Un témoin de la Révolte du 17e en 1907 : le Commandant Louis Vilarem
Un témoin de la Révolte du 17e en 1907 : le Commandant Louis Vilarem
p. 23 à 30
Parmi les témoins de la révolte du 17e régiment de ligne, le 20 Juin 1907 à Agde, le Commandant Louis Vilarem occupe une place à part. Son témoignage, rarement cité, l’est presque toujours de seconde main et sur des détails. Or, il est, sur des points importants, en totale opposition avec les rapports des autres officiers publiés au « Journal Officiel » du 4 Octobre 1907. Le point de vue de L. Vilarem mérite cependant d’être connu car ce chef de bataillon, à la différence de la plupart de ses collègues auteurs des rapports du 4 Octobre, a été constamment en contact avec les soldats du 17e avant, pendant et après la révolte.
Louis Vilarem naquit le 16 Novembre 1857 à Banyuls-sur-Mer (Pyrénées Orientales). Son père était petit propriétaire. Il entra à Saint Cyr, à 19 ans, le 30 Octobre 1876 et fut successivement : sous-lieutenant au 77e de ligne le 21 Septembre 1878, lieutenant au même le 12 Décembre 1883, capitaine au 128e d’infanterie le 22 Mars 1890, capitaine adjudant-major le 6 Mai 1892. En 1907, il était en garnison à Béziers, chef de bataillon et major au 17e régiment de ligne 1. Les troupes du 17e de ligne étaient alors réparties entre Agde et Béziers. Le 1er bataillon se trouvait à Agde où il constituait la garnison permanente, les 2e et 3e bataillons, à Béziers. Des exercices de tir ayant souvent lieu au Cap d’Agde, les 2e et 3e bataillons avaient alors leur cantonnement provisoire dans cette ville.
Louis Vilarem commandant le 3e bataillon, était un des cinq officiers supérieurs que comptait le régiment et, à titre de major chargé de l’administration et de la comptabilité du corps, venait immédiatement après le colonel Plocque et le lieutenant- colonel Boë. Il occupait donc des fonctions importantes dans le régiment 2. Officier discipliné, il avait une grande autorité sur les hommes de troupe (tous les rapports sont unanimes sur ce point) mais répugnait à utiliser les punitions autorisées par le règlement militaire.
Le 17e de ligne, comme d’autres régiments en garnison dans le Midi, avait, on le sait, un recrutement régional. Cela ne l’avait pas empêché auparavant d’être requis pour des tâches de police dans le département même. En 1905 par exemple, trois compagnies du 17e avaient été envoyées à Cette lors d’une grève de charretiers à la suite de quelques incidents sur le port. Leur cantonnement dans la ville avait duré du 6 Juin au 12 Juillet 3. Certes, il n’y avait eu aucun affrontement avec les grévistes, cependant les hommes de ce régiment ne semblaient pas avoir, à cette occasion tout au moins, manifesté de réticences pour cette besogne mais, en 1907, la situation était bien différente. L’ampleur et la gravité de la crise, touchant toutes les classes de la population et en particulier les plus pauvres, étaient ressenties jusque dans les casernes de la région. Depuis le mois de mai, l’effervescence était grande dans les régiments en garnison dans les départements viticoles des Pyrénées Orientales, de l’Aude et de l’Hérault et plus d’une fois les hommes avaient chanté « L’Internationale ».
Déjà, au début juin, deux régiments, jugés peu sûrs par le commandement, avaient été éloignés de la région et envoyés au camp du Larzac. Il fut un moment question de faire de même pour le 17e, puis l’idée fut abandonnée. Parallèlement, des troupes venues d’autres départements s’installaient dans le Midi (deux régiments de cuirassiers lyonnais à Narbonne par exemple). Officiellement, les 2e et 3e bataillons du 17e devaient partir en manœuvres pour Agde le 3 Juin, mais la crainte de voir remplacer par des troupes étrangères à la région, des centaines de soldats qui sympathisaient souvent ouvertement avec elle, surexcitait la population biterroise et le départ de ces deux bataillons, sans cesse remis, ne put avoir lieu que dans la nuit du 18 au 19 Juin sous la protection de toute la gendarmerie de Béziers contenant avec peine la foule qui voulait s’y opposer.
Louis Vilarem vint donc cette nuit-là à Agde avec le 3e bataillon. Lors de la révolte du régiment, le 20 Juin, il fut un des rares officiers à tenter de s’opposer à son développement avec le maximum d’énergie et quelque succès. Après la reddition des révoltés, il fut mis à la tête du bataillon d’épreuve dirigé aussitôt sur Gafsa et affecté, à son retour, en Juin 1908, dans son grade au 3e bataillon du 143e à Carcassonne. En décembre 1909, il prenait sa retraite. Il résolut alors d’exposer son point de vue sur les événements dont il avait été le témoin et, du moins le croyait-il, une des victimes.
Au début de 1910, il publiait une brochure :
« Une page d’histoire – Pour mes soldats : la vérité sur la mutinerie du 17e d’infanterie » 4.
Le choix de l’éditeur (Éditions de « L’Œuvre ») était significatif. « L’Œuvre » était, en effet, le journal de Gustave Téry et Urbain Gohier, pamphlétaires réputés pour leur non-conformisme et aussi pour la très grande violence de leurs écrits. La brochure de Vilarem était aussi un pamphlet. Son préambule permet de situer son propos :
« Je recouvre aujourd’hui tous mes droits de citoyen et, débarrassé du bâillon que la discipline militaire maintenait sur ma bouche, je peux enfin proclamer la vérité entière sur les événements du 20 Juin 1907, à Agde, des journées qui suivirent et du séjour à Gafsa du bataillon d’épreuve du 17e… Les rapports publiés au Journal Officiel du 4 Octobre 1907 sur la mutinerie du 17e renferment des erreurs et des lacunes volontaires ou non. Je rectifierai les unes et comblerai les autres.
C’est pour moi un devoir sacré à remplir, non point pour moi-même…, mais pour les miens…, et aussi pour mes chers et braves fantassins du pays de Béziers et Saint-Pons » 5.
De l’ouvrage lui-même, écrit dans un style clair, on peut dégager quatre grands thèmes sur lesquels L. Vilarem apporte un point de vue personnel et qui intéressent les causes du mouvement, le caractère de la mutinerie, le point de départ de la mutinerie, l’histoire du bataillon d’épreuve durant son séjour en Tunisie.
Les origines de la mutinerie
Les causes du mouvement ? « Elles sont multiples, écrit-il. La première, c’est le bouleversement général apporté dans les quatre départements viticoles du Midi par la longue crise de misère qu’ils ont traversée et qui était, en 1907, à l’état suraigu… L’incendie devait éclater spontanément. Il fallut pourtant, pour déchaîner la catastrophe, deux éléments nouveaux : les massacres de Narbonne, l’excitation directe d’agents ministériels.
Tout le monde a constaté, à Agde, et le Général Coupillaud le signale dans son rapport du 7 Juillet, la présence d’automobiles suspectes contenant des personnages inconnus qui se sont donné beaucoup de mouvement auprès des soldats du 17e et de la population agathoise, pendant les journées des 19 et 20 Juin.
Si on avait été véritablement désireux de faire la lumière, on n’aurait pas eu de peine à identifier ces individus. Mais l’enquête judiciaire menée jusqu’au bout à Montpellier, à Perpignan, à Narbonne et à Béziers, où des citoyens ont été arrêtés et incarcérés pendant de longs mois, a misérablement avorté à Agde. Ce ne peut être par condescendance ni par générosité pour les citoyens agathois que le parquet a agi ainsi ; c’est parce que ces automobilistes, qu’il ne semblait pas difficile d’appréhender au collet, étaient en réalité des agents de la Sûreté agissant sur l’ordre d’un gouvernement affolé par le douloureux effet produit par les fusillades de Narbonne et dont il a essayé de démontrer la légitime nécessité en provoquant à l’insurrection les militaires du 17e. Il croyait sans doute arrêter quand il le voudrait l’exode pacifique d’hommes sans munitions mais a prise de la poudrière dérouta son plan en lui enlevant la maîtrise de l’heure et il fallut composer avec les révoltés victorieux. On ne joue pas impunément avec le feu.
La preuve en est dans cette attitude particulière du commissaire d’Agde. Ce fonctionnaire, invisible et introuvable pendant toute la durée de la tourmente, se présenta dès l’aube à la caserne Mirabel et ne posa que cette question suggestive :
« Qu’est-ce qui s’est passé à la poudrière ? » Il avait donc eu connaissance de ce qui avait été combiné en dehors de cette complication imprévue ». 6
Sur les causes générales de la révolte rien donc de bien nouveau et il est intéressant de souligner que Vilarem écrit : « L’incendie devait éclater spontanément », mais à côté de cela il avance tout simplement la thèse de la provocation policière montée par le gouvernement Clémenceau. Qu’en est-il de ses arguments ? Sur la présence de l’automobile suspecte, non seulement le général Coupillaud la signalait dans son rapport, mais également le capitaine de gendarmerie Luiggi qui indiquait en outre n’avoir pu obtenir de renseignements à son propos 7. Bien sûr rien ne prouve qu’elle transportait des agents de la Sûreté. Le second point est également vrai : il n’y eut pas de véritable instruction judiciaire à Agde. Plusieurs civils agathois étaient cités nommément dans les divers rapports des officiers comme ayant joué un rôle actif les 19 et 20 Juin. Or aucun d’entre eux ne fut par la suite inquiété 8. Ces deux faits ne suffisent cependant pas à prouver qu’il y ait eu provocation. Mais les propos de Vilarem corroborent certaines remarques, faites dès 1907 par d’autres observateurs, sur la carence, jugée par eux insolite, des représentants locaux du gouvernement à Béziers en mai et à Agde en juin.
En effet, « Le Fouet », journal de Béziers dirigé par des socialistes SFIO, écrivait, à propos de la démission de la municipalité radicale de la ville balayée par une manifestation le 16 Mai et de l’attitude du sous-préfet, assistant ce jour là à l’assaut de l’Hôtel de Ville, au commencement d’incendie qui s’ensuivit et tardant à donner les ordres d’intervention : « Pourquoi ce retard ? Sinon parce qu’il était content du nouveau caractère qu’avait pris la manifestation de l’après-midi et qu’il pensait ainsi pouvoir rejeter sur d’honnêtes citoyens, commerçants, marchands, braves ouvriers et ouvrières, les actes de vandalisme, le pillage et l’incendie de la Maison commune commis par quelques apaches des quartiers réservés… » 9.
D’autre part, à Agde, le 20 juin, aucune mesure particulière n’avait été prise pour maintenir les officiers auprès des soldats. Voici ce qu’écrit Maurice Le Blond à propos des officiers du 17e : « la quiétude des officiers resta parfaite jusqu’au bout. A 9 heures, la plupart étaient au café, beaucoup n’avaient pas leur uniforme. Un grand nombre d’entre eux se trouvaient absents de la ville : trois capitaines et huit lieutenants étaient partis à Béziers le matin pour le désarmement des réservistes. Plusieurs autres les avaient accompagnés pour assister à une conférence sur les réquisitions de chevaux, qui n’eut d’ailleurs pas lieu. Tous avaient passé le reste de la journée à Béziers malgré les événements graves qu’on redoutait… » 10
Rappelons enfin qu’en Juin 1907, cinq interpellations étaient déposées à l’Assemblée Nationale à propos des événements du Midi. Le massacre de Narbonne avait fortement impressionné les esprits. Le gouvernement Clémenceau paraissait ébranlé par les attaques des socialistes (Jaurès, Aldy) et de la droite. Pourtant le 21 Juin, à l’issue d’une séance orageuse où Clémenceau déclarait que le 17e avait tenté de se rendre à Narbonne « pour tuer les cuirassiers » (sic !), l’Assemblée maintenait sa confiance au gouvernement par 327 voix contre 223. Le député radical-socialiste de la Haute-Garonne, Honoré Leygue (un des 327) indiquait plus tard : « Le cabinet n’a été sauvé que par la mutinerie des soldats. Les députés n’ont pas voulu créer une crise ministérielle par crainte que, pendant l’interrègne gouvernemental, d’autres régiments n’imitent l’exemple du 17e… » 11
Les conséquences de l’attitude tantôt attentiste, tantôt violemment répressive des agents gouvernementaux ont donc admirablement servi Clémenceau. Cette attitude fut-elle seulement le fruit des initiatives des fonctionnaires civils et militaires présents sur les lieux des événements ou, au contraire, répondit-elle à un plan gouvernemental ? Il est difficile, en l’état actuel de nos connaissances, de conclure dans un sens ou dans l’autre 12.
La mutinerie : caractère du mouvement, son point de départ
Sur le caractère de la révolte, L. Vilarem est non moins catégorique que sur ses causes : « Il ne faut pas s’y tromper, la mutinerie ne présenta aucun caractère antimilitariste ni surtout antipatriotique… Ce qui caractérise la mutinerie antimilitariste, c’est la haine des chefs et les coups qui leur sont portés. Or, à aucun moment, sauf dans un court incident…, les soldats du 17e n’ont maltraité, menacé ou insulté aucun de leurs officiers. D’ailleurs tous ces jeunes gens…, appartenaient aux nuances les plus diverses de l’opinion… La mutinerie – mieux que tout autre, j’ai été à même de m’en rendre compte -, a été une protestation énergique contre les massacres de Narbonne et une action directe en faveur de leurs proches du Biterrois qu’ils croyaient menacés du même sort que les Narbonnais » 13.
Voilà qui va totalement à l’encontre de la thèse quasi-officielle développée dans son rapport par le chef de bataillon Bouyssou, collègue de Vilarem, pour qui la révolte s’expliquait essentiellement par le caractère du soldat du Midi et par le travail opéré « par les propagateurs des doctrines socialistes et antimilitaristes ». « Le Biterrois, écrit Bouyssou, est intelligent, paresseux, jouisseur, extrêmement vaniteux, souple et faux. Persuadé qu’il est d’être le premier en tout et pour tout, il ne trouve pas d’épithète assez forte, assez exagérée pour servir d’étiquette à ses opinions… » 14 ! Tout au long de son ouvrage, Vilarem proteste contre ces attaques « inqualifiables ». Loin d’être des jouisseurs, « ces hommes, écrit-il, ont montré pendant cette rude épreuve (le séjour à Gafsa) une trempe morale et physique qui est l’apanage… d’une race bien vivante de forts, qui ne s’abandonne pas » 15. D’autre part, si l’activité des antimilitaristes héraultais, d’ailleurs peu nombreux, a pu jouer un rôle dans la révolte du 17e, il est prouvé aujourd’hui que ce ne fut là en aucune façon l’élément déterminant 16.
Dans d’autres pages, Vilarem examine la question controversée du point de départ de la mutinerie. Les 19 et 20 Juin, à Agde, le 17e était dispersé en trois cantonnements le 1er bataillon (1ère à 4e compagnie) se trouvait à la caserne Mirabel ; le 2e (5e à 8e compagnie) au Couvent de la Nativité le 3e, commandé par Vilarem, était réparti pour moitié (9e et 10e compagnies) à la caserne Mirabel et pour l’autre moitié (11e et 12e compagnies) à la Vieille Caserne qui était aussi le siège de la Bourse du Travail.
Sur le point de départ de la révolte, trois versions furent successivement avancées dans les rapports officiels publiés : révolte au Couvent de la Nativité (premier rapport Plocque) ; révolte simultanée dans les divers lieux de cantonnement (deuxième rapport Plocque) enfin, révolte à la Vieille Caserne seulement (rapport Coupillaud). Vilarem souligne naturellement ces contradictions 17. Pour lui, la question est d’importance car la troisième version, impliquant un rôle direct de la Bourse du Travail, devint la thèse officielle 18. Dès lors sa responsabilité directe était engagée puisque les 11e et 12e compagnies étaient sous son commandement, et sa proscription en Tunisie (car c’est ainsi qu’il appréciait le commandement du bataillon d’épreuve qu’il dut assumer) justifiée. Son point de vue est tout autre la révolte serait partie du Couvent de la Nativité. En fait, la faible distance entre les trois lieux de cantonnement et la propagation rapide de la révolte au régiment tout entier rendent très difficile la détermination de la vérité sur ce point.
Sur le point de départ de la révolte, trois versions furent successivement avancées dans les rapports officiels publiés : révolte au Couvent de la Nativité (premier rapport Plocque) ; révolte simultanée dans les divers lieux de cantonnement (deuxième rapport Plocque) enfin, révolte à la Vieille Caserne seulement (rapport Coupillaud). Vilarem souligne naturellement ces contradictions 17. Pour lui, la question est d’importance car la troisième version, impliquant un rôle direct de la Bourse du Travail, devint la thèse officielle 18. Dès lors sa responsabilité directe était engagée puisque les 11e et 12e compagnies étaient sous son commandement, et sa proscription en Tunisie (car c’est ainsi qu’il appréciait le commandement du bataillon d’épreuve qu’il dut assumer) justifiée. Son point de vue est tout autre la révolte serait partie du Couvent de la Nativité. En fait, la faible distance entre les trois lieux de cantonnement et la propagation rapide de la révolte au régiment tout entier rendent très difficile la détermination de la vérité sur ce point.
Enfin, Vilarem donne une relation minutieuse des événements depuis la reddition des mutins à Béziers le 22 Juin jusqu’à leur retour de Tunisie 19. Le 22 Juin 1907, le 17e était dirigé sur Agde puis sur Gap où il arriva le 24 Juin. Le lendemain, était constitué le bataillon d’épreuve composé des hommes que le commandement militaire estimait les plus compromis dans la mutinerie. Ce bataillon, placé sous le commandement de Vilarem, partait pour Villefranche-sur-Mer, accompagné d’une compagnie du 96e avec deux paquets de cartouches comme pour les grèves. L’embarquement à Villefranche eut lieu dans des conditions de surveillance encore renforcées. Pour Vilarem, ce fut une humiliation.
A Gafsa, il s’efforça d’adoucir au maximum le séjour des 672 hommes et sous-officiers du bataillon. Bien que ses supérieurs ne lui aient jamais reconnu officiellement de responsabilité grave dans la révolte (à la différence par exemple du colonel du régiment, Plocque, mis à la retraite dès le 29 Juillet 1907 et rayé des cadres le 20 août 1907), son malaise et son irritation ne firent que croître avec les événements. Ce fut d’abord la mort de plusieurs soldats du fait des très dures conditions de vie sous le climat du sud-tunisien, ensuite le maintien collectif sous les drapeaux des hommes des classes 1903 et 1904 (mesure illégale selon lui), la publication des rapports officiels, surtout ceux du 4 Octobre 1907, et enfin la décision ministérielle de porter sur le dossier des officiers du 17e (sauf un petit nombre dont Vilarem lui-même) une note ainsi libellée : « Était présent au 17e d’infanterie, les 19 et 20 Juin, lors de la mutinerie de ce régiment, n’a pas montré toute l’énergie et la fermeté nécessaires pour faire rentrer les révoltés dans le devoir ». Ces dernières mesures, qui ne lui étaient aucunement destinées, l’atteignirent cependant profondément. Ainsi s’explique le ton violent de nombreux passages de son ouvrage et notamment des dernières lignes : « Ce qui ressort nettement de ces pages, c’est l’idée bien arrêtée d’un châtiment, d’autant plus implacable pour les mutins qu’ils étaient remis entre les mains d’un officier chargé de famille, pauvre. L’appât d’un cinquième galon éventuel devait le déterminer aisément à décimer par le climat, la compression morale et physique et les conseils de guerre, le bataillon qui lui était remis… Le président du Conseil et ses acolytes avaient compté sans leur hôte… Pourtant une chose a été bien douce à mon cœur de prolétaire c’est le spectacle de l’aveulissement, de la terreur des représentants de cette société bourgeoise… » Et Vilarem, dans un style vengeur tout à fait dans la manière d’Urbain Gohier et de Gustave Téry, termine en proclamant sa volonté, le jour où l’assaut sera donné à ce « régime d’hypocrisie, de mensonge et d’iniquité », de se trouver non plus à ses côtés « mais bien en face » 20.
Candidat aux élections législatives
Quelques semaines après la parution de son ouvrage, en avril 1910, avaient lieu les élections législatives. Vilarem, dès octobre 1909, était venu à Béziers exprimer ses intentions de candidature au maire de la ville, Pech qui l’aurait assuré de son soutien. C’est fort de ce soutien, qui allait lui faire défaut puisque Pech était lui-même sur les rangs, que Vilarem prit sa retraite en décembre 1909 et se porta candidat, comme socialiste indépendant, dans la première circonscription de Béziers (cantons de Béziers 1 et Béziers 2, d’Agde et de Capestang). II avait pour adversaires : le député radical-socialiste sortant Louis Lafferre qui avait été le fidèle soutien de Clémenceau, le maire de Béziers radical-socialiste indépendant Henri Pech, farouche adversaire des radicaux ministériels et le socialiste S.F.I.O. Louis Niel, ancien secrétaire général de la C.G.T. 21
Au cours de sa campagne électorale, Vilarem développa les idées contenues dans sa brochure, mais déjà, moins exalté, il s’affirmait républicain et n’envisageait plus de combattre le régime. Sa candidature avait exclusivement un caractère de protestation contre l’attitude du gouvernement de 1907, aussi le reste de son programme, fort réduit, se limitait-il à quelques points : impôt sur le revenu, retraites ouvrières et, curieusement, liberté d’enseigner accordée aux instituteurs sous le seul contrôle des pères de famille et non plus du gouvernement. Il s’affirmait « socialiste » mais, du socialisme jamais défini, il refusait l’internationalisme et, avec quelque maladresse, s’intitulait « socialiste militariste » 22. Ces propos permettent de mieux cerner la personnalité de ce commandant plus conformiste qu’on n’aurait pu croire après la lecture de sa brochure. Loin d’être devenu un révolutionnaire, comme il en fut certainement persuadé lui-même durant un certain temps, Vilarem n’avait jamais cessé d’être un officier approuvant les tâches habituelles de l’armée sous la 3e République et, en Tunisie, il avait demandé à aller combattre les marocains à la tête de son bataillon. Seule la conviction que les militaires avaient été victimes des fautes, puis des manœuvres du gouvernement Clémenceau, l’avait poussé à intervenir sur la place publique avec violence. Sa protestation s’apparente au geste d’autres officiers démissionnant de l’armée au moment de l’affaire des inventaires.
En fait c’était un homme seul et fort inexpérimenté en politique qui se présentait aux suffrages des électeurs. La presse régionale l’ignora. Ne pouvant compter d’autre part sur l’appui d’aucune formation politique, ses réunions n’avaient qu’une publicité restreinte. Aussi furent-elles moins suivies que celles des autres candidats. À Agde par exemple, sa réunion attira 600 personnes le 27 mars, un millier celle de Pech le 9 avril, et celle de Lafferre près de 2 000 le 15 du même mois 23.
Au soir du premier tour, le 24 avril 1910, Louis Vilarem n’obtenait que 641 voix sur 22 766 suffrages exprimés (2,8 %) alors que Lafferre arrivait à 45,4 %, Pech à 40,2 % et Niel à 11,6 %. Au second tour, Lafferre était réélu 24.
Vilarem n’eut que des voix isolées, sans signification politique, peut-être celles d’anciens du 17e ou de parents de ces soldats. Les électeurs vraiment mécontents de la politique gouvernementale avaient reporté leurs suffrages sur le nom de Pech, dont la candidature était aussi issue directement de la crise de 1907 mais qui bénéficiait d’importants appuis, et, dans une moindre mesure – car ce dernier était très contesté chez les socialistes eux-mêmes – sur celui de Niel. Ont joué aussi contre Vilarem son inexpérience politique, le caractère insolite et trop limité de sa candidature, le retour à une situation économique normale et le départ du gouvernement, depuis plusieurs mois, de Clémenceau.
Après cet échec, plus marquant certainement parce qu’il n’avait pas été entendu que par le très petit nombre de ses voix, Louis Vilarem, par un étrange retournement, se rapprocha de Lafferre. Il demeura à Béziers, jusqu’en septembre 1912, date à laquelle il fut appelé à la rédaction de « La Dépêche » à Castres. Mais en août 1914, à la déclaration de guerre, Louis Vilarem, en officier ayant toute sa vie mis son espoir dans la revanche, reprenait du service. Il était aussitôt nommé commandant de la place de Taza au Maroc. À la fin de l’année 1915, il prenait le commandement d’un bataillon de territoriaux dans l’Aisne, mais, à la suite du décès d’une de ses filles, il était démobilisé au début de 1916 et promu officier de la Légion d’Honneur 25. Il se retirait ensuite dans sa ville natale. De longues années après, il y mourait, en bon catholique, le 2 août 1928 26. De son témoignage, toujours empreint d’une chaleur humaine sympathique, et au delà d’outrances verbales qui affaiblissent inutilement l’ensemble, bien des éléments sont à retenir. D’autres donneront encore matière à discussion aussi longtemps que les historiens n’auront pas procédé à un dépouillement exhaustif de tous les dossiers conservés dans les archives publiques, et peut-être privées, sur les événements de 1907.
Jean SAGNES
Centre Universitaire de Perpignan.
Notes
1 Archives Départementales des Pyrénées Orientales : I R 347.
2 Annuaire de l’Hérault, année 1907, p. 180.
3 Archives Municipales de Sète : série F.
4 Commandant Louis Vilarem : « Une page d’histoire. Pour mes soldats la vérité sur la mutinerie du 17e d’infanterie » par Louis Vilarem, commandant du bataillon d’épreuve de Gafsa. Éditions de l’Œuvre, 1910, in 80, 60 p., plan – Cette brochure est, aujourd’hui, quasiment introuvable.
5 Commandant Louis Vilarem, op, cit. p. 1.
6 Idem, p, 1 à 3.
7 Cité dans Maurice Le Blond « La crise du Midi », Fasquelle, 1907, p. 425.
8 C’est ainsi qu’on peut relever dans « L’Éclair » du 7 octobre 1907 cet entrefilet : « La Chambre des Mises en accusation réunie le 5 octobre à Montpellier a renvoyé la plupart des inculpés devant les Assises de l’Hérault. Les magistrats ne se sont pas occupés de l’affaire d’Agde… ».
9 « Le Fouet », 31 mai 1907. A la suite de cet article, s’insérant dans une campagne Contre ses activités, le sous-préfet de Béziers, M. Cornu, envoya ses témoins à Vincent Béa, principal animateur du « Fouet » ! Le duel n’eut finalement pas lieu, mais aucune plainte en justice ne fut déposée par le sous-préfet.
10 Maurice Le Blond, op. cit., p. 135-136.
11 Félix Napo : « 1907, La révolte des vignerons», Privat, 1971,p. 147 à 152. Cet ouvrage qui est la plus récente mise au point sur les événements de 1907, ne fait aucune allusion à la thèse de Vilarem dont la brochure ne figure pas dans la bibliographie.
12 Une habile manœuvre gouvernementale n’a rien d’invraisemblable de la part de Clémenceau qui, durant son premier passage au gouvernement (mars 1906 – juillet 1909), « découvrit » opportunément un « complot anarcho-royaliste » à la veille des élections de 1906 et eut recours aux services d’un agent provocateur lors de la grève de Draveil-Villeneuve-St Georges en 1908. (Cf, Jacques Julliard : « Clémenceau briseur de grèves l’affaire de Draveil-Villeneuve Saint Georges (1908) » Julliard, 1965). Il est intéressant de remarquer que la preuve irréfutable de l’intervention policière à Draveil ne fut apportée qu’en 1911, un an après la parution de la brochure de Vilarem. La thèse de ce dernier ne peut donc lui avoir été inspirée par cet événement de 1908.
13 Commandant Louis Vilarem, op. cit. p. 3.
14 Idem, p. 42-43. Le Conseil Municipal de Béziers, réuni le 24 octobre 1907, éleva une protestation énergique « contre les allégations injurieuses à l’égard de la population biterroise contenues dans le rapport du commandant Bouyssou (« Officiel » du 4 octobre courant), qui accuse le Midi tout entier et la population biterroise d’anti-patriotisme et de lâcheté ; représente tous nos compatriotes empreints de tous les vices et de tous les défauts…, sur de simples faits isolés, exceptionnels, communs à tous les pays, à toutes les classes, à tous les corps… » (Publié notamment par « L’Éclair » du 25 octobre 1907).
15 Commandant Louis Vilarem, op. cit., p. 46.
16 Cf. Roland Andréani : « L’antimilitarisme en Languedoc avant la première guerre mondiale » (Revue d’histoire Moderne et Contemporaine), t. XX, janvier-mars 1973).
17 Commandant Louis Vilarem, op. cit., p. 5-6.
18 Maurice Le Blond, op. cit., p. 136.
19 Commandant Louis Vilarem, op. cit., p. 20 à 50.
20 Idem, p. 54-55.
21 Archives Départementales de l’Hérault 15 M 59.
22 Idem.
23 Idem, 15 M 60.
24 Idem, 15 M 63. « Le Petit Méridional » avait annoncé le désistement de Vilarem pour Lafferre mais rien n’est moins sûr, Vilarem n’ayant pas fait de déclaration publique.
25 Lettre de M. François Vilarem, Administrateur général des Affaires maritimes, fils de Louis Vilarem, en date du 5 février 1975.
26 Renseignement aimablement communiqué par M. le Maire de Banyuls-sur-Mer.
