Sur quelques « Monuments aux Morts » du Biterrois
Sur quelques « Monuments aux Morts » du Biterrois
p. 133 à 138
En France, rares sont les communes qui n’ont pas élevé un monument en hommage à leurs morts de la guerre de 1914-1918, et en beaucoup de villes et de bourgs, le « Monument aux Morts » est même devenu un élément du paysage urbain… Mais les œuvres rapidement réalisées en quelques années, dès la fin des hostilités, ont été souvent dédaignées. On a déploré leur banalité ou leur grandiloquence, le mauvais goût de ceux qui les avaient érigées… Ce n’est qu’à une époque récente qu’on les a vues d’une façon différente et qu’elles ont suscité plus d’intérêt chez les historiens… Reconnaître les thèmes que leurs auteurs ont illustrés, préciser leur localisation sur le territoire communal pour en dire éventuellement la signification, retrouver par l’analyse des initiatives et des réalisations, l’état d’esprit ou les sentiments des populations au lendemain du conflit qu’on appela très tôt « la Grande Guerre »…, tels sont quelques-uns des objectifs d’une étude renouvelée des « Monuments aux Morts ». C’est dans cette perspective, et par quelques exemples locaux, qu’une équipe formée au sein du Groupe d’Études en Histoire locale de l’Université du 3e Age de Béziers, a mené une enquête sur les monuments d’une dizaine de communes du Biterrois en étendant à l’occasion son domaine vers Lodève ou Bédarieux.
L’expression d’une volonté générale
L’érection des monuments a répondu à un vœu général des populations qui ont pu exprimer leur engagement de diverses façons.
Financement
Dans le financement des projets en premier lieu. « Les souscriptions publiques » ont en effet assuré une part importante des ressources financières et les comités chargés de recueillir les dons ont souvent souligné la générosité des personnes sollicitées. A Sérignan, la collecte totale par « souscriptions particulières, dons ou fêtes » s’éleva à 21 754 F pour un coût total du monument de 35 320 F. A Puisserguier comme à Corneilhan, les quelque 16 000 F offerts par les habitants couvrirent les 2/3 de la dépense totale. A Murviel-lès-Béziers, la souscription ouverte dans le but de recueillir les 3 500 F qui manquaient pour régler la totalité des frais, a donné 18 500 F, dépassant nettement la contribution municipale fixée à 13 500 F et permettant ainsi de réaliser un monument plus riche et plus élaboré. A Lespignan, pour un projet plus modeste sans doute, la souscription publique a produit près de 5 000 F pour un coût total approchant 6 000 F et à Cazouls-lès-Béziers, le budget municipal n’a eu à ajouter que 2 000 F aux 14 000 F recueillis par souscription.
Les villes ont été dans une situation comparable : à Béziers, les 200 000 F de la collecte ont couvert 80 % des frais engagés. Mais la générosité des Biterrois – 4 à 5 F par habitant – n’est pas plus grande que celle des villageois voisins. Et si à Thézan-lès-Béziers, les 14 000 F recueillis dans la population – soit 9 F environ par habitant – n’ont représenté que le 1/3 de toute la dépense, c’est que l’œuvre réalisée ici a été d’un coût élevé 48 800 F, c’est-à-dire par exemple deux fois la somme dépensée à Puisserguier qui est pourtant deux fois plus peuplé. On connaît très peu de situations inverses : à Cruzy, « où une quête dans le village a peu rapporté » et où les finances municipales ont réglé la quasi-totalité des 20 000 F qu’a coûtés l’obélisque en granit érigé dans la commune. De même, à Puissalicon, à Lodève, les dépenses ont été principalement couvertes par la subvention municipale.
L’impatience. Des décisions prises très tôt et des entreprises menées rapidement
Pour satisfaire le vœu des populations, il a fallu aller vite. Les registres des délibérations municipales nous rappellent souvent cette impatience. (« La population réclame la réalisation immédiate du projet » – Thézan-lès-Béziers, 8 octobre 1919.) C’est donc très tôt que les décisions ont été prises. C’est en général au cours d’une séance du Conseil Municipal que le Maire ou un conseiller en a fait la proposition (12 novembre 1917 à Lespignan, et ensuite 10 juillet 1917, Corneilhan, 12 novembre 1918, Cazouls-lès-Béziers, 27 novembre 1918, Murviel, 25 janvier 1919, Thézan, 21 mars 1919, Capestang). Mais c’est beaucoup plus tôt dans certains cas qu’on avait pensé à honorer la mémoire des victimes de la guerre. L’ancien Maire de Thézan, Delcellier, installant le nouveau conseil municipal élu en novembre 1919 pouvait affirmer : « Le Conseil dès qu’il fut informé que notre commune avait payé son tribut à la guerre, et que deux de ses enfants étaient tombés au Champ d’Honneur, décida dans sa séance du 24 décembre 1914 – (nous fûmes la première commune de France à prendre cette décision) – d’élever un monument en l’honneur de ses morts
A Puisserguier, en juillet et en août 1915, il a été prévu dans le budget une subvention de 800 F « pour un monument commémoratif ». Mais la décision, tardive ici, n’a été vraiment prise que le 15 juin 1922.
Ainsi les décisions essentielles – érection du monument, appel à la générosité du public, vote au moins en partie des subventions municipales – ont été prises généralement dès 1919 et même 1918. Le choix des entreprises ou des artistes a été fait un peu plus tard, en 1920 et 1921. Et c’est en 1922 ou 1923 qu’on a pu procéder « à la réception définitive des travaux ».
Les Comités
Si les premières propositions ont été faites au sein des municipalités, les Conseils Municipaux se sont rarement occupés eux- mêmes des moyens de la réalisation, l’organisation des collectes par exemple. Des comités ont été constitués. Ceux-ci ont pu n’être formés que par quelques conseillers. Mais souvent ils se sont élargis en appelant des personnalités locales à qui les responsabilités les plus importantes ont même été laissées. A Murviel, le comité comprenait « des élus municipaux, des ascendants et veuves de soldats tués et des anciens combattants ». A Capestang, le comité a réuni une douzaine de membres sous la présidence du Maire, M. Casamia, auprès de qui il y avait en plus d’un de ses adjoints et de cinq conseillers, « M. Garcia, curé-doyen, et M. Malabiau, suppléant du juge de paix, tous deux vice-présidents, ainsi que M. Collot, instituteur, et M. Salvestre, comptable, chargés respectivement des fonctions de trésorier et de secrétaire ». Et quand pour trouver les 20 000 F qui manquaient pour assurer les derniers paiements, ce comité a dû « solliciter à nouveau la générosité des plus riches propriétaires », il a choisi dans le courant de l’été 1922, pour se présenter chez les habitants, MM. Garcia, curé-doyen, Castan, juge de paix et Bergon, entrepreneur »… A Béziers, on a répondu par la formation d’une commission spéciale, à la proposition faite le 29 novembre 1918, par M. Marquié, conseiller municipal, d’« ériger un monument commémoratif de la victoire et des morts de la Grande Guerre ». Quelques conseillers l’ont constituée sous la présidence de M. Vernet, adjoint au Maire. Quelques mois plus tard, en avril 1919, celui-ci a proposé d’élargir le comité à des personnalités « représentant toutes les classes et toutes les opinions ». Ces nouveaux membres, le Colonel Mirepoix, M. de Montal, M. Oustrie, ont alors joué le principal rôle au sein de cet organisme.
Le Contrôle de l'État
En fait, les comités et les municipalités ont dû se soumettre à un contrôle étroit de l’État et de ses représentants. Une circulaire du Préfet de l’Hérault, M. Linarès, datée du 23 mai 1919 et qui a été conservée à la mairie de Capestang, a rappelé les règles déjà définies par de vieux textes : une loi du 22 août 1790, une ordonnance du 10 juillet 1816. « Élever un Monument aux Morts… constitue un hommage public qu’il appartient à l’État seul de reconnaître ». Tous les projets ont dû être soumis aux autorités administratives « afin de provoquer le décret autorisant l’érection des monuments commémoratifs »… Les comités formés pour la collecte des fonds n’ont été eux-mêmes autorisés qu’à la condition qu’ils aient été reconnus comme « Œuvre de guerre » par un office siégeant auprès du Préfet. Procédure sans doute trop lourde qu’un décret du 15 juillet 1922 a simplifiée. Il décidait que « par dérogation aux dispositions de l’Ordonnance du 10 juillet 1816 », il serait statué par arrêté préfectoral sur les projets de monuments à élever.., à la mémoire des soldats morts pour la Patrie. Mais c’est par un arrêté signé par le ministre de l’Intérieur, Maunoury, que le comité de Capestang a été autorisé à faire appel à la générosité publique.
Et le décret approuvant « la délibération du 7 septembre 1921 par laquelle le Conseil Municipal de Murviel-lès-Béziers a décidé, à titre d’hommage public, l’érection d’un monument »… porte la signature du Président de la République, A. Millerand. La construction du monument était d’ailleurs bien avancée au moment de la publication du décret, le 4 janvier 1922. En fait le contrôle préfectoral s’est exercé surtout sur les opérations financières (autorisation d’emprunt, conformité des pièces comptables). Même si le ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts devait être consulté « du point de vue artistique et relativement au choix de l’emplacement », il ne semble pas qu’une censure ait été exercée sur les choix esthétiques des comités et des municipalités.
- D’une part, un « marché » du monument aux morts s’est développé dès la fin du conflit, avec maisons spécialisées dans la production en série, démarchage commercial, édition de documents publicitaires. Peut-on y voir une solution plus facile, moins onéreuse ? Quelques communes s’y sont ralliées. Le Conseil Municipal de Puisserguier qui s’est chargé, lui-même, d’assurer l’érection du monument a approuvé, le 15 juin 1922, le traité de gré à gré passé par le Maire avec M. Léon Rambeaux, entrepreneur à Jeumont (Nord), pour une somme globale de 24 000 F, sur laquelle 1 000 F ont été réservés « pour le charroi de ce monument de la gare de Maureilhan à Puisserguier ». La commune de Cruzy s’est également « fournie » dans le Nord à Jeumont. Les éléments du monument lui sont parvenus par la gare de Quarante « et des propriétaires avec charrettes et chevaux sont allés le retirer ». Quant au village de Puissalicon, il a passé commande à la Maison Gaudier-Rambeaux à Aulnoye (Nord) du monument qui a été finalement élevé au « Cimetière de la Tour Romane », alors qu’on avait d’abord envisagé de le mettre sur la Promenade… La mairie de Vias a conservé dans ses archives un dossier qui éclaire cette pratique on y a réuni les catalogues et les documents fournis par plusieurs entreprises, avec la reproduction photographique de leurs divers modèles, leurs caractéristiques, leurs prix : « Maison Flachat » de Lyon, « Marbreries Générales » de Paris, aux nombreuses propositions ; « Maison Naudy-Desblancs », « sculpteurs-statuaires », de Narbonne. On y trouve aussi les lettres par lesquelles architectes et artistes de la région ont offert leurs services…
Ces artistes ont été souvent appelés par les municipalités.
- La seconde voie a été précisément celle de la recherche de l’originalité, de la volonté de donner au monument qu’on allait ériger une valeur artistique. L’œuvre devait être unique, conçue par l’artiste pour le cadre où elle devait s’insérer. Ce choix n’a pas été fait seulement par les villes les plus importantes, comme ce fut le cas pour Béziers et pour Lodève qui s’adressèrent à leurs concitoyens, Injalbert pour l’une, Dardé pour l’autre, mais aussi par de nombreuses communes aux ressources pourtant beaucoup plus limitées. Certes, ce souci esthétique ne s’affirma pas également dans tous les cas. Murviel-lès-Béziers ne s’est finalement adressé au sculpteur Sudre que parce que la souscription publique, on l’a vu, a fourni aux autorités une somme beaucoup plus importante que celle qu’on attendait, et on put réaliser ce qui fut une troisième version du projet de monument. A la plaque commémorative, d’abord envisagée, on substitua la mise en place d’une stèle en marbre de Laurens (Hérault) fournie par M. Oeschli, entrepreneur, et celle-ci devint un socle sur lequel on posa une statue, représentant un « Poilu », œuvre de Sudre. Sérignan aussi adopta d’abord, en décembre 1918, le projet d’une « plaque commémorative » – ou plus exactement de deux plaques, l’une pour la salle des séances de la mairie du village, l’autre qui aurait été posée dans une salle des écoles de « Valras-la-Plage », la petite station de l’embouchure de l’Orb n’étant encore qu’une annexe de Sérignan. La commune préféra ensuite, en 1924, faire élever un monument dont la réalisation fut confiée, par un traité de gré à gré, à J.-B. Blattes, sculpteur biterrois au talent reconnu, assisté par l’entrepreneur Boularan. Corneilhan s’adressa directement à Blattes, et par une décision du Conseil Municipal en date du 26 avril 1921 que quelques contacts officieux avaient préparée, lui confia la réalisation de son monument. L’artiste se fit assister par Louis Paul, peintre et dessinateur à Béziers, tandis qu’un artisan local, plâtrier-cimentier, était chargé d’édifier la base du monument. On donna à celle-ci la forme d’un tombeau sur lequel une plaque fut apposée, portant le nom des victimes de la guerre originaires du lieu. L’œuvre, elle-même, a su rappeler la tristesse du cadre – le cimetière du village -, en symbolisant « la détresse du combattant mourant », sous les traits d’un soldat accroupi et défaillant, « la tête penchée sur le côté », veillé par « un personnage apitoyé, dont la silhouette se détache sur un vaste horizon de vignes »… Un autre artiste, de grande renommée, Jean Magrou, originaire de la région, reçut lui aussi la commande de plusieurs monuments. Il fut choisi pour réaliser celui de Thézan-lès-Béziers, à propos duquel le Maire, Delcellier, a insisté sur la volonté que ce soit une œuvre d’art. « Nous nous sommes adressés, a-t-il déclaré le 18 octobre 1919, à M. Jean Magrou, statuaire, prix de Rome, pour la partie statuaire, et à M. Avon, architecte, pour la partie architecturale. J’ai reçu ce projet qui est très bien ». Et quelque temps plus tard, il ajoutait : « Nos soldats auront un monument digne de leur mort : le nom du statuaire Jean Magrou suffira pour nous convaincre que la statue représentant la France veillant ses morts sera une œuvre d’art ». Capestang manifesta encore plus nettement cette satisfaction d’avoir choisi Jean Magrou dont la maquette du monument qu’il allait ériger dans cette commune, exposée au Salon de 1922, à Paris, fut remarquée et fut l’objet de commentaires très élogieux de la part des critiques. Le comité a fait connaître à la population, par quelques informations publiées dans la presse locale, les appréciations du correspondant à Paris du « New York Herald » – (« Il faut citer les deux remarquables envois de M. Magrou (dont) son groupe en pierre pour les morts de Capestang » – 25 mai 1922), celles du « Gaulois », du 29 avril ou celles de la « Revue de l’Art ancien et moderne », de juin 1922. (« C’est le meilleur ouvrage de M. Jean Magrou ») L’article du journal pouvait ajouter : « Le Comité est fier d’avoir confié au Maître Jean Magrou la réalisation de ce beau monument dont la commune de Capestang a, à juste titre, le droit de s’enorgueillir »… Des artistes moins connus furent à l’occasion choisis pour des projets plus modestes : Cazouls-lés-Béziers fit réaliser le sien par Joseph Bédos, « jeune artiste, enfant de Cazouls ». Lespignan s’adressa à M. Cartie, sculpteur à Béziers.
Un mouvement semblable fit confier au sculpteur lodévois Paul Dardé, de grande notoriété, l’exécution de quelques monuments dans la région de Lodève et plus précisément celui de cette ville. L’œuvre qui a été parfois critiquée n’en a pas moins recueilli une large approbation : le comité lodévois dont le président a parlé de « magnifique monument » a pu penser qu’il avait doté la ville d’un authentique chef-d’œuvre. Et le ministre du Budget, Germain Martin, député de la circonscription, affirmait la même conviction dans le discours qu’il prononça lors de l’inauguration du monument, le 1er juin 1930.
Les Biterrois pouvaient-ils s’adresser à un autre artiste que Jean-Antoine Injalbert, un de leurs plus illustres compatriotes, Prix de Rome, Membre de l’institut, ayant déjà produit une œuvre très importante, partout appréciée, et dont Béziers possédait quelques magistrales réalisations ? Le « Monument aux Morts » de Béziers est sans doute un des chefs-d’œuvre du genre. Par sa puissance et son équilibre, il est l’illustration des 2 thèmes que propose la sobre inscription par laquelle la cité dit sa reconnaissance « à ses morts glorieux » et à « tous les artisans de la Victoire ». Sur un vaste socle, trois éléments, trois groupes sont associés : à gauche « un Poilu victorieux écrase l’aigle allemand » ; à droite, « deux femmes dans une étreinte douloureuse pleurent près d’un soldat mourant » ; au centre, « une Victoire ailée domine cet ensemble. Son aile gauche inclinée semble indiquer la protection due aux ascendants, aux veuves, aux orphelins, et aussi la mutilation d’un triomphe qui aurait dû être complet ». Le prix élevé de la victoire ainsi que les inquiétudes, que les difficultés pour établir une paix solide faisaient naître en ce début des années 20, se lisent sur l’œuvre achevée. L’aménagement de l’espace où le monument a été érigé, à l’extrémité du vaste jardin que les Biterrois appellent « Plateau des Poètes », près de la gare, le met excellemment en valeur. Une série d’escaliers de trois marches mènent à une terrasse sur le bord de laquelle on a posé le monument. Et pour limiter cette vaste surface, l’entrée du jardin, élargie, a été dotée d’une « grille monumentale, en fer forgé, appuyée des deux côtés à deux pavillons dont l’un abrite le « livre d’or » où sont inscrits les noms des 1 400 Biterrois morts à la guerre. Pour réaliser cet ensemble, Injalbert et l’architecte parisien Laloux qu’il associait habituellement à ses travaux, ont fait appel à la collaboration de plusieurs artistes et entrepreneurs de la région biterroise : les sculpteurs Blattes, Bruniquel, les entrepreneurs de travaux publics Boularan, Gutteriez, le ferronnier Germa. On y fit même travailler, dans l’aménagement des abords, quelques élèves de la section « stéréotomie », élément original de l’École pratique de commerce et d’industrie, sous la direction de leur professeur, M. Mugnier… Sous la forme beaucoup plus simple d’une plaque de marbre apposée sur le mur qui borde l’allée menant à l’église Saint-Jude, Béziers possède un autre monument, les habitants des quartiers riverains de l’Orb, – « le Faubourg » – ont voulu garder le souvenir de leurs morts de 1914-1918.
Ainsi il semble bien établi que, de l’exemple de Thézan à celui de Béziers, a prévalu dans la région la volonté que les œuvres célébrant le sacrifice des combattants aient une valeur artistique. Mais il en a coûté beaucoup plus aux populations qui ont fait ce choix. Elles ont eu parfois des difficultés pour assurer la totalité des financements.
Des problèmes
Difficultés financières dans quelques cas, mais aussi problèmes dans le choix des emplacements ont marqué cette histoire des monuments aux morts. – Thézan a dû faire face, par exemple, au coût élevé de son ambitieux projet confié à J. Magrou. Malgré l’effort important des finances locales qui a permis de réserver 16 675 F d’économies sur l’ensemble des budgets des années de guerre, malgré aussi la générosité des habitants dont nous savons quelle contribution ils ont apportée, il manquait près de 18 000 F pour couvrir une dépense qui, selon le devis initial, devait s’élever à plus de 39 000 F, mais que la forte augmentation des prix au lendemain de la guerre a portée à 48 000 F. La commune a dû recourir à l’emprunt dont l’amortissement n’a pu se faire que par l’imposition de lourds centimes additionnels. On a d’abord essayé de traiter avec le « Crédit Foncier de France » (octobre 1919), puis en juillet 1920 avec « la caisse nationale de retraites pour la vieillesse ». Finalement, en janvier 1922, pour se procurer les sommes nécessaires, la commune obtint du Préfet de l’Hérault l’autorisation de contracter un emprunt, par traité de gré à gré, auprès d’un particulier, propriétaire à Sérignan (mais « à un taux d’intérêt n’excédant pas 7,95 % et remboursable en 15 ans »)… L’aide de l’État n’a fourni qu’une faible part des sommes engagées. L’article 81 de la Loi des Finances du 31 juillet 1920 a prévu en effet, d’accorder « une subvention de l’État aux communes pour les aider à l’érection du monument aux morts de la Grande Guerre ». Cette aide, – ce « secours » pour reprendre le terme même des délibérations d’un Conseil Municipal – était calculée de façon complexe par l’application d’un barème qui d’une part, prenait en compte le pourcentage des morts de la commune par rapport à la population totale, et, d’autre part, se basait sur la valeur du centime des impositions locales. L’application de ce taux aurait dû fixer la part de l’État à Thézan à 4 370 F. Elle ne fut que de 3 150 F, à peine 7 % du montant définitif des travaux… Or à Puisserguier, qui comme toute commune demanda cette aide, on estimait que celle-ci pouvait représenter jusqu’à 17 % de la dépense totale. Ce niveau ne fut jamais atteint, comme à Béziers où cependant la participation des finances publiques s’est ajoutée à la subvention municipale pour donner les 50 000 F qui, avec les 200 000 F de la souscription publique, assurèrent le financement de l’œuvre d’Injalbert.
La localisation du monument dans la cité a parfois donné lieu à des discussions et fait naître quelques difficultés. Les divers groupes concernés, – municipalités et comités, associations d’anciens combattants tôt constituées, unions regroupant les familles des victimes – ne donnaient pas la même valeur symbolique au monument. Ils se sont parfois opposés les uns aux autres. Certes les exemples où l’accord fut tout de suite réalisé ne manquent pas. On choisit souvent le cimetière, comme à Sérignan, à Corneilhan, à Puissalicon. A Puisserguier, un ancien cimetière aménagé en parc a offert un très bel emplacement, vers la sortie du village, dominant la route de Béziers. A Capestang aussi, il n’y eut nul débat, et le sculpteur Magrou fut tout de suite séduit par l’emplacement choisi devant l’école de garçons, mis en valeur au-dessus de la chaussée voisine. Des contraintes administratives ont parfois imposé de renoncer aux emplacements d’abord choisis. A Bédarieux, le « Service Vicinal n’a pas agréé le site initialement prévu » entre le bas de la descente du Pont-Vieux et le commencement de la rue de la République et le Comité a choisi une autre localisation… « sur le rectangle hors ligne formant trottoir qui se trouve au pied du clocher de l’église Saint-Alexandre ». Là, en effet, il permet de laisser au trottoir une marge suffisante pour assurer la circulation des piétons. On peut noter que par ce transfert on a placé le monument à proximité d’une église, situation rare dans la région. Dans certains cas, plusieurs emplacements furent proposés. A Thézan, les familles des soldats morts auraient voulu que le monument soit élevé dans le cimetière ou sur la place de l’église, mais le Conseil Municipal et le comité firent prévaloir leur choix, la place E.-Pastre, parce qu’elle offrait, selon eux, « le cadre le plus capable de mettre en valeur le monument projeté » et parce que celui-ci, rapproché de la population « servirait à la formation des jeunes générations ». A Béziers aussi, diverses localisations furent envisagées. Ici le débat a opposé Injalbert aux familles et aux groupements d’anciens combattants. L’artiste aurait voulu qu’on choisisse la place la plus prestigieuse au cœur de la cité, cette place de la République » qui allait devenir « place de la Victoire ». Les autres refusaient ce lieu précisément parce qu’il était déjà trop encombré par une circulation intense. On envisagea alors d’utiliser l’espace libéré par la démolition de l’ancien Hôpital Mixte, et d’autres sites furent visités. Finalement une solution heureuse fut assez vite trouvée. A l’extrémité du Plateau des Poètes, s’enlevant au-dessus des plans étagés que la dénivellation du terrain a permis d’aménager, le « Monument aux Morts » a trouvé l’emplacement qui à la fois a mis en valeur l’œuvre du grand sculpteur et, malgré la proximité de la gare des chemins de fer et d’une avenue très fréquentée, créé un espace de calme et de sérénité.
A Cazouls-lès-Béziers, les divergences furent de nature différente. Le choix fut fait par le comité chargé de collecter les dons des habitants, sans qu’il y ait eu d’ailleurs unanimité parmi ses membres. Mais quelques conseillers municipaux aux séances du 27 mars et du 23 avril 1919 ont protesté, le comité n’ayant été constitué que pour recueillir les sommes de la souscription publique. Mais finalement c’est bien au cimetière que le monument fut placé, comme la commission l’avait voulu.
Les discussions n’allèrent nulle part jusqu’au conflit. Sauf à Murviel où la proposition du maire d’ériger le monument au cimetière se heurta au vœu des parents des disparus qui souhaitaient qu’on choisisse une place publique. Le maire organisa une consultation de ses administrés qui, à une grande majorité, préférèrent la place publique. Le monument fut élevé devant l’Hôtel de Ville, – ancien château sur la place qui reçut plus tard le nom de place Georges-Clemenceau et d’où « on jouit d’une vue splendide sur un large horizon ». Mais ce différend eut une bien curieuse conséquence d’après le témoignage de quelques anciens, car aucune trace ne s’en trouve dans les documents publics, il n’y eut pas d’inauguration du « Monument aux Morts » de Murviel-Lès-Béziers.
Les inaugurations
C’est pourtant la cérémonie de l’inauguration qui a permis d’exprimer le mieux l’hommage rendu aux combattants de la Première Guerre mondiale. Dans nos villages, une foule nombreuse s’est rassemblée dans une manifestation qui a eu à peu près partout la même ordonnance. Corneilhan, par exemple, le 11 novembre 1923 y a associé les anciens combattants, les autorités locales, le curé de la paroisse, les enfants des écoles, les auteurs du monument, J.-B. Blattes et J. Blanc. Cérémonie très sobre, réduite à une sonnerie de clairon et à une courte allocution du maire. La note originale y fut donnée par la sonnerie du glas à la cloche qui venait d’être refondue et qu’un an plus tôt on avait baptisée « Cloche de la Victoire », en faisant graver sur ses flancs, entr’autres indications, les noms de 33 Corneilhanais morts à la guerre. C’est le même jour qu’à Capestang on a procédé à l’inauguration du monument de Magrou. Mais d’autres jours que le 11 novembre ont pu être choisis le 7 septembre 1922 à Cruzy, le 24 juin 1923 à Puisserguier. Partout on a noté le grand concours de population et la participation active des jeunes enfants : à Cruzy, ils ont récité un poème qui associait l’hommage aux morts à l’espoir que de leur sacrifice « sortir(aient) des lendemains plus fraternels, plus beaux ». A Puisserguier, les quelque 70 orphelins de guerre du village sont venus déposer chacun une gerbe devant le monument.
Il y a eu beaucoup plus de solennité et d’ampleur dans les cérémonies organisées par les villes, sous la présidence d’un membre du gouvernement ou d’un haut personnage de l’État. A Lodève, ce fut le 1er juin 1930, Germain Martin, ministre du Budget et député de la circonscription. A Béziers, l’inauguration eut lieu dans l’après-midi du 1er novembre 1925 en présence du Maréchal Joffre, arrivé quelques heures plus tôt. Par une belle journée d’automne, tout concourut à faire une grande manifestation, en présence des enfants des écoles, des représentants des associations biterroises, des sociétés artistiques locales, la « Symphonie », l’« Orphéon biterrois », de la musique du 80e R.I…. De nombreuses personnalités du département et de la ville étaient réunies autour du Maréchal : le Préfet de l’Hérault, Durand; le Sénateur Nègre, président du Conseil Général; les membres du Comité. Injalbert était également présent. Plusieurs discours furent prononcés, par MM. Azéma de « l’Union des pères et mères des Enfants tombés pour la Patrie », Noël, Sénateur-Maire de Noyon, la ville filleule de guerre de Béziers, Marion Roustan, Sénateur, parlant au nom des parlementaires de l’Hérault, Verdier qui était maire de Béziers pendant la guerre… Alors, selon le récit qu’Alfred Sabes – un témoin – a fait de cette journée dans le quotidien « Midi Libre » du 17 novembre 1985, le Colonel Mirepoix, au nom du Comité, remit le monument à la ville et « le confia aux bons soins de la municipalité », présidée par E. Suchon. Il mettait un terme à l’histoire de la naissance et de l’érection du monument de Béziers… Derrière les « rites » d’une cérémonie officielle, s’étaient exprimées l’émotion et la ferveur d’une population meurtrie par les quatre années de guerre qu’elle venait de vivre.
Par quelques exemples que le Biterrois nous a fournis, l’image et l’histoire des « Monuments aux Morts » nous apparaissent plus riches et plus complexes que celles qu’on en donne habituellement. On n’y voit guère – clichés dérisoires – le « Coq sur sa stèle », le « Guerrier sur son socle ».
Mais on y découvre, au contraire, le souci de faire du monument une œuvre d’art sans que nous puissions décider dans quelle mesure l’artiste y est parvenu. Cela a imposé parfois de lourdes charges aux populations qui les ont acceptées parce qu’on était encore dans une situation exceptionnelle. Les conflits politiques, si violents au début du siècle dans nos villages, étaient oubliés : il y eut bien là, en ce domaine, une sorte d’accord général.
Cette enquête a été menée par Mmes AIN, AVEROUS, ESPAGNAC, MAILHAC, MARTIN, PEITAVY, PHILIPOT, ROUCAYROL et MM. BERNARD, CALMETTE, Guy, ROUQUETTE, qui adressent leurs plus vifs remerciements pour la bienveillance de leur accueil et pour l’aide efficace qu’ils ont reçue
- au service des Archives Municipales de Béziers ;
- aux Maires, Conseillers Municipaux et Secrétaires de Mairie des Communes dont ils ont étudié les monuments :
Bédarieux, Béziers, Capestang, Cazouls-lès-Béziers, Corneilhan, Cruzy, Lespignan, Lodève, Murviel-Lès-Béziers, Puissalicon, Puisserguier, Sérignan, Thézan-lès-Béziers, Vias et à tous ceux qui, retrouvant leurs souvenirs, leur ont donné de précieux renseignements.
Orientation Bibliographique
N.D.L.R. : Il nous a paru utile d’insérer ici, à l’attention des lecteurs intéressés par les différentes questions soulevées par les monuments aux morts et évoquées dans l’article précédent, une bibliographie sommaire sur le sujet, regroupant les titres les plus récents.
- Agulhon (Maurice). – Pour une archéologie de la république. L’allégorie civique féminine. Annales E.S.C. Janvier-Février 1973.
- Agulhon (Maurice). – La statuomanie et l’histoire, in : Ethnologie française, 1978.
- L’Architecture et la Mort: N° spécial de la revue Monuments Historiques, n° 124 (Décembre 1982-Janvier 1983). (Articles divers portant sur l’architecture, les arts funéraires, la mort dans l’art, les monuments aux morts, l’espace de la mort, le cimetière du Père Lachaise, etc.).
- Ariès (Philippe). Essais sur l’histoire de la mort en Occident du Moyen Age à nos jours. Points/Histoire. Seuil, 1975.
- Ariès (Philippe). L’homme devant la mort. Seuil, 1977.
- Ariès (Philippe). Images de l’homme devant la mort. Seuil, 1983.
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