Urbanisme et architecture à Montagnac du XVIe au XVIIIe s.
Urbanisme et architecture à Montagnac du XVIe au XVIIIe s.
p. 19 à 28
Montagnac, surtout connu par ses foires au Moyen-Age ou par les conflits religieux dont elle fut le cadre, a bénéficié pendant l’Ancien Régime d’une poussée constructive évidente. Aussi, il convient de savoir dans quelle mesure l’architecture de ce village a pu refléter la réalité du moment et surtout tâcher de découvrir les mécanismes de cette évolution urbaine.
Cette étude prendra donc en compte les différentes formes de l’architecture et cherche a à répondre à des questions aussi diverses que le problème des liaisons entre religion et modèle architectural, entre luxe et protestantisme, entre architecture mineure et habitat aristocratique, entre confessions religieuses du commanditaire et des bâtisseurs, entre maître d’œuvre et maître d’ouvrage, entre apprentissage et innovation. Bien entendu, il ne saurait être question de répondre de façon exhaustive à tous ces problèmes, et beaucoup ne seront que discrètement soulevés. Nous nous bornerons ici à donner les conclusions de nos recherches ; elles n’ont pas de réelle portée générale mais correspondent tout à fait à une réalité régionale 1. Aussi, allons-nous brièvement esquisser les grands traits de l’histoire villageoise afin de pouvoir replacer, par la suite, l’urbanisation de l’époque Moderne dans la longue durée. Nous essaierons aussi de définir les différents types d’architecture vernaculaire non sans avoir préalablement pris soin de décrire quelques points essentiels de la vie de ces intermédiaires culturels privilégiés que sont les bâtisseurs.
Vraisemblablement d’origine antique, ainsi que l’attestent les récentes découvertes archéologiques, Montagnac n’a connu un réel essor qu’à l’époque médiévale. C’est en effet après tout un ensemble de démarches auprès des autorités tant laïques qu’ecclésiastiques que le village obtint la concession d’un marché le vendredi (1214) et des privilèges communaux organisant les foires. La prospérité de la cité se trouve scellée dans ces textes royaux et de plus en plus s’affirme la rivalité entre deux villes situées de part et d’autre de l’Hérault : Montagnac et Pézenas. Si la grande endémie de 1348 touche peu le village, le rattrapage démographique des campagnes qui la suit pose le problème des subsistances et par un enchaînement logique provoque des querelles fiscales qui ébranlent la prospérité commerciale de la cité. D’autre part, le développement de la Réforme fait entrer la Province dans l’engrenage des guerres religieuses, d’une rare violence dans la région. Le Moyen-Âge montagnacois peut ainsi se résumer en une formidable expansion économique issue des foires, qui aurait trouvé son terme dans une malheureuse suite de crises 2.
Des conflits d’une rare complexité se déroulent au cœur même de la région et la cité semble être passée rapidement du côté de la Réforme. Son rôle comme centre d’échanges n’est sans doute pas étranger à cela. Il faudra attendre l’année 1578 et la onzième prise de Montagnac (par Montmorency) pour que cesse cette terrible guerre civile.
Les deux factions ont vécu dès lors dans une relative tolérance mutuelle (siège des États en 1591 et 1592…). Ce n’est qu’avec la politique trouble de Louis XIII et de Richelieu que les hostilités reprennent et réduisent le nombre des calvinistes. Avec le départ des Protestants un déclin s’amorce les foires se cantonnent dans un ensemble d’activités régionales d’un niveau plus faible que celui d’une nouvelle rivale : Beaucaire. Un tel déclin se mesure aussi par les pénuries de marchandises et, par l’impossibilité de rattraper un niveau d’échanges acceptable, après la crise de 1740. La période la plus florissante de la cité est bien terminée et l’édit de Tolérance ne ramènera pas à Montagnac une bourgeoisie entreprenante. Il faudra attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour qu’un nouvel essor se produise. Mais les crises du mildiou, du phylloxéra et un rapide exode rural ramènent Montagnac au même niveau que les villages voisins.
Ainsi l’histoire de Montagnac peut se résumer de façon assez tragique comme une suite de mutations manquées. Tout d’abord, au point de vue commercial, Montagnac, qui aurait pu rester un grand centre d’échanges, n’a pas su varier ses sources d’approvisionnement et s’est retrouvée en dehors des nouveaux circuits de demande (« les indiennes »…). Dans le domaine administratif, Montagnac n’a pas su s’attacher un pouvoir fort comme, pour Pézenas, les Etats du Languedoc ou, pour Montpellier, la cour des Aides, et n’a donc pas pu bénéficier des richesses des grands administrateurs. Enfin, dans le domaine religieux : rapidement gagnée à des idées réformatrices, la cité s’est retrouvée coupée d’une France de souveraineté catholique.
Évolution urbaine
Si ces quelques lignes sur l’évolution historique de la cité nous permettent de mieux saisir certaines transformations économiques et administratives, il, est peut-être bon de s’attarder un peu sur les répercussions qu’ont pu avoir de tels faits dans l’évolution du bâti.
Sans reprendre in extenso ce que l’on a pu savoir de l’urbanisation du Montagnac médiéval, il est bon d’avoir en tête quelques points de référence pour saisir les mutations de cette région à l’époque moderne. L’extension du bâti qui se mesure de façon toute relative avec la succession d’enceintes, est le fait dominant de la période marchande du village. Le parcellaire reprend exactement le schéma de l’évolution urbaine, et une expansion vers une agglomération de plan radio-concentrique est caractéristique de ces villes en plein essor aux XIIIe et XIVe siècles. La construction de ce qui peut apparaître comme le plus exact reflet de la richesse d’une époque, est l’église paroissiale. A un moment où Montagnac était aussi importante que Pézenas, des sommes d’argent considérables étaient mobilisables pour cette glorieuse construction et expliquent certainement sa démesure. Les foires, en revanche, n’entraînent pas de changements notables dans la physionomie du village et les marchés à l’intérieur de l’enceinte n’ont pu jouer le rôle central et ordonnateur qu’ils ont pu avoir ailleurs. Même si peu à peu une place (dite de « la halle couverte ») devient l’aboutissement de l’espace municipal, la ville ne se transforme que très lentement. L’habitat se fige dans certains modèles que nous aurons l’occasion de décrire plus loin. Un élément important de l’environnement au Moyen-Âge est constitué par le décor sculptural et pictural de la maison. L’extérieur de celle-ci est paré de culots ornés d’animaux fantastiques issus de ce que l’on a pu nommer d’une façon très large une tradition bourguignonne. Les motifs sont assez variés, avec des lions terrassant des bovidés, des rinceaux de « feuilles d’eau » et même quelquefois de véritables portraits de pierre. Le décor intérieur de la maison est aussi important (ainsi les plafonds peints gothiques de l’hôtel de Brignac). Les façades, elles, se transforment plus lentement et les baies restent prédominantes.
Mais cette ville qui accède à la civilité va devenir le centre de terribles conflits qui remettront en cause, à plus ou moins long terme, toute la croissance urbaine. Nous ne pouvons pas évaluer avec précision l’importance des destructions. Seuls les contrats de reconstruction des années 1580-1590 nous permettent d’estimer, très grossièrement, les dégâts. Les enceintes sont l’objet de soins constants mais bien dérisoires devant la vitalité des assauts.
A partir de ces années, l’urbanisme montagnacois est intéressant car les travaux publics et religieux s’imbriquent pour former un nouveau cadre urbain qui n’est pas sans rappeler d’autres cités du royaume.
Les travaux édilitaires deviennent de plus en plus importants dans cette ville qui a gardé de son passé un souci de prestige. On passe progressivement d’une « ville fortifiée à une ville ordonnée » 3. Les murailles sont toujours entretenues mais plus en tant que preuve de civilité qu’en tant qu’élément défensif. Les portes sont ornées des armoiries du village et peuvent dès lors servir de cadre à la réception d’un monarque (Louis XIV en 1660). Les consuls sont chargés de l’entretien des axes de circulation, des ponts et de tous les édifices d’assistance (Maladrerie, Hôpital, Charité-Mage…), d’utilité publique (fours, moulins, glacière…) et de gestion locale (l’hôtel des consuls). L’alimentation en eau demeure un des centres d’intérêt de la politique édilitaire des consuls qui dotent même le village d’une architecture spécifique : la fontaine publique construite de 1658 à 1668. L’embellissement urbain se traduit aussi par la mise en place d’une horloge (1762), par l’amélioration du système d’éclairage public déjà très en avance sur son temps et par le pavage des rues, achevé en 1736.
La construction religieuse concrétise certains idéaux. Un renouveau de la piété fait se multiplier les fondations religieuses et des formes nouvelles de religiosité voient le jour l’une issue de la liturgie post-tridentine et l’autre issue de la Réforme protestante. L’église paroissiale devient le catalyseur des volontés pastorales en cette terre devenant huguenote. La plupart des contrats rencontrés dans les minutiers ne révèle bien entendu aucune reconstruction totale de l’église, mais permet de suivre l’entretien d’un lieu de culte primordial dans la lutte d’influences des deux Églises.
La fin des conflits religieux se traduit, de façon logique, par la reprise de l’activité architecturale. La présence de prêtres farouchement hostiles aux protestants (les Delsol) n’est sans doute pas étrangère à ce renouveau décoratif. Tous les prétextes sont bons pour célébrer le triomphe de la « Très sainte Religion Apostolique et Romaine ». On assiste ainsi encore à l’érection d’une croix, non loin du couvent des Augustins en 1683 « pour la délivrance de Vienne assiégée par les Turcs » 4. Les pères Augustins, eux aussi, participent à ce renouveau et s’ils ont eu à subir de graves dégâts pendant les guerres de religion, leur nouveau couvent, aux portes de la ville, est la preuve de leur puissance. Jouissant même d’un certain prestige, les pères ont voulu rivaliser de luxe avec l’église paroissiale, en multipliant les dépenses somptuaires. Les Pénitents Blancs ont, eux aussi, donné un cadre à leur piété. Et ce sont vraisemblablement eux qui ont su trouver les meilleurs artistes pour bâtir et décorer (le menuisier Géraud Lédénac par exemple) leur chapelle. Il y aurait bien sûr beaucoup de choses à dire sur ces différentes formes de piété, mais le point central de ce renouveau catholique est la recherche d’un certain luxe qui ne sera pas sans marquer l’autre réalité religieuse de l’époque, constituée par les protestants. Car dans le second temple de Montagnac, le gipier piscénois Pierre Rodès s’engagea à décorer murs et plafonds. Or, au vu des autres œuvres de cet artiste, on est en droit de se demander dans quelle mesure il ne s’est pas livré ici à un travail de stucateur plus que de plâtrier. Nous n’en saurons peut-être jamais rien car ce temple a lui aussi été détruit (après la Révocation).
La rupture n’est pas totale entre l’Ancien Régime et la période post-révolutionnaire. Nous assistons à des changements d’ordre religieux mais la ville reste figée dans une enceinte qui se délabre. Peu à peu, cependant, l’urbanisme s’organise et de nouvelles constructions se développent en dehors des remparts. Les jardins particuliers cèdent le pas à des demeures campagnardes. L’ancien « jeu de ballon » devient une véritable esplanade. Sa surface est doublée par la création d’une esplanade basse et les fossés, comblés, deviennent des axes de circulation. L’extension du bâti se fera en dehors de l’enceinte et préservera ainsi le centre historique de la cité. C’est cet ensemble historique que nous allons chercher à connaître en tant que réalité architecturale d’une époque. Mais avant d’analyser dans le détail les aspects particuliers de la maison montagnacoise, nous allons essayer de savoir qui étaient les hommes qui ont façonné cette architecture vernaculaire.
La construction à l'époque moderne
Les hommes et les techniques : nous n’entrerons pas ici dans l’histoire de la Jurande sous l’Ancien Régime, car la question de cet héritage médiéval est assez bien connue pour la région piscénoise 5. L’organisation de cet enseignement « sur le tas » divise les apprentis en deux catégories selon qu’ils quittent ou non leur village de naissance. D’une façon générale, il semble que ceux qui partent réussissent le mieux. Les déplacements sont fréquents d’un centre architectural à l’autre, et Montagnac voit arriver dans son sein des artisans de toute la région pour des laps de temps plus ou moins longs. Un tableau (Fig. 1) récapitule ces mouvements humains. Mais un problème demeure car beaucoup d’artisans se parent du titre de « maître » sans qu’il soit possible de le vérifier. Le nombre impressionnant des maçons est le reflet d’une nécessité constructive mais aussi du flou d’une situation ou le métier est mal protégé. L’analyse des signatures au bas des contrats est à ce titre fort utile. Sur les 36 maîtres-maçons autochtones rencontrés dans les prix-faits 4 seulement signent (soit à peine 12 %), 8 font une croix et 14 écrivent difficilement leurs initiales ou leur nom en majuscules. Alors que des 5 maçons piscénois, 3 signent d’une manière appliquée et 2 écrivent en majuscules. Le métier du bois devait demander une plus grande « instruction » puisque 9 menuisiers Montagnacois sur 13 signent.
Origine des artisans travaillant à Montagnac de 1560 à 1780
Abréviations : (N.B.): seuls les maîtres artisans sont pris en compte.
a. : architecte ; c. : charpentier ; f. : fontanier ; ho. : horloger ; m. : maçon ; ma. : marbrier ;
me. : menuisier ; pa. : paveur ; tr. : trasseur de pierres ; tu : tuilier.
La jurande se ferme au cours du XVIIIe siècle, seuls les fils de maîtres accèdent à la maîtrise. Des dynasties se créent et certaines familles monopolisent les contrats prestigieux (les Durand, Vergelly, Boudet…). Les plus recherchés des contrats touchent l’architecture publique. Quelques familles obtiennent dans ce sens des privilèges de fait. Mais les consuls baissent les prix au maximum et s’arrangent toujours pour fournir un peu de matière première, ne serait-ce qu’en récupérant les restes de la « despouille » (ruine de l’ancien édifice abattu).
S’il n’existe pas à proprement parler d’associations d’artisans, il est un domaine qui lie obligatoirement plusieurs personnes : « la relation d’expertise ». Véritable état des lieux avant une vente, une réparation ou une destruction, ces textes sont une mine de renseignements. On s’aperçoit ainsi qu’une pratique monopolisatrice se développe à Montagnac malgré les arrêts du Parlement laissant le libre choix aux colicitants. Il faut remarquer que ce ne sont jamais des artisans les plus originaux qui pratiquent ce genre de gagne-pain. Deux types d’artisans sont en effet à distinguer : d’une part, ceux qui ont un génie reconnu et les autres, vivant dans une austérité obligée. Les rares qui arrivaient à une certaine aisance sont remarquables par leur environnement social (ex. : les signatures des témoins en bas des contrats). Mais leur rôle est surtout important en tant qu’intermédiaire culturel, dans la part qu’ils prennent dans la diffusion des techniques nouvelles.
On sait que les techniques de construction ont connu un certain nombre de perfectionnements au cours des XVIe et XVIIe siècles. Mais qu’en a-t-il été à Montagnac ? On a bien souvent fait un parallèle entre l’immobilisme notarial (dans la rédaction des devis) et l’empirisme des techniques que traduit d’ailleurs l’abondance des termes patois dans le vocabulaire technique. Or, la diversité des travaux effectuée par un seul homme tendrait à prouver que ces hommes savaient observer les modèles étrangers et utilisaient par tâtonnements des techniques nouvelles. Car, si le manque d’originalité est caractéristique de cette architecture, il semble bien que la nouveauté et la qualité soient issues d’artistes de Pézenas ou de Montpellier. C’est ce premier ensemble où manque visiblement toute originalité que nous allons aborder maintenant. Car cette architecture (mineure) représente les 9/10e de la réalité urbaine de Montagnac.
L’architecture mineure représente une construction sans grande valeur typique d’une microrégion que toute une histoire a pu façonner 6 et ce qui est vrai pour Montagnac ne l’est pas nécessairement pour un autre village.
Si toute construction a pu subir des transformations au cours des siècles, l’étude des contrats de constructions permet de définir trois grandes périodes historiques auxquelles se rattache tout l’habitat mineur montagnacois : 1585-1615, 1630-1670, 1720-1755 (Fig. 2).
Il n’existe pas de plan parcellaire avant celui de 1783, mais le morcellement progressif des parcelles reste une réalité objective dans cette ville qui ne débordera ses remparts qu’à la fin du XVIIIe siècle. Les grands ensembles bâtis sont divisés et les bougets (cloison de parefeuilles) se multiplient dans des maisons partagées entre plusieurs personnes. L’habitat traditionnel est le fait d’artisans sans grande valeur fuyant une innovation qu’ils ne comprennent pas. La construction modeste utilise des procédés qui remontent au Moyen-Age 7 et seuls des tâtonnements permettent de sortir des stéréotypes. L’ordonnance architecturale des façades reste très simple sur une largeur très faible. Les plans surprennent par leur manque d’originalité. Avec une ou deux pièces par niveau, la maison est conçue comme le noyau d’habitation d’une famille au sens large du mot. Seule la cuisine a un aspect plus particulier avec sa cheminée et son évier que mentionnent toujours les prix-faits. La « salle » où se déroule la vie commune est souvent confondue avec cette même pièce pavée de pierre dure, alors que les autres le sont de terre cuite. Le rez-de-chaussée sert d’ouvroir aux commerçants, selon toujours la tradition médiévale. Les étages sont réunis entre eux par un escalier droit. A Montagnac, les escaliers à vis font exception et sont alors placés hors d’œuvre dans une tourelle et desservent plusieurs logements, voire tout un îlot (Fig. 3).
Les rares emprunts aux modèles récents relèvent de la décoration de ces modestes demeures. Les portes piétonnes témoignent le mieux de ce soin particulier et représentent souvent la vulgarisation de modèles aristocratiques. Elles peuvent se regrouper en différents types sans grande envergure qui dérivent toutes, ou presque, du cintre.
On a souvent l’impression que les maçons avaient à leur disposition certains éléments parmi lesquels les commanditaires choisissaient selon leur goût ou leur fortune. Les différentes portes ne commandent pas un type particulier de façade. Les plans, eux-mêmes traduisent davantage les contraintes du parcellaire qu’un parti architectural délibéré. Ils restent simples et très répétitifs, ayant pour base le cube. La standardisation des projets est évidente et la différence réelle entre les modèles est due plus à des tâtonnements qu’à un quelconque parti pris esthétique.
Cette architecture triste et cubique est le lot de la majorité des habitants du village et correspond au cadre de vie du français d’Ancien-Régime,
Bien plus intéressante d’un point de vue stylistique, mais pas nécessairement pour la connaissance des hommes du XVIIe siècle, l’architecture privée aristocratique représente la dernière composante de l’architecture urbaine.
Le lent essor des fonctions urbaines, la prise de conscience du rôle social des bourgeois ont permis à Montagnac d’attirer des artistes de valeur qui ont contribué à embellir la cité qui aspirait à l’émancipation. Si la vieille noblesse fait rarement la dépense d’une construction neuve, les bâtisseurs se recrutent plutôt parmi les riches administrateurs du XVIIIIe siècle. Cela ne représente pas un fait typiquement local et toutes les études minutieuses ont pu le démontrer.
Montagnac devenant centre de la Réforme, a attiré à elle les protestants de toute la région. Et si l’on se fie à l’état des fugitifs établi au XVIIIe siècle, on se rend compte que tous les constructeurs du XVIIe siècle, ou presque, sont protestants. Jacques Pégat, sieur de Brignac, François Gilibert, Jean et Philippe de Rat… étaient protestants et leurs descendants ont fui Montagnac devant les persécutions. Leur rôle social est assez clair quelques-uns d’entre eux étaient marchands et s’étaient ouvert un marché parmi les religionnaires, alors que les autres faisaient partie de l’administration royale (tout au moins au début de la période !). Bien entendu, il ne saurait être question pour ces hommes de s’installer définitivement dans ce village tout au plus avaient-ils ici un site de villégiature qu’ils espéraient franc. Il est un peu exagéré de l’affirmer, mais c’est à son engagement protestant que Montagnac doit d’avoir des hôtels particuliers du XVIIe siècle.
La construction privée représente une dépense énorme que seuls des privilégiés peuvent engager. L’hôtel devient le signe ostentatoire d’une richesse. Ainsi, ce n’est pas un hasard si Jean Leignadier ne se contentant pas de simples réparations fait « écrouler le bastiment pour édifier de neuf », lorsqu’en 1587, il se fait construire le premier hôtel particulier de Montagnac. Cela explique aussi pourquoi les Etats du Languedoc se réunirent dans cette demeure en 1591 et 1592 8.
D’une façon générale, les commanditaires ont eu recours à des maçons locaux pour réaliser leur idéal patricien. Toutefois, certains d’entre eux préfèrent contacter des artisans ayant déjà fait preuve de leur talent dans d’autres lieux. Ainsi, Matthieu Siau venant construire la nouvelle maison de François Gilibert en 1653 en est l’exemple le plus significatif.
Le plan de l’hôtel n’est jamais très complexe et vise avant tout à résoudre des problèmes simples de distribution. L’usage tardif de la galerie de circulation (hôtel de Brignac) montre à l’évidence que les artisans avaient trouvé là le moyen de contourner de nombreux problèmes. D’autant que le parti décoratif d’un tel modèle n’est pas négligeable : l’hôtel d’Alfonse à Pézenas ou plus modestement la maison 38 rue Conti, à Pézenas toujours, sont indirectement à rattacher à cette tradition. La révolution dans l’organisation de l’espace, se fera avec la création de l’escalier « vide » placé au centre de la construction. Il dessert alors un ensemble de pièces, tout au long de sa propre révolution. Si vie privée et vie domestique se partagent la maison, écuries et communs sont en général placés dans un bâtiment au fond de la cour.
Montagnac a conservé quelques beaux exemples d’escaliers à vis. Souvent d’origine médiévale, ils ont été conservés au cours des différentes transactions et rhabillés « au goût du jour ». Ainsi, à la maison Dominique Lagarde, on se contenta d’y plaquer les armoiries du nouveau propriétaire. Un escalier ouvert à deux volées parallèles et mur déchiffre s’ouvrant sur une cour par une paire d’arcs, dans l’isle « d’Orléans » représente un cas assez unique de distribution. Mais le phénomène marquant est bien le développement de l’escalier « à balustres ». Cet élément apparaît vite indispensable au décor de l’hôtel et le plagiat devient la règle. Les prix-faits en rendent assez compte puisqu’il est toujours répété « fera un degré de même façon et architecture que celui de… ». Encore une fois, l’originalité ne se retrouve que dans le décor : à l’hôtel Vissec de Latude le poteau porteur est remplacé par une clé pendante.
Pour ce qui est de la façade, de même que dans l’architecture traditionnelle, la proportion des vides par rapport aux pleins se réduit au cours de la période. C’est à l’hôtel de la rue Montbel que la volonté de clarté se fait le mieux sentir les deux travées et demi de fenêtres à croisée sont si proches les unes des autres que l’entraxe n’est constitué que par le chambranle prismatique de la croisée. Peu à peu vides et pleins sont harmonieusement répartis, ainsi qu’en témoignent les élévations restituées selon les prix-faits. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que l’on réduira encore la surface de ces baies. Dès lors, les meneaux devenant inutiles, seront démolis.
Nous ne savons pas grand chose des portails montagnacois antérieurs à la fin du XVIe siècle. Mais, dès cette date, ils représentent la concentration de tous les efforts décoratifs des maçons. La maison dite « de l’archiprêtre » correspond à une première tentative pour sortir des limites de l’architecture vernaculaire. Or, les maçons ne parviendront à créer un style propre de portail aristocratique qu’au contact des maçons étrangers. Le portail de l’hôtel de Gilibert marque une date importante dans l’histoire de l’architecture montagnacoise, en tant que premier d’une grande série. Avec ses deux têtes de grotesques tenant entre leurs dents des chutes de fruits, il est peut-être à rattacher à toute une tradition du portail figuré lié au « style auriculaire » de l’hôtel de Latude à Pézenas. Mathieu Siau, un des habiles maçons de sa génération, a créé à Montagnac un portail d’une réelle originalité ; et il serait assez intéressant de savoir comment de telles innovations pouvaient être perçues par les contemporains. Il est difficile de dater le portail de l’hôtel de Rat avec précision. Car si le prix-fait de 1644 mentionne bien la construction d’une porte d’entrée il n’en définit ni la forme ni le décor. On peut toutefois rapprocher cette porte de la tradition « rustique-maniériste » qui se manifeste à la « maison de commandeurs » ou à l’hôtel de Paulhan à Pézenas. Comme dans les cas précédents, les bossages sont aplatis et divisés en trois chaînages verticaux. La frise mêle des rinceaux et des têtes de chérubins. Encore une fois, ce portail ne manifeste pas une très grande originalité, mais lie des éléments décoratifs que l’on trouve sur des monuments des villes voisines. L’hôtel voisin offre la particularité d’avoir un portail couronné d’un fronton et d’un édicule à niche qui reste assez proche des exemples piscénois 9.
En fait, il apparaît clairement que les portes des différents hôtels montagnacois se rattachent toutes à des traditions particulières du milieu du XVIIe siècle. D’une façon générale, elles sont assez proches de leurs homologues piscénoises, agathoises ou montpelliéraines et en cela s’inscrivent dans une certaine tradition stylistique. Tradition qui orienta le goût de façon durable et qu’il serait intéressant de cerner de manière plus globale. Cela dépasserait de beaucoup le cadre de notre étude, mais permettrait de mieux connaître la réalité architecturale du Languedoc à l’époque Moderne. Car, dès la première moitié du XVIIe siècle la culture architecturale française est si complexe qu’il est difficile de savoir où sont les novations et où sont les copies.
Hormis l’escalier qui offrait de réels éléments décoratifs, la décoration intérieure d’un hôtel particulier touchait surtout les cheminées, les plafonds et les murs. Mais il faut bien avouer que Montagnac n’est pas très riche dans tous ces domaines.
Il faut attendre le XVIIe siècle pour qu’apparaissent de véritables cheminées décoratives à Montagnac. Celle conservée à Saint-Martin provient de l’hôtel de la rue Montbel (1658) et correspond à un modèle bien connu d’époque Louis XIII. L’hôtel Leignadier possède encore une belle une belle cheminée engagée Louis XV, associant un bel arc de marbre chantourné à tout un décor de gypserie, et des moulures parcourent l’ensemble des plafonds et de la hotte.
Une tradition du beau plafond s’est perpétuée à travers les siècles et les menuisiers apportaient le même soin aux plafonds des demeures particulières qu’à ceux des églises. Le XVIIIe siècle perdra cette habitude des plafonds de bois au profit du « gip ».
Nous n’avons fait ici qu’énumérer les composantes de la décoration intérieure mais l’analyse de chaque élément nous entraînerait très loin et risquerait de couper l’architecture de sa réalité urbaine.
L’architecture du village, qu’elle soit religieuse, publique ou privée constitue les pôles d’une urbanité moderne dont le trait d’union est formé par les artisans du bâtiment qui œuvrent d’un chantier à l’autre. Ils transportent avec eux savoir et « manière » et définissent peut-être, par cette architecture vernaculaire qu’ils élaborent, la vraie « manière française »… Ces hommes que nous avons cherché à connaître le mieux possible en raison de leur rôle central dans le Montagnac d’Ancien-Régime, présentent des singularités suivant qu’ils se spécialisent dans l’expertise, suivant qu’ils sont le fruit d’une longue dynastie d’artisans ou suivant, surtout, les contrats prestigieux que leur talent leur permet d’acquérir. C’est d’ailleurs un des traits marquants de cette architecture que sa constitution dans un milieu conflictuel. Les nombreuses tentatives pour s’approprier le titre d’expert de la communauté sont sans doute la meilleure illustration de cet état de fait. De même, les contrats religieux ou communautaires représentent souvent un but chez des artisans pour qui la peur du lendemain est pain quotidien. Il reste malheureusement trop peu de vestiges de ces deux types d’architecture villageoise pour s’y attarder longuement : notre analyse s’est surtout portée sur l’architecture traditionnelle qui représente les trois quarts de l’architecture de la paroisse. On retiendra surtout de cette étude des plans simples, sans imagination, des persistances pluriséculaires qui ramènent cette architecture mineure à un puzzle où sont associés des éléments de distribution, d’élévation ou de décoration appartenant à des modèles existants en d’autres lieux. En fait, c’est surtout l’architecture privée aristocratique qui renouvelle le plus les genres. Ses formes et son décor la rattachent à tout un courant « maniéroclassique » du début du XVIIe siècle et la spécificité protestante de Montagnac, si importante dans son histoire, ne s’est pas traduite par une architecture caractéristique. Il semble bien qu’il faille réviser l’idée qui associe encore de façon arbitraire architecture et engagement religieux.
Il faudra maintenant attendre l’étude d’autres villages de la basse plaine de l’Hérault pour savoir si ce qui est vrai pour Montagnac valeur générale, ou ne s’explique que par l’histoire mouvementée qui fut celle de la cité 10.
Notes
1. Cet article est un résumé d’un mémoire de maîtrise d’histoire de l’Architecture que nous avons soutenu en Juin 1983 à l’Université Paul Valéry de Montpellier.
2. Sur l’histoire des foires de Montagnac, se reporter aux articles de Jean Combes : Les foires en Languedoc au Moyen-Age, Annales E.S.C., 1958 p. 231-259 ; de Louis Dermigny : Les foires de Montagnac et de Pézenas au XVIIIe siècle, Actes du congrès des fédérations historiques du Languedoc, Carcassonne, 1952, p. 96-116 ; et de M. André Nos : Montagnac et ses foires au Moyen-Age, Bull. Assoc. des Amis de Montagnac, n° 2, déc. 1982. Sur le protestantisme, voir : A. Nos : Dimensions sociales de la Réforme à Pézenas et Montagnac, Actes du XLVIIIe Congrès de la F.H.L.M.R. (Pézenas, ville et campagne), 1976, p. 129-136 ; Jules Sautriot : Une paroisse sous la Réforme, Société archéologique de Béziers (concours n° 1 de 1885) (manuscrit) ; Dr Jean Salvaing : Histoire des protestants de la région du centre Hérault, (conférences, Bédarieux, 1959-1960) (manuscrit).
3. Louis Hautecœur : Histoire de l’Architecture classique en France, T. 1, Vol. 2, 1965 p. 440.
4. A.D.H. G 4424 : Registre de la fabrique de l’œuvre de Notre-Dame de Montagnac ; G. Delsol.
5. Michel Péronnet : Le monde du travail à Pézenas sous l’Ancien Régime, Etudes… IV, 1973, n°4, p. 23-29.
6. La maison de ville à la Renaissance, Actes du colloque de Tours (Mai 1977), Paris, Picard, 1983, p. 16.
7. La France médiévale, (s.d. Jean Favier), 1983, p. 405-409.
8. Un article retraçant l’histoire des différents hôtels montagnacois est paru dans un numéro spécial de l’Association des Amis de Montagnac en octobre 1984 p. 1-36.
9. Jean Claparède : Réflexions sur les portes des hôtels et des églises de Pézenas, fin XVIe-XVIIe siècles, Pézenas, ville et campagne…, p. 143-159. La thèse de Jean Nougaret : Pézenas, évolution architecturale et urbaine XVIe-XVIIIe siècles, Pézenas, 1979, véritable modèle de monographie urbaine, m’a guidé dans tout ce travail.
10. L’Inventaire Général des Monuments et Richesses Artistiques de la France œuvre d’ailleurs dans ce sens, qu’il soit ici remercié pour l’aide qu’il m’a apportée.
