Un prélat valétudinaire au XVIIIe siècle
Un prélat valétudinaire au XVIIIe siècle
Charles, François, Siméon, Vermandois, de Rouvroy de Saint-Simon Sandricourt, dernier évêque du diocèse d’Agde était le petit cousin du célèbre mémorialiste, l’oncle du théoricien « Socialiste ». Sa destinée tragique (- il fut guillotiné à la veille de Thermidor-) a seule, jusqu’ici, retenu l’attention des historiens de l’Église 1 ; il a pourtant d’autres titres à retenir du chercheur, en particulier son activité d’érudit, curieux de tout (linguistique, histoire ancienne, physique, chimie, agronomie…) et dans ce domaine, son importante correspondance apporte des indications fort précieuses. Cette correspondance nous permet aussi de découvrir un autre aspect du personnage : le malade. Au fil des jours, Mgr d’Agde fait partager à ses correspondants l’évolution de son mal, il leur expose la thérapeutique employée et sollicite leurs conseils, il leur confie les réactions de son esprit et de son cœur en face de la souffrance physique et morale.
Ses confidents épistolaires sont, il est vrai, connaisseurs-ès maladie. Jean-François Séguier, né à Nîmes en 1703, botaniste, naturaliste, numismate, était un savant reconnu en son temps 2 mais aussi un perpétuel malade qui « tint » cependant jusqu’à quatre-vingt ans passés : Esprit, Claude, François Calvet, lui aussi éminent naturaliste, était médecin de son état 3 ; il survécut à ses deux amis. Il survécut même à un troisième témoin des épiscopales maladies, l’abbé Martin, Jacques Gohin, vicaire général de Mgr de Saint-Simon, comme il l’avait été de son prédécesseur ; celui-ci retraça, peu avant sa mort, l’histoire du clergé d’Agde durant la Révolution, sur le mode hagiographique ; il relate donc, la vie de Mgr de Saint Simon dont les souffrances quotidiennes anticipaient, selon lui, le martyre final 4.
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La maladie commence, à vrai dire, avant même la naissance du futur évêque : il est « né infirme à sept mois de conception » 5, mais c’est dans sa petite enfance que se révèle un asthme irréductible. Charles, François va le traîner toute sa vie avec des périodes de courtes rémissions et des crises d’autant plus aiguës que s’y joindront d’autres maladies, telle la malaria. A l’origine du mal, il y aurait eu un incident de collège. Le chanoine Gohin le rapporte en ces termes :
« Cette maigreur de l’évêque procédoit de la maladie de l’Astme, qu’il avoit contracté dèz son enfance, lorsqu’il étudioit au Collège d’harcourt en aspirant par hazard la vapeur d’une alumette souffrée, dont il voulut se servir. Cette fumée dangereuse lui causa une toux si violente et si longue que ses poulmons en souffrirent beaucoup et qu’il lui en résta cet Asthme qui lui a servi de croix jusqu’a la fin de ses jours » 6.
Vitalité de la jeunesse ou relative discrétion du mal, le jeune abbé de Saint-Simon, bientôt vicaire général de Mgr de Metz, ne paraît point alors trop gêné pour le quotidien.
Un long voyage en Italie, en 1758, le mène allègrement jusqu’à Naples, lui donne l’occasion de gravir les pentes du Vésuve et d’observer la qualité de la lave 7. Il faut reconnaître que nous avons peu de renseignements sur l’évolution du mal avant 1760. Mais, dès l’arrivée du prélat à Agde, la maladie se fait éprouvante, c’étaient « des opprésions journalières… qui lui survennoient châque soir » 8, et l’évêque avoue quant à lui : « Souffrir toute l’année, c’est proprement le ton de ma maison » 9. Le climat marin du pays n’est pas fait pour atténuer son mal, d’autant que l’évêché est situé sur les bords de l’Hérault, ce qui accroît l’humidité de l’air. Aussi bien, pour éviter l’étouffement, l’évêque dormait-il le plus souvent « dans un fauteuil, à côté duquel on mettoit une table et deux coussins, sur l’un desquel il s’accoudait en appuyant la tête sur l’autre » 10, les jours où il pouvait reposer dans un lit étant pour lui signe évident de bonne santé 11.
Le climat d’Agde est assurément plus difficile à supporter l’été lorsque la chaleur renforce les inconvénients de l’humidité de l’air. Le « Marinas » qui accable les gens en bonne santé accentue, chez l’asthmatique la sensation d’écrasement. « Les grandes chaleurs de l’été en Languedoc… l’épaisseur de l’air qu’il respiroit… rendant l’air plus crasse ou le raréfiant… » 12, Mgr de Saint-Simon voyait venir avec appréhension la saison estivale : « Le climat que j’habite est brûlant pendant l’été, l’électricité y domine partout. Ce sont des forces majeures contre lesquelles il est difficile de se défendre, impossible de se révolter. » 13. C’est alors que les insomnies de l’évêque se font plus fréquentes « pendant quinze jours ou trois semaines au plus, surtout au temps des équinoxes ou au moment des grandes chaleurs » 14. Il ne lui restait plus que la ressource de la lecture et de la correspondance ou « à sortir de sa chambre en pleine nuit pour respirer l’air du dehors » 15. Liée, au jugement de Mgr d’Agde, à son asthme, ce qu’il appelle « la blessure de ses pauvres nerfs » il le note dès 1769 : « Vous jugeres par mon écriture que mes nerfs ne vont pas bien, et vous aures raison, mais juges aussi par la longueur de cette lettre que le plaisir de causer avec vous est un lénitif qui calme l’agitation, la vibrabilité de mes pauvres nerfs.., c’est de la blessure de ceux qui composent le tissu de l’estomach que vient tout le malheur des autres » 16 et en 1783 : « vous me fériés un service immense, si vous pouviés me redire le nom d’une plante, dont je me souviens que vous me dites dans le temps que la ptisanne était admirable dans le cas du relachement des nerfs de l’estomach et des entrailles auquel les malheureux asthmatiques sont sujets ; » 17. Quelques mois plus tard, une autre origine est donnée à cette faiblesse nerveuse « … Je pense bien comme vous », écrit-il au Dr Calvet, « Les occupations de l’esprit, et les inquiétudes sont ennemies capitaux des mauvais nerfs… mais ma maladie de nerfs est augmentée, et s’augmente je crois, parce qu’elle n’est que secondaire, c’est à dire l’effet d’une autre qui consiste dans un grand et ancien dérangement du foie, par rapport à l’opération de la bile… » 18.
La date de cette remarque est significative. De l’été 1783 à l’automne 1785, Mgr de Saint-Simon traverse une période où tous ces maux paraissent atteindre leur paroxysme : « des orages », pour parler comme lui, qui se transforment en tempête ! Sur cette crise, l’évêque d’Agde nous enseigne par le menu, et nous expose en détail la thérapeutique employée.
Tout commence le 8 septembre 1783, par des accès de malaria : « J’ai depuis le 8 7bre des accès de fièvre qui se renouvellent de tems en tems. Ils ont, et le kina, beaucoup augmenté ma maladie de nerfs après avoir été enfermé pendant deux mois, je commence à prendre l’air du moins en voiture mais presque sans pouvoir marcher a cause des jambes prodigieusement enflées, ainsi que les pieds, parce que je ne peux pas me coucher dans mon lit.., j’éprouve sensiblement que le siège de ma maladie est dans les intestins, lorsque les alimens passent de l’estomach dans les routes ordinaires, c’est à dire lorsque la 2e digestion commence, je tombe en une langueur extrême, qui d’abord me cause de la stupeur, des spasmes, et un abattement universel qui me procure un tres mechant sommeil accompagné de Phantomes ridicules. une heure après ce sont des tiraillements d’entrailles, une chaleur intérieure.., une agitation dans le sang qui gonfle mes veines ; la nuit est presque aussi fâcheuse, le sommeil est interrompu plusieurs fois, il faut absolument que je prenne une situation verticale, et c’est encor le malheur très fréquent de la chilification que j’appelle la 3e digestion, dont la substance est nécessairement très mal élaborée.., je suis assé bien les jours de bonne digestion, mais a la moindre erreur, tous ces fâcheux symptomes réparoissent. j’ai sur le champ des douleurs ou des crampes vives dans les jambes enflées, aux malléoles, dans les pieds etc. et je perd plus de terrain en une seule de ces crises que je n’en peux gagner en trois jours » 19. Quelques mois plus tard, en partie grâce aux médecines dont nous reparlerons plus loin, la situation s’est améliorée, mais les insomnies sapent le moral : « je me sens décheoir chaque jour et anéantir, il n’est plus question de fièvre, ni d’enflures des jambes. elles ont disparu depuis longtemps, mais depuis plus de trois mois, j’éprouve des insomnies cruelles qui ne me laissent pas reposer une heure chaque nuit, souvent même pas une minute, tout a coup vers les 11 h, du soir, et lorsque je me presente pour prendre le repos de la nuit, mes veines se gonflent, les joues deviennent rouges. je sens une chaleur interne qui m’annonce mon malheureux sort et qu’il n’y a pas de sommeil pour moi ; quelquefois ces accidens ne se font sentir qu’une heure après, et alors j’ai du moins eu un peu de repos. En vain je reviens cinq, ou bien six fois chaque nuit pour essayer de dormir, c’est impossible. L’insomnie dure jusques 9, et 10 h du matin, je tache alors de dormir, mais le sommeil est encore tres mauvais, troublé et agité, cependant je me retrouve un peu d’appetit, et je mange avec plaisir et gout, soit un peu de soupe, et de légumes, soit un peu de poulet froid une fois en 24 heures. Aussitôt après le repas, la stupeur me saisit, mes yeux se ferment involontairement, je dors une ou deux heures. La 1ere moitié de ce repos est un profond sommeil d’anéantissement mais la 2e est troublée, et agitée… » 20. Trois mois plus tard, et cette fois pour l’édification du docteur Calvet, il décrit à nouveau les effets de son « grand et ancien dérangement du foie, par rapport a l’opération de la bile, je n’y ai jamais travaillé faute de santé pour pouvoir faire des remèdes. J’en ai cependant tous les symptomes, inégalités dans le poulx, en ce que 2 ou 3 pulsations inégales, succèdent a 2 ou 3 parfaitement égales, soit deux H. après le repas, lorsque la bile se mêle à la salive, démangeaisons périodiques dans la partie, sous les testicules entre les deux cuisses et l’anus, toutes les nuits au moment de l’insomnie, c’est a dire lorsque la bile reflue dans les rézeaux de la peau, anxiétés, lassitudes, défaillances et des déjections presque toujours tres chargées de cette bile couleur de soucy ou jaune rougeâtre, qui par son acrimonie irrite les intestins, c’est ce dernier symptôme qui m’a ouvert les yeux et fait reconnaitre ce que vous appelé en votre langue un ictère froid et d’ancienne date, quoique sans douleur, peut-être même sans pierre dans le foie. Il me faudrait sans doute employer des sels, et des martiaux, mais je les crains presque autant que cet ictère. » 21.
La précision dans la description des symptômes de ces crises complexes s’explique assez du fait que, tant auprès de Mr Séguier que du chancelier Calvet, Mr d’Agde cherche des conseils sinon une ordonnance ; ainsi écrit-il à son ami nimois : « Je prie votre amitié de bien lire ma lettre pour connoitre que le véritable siège de ma maladie est dans les intestins, et pour me faire connaitre ce que vos connaissances, et votre expérience vous ont appris… » 22. Mais nous trouvons aussi grâce à ces observations détaillées, les noms des diverses médecines auxquelles il a recours. Il semble qu’à force d’essais et d’expériences le prélat ait finalement trouvé la médication la mieux adaptée à son état.
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Quoi d’étonnant que, si proche de Montpellier, Mgr de Saint-Simon, dés son arrivée en Agde, songe à consulter la Faculté ! « la première année qu’il assista aux États de la province tenus à Montpellier, aïant voulu profiter de son séjour dans cette ville célèbre par sa faculté de Médecine pour consulter les plus habiles de ces docteurs sur les moïens de remédier à son mal, ils ne feignirent point de témoigner leur crainte, que le nouvel Evêque n’auroit que pour un an de vie. surquoi il a paru que leur Avis n’étoit pas un Arrêt irrévocable… Un de ces médecins consultants, après avoir entendu a plusieurs reprises et toujours avec un nouveau plaisir Mr d’Agde dissertèr sur les causes de son Astme, finit par lui ordonner des bouillons composés de divers ingrédients… heureusement Mr l’Evêque avoit deja mis au nombre de ses amis un Chirurgien d’Agde aussi habile qu’édifiant auquel il remit a son tour cette consultation et le soin de son exécution. »
Celui-ci qui connaissait le remède, trouva les doses trop fortes pour la faible complexion du prélat « il en supprima la moitié sans en rien dire a Mgr l’Evêque. Bientôt il eut sujet de s’aplaudir de ce retranchement, et de regarder comme un coup du ciel qu’il l’eût fait ainsi ; Attendu que le premier bouillon malgré cette sage précaution, causa a Mgr l’Evêque, dèz qu’il l’eût pris une agitation si violente dans le sang, qu’il craignit d’y succomber. Cette expérience qu’il pensa lui être fatale le détermina a discontinuer des remèdes qu’il ne pouvait soutenir, et a se réduire au régime doux, qu’il avoit observé ne le point incommoder. »
A dire vrai, Mr Gohin donne dans cette conclusion un raccourci qui ne respecte pas, semble-t-il, la chronologie d’une évolution plus complexe. Longtemps, l’évêque d’Agde fait confiance aux remèdes et aux médecins, même si très vite, il vante les mérites du régime alimentaire 23.
Quoiqu’il en soit de l’exacte portée de l’anecdote rapportée, quarante ans après les faits, par le chanoine Gohin, il est clair que Mgr de Saint-Simon était lui-même trop porté vers les sciences d’observation pour ne pas être quelque peu sceptique sur le savoir de beaucoup de docteurs de son temps. Il se défie de ceux qui ne tiennent point assez compte du « terrain » du malade : « Je ferai bien exactement tout ce que vous me prescrivés », écrit-il à Mr Séguier. « Vous connaissez la matière du genre nerveux par votre expérience et bien mieux que les médecins, qui sont dans l’usage de n’y faire aucune attention, et de les supposer bons à leur malades. J’en suis toujours a réparer par le régime le plus exact et le plus doux le terrible effet que m’ont causé 29 prises de kina employées a pour (sic) chasser les accès de fievre » 24. Outre le kina, les remèdes à base de plantes tiennent une grande place dans la pharmacopée épiscopale. Le botaniste Séguier y est assurément pour quelque chose, lui qui fournit très régulièrement graines et semis : « Toutes les plantes que j’ai dans mon petit jardin sont entierement a votre service, de même que celui qui les cultive… » 25. Lavande, sauge, marjolaine, romarin, citronnelle et autres plantes odoriférantes sont semées au domaine de St. Martin, sur les pentes du St. Loup où l’évêque fait ses expériences d’agronome 26. Et il est probable que le prélat en utilise les vertus curatives. En 1777, à Paris, on lui indique « une tisane de genièvre ». « Je vous avoue » dit-il, « que j’ai asses de foy ». Mais, avec humour il ajoute : « il me semble même que depuis quelques jours ma foy me sauve » 27. Plus tard l’évêque en usera quand « la continuité des chaleurs (le mettent) au dernier point » 28 ; il semble enfin qu’il l’utilise aussi comme digestif 29. Pour corriger son asthme, il prend, du moins lors de la crise des années 1783-1785, du Camphorato monspelliensis et du Marrube blanc « recommandés, l’un et l’autre aux astmatiques » 30. A la même époque, il a recours au cynerodon et à l’opiat de Salomon, bénéfique à la digestion et aux maux d’entrailles. Mais il ne dédaigne pas non plus les médecines d’un habile docteur qui lui a conseillé « de porter sur l’estomach un topique composé de parties égales de Laudanum et de Thériaque » ; son effet ne parait pas avoir été concluant 31. Vers la fin de la période critique, à partir d’avril 1785, l’évêque prend régulièrement, peut-être sur les recommandations du docteur Calvet du sel de Glauber, en raison de « 15 grains chaque fois, a un ou deux ou trois jours distance » ; l’évêque a peur cependant d’en « prolonger un peu trop l’usage, attendu l’esprit de vitriol qui en fait la base » 32.
Mais il constate qu’en trois mois ce remède a contribué à améliorer son état : « j’ai vécu la moitié du mal, mes démangeaisons au périnée existent plus, j’ai moins d’asthme c’est a dire plus rarement et plus faiblement » 33.
Dans le traitement de ses nerfs, Mgr de Saint-Simon apprécie depuis longtemps les vertus du solanum scanens ; Séguier lui indiqua aussi une autre plante bénéfique dans le relâchement des nerfs de l’estomac qui serait, peut-être, la schrophularia major 34. Il faut ajouter aux remèdes connus et recommandés dans la correspondance de notre savant évêque, « une ptisane apéritive et diurétique composée avec les sommités des petites branches d’orme, et surtout d’ormille » pour soulager les coliques néphrétiques 35 ; à Paris, il découvre l’efficacité de l’alcali volatil fluor qui n’est autre que l’eau de Lusse : « j’en porte toujours sur moi, parce que c’est aussi un remède miraculeux pour toutes sortes de brulures, lorsque le muscle n’est pas entièrement découvert, la douleur est enlevée instantanément, je l’ai éprouvé mille fois, la peau est de même rétablie sur le champ. Quand le muscle est découvert il ne faut frotter que sur les bords et la tempérer avec de l’eau commune… » 36. Enfin, à Séguier encore, il ose recommander, pour soigner cette fois ses rhumatismes, un remède « tout simple » : … il consiste à frotter autant qu’on peut avec une flanelle chaude la partie rhumatisée devant le feu, et l’oindre ensuite avec le jaune ou les jaunes d’œufs les plus frais qu’on peut trouver, il est essentiel que l’œuf soit tel. On enveloppe ensuite la partie malade avec du linge, on recommence le soir, ou le lendemain selon le besoin… 37.
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Nous voici déjà, en vérité, avec cet emplâtre, où triomphe le chaud et l’humide, dans le domaine de la médecine douce à laquelle de plus en plus, au cours des ans, l’évêque d’Agde va se réduire.
Ce n’est, sans doute pas sans quelques hésitations, nous l’avons noté déjà, que le prélat abandonna quasi totalement les remèdes, 38. Il reconnaîtra finalement que c’est surtout à un régime très régulièrement suivi qu’il devait non seulement d’avoir surmonté la grande crise de 1783-1785 mais même, dans les dernières années de sa vie, d’avoir vu son état s’améliorer sensiblement.
Le régime, il le recommandait déjà en 1774 à Mr Séguier, en lui donnant son exemple « c’est au moyen du régime que je vis, je vous recommande d’en user, et de vous souvenir que les viandes noires, ou salées, les ragouts épicés mettent dans le sang une acreté terrible, principe de tous maux surtout a un certain âge, que les nourritures solides prises le soir fatiguent prodigieusement et causent des ravages considerables, môme quoique l’estomach ait paru n’en pas souffrir. Profités de mon experience » 39. Vingt-cinq ans plus tard, c’est la même constatation auprès du docteur Calvet : « la solitude dans laquelle je vis ressemble à la votre, le regime que je suis tres fidélement me porte a faire tous les jours un léger exercice à la campagne pendant deux, ou trois heures, je ne dine plus qu’4 heures apres midi, et me retire de bonne heure. Il y a sept ans que je le pratique, et dans le vrai, je me suis retabli en meilleur état que je n’ai été de ma vie » 40. Régime doux, l’adjectif revient souvent sous la plume de Mr d’Agde et Gohin le reprend volontiers il faut y ajouter les termes de « modération », de « précautions » de « régularité ». Le chanoine Gohin, assurément dans son souci apologétique souligne de plus la « privation », la maitrise de soi, « la constance dans l’épreuve », l’austérité du régime 41. Il fait volontiers de son évêque, un ascète, ce dernier se considère surtout comme un sage.
Le régime de Mgr, consiste en premier lieu à éviter tout ce qui produit de « l’acreté… principe de tous les maux », c’est à dire, « outre les viandes noires et les sauces », 42 le vin « je ne bois a mes repas explique-t-il, que de l’eau de poulet, je ne vis que de viandes blanches et quelquefois de poisson… ». Il faut corriger cependant, comme il est dit plus avant dans la même lettre, que le bouillon de poulet est renforcé par de la fécule de sagou, une sorte de bouillie en somme, consommé à 10 heures ; les viandes blanches qu’il prend à 4 heures « consistent en du poulet ou du veau froid ; elles se laissent manger fort bien… et toujours avec appétit » 43. Dans les périodes de crise, le régime devient plus strict encore, « lait coupé avec un peu de chaux, ni viande ni poisson » 44.
Pour Saint-Simon le régime n’est pas seulement une diététique : il est un style de vie équilibré et modéré qui fait la part à une certaine activité physique : « Ne craignes point de prendre un peu l’air ; il est si bon pour tout ce qui respire. Presque toujours vous y gagneres. L’animal qui reste enfermé se prive et se nuit hors les cas de nécessité » 45 conseille-t-il à Séguier, en 1774 ; quant à lui, à la même époque, il va se promener tous les jours en se rendant à son domaine de St. Martin où il surveille le mûrissement des raisins, l’état des plantations, l’avancée des défrichements et… la beauté de la nature 46. Enfin, la régularité qu’exige le régime entraîne un souci particulier du bon ordre de la maison épiscopale. Ainsi Mr d’Agde souhaite t-il avoir un « Maître d’hôtel… sur-intelligent, capable de conduire sa maison… », et il explique à Calvet la raison de son exigence : « Ma mauvaise santé m’oblige souvent à rester dans ma chambre, mon domestique est asses nombreux, j’ai besoin de quelqu’un qui veille a tout ce qui convienne a chacun. Il me fut des qualités morales et un exterieur honnête ainsi que doux » 47. Ainsi la douceur est-elle de mise, même dans le personnel de service.
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Mais comment Mgr de Saint-Simon réagit-il en son fort intérieur devant sa maladie ? Quelles furent les conséquences du mal sur son comportement ?
Avant d’atteindre la sagesse et le détachement, il faut passer par la tentation du repliement sur soi. La crainte d’une crise d’asthme survenant soudain en public ou au cours d’une cérémonie, lui interdisait les longues prédications ou les nombreuses visites pastorales 48 quand les étouffements survenaient, malgré tout, en public, « il priait ceux qui l’approchaient de le laisser seul parce qu’il les auroit, disoit-il, fait souffrir, sans qu’ils eussent pû le soûlager » 49. De même avait-il pris l’habitude, en raison de son horaire particulier de manger habituellement tout seul, après tous les autres 50.
N’y eut-il pas aussi, pour une part, dans son exactitude à tenir la résidence cette même appréhension à paraître en société, dans le monde remuant de la Cour et des États ?
Les quelques amis qu’il reçoit et à qui il rend parfois visite lui sont d’autant plus chers qu’ils sont choisis. Mr Séguier, est le type même du visiteur dont la présence, bien loin de peser, fait retrouver la santé ; d’autant qu’il est, lui-même, un ami malade, un « confrère de mauvaise santé » ; pour avoir sa visite, l’évêque use de tous les arguments « le changement d’air et notre régime doux vous sera favorable.., d’ailleurs j’ai été empeché de soigner ma bibliothèque pendant l’hyver, tous ces envois sont encor dans la grande table. Vené en profiter, et m’aider à les ranger, en manteau court, sans nous gener, tout a notre aise. Vous me feres vivre davantage et vous même vous en trouvers bien » 51. Il est vrai que l’amour des livres et de l’étude est un puissant adjuvant pour supporter la douleur, se prendre en patience avec humour, tirer du mal un bien évident : « j’ai déjà lu presque tous votre ouvrage parce qu’indépendamment de l’interet que j’y prend, le mauvais état de ma santé me donne plus de temps que j’en aurais peut-être si je me portais bien » 52 ou encore « je vous ecris pendant la nuit ,je me venge de la privation de sommeil, j’en tire même un parti avantageux qui satisfait mon esprit et mon cœur en causant avec vous » 53. Gohin reprend ces observations en remarquant « il (Mgr de Saint-Simon) avouait que pourvu qu’il eut des livres, de l’encre et du papier, il n’aurait pas un moment d’ennui dans la prison la plus resserée, s’entretenant plus agréablement avec les morts qu’avec les vivants et goutant avec plaisir la recherche des savants » 54.
Durant bien des années l’évêque, semble-t-il, vécut avec son mal en sage philosophe, sachant que d’autres biens de la vie lui restaient qui compensaient, et parfois au delà, l’infirmité d’une santé, fragile certes, mais non désespérée ; la résignation chrétienne, l’abandon à la Providence ne nuancent alors que fort discrètement les sentiments plus apparents de l’homme de raison. Lorsque la tempête révolutionnaire vient menacer l’ordre de la société civile et religieuse elle-même, il relativise, autant qu’il le peut, l’importance de ses biens et même de sa personne. Il essaye de vivre au jour le jour. « Je suis tout résigné et suis persuadé que j’aurai toujours plus de pain que de vie et de santé. Les malheurs de la Religion de l’état, du Roy, et de la famille royale empeschent absolument de ne s’arreter qu’a soi-même... » 55. Quelques mois plus tard dans l’attente de son arrêt de « mort morale » (le décret de suppression de l’évêché d’Agde) « je m’attends à tout, je m’abandonne à tout, et quoiqu’il arrive, je tâcherai d’en defendre ma vie, et ma santé. Eh dans la vie ne faut-il pas tout quitter un jour, ou l’autre ? 56. Et, à la veille de la vente des biens ecclésiastiques : « Quand le moment sera venu, je suis tout prêt à me soumettre aux circonstances, et même a l’injustice qui probablement suivra l’injustice… trente ans d’épiscopat, et mes infirmités m’avertissent asses que je suis a la fin de ma carrière, il importe de ne pas abréger par des réflexions tristes les quatre jours qui me restent à vivre ». Mais Saint-Simon a bien conscience qu’il ne suffit pas d’écrire et même de penser « il en sera tout ce qu’il plaira à Dieu ! » 57, il constate qu’il est « comme le reste des hommes, toujours contrariés par les circonstances, elles me trouvent toujours indécis sur le parti a prendre, il n’y a que la nécessité du moment qui me décidera… Le desir d’apprendre des nouvelles me fait a tout moment attendre le lendemain avec impatience toujours je voudrais changer le moment actuel contre le moment a venir.., je me sens emporté tout comme les autres par le cours des évènements, je n’ai ni le pouvoir de les changer ni la force d’y resister autrement qu’en m’y soumettant, c’est mon gloria patri et de tous les jours » 58.
Ce Gloria Patri serait-il l’ultime prière de préparation à la mort de ce Prélat des Lumières ? Lui qui avait voulu comme tant d’autres, en son temps, soumettre toutes les manifestations de la création à la rationabilité précise, devait reconnaître les inconnus de sa propre destinée et se soumettre au cours d’un temps sur lequel il n’avait plus de prises.
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Il avait observé et analysé sa maladie avec lucidité, attentif aux symptômes, soucieux d’en repérer les causes profondes sans s’attarder aux effets secondaires. Bien que son vocabulaire et ses connaissances médicales demeurent souvent encore, traditionnels, l’ensemble de sa démarche est moderne, celle d’un homme de science et de raison. Dans le choix de la thérapeutique, seul compte le critère de l’expérience. Par une voie tâtonnante, qui ne rejette ni n’admet rien à priori, Mr d’Agde, curieusement moderne, découvre les vertus de la médecine douce, et, se compose, peu à peu, un régime de vie. Mesurer sa nourriture, prendre quelques exercices physiques, éviter, s’il se peut, les soucis, partager, avec un ami de choix, l’euphorie d’une expérimentation, la découverte des derniers livres arrivés, et goûter, de concert, la cadence d’un vers d’Horace, quel asthme aurait pu résister à une telle médecine !
Mais Monseigneur de Saint-Simon n’ignorait pas que bien des choses dans la nature échappaient encore à la science de son temps, des choses qu’il ne fallait pas nier pour autant. Ainsi remarquait-il, à propos de la baguette des sourciers : « je suis bien loin de crier au merveilleux de la baguette divinatoire, … mais il me semble que les Philosophes et le peuple vont trop loin, les uns en soutenant le merveilleux, les autres en ne voulant voir que de l’imposture il y a entre ces deux opinions des effets naturels ou du moins il est possible qu’ils existent » 59.
Aussi bien toute son érudition, tout son sens de l’observation ne purent prévoir la tempête qui soudain bouleversa le cours d’une vie bien réglée. Elle venait, non point du déchaînement du ciel ou de la mer mais du tumulte des passions humaines. Il n’était pas question de les expliquer encore moins de les soumettre, il ne lui restait plus qu’à s’y soumettre… et à périr.
Nous remercions Mr le secrétaire de la Société Archéologue de Montpellier, et Mr F. Mouraret, archiviste honoraire de la ville d’Agde, pour les lettres inédites qu’ils nous ont fait connaître.
Notes
1 L’« Oraison funèbre de Mgr C.F.S.V. de Saint-Simon.. » par l’abbé Charles Mars, Montpellier, J. Martel, 1894, est un bon exemple de l’utilisation apologétique du « martyre » de l’évêque, à une époque de conflit entre l’Église et l’État, sous l’épiscopat du très monarchiste Mgr de Cabrières. Un procès canonique de béatification de Mgr de Saint-Simon a été ouvert vers 1920 en même temps que celui d’autres victimes de la Terreur. Cette cause fut interrompue quelques années après ; le résumé des actes du Procès informatif a été publié sous le titre : «Beatifications seu déclarations martyrii servorum Dei DD. Caroli Francisci Simeonis de Saint-Simon… et sociorum ejus … » S. I. 1928 (Archives de l’officialité diocésaine, Montpellier).
2 Élu correspondant de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres en 1772, il légua ses collections à sa ville natale ; la bibliothèque municipale de Nîmes porte son nom. La correspondance de Mgr de Saint-Simon avec Séguier qui s’y trouve sous la côte ms 137 sera désignée ici sous le sigle « Sg ».
3 Chancelier de l’Université d’Avignon, il est à l’origine des collections du musée Calvet. La correspondance Saint-Simon, Calvet est déposée à la B.M. d’Avignon ; Ms. n° 2352 (ici mentionnée sous le sigle « Cal. »).
4 Archives départementales de l’Hérault 8 F. 173 (ici sous le sigle « Goh »).
5 Cal. f° 320, r°, Agde le 10-09-1785.
6 Goh. pg. 14.
7 Cette observation du Vésuve sera à l’origine de l’intérêt porté par Saint-Simon au volcanisme dans son diocèse.
8 Goh. pg. 25.
9 Sg. f° 25 rt°, Chateau de Déniécourt, 16-09-1769.
10 Goh. pg. 14.
11 Ainsi à Toulouse, il constate le 21-06-1769 : « je dors du moins, et même je me couche depuis que je suis ici ». Sg f° 23 v°.
12 Goh. pg. 14-15.
13 Cal, f° 315 r°. Agde, 21-10-1774.
14 Ibidem.
15 Goh. pg. 15.
16 Sg. f° 23 v°, Toulouse 21-06-1769.
17 Sg.f° 103 r°, Agde 18-11-1783.
18 Cal. f° 317 r° v°, Agde 31-10-1784.
19 Sg. f° 103 r° v°, Agde 19-11-1783.
20 Sg. f° 108 v°, Agde 15-07-1784.
21 Cal. f° 317 v° -318 r°, Agde 30-10-1784.
22 Sg. f° 103 v°, Agde 19-11-1783.
23 Goh. pg. 24. Une lettre d’octobre 1785 (A.M. Agde G. G. non côtée adressée à Mr Amoreux le père, professeur en médecine à Montpellier, montre que l’évêque le consultait encore à cette époque).
24 Sg. f° 105 r°, Agde 4-12-1783.
25 B.M. Nîmes Ms. 416 f° 9 r° Séguier à Saint-Simon, Nimes 15-06-1772.
26 Cf. par exemple 8g. f° Sq. 61 r°, Agde 31-03-1774 et 14-04-1774.
27 Sg. f 90 v°, Paris 30-01-1777.
28 Sg. f° 100 r°, Agde 27-09-1781 : « C’est le mémoire de Mr Daignan sur les effets salutaires de l’eau de vie de genièvre et l’usage de l’extrait de genièvre qui m’ont sauvé la vie… Ce specifique seroit certainement d’un secours infini dans le bas-Languedoc pendant les chaleurs de l’été surtout ». Contre la malaria ?
29 Cal. f° 318 r°, Agde 31-10-1784.
30 Cal. f° 315 r°, Agde 21-10-1784 ; f° 318 r°, Agde 31-10-1784.
31 Sg. f° III v°, Agde 15-07-1784.
32 Cal. f° 319 v°, 10.07.1785.
33 Ibidem.
34 Sg. f° 103, v°, Agde 18-11-1783.
35 Sg. f°, Agde 16-01-1774.
36 Sg. f° 93 r, Paris 19-08-1777.
37 Société Archéologique de Montpellier, non classé, Agde 13-11-1777.
38 Ainsi, c’est après avoir déclaré à Séguier : « j’ai quitté tous les remedes » (1783), qu’il essaye un topique moitié laudanum moitié thériaque ou qu’il use de calmant à base de sirop de camphora monspelliensis.
39 Sg. f° 60 v°, Agde 17-02-1774.
40 Cal. f° 327, Agde 31-12-1789.
41 Goh. passim, pgs. 11, 15, 24, 25.
42 Sg. f° 56 v°, Agde 16-11-1774.
43 Cal. f° 318, Agde 31-10-1784.
44 Sg. f° 103 v°, Agde 18-11-83.
45 Sg. f° 60 v°, Agde 17-02-1774.
46 Sg. f° 72 r°, Agde 24-07-1774.
47 Cal. f° 313 r°, Agde 12-10-1784.
48 Goh. pg 25.
49 Goh. pg. 15.
50 Goh. pg. 25.
51 5g. f° 62v°, Agde 31-03-1774.
52 B.M. Avignon ms. 3472 f° 86 Lettre de Mgr de Saint-Simon au marquis de Cambis Velleron, Montpellier 26-12-1770.
53 Cal. f° 318 r°, Agde 31-10-1784.
54 Goh. pg. 15.
55 Cal. f° 326 v°, Agde 31-12-1789.
56 Cal. f° 330 v°, Agde 20-02-1790.
57 Cal. f° 334 v° 335 r°, Agde 19-05-1790.
58 Cal. f° 339 r°, Agde 25-01-1791.
59 Sg. f° 54, Agde 25-11-1773.
