Montpellier et 739 à Béziers (Figure 6).

Rappelons enfin qu’aucun décès n’y est enregistré. N’y dirigeait-on que les convalescents ou, enregistrait-on systématiquement les défunts au titre de l’Égalité ? On serait plutôt tenté de penser qu’il n’ouvrit jamais ses portes. D’ailleurs à quoi bon ? À l’automne 1794, les armées françaises ont atteint Miranda sur l’Èbre. Les Espagnols signeront la paix à Bâle le 22 juillet 1795. Bien que « plus de soixante mille livres y aient déjà été dépensées », Bel-Air est alors abandonné ; « plusieurs parties des bâtiments sont exposées depuis plus de six mois aux intempéries des saisons, ce qui peut entraîner des frais incalculables ». En mai-juin, les hôpitaux de Lodève, Clermont, Gignac et Aniane ont fermé leurs portes.

Et pourtant une deuxième vague de soldats viendra mourir à ce même hôpital de l’Égalité de Pézenas, au milieu d’une indifférence coupable, criminelle sans doute si l’on recherche les causes d’une pareille hécatombe.

L’antichambre de la mort

C’est seulement dans l’année 1795, où déferle cette seconde vague de mortalité que ses causes sont, pour la première fois, tout au moins à Pézenas, indiquées. La richesse du vocabulaire employé ne laisse aucun doute sur le fléau : diarrhée ou fièvre sont les termes qui reviennent le plus fréquemment, que la première soit habituelle, collicative, putride ou invétérée, que la seconde soit bilieuse, putride, collicative, maligne, d’hôpital ou encore jaune. La fièvre jaune, fléau des armées en campagne, est responsable de la quasi-totalité des décès. À un rang plus modeste figurent les maladies pulmonaires (phtisie pulmonaire, consomption, hydropisie, dépôt purulent de poitrine, péripneumonie, fluxion de poitrine). Enfin, réduites à quelques cas, les maladies intestinales, les infections, gangrènes, etc. Un seul mort à la suite de ses blessures au cours de cette année 1795.

Déjà, en août-septembre 1793, l’hôpital de Béziers enregistrait le même phénomène. Pour le seul mois d’août 6.561 morts de fièvres, gales ou maladies vénériennes. Il est vrai que le nombre de décès dû aux blessures : 3.172, est plus important. Le mois suivant, ces chiffres sont respectivement de 464 et 121. 40 Tandis que la mortalité par blessures va diminuant avec le ralentissement puis la fin des opérations militaires, ce sont des malades seuls qui périssent à l’hôpital de l’Égalité, la paix enfin revenue.

Autant que l’impuissance de la science médicale à cette époque, l’état des lieux où tant de malheureux furent entassés, les soins, la nourriture qui leur furent dispensés, voire l’indifférence des bien-portants maintenant rassurés, expliquent pareille catastrophe.

On a déjà vu comment l’hôpital, avait été établi à la hâte, au milieu de multiples réticences. Pourtant le conseil municipal reconnaît « que l’hôpital militaire de cette commune est très défavorable au genre de maladies qu’on y traite le plus communément, que l’eau, résidant à un pied du sol où il est assis, y entretient une humidité continuelle très malsaine pour les malades qui y sont soignés, que l’enfoncement du terrain et des bâtiments environnants empêche la libre circulation de l’air si nécessaire pour les établissements de ce genre, que le bâtiment n’est pas assez spacieux pour contenir les malades qu’il renferme, que la plupart de nos frères d’armes, loin d’y recouvrer la santé, y trouvent une mort presque assurée, vu l’humidité du sol, l’insalubrité de l’air et la facilité qu’ils ont de se procurer des fruits et autres nourritures très contraires à leurs maladies ». Cette pénible constatation est du 13 février 1794 41. Sans doute le tableau est-il volontairement forcé au moment où ces mêmes édiles réclament le transfert de l’hôpital à la Grange des Prés.

Il ne devait guère cependant différer de celui que dressait le Bureau provisoire de Santé délégué par Boisset aux hôpitaux de Montpellier : « … là ils trouvèrent des malades entassés sans mesure dans des salles mal aérées, tous couchés deux à deux dans des lits trop étroits, des convalescents confondus avec des fiévreux, peu de propreté, en un mot une foule de négligences dans le service ». 42

Pourtant, nous l’avons vu, le transfert ne se fit pas, et Grandin ne pouvait obtenir les aménagements qui s’imposaient : les latrines en particulier n’ont aucun écoulement alors que « l’air malsain qu’on (y) respire ne peut que devenir plus contagieux avec les chaleurs excessives de l’été, engendrer une épidémie funeste tant à nos braves frères d’armes qu’aux habitants de la commune ». 43 Malgré les réquisitions, les exemptions de garde, les menaces, les ouvriers refusent de travailler « rebutés par la multiplicité des formalités qu’on exige d’eux pour obtenir leur paiement » 44. Le maximum, dont Panckoucke, le directeur des hôpitaux ambulants de l’armée des Pyrénées-Orientales, demande l’application, n’a pas lieu de les satisfaire 45. De même le recrutement du personnel n’est pas facile.

Détail du socle de la croix de “la Bataille”, face vers Pézenas
Fig. 8 Détail du socle de la croix de “la Bataille”, face vers Pézenas
Détail du socle, face opposée à la précédente
Fig. 9 Détail du socle, face opposée à la précédente

L’Administration de l’Égalité relève de Grandin, directeur, qui, le 25 août 1793, se substitue à Rouvière, contrôleur de l’hôpital civil, dans la signature des actes de décès. Il est alors assisté de Rudelle, aumônier, jusqu’au 15 janvier 1794, date à laquelle il signe pour la dernière fois. Il ne sera pas remplacé en ce temps de déchristianisation intensive. 46 Grandin doit travailler en relations avec Panckoucke, Ladevèze, délégué du représentant en mission et la municipalité qui, en échange de ses services, a droit de regard sur les soins donnés aux malades et, à cet effet, délègue deux commissaires au Comité de Surveillance et d’Administration de l’hôpital 47. Grandin, avocat parisien, désigné par le ministre de la guerre dès le début de l’année 93 est déjà en place lorsque Boisset commet à cette même fonction à Lodève un citoyen de Montélimar, à Clermont- l’Hérault un jeune commerçant montpelliérain, à Gignac un ancien garde magasin du timbre du département de l’Hérault et à Béziers un négociant de 38 ans. La profession commerciale domine d’ailleurs chez les employés d’administration : sept sur les douze que compte l’hôpital de l’Égalité, auxquels s’ajoutent deux fonctionnaires et un spécialiste, « dépansier », ancien maître d’hôtel chez le comte d’Aranda à Madrid mais originaire d’Adissan. Les administrateurs de Clermont et de Béziers sont eux aussi issus pour la plupart du négoce. Leur origine, lorsqu’elle est précisée, est soit locale et départementale pour Clermont, soit commune à Lodève où le directeur et trois de ses collaborateurs immédiats sont citoyens de Montélimar et, précise l’état, « continuellement au cabaret ». À Pézenas, sur huit Héraultais, trois sont issus de la ville même ; les autres de Paris, du Gard, de la Haute-Garonne ou de l’Aveyron. Leurs appointements s’échelonnent de 255 livres pour le garde-magasin des armes à 560 pour le directeur.

Le personnel médical est l’objet d’un premier recensement sur décret de la Convention du 1er août 1793 : six chirurgiens, médecins et apothicaires sont alors relevés comme dispensés du service aux armées. L’état du 2 mai 1795 48 dénombre trois médecins, dix chirurgiens et six pharmaciens, jeunes pour la plupart puisque douze d’entre eux ont moins de trente ans, six vingt et moins de vingt ans ; huit sont encore étudiants.

Onze sont originaires du département, dont cinq de Pézenas : Haguenot, médecin, Alazard, chirurgien de première classe, né à Alignan du Vent mais exerçant à Pézenas, son fils, chirurgien de troisième classe, Dabigon, pharmacien et deux étudiants en pharmacie. Les autres viennent du Gard, du Puy-de-Dôme, du Montblanc, de l’Aube, de la Haute-Marne et de l’Oise. Leurs traitements variant de 320 à 560 livres en mars sont portés le mois suivant à 350 et 600 livres.

C’est assurément le recrutement des servants qui crée le plus de difficultés. Au 13 septembre 1793 49 l’hôpital de l’Égalité en compte vingt-cinq, dont huit employés depuis le début du mois seulement. Mais les hommes manquent, bien que le général d’Aoust, commandant en chef de l’armée des Pyrénées-Orientales, autorise à en prélever sur la levée en masse 50. Le service est, aux dires de Grandin, « pénible » et « il faut éviter de réquisitionner pour le service les hommes qui se sentiraient le vertueux courage de servir les volontaires ou blessés » 51. En ces temps d’épidémie, la mort ne les épargne pas davantage : du 19 janvier 1794 au 23 novembre 1795, périssent quatorze d’entre eux.

Les réquisitions assurent d’abord l’approvisionnement en lits, draps, vêtements, charpie, paille, bois de chauffage et denrées alimentaires. Le 13 septembre 1793, deux cents setiers de farine sont collectés dans la ville 52. En décembre, sur ordre du conseil départemental, ces opérations sont placées sous le contrôle des municipalités 53. Vailhan et Neffiès fournissent le charbon de bois 54, les médicaments viennent par charroi, en vingt et un jours de route, depuis Puigcerdá.

Les réclamations des hôpitaux civils hébergeant des militaires montrent comment la hausse des prix gêne ces approvisionnements 55. Les 24 sols par jour et par homme accordés aux hôpitaux « ordinaires » – les « vénériens » en reçoivent 27 – apparaissent bien insuffisants. Le 4 juillet 1793, alors que l’allocation journalière a été portée à 30 sols, l’hôpital civil de Pézenas fournit chaque jour à chacun deux pains à 6 sols, soit 12 sols, 3/4 de viande et 12 sols soit 9 sols, déjeuner et goûter 2 sols, une turquette de vin (1/3 de bouteille) à 4 sols, ustensiles comme bois, charbon, huile et sel : 3 sols. Soit au total, avec le riz et les œufs : 1 I. 10 s. 56 Aux demandes répétées, l’administration répond que « cette proposition est calculée sur le prix des denrées qui est à peu près le même dans les six départements qui composent la neuvième division » 57 mais ordonne cependant des enquêtes régulières sur l’état des prix en divers lieux du département. C’est ainsi qu’à Pézenas, de janvier 1792 au 30 juin 1793, la livre de pain passe de 31 deniers à 8 sols 7 deniers, le prix de la livre de viande double de 7 à 14 sols, celui du riz est presque multiplié par trois de 6 à 16 sols ; seul celui de la pinte de vin (mesure de Paris) diminue de 15 à 10 sols. Ces difficultés ne sont pas propres aux hôpitaux militaires et relèvent d’une poussée des prix qu’il faudrait analyser plus précisément avec les problèmes des subsistances à Pézenas pendant la période révolutionnaire. Une lettre de la municipalité de Sète au procureur général, syndic du département, du 21 septembre 1795, montre combien la situation se détériore 58. En raison de la difficulté de se procurer des petits assignats, qui servent à financer les emprunts, les travaux du port ont été arrêtés, les hôpitaux militaires se trouvent sans ressources. L’agent général des hôpitaux à Narbonne se récuse : il ne peut payer ses propres employés ni satisfaire aux demandes des autres directeurs qui se trouvent dans le même embarras. L’hôpital de Sète n’a plus d’huile, plus d’eau (son directeur est même cité devant le juge de paix par un porteur d’eau qui réclame son dû) ; plus d’éclairage la nuit, plus de tisane… Ce texte, bien que sans doute outré, témoigne de l’état critique de la situation en 1795. Pourtant, à Pézenas, les registres de délibérations municipales se taisent sur ce point, s’inquiétant seulement du changement de cimetière.

Celui de Saint-Peyre alors en usage se révèle trop exigu « les cadavres (y) sont remués avant même qu’ils aient été entièrement consommés dans la terre, ce qui ne peut qu’être très contraire à la salubrité de l’air et à la santé des habitants ». 59 Le problème posé le 20 octobre 1793 est résolu au début de l’année suivante avec la translation du cimetière au « ci-devant champ de l’Évangile » 60. Mais en 1795 la communauté s’inquiète de ce que « les eaux pluviales se répandent par filtration dans la conduite des fontaines de la commune qui sont placées à une très petite distance » 61. Ce n’est qu’au début de 1796 cependant, alors que l’hôpital de l’Égalité n’est plus, que ce lieu de sépulture est abandonné car « il n’offre aucun moyen de sûreté pour la conservation des corps qui y sont ensevelis. C’est un champ ouvert de tous les côtés. Les cadavres y sont exposés à la cupidité des hommes assez avides pour enlever leurs cercueils et leurs linges funèbres, et qui, pressés de consommer leurs vols, recouvrent à peine de terre ces cadavres dépouillés, qui peuvent devenir ainsi la proie des animaux voraces et, par leurs exhalaisons, nuire à la salubrité de l’air » 62. Aujourd’hui, au nord de la ville, en bordure du chemin des « Ruffes », une modeste croix de pierre rappelle au passant la présence du « cimetière de la Révolution, fondé en 1791 » 63 (Figures 7, 8 et 9). Cette appellation ainsi que l’erreur chronologique manifeste qui lui y est attachée, attestent d’une érection plus tardive : en fait ce lieu, où la plupart des volontaires de la Liberté furent inhumés, servit de sépulture de janvier 1794 à mars 1796. La tradition populaire a depuis transformé « le champ de l’Évangile » en « champ de Bataille ». C’est dire dans quel profond oubli les soldats de 1793 ont été rejetés, avec une période intensément riche que l’histoire officielle a voulu longtemps ignorer 64. D’ailleurs dès 1794, dès Thermidor, ces « soldats de la Liberté » se sont éteints à l’hôpital de ‘Égalité dans la plus grande solitude. Autant que de la fièvre jaune, ils ont été les victimes de l’indifférence de l’opinion. Les combattants de la Première République restent encore… des oubliés.

Notes

  1 Registres d’État-Civil de la commune de Pézenas (Mairie) années 1793 – 94- 95.

  2 Archives Municipales de Pézenas (A.M.P.) Délibérations Municipales (D.M.) août 1793 indique 8.121 habitants.

  3 Archives Départementales de l’Hérault (A.D.H.) Série L.

  4 A.M.P. D.M. 1793.

  5 Une pièce jointe au cahier de doléances de 1789 se plaignant de l’état de délabrement de l’hôpital Saint-Jacques.

  6 Registres d’État Civil 1793.

  7 id.

  8 A.D.H. L. 2101.

  9 A.D.H. L. 2101.

  10 id.

  11 A.M.P. HH II. 86.

  12 id.

  13 Sur la fondation de cette maison, et sur son existence même nous n’avons que peu d’indications sinon ce texte de Pierre Poncet dans son Histoire de Pézenas parue en 1733 : « Pézenas devenant de plus en plus peuplé, les habitants, pour être mieux secourus quand ils seraient malades pour ce qui est de l’espirituel, délibérèrent d’appeler les religieux de Saint-François nommés Observantins de la Province de Saint-Louis. À cet effet, la ville députa vers le père provincial, l’an 1452, qui, du consentement du pape Nicolas V, choisit le s. Pierre Laurent du Mont, vicaire de la province de Provence, pour venir à Pézenas faire cet établissement dont il jeta les fondements tout près de l’ancien château dont ces pères eurent d’abord le service divin dans la chapelle de cette forteresse. Mais le bruit du tambour incommodant leurs exercices de piété, ils demandèrent de transférer leur couvent dans un autre endroit du terroir de Pézenas, ce que le Pape leur accorda ». (PONCET : Histoire de Pézenas, Bibliothèque Municipale de Montpellier, Ms 241, F° 38 et 38 verso).

  14 A.M.P. D.M. 9 août 1793.

  15 A.M.P. D.M. 28 mai 1792. F° 232.

  16 A.M.P. H. II. 86.

  17 A.M.P. D.M. 22-27 novembre 1793.

  18 A.D.H. L. 2201.

  19 A.D.H. L. 2101 État des hôpitaux conservés ou à établir pour le service de l’armée de la 9e division militaire.

  20 A.D.H. L. 2101.

  21 A.D.H. L. 2101, Tableau des opérations du Bureau Provisoire de Santé.

  22 A.M.P. D.M. 13 février 1794 – N° 114 : adresse relative à la demande de translation de l’hôpital militaire aux casernes de la Grange des Prés.

  23 C’est ce qu’affirme Mme Bellaud-Dessalles dans son ouvrage « La Grange des Prés et les gouverneurs du Languedoc ». Montpellier, 1917.

  24 A.M.P. D.M. 21 février 1794. F° 120. Arrêt de Boisset portant destitution du Comité de Surveillance existant et ordonne qu’il sera composé des membres ci-après…

  25 A.M.P. D.M. 22 février 1794 – fol 121.

  26 A.M.P. D.M. 29 mars 1794 – fol. 134.

  27 L’appellation de « Bel-Air » est aujourd’hui restée au pavillon se dressant à l’angle nord-est du mur de clôture de la Grange des Prés (voir figure N° 5).

  28 On ne sait ce qu’est devenu Maréchal, nommé directeur par Boisset le 2 mars.

  29 A.D.H. L 2101. Lettre de Grandin au procureur syndic du département.

  30 A.M.P. D.M. 26 juin 1794. fol. 200.

  31 A.D.H. L. 2101.

  32 A.M.P. D.M. 27 juillet 1794. fol. 221.

  33 A.D.H. L. 2101. Lettre de la municipalité de Montpellier à adjoint au Ministre de la Guerre.

  34 A.D.H. L. 6978. Malversation dans la régie des biens nationaux.

  35 A.D.H. L. 4499. Lettre de Ladevèze aux citoyens administrateurs du district de Béziers.

  36 A.M.P. D.M. 6 janvier 1795. fol. 10.

  37 Dénonciation des bons citoyens de la commune de Pézenas contre les principaux agents du système de terreur et de brigandage dans cette commune, contenant l’histoire de la Révolution dans Pézenas, avec le détail des Crimes, Rapines, Violences, Dilapidations, Conspirations contre la Chose Publique et la Représentation Nationale, Mépris des Lois, Outrages aux Personnes, Pillage des propriétés et autres forfaits, délits et excès de tous genres, dont se sont rendus coupables les individus dénoncés et leurs complices, etc., etc., etc. À Montpellier, de l’imprimerie C. BELEZE, rue Aiguillerie, numéro 262, l’An Troisième de la République.

  38 A.D.H. L. 2102.

  39 id.

  40 A.D.H. L. 2101. Tableau des effectifs à l’hôpital militaire de Béziers pour les mois d’août et septembre 1793.

  41 A.M.P. D.M. 20 août 1793-26 Nivose an III. Adresse relative à la demande de translation de l’hôpital militaire aux casernements de la Grange-des-Prés.

  42 A.D.H. L. 2095. Tableau des opérations du bureau provisoire de Santé.

  43 A.M.P. 20 août 1793-26 Nivose an III. fol. 205. Mesures pour obtenir la translation de l’hôpital de l’Égalité au local de la Grange-des-Prés.

  44 A.D.H. L. 2101. 3 mai 1794. Lettre de Grandin à Dupin, procureur-général syndic du département.

  45 A.M.P. D.M. 20 août 1793-26 Nivose an III. fol. 60.

  46 Registres d’État Civil de la commune de Pézenas (Mairie).

  47 A.M.P. D.M. 7 novembre 1793 fol. 51. D.M. 20 août 1793-26 Nivose an III. fol. 260.

  48 A.D.H. L. 2102. État nominatif des officiers de santé et employés attachés aux hospices de Pézenas.

  49 A.M.P. H. II. 86. 23 septembre 1793.

  50 A.M.P. id 24 octobre 1793.

  51 A.M.P. D.M. 20 août 1793-26 Nivose an III fol. 79.

  52 A.M.P. H. II. 86. 13 septembre 1793.

  53 A.D.H. L. 4499.

  54 A.D.H. L. 4499 3 janvier 1795.

  55 A.D.H. L. 4499. Ce dossier sur « le prix de la journée du soldat » ne concerne que les hôpitaux civils du département hébergeant éventuellement des militaires. Il ne nous e pas été possible de connaître la comptabilité des hôpitaux militaires.

  56 A.D.H. L. 2099.

  57 A.D.H. id.

  58 A.D.H. L. 2102.

  59 A.M.P. D.M. 20 août 1792-26 Nivose an III. fol. 33. En fait Pézenas comptait plusieurs cimetières : celui de Saint Peyre, le plus ancien, celui de la Collégiale et de ses abords abandonné depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, celui des Cordeliers appelé parfois cimetière des enfants ou petit cimetière. L’actuel ne fut établi qu’au début du XIXe siècle.

  60 A.M.P. D.M. id. fol. 103.

  61 A.M.P. D.M. Id. fol. 300.

  62 A.M.P. D.M. 20 Ventose an IV fol. 43.

  63 La stèle supportant la croix porte sur deux de ses faces les inscriptions ; sur la troisième est gravée une tête de mort, rien sur la quatrième.

  64 Dans son Histoire de Pézenas, parue à la fin du siècle dernier, Delouvrier ne se départit pas d’un parti-pris qui ne peut nuire qu’à un travail historique par ailleurs de qualité.