Une montagne imaginaire Le Larzac granitique de Ferdinand Fabre dans le Chevrier
Une montagne imaginaire
Le Larzac granitique de Ferdinand Fabre dans le Chevrier
p. 193 à 196
Comme l’écrit fort justement Reynald Squadrelli dans une préface au Chevrier : « Ferdinand Fabre tente de se délimiter un territoire, lequel finira par coïncider avec un terroir, c’est-à-dire tout autant, mais simultanément un espace où être, et un objet à décrire ».
Toute l’œuvre du romancier né à Bédarieux en 1827 s’inscrit dans cette perspective : la revendication d’un territoire littéraire situé dans un espace géographique réel qu’il baptise Cévennes mais qui, à bien des égards, relève du mythe poétique plutôt que de l’observation naturaliste. C’est particulièrement vrai lorsqu’il s’aventure, comme dans le chevrier, paru en 1867, loin de sa ville natale et de « ses » Monts d’Orb, à la conquête de nouvelles terres.
Le chevrier, salué par Sainte-Beuve comme « un livre d’art et de style » mais qui ne fut pas un très grand succès contrairement à d’autres romans de Fabre, doit sans doute l’admiration de quelques critiques et l’incompréhension du public à son caractère doublement atypique : la dimension mythique et le style archaïsant.
« N’avait-il pas folie à vouloir faire des environs de Navacelle les environs de Mytilène, à vouloir égaler Aran et Félice à Daphnis et Chloé ? » écrit avec lucidité Ferdinand Fabre dans « Mon cas littéraire » en 1885. Comme le Giono des romans paysans, la volonté de l’auteur est clairement d’actualiser le mythe antique dans un drame du terroir, ici le Larzac catholique en 1848. Et comme Giono au siècle suivant, il adopte pour cela un style artificiel, farci d’archaïsmes, d’omissions, d’allitérations, etc. qui emprunte plus à Rabelais qu’à l’occitan. « Il fallait éviter le jargon patois, écrit l’auteur, et pourtant mon gardien de chèvres, aussi court de dictionnaire que d’idée, ne pouvait s’exprimer dans le langage littéraire courant. Je songeais è mes études antérieures sur les XVe et XVIe siècles, et il me parut que le dire de mon personnage, dire rare et bref s’accommoderait on ne peut mieux de certaines tournures tombées en désuétude, mais pleines de franchise et de charmes. Peut-être infiltrerais-je, en cette manifestation d’art très hasardeuse, quelques vieux mots, de ces vieux mots pittoresques que d’aventure Rabelais, prenant son bien partout où il le trouvait, ne dédaigna pas de recueillir dans nos contrées méridionales, ce serait tout. »
Rabelais a emprunté à « nos » contrées, Fabre reprend son dû, il n’y a pas annexion mais récupération et tout est dit.
Il n’en va pas autrement du terroir qui ne sert pas seulement de décor aux personnages mais auquel ils s’identifient comme dans la plupart des romans de Fabre. Ce « Larzac » est aussi mythique que le sera la Haute Provence gionesque, aussi artificiel que le parler du chevrier. Il ne faut pas le rechercher sur les cartes. Il ne servirait à rien d’en suivre les sentiers de randonnée pour le parcourir il relève tout entier de l’imaginaire de l’auteur. Le souffle qui le traverse n’est pas celui du terral de « nos » régions comme l’écrirait Fabre s’il connaissait les noms des vents lodévois, mais le souffle épique d’un auteur inspiré, au lyrisme puissant, à la foi religieuse presque naïve à force de sincérité.
Ferdinand Fabre avait clairement posé ses revendications territoriales dès 1862 dans son premier roman « Les courbezon ». Comme son ami Alphonse Daudet annexant à « sa » Provence quelques bons morceaux de terre languedocienne, à commencer par Beaucaire et la rive droite du Rhône et peu ou prou la Nîmes romaine de son enfance, Ferdinand Fabre délimite dans le préambule de son premier roman à succès son royaume littéraire. Ce n’est pas l’Hérault, rarement présent, et toujours comme entité départementale (une adresse postale et une allusion au conseil général dans Monsieur Jean, la mention de « deux cantons de l’Hérault » dans les courbezon…) ni même le Languedoc. Il ne se sent pas assez à l’aise dans ce qu’il appelle avec méfiance le « Pays-Bas », et les rares voyages des personnages à Béziers ou à Sète sentent l’incursion en pays étranger.
Contrairement à Daudet couvrant de son autorité littéraire toute la Provence et même au-delà, Ferdinand Fabre se cantonne presque frileusement à « ses » montagnes. Encore ne les revendique-t-il pas pour lui seul mais pour toute la « race cévenole » dont il se fait le chantre.
Tous les livres de Fabre à part les rares romans « périphériques » comme l’abbé Tigrane, qui se situe dans les corbières (mais non le Chevrier, hautement revendiqué comme roman cévenol), ou les quelques romans parisiens, abondent de ce possessif de la première personne du pluriel qui authentifie tout à la fois l’ancrage de l’écrivain dans sa contrée d’origine et son altérité face aux Parisiens auxquels les livres sont adressés. « Dans nos Cévennes.., nos montagnes cévenoles.., nos campagnes cévenoles.., écrit-il en leitmotiv dans Monsieur Jean, Barnabé, Toussaint Galabru.., (mais moins dans les Courbezon, sans doute parce qu’il entend en 1862 se faire accepter de Paris et non pas encore le provoquer). Plusieurs dizaines de fois par roman les familles, (« … nos mères cévenoles.., nos petits cévenols… ») les coutumes, le climat, l’alimentation sont orgueilleusement marquées de ces possessifs. Humblement aussi, à l’en croire, de cette humilité provinciale qui sait ne pas pouvoir lutter à armes égales avec la capitale et se fait un bouclier de sa pauvreté et de son éloignement. « Les enveloppes n’ayant pas fait leur apparition dans nos contrées reculées en 1843 » (Monsieur Jean) « … un vulgaire sorcier de la montagne cévenole ! » (Toussaint Galabru) « Mais l’entrepreneur – un cévenol – ne pouvait être, après tout, ennemi de ses intérêts » (Les Courbezon), etc.
Ces Cévennes « nôtres » ne recouvrent pas, tant s’en faut, l’ensemble de la chaîne que les Romains appelaient « Cebennae » et qui correspondent, n’en déplaise aux minimalistes de « la » Cévenne protestante, à toute la bordure méridionale et orientale du Massif central. Pour les catholiques comme pour les protestants, il n’y a qu’une Cévenne. Mais celle des réformés exclut l’autre, tandis que les Cévennes de Fabre s’étendent jusqu’au Larzac et au-delà (quoique cet au-delà soit singulièrement absent de l’œuvre).
Les premières lignes adressées par Fabre, en préambule des Courbezon, à ce public parisien qu’il entend rallier à sa cause littéraire posent les jalons du domaine : « Les Cévennes méridionales, qui s’étendent du col de Narouze au Lozère, encombrent de leurs masses énormes, ici sous le nom de monts de l’Espinouse, plus loin sous le nom de monts Garrigues, tout le nord-ouest du département de l’Hérault. Entre le pic de Caroux dans les monts de l’Espinouse, et le plateau du Larzac dans les monts Garrigues, se développe une succession de hautes collines appelées monts d’Orb… »
On notera d’abord qu’à la différence des puristes de « la » Cévenne gardoise et lozérienne, la chaîne ainsi définie est bien celle des géographes et part en effet de la montagne Noire pour rejoindre la lointaine Lozère. Et on ne s’étonnera pas que Fabre, natif de Bédarieux, pose d’emblée l’originalité de sa petite patrie : « La nature des monts d’Orb diffère absolument de celle des Cévennes proprement dites… Ainsi, tandis que l’Espinouse recouvre ses pentes abruptes de châtaigniers et de hêtres, que le Larzac prolonge jusque dans l’Aveyron ses landes sauvages clairsemées de genêts et de chênes verts rabougris, les Monts d’Orb étalent orgueilleusement aux yeux leurs coteaux où verdit la vigne, leurs vallées où mûrissent la figue et l’olive… ».
Oui mais ce Larzac désolé et mythique, ce morceau de « Cévenne » que Fabre annexe un peu dédaigneusement à sa terre promise littéraire de lait et de miel va servir de cadre à tout un roman, le Chevrier, et l’erreur initiale de Fabre va se transformer, au fil du récit, en un vaste contresens géologique, géographique et sans doute historique 1.
L’erreur géographique est plutôt une imprécision : ces Monts Garrigues que signalent en effet d’anciennes cartes 2 ne correspondent pas à grand-chose dans le roman de Fabre. Il ne s’agit évidemment pas de nos garrigues, qui s’étendent au piémont des causses héraultais et des Cévennes gardoises jusqu’aux confins du couloir rhodanien puisque le Larzac est ici placé par Fabre dans les monts Garrigues. Or ni son altitude, ni sa végétation particulière n’autorisent à le situer dans cette dénomination géographique, elle-même assez vague, qui désigne une variété de maquis plutôt qu’un territoire défini.
La position du Larzac parmi ces monts Garrigues est du reste extrêmement floue et fluctuante dans le roman. Tantôt partie intégrante de ceux-ci, tantôt disjoint par des formules elles-mêmes ambiguës : « Tout le monde connaît au Larzac, mêmement aux Monts Garrigues… » (III, 2), disjonction qui s’étend aux Cévennes « Jamais, en aucun endroit du Larzac, mêmement des Cévennes… » (I, 6). Formule reprise un peu plus loin avec une variante (III, 7) : « Jamais en aucun endroit du Larzac, peut-être aux monts Garrigues… »
Ce qui n’empêche pas Fabre de les délimiter avec précision « Parmi les dix plateaux qui, noués solidement les uns aux autres, composent le chaînon des monts Garrigues, le plateau du Larzac est le plus large et le plus élevé » écrit-il dans les premières pages du Chevrier. Mais il fait dire plus loin à des vendangeurs cévenols : « Nous sommes non du Larzac, mais des monts Garrigues, du côté de Milhau ».
Quels sont donc ces dix plateaux qui forment les monts Garrigues ? Comprennent-ils les monts du Lodévois, si différents du Larzac et, sinon granitiques, du moins formés pour une part du socle ancien ou la Séranne calcaire, jamais mentionnée dans l’œuvre ? Sont-ils les Causses dans leur ensemble comme semble l’indiquer la mention, tardive dans le roman, de leur extension vers Milhau et même Rodez ? Le mot causse est étrangement absent de l’œuvre. Fabre ignorerait-il (ou feindrait-il d’ignorer) cette dénomination si usuelle en pays caussenard ? Mais il n’est pas plus de Caussenards chez Fabre que de plateau des Causses. Les gens des monts Garrigues, et ceux du Larzac en particulier, sont des Cévenols, comme tous les autres personnages des romans de Fabre. « En nos Cévennes âpres et rudes » écrit-il au chapitre 2. Et il y revient plusieurs fois, comme à la fin du chapitre 9 : « Raison pourquoi Cévenols, dès le berceau ; s’endurcissent le corps à la peine, et deviennent à tel point vigoureux qu’ils labourent ce Larzac empierré, comme au Pays-Bas, à Cassan ou à Florensac, les agriculteurs travaillent leur campagne bénie du ciel. »
La cause est entendue, la rudesse des hommes du Larzac chez Fabre est celle de Cévenols. Et quelle est la « raison pourquoi Cévenols s’endurcissent le corps à la peine ? » Parce que, vient-il d’écrire : « Oui, Monsieur, le pays est triste et pauvre ; oui, Monsieur, la culture est de profit misérable chez nous, la terre se mêlant souvent au gravier et le soc de la charrue se brisant souvente fois contre les durs granits. »
Tel est le Larzac cévenol de Ferdinand Fabre : une vaste étendue granitique.
L’erreur n’est pas isolée. Elle court tout au long du roman. Mais surtout, elle n’est pas nouvelle 3. Et elle se reproduira dans Barnabé, huit ans plus tard, en 1875. Personne n’a donc prévenu Fabre. Pas un géologue ne l’a mis en garde, ne lui a ouvert les yeux sur ce contresens récurrent. « Le granit, cette armature des Cévennes, apparaît un peu partout aux divers endroits de nos montagnes. Ici c’est un plateau de plusieurs kilomètres, comme le Larzac… » Écrira-t-il dans Barnabé.
Rappelons aux lecteurs peu familiarisés avec la géologie que les causses, majeurs ou mineurs, dont le Larzac est en effet le plus vaste sinon le plus élevé (1 500 mètres dit Fabre, mais le Roc Blanc, point culminant de la Séranne n’atteint pas les 1 000) sont une étendue sédimentaire, constituée pour l’essentiel de marnes et de calcaires. Ils doivent à la nature de leurs roches carbonatées leur érosion et ce relief si caractéristique qu’on appelle « karstique », les diaclases de leurs rocs, leurs canyons, leur relative sécheresse, leurs gouffres et leurs avens, leurs « dolines » qu’on appelle ici des « sotchs » ou des « cros », leurs mares caractéristiques qu’on nomme « chez nous » des lavognes, etc. Tout le terroir du Larzac, son hydrographie souterraine, sa flore, sa faune, son habitat, son économie rurale, ses cultures, son élevage, pour ne pas dire comme Fabre ses populations sont marqués de cette singularité que lui confère la nature calcaire de son sol. Et de l’avoir ignoré est d’autant plus dommage qu’il y avait là matière à un beau renouvellement de paysages, de minéraux, d’essences, à un moment où l’art du romancier s’essouffle un peu sur ses sempiternelles descriptions de rocs granitiques et de châtaigniers. Surtout que chez Fabre les personnages sont modelés par la terre au point de lui ressembler : « Et quelle merveille d’art, écrit-il dans Mon cas littéraire à propos du Chevrier, si dans ce personnage à peine dégagé de la roche nue du Larzac dur et rugueux comme elle, je pouvais parvenir à allumer la passion ! »
Il n’est pour ainsi dire jamais question de calcaire dans les innombrables descriptions de rochers. Tout juste note-t-il une fois, dans le deuxième paragraphe du premier chapitre : « La montagne, d’une immense étendue, couronne le département tout entier de ses masses tour à tour schisteuses, calcaires, granitiques. »
Mais il ne sera plus mentionné une seule fois. Quant aux roches volcaniques, inconnues de l’auteur, elles ne seront même pas signalées à propos de l’Escandorgue, où les personnages passent plusieurs fois dans le roman. Mais j’ai noté vingt-deux fois la présence du granit, et toujours à propos du Larzac ou de ces mythiques « Monts Garrigues » dont la localisation géographique est tout aussi floue que leur nature géologique. Citons-en quelques exemples : « … un vaste espace granitique à peu près nu.., à la cime d’un quartier de granit.., la margelle de granit… sur un bloc de granit… au milieu des granits… mes sabots heurtèrent durement le granit… », etc.
Ce granit s cévenol s marque le pays larzacien de son empreinte : il est noir (ces granits noirs.., les roches noires de granit.., sur les roches noires du Larzac.., derrière un granit noir…) il est dur, aride et pauvre, inculte aussi, à l’image de ces « rudes Cévenols » qui écrivent pour se plaindre en 1848.., à l’empereur des Français
Curieusement (Fabre ayant tout de même entr’aperçu la région qu’il connaît en somme si mal), ce granit-là se comporte souvent en calcaire. Il est percé de trous où l’on se cache : « On devait passer la nuit à l’abri des roches creuses.., chaque vendangeur chercha son trou dans le granit… »
Il ne se présente plus en grande masse cyclopéenne comme le Caroux des autres romans : « Cependant le plateau, qui n’est pas d’une coulée unique, en maints endroits se crevasse, se fend, s’entrouvre. Dans une fente apparaît tout à coup une ferme, et au fond d’une ouverture, un village. »
Sa lande est couverte d’un sol « graveleux » sillonnée de « sentiers pierreux ». Il s’y ouvre des combes. Enfin, par une belle comparaison, voici le ruisseau des Fontinettes « qui coule là, parmi les granits aux flancs veinés et plis comme le marbre ». Bref ce granit ressemble à un beau calcaire.
Simple erreur d’un écrivain peu féru de géologie et ignorant les classements savants en roches cristallines et métamorphiques, sédimentaires et volcaniques pourtant déjà très usuelles en cette fin de XIXe siècle scientiste ? (Il fait dire à son oncle dans Monsieur Jean à propos d’une question sur le mica : « Mes études ont été tournées du côté des sciences divines, nullement du côté des sciences naturelles » 4. Ce pourrait être vrai pour le neveu puisque Fabre se destinait dans sa jeunesse à la prêtrise et a fréquenté le séminaire.) Mais ces lacunes étonnent chez un auteur naturaliste, à tous les sens du terme, dont l’œuvre est tout à la fois un minéralier, un herbier et un bestiaire des Cévennes occidentales.
Une autre caractéristique de ce « granit » incongru pourrait nous mettre sur la voie il est la roche-mère : « …enfilons le sentier.., suivons-le, suivons-le toujours au long de la pente, tournons ce bloc détaché de la roche-mère du Larzac ».
Voilà sa vraie nature, celle qui est déjà analysée dans Barnabé quand Fabre nous décrit le granit comme « l’armature des Cévennes ». Et la raison pour laquelle son lexique ignore les Causses, les Caussenards, les calcaires, les protestants de « la » Cévenne orientale toute proche et où ses personnages passent dans « nos paroisses », « nos églises » sans voir l’ombre d’un temple ni le rabat d’un prédicant ! Dans le Chevrier de Fabre, il n’est pas que des inexactitudes. Les lacunes, les absences, les disparitions mêmes y sont tout aussi révélatrices. Ces paroisses cévenoles sans protestants, même à Madières, ces landes sans buis où poussent plus de genêts que de genévriers ou d’arbousiers, ce Larzac qui n’est pas un causse, aux étendues sans reliefs ruiniformes, sans grottes ni avens, aux maisons sans toits de lauzes et aux pâtures sans bergers, ce Larzac pour Parisiens à une époque où ceux-ci ne viennent pas encore visiter le cirque de Navacelles (absent lui aussi alors que l’action se passe pour l’essentiel dans et autour de ce village) ni les gorges de la Vis (absentes encore), ce Larzac s’est comme vidé de sa substance propre pour mieux se remplir des obsessions et des fantasmes de l’écrivain, de ses souvenirs d’enfance, de ses roches de prédilection, schistes et granits, de sa flore et de sa faune de terrains anciens. Un Larzac de l’ère primaire, peuplé d’êtres frustes, forcément, puisque pétris de la rudesse de leur sol ! Mais aux marches des monts d’Orb, malgré ses duretés et ses misères, Fabre le revendique pour sien.
Les Cévennes de Ferdinand Fabre forment un territoire unitaire. On n’y voit point se profiler à l’horizon du plateau des Causses la haute masse bleue du Saint-Guiral et de l’Aigoual puisqu’il est partie intégrante des Cévennes et qu’il est censé atteindre les 1 500 mètres, altitude des plus hauts sommets de la chaîne. Et pourtant, nous sommes bien à Navacelles, à Madières, à Soulaget (encore qu’on puisse soupçonner ce dernier village d’être comme Mirande, Nadalet ou le Mas-Bernat une création purement romanesque, et c’est bien son droit). Mais si l’on y descend de Saint-Maurice, s’il est étroitement rattaché au Caylar (cité plus d’une trentaine de fois dans le roman comme centre actif avec son couvent de sœurs, sa poste, ses gendarmes et surtout sa foire) si l’on y monte par Lodève avec les chasseurs, ce morceau de Larzac méridional est finalement un apanage lointain de l’écrivain des Monts d’Orb, une sorte d’enclave des Cévennes occidentales en pays annexé 5. Comme s’il sentait la difficulté de l’entreprise, l’auteur multiplie plus encore que dans ses autres romans le possessif de la première personne du pluriel : « Nos Cévenols ».., « nous appelons en Cévennes ».., « nos cheminées du Larzac ».., « nos escaliers du Larzac ».., « nos terres maigres ».., « nos montagnes ».., et même.., « nos demoiselles ». La revendication se fait plus pressante parce que l’annexion est flagrante. Ce n’est pas seulement par défaut d’observation que Ferdinand Fabre se trompe obstinément sur la flore ou l’économie du Larzac, multipliant les genêts, mais surtout les fougères, les bruyères et autres plantes calcifuges parmi les « châtaigneraies » du Larzac, se fourvoie dans une économie pastorale si peu caussenarde que le mouton en est absent (des chèvres, rien que des chèvres pour ce chevrier du Larzac qui envisage, à la fin des fins, d’acheter une vache !) fait couler un délicieux ruisseau bordé de saules, de néfliers et d’osier en plein plateau du Larzac et non dans des gorges de la Vis qui ne sont pas mentionnées une seule fois. C’est parce que Ferdinand Fabre parcourt son domaine mythique sans trop se soucier que ces monts Garrigues, qu’il prolonge jusqu’à l’Aveyron, n’existent que dans son imagination fertile. Le Causse, ce grand hiatus des Cévennes (catholique, il est vrai, à la décharge de Fabre, mais Madières est déjà à la frontière du pays huguenot), cette colossale transgression marine entre les deux blocs divorcés de la chaîne cévenole, ne peut exister. Il y passe sans le voir. Il le rêve aux mesures de son désir. Lodève la catholique ne l’intéresse guère plus. Elle n’est pas, comme « son » pays cévenol, le lieu des utopies. Lodève, on y passe, on la contourne, on en revient à Bédarieux dans les autres romans par la « côte de Montplaisir » mais on s’y arrête rarement (sauf dans Mon oncle Célestin, écrit en 1884 et dans Mademoiselle de Malavieille). Quittant le Larzac oriental les voyageurs, allez savoir pourquoi, font un vaste détour par l’Escandorgue et le Biterrois pour se rendre à Sète Les Cévennes sont ailleurs, au-delà, au-dessus du Pays-Bas, des garrigues « désolantes » de Carlencas et des « Gangues rouges » de Dio. (Le mot Ruffe est ignoré du vocabulaire de Fabre.) Tout uniment arquées sur leur « armature de granit » (le squelette de la nature cévenole, écrit-il dans Barnabé) bastion de l’authentique, du sauvage parfois, du profond surtout, elles dressent une citadelle d’où l’on nargue Paris, d’où on lui lance ce « vous » tout à la fois séducteur et amer du Provincial ambitieux de plaire mais incompris. Que valent les misérables précisions du géologue, du géographe ou du botaniste en face de ce grand rêve tragique qui traverse les plus belles pages du Chevrier et des grands chefs-d’œuvre comme Toussaint Galabru ou les Courbezon !
Il est clair, on l’a assez souligné, que Ferdinand Fabre connaît mal le Larzac. Mais la légende dorée d’un Ferdinand Fabre cévenol et caussenard est plus forte, sans doute, que la froide réalité. « Il n’y a encore que quelques années, si l’on eût demandé aux anciens de Bédarieux qui couraient sur la septantaine, des renseignements sur Ferdinand – celui qui écrivait des livres à Paris, « l’escrivan » – plus d’un vous eût certainement répondu qu’il avait, en son jeune temps, englué des merles avec lui sur le Larzac, et cherché des cèpes et des truffes noires dans les châtaigneraies des Cévennes » écrivait P. Vigné d’Octon, écrivain et homme politique, longtemps député de Lodève au tournant du siècle.
Les Cévennes, certainement. Mais si l’imagerie d’un Fabre engluant des merles sur le Larzac ne correspond à rien de ce qu’il nous a livré lui-même de sa biographie, elle fait intimement partie de son personnage. Aussi, qu’on n’aille plus nous dire que le causse du Larzac et ses voisins majeurs du Sauveterre, du Noir ou du Méjean sont des modèles de relief karstique ! Qu’ils voisinent, au levant, avec une autre Cévenne, inconnue de l’auteur, où les protestants ne sont pas minoritaires et montrés du doigt. (« Il a des protestants chez lui, fait-il dire à un personnage de Monsieur Jean, nous n’en avons pas chez nous, grâce au ciel ! ») Mais où ils ont leurs temples, leurs offices, leurs écoles du dimanche ! Il est au cœur des monts Garrigues un Larzac granitique, dressant à quinze cents mètres ses crêtes cévenoles couvertes de châtaigniers et de chênes, bastion peuplé d’hommes rudes et parfois violents, qui élèvent des chèvres parmi les genêts. Il prolonge à l’est les monts d’Orb, refuge mythique et paradis préservé de l’enfance. Ces mythiques monts Cévennes se poursuivent plus loin encore, jusqu’à la Lozère catholique, enjambant à leur insu ces vallées gardoises qu’on ne saurait voir et qui se prétendent (mais Fabre l’ignore ou n’en a cure) les seules Cévennes et même, singulière entre toutes, « la » Cévenne ! 6
Ce Larzac cévenol, Ferdinand Fabre l’a rêvé. Il l’a voulu sien. (C’est surtout un Larzac imaginé pour dramatiser l’action, écrit Marcel Barral.) Et le lecteur le croit, emporté par la passion, le style, et soumis à une royauté littéraire guère plus illusoire en somme que les possessions du financier comptant et recomptant « ses » étoiles sur sa planète du Petit Prince.
Ferdinand Fabre, né à Bédarieux en 1827, mort en 1898, a consacré l’essentiel de son œuvre à cette région de l’Hérault. Contrairement à son ami Daudet, écrivain naturaliste plus parisien que provençal, il a écrit peu de romans hors de son « territoire » littéraire des monts d’Orb (le plus notable étant Madame Fuster en 1887). La plupart des romans de Ferdinand Fabre évoquent sous une forme à peine romancée les années de jeunesse auprès de son oncle, curé de Camplong et son enfance à Bédarieux, au n° 30 de la rue qui s’appelle aujourd’hui Ferdinand Fabre. (Il existe aussi une rue de ce nom à Paris dans le XVe arrondissement.) Ainsi Mon oncle Célestin, Toussaint Galabru, Monsieur Jean, Norme, Xavière, Mon ami Gaffarot appartiennent à cette veine où l’autobiographie se teinte d’une légère fiction. La plupart des autres appartiennent selon l’expression de Marcel Barral à la veine « cléricorustique » et sont toujours étroitement liées à ses souvenirs d’enfance, aux personnages du terroir « cévenol » et à ses paysages 7.
Notes
1. A la lecture, pourtant, note Marcel Barral dans la Revue des Études romanes, on s’aperçoit que, contrairement à ce que nous avons rencontré dans les autres œuvres, la description qui nous est faite du Larzac ne correspond pas toujours à la réalité. Certes, les caractères géographiques sont notés qui dépeignent le Causse, sol parsemé de rochers, herbe dure et sèche, chemins raboteux, mares dans les fonds argileux qui retiennent l’eau. Mais il y a aussi des erreurs.
2. De l’Ergue à la rive droite de l’Hérault, et au-delà de ce fleuve, Les Cévennes portent Le nom de Garrigues. Ici, elles sont nues ou couvertes d’arbustes ou d’arbres étiolés, et notamment de kermès. Elles ont une hauteur de 400 à 848 mètres et à 943 mètres, altitude du Roc Blanc, point culminant de la Séranne, montagne qui domine en superbes escarpements les étroites et profondes gorges de la Vis, en face du Pic d’Anjau (865 mètres), au sud-ouest de Ganges (Adolphe Jeanne, Géographie de l’Hérault, Hachette, 1882).
3. La nudité du sol accidenté, les herbes âpres et dures, les chemins pierreux, les mares au fond des creux argileux, sont un peu gâchées par une erreur « géologique » fondamentale, note A. Marie Picheral dans les Annales de l’Institut d’Études Occitanes. L’auteur appelle « granit » toute roche sombre et un peu sinistre. (Ferdinand Fabre, écrit Marcel Barral (op. cit.), appelle granit tous les rochers, toutes les falaises à pic qui ont un aspect sinistre. Or le Larzac est un plateau calcaire.)
4. Il n’avait évidemment pas reçu de leçon de géologie très poussée au Petit Séminaire, écrit A.-Marie Picheral, qui traite, trop sévèrement à mon gré, Ferdinand Fabre de « géologue un peu prétentieux et souvent mal renseigné ». Mal renseigné, sans doute, prétentieux, sûrement pas. Marcel Barral note plus justement qu’il s’agit là d’une « vue poétisée».
5. L’auteur n’est pas chez lui, ici. D’où le manque de précision (Marcel Barral).
6. Dans une dramatique diffusée sur France 3 d’après un roman de Michel Jeury, « L’Année du Certif», l’instituteur s’exclame, après avoir trouvé ses ouvrages lourds et besogneux : « Ferdinand Fabre confond nos Cévennes avec le pays d’Orb de Bédarieux ! » A la différence de Fabre, dont le possessif a une toute autre valeur, ce « nos Cévennes » sonne comme un rejet des Cévennes méridionales et occidentales et une condamnation de leur plus grand romancier. Ferdinand Fabre annexe, il n’exclut pas.
7. Principales œuvres de Ferdinand Fabre : 1848 Les Hirondelles; 1853 Les Feuilles de lierre, recueils poétiques ; 1862 Les Courbezon, couronné par l’Académie française ; 1863 Julien Savignac ; 1865 Mademoiselle de Malavieille ; 1866 Le Chevrier ; 1873 L’Abbé Tigrane ; 1874 Le marquis de Pierrerue ; 1875 Barnabé ; 1877 La Petite Mère ; 1878 Le Roman d’un peintre ; 1880 L’Hospitalière (drame) ; 1881 Mon Oncle Célestin ; 1883 Toussaint Galabru ; 1884 Le roi Ramire et Lucifer ; 1886 Monsieur Jean ; 1887 Madame Fuster (réédition corrigée de La Petite Mère) ; 1889 Norme et Ma Vocation ; 1890 Xavière, Nouvelles cévenoles et L’abbé Roitelet ; 1892 Sylviane ; 1894 Mon ami Gaffarot ; 1895 Taillevent. Il a été publié également chez Charpentier en 1929 par son petit-fils Ferdinand Duviard (à qui l’on doit aussi un « Ferdinand Fabre » paru à Aix en 1926) divers inédits de Ferdinand Fabre sous le titre « L’abbé Formose ». Ont été réédités récemment et se trouvent sur le marché à notre connaissance cinq romans : quatre présentés par Marcel Barral : Les Courbezon et L’Abbé Tigrane aux éditions Slatkine à Genève, Mon ami Gaffarot et Toussaint Galabru chez Christian Lacour à Nîmes. Un présenté par Reynald Squadrelli : Le Chevrier en 1990 aux éditions Miroirs.
Articles cités : Marcel Barral : De la Pastorale au roman régionaliste : idéalisation et réalisme dans l’œuvre cévenole de Ferdinand Fabre. Revue des Langues Romanes, écrivains français de « pays » année 1991, n° 2, A.-Marie Picheral : La vie languedocienne dans l’œuvre de Ferdinand Fabre. « Annales de l’Institut d’Études occitanes », fascicule 1, 1948.
