Trois Vierges de faïence : réflexion sur un art biterrois oublié
Trois Vierges de faïence… Art biterrois : réflexion sur un art biterrois oublié
De tous temps et en de nombreux lieux, les potiers et faïenciers, délaissant leurs tours, modelèrent des statuettes témoignant de leur foi ou de leurs opinions politiques 1.
p. 169 à 172
Les trois statues
Lors de la commission départementale des objets mobiliers de l’Hérault du 14 avril 2002, deux Vierges de faïence ont été proposées au classement au titre des Monuments historiques. Ces statues, placées dans des niches aménagées sur les façades de maisons, étaient destinées à la dévotion populaire. La première se trouve à Nissan-lès-Ensérune, au 2, impasse des Pécheurs ; la deuxième à Pézenas, au 15, rue Montmorency. Enfin, elles ont été comparées à une troisième, conservée dans les collections du musée du Biterrois, elle aussi provenant d’une niche, puisque son dos n’est pas revêtu d’émail. Ce fut l’occasion de mettre le doigt sur la production méconnue d’un céramiste de Béziers du XVIIIe siècle 2.
L’intérêt de ces œuvres porte sur plusieurs points. D’abord la rareté de ce type de sculpture en Languedoc méditerranéen : on ne connaît pour l’instant que ces trois Vierges de faïence dans cette région 3, avec un atout supplémentaire pour deux d’entre elles, celles de Nissan et Pézenas, puisqu’elles sont conservées in situ, bien à la vue des passants, aux lieux pour lesquels elles étaient destinées. Cependant, celle de Pézenas a été légèrement déplacée. A l’origine, elle se trouvait dans l’embrasure d’une des fenêtres de la maison faisant fonction niche et, depuis 1967, derrière un abri de verre couvert de tuiles vernissées créé pour l’accueillir à l’occasion d’un ravaementde la façade. Seule celle de Nissan se trouve encore dans la niche ornée d’un encadrement de faïence qui lui a été dévolue dès le XVIIIe siècle.
Le choix des sujets a été décidé par les clients du céramiste ou déterminé par le lieu de destination des œuvres. A Pézenas, il s’agit d’une Pietà dont le socle porte au manganèse l’inscription en lettres capitales, afin de ne laisser place à aucune ambiguïté sur le sujet : « MATER DOLOROSA ». A Béziers le choix s’est porté sur une image de la Vierge à l’Enfant tirée de l’Apocalypse, surmontant un croissant de lune et écrasant le serpent de son pied droit, le socle porte l’inscription : « Marie maire du bel amour ». Celle de Nissan, aussi une Vierge à l’enfant, « était autrefois implorée par les femmes enceintes afin que l’accouchement se déroule dans de bonnes conditions » 4. L’actuelle propriétaire nous a déclare qu’elle est nommée par les anciens habitants du village Notre-Dame de Délivrance, attestant de la dévotion des femmes sur le point d’accoucher. Il serait vain de chercher les modèles précis de ces figures d’argile. Ce sont des poncifs diffuses par la gravure, un dérivé des Vierges de Murillo pour celle de Béziers, une Vierge de piéta pour Pézenas à la composition tragique reproduite à profusion depuis le XVe siècle, tant en peinture qu’en sculpture, savante ou populaire, de pierre ou de bois. A Nissan, on retrouve dans l’encadrement de la niche, avec ses pilastres corinthiens et sa décoration végétale, un très lointain souvenir des oratoires et chapelles des Della Robbia.
Un autre des caractères remarquables de ces œuvres est leurs exceptionnelles dimensions, un mètre de haut pour celle de Nissan et 95 cm pour celle de Pézenas. La plus petite, celle du musée du Biterrois, ne mesure que 50 centimètres de haut, ce qui est déjà important pour une pièce de faïence. Le modelage a été réalisé, autant que l’observation le permet pour les pièces encore en place, dans une argile prenant à la cuisson une couleur jaune pâle. L’épaisseur des parois est considérable et chacune des statues est constituée d’un seul bloc et non de plusieurs assemblés après cuisson. Seul l’encadrement de la niche de Nissan à été fabriqué en cinq morceaux assemblés au mortier lors de la construction de l’oratoire. On observe quelques fissures survenues au cours de la cuisson notamment sur celle de Pézenas, résultant de la difficulté à obtenir une température homogène sur des pièces aussi grandes et aussi épaisses. Ces observations, sur le procédé de modelage et l’importance des dimensions révèlent une prouesse technique remarquable de la part d’un céramiste de cette époque. De son côté, la qualité plastique du modelage est quant à elle assez médiocre, on sent la main de l’artisan et non celle de l’artiste, dans la lourdeur du modelé, la maladresse des proportions et la naïveté des postures.
Les couleurs employées sont celles habituelles de la faïence de grand feu sur l’épaisse couche d’un émail stannifère assez onctueux et brillant, sont employés le cobalt pour le bleu, le manganèse pour le noir, quelques traces de cuivre en mélange avec du manganèse pour obtenir le noir (à Pézenas) ou le cuivre seul pour le vert des roseaux ornant l’arc de l’encadrement de Nissan. Le céramiste utilise le noir de manganèse pour cerner les fleurs de lys en semis du manteau de la statue de Nissan ; tandis que sur la statue de Pézenas, le noir a été obtenu par mélange de cuivre et de manganèse pour les chaussures de la Vierge, la barbe et les cheveux du Christ, les yeux (pupilles) et les sourcils de la Vierge et du Christ. A Béziers le noir de manganèse est utilisé pour les cheveux ainsi que pour les chaussures. Cependant, sur le fond blanc, une dominante de bleu de cobalt l’emporte.
Ces trois Vierges ont pour caractère commun l’ornement de leur manteau constitué d’un semis un semis d’hermines à Pézenas, un semis de fleurs de lys bleues cernées au noir de manganèse à Nissan, un semis composé d’un mélange de fleurs de lys, de fleurettes maladroites et d’hermines à Béziers.
L'auteur des œuvres
La répétition des manies ornementales et des procédés de fabrication trahit, à l’évidence, sur ces trois statues la main d’un même auteur, travaillant probablement à la commande. On retrouve la même naïveté dans les trois Vierges, la même routine décorative en semant le vêtement de fleurettes, de lys ou d’hermines. Deux d’entre elles sont chaussées de gros souliers noirs colorés au manganèse. La clef de l’attribution des statues de Nissan et Pézenas se trouve sur celle de Béziers. En effet, le socle de celle-ci porte la date ainsi que la signature de l’auteur de l’œuvre, très difficile à lire tant les coulées et les retraits d’émail ont déformé les lettres de l’inscription. On arrive cependant à déchiffrer : « Arnaud Sirc 1734 ».
Les renseignements que nous possédons sur ce céramiste sont des plus indigents. Il ne porte jamais le titre de faïencier mais celui de potier de terre ou de fontainier de Béziers où il demeure en 1729, quand il embauche un apprenti 5. On le sait présent à Pézenas le 7 février 1738, lorsqu’il obtient l’adjudication des réparations des fontaines de la ville ; travail qu’il n’achève pas pour l’été, ce qui contraint les consuls à déposer contre lui une requête auprès des Trésoriers et Grands Voyers de France 6.
Bien que Biterrois, Arnaud est à l’origine d’une lignée de potiers de terre du nom de Sirc ou Circ travaillant à Pézenas pendant tout le XVIIIe siècle. Son fils Benoît s’y marie une première fois en 1747 puis une seconde en 1777 7. En 1747, le notaire qui enregistre le contrat, précise bien qu’Arnaud demeure toujours Béziers. Plus tard, les petits-fils d’Arnaud, Jean, Jacques-Benoît, Louis, pétrissent eux aussi l’argile à Pézenas, au moins jusqu’à la veille de la Révolution. Jacques est d’ailleurs le représentant des artisans locaux et appose sa signature au bas des doléances du corps des potiers piscénois.
On s’interroge sur cette production résulte-elle d’une production occasionnelle ou régulière ? Nous ne saurions y répondre avec certitude. Ces statues semblent avoir été réalisées au cours de la même décennie. Cependant, vouloir replacer ces œuvres dans un ordre chronologique, tout au long de la carrière d’Arnaud serait risqué tant elles sont proches de facture et cette entreprise n’aurait aucun sens. Si celle de Béziers est bien datée de 1734, il faut s’en tenir à cette information. Celle de Pézenas a pu être réalisée dans la ville même lors du passage d’Araud, vers 1738, mais aussi être transportée à une toute autre époque en raison du proche voisinage des villes de Béziers et Pézenas. Quant à celle de Nissan rien ne permet d’en préciser la date de création avec certitude si ce n’est la proche parenté avec les deux précédentes qui la place dans la même décennie.
Ainsi la signature portée par la Vierge du musée du Biterrois atteste non seulement une origine biterroise pour cette production statuaire bien particulière, mais aussi une production de faïence confirmée par les textes. Elle permet également de dater cet ensemble de la première moitié du XVIIIe siècle. Anaud Sirc n’est ni un grand sculpteur ni un grand faïencier c’est un potier connaissant cependant la technique de l’émail stannifère. Reste maintenant à en apprendre plus sur l’origine d’un tel savoir de la part de celui-ci. Il est donc tout à fait possible qu’Arnaud Sirc, ait appris les secrets de la faïence dans une manufacture de la ville. On sait qu’une faïencerie fut établie en 1727 à Béziers, par Pierre Dourdou qui avait appris le métier, en 1720, dans la manufacture Royale de Montpellier 8. On connaît également une fontaine datée du 14 septembre 1747 et fabriquée à par « la veuve Boizard, marchande et fabricante à Bessiers » 9. La production de faïence est effective à Béziers, au moins jusqu’à la veille de la Révolution. En effet, dans les années 1780, un nommé Thomas Domeyron tient une fabrique dans laquelle il forme quelques apprentis 10. Dans le quartier de Saint-Aphrodise, le quartier des potiers, la rue dite de la Faïence conserve le souvenir de cette industrie.
Ainsi, à travers ses Madones, Arnaud Sirc exprime sa foi, d’une manière émouvante, peut-être à la demande de quelques clients comme lui d’extraction populaire. Si les proportions un peu balourdes, n’en font pas des chefs-d’œuvre ni de la grande statuaire ni des somptueuses réalisations de la faïencerie méridionale, on ne peut cependant pas rester insensible au charme que dégage cet art destiné à la piété populaire.
Notes techniques
Vierge de Nissan-lès-Ensérune
Adresse : 2, impasse des Pêcheurs ;
Sculpture de terre cuite ;
Dite Vierge du Plo (le Plo étant le nom du quartier),
Vierge à l’enfant porté sur le bras gauche,
Faïence stannifère ;
Hauteur : 100 cm ;
Longueur : 45 cm.
Couleurs : sur un fond blanc le bleu de cobalt domine. Le manteau de la Vierge porte un décor de fleurs de lys bleues, cernées de noir de manganèse.
Manques : Main droite de la Vierge
Encadrement de la niche ;
Faïence stannifère ;
Dimensions non prises.
Constitué de cinq morceaux : les deux pilastres, les deux chapiteaux avec les bustes d’anges se trouvant au-dessus enfin l’arc segmentaire couvrant la niche.
Deux pilastres, dérivés du corinthien, cantonnent les côtés de la niche. Chacun d’eux supporte un petit buste d’anges en haut relief. La partie supérieure de la niche est couverte d’un arc segmentaire, le tout formant une frise de feuilles évoquant des roseaux (teintées de vert de cuivre), au sommet de l’arc, un autre buste d’ange couronne le tout.
L’encadrement évoque de très loin les œuvres des grands céramistes de la renaissance italienne, c’est un avatar tardif des majoliques des della Robbia, mais avec un traitement d’une naïveté extrême. La statue est apparemment à sa place d’origine. La maison est une petite maison, modeste, mais qui a conserve tous les caractères d’une construction du XVIIIe siècle.
Vierge de la rue Montmorency à Pézenas
Adresse : 15, rue de Montmorency ;
Pietà ;
Sculpture de terre cuite ;
Faïence stannifère ;
Hauteur : 95 cm ;
Longueur : 38 cm ;
Profondeur : 47 cm.
Couleurs : sur un fond blanc le bleu de cobalt domine… Du noir a été obtenu par superposition de cuivre et de manganèse pour les chaussures de la Vierge, la barbe et les cheveux du Christ, les yeux (pupilles) et les sourcils de la Vierge et du Christ.
Un peu de manganèse a été utilisé en pointillés autour de l’inscription du socle.
Inscription du socle : « MATER DOLOROSA ».
Manques : Main droite et bras gauche du Christ.
Réparation : Jambe gauche du Christ recollée au plâtre.
Vierge du musée du Biterrois
Vierge à l’enfant, surmontant un croissant de lune et écrasant du pied droit le serpent.
L’enfant est porté sur le bras gauche de la Vierge.
Sculpture de terre cuite.
Faïence stannifère. Seule la face visible a été recouverte d’émail. Le dos montre la terre cuite brute, ce qui signifie que cette pièce était destinée à une niche.
Hauteur : 51 cm ;
Longueur : 19 cm ;
Profondeur : 14 cm.
Couleurs : sur un fond blanc le bleu de cobalt domine. Le manteau porte un semis de fleurs de lys, de fleurettes maladroites et d’hermines. Inscription : « Marie maire du bel amour ».
Porte la date : 1734 et la signature : « Arnaud Sirc ».
Notes
1. Parmi les belles Vierges de faïence produites en France, on peut notamment citer celles de Nevers datant des XVIe et XVIIe siècles [Sculptures en faïence de Nevers du XVIIe au XIXe siècle.- Nevers : ville de Nevers-Palais ducal, 2002 ; ROSEN (Jean). – La faïence française du XIIIe au XVIIe siècle. Dossier de l’Art, n° 70, octobre 2000, pages 65, 69 et 70 et celles plus récentes de Quimper : CAHN (Laurent). – Vierges et saints, les statuettes en faïence de Quimper. in : Quimper, 3 siècles de faïences.- Quimper Ouest-France, 1990, pages 99 à 105. Dans la région, le musée municipal de Saint-Jean-de-Fos renferme parmi ses modestes trésors, un petit saint Roch, et plusieurs militaires, revêtus d’une chatoyante glaçure (VAYSSETTES Jean-Louis).- Poteries de Saint-Jean-de-Fos Hérault, collection municipale.- Itinéraires du Patrimoine, n° 135, 1997.
2. Nous remercions Madame Sanchez, Monsieur Jean GrimaI, les propriétaires des maisons sur lesquelles ces Vierges sont conservées, ainsi que Monsieur Gérard Collin, conservateur du musée du Biterrois.
3. Nous excluons de ce décompte la Vierge signalée par Jean Thuile, provenant d’un château du Var, dont le lieu de fabrication n’est pas sûr [THUILE (Jean).- La céramique ancienne à Montpellier du XVIe au XVIIIe siècle, ses rapports avec la faïence nîmoise des XVIe et XVIIe siècles.- Paris : Champrosay, 1943, page 370 et planche XXVII].
4. Les Amis de Nissan-lès-Ensérune Revue de l’Association de culture populaire.- Nissan : Amis de Nissan-lez-Ensénme, 1985-1986, n° 44. En couverture figure une photographie de la Vierge, réalisée par O. Voinot, accompagnée de la légende citée ci-dessus. Voir à l’intérieur la légende de la photographie rédigée d’après des notes de Michel Martinez.
5. A. D. 34, 2 C 240 f° 66, contrôle du brevet d’apprentissage de Jean Laissac, reçu par maître Bedos le 3 mars 1729.
6. A. D. 34,2 E 68/88 P 367 et A. D. 34, C 998, Enregistrement des requêtes, f° 100, n° 82. Nous remercions Jean Nougaret qui nous a signalé cette précieuse information. NOUGARET (Jean).- Pézenas. Évolution urbaine et architecturale du XVIe à la fin du XVIIIe siècle.- Pézenas : Amis de Pézenas, numéro spécial d’Étude sur l’Hérault, 1979, page 157.
7. A. D. 34, 2E 69/161 P 1013, le 23/01/1747 et 2E 69/185 P 280 v, le 12/01/1777.
8. THUILE (Jean).- op. cit., page 193 et LAPEYRE (Claude), ROQUE (Alain) .- Béziers, pas à pas.- Lyon : édition Horvath, 1993, page 49.
9. THUILE (Jean).- op. cit., page 294 et TARDY.- Poteries, grés, faïences.- édition ABC, 1985, Tome I.- page 165.
10. A. D. 34, B : justice ordinaire de Saint-Aphrodise, dossier 56.
