Un plan inédit du monastère médiéval d’Aniane
Un plan inédit du monastère médiéval d’Aniane
L’aspect qu’avait l’église du Sauveur que Benoît d’Aniane 1 a fait construire, à partir de 782, sur le terrain de son premier monastère n’est jusqu’ici pas connu. L’histoire de l’architecture était basée, jusqu’à présent, sur la Vie de saint Benoît par Ardon, un élève de Benoît, qui donne des renseignements sur la fondation du monastère, la construction et le décor de l’église du Sauveur 2. Le monastère a souvent eu à souffrir, au cours du Moyen Age, de faits de guerre. Ce qui resta de ses bâtiments disparut définitivement vers la fin du XVIIe siècle pour faire place à un complexe monumental de bâtiments baroques (fig. 10). On n’entreprit pas alors de fouilles, ce qui a été d’autant plus lourd de conséquences que l’on était en droit d’attendre de la construction des assises carolingiennes une importante contribution pour l’histoire architecturale carolingienne.
On ne trouve pas dans les sources d’indications sur l’histoire de la construction du monastère entre sa création et sa renaissance au XVIIe siècle ; de la même façon toute trace archéologique fait défaut. Cette lacune peut désormais être, jusqu’à un certain point, comblée à cause d’une découverte. Partant de l’habitude qu’avaient les Mauristes de réaliser des esquisses et des plans des monastères de leur congrégation, l’auteur de cette étude chercha et trouva des documents sur l’histoire de la construction d’Aniane. Entre autres, se trouve, dans les Archives nationales à Paris « un plan du monastère d’Aniane comme il est à présent 1656 » 3. Comme la construction de la nouvelle abbaye n’a commencé qu’en 1664 4, le plan montre les vues horizontales de l’église et des bâtiments du monastère dans leur état médiéval tardif, avant la nouvelle construction.
Le plan 5 (fig. 1) semble restituer fidèlement à l’échelle la disposition du monastère ce qu’on peut déduire du fait que le dessinateur a indiqué l’échelle de façon précise et que les dimensions du monastère sont en accord, en gros, avec le cadastre de 1828. Une orthographe capricieuse et une écriture mal lisible ont rendu sa lecture difficile 6. Comme les désignations de la fonction de chacun des bâtiments sont données très précisément, on peut se faire une bonne idée du monastère, même si on ne connaît rien d’autre sur les murs en élévation. Sur le côté nord du domaine du monastère s’élève l’église, dont l’axe est dévié de 30° vers le nord. Nous y reviendrons plus tard. Sur son côté sud se trouve une cour avec un escalier qui conduit bien à l’étage supérieur de la tour à l’est de la cour. A l’ouest plusieurs petites maisons pour des visiteurs laïques (« maisons des seculier que lon agest ») et deux caves à vin, avec une pièce, limitent ce quartier.
L’entrée principale du monastère se trouve du côté sud de la place devant l’église, entre une « cave » et le « tinoir », l’endroit où les tonneaux de vin étaient stockés. Elle permet l’accès à une cour rectangulaire allongée sur le côté est de laquelle « un passage pour aller a l’église » réunit celle-ci au bâtiment principal du monastère. Enfin, au rez-de-chaussée, on trouve une salle, des caves, une prison, le réfectoire des moines, le réfectoire pour les écoliers (« des garçons »), la cuisine et une réserve (« dépense ») (fig. 2). De l’extérieur, côté sud, on parvient au « privé et bûcher », les installations sanitaires du monastère et le local pour conserver les stocks de bois. L’étage supérieur de ce bâtiment a été dessiné sur un petit morceau de papier, collé en becquet sur le plan du rez-de-chaussée (fig. 3). A cet étage supérieur se trouvent les cellules des moines (« dortoir »), une salle de classe (« classe ») une infirmerie, une chambre pour visiteur (« chambre quil serve dhotellerie et dinfirmerie ») et finalement un chauffoir. Au-dessus du bâtiment du monastère l’échelle est indiquée (« 15 toisses quil vaile 90 pieds »). Au-dessus de la rose des vents on peut lire : « lendroit des vieille Asise de lancien batiment », au-dessous duquel on doit comprendre qu’il y a les restes du vieux bâtiment. Là on rejoint, vers le haut, les jardins du sacristain, de laïques et « anciens religieux » 7 ainsi que le « logement de monsieur le camari Ancien Religieux » dans le coin le plus à l’est du domaine du monastère.
Au sud de l’entrée principale se trouve, à l’ouest du « tinoir » une maison pour laïques-visiteur (« Mesons seculier que lon agest »), la boulangerie avec son four et l’écurie. Un escalier semble conduire à l’étage supérieur. A l’ouest du bâtiment principal sont dessinés deux fontaines et un vivier à poisson. L’indication de mesure de 477 pieds, au-dessous de l’inscription « plan du Monastère… » ne se rapporte pas à l’ensemble de l’étendue d’est en ouest du domaine du monastère, mais plutôt à la distance entre la plus extrême limite est du monastère et le bâtiment au sud-ouest du bâtiment principal qui est signalé par « l’endroit de l’ancien logis Abbatial » comme emplacement du bâtiment ancien de l’abbé. La partie ouest du monastère contient la monnerie (?) « que lon a bailée a Monsieur labbé pour avoir lemplacement de lancien logis Abatial ». Peut-être s’agit-il là de la « meunerie » que l’on a donnée en compensation à l’abbé, signalée plus haut comme « ancien logis abatial » et qui est devenue, plus tard, un moulin 8 (fig. 10). Entre la « monnerie » et le jardin de l’abbé se trouvent, en direction de l’église, un autre jardin de l’abbé, des jardins appartenant à des laïques et « anciens religieux » et des maisons laïques qui bornent à l’est la place de l’église.
L’église frappe par son plan irrégulier (fig. 4). De la « place devant l’église on parvient dans une salle rectangulaire (« 18 pieds » par « 63 pieds ») 9 où un autel se dresse contre le mur est. Des parties saillantes sur les parois latérales font penser à des voûtes qui cependant et contrairement aux éléments de salles voisines, ne sont pas dessinées. Le plan restitue-t-il différents plans de coupe ou cette salle rectangulaire était-elle, à l’époque des Mauristes, couverte par un plafond ? Les parties saillantes peuvent, alors, provenir d’une époque où la salle était voûtée.
Ceci reste inexpliqué comme aussi la question de savoir si cette nef était seulement éclairée par une fenêtre dans la paroi nord. Une entrée de 12 pieds de large dans la paroi sud conduisait à une chapelle voûtée comportant deux fenêtres et un autel à l’est. L’entrée à une chapelle, également voûtée, au nord, était réduite à 8 pieds. Dans son abside allongée, éclairée par une fenêtre au sommet, se trouvait un autre autel. Face à cette chapelle, au sud, se trouvait une partie de bâtiment voûtée, dénommée « chœur » sur le plan (« 30 pieds » par « 16 pieds »). Au sud de celui-ci se dressait une tour. Par son rez-de-chaussée voûté les moines atteignaient les bâtiments conventuels à travers une cour triangulaire et le « passage » déjà cité. A l’est de la nef rectangulaire, mais toutefois décalée par rapport à son axe médian, se trouvait la sacristie avec une espèce de réduit.
Dans l’ensemble le plan de l’église manque d’unité ce qui s’explique, à notre avis, par des destructions et des adjonctions à diverses époques. Sur une chronologie relative on ne peut formuler que de vagues suppositions (fig. 5). Est-ce, par exemple, que les autres éléments ont été ajoutés successivement à une nef rectangulaire primitive ? Ou bien pouvons nous considérer cette salle comme la nef de la même époque d’une église dont les parties est ont été modifiées plusieurs fois (fig. 6).
Si on considère les bâtiments des églises médiévales de Septimanie qui sont encore en place ou qui nous ont été transmis par des plans, on pourrait reconnaître dans le plan de l’église ce qui reste d’un type de construction dans lequel une nef principale à une seule travée est associée à un espace complexe en trois parties, à l’est. De cette partie est il ne serait resté, du temps des Mauristes, que la chapelle nord, pendant que la chapelle sud aurait été remplacée par le « chœur », sanctuaire principal et par la sacristie.
On aurait pu se représenter, alors, la pièce contenant l’autel principal avec une abside, allongée, qui s’ouvrait sur la nef, avec ou sans chœur rectangulaire. Si cette reconstitution d’une église, avec nef unique et partie est en trois parties est hasardée, elle nous semble clairement et historiquement justifiée, comme on le verra plus bas.
La question se pose maintenant de savoir si l’on peut dater en général et de quelle époque les différentes phases de construction admises.
En dehors des passages correspondants dans la Vita Sancti Benedicti et d’un autre texte d’Ardon, il n’y a dans les sources aucune sorte d’indication sur l’époque de réalisation des différentes parties de construction. On apprend uniquement, par Dom Du Bourg, que l’évêque de Béziers, Raymond de Vailhauquès, a visité Aniane en 1260 pour y faire construire un grand dortoir et relever les murs du monastère 10. Pendant les guerres de religion l’église du Sauveur, la sacristie avec son trésor et ses précieuses reliques furent pillées et livrées aux flammes. Les archives furent, aussi, victimes des protestants 11.
Éventuellement ces événements sont à mettre en relation avec l’inscription sur le plan de 1656 : « lendroit des vielle asise de lancien batiment ». Les seules traces architectoniques du monastère médiéval qui nous soient connues (certainement d’autres sont cachées dans les maisons d’Aniane !) sont quelques colonnes, conservées dans de mauvaises conditions, dans la vigne de Monsieur Ramon, à l’est du monastère actuel. Avec leurs colonnes élancées et leurs chapiteaux stylisés elles paraissent devoir être mises en rapport avec les constructions entreprises par l’évêque de Béziers à partir de 1260, au plus tôt. Aucune source se situant entre la construction de l’église du Sauveur par Benoît et sa destruction en 1565, ne fait allusion à une reconstruction partielle ou totale ou à des transformations décisives.
Ce silence absolu autorise-t-il à supposer que le plan de 1656 restitue bien le plan des fondations des Carolingiens, maintes fois transformées plus tard ? A y regarder avec méthode cette conclusion n’est pas permise. Mais nous verrons qu’une telle hypothèse ne manque pas de fondements. Bien sûr, seules des fouilles pourraient conforter les arguments avancés. Comme, pour l’instant tout au moins, aucun espoir de fouille n’est permis nous voudrions, en attendant soumettre cette hypothèse à discussion.
Le domaine du monastère sur le plan de 1656 est considérablement réduit par rapport à celui du monastère d’origine. Il correspondait originellement à l’extension de la localité d’Aniane, entourée par un mur, comme cela est précisé sur un plan de 1786 (fig. 7) 12, car le cimetière avec son église également construite par Benoît, se trouve tout à fait à l’ouest de la ville. Il est clair que l’abbaye, durant les siècles qui ont suivi sa fondation, s’est réduite au profit de la ville, les anciens murs d’enceinte du monastère ayant fait fonction des murs de la ville d’Aniane.
Ce processus a dû avoir lieu avant 1114 car, cette année-là l’église du cimetière, Saint-Jean-Baptiste est mentionnée dans un acte comme église paroissiale 13. Cette église, aujourd’hui chambre de débarras et appelée « Chapelle des Pénitents » a été reconstruite à l’époque romane et, plus tard, à maintes reprises, transformée 14.
Nous connaissons bien la situation de l’église carolingienne du cimetière mais nous ne savons rien de l’emplacement de l’église que Benoît trouva en arrivant et qu’il avait dédiée à la Vierge Marie après qu’elle ait été agrandie.
Dans la localité d’Aniane se trouve, au nord de l’église du Sauveur, éloignée de celle-ci de 50 mètres environ, une petite « place de la chapelle » qui est déjà portée sur le plan de 1786. La maison dont la façade se trouve au sud de la place est une chapelle sécularisée dont les propriétaires et les habitants d’Aniane disent qu’elle est très vieille. Elle s’étendait précédemment sur deux étages de la maison d’habitation actuelle et son axe suit la direction nord-sud.
Des éléments décoratifs montrent qu’il s’agit d’une rénovation baroque d’un bâtiment gothique qui, de son côté, pourrait avoir succédé à une structure plus ancienne. L’hypothèse selon laquelle il pourrait s’agir de l’église de Marie, de Benoît, est encore renforcée par une prise de position d’Ardon, dans un texte qui n’a pas encore été exploité pour l’Histoire de l’Art, où il relate la position de l’autel de Marie – à gauche – et de l’autel du Sauveur – à droite -. On doit comprendre cette indication de façon symbolique car nous savons, par la Vita Sancti Benedicti, que l’église du Sauveur n’avait pas d’autel à Marie. Si on observe le plan de la ville d’Aniane, orienté vers l’est, on trouve, effectivement, la « place de la chapelle » à gauche, l’église du Sauveur, par contre, à droite. La maison d’habitation sur cette place abrite donc, vraisemblablement, les restes d’un bâtiment postérieur à l’église carolingienne à Marie. Là encore, en dernière analyse, seules des fouilles pourraient procurer plus de clarté.
Ardon nous informe que Benoît fit construire une église gigantesque et de nouveaux bâtiments conventuels dont il a pourvu les « portici » avec des éléments antiques de réemploi de Nîmes 15 et dont les toits étaient couverts de tuiles. Il est intéressant de noter ici la relation de ces symboles. Des déductions sur la forme architecturale de l’église du Sauveur ne sont possibles que dans la mesure où l’on peut admettre que les quatre autels mentionnés par Ardon avaient, tous, été placés à l’est 16.Ces quatre autels se répartissent bien dans la partie est comme nous le supposons sur la base du plan de 1656. Il y aurait alors un autel dans chaque abside latérale, l’autel principal, dédié au Sauveur, dans l’abside principale et le quatrième autel vraisemblablement placé dans l’axe principal de l’église 17. Au regard de la Vita Sancti Benedicti on peut enfin seulement constater qu’elle n’est pas en contradiction avec l’hypothèse qu’il puisse s’agir pour notre église reconstituée de l’église carolingienne du Sauveur.
D’autres réflexions semblent étayer cette supposition : les indications de mesure sur le plan. D’après les données du dessinateur la nef avait, mesurée à l’intérieur, environ 6 mètres de large et 21 mètres de long. Ces dimensions, en particulier la largeur de la nef nous apparaissent relativement réduites et nous pensons invraisemblable qu’une construction aussi modeste ait été rénovée l’époque romane, ou plus tard, pour être l’église principale d’un monastère important.
L’ancienne église du cimetière du monastère, dédiée à Jean le Baptiste, fut complètement reconstruite à l’époque romane et le mur ouest de cette nouvelle construction est encore conservé aujourd’hui dans sa totalité. Il mesure, à l’extérieur, environ 14 mètres et est ainsi presque deux fois plus grand que le mur ouest de l’église du Sauveur (à l’extérieur environ 8 mètres). On peut expliquer cela par le fait que la nouvelle fonction de l’église Saint-Jean-Baptiste exigeait, d’une certaine façon, cette largeur puisqu’en tant qu’église paroissiale elle devait accueillir plus de fidèles que l’église abbatiale.
Mais, qu’un tel processus ne soit pas isolé, maints exemples en témoignent en Septimanie. Non loin d’Aniane, l’ami de Benoît, Guillaume de Toulouse, fonda le monastère de Gellone, l’actuel Saint-Guilhem-le-Désert. L’aspect de la construction préromane n’est pas certain 18. Par contre il est sûr que la nouvelle construction à trois nefs du XIe siècle, avec 16 mètres de largeur extérieure, est considérablement plus grande que son prédécesseur carolingien et que l’église du Sauveur d’Aniane, reconstituée par nous.
Un exemple encore plus parlant nous est fourni par le développement de la « cella » à Casanova, l’actuel Goudargues dans le département du Gard, également une fondation de Guillaume de Toulouse 19. La chapelle Saint-Michelet de la première disposition du monastère (avant 815) est, aujourd’hui encore, une ruine bien reconstituable. Elle appartient au groupe de ces nombreuses chapelles de Languedoc (et d’ailleurs) pour lesquelles une salle rectangulaire et un chœur rectangulaire voûté sont caractéristiques 20. La nef de Saint-Michelet mesure, à l’intérieur, 4 mètres par 8 mètres. En 815 le monastère fut transféré dans la plaine de Goudargues. La nouvelle église de 815, Notre-Dame de Caseneuve, est aussi, conservée avec ses murs jusqu’en dessous des fenêtres. Elle comprend une salle rectangulaire à laquelle s’annexe une abside semi-circulaire. Sa nef est large de 6 mètres et longue de 13 mètres, à l’extérieur. A l’époque romane une nouvelle église fut bâtie à côté de Notre-Dame de Caseneuve. Celle-ci mesure désormais 37 mètres de long et 10 de large, à l’intérieur.
Les exemples montrent qu’on aurait pu s’attendre, pour une construction de l’époque romane, à des dimensions notablement plus grandes que celles que nous avons découvertes sur le plan de 1656. D’ailleurs, le plan et la dimension de notre reconstitution sont en complet accord avec les églises carolingiennes de la région : Saint-Génis-des-Fontaines (fig. 8), Saint-André-de-Sorède et Psalmodi 21. Toutes ces églises avaient, ou ont encore, une nef unique, comme c’était typique de la Septimanie à cette époque-là, ainsi qu’un transept faisant saillie, avec trois absides à l’est, où un chœur rectangulaire est inséré, pour les deux constructions citées en premier lieu, entre l’abside et le transept. La largeur de leur nef mesure environ 6 mètres.
L’église de Psalmodi, à l’occasion des fouilles qui ont lieu depuis 1970 sous la direction de Withney et Brooks Stoddard, redécouverte sous la construction gothique, fut récemment datée de l’époque carolingienne, plus précisément avant 813 22. En considération des modestes églises de monastères carolingiens de Septimanie – pour autant qu’elles nous sont connues – nous ne devons pas nous étonner de textes carolingiens qui, comme ici en ce qui concerne Aniane et aussi Psalmodi, églises contemporaines, les décrivent comme grandes et magnifiques bien que, par leurs mesures, elles ne puissent absolument pas être comparées à des églises abbatiales romanes de la même région.
Si l’on cherche des constructions carolingiennes similaires dans le nord on peut, selon que l’on reconstitue l’église du Sauveur avec ou sans chœur rectangulaire et en faisant abstraction du nombre différent de nefs, renvoyer, à titre d’exemple, à Kornelimünster ou à Steinbach. C’est ainsi qu’on pourrait interpréter les parties architecturales est où nef et transept se compénètrent sans séparation et où les accès aux bras adjacents sont considérablement resserrés comme un bras de transept cloisonné (« Zellenquerbau ») du type de Steinbach 23. Au cas où on supposerait un chœur rectangulaire l’église se rapprocherait du monastère d’Inda/Kornelimünster fondé par Benoît en 814/815, avec absides allongées, chœur rectangulaire et bras de transept cloisonné (« Zellenquerbau ») 24. Si la supposition se confirmait que l’église dessinée sur le plan de 1656 est, pour l’essentiel, celle de la fondation de Benoît alors nous pouvons voir en elle la première construction d’église à l’initiative de Benoît. Elle pourrait passer, expressément, pour l’une des devancières de celles que Werner Jacobsen a appelées « basiliques réformées anianaises », qui furent construites, à la suite de la réforme des monastères, sous Louis le Pieux, entre 814 et 830 et qui sont typiques pour le « Zellenquerbau » et une nef« raccourcie ». La nef considérablement plus longue d’Aniane s’explique par le fait qu’Aniane a été construite pour 300 moines, Inda par exemple, seulement pour 30 25.
Il reste à espérer que cette proposition pourra être, un jour prochain, étayée, ou même rejetée, par le moyen de fouilles.
Dans l’attente de cet événement encore lointain il nous reste le devoir de chercher, sur le papier, la situation de la vieille église du Sauveur sous la construction baroque (fig. 9).
Au vu du mur d’enceinte actuel du monastère, du côté de l’entrée de celui-ci, qui semble contenir des restes moyenâgeux et en se souvenant de la largeur de la facade baroque, nous pensons que la nouvelle église recouvre, dans sa partie nord-ouest, les traces de la vieille église du Sauveur 26.
* L’étude originale a éé publiée, sous le titre « Ein unveröffentlichter Plan des mittelalterlichen Klosters Aniane » dans la revue Zeztschrift für Kunstgeschichte, 43, 1, 1980, p. 1-10.
Nous remercions Madame B. Uhde-Stahl de nous avoir autorisés à donner, en francais, son étude dont elle a bien voulu revoir le texte.
Nos remerciements vont aussi à M. le Professeur-Docteur Georg Kauffmann, directeur de la revue, qui nous a permis de reprendre cet article. Enfin, notre reconnaissance est grande envers Mme G. Mazeran, qui a réalisé la première traduction, et M. P. Ucla qui est le véritable responsable de cette traduction que M. le Professeur C. Heitz a bien voulu relire.
Notes
1. Aniane se trouve à 35 kilomètres au nord-ouest de Montpellier dans le sud de la France.
2. Vita Sancti Benedicti Anianensis, Auctore Ardone, Ejus Discipulo, Cartulaires des Abbayes d’Aniane et de Gellone, Cassan et Meynial éd., Montpellier 1900, 1-14 ; reproduit aussi dans MGH Scriptores 15-1, 205 f ; Cité ici d’après Julius von Schlosser, Schriftquellen zur Geschichte der karolingischen Kunst, Vienne, 1892, n° 572-575.
3. Paris, Archives Nationales, N III Hérault 1-1.
4. Dom Du Bourg, Abbaye d’Aniane. Son rôle, son influence, ses destinées Mélanges de Littérature et d’Histoire Religieuses, 1, Paris, 1899, 178.
5. Dessin à la plume avec lavis, sur papier, 41 cm x 71 cm.
6. Je remercie très cordialement Monsieur René Feuillebois de son aide pour le déchiffrage et de ses précieuses initiatives. Les légendes sont reproduites à la manière dont elles étaient écrites sur le plan entre parenthèses.
7. La Congrégation pour la Réforme des Bénédictins, des Mauristes, fut fondée en 1618 par L. Benard et Gr. Tarisse et confirmée en 1628 par Urbain VIII. Elle avait sa maison-mère à Saint-Germain-des-Prés à Paris. Avant qu’Aniane ne s’agregeat à cette Congrégation elle appartenait à la Congrégation « des exempts » qui s’opposaient à cette réforme. D’où l’inscription « anciens religieux » (les exempts) dans le plan de 1656. – Catholicisme Hier, Aujourd’hui, Demain, Encyclopédie dirigée par J. Jaquemet, IV, Paris 1956, col. 905 ss.
8. Le Monasticon Gallicanum de Dom Miche! Germain de 1694 montre à cette place un grenier à blé « turris dicta Caroli Magni » et un moulin.
9. Probablement tous les plans dessinés par les Mauristes utilisent le « Pied royal » qui était en usage à Paris. 1 toise = 6 pieds, 1 pied = 0,3248 m (Le Grand Larousse encyclopédique, Paris 1963, vol. 8, 475). Il serait d’ailleurs intéressant de vérifier les proportions des mesures de l’église qui semblent respecter un module de 6 pieds.
10. Dom du Bourg, 1899, 173 et 174, sur la base du manuscrit Paris, Bibl. Nat., Manuscrits latins 12660.
11. Dom du Bourg, 1899, 177.
12. Ce beau plan, soigneusement peint, se trouve dans l’hôtel de ville d’Aniane : « Recoeil de plans figuratifs de tout le terroir d’Aniane, divisé en ses différents tènements, selon l’arpentement général qui en a été fait, à la réquisition du chapitre régulier de l’abbaïe roiale de S. Sauveur de ladite ville, en l’année 1786 par l’arpenteur, Pre Causse, dudit lieu, le tout servant de guide au rénouvellement général du terrier de ladite abbaïe, et des réconnoissances consenties par tous ses emphitéotes d’Aniane en l’an 1787, récues par Mr Pierre Arnaviele notaire roial de la même ville ».
13. Cartulaires des Abbayes d’Aniane et de Gellone, page 264, acte de l’année 1114 : « …donamus… omnem decimam quant habemus in parrochia Sti Johannis Baptisti de Aniana… ».
14. Ministère de la Culture et de la Communication. Bureau de recensement des monuments anciens. Casier archéologique. R. Hyvert Dossier d’Aniane.
15. D’après De Vic et Vaissette, Histoire Générale de Languedoc, t. 1, col. 19 (Extrait des Annales d’Aniane dans Marca Hispanica, col. 239-242). Il n’a pas été possible de découvrir sur quoi se basent les auteurs pour fonder l’hypothèse que les colonnes qui sont citées dans la Vita proviendraient de bâtiments romains à Nîmes.
16. D’après Schlosser, Schriftquellen, numéro 574.
« Anno igitur 772, Caroli vero Magni regis quatuordecimo, adjuvantibus eum ducibus, comitibus, aliam rursus in honorem Domini et Salvatoris nostri eclesiam praegrandem construere coepit ; sed et claustra novo opere alia cum columnis marmoreis quam plurimis, quae sitae sunt in porticibus non iam stramine domos, sed tegulis cooperuit… siquidem venerabilis pater Benedictus pia consideratione praeventus, non in alicuius sanctorum praetitulatione, sed in deificae trinitatis (uti iam diximus) nomine praefatam ecclesiam consecrare disposuit. Quod ut dico luce clarius agnoscatur in altari, quod potissimum prae ceteris videtur, tres aras censuit subponi, ut in hit personalitas trinitatis typice videatur significari. Et mira dispositio, ut in tribus ans individua trinitas et in une altari essentialiter firma demonstretur Deitas. Altare vero illud forinsecus est solidum, ab intus autem cavum, illud videlicet praefigurans, quod Moyses condidit in eremo, retrorsum habens ostiolum, quo privatis diebus inclusae tenentur capsae cum diversis reliquiis patrum.
utensilia, quae in eadem domo habentur, in septenario numero consecrata noscuntur. Septem scilicet candelabra…
Tria denique altaria in eadem sont dicata ecclesia vel basilica, unum videlicet in honore sancti Michaelis archangeli, aliud in veneratione beatorum apostolorum Petri et Pauli, tercium in honore almi protomartyris Stephani…
L’autel principal était dédié au Sauveur dont l’essence trinitaire était représentée symboliquement par trois éléments (?) – « autels »- en forme de table. Une cavité dans l’autel contenait diverses reliques des pères. La dédicace, les reliques et l’installation de cet autel doivent être interprétés en relation avec le refus de Benoît de l’hérésie adoptianiste. Trois autels supplémentaires étaient dédiés à l’archange Michel, aux apôtres Pierre et Paul et au protomartyr Etienne. Ardon insiste sur le fait que l’autel du Sauveur était placé dans une position élevée et entouré par les autres autels : « in altare quod potissimum ceteris videur » ; et, dans le texte d’Ardon cité en 1899 par Dom du Bourg, texte dans lequel on approfondissait la disposition symbolique de l’ensemble de l’église nous lisons (page 184) : Caput sane Christus est, cujus membra sancti, quos sicut precellit sue divinatis majestatis, sic eorum altaria supereminet honestate. Circumdatus a sanctis Salvator in celis et circumdatur ejus altare ah eorum altaribus in terris ».
En conclusion Ardon, dans la Vita, distingue clairement, par la description du chandelier, l’endroit où se trouvait l’autel du Sauveur, du chœur ce qui amène à la conclusion que l’autel du Sauveur était élevé dans l’abside principale et le 4e autel était placé dans le chœur des moines.
17. Marcel Durliat (Une construction de l’époque de saint Benoît d’Aniane à Argelliers (Hérault), Revue Archéologique de Narbonnaise, 1968, 243) suppose une partie orientale en trois éléments, mais fermée de facon rectiligne, correspondant à celle que Benoît, à la suite de la fondation de la « cella » à Saugras en 799, aurait fait bâtir en annexe à une pièce rectangulaire déjà existante (5,20 m x 10,30 m) sur le roc de Pampelune, près d’Argelliers.
Il nous paraît pour le moins difficile de vouloir conclure pour l’église du Sauveur à partir de ce détail de la petite annexe près d’Argelliers. D’une part l’attribution de cette construction orientale à Benoît n’est pas certaine ; ensuite la fonction de cet espace particulier n’a pas été éclaircie (Durliat, par exemple, considère la partie septentrionale comme une sacristie). Et, enfin, l’église du Sauveur avait une signification de loin plus grande, comme aussi ses dimensions. Il vaudrait mieux se rapprocher, pour une comparaison, des églises de monastères de la région.
18. Robert Saint-Jean, Un monument pré-roman : la crypte de Saint-Guilhem-le-Désert, Hommage à A. Dupont, Études médiévales languedociennes, Montpellier, 1974, 267-289. D’après R. Saint-Jean il s’agit, dans la Confession dégagée il y a plus de 10 ans, de l’étage inférieur d’un chœur auquel se liait un bâtiment allongé à trois travées. L’ensemble de l’église aurait été construit vers la fin du 10e siècle. A notre avis la reconstitution et la datation ne peuvent être retenus, comme nous le prouverons en détail, en un autre lieu. Nous pensons que les restes qui ont été mis au jour doivent être datés, déjà, du 9e siècle.
19. L. H. Labande, Études d’histoire et d’archéologie romane, Provence et Bas-Languedoc, I Églises et chapelles de la région de Bagnols-sur-Cèze, Avignon, 1902, 121-130.
20. Marcel Durliat et Joseph Giry, Chapelles pré-romanes à chœur quadrangulaire du département de l’Hérault, Actes du 94e congrès national des Sociétés savantes Pau 1969, Paris 1971, 203-223.
21. Saint-André-de-Sorède a encore, d’après Georges Gaillard (Saint-André-de-Sorède, Congrès archéologique du Roussillon, 1954, 208) son dessin primitif et même des parties de murs pré-romans.
L’ancienne église conventionnelle de Saint-Génis-des-Fontaines a, également, d’après Gaillard (Saint-Génis-des-Fontaines Congrès archéologique, 1954, 200) encore le plan et de grandes parties de murailles en élévation de l’époque pré-romane. Pierre Ponsich, Perpignan, nous a confirmé, verbalement, notre supposition que le plan et la maconnerie pré-romane de ces deux églises étaient même originaires du 9e siècle. Dimensions approximatives des églises suivantes :
– Aniane (plan de 1656) 6 mètres de large par 21 mètres de long ;
– Saint-Génis-des-Fontaines 6,30 mètres de large par 31,5 mètres de long ;
– Saint-André-de-Sorède 6,30 mètres de large par 23 mètres de long ;
– Psalmodi 6 mètres de large.
22. Jerrilynn D. Dodds, Carolingian Architecture in Southern France : Some Observations in Light of the Excavations ai Psalmodi, Gesta XVI, 1, 1977, 23-27. Cette datation a été mise en doute par J. Thiébaut dans la Chronique du Bulletin Monumental, 137, 1979, 1, 67. Effectivement la théorie de Madame Dodds était, de loin, moins bien fondée qu’aujourd’hui (été 1979) où nous avons trouvé des éléments de fouille qui appuient, sans équivoque, une datation au début du 9e siècle (Céramique, stratigraphie, position des tombes). Je voudrais, ici, exprimer mon remerciement sincère à Mr Stoddard, Madame Dodds et leur équipe pour leur discussion en toute liberté et leur autorisation formelle de faire part, en cette forme et à cette place, des résultats de leurs dernières fouilles (1979).
23. Vorromanische Kerchenbauten Katalog der Denkmäler bis zum Ausgang der Ottonen, établi par F. Oswald, L. Schaefer et H. R. Sennhauser, Zentral Institut für Kunstgesehichte, Münich 1966, 320.
Doit-on voir dans l’église du Sauveur d’Aniane le fondement du bras de transept cloisonné « Zellenquerbau » du type de Steinbach ?
24. Vorromanische Kirchenbauten, Münich 1966, 160. Une comparaison détaillée de l’église du plan de 1656 avec d’autres églises carolingiennes de Septimanie et dans l’ensemble du royaume est en préparation.
25. Je remercie cordialement Monsieur Jacobsen pour ses précieuses suggestions et l’amicale prévenance qu’il a eu de me permettre d’accéder au texte de l’exposé qu’il a fait au 24e Congrès international pour l’histoire de l’art, 1979, à Bologne. (La publication des actes du Congrès est prévue).
On ne peut pas considérer Aniane comme la norme d’un type de construction se constituant dans le nord du royaume carolingien. Aniane doit continuer à être étudiée, avant tout, par rapport à l’architecture de la Septimanie et des pays limitrophes.
26. Les photographies : 1, 2, 3, 5 proviennent du Service Photographique des Archives Nationales. Toutes les autres sont de l’Auteur.
