Un montpelliérain oublié : Frédéric Peysson, peintre, sourd-muet (1807-1877)
Un montpelliérain oublié : Frédéric Peysson, peintre, sourd-muet (1807-1877)
p. 123 à 131
Le nom de Frédéric Peyson n’évoque dans la mémoire des Montpelliérains que celui d’une rue située derrière la gare. Rien de plus… Qui était Frédéric Peyson ? Très rares sont ceux qui savent répondre. Une visite aux archives de la ville confirme ce que l’on pouvait soupçonner, c’est bien un enfant de Montpellier, et on peut en apprendre davantage en parcourant les salles du Musée Fabre, où quelques rares toiles portent sa signature, suivie d’une indication particulière : Frédéric Peyson, peintre sourd-muet (parfois seulement « s-m »). 1
Pierre Frédéric Peyson est né à Montpellier, le 29 mars 1807, dans la maison Pourtalès, rue de la Vieille. Son père, Pierre Peyson, issu d’une famille de propriétaires terriens aisés et instruits, est natif de Castries. Son aïeul, Guillaume Peyson 2 a occupé la charge de second, puis de premier consul de Castries à plusieurs reprises. Marguerite Macary, sa mère, vient d’un milieu plus modeste. Elle est petite-fille de tonnelier, et ses parents, Vital Macary et Suzanne Lèques, exploitent un commerce d’épicerie à Montpellier, place de la Poissonnerie 3. Le couple Peyson-Macary, marié en 1806, donnera naissance à cinq enfants, dont Frédéric, l’aîné, sera le seul garçon à atteindre l’âge adulte, avec ses 2 sœurs Augustine, née en 1809, et Rosalie en 1814. Un frère, Pierre Noël Zoé, décède l’année même de sa naissance en 1812, et le benjamin Saint-Ange Léon, né en 1821, disparaîtra à l’âge de 19 ans. Le Musée Fabre en conserve un portrait.
Sur le plan professionnel et social la fortune sourira à ce ménage. Pierre Peyson, négociant 4 puis droguiste en gros, s’établit dans ses murs dès 1810, rue Saint-Paul, n°407, agrandissant progressivement son commerce par l’achat des immeubles voisins 5. Menant son affaire avec intelligence et sérieux, il pourra également acquérir trois maisons contiguës au plan d’Agde, île du Petit Saint-Jean, dans le même quartier que son commerce 6. Cette réussite de Pierre Peyson mise en lumière dans son testament 7 va apporter une grande prospérité à sa famille et aura des conséquences importantes pour l’avenir de son fils aîné Frédéric, particulièrement en ce qui concerne son éducation, sa formation et sa carrière de peintre.
Frédéric Peyson, en effet, souffre d’un lourd handicap, d’une pesante infirmité il est sourd-muet à la suite d’un accident survenu dans sa petite enfance 8. Vers l’âge de deux ans, ayant passé sa tête entre les barreaux d’une grille, il subit un tel traumatisme en étant dégagé que les effets vont s’en faire sentir dans les quelques années à venir. Petit à petit, l’ouïe s’affaiblit, la parole s’éteint. Inexorablement, la surdi-mutité s’installe, complète, sans qu’aucun secours médical ne puisse l’enrayer.
Dans la société du temps, le sort des sourds-muets n’est guère enviable, en marge de la loi, privés de tous les droits – droit d’hériter, de témoigner… -, ils restent incompris, isolés, méprisés. Cependant, à la fin du XVIIIe siècle, leur avenir va être transformé : Charles Michel, abbé de L’Epée, invente une méthode basée sur le geste, la mimique, qui leur permettra d’exprimer des idées, de communiquer, de sortir de leur enfermement jusque là total.
Grâce à l’aisance financière de sa famille, Frédéric Peyson pourra aller apprendre cette méthode à l’Institution Abbé de L’Epée, rue Saint-Jacques à Paris. (Une école similaire ne s’ouvrira à Montpellier qu’en 1849). Il y est inscrit le 23 mai 1817 9, à l’âge de 10 ans. Ses parents, malgré le déchirement de la séparation, ont compris l’importance pour leur fils d’une telle éducation qui peut être le « puissant palliatif d’un mal incurable » (Théophile Denis). A partir de cette date, Frédéric Peyson partagera jusqu’à la fin sa vie entre Paris et Montpellier. Il conservera toujours sa résidence principale dans la capitale, mais tous les ans, il reprendra le chemin du Midi, parfois pour des périodes de plusieurs mois. A Paris, il a souvent changé de logement, mais sans jamais s’éloigner des Grands Boulevards dont il aimait le mouvement. Quand il vient à Montpellier, il séjourne chez sa sœur, Rosalie Boyer, au n°30 du boulevard du Jeu-de-Paume où il décédera. Son testament 10, rédigé six mois avant sa mort indique qu’il est « domicilié à Montpellier et demeurant à Paris, rue Guétry, n°3 ». Sa nièce, Marie foyer, évoque ses promenades dans la campagne autour de la ville en compagnie de cet oncle dont elle perpétuera le souvenir par de nombreux témoignages.
Brève interne pendant près de dix ans à l’Institution Abbé de L’Epée, Frédéric Peyson saura profiter pleinement de l’enseignement qu’il y reçoit. Il devient un homme instruit, « maîtrisant parfaitement l’écriture et la lecture » comme le précisent les notaires au bas des actes qu’il signe 11, mais aussi un homme cultivé. On peut en juger par la rédaction de son testament et les notes de Théophile Denis : « il les recherchait (les voyages) pour étendre encore les connaissances variées qu’il savait acquérir par de sérieuses et continuelles lectures ». Théophile Denis nous indique encore que Peyson « se plaisait infiniment dans la société des parlants et suivait leurs conversations avec une facilité prodigieuse », grâce à l’intensité de son observation. La justesse d’expression de sa physionomie et de ses moindres gestes permettait de « s’entretenir avec lui sur tout sujet sans difficulté ».
Peyson saura manifester sa gratitude envers l’Institution en se dévouant très activement à la cause des sourds-muets. Très tôt, en 1834, il s’engage dans un « Comité », réunion d’une dizaine d’hommes intelligents et courageux qui constituent le premier regroupement de sourds-muets pour la reconnaissance, la défense et la protection de ces handicapés tenus à l’écart de la société. Très actif à Paris, ce mouvement réunit chaque année dans un grand banquet 12, placé sous l’égide de l’Abbé de L’Epée, des invités de marque susceptibles par leur position ou leur influence d’attirer l’attention sur le sort des sourds-muets et de l’améliorer. Ce sont les relecteurs des grands journaux de l’époque, des responsables politiques, députés, représentants du Ministère de tutelle, membres du monde scientifique, littéraire, artistique, que le Montpelliérain a eu l’occasion de fréquenter. Les discours et les toasts prononcés lors de ces banquets, traduits réciproquement en langage parlé et en langage « sourd » constituent une mine de renseignements. C’est ainsi que l’on y rencontre directement la pensée de Peyson qui y prenait régulièrement part.
A l’Institution Abbé de L’Epée, Frédéric Peyson acquiert aussi une solide formation artistique, notamment en dessin – utilisé très tôt comme moyen de communication – qui lui permet d’entrer à l’École des Beaux Arts de Paris en 1826 13.
Théophile Denis rapporte qu’il a été l’élève de peintres très estimés à son époque, Hersent, Cogniet, Gros, Ingres 14. Il reçoit leur enseignement dans les cours officiels de l’École et dans leurs ateliers privés.
Peyson présente le concours pour le Grand Prix de Rome, dans la catégorie « peinture historique » en 1834, 1835, 1836 où il se classe honorablement, atteignant les dernières épreuves de sélection sans cependant obtenir le titre suprême 15. Entre 1837 et 1850, il expose irrégulièrement au Salon des sujets religieux ou relatifs au monde des sourds, des thèmes « troubadours », des scènes de genre, son autoportrait…
La disparition de ses parents le laisse héritier, en 1848, d’une grosse fortune qui lui permet de vivre très confortablement de ses rentes sans avoir à rechercher une clientèle. Dès lors, il devient peintre amateur (Fig. 1), travaillant pour son plaisir et donnant généreusement ses toiles et ses dessins à sa famille et ses amis, ce qui rend difficile le recensement de ses œuvres.
Les œuvres connues de Peyson ont la particularité de nous être parvenues sous différentes formes, inhabituelles parfois. Certaines sont visibles dans des établissements officiels – Musée Fabre de Montpellier, Musée de Versailles, Institut des Jeunes Sourds – et chez les descendants du peintre. D’autres ne sont connues que par des photographies. Quelques unes nous ont été transmises par des lithographies. Enfin, il ne reste des autres que les titres relevés dans la documentation, le testament du peintre, sa correspondance, ou des dictionnaires…
Les œuvres conservées en dehors de Montpellier témoignent des préoccupations de Peyson pour le monde des sourds. Il s’agit, au Musée de Versailles, du Portrait de l’Abbé Sicard, illustre disciple et successeur de l’Abbé de L’Epée, et, à l’Institut des Jeunes Sourds, d’une toile vénérée par la communauté sourde, Les derniers moments de l’Abbé de L’Epée (Fig. 2). Ici, le peintre se veut le porte parole des sourds pour rendre hommage à leur « libérateur » leur « père spirituel », leur « rédempteur », comme ils nomment l’Abbé. C’est grâce à cette oeuvre que Peyson a survécu dans le souvenir de cette communauté. Elle relate le moment où l’Abbé, mourant, reçoit en décembre 1789 la visite d’une délégation de l’Assemblée Nationale, venue lui annoncer une nouvelle apaisante : « Mourrez en paix, la Patrie adopte vos enfants ! » C’est la conséquence logique de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui reconnaît enfin l’égalité de tous et englobe dans la société ces exclus de toujours. Exposé en bonne place, ce tableau a très longtemps accompagné et marqué de nombreuses générations de sourds lors de leur passage à l’lnstitution.
Le Musée de Montpellier compte le plus grand rassemblement d’œuvres du peintre, dix toiles et soixante dessins. Certaines de ces œuvres, choisies délibérément, ont été données par l’artiste lui même. En 1846, il offre deux œuvres exposées au Salon précédent, Famille de bohémiens (Fig. 3) et Marguerite et Buridan dans la prison de la Tour de Nesle.
Dans la première, scène de genre à sujet populaire, on retrouve un souci de la réalité correspondant au mouvement artistique qui se met en place à cette période avec Courbet comme chef de file. Marguerite et Buridan illustre un thème tiré d’une œuvre d’Alexandre Dumas père dans le goût romantique.
C’est dans une lettre au maire 16 que Peyson prie la municipalité d’accepter son don à la Ville, justifiant son geste par l’appréciation du public au Salon et par l’estime de ses maîtres. Cogniet n’avait-il pas déclaré dès 1838 qu’« il pouvait marcher seul », jugeant son apprentissage terminé. La presse locale, dans les pages du Courrier du Midi 17, signale la générosité du peintre, le critique regrettant que ces tableaux n’aient pas figuré à Montpellier, à l’Exposition des Amis des Arts : « l’un et l’autre y auraient dignement occupé leur place ».
Par soli Peyson lègue deux autres œuvres à la ville, Sainte Marguerite terrassant le dragon (Fig. 4) et son Autoportrait. La belle Marguerite est toujours offerte aux yeux du public sur les cimaises du musée, vierge hiératique baignée d’une couleur heureuse, mêlant des bleus, virant parfois au vert, à des roses orangés, s’étirant du jaune pâle très doux à des ocres soutenus. Les Montpelliérains peuvent contempler une reprise de cette œuvre par le peintre dans l’une des chapelles de la cathédrale Saint-Pierre.
Avec son autoportrait daté de 1850 (Fig. 5), Peyson participe pour la dernière fois au Salon. Il lègue à la ville cette œuvre d’une haute qualité par la vigueur du dessin et les subtils accords de couleurs froides, gris, noir, blanc, discrètement relevées par le bleu du foulard rayé. Quatre œuvres de grande tenue qui sont le propre choix du peintre.
Les autres œuvres du Musée Fabre y sont entrées par une voie toute différente, données par la nièce de l’artiste, Marie Boyer, en 1890. A ce moment-là se créé à Paris, à l’Institution Abbé de L’Epée, un Musée Universel des Sourds-Muets (disparu aujourd’hui) sous l’impulsion de Théophile Denis. Il sollicite Marie Boyer pour son Musée et c’est certainement à cette occasion qu’elle met de l’ordre dans sa « galerie » et offre quelques œuvres au Musée Fabre.
A cette série appartiennent des toiles d’intérêt très inégal, une des plus remarquables étant le Portrait de Léon Peyson, frère du peintre 18, décédé très jeune à l’âge de dix-neuf ans, être chétif et souffreteux dont l’artiste a su rendre la profondeur du regard inquiet et l’angoisse de la prémonition de sa fin prochaine (Fig. 6). Marguerite de Bourgogne assise (Fig. 7), une copie des derniers moments de l’Abbé de L’Epée, une Famille de paysans, une copie, d’après Rubens, du groupe des naïades de la Vie de Marie de Médicis constituent un lot de tableaux de dimensions et de portée modestes. Avec le legs Bouisson-Bertrand est entré aussi au musée une Leçon de l’Abbé de L’Epée à des sourds-muets (Fig. 8) que Marie Boyer avait offert à Madame Bouisson, son amie.
Le groupe des œuvres peintes connues ne saurait être complet sans signaler deux portraits conservés chez les descendants de l’artiste. Un grand portrait en pied du neveu de Peyson (Edmond Rouèt, le fils de sa sœur Augustine) à l’âge de dix ans, dégageant une charrue indéniable (Fig. 9), et une toile de petit format représentant Léon Boyer, l’époux de l’autre sœur du peintre, Rosalie, en costume officiel de professeur à la faculté de médecine de Montpellier. Une copie de ce tableau, exécutée par Edouard Marsal « d’après F. Peyson. 1851 », existe à la salle des Actes de la faculté, déposée à la mort de Léon Boyer en 1885, respectant ainsi la tradition qui veut que chaque professeur, depuis le Moyen Âge, y laisse son portrait au plus tard l’année de son décès.
Les dessins constituent aussi un patrimoine intéressant parmi les collections du Musée Fabre. Au nombre de soixante, ce sont pour la plupart des académies très abouties du temps de son apprentissage parisien (Fig. 10, 11, 12) et avec elles, quelques belles réussites qui dévoilent la sûreté de main de Peyson et une grande sensibilité, traduite par les dégradés très subtil du crayon, comme par exemple dans la Femme de chambre écoutant à une porte (Fig. 13), les Arlésiennes (Fig. 14) ou encore le Portrait d’Edmond Rouët à l’âge de 25 mois (Fig. 15) où le peintre a su exprimer toute la candeur et la fragilité de l’enfance. Des études préparatoires pour des œuvres connues ou non complètent cette série, comme la figure de l’ange délivrant saint Pierre dans sa prison (Fig. 16), étude pour un tableau non localisé, connue seulement par une photographie conservée à l’Institut National des Jeunes Sourds. Enfin, il faut également signaler quelques dessins plus « libres », tel ce Personnage allumant sa pipe à l’abri d’une crinoline (Fig. 17).
Marie Boyer, avec quelques œuvres de second ordre (comme des copies du Louvre ou des médailles de récompense) 19, a donné au Musée Universel des Sourds-Muets un grand nombre de photographies toujours conservées à l’Institut des Jeunes Sourds à Paris. Au nombre de quarante-neuf, ces photographies, malgré leur mauvais état, sont loin d’être négligeable car la donatrice les a annotées. Elles permettent de reconnaître des œuvres déjà répertoriées et d’en découvrir d’autres, encore inconnues à ce jour.
Parfois, Marie Boyer écrit le nom des personnes sur de nombreux portraits. Nous connaissons ainsi les traits de Pierre Peyson, père de l’artiste, de sa mère Marguerite, en coiffe de dentelle ou en habit de veuve, des familles alliées par le mariage de ses sœurs, Augustine Rouèt-Peyson avec ses coques romantiques, et son époux Emile Rouët, médecin de l’Œuvre de la Miséricorde, chargé du sixain Sainte Croix, puis fabricant de produits chimiques au Cours des Casernes, Léon Boyer, évoqué plus haut… L’ artiste a aussi réalisé de nombreux portraits de son neveu et de ses nièces, enfants, adolescents et même adultes : Laure Boyer à l’âge de quatre ou cinq ans, puis vers neuf ou dix ans, Marie Boyer en costume de campagne, en costume de bains de mer… toute une famille montpelliéraine émergeant du néant, ressuscitée par la magie de ces photos jaunies et délavées qui proviennent pour la majeure partie de l’atelier Ferdinand Cairol, ouvert à Montpellier en 1872 au n° 19, Grand’rue et au n° 4, rue des Etuves, avec son entrée au n° 2 de la rue Massane 20. Pourra-t-on un jour retrouver les originaux certainement dispersés, éparpillés dans les ramifications des cinq générations écoulées depuis leur réalisation ?
L’attachement de Frédéric Peyson à sa ville s’exprime très généreusement dans son testament. Tout d’abord, il lègue une somme de 10.000 francs à l’Hôpital Général, aux asiles et autres établissements de bienfaisance de Montpellier. Cette somme se répartira entre la paroisse Saint-Denis (celle de Peyson), la confrérie des pénitents bleus, l’œuvre de Saint Vincent de Paul, l’orphelinat de la Providence (dont une partie du vestiaire sera renouvelée), la congrégation de Notre-Dame Auxiliatrice, la congrégation des Petites Sœurs des Pauvres, l’Établissement des Sourds-Muets de Montpellier.
En tant qu’artiste peintre et amateur d’art, Peyson n’oublie pas le musée de sa ville auquel il attribue également une somme de 10.000 francs. La Municipalité, dans sa séance du 2 juin 1880, décide que « cette somme ayant été donnée par le testateur sans affectation spéciale au musée, pourra être affectée par le Conseil à un projet intéressant cet établissement ». Le « legs Peyson » servira à couvrir les frais d’exécution de trois statues destinées à embellir la façade du musée. Ainsi, passant rue Montpelliéret, chacun peut adresser une pensée reconnaissante à Frédéric Peyson en admirant les sculptures représentant trois des grands artistes de la ville Sébastien Bourdon, Jean Raoux et Joseph-Marie Vien.
Dans une autre clause de son testament, l’artiste a une pensée pour l’École des Beaux-Arts de la ville : « Voyant qu’il n’y a pas à l’École de peinture aucun concours pour la tête d’expression (tête peinte de grandeur naturelle sur toile), je prie Monsieur le Maire de Montpellier d’accepter le legs de 3.000 francs pour en faire une rente de 150 francs destinée à être donnée à titre d’encouragement à l’élève qui aura le premier prix au Concours qui s’ouvrira chaque année. »
L’infirmité de Frédéric Peyson, Montpelliérain d’origine, l’a contraint à passer une grande partie de sa vie à Paris, où il a trouvé sa place dans la société en devenant artiste peintre. Il n’a jamais oublié sa ville natale qu’il a comblée de dons à sa disparition. A travers les différents documents, il apparaît comme un peintre pourvu de quelques belles qualités, excellent dessinateur surtout. C’est un être intelligent, sensible, courageux, d’une très grande générosité, un homme extrêmement attachant qui sort de l’oubli où il végétait depuis cent-cinquante ans.
Tout récemment, en l’année 2000, la communauté sourde de Montpellier, associée au Musée Fabre, a souhaité lui rendre hommage dans une exposition 21 dont j’ai rédigé le catalogue. Le nombre étonnamment important de visiteurs, leurs nombreuses questions, ont montré le vif intérêt des Montpelliérains pour l’œuvre nouvellement dévoilée de ce concitoyen, qui enrichit leur patrimoine. Lors de cette exposition, quelques œuvres connues par des photos ont été localisées grâce à l’aide généreuse de propriétaires qui ont largement ouvert leurs portes. Il s’agit entre autres d’une Tête d’enfant (Laure Boyer), peinte à l’huile, d’un délicat fusain la représentant adulte ; d’une Liberté agitant un drapeau dans le goût de Delacroix, la plus belle et importante « trouvaille » étant le portrait de Rosalie Boyer-Peyson. Assise dans un fauteuil, à mi-corps, elle rappelle, par sa pose et les détails minutieux de sa toilette, les portraits de femmes de la haute bourgeoisie parisienne, immortalisées par Ingres. Deux précieux carnets de dessins et des photos de familles complètent ces découvertes.
Frédéric Peyson avait, en 1873, cédé une portion de terrain à la ville 22 pour l’ouverture d’une voie publique et, selon une coutume courante à l’époque, la rue avait pris le nom du propriétaire « rue dite Frédéric Peyson » lit-on dans une délibération du Conseil municipal du 2 mai 1891. Devenue tout court « Rue Peyson », la plaque qui la signalait ne portait aucune indication permettant d’identifier ce personnage inconnu dont le nom pourtant était familier aux Montpelliérains. Sa générosité et ses talents de peintre ne lui avaient jamais été reconnus officiellement… C’est désormais chose faite, à la suite de l’exposition, on lit à présent sur la plaque : « Frédéric Peyson, artiste peintre sourd muet, 1807-1877 » hommage tardif et modeste rendu à cet honorable et généreux fils de Montpellier qui repose au cimetière Saint Lazare.
Notes
1. Le texte de cet article est extrait de mon Mémoire de Maîtrise d’Histoire de l’Art soutenu en 1998 à l’Université Paul Valéry – Montpellier III, sous le titre suivant : Frédéric Peyson, un peintre montpelliérain sourd-muet, 1807-1877. Il tient compte également de mes travaux ultérieurs sur le sujet : communication au colloque international « Ingres et ses élèves » (Montauban, 8-10 octobre 1999), Actes publiés dans le Bulletin spécial de l’Association Les amis du Musée Ingres à Montauban et de ma rédaction du catalogue de l’exposition « Frédéric Peyson, peintre montpelliérain sourd-muet, 1807-1877» réalisée par l’Association Générale des Sourds de Montpellier et sa région (21 août-1er octobre 2000).
2. A.D. Hérault, 2 E 17/2. Etude Barnier. Testament de Guillaume Peyson.
3. Ibidem, 2 E 57/772 f° 279 à 294, n° 501. Inventaire après décès de l’épicerie de Suzanne Lèques.
4. Ibidem, PAR 1600. Années 1818-1819. – Annuaire de l’Hérault, 1819.
5. A.D. Hérault, 2 E 56/685 f° 96. – 2E 56/698 f° 273. – 2E 60/179, P. 552, n° 439.
6. Ibidem, 2E 60/183 P 597 n° 457 – 2E 60/183, P. 664, n°517.
7. Ibidem, 60/214, f° 94-95, n°83.
8. Théophile DENIS, Frédéric Peyson, peintre sourd-muet. Notice biographique. Paris, Imprimerie E. Bélanger, 1890. – Du même Catalogue sommaire du Musée Universel des sourds-muets, Paris, 1896.
9. AN, F/4/2141, Registre des comptes et comptabilité de Paris pour les années 1809-1827.
10. Archives de l’étude Bernard Domergue, Montpellier. Minutier de l’année 1877, P. 28.
11. A.D. Hérault, 2 E 60/228, f° 146, n°114. Archives de l’étude Grasset (Achat d’un jardin à G. Daube). – Etude B. Domergue, minutier de l’année 1873, n°581, vente d’une parcelle à F. Paoletti.
12. Banquet des sourds-muets réunis. Relation publiée par la Société centrale des sourds-muets de Paris. Paris, Imprimerie Jacques Ledoyen Paris, tome 1, 1842, tome 2, 1864. – Anniversaire de la naissance de l’Abbé de l’Epée. Réunion des sourds-muets du Midi (ouvrage collectif). Cette (Sète), imprimerie Armengol-Giriat, 1892. – Nachor GINOUVIER, Compte-rendu du Congrès des sourds-muets tenu à Aix-les-Bains le 24 septembre 1893. Montpellier, imprimerie Fabre, 1894.
13. A.N., AJ 52-234.
14. Actes du colloque « Ingres et ses élèves ». J’ai pu démontrer que Peyson a bien été élève d’Ingres, ce qui restait flou jusqu’alors.
15. Philippe GRUNCHEC, La peinture à l’École des Beaux Arts. Paris, Éditions de I’École Nationale Supérieure des Beaux Arts, 1986.
16. A.M. Montpellier. Registre des dons et legs, 1825-1874 – R2/3 dossier 4, lettre 6, mai 1846.
17. Le Courrier du Midi, mai 1846, n°54.
18. Montpellier, Musée Fabre, dossier d’œuvres : lettre de Marie Boyer au conservateur du Musée (certainement en 1893).
19. Paris, Institut National des Jeunes Sourds, carton « Galerie Historique », correspondance. Sans cote. Lettres entre Théophile Denis et E. Javal, directeur de l’Institut, évoquant la donation de Marie Boyer.
20. Annie-Dominique DENHEZ-APELTAN, La Photographie à Montpellier au 19e siècle. Maîtrise d’Histoire des Arts. Université de Paris-Sorbonne, 1982.
21. Exposition « Frédéric Peyson. Peintre, montpelliérain sourd-muet. 1807-1877 », organisée par l’Association Générale des Sourds de Montpellier et sa région et patronnée par le Musée Fabre (21 Août-1er octobre 2000, Salle Saint Ravy, Montpellier).
22. A.M. Montpellier, Registre des délibérations municipales, séances du 28 juillet et du 21 novembre 1873.
