Une visite de Guillaume des Deux Vierges, abbé de Saint-Guilhem-le-Désert,
à Saint-Pierre de Sauve (Gard) du 24 au 27 décembre 1250

* C.N.R.S.-I.R.H.T., Paris.

Je remercie MM. Jean Dufour (E.P.H.E., Paris) et Jean-Claude Richard (C.N.R.S.) pour leurs suggestions et conseils.

Offert en 1890 à la bibliothèque de l’université de Paris par Mgr de Cabrières (1830-1921), évêque de Montpellier, le manuscrit 1506 est un codex en parchemin de 106 folios de grand format (367 x 255 mm), mutilé du début et de la fin et contenant des leçons tirées des Évangiles. Copié dans le Midi de la France, très vraisemblablement au cours de la deuxième moitié du XIe, siècle (et non pas au XIIe, siècle comme l’affirme le Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques), il a appartenu à l’ancienne abbaye de Saint-Guilhem-le-Désert (Hérault).

Si son utilisation pour le culte encore au XVIIe siècle semble confirmée par la présence de titres courants et d’annotations marginales portées par une main de cette époque, sa présence à l’abbaye est prouvée par un ex-libris et un titre figurant en haut du deuxième folio : « Monasterii Sti Guillelmi de Desertis. Homilia in purificatione beate Marie ». Et c’est probablement ce même manuscrit que les Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur ont cité, dans la brève liste des livres de Saint-Guilhem parvenue dans Paris, BnF lat. 13817 (fol. 445), sous l’article suivant : « Un vieux commentaire sur les Psaumes sans commencement ny fin ». En effet, une formule analogue à celle-ci a été inscrite, au premier folio de notre manuscrit 1506, par le rédacteur des annotations marginales mentionnées plus haut. Nous la reproduisons ci-après : « Ce livre qui est un commentaire sur les Évangiles sans commencement ny fin fut escrit en l’an 1250 sous l’abbé Guillaume des Deux Vierges, qui est un château près de Montpeyroux (…) à icellui. »

La datation proposée s’appuie de toute évidence non pas sur l’examen paléographique, mais sur la présence, au fol. 73v (ou p. 156, d’après une pagination tardive), d’un ajout reproduisant un document de cette époque (planche 1). Relatant une visite effectuée en 1250 par Guillaume IV des Deux Vierges, alors abbé de Saint-Guilhem, au monastère de Saint-Pierre de Sauve (diocèse de Nîmes, Gard), le texte en question a été copié d’une encre brune, en une écriture notariée dont les lettres, de petit module, présentent des hastes supérieures très développées; il comporte de nombreuses abréviations et s’étend sur une trentaine de longues lignes. Deux notes (XVIe s.) ajoutées sur la marge de gauche en résument le contenu.

Inédit à ce jour, ce même texte nous a également été transmis par une copie du XVIe siècle conservée aux archives départementales de l’Hérault (5 H 6, fol. 196-198). Bien que son rédacteur ait travaillé à partir de notre manuscrit (« Ex libro homiliarum in archivis asservato » précise-t-il dans une note), sa copie est d’assez mauvaise qualité. Aussi, à titre d’exemple, la date est erronée à la suite d’une erreur de lecture (1259 au lieu de 1250, 9 kal, etc.) et de nombreux passages n’ont pas été déchiffrés (planche 2).

C’est donc sur le document original que se fonde l’édition que nous proposons ici. Ce travail vise à faire ressortir l’intérêt de cette source pour la connaissance de la vie et du personnel de Sauve, ainsi que les rapports, souvent problématiques et conflictuels, qu’il entretenait avec son abbaye tutélaire. Dans cette perspective, il nous a semblé opportun, tout d’abord, de livrer quelques considérations préliminaires sur le prieuré de Sauve, puis de parler brièvement des visites monastiques, auxquelles se rattache l’épisode étudié.

1. Saint-Pierre de Sauve

C’est en 1029 que Garsinde, noble femme liée à deux importantes familles féodales de la région (elle était la veuve du comte Roger de Carcassonne et l’épouse de Bernard, seigneur d’Anduze et d’Alais) fonde avec ses deux enfants, Bermundus et Almeradus, le prieuré (nommé à cette époque cella) de Saint-Pierre de Sauve. Transmis dans le cartulaire de Gellone, l’acte marque sa soumission, dès cette époque, à l’abbaye de Saint-Guilhem, qui allait en retirer un cens annuel de vingt sous. Il présente l’abbé et les religieux de Gellone prenant solennellement possession des lieux et examinant la dotation du prieuré. Sa modestie, soulignée par la charte (invenerunt eam [ecclesiam] parvam vel tugurium) nous semble déjà toute relative, le domaine englobant quatre manses et l’église renfermant de nombreux parements liturgiques, une croix, une cloche en fer et dix-sept manuscrits, dont le contenu n’est pas détaillé. L’acte fixe également la composition du personnel : outre le prieur, Gérard de Uglas, dont on loue la prudence (vir valde prudens), sont nommés le sacristain Félix, le cellérier Benoît, ce dernier assumant aussi la charge de caput scholae (équivalent du chantre) et sept autres religieux.

Au cours des décennies suivantes, Sauve demeure étroi-tement lié à Saint-Guilhem, où est recrutée, par exemple, la ma-jorité de ses prieurs. Leurs noms seront d’ailleurs régulièrement inscrits au nécrologe de l’abbaye-mère. De toute évidence, la responsabilité du prieuré constitue une charge importante, marquant des carrières monastiques brillantes. C’est ainsi qu’Emenon, troisième prieur de Sauve, deviendra ensuite abbé d’Aniane et que Pons Eble, un doyen de Gellone devenu plus tard abbé de Joncels, prendra ensuite la direction du prieuré.

Le prestige de la fondation explique sans doute une partie des crises qui ne tardent pas à l’affecter. Ainsi le deuxième prieur, Guillaume Faraldus, est victime d’une tentative de destitution de la part d’un des religieux, Pons Barnier, tentative qui entraînera l’intervention et l’arbitrage de Gellone. Aussi, le prieuré semble-t-il avoir vite essayé de s’affranchir de sa tutelle. Les documents ne sont pas nombreux mais, dès 1169, nous voyons Sauve négocier directement une transaction avec l’évêché de Nîmes (Carpentras, Bibl. mun. 524, fol. 449). Moins d’un siècle plus tard, en 1266, le prieuré a déjà acquis son statut d’abbaye indépendante qu’il ne perdra qu’en 1366, tombant alors sous l’égide de Saint-Victor de Marseille. Sauve continuera cependant à jouir d’importants privilèges, qui sont notamment soulignés dans une bulle d’Urbain V.

Les renseignements sur la vie de l’abbaye au cours des siècles suivants sont rares et peu sûrs. On retiendra le testament en sa faveur rédigé, en 1410, par un procureur du Parlement de Paris, Philippe de Vilate (document signalé par A. Tuetey, cf. infra, bibliographie). Philippe, qui avait été baptisé à Sauve, demande, pour le cas où il venait à mourir in patria Occitana, à être enterré dans l’église (in capella beatorum Germani et Katerine edificata in ecclesia Salviensi) et offre au monastère un manuscrit du Catholicon, le dictionnaire de Jean de Balbi, et un missel. Ces livres devront être entreposés dans la chapelle qu’il a fait construire pour être accessibles à tous ceux qui voudront s’en servir (Item dono et lego ecclesie Sancti Petri de Salvio, in qua fui baptisatus, meum Catholicon; et volo et ordino quod dictus liber ponatur sen locetur in dicta ecclesia seu monasterio, vel in capella, quam fratres mei et ego ibidem fecimus ediflcare, in loco patenti ubi quilibet possit dictum librum videre seu studere… Item lego et dono capelle predicte… in dicta ecclesia Sancti Perd de Salvio, meum missale). Notons que le testament recommande de conserver le Catholicon sous un instrumentum de fer (sans doute une grille ?), de façon à ce qu’il ne puisse être ni volé, ni abîmé (… dictum librum includi facere bene et honorifice infra quoddam instrumentum ferreum… taliter quod dictus liber non possit furari, destrui, deturpari).

Rappelons encore qu’à la fin du XVe siècle, le monastère semble soucieux de réaffirmer son importance. C’est en effet de 1484 que date un vidimus de la bulle d’Urbain V mentionnée plus haut, établi à l’initiative du prieur claustral, Guillaume Calvin. Cependant, comme d’autres communautés bénédictines à la même époque, Sauve tombe en déclin après l’institution du régime de la commende. Plus tard, à l’époque des guerres de Religion, l’église est pillée et détruite (Nîmes, Arch. dép. du Gard G 1298). Aussi, seuls des témoignages fragmentaires nous sont-ils parvenus jusqu’à l’époque de sa dissolution qui survient au XVIIIe siècle.

2. Les visites monastiques

Situé à l’époque critique qui précède l’indépendance de Sauve, le document que nous étudions relate donc l’une des visites que les autorités monastiques pratiquaient couramment pour contrôler la gestion du temporel et du spirituel de leurs prieurés. En usage depuis longtemps dans les monastères de l’ordre de saint Benoît, l’institution des visites reçoit sa configuration définitive au cours des premières décennies du XIIIe siècle. Ainsi, c’est une bulle de Grégoire IX de 1233 qui en fixe le déroulement pour les monastères clunisiens.

Dans son important ouvrage sur Cluny, G. de Valous nous en présente de manière détaillée et approfondie les circonstances et le déroulement. Nous savons ainsi que ces visites avaient lieu généralement à l’octave de saint Pierre et Paul, parfois au début de l’Avent, voire à Noël et qu’elles duraient de deux à trois jours. Désignés par le chapitre général de l’ordre, les visiteurs, qui n’étaient pas toujours accueillis favorablement, agissaient toujours sous le contrôle de l’abbé. Ils relataient leur travail d’inspection en plusieurs étapes, commençant par un rapport circonstancié établi à l’aide d’un questionnaire, rédigeant ensuite un résumé, puis un sommaire réunissant, sous une forme synthétique destinée aux autorités, les résultats des visites effectuées sur toute une région.

A la différence de ces témoignages, véritables comptes rendus issus de campagnes visant à contrôler l’ensemble des possessions d’un ordre, notre texte ne nous livre aucun renseigne-ment sur les circonstances qui ont provoqué la visite de l’abbé – au moins la seconde en ce prieuré -, mais il insiste plutôt sur son cérémonial. C’était là un aspect essentiel, les autorités affirmant toujours, à ces occasions, leur puissance d’une manière grandiose.

3. Le récit

C’est un accueil en grande pompe que l’abbé de Saint-Guilhem reçoit à Sauve (où il séjournera pendant trois jours) la veille de Noël 1250. Vêtus de parements d’apparat et faisant tinter cloches et cymbales, les moines avancent en procession, précédés par leur prieur Pons de l’Arboux, qui porte un livre d’Évangiles couvert d’une reliure en argent. Guillaume des Deux Vierges est, lui, accompagné de quatre de ses religieux, parmi lesquels figurent les titulaires d’offices importants l’infirmier et le camérier. Le lendemain, jour de Noël, l’abbé de Gellone célèbre l’office des matines et des laudes et la messe. Le 26 décembre, avant de célébrer la messe solennelle, il entre au chapitre et exhorte les moines de Sauve à poursuivre leur salut. Ceux-ci font alors acte d’obéissance en s’agenouillant et baisant la main de l’abbé qui tient un manuscrit de la Règle de saint Benoît.

Puis, toujours afin de souligner l’autorité que l’abbé de Saint-Guilhem est en droit d’exercer sur eux, les moines de Sauve lui offrent les clefs du prieuré. C’est alors que l’un des visiteurs lit les noms de quatre religieux de Gellone défunts, parmi lesquels figure Guillaume de Roquefeuil, prédécesseur de Guillaume des Deux Vierges. L’abbé s’enquiert alors sur ce que les moines de Sauve font pour commémorer ces personnalités. Et ce n’est qu’après avoir obtenu l’assurance que ces commémorations ont bien lieu et après avoir longuement discuté (post plura interposita verba) avec les religieux du prieuré, que les clefs leur seront rendues.

Le lendemain, 27 décembre, se déroule, toujours au chapitre, l’autre partie de la visite. L’abbé adresse alors aux moines de Sauve, suivant le schéma habituel des visites dont il a été parlé plus haut, des questions concernant les affaires temporelles et spirituelles. Notre document ne nous en a pas livré la teneur. Puis, après un sermon prononcé par le frère dominicain Barthélémy, la visite est conclue par Guillaume des Deux Vierges qui, en tant qu’abbé de Saint-Guilhem et de Sauve, déclare sa participation et son association au temporel et au spirituel du prieuré.

Manuscrit 1506 de la Bibliothèque de l'Université de Paris, fol. 73v (cliché. J.-L. Charmet).
Manuscrit 1506 de la Bibliothèque de l'Université de Paris, fol. 73v
(cliché. J.-L. Charmet).

Détaillant un cérémonial, ce récit nous semble offrir de nombreuses pistes de réflexion dans le domaine de l’histoire culturelle et religieuse. On retiendra, tout d’abord, les actes par lesquels l’abbé de Saint-Guilhem marque son autorité : l’inscription de son nom sur le bref des offices ; l’obéissance qu’il impose, tenant un livre à la main, selon une pratique largement attestée dans les cérémonies d’investiture, aux moines réunis en chapitre ; la saisie et la restitution des clefs. Ainsi, dans une déclaration finale, Guillaume des Deux Vierges, se disant abbé de Sauve par la volonté de ses moines, s’octroie la participation à la gestion temporelle et spirituelle du prieuré.

On observera encore que la présence d’un dominicain, chargé d’intervenir in spiritualibus, témoigne du rôle croissant que les ordres mendiants exercent à cette époque dans la vie des communautés monastiques de la région. En revanche, les personnalités ayant assuré la rédaction de notre texte et garantissant, par leur présence, sa nature d’acte juridique sont des laïques il s’agit d’un juriste et d’un clerc, assistés d’un notaire qui exerçait vraisemblablement son activité pour le monastère de Gellone (suo notario magistro Guillelmo de Gellone). Enfin, en ce qui concerne l’histoire du manuscrit 1506, porteur du récit, on peut se demander si, avant de passer dans les collections de Saint-Guilhem (où il se trouvait sûrement, nous l’avons vu, au XVIIe siècle), il ne faisait pas partie des livres du prieuré de Sauve. Peut-être s’agissait-il même du livre d’Évangiles couvert d’argent que le prieur Pons de l’Arboux portait en ses mains en accueillant Guillaume des Deux Vierges ?

A défaut de documents nous permettant de vérifier cette hypothèse, on soulignera, pour conclure, que le récit nous offre un précieux témoignage sur le personnel de Sauve à cette époque. Trente religieux y sont en effet détaillés outre le prieur et les responsables d’offices monastiques comme le sacristain, le prieur claustral, le cellérier, le préchantre, l’infirmier, le camérier, on cite l’organiste du monastère. Sont ensuite mentionnés les simples religieux, dont fait partie une personnalité importante, Pons de Sauve, frère de l’abbé d’Aniane. Il y a également des prieurs, responsables d’églises qui étaient alors contrôlées par Sauve : Saint-Étienne, Saint-Germain, Thoiras, Quissac, Monoblet, Aigremont, Lézan. Disposant d’un personnel nombreux et d’un patrimoine important, Sauve nous apparaît en somme, à cette époque, déjà largement en mesure d’affirmer son autonomie face à l’abbaye de Saint-Guilhem.

Édition *

1250, 24-27 décembre, Saint-Pierre de Sauve

Récit de la visite effectuée en 1250 à Sauve par Guillaume des Deux Vierges,
abbé de Saint-Guilhem-le-Désert.

Ms, Paris, Bibl. de la Sorbonne 1506, fol. 73 v (p. 156 selon la pagination du XVIIe siècle).

Anno Domini M° CC° L, IX, Kl. januarii, dominus Guillelmus de Duabus Virginibus Dei gratia abbas monasterii Sancti Guillelmi de Desertis pervertit cum sua/ honoranda societate de novo ad monasterium Sancti Petri de Salve causa visitationis, correctionis et refformationis. Cujus monasterii Salviensis prior / totusque ejusdem loci conventus processionaliter incedentes cum testu argenti, candelabris, turibulis et capis ciricis, campanas et cimbala cla/citando ipsum abbatem honorifice receperunt. Post hec vero anno quo supra, in die Nativitatis Domini, nomen dicti domini abbatis scriptum / fuit in tabula del breu ipsius monasterii ad secundam antiphonam nocturnorum, octavum responsum, duodecimam lectionem, secundam antiphonam de laudibus et ad majorent missam ibidem dicendam et decantandam, que omnia predicta idem dominus abbas dixit, cantavit / et adimplevit Post hec anno quo supra scilicet VII kl. januarii idem dominus abbas, antequam missa major celebraretur, capitulum ipsius / monasterii intravit, verba salubria et exortativa ad consolationem et refformationem regularium inter fratres ipsius monasterii proponendo. Quibus / completis et peractis Poncius de Arbucis prior dicti monasterii, Poncius de Broseto sacrista, Fredolus de Calberta prior Sancti Stephani, Poncius de Salve/ prior Sancti Germani, Bertrandus de Soccrato prior de Valle, Fredolus de Salve prior de Toiracio, Guillelmus de Cubellis infirmarius, Petrus / de Tornamira camerarius, Bertrandus de Rape prior de Quillac, Bernardus Gaucelini prior Sancti Andree, Hugo de Montusanicis prior de Mono/bleto, Guillelmus de Vilari prior d’Agremon, Raimundus de Laroqueta prior de Lezano, Johannes de Rochablava cellararius, Guillelmus de / Brinono prior claustralis, Raimundus de Durfort, Hugo de Durfort frater eius, Ermengaudus precentor, Poncius de Salve frater / domini abbatis Anianensis, Poncius de Salve organista, Raimundus de Gorpeira, Bernardus de Sancto Romano, Petrus de Montusanicis, / Hugo de Mirabel, Guillelmus de Tornamira, Guillelmus de Quingnac, Ahemarius de Durfort, Bernardus de Arbucis, Guillelmus Raimundi, Pontius de La Guarda, promiserunt et fecerunt manualem obedientiam cum osculo, flexis genibus, eidem domino suo abbati/ tenenti coram se regulam sancti Benedicti. Post hec vero incontinenti presentibus omnibus supradictis Pontius sacriste predictus / et Guillelmus de Brinono prior claustralis reddiderunt dicti monasterii Salviensis claves eidem domino abbati in signum dominii. Dicto vero domino/ abbate tenente dictas claves, B. de Brugieira monachus Sancti Guillelmi, jussus ab eodem abbate et a capitulo Salviensi, legit in / presencia ipsius capituli breves domini G. de Rocafolio condam abbatis monasterii Sancti Guillelmi, Ugoni Jordani, R. de Vallangersio et / Ugonis de Sancto Pontio monachorum monasterii Sancti Guillelmi. Quibus lectis iode dominus abbas absolvit eos inquirendo diligenter / a capitulo Salviensi quod pro dictis defunctis faciebant. Qui responderunt quod illud idem faciebant pro unoquoque illorum, quod faciebant pro quolibet / suorum monachorum. Post vero aliquantulum spacium et post plura interposita verba, predictus dominus abbas tradidit dictas claves dictis sacriste et priori / claustrali, commendando eas eis et dicendo ut dictas claves ab ipso de cetero teneant et nomine ipsius commendatas. Omnibus et singulis supradictis fuerunt / presentes Petrus Gener, prior de Corvut(er)o, B. de Heurario camerarius, frater Ricardus infirmarius et B. de Brugieira monachi Sancti / Guillelmi. Item crastina 13 die dominus abbas intravit capitulum et peciit a monachis Salviensibus si aliquid erat ad corrigendum, emendandum / vel meliorandum inter eos, cum pentus 14 esset corrigere et emendare tamquam pater spiritualis eorum. Qui responderunt eidem quod vero ad presens et tunc idem dominus 15 / abbas recepit ibidem in spiritualibus fratrem Bartholomeum 16 qui tunc fecerat sermonem, socium ejus ordinis Predicatorum. Et post hec dedit et concessit de / voluntate et consensu expressis dictorum monachorum Salviensium tamquam abbas monasterii Salviensis et societatem et participationem omnium bonorum ipsius / monasterii tam in temporalibus quam in spinitualibus. Guillelmo Bedecii jurisperito de Claromonte et Berangario de Gallaco clerico et suo notario / magistro Guillelmo Gellone presente.

* Normes d’édition : la graphie du document a été respectée ; les noms de lieux en français et en provençal ont été transcrits en italique. La ponctuation a été restituée.

1 a. locci avec le deuxième c exponctué.

2 a. textu, x suscrit corrigeant le e.

3 a. honoriffice.

4  Sic. Très vraisemblablement la table d’un livre indiquant les offices à l’usage des membres de la communauté ; se reporter en effet à Du Cange, Glossarium mediae et infimae latinatis, t. I, 1883 (réimpr. Graz 1954), sv. brevis tabulae, p. 770 (l’exemple cité ici est tiré du coutumier de Saint-Victor, déb. du XIIe, siècle : « Brevis tabulae, quae in capitulo recitatur de quolibet officia sive ad matutinas, sive ad missam, sive ad capitulum, sive ad mensam, sive ad collationem »).

5   Sacrista ajouté dans l’interligne.

6 a. Nomoglecto.

7 a. calaustralis.

8 a. Q(ui)ngnac.

9 a. tenentem.

10 a. Brinno.

11 a. Claves ajouté dans l’interligne au-dessus de monasterii.

12 a. facienbat.

13 a. carstina.

14 a. p(er)tus.

15 a. cba(s)s ou eba(s)s, correspond peut-être à dominus ?

16 a. Bertholomeum.

Traduction

Le 24 décembre de l’an du Seigneur 1250, le seigneur Guillaume des Deux Vierges, abbé par la grâce de Dieu du monastère de Saint-Guilhem-le-Désert, vint à nouveau, avec son honorable société, au monastère de Saint-Pierre de Sauve, pour le visiter, le corriger et le réformer. Le prieur de ce monastère et l’ensemble des religieux de ce lieu accueillirent l’abbé avec les honneurs, s’avançant en procession avec les Évangiles d’argent, les chandeliers, les encensoirs et les chapes de soie et faisant tinter les cloches et les cymbales. Après cela, la même année, le jour de la naissance du Seigneur, le nom de cet abbé fut inscrit sur la table du bref des offices, à la deuxième antienne de l’office de matines, huitième répons, douzième leçon, à la deuxième antienne des laudes et à la grande messe qui devait y être célébrée et chantée, toutes choses que l’abbé dit, chanta et accomplit. Après cela, la même année, le 26 décembre, l’abbé, avant de célébrer la grande messe, fit son entrée au chapitre dudit monastère, en adressant des paroles salutaires et d’exhortation pour consoler et réformer la vie régulière parmi les frères de ce monastère, ces choses ayant été accomplies, Pons de L’Arboux, prieur dudit monastère, Pons de Brouset sacristain, Frédol de Calberte, prieur de Saint-Étienne, Pons de Sauve, prieur de Saint-Germain ; Bertrand de Soucanton, prieur de Laval, Frédol de Sauve, prieur de Thoiras, Guillaume de La cubelle, infirmier, Pierre de Tournemire, camérier, Bernard de La Roque, prieur de Quissac, Bernard Gaucelin, prieur de Saint-André, Hugues de Montuzargues, prieur de Monoblet Guillaume de Vilar, prieur d’Aigremont, Raymond de La Roquette, prieur de Lézan, Jean de Rocheblave, cellérier, Guillaume de Brignon, prieur claustral, Raymond de Durfort, Hugues de Durfort, son frère, Ermengaud, préchantre, Ports de Sauve, frère du seigneur abbé d’Aniane, Pons de Sauve, organiste, Raymond de Grospierres, Bernard de Saint-Roman, Pierre de Montuzargues, Hugues de Mirabel, Guillaume de Tournemire, Guillaume de Quingnac, Aymard de Durfort, Bernard de l’Arboux, Guillaume Raymond, Ports de La Garde, promirent et firent acte d’obéissance manuelle, avec le baiser, à genoux devant à l’abbé, qui tenait la Règle de saint Benoît. Sur ce, en présence de toutes ces personnalités, le nommé Pons, sacristain et Guillaume de Brignon, prieur claustral, rendirent les clefs dudit monastère audit abbé, en témoignage de suzeraineté. Alors que ledit abbé tenait ces clefs, B. de La Bruguière, moine de Saint-Guilhem, à la demande de l’abbé et du chapitre de Sauve, lit en leur présence le bref des morts du seigneur G. de Roquefeuil, feu abbé de Saint-Guilhem, d’Hugues Jourdan, de R. de Vailhauquès ( ?) et d’Hugues de Saint-Pons, religieux du monastère de Saint-Guilhem. Ces choses étant lues, l’abbé leur donna alors l’absolution, s’enquérant avec diligence auprès du chapitre de Sauve de ce qui était fait pour ces défunts. Les membres du chapitre répondirent qu’ils faisaient pour chacun de ces défunts ce qu’ils faisaient pour n’importe lequel de leurs moines. Plus tard, après d’amples discussions, le seigneur abbé livra lesdites clefs audit sacristain et prieur claustral, et les leur confia en leur disant qu’ils tenaient dorénavant ces clefs de lui et en son nom. A tous ces événements assistèrent Pierre Gener, prieur de Cournonterral ( ?), B. de Heurario, camérier, frère Richard, infirmier et B. de la Bruguière, moines de Saint-Guilhem. De même, le lendemain, le seigneur abbé entra au chapitre et demanda aux moines de Sauve si quelque chose pouvait être corrigé, amendé ou amélioré parmi eux, car, étant le père spirituel, il était apte à corriger et à amender. Ils lui répondirent ce qu’il y avait au vrai à présent et le seigneur abbé reçut alors pour l’administration du spirituel le frère Barthélémy, son associé de l’ordre des Prêcheurs, qui prononça un sermon. Puis, en tant qu’abbé du monastère de Sauve, il donna et concéda, par volonté expresse de ses moines, l’association et la participation de tous les biens dudit monastère, tant dans les affaires temporelles que spirituelles. En présence de Guillaume Bedecii, juriste de Clermont, de Bérenger de La Gaillague ( ?) clerc et de son notaire, maître Guillaume de Gellone.

Identification des toponymes cités dans le document

Agremon (Guillelmus de Vilari, prior d’) : Aigremont (Gard).

— Arbucis (Poncius de, Bemardus de) : L’Arboux (Gard).

— Brinono (Guillelmus de) : Brignon (Gard).

— Broseto (Poncius de) : Brouzet (Gard).

— Brugieira, Brugueira (B. de) : La Bruguière (Gard).

— Calberta (Fredolus de) : Calberte (Gard).

— Corvutero (Petrus Gener, prior de) : peut-être Cournonterral (Hérault) ( ?).

— Cubellis (Guillelmus de) : La Cubelle (Gard) ou Cubières ( ?).

— Gallaco (Berengarius de) : Gailhac ou La Gaillague (Hérault).

— Gorpeira (Raimundus de) : Grospierres (Gard).

— La Roqueta (Raimundus de) : peut-être La Roquette.

— Lezano (Raimundus de Laroqueta, prior de) : Lézan (Gard).

— Mirabel (Hugo de) : Mirabel (Gard).

— Monogleto (Hugo de Montusanicis, prieur de) : Monoblet (Gard).

— Montusanicis (Hugo de) : peut-être La Montouze, commune de Salvetat (Hérault) ou plutôt Moutuzargues (Gard).

Quillac (Bertrandus, prior de) et Quingnac (Guillelmus de) : l’un de ces deux toponymes correspond peut-être à Quissac (lat. Quintiacum), prieuré dép. de Saint-Pierre de Sauve (Gard) ; il est plus difficile d’établir une correspondance avec Quilhan, autre prieuré dépendant de Saint-Pierre de Sauve (Gard) (cf. Cottineau, t. II, col. 2389 et 2393).

— Rape (Bertrandus de) : La Raspe (Gard) ou La Roque (Gard).

— Rocafolio (G. de) : Roquefeuil nom d’un château situé aux confins du Nîmois et du Rouergue.

— Soccrato (Bertrandus de) : Saugras (Hérault) ou Soucanton (Gard).

— Toiracio (Fredolus de Salve, prior de) : Thoiras (Gard).

— Tornamira (Petrus de) : peut-être Toumemire (Lozère).

— Vallangersio (R. de) : peut-être Vailhanquès (Gard).

Sources et bibliographie

1) Sources manuscrites

— Paris, Bibliothèque de la Sorbonne 1506 (XIe, s., 2e moitié), fol. 73v : Original du texte de la visite (XIIIe).

— Montpellier, Arch. dép. de l’Hérault 5 H 6, fol. 196-198 : copie du texte de la visite (XVIe).

— Montpellier, Arch. dép. de l’Hérault H : cartulaire de Gellone.

— Paris, BnF 13817, fol. 445 : liste de manuscrits de l’abbaye de Saint-Guilhem (XVIIe) ; fol. 441-441 v : copie partielle de l’acte de fondation de Sauve de 1029 (XVIIe s.) ; copie de l’acte de rétablissement de Guillaume Faraldus au titre de prieur de Sauve après une tentative de destitution.

— Carpentras, Bibl. mun. 524, fol. 449 : transaction entre le monastère de Sauve et l’évêché de Nîmes (1169).

— Nîmes, Arch. dép. du Gard, G 291, n° 1 : vidimus de la bulle d’Urbain V de 1366 en faveur de Saint-Pierre de Sauve, 1484).

— Nîmes, Arch. dép. du Gard, G 1298 (visites pastorales, XVIIe).

— Paris, BnF Baluze 47, p. 427 : copie partielle de l’acte de fondation de Sauve en 1029 (XVIIe).

— Paris, BnF, collection Moreau 1161, fol. 677 : legs de Philippe de Vilate en faveur de Sauve (copie du XVIIe siècle ; l’or, est aux Arch. nationales de Paris).

2) Sources imprimées

— Alaus, abbé Cassan, E. Meynial, Cartulaires des abbayes d’Aniane et de Gellone, Montpellier 1897.

— Camps, F.-R. Hamlin, J-C. Richard, Tables des noms de personnes et de lieux du cartulaire de l’abbaye de Gellone, Montpellier 1994.

Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques. Université de Paris, Paris 1918, p. 327-328.

Dictionnaire topographique du Gard, Paris 1868.

— Hamlin, A. Cabrol (coll.), Les noms de lieux du département de l’Hérault. Nouveau dictionnaire topographique et étymologique, Nîmes (Lacour), 1988.

— H. Cottineau, Répertoire topo-bibliographique des abbayes et des prieurés, 2 vol., Mâcon 1939. La nouvelle réimpression de Brepols intègre le volume des Tables publié bien après 1939.

Gallia Christiana, t. VI, col. 521-524 (pour Sauve) et 580 et suivantes (pour Saint-Guilhem).

Histoire générale de Languedoc, t. IV, Toulouse 1872, p. 719-720 (notice sur Saint-Pierre de Sauve) et t. V, Toulouse 1875, p. 389-394 (éd. de l’acte de fondation de Saint-Pierre de Sauve).

— Graesse, Benedict, Plechl, Orbis latinus, Brauschweig, 1972, 3 vol.

3) Bibliographie

a) Prieurés dépendants et visites monastiques

— Avril, « Paroisses et dépendances monastiques », dans Sous la Règle de Saint Benoît. Structures monastiques et société en France, Genève-Paris 1982, p. 95-106.

— Prieurs et prieurés dans l’Occident médiéval. Actes du colloque organisé à Paris le 12 nov. 1984 sous la dir. de J.-L. Lemaître, Genève (Droz) 1987 (École pratique des Hautes Études, Hautes Études médiévales et modernes, 60).

— Schmitz, Histoire de l’ordre de saint Benoît, Maredsous 1942 (4 vol.).

— de Valous, Le monachisme clunisien des origines au XVe siècle, Paris, Picard 1970 (chap. IV Visites…, t. II : L’ordre de Cluny).

— Vandeuvre, L’exemption de visite monastique : des origines au Concile de Trente, Dijon 1906.

— « Visite canonique du supérieur religieux », dans Dictionnaire de droit canonique, t. VII, Paris 1965, col. 1595-1606.

b) Saint-Guilhem

Saint-Guilhem-le-Désert au Moyen Age. Nouvelles contributions à la connaissance de l’abbaye de Gellone. Actes de la table ronde, mai 1995, Saint-Guilhem-le-Désert 1995.

— La série Les cloîtres de l’abbaye de Gellone (Saint-Guilhem-le-Désert, Hérault) est dans Études sur l’Hérault, 10, 1994, p. 19-52 et dans Études Héraultaises, 26-27, 1995-1996, p. 77-104.

— Pierre Tisset, L’abbaye de Gellone au diocèse de Lodève des origines au XIIIe siècle, Paris, 1933, Éditions du Beffroi, Millau, 1992.

c) Autres ouvrages consultés

— Tuetey, Testaments enregistrés à Paris sous le règne de Charles VI, Paris 1880.