Résistance non violente et maquis héraultais : La communauté de l’Arche de La Borie Noble
Résistance non violente et maquis héraultais :
La communauté de l’Arche de La Borie Noble
p. 297 à 308
« Les hommes politiques courent derrière l’économie,
l’accompagnent, la servent,
mais ne portent plus de projets alternatifs ».
José Bové
A l’heure des autoroutes, des trains à grande vitesse, de tous petits trains continuent, en véritables résistants, à transporter des passagers parfois venus de très loin. Ainsi en va-t-il de la ligne Béziers-Neussargues qui a survécu miraculeusement jusqu’à aujourd’hui. Ce n’est pourtant pas sans effort que la direction de la SNCF tente, depuis des années, de supprimer cette petite ligne. Il faut dire que si les usagers ne sont guère nombreux, les militants sont tenaces, surtout ceux de la singulière gare des Cabrils…
Béziers, Magalas, Bédarieux, Le Bousquet-d’Orb, Lunas… la locomotive ralentit puis, au milieu de nulle part, s’arrête : Les Cabrils… Il n’y a rien ni personne. Une vieille bâtisse abandonnée tient encore debout, on se demande par quel mystère. Une gare ? Pas une âme à qui demander. Sentiment d’abandon. De grandes herbes enjambent les quais, tandis que des gazouillis d’oiseaux meublent le silence. La nature semble être maître des lieux. Sitôt descendu du train, un moine orthodoxe disparaît dans une voiture, la seule, qui semble l’attendre. De l’autre côté de la voie ferrée, une imposante falaise coupe l’horizon. Une sensation de vertige oblige à baisser le regard. C’est alors qu’entre mille et une herbes folles, un petit panneau de couleur bleue apparaît : Communauté de l’Arche. Cheminons ensemble vers cette communauté, quelque peu oubliée du monde, mais dont les préoccupations n’ont jamais été autant d’actualité 2.
Au cœur du maquis
Au bout d’un quart d’heure de marche le long d’une petite rivière, les premiers signes d’humanité apparaissent bâtiments rouges, des hommes à grandes barbes, des femmes en jupes longues. Au milieu, des enfants jouent bruyamment. Nous voici parvenus sur le domaine de La Borie Noble, racheté en 1963 par la communauté de l’Arche de Lanza del Vasto. Pourtant, l’histoire de l’Arche commence bien avant. En 1936, Lanza del Vasto, aristocrate d’origine italienne, parti en Inde pour une quête spirituelle, rencontre Gandhi et ses communautés en lutte contre la misère, l’injustice sociale et la domination anglaise. Après plusieurs mois passés dans l’une d’elles, Gandhi nomme Lanza del Vasto : Shantidas, qui, en sanskrit, signifie serviteur de paix. Ce dernier rentre peu après en France, convaincu que sa mission est de transmettre la non-violence à l’Occident 3. Son objectif est de battre en brèche l’idéologie dominante par un mode de vie à l’opposé de celui de la majorité des occidentaux. A cet effet, jour après jour, dans l’enceinte de leur communauté, célibataires et familles, appelés aussi Gandhiens d’Occident, vont tenter de mener une vie plus juste.
En s’installant « au bout du monde 4 », l’Arche exprime sa volonté de coupure avec les sociétés occidentales de plus en plus urbanisées. Déjà, au début des années soixante, lorsque la communauté s’installe à La Borie Noble, ce mouvement vers la nature allait à l’encontre des idées de l’époque comme en témoigne monsieur Fabregette, alors maire de la commune de Roqueredonde, dont font partie les terres de La Borie Noble : « Mon prédécesseur m’avait dit tu sais, dans vingt ans, il ne restera plus rien. Tout le monde sera parti. Alors pour moi, ces gens-là sont tombés du ciel ! C’est pas moi qui les ai faits venir. Je ne les connaissais pas, je ne savais pas qu’ils existaient… Je me disais, quand même, laisser le pays s’embroussailler comme ça… Il y a des gens qui viennent et qui disent qu’ils veulent travailler, c’est une bénédiction du ciel, il faut les accepter ! » Jusqu’au début des années cinquante, en effet, la région du Bousquet-d’Orb, pourvue d’un important bassin minier, connaissait une activité importante – de là, la construction de la ligne ferroviaire Béziers-Neussargues. Mais en 1952-1953, la CECA 5 décida que le charbon européen serait désormais fourni par le bassin de la Rhur. Les célibataires des environs furent peu à peu mutés en Lorraine et le fond de la mine du Bousquet-d’Orb fut contraint de fermer ses portes en 1963. La même année, l’Arche s’installait dans ce coin de l’Hérault. Cette coïncidence va marquer le début d’une protestation commune contre un état centralisé, dont l’enjeu principal va devenir la rentabilité économique, ce qui explique les tentatives de la SNCF pour limiter puis supprimer le fonctionnement de la ligne ferroviaire. Les manifestations communes qui ont pu avoir et qui ont encore lieu pour préserver cette fameuse petite ligne ont été l’occasion, pour la communauté de l’Arche, non seulement de tisser des liens mais de s’enraciner dans le pays.
En fait, l’exode rural de l’après-guerre, qui frappa cette partie de l’Hérault, avait commencé bien avant. Jusqu’au début du siècle en effet, Lodève était une ville prospère en raison de nombreux élevages de moutons qui favorisèrent la production de laine : Au XVIIIe siècle, le cardinal de Fleury avait octroyé à sa ville natale le monopole de tout le drap nécessaire à l’habillement des armées royales, faisant de Lodève l’un des centres lainiers les plus importants de France. C’est donc du fait même du capitalisme que cette région s’est vidée. A l’inverse, les communautaires de l’après-68 étaient attirés par ce que représentait symboliquement la désertification : « Ils ne partaient pas tant à la campagne qu’au désert, à la non-civilisation 6. » Libres, vierges presque, les terres de La Borie Noble vont alors offrir à ces nouveaux occupants un cadre idéal pour entrer en résistance 7.
Sons et lumières
Lors des longues et froides nuits d’hiver, après la prière du soir, les stagiaires 8 ont l’habitude de se retrouver dans la cuisine commune autour d’une longue table en bois. Assis sur le rebord de la fenêtre voûtée, un jeune homme débarrasse la vitre de sa buée pour contempler la lune qui se détache dans la nuit noire. Dehors, il fait froid. Le vent souffle dans le grand cèdre du parc. On entend pourtant le crépitement des braises incandescentes de la cuisinière à charbon. Sur la table, deux grands bougeoirs en fer forgé soutiennent chacun trois bougies. Cet éclairage, tamisé mais toujours direct, illumine doucement les visages des convives qui, en silence, savourent leur soupe chaude.
Comment interpréter cet éclairage quotidien, plutôt incongru dans un Occident qui entre dans le troisième millénaire ? Le raisonnement de Lanza del Vasto, repris en chœur par l’ensemble des membres de la communauté, est le suivant : puisque « la bombe » est « l’expression la plus parfaite » du système dominant, elle lui est forcément nécessaire. Par conséquent, pour échapper à son destin, ce n’est pas seulement à la « bombe » que l’homme doit renoncer, mais à tout le système dont elle est le fruit 9. Lorsque l’Arche s’installe sur le domaine de La Borie Noble, elle fait donc le choix de boycotter au maximum l’électricité nucléaire, en dépit de l’existence de trois branchements EDF. L’éclairage à la bougie écarte ainsi toute compromission avec le monde moderne, jugé corrompu. En privilégiant le plus possible une cohérence entre les moyens et la fin, les compagnons de l’Arche répondent à leur mission de résistants civils dans laquelle ils se sont engagés.
Mais ce n’est pas tout : selon Paul, stagiaire à La Borie depuis une année, « la bougie c’est la lumière de Dieu, c’est la lumière originelle ». En tant que flamme vivante, la bougie signifie la présence de Dieu, d’où son utilisation pendant les prières : l’hiver, la prière du soir a lieu dans la salle commune autour d’un bougeoir. Aux beaux jours, autour d’un feu de bois, les communautaires récitent en chœur un texte sur le thème du feu : « Chantons gloire dans la langue du feu, évidente et claire à tous les hommes… » De fait, l’usage de la bougie ne fait pas l’unanimité : il est vrai que celles utilisées à La Borie sont fabriquées avec de la paraffine, « faite à partir des fonds de tiroirs des usines à pétrole ». Or l’industrie pétrolière utilise l’énergie nucléaire. Préférant soutenir un organisme de recherche pour le développement des énergies renouvelables, un stagiaire a ramené de Paris, pour son usage personnel, une lampe solaire rechargeable. L’utilisation de la bougie représente à ses yeux, comme à ceux du monde extérieur, un retour en arrière 10. Refuser l’éclairage électrique apparaît en effet comme un acte quasi héroïque, puisqu’il demande de résister au confort minimum qu’offre le XXe siècle.
Cette impression de revenir dans le temps, le son de la cloche qui rythme la vie communautaire, la renforce. La première cloche sonne à 6 h 15 pour une séance d’exercices de type yoga, puis c’est la méditation suivie de la prière. Vient ensuite le moment du petit déjeuner, puis, vers 8 h 30, le début du travail 11. Tout au long de la journée, la cloche sonne toutes les heures pour une petite pause « le rappel 12». Les repas sont annoncés de la même manière ainsi que les nombreuses réunions. Le travail reprend à 14 heures jusqu’à 17 heures environ.
Cette cloche, que l’on met en branle manuellement, ordonne le temps communautaire 13. La lenteur et l’irrégularité de ses coups contraste avec le rythme de vie frénétique de la ville. Nostalgie d’une époque révolue ? En outre, à La Borie, la cloche ne sonne pas à heure précise. Parfois même, on oublie de la sonner. Si l’horloge de la cuisine communautaire est réglée sur la même heure que Paris, on y vit délibérément un peu à contre-temps. La manière dont la communauté s’accommode du changement horaire en est une claire illustration. Au lieu d’avancer ou de reculer d’une heure, les compagnons ont pris l’habitude de ne décaler leurs activités que d’une demi-heure. Car le changement d’heure officiel est perçu par l’Arche comme une atteinte au rythme biologique non seulement des hommes, mais aussi des animaux, en particulier des vaches, qui les approvisionnent chaque jour en lait frais. En refusant de se régler sur des décisions étatiques, les communautaires dénoncent le mépris de la société industrielle envers tous les êtres vivants.
Cette solidarité humaine dépasse même les frontières. Sur la cloche, une phrase est gravée : « Une voix clame dans le désert. » Cette voix est celle de Jean-Baptiste, patron de l’Arche, parce qu’il se place en amont de la séparation des Églises, dans un temps quasi mystique où les divisions n’avaient pas encore vu le jour. Ce choix souligne la volonté de rassembler tous les hommes. Enfin, si le désert est d’ordinaire présenté comme une épreuve, avec Jean-Baptiste, il se trouve valorisé, devenant le lieu d’une plus grande proximité avec le divin. L’Arche invite ainsi chacun à se rapprocher des hommes, des animaux et des végétaux mais aussi de Dieu. En quoi les membres de la communauté se différencient-ils alors de leurs voisins proches ?
Des paysans pas comme les autres
Outre leur dénomination favorite de non-violents, les compagnons de l’Arche se définissent aussi comme des paysans, appellation que les habitants de Roqueredonde leur reprochent. Ces derniers savent en effet que la plupart des personnes qui viennent à la communauté sont des citadins : ils n’ont donc pas de racines dans le pays et ignorent au départ le travail de la terre. Certains de ceux qui y sont restés l’ont certes appris, mais ça n’est pas pareil. Aux yeux de leurs voisins donc, les habitants de La Borie Noble sont des exploitants agricoles 14 mais en aucun cas de vrais paysans.
Pour autant, les rapports n’ont jamais été mauvais, au contraire. « Quand les premiers non-violents, comme les appellent parfois les gens du coin, sont arrivés en 1963, ils ont éprouvé le besoin de s’intégrer au maximum », se souvient monsieur Fabreguette. Outre la messe, il y avait de nombreux échanges dans le cadre du travail. Ceux de l’Arche donnaient de volontiers coups de main pour travailler manuellement, bêcher le jardin, ramasser les patates… « En échange ils acceptaient, même s’il y avait de leur part une certaine suspicion à l’égard du matériel moderne, de faire défricher une parcelle par le tracteur », ajoute le maire en souriant. Dans le retour à la terre des premiers compagnons de l’Arche, apparaît une volonté de renouer avec la paysannerie traditionnelle locale.
Mais ces rapprochements n’ont pas duré longtemps : « Hélas, cette convivialité qu’il y avait au départ, où on s’invitait réciproquement, où on allait manger chez l’un, chez l’autre, maintenant ça c’est fini ! », regrette monsieur Fabreguette. Et de poursuivre : « Le changement s’est produit à partir de 68, avec une nouvelle vague de gens qui venaient non pas pour s’intégrer au pays, mais pour réaliser une forme d’idéal dont ils avaient rêvé. Cet idéal, ils l’ont trouvé là-bas, au sein de la communauté, ils ne l’ont pas trouvé ici. Et s’intégrer au pays, ils n’en avaient pas grand-chose à foutre ! » Ce revirement d’attitude coïncide avec la période où les paysans locaux ont commencé à se spécialiser dans la production du lait de brebis, note le maire de la commune : « Nous, on était parti sur la recherche du profit. Moi-même, je jouais un rôle au niveau départemental dans le syndicalisme agricole. Je dois dire que j’ai tout fait pour que les gens produisent plus, en disant : Si vous produisez plus, vous gagnerez plus, et vous vivrez mieux. La communauté, c’était l’inverse presque ! »
Dans son refus d’une production intensive, mécanisée, dicté par l’État central, l’Arche s’identifie davantage aux sociétés traditionnelles du tiers monde qu’à ses voisins. Les terres de La Borie Noble sont en effet travaillées avec des outils très simples (binette, pelle, pioche, chevaux, etc.). En vue de « se rapprocher de la forme de vie que mènent encore les trois quarts des hommes, pour comprendre leurs problèmes de l’intérieur et pas seulement en intellectuel 15 ».
La communauté cultive ses propres légumes et une partie de ses céréales. Elle ne produit en aucun cas plus que ce dont elle a besoin 16. Le choix d’une agriculture vivrière s’inscrit contre les monocultures qui détruisent les sols 17 et empêche l’agriculture familiale au profit des pays riches. Cette solidarité affichée avec l’agriculture traditionnelle telle qu’elle a encore largement cours dans les pays du tiers monde est une manière de se désolidariser d’une économie capitaliste « dévastatrice » en s’associant à ceux qui pratiquent les techniques culturales les moins polluantes. Les paysans de l’Arche partagent aussi les idées mises en avant par les écologistes pour une meilleure protection de l’environnement lutte contre les OGM, limitation des engrais, etc. Selon Pierre Parodi, compagnon et médecin, « les engrais artificiels conduisent nécessairement à la nutrition artificielle, à l’alimentation artificielle, aux animaux artificiels et pour finir aux hommes et aux femmes artificiels. » L’authenticité de l’homme est présentée ici comme dépendante du respect de la terre, mère nourricière 18. Enfin, comme en témoigne la couleur bleue du costume de travail des compagnons, contrairement au paysan plutôt conservateur, le paysan de l’Arche ressent une affinité avec les luttes militantes, non communistes, de la classe ouvrière. En ayant recours à un univers de références aussi hétéroclite, l’Arche a créé sa propre « paysannerie 19 ». En somme, pour ces paysans singuliers, venir à la communauté de La Borie prend davantage la forme d’un recours que d’un retour à la terre. Cette terre représente pour eux le moyen et le symbole d’un monde alternatif, dont les principaux traits sont mis en scène, de manière plus explicite, à travers les rites qui structurent la vie quotidienne de la communauté.
Résister au quotidien
De ses expériences, Lanza del Vasto conclut que la non-violence n’est ni une technique ni une tactique, mais une manière de faire qui découle d’une manière d’être. Ceci l’amène à dire que : « l’action la plus efficace, le témoignage le plus significatif en faveur de la non-violence et de la vérité, […] c’est de mener une vie qui soit une et où tout aille dans le même sens, de la prière et méditation au labeur pour le pain de chaque jour, de l’enseignement de la doctrine au traitement du fumier, de la cuisine au chant et à la danse autour du feu 20 ».
Il suffit d’assister au repas communautaire pour comprendre la signification de ces paroles. Celui-ci a lieu dans la salle commune, qui est la salle la plus spacieuse de la communauté. Largement éclairée par de grandes fenêtres dépourvues de rideaux, celle-ci impressionne par son dénuement. A l’exception d’un immense coffre à coussin à l’entrée, d’une étagère placée au-dessus d’un piano, d’un petit poêle à bois, de deux tables en bois rectangulaire disposées sur les côtés et de quelques plantes vertes dans un angle, la place est en en effet libre. Plusieurs bougeoirs en fer forgé meublent les murs blanchis à la chaux ainsi qu’une esquisse au fusain représentant Gandhi. Sur l’étagère, des livres, traitant de la non-violence, peuvent être consultés sur place. Ce dépouillement contraste avec les intérieurs surchargés des sociétés occidentales qui optent pour la consommation. Pour autant, l’ambiance que dégage la salle commune est loin d’être froide. Au contraire, entre les nombreux rayons de soleil qui y pénètrent et la chaleur naturelle du plancher en bois, l’on s’y sent plutôt bien.
12 h 30 : la cloche annonce le déjeuner communautaire. La maîtresse de maison est en train de dérouler quatre nattes en paille le long des murs de la salle commune. Par-dessus, elle installe des nappes blanches, en coton, tissées main et maintes fois reprisées. Sur une table basse, elle pose les différentes marmites, les saladiers et le pain enveloppé dans un torchon de coton blanc et contenu dans une corbeille en osier faite ici-même. A l’appel de la cloche, les convives arrivent de toutes parts. Ceux qui passent par la cuisine, donnent, s’ils le souhaitent, un coup de main pour porter les marmites restantes. Muni d’un bol et d’une cuillère, chacun prend place sur les nattes de manière à former un cercle. Le bénédicité chanté, le boulanger se lève, prend la corbeille à pain et la présente à la cuisinière afin que celle-ci le bénisse : « Bénis, seigneur, ce pain que tu tires de la terre afin que nous le partagions fraternellement. » Le boulanger parcourt alors le cercle pour distribuer une tranche de pain à chacun.
Le repas communautaire apparaît comme une sorte de communion quotidienne, à l’image d’un rite primitif, un « catholicisme » simplifié puisque objets précieux nécessaires au culte, préséances, hiérarchies, etc. ont été supprimés par la communauté. Mais, l’essentiel demeure : le pain, produit à partir de la plus noble des céréales, fruit de la terre et du travail des hommes, est un symbole universel qui doit être partagé. Cette mise en scène de la solidarité est une manière de dénoncer l’individualisme des sociétés occidentales. Le pain apparaît comme un opérateur du social, le partager un acte d’intégration qui crée la communauté même. Le cercle renforce cette sensation d’« être ensemble ». Défini par une succession de points situés à égale distance du centre, la figure circulaire exprime l’harmonie. Son mouvement, immuable, sans commencement, ni fin, indique la perfection. L’absence de milieu et d’extrémité donne à chacun une place et une valeur égale. Parce qu’il vient accomplir et signifier la réconciliation entre les hommes, le cercle est le support même de l’idéologie non-violente.
Il n’est donc pas étonnant de le retrouver aux prières, aux réunions, aux répétitions de chants et dans de nombreuses danses folkloriques pratiquées les jeudis et samedi soir. Le pain communautaire est aussi utilisé lors des messes catholiques 21. Le fait de ne pas avoir recours à des espèces consacrées vise à réduire la distinction entre le prêtre et les fidèles 22. Certains remettent même en question le rôle des prêtres : « Il n’y a pas besoin d’intermédiaire entre Dieu et les fidèles », déclare François. Par ailleurs, bien que les hosties fassent l’objet d’une fabrication artisanale, faites de plus par des religieuses, elles sont qualifiées d’industrielles parce que pétries à l’énergie nucléaire. Or « la bénéfiction passe aussi par les moyens. C’est plus logique de prendre notre pain, même si c’est discutable sur le plan théologique » affirme un novice. Ce refus de la hiérarchie et des dogmes va se retrouver dans la manière dont la communauté gère la question de l’autorité.
La désobéissance civile
En s’engageant dans l’Arche, les compagnons font vœu d’obéissance 23. Mais de quelle obéissance s’agit-il ? Selon Lanza del Vasto, l’obéissance est la mise en pratique de l’unité intérieure. Par conséquent, il faut d’abord obéir à soi-même. Aussi, dans l’Arche, ne pratique-t-on pas l’obéissance aveugle au contraire des monastères, où pour initier au détachement, on enverra la jeune recrue à l’opposé de ses désirs. C’est « l’obéissance en conscience » qui est ici privilégiée. Si l’on ordonne quelque chose à quelqu’un qui va contre sa conscience, il doit refuser. Lorsque Gandhi analyse les causes de l’oppression de son pays par le colonialisme anglais, il souligne que « ce ne sont pas tant les fusils britanniques qui sont responsables de notre sujétion que notre coopération volontaire 24 ». Précisant sa pensée il écrit ailleurs : « Le gouvernement n’a aucun pouvoir en dehors de la coopération volontaire ou forcée du peuple. La force qu’il exerce, c’est notre peuple qui la lui donne entièrement. Sans notre appui, cent mille Européens ne pourraient même pas tenir la septième partie de nos villages 25. » Partant de cette analyse, très tôt Lanza del Vasto et ses compagnons vont se mobiliser pour dénoncer les violences issues des hommes en place. En 1957, un jeûne public est organisé contre la torture en Algérie. Dés que le ministère des Armées annonce sa décision d’étendre le camp militaire au Larzac en 1972, Lanza del Vasto propose aux paysans de jeûner parmi eux. Il est rejoint par deux évêques. Cette participation de l’Eglise est une première qui va conférer à la lutte un caractère moral. Le retentissement de l’affaire du Larzac dans la presse et dans le public est énorme. Les milliers de jeunes qui envahissent le plateau expriment ainsi leur solidarité à des paysans expulsés de leurs terres de manière autoritaire. Ils signifient dans le même temps leur désaccord quant au développement d’une industrie de la guerre.
En 1981, au terme de nombreuses actions, le droit à l’objection de conscience est obtenu. C’est un autre moyen de dire non à une culture de la guerre, de manière individuelle cette fois. Parmi les hommes que l’on peut rencontrer à La Borie, nombreux ont été objecteurs de conscience. Enfin, s’engager dans l’Arche est pour eux une manière radicale de ne pas collaborer collectivement au système dominant.
Or des dérives peuvent avoir lieu au sein même d’une communauté non-violente, d’où la mise en place d’une série de mesures. Les compétences professionnelles pouvant être source de pouvoir, chacun est censé avoir plusieurs métiers. Paul est boulanger, maître de danse, fait des travaux de maçonnerie et a la responsabilité de la communauté pendant trois ans. Jeanne fait la cuisine, tisse et s’occupe de la comptabilité de la communauté. Christophe s’occupe des vaches et remplace le fromager pendant ses absences. Il est aussi très actif pendant la période de foins en été. Marc fait la menuiserie, coordonne la coupe de bois durant cinq mois d’hiver, remplace le boulanger quand il est absent, participe aux foins l’été, etc. Par ailleurs, les charges les plus importantes doivent faire l’objet de roulements. Les responsables de la communauté, de l’intendance et de l’hôtellerie changent par exemple tous les trois ans. Les éventuels départs obligent aussi à des rotations parfois imprévues. En réalité, des exceptions existent. Jeanne, par exemple, s’occupe de la comptabilité depuis de nombreuses années car « personne d’autre ne veut le faire » et d’ailleurs elle « aime bien ça ». « Finalement, ça arrange tout le monde », m’assure-t-elle. Quoi qu’il en soit, ces responsabilités sont censées ne donner aucun privilège. Ce sont des charges qui s’ajoutent aux travaux communautaires. La répartition du travail doit, d’autre part, faire l’objet d’un consensus. En vue de cela, une réunion de travail a lieu chaque semaine, le samedi. Le repas de midi est en train de s’achever. Une fois tout le monde assis en cercle, Yves propose de faire un « petit rappel ». Au bout de quelques minutes, il prend la parole pour faire part des grandes lignes de l’organisation du travail au jardin, dont il s’occupe avec un autre compagnon, pour la semaine à venir. Par exemple : « Cette semaine, il faudra commencer à répandre le compost. On aura besoin d’aide. Tous ceux qui peuvent venir après les pluches seront les bienvenus. Il faudra s’arranger avec la ferme pour ne pas que ça dérange trop. Il y aura aussi besoin de quelqu’un pour faire la choucroute. » Puis il passe la parole à son voisin qui fait de même. Certains n’ont rien à dire et passent leur tour. Quelques-uns répondent aux demandes d’aide ; Magali se propose pour la choucroute. D’autres prennent la parole systématiquement pour exposer les moindres détails de ce qu’ils prévoient de faire. On les laisse parler, ce qui ne veut pas dire que tout le monde les écoute…
Si l’égalité entre les personnes tente d’être atteinte, le droit de parole n’est pas le même pour tous : seuls les compagnons sont admis au « chapitre », réunion où sont prises les grandes décisions communautaires. Là, afin que l’avis de chacun soit respecté, on décide à l’unanimité. Ceci prend parfois beaucoup de temps car « il faut attendre que l’unité se fasse ». Cette expression que l’on entend si souvent dans l’Arche révèle la croyance en l’existence d’une vérité universelle qui transcenderait le jugement, la volonté des hommes. En réalité, les compagnons avouent qu’il existe, de fait, deux types d’unanimité : l’une « froide », l’autre « chaude ». Il est même arrivé que l’on ait profité de l’absence d’un compagnon pour prendre une décision, connaissant l’avis contraire de ce dernier. D’autre part, pour certains, les réunions de maison hebdomadaires ne dépassent guère le seuil de la mise en scène. Après trois semaines passées à La Borie, un stagiaire se plaint de la manière dont se déroulent les réunions de travail : « Ça ne sert à rien d’avoir une réunion de travail, parce que quand je vais à la ferme on me dit d’aller là-bas et je me retrouve tout seul dans les champs Que carrément le matin je vienne et qu’on me dise, tiens y a ça à faire. Ces réunions c’est des formalités, du paraître. On ne m’a encore jamais posé la question depuis que je suis ici quels sont tes besoins au niveau du travail, de ta vie et tout ? » Le fait de ne pas avoir de responsabilités fixes et formelles donnent souvent aux stagiaires le sentiment d’être des « bouche-trous », des sortes de pions que les compagnons manipuleraient à leur guise. En raison de leur âge, de leur expérience de vie en communauté, de leur degré d’engagement, de leurs compétences professionnelles 26, de leurs responsabilités communautaires, les compagnons exercent malgré tout une forme de pouvoir. Face à ces critiques, des mesures ont fini par être prises : depuis deux ans, en plus de la réunion de travail hebdomadaire, chaque matin, la prière est suivie d’une petite réunion en vue de répartir le travail de la journée. Si l’on palabre finalement beaucoup dans la communauté, il y a tout de même des temps où le silence est d’or.
Le jour de Gandhi
Chaque année, le 30 janvier, jour de la mort de Gandhi, est consacré au jeûne et au silence. La journée commence par une heure de méditation, suivie d’un temps de prière. Une causerie a ensuite lieu, suivie d’une lecture de textes sur la non-violence. Pendant ce temps, quelques femmes ont sorti leur ouvrage de couture ou de tricot. Un jeune homme file au rouet. Sur une table, on a disposé pour l’occasion les albums photos de la communauté, quelques livres sur la non-violence, des partitions de musiques composées par Shantidas. Le coffre à coussins, d’ordinaire placé à l’entrée de la salle commune, a été déplacé sous le portrait de Gandhi 27. Une série d’objets appartenant au couple fondateur, descendus du bureau de Lanza del Vasto, y prennent place : un encensoir, un dessin représentant Gandhi, leurs croix de l’Arche, la cuillère en bois que Lanza s’était fabriquée et qu’il portait toujours sur lui pour manger, des bougeoirs qu’il avait sculptés. Pendant que certains consultent ces ouvrages, découvrent ou redécouvrent les objets, une compagne a apporté une natte en rotin dont il faut réparer, à plusieurs, l’extrémité qui s’effiloche. Vers 13 heures, un groupe de personnes va rentrer les écorces, sous le bûcher.
En fin d’après-midi, la cloche sonne pour annoncer la fin du jeûne et du silence. Les femmes apportent une petite collation.
Le « Jour de Gandhi » est vécu comme un des temps forts de l’année. Cette fête est placée sous le signe de la sobriété, du recueillement, de la commémoration, car ce jour-là, la communauté exalte son histoire : ceux qui la connaissent se la remémorent, tandis que les nouveaux la découvrent à travers les photos d’archives, les reliques du couple fondateur, les écrits de ou sur « ceux qui ont montré la voie » : le Christ, Bouddha, Tolstoï, Martin Luther King, Gandhi, Vinobâ. A travers ces ancêtres communs, qu’on apprend à connaître et que l’on reconnaîtra ensuite, une histoire commune se construit peu à peu. Cette invention rituelle est l’occasion de visiter ou revisiter la mémoire de l’Arche. Symboliquement ce jour-là, toute la communauté s’habille en blanc pour « faire l’unité ». Le blanc n’est-il pas, d’un point de vue physique, la réunion de toutes les couleurs ? Par la transmission d’une histoire commune et l’imposition d’une seule et même couleur, les individualités s’effacent, les distinctions et les divisions s’envolent pour laisser place à une communauté fraternelle. Mais le blanc est aussi la couleur de la pureté. C’est donc de rapports innocents, blanchis, que semble rêver l’Arche. Cet idéal identitaire tend « à gommer les différences entre les sexes, tentative qui va de pair avec le refus de la viande visant à rejeter le charnel, le sexuel hors des limites de la sphère communautaire. Débarrassés de leur enveloppe charnelle, les individus deviennent ainsi peu à peu des êtres spirituels 28 ».
En somme, c’est à la sainteté qu’aspire l’idéal non violent 29. Le jeûne, qui caractérise aussi cette journée, est le moyen le plus sûr de s’en approcher. Il était donc naturel que Gandhi en fasse un large usage. Pour prouver l’efficacité de cette pratique, l’on se plaît à raconter, à La Borie, l’une des expériences les plus spectaculaires du Mahatma : son jeûne à mort du 31 août 1947, organisé pour faire cesser les violents affrontements qui opposaient les communautés hindous et musulmanes. Le 4 septembre, le calme régnait partout. Ici, le jeûne est présenté comme un instrument de combat permettant de « purifier » un système de ses injustices. « Le jeûne est un geste d’amour. Ce que tu ne manges pas ce jour-là va aux autres, même si on ne le voit pas directement », affirme un postulant. De même, plusieurs s’accordent à dire que l’énergie utilisée pour la mastication et la digestion peut être transformée en attention aux autres. La privation se métamorphose en don, devenant ainsi un moyen de réparer symboliquement les injustices de ce monde. C’est pourquoi, outre le 30 janvier, un jour de jeûne hebdomadaire est proposé le vendredi. Bien qu’il n’y ait pas de repas communautaire prévu, la cuisinière prépare toujours un sobre menu : riz-lentilles. Si une telle association alimentaire est vécue comme une participation au sort des peuples les plus pauvres, elle renvoit plus largement à un mode de vie simple que Pierre Parodi présentait comme « un remède pour sortir des impasses de notre société » 30. Ce dernier, ajoute même : « Il nous semble que seuls les moyens simples peuvent aider à l’établissement du royaume voulu par Dieu. » La contestation du modèle économique et culturel dominant, basé sur les injustices, se double alors d’une dimension religieuse 31, omniprésente dans l’Arche : le monde plus juste est associé au royaume de Dieu et ce n’est qu’au prix d’une réelle conversion, à la façon de Gandhi mais aussi des premiers chrétiens, que celui-ci pourra être accessible.
Enfin, l’objet central de cette journée est le rouet. C’est en Inde, auprès de Gandhi, que Lanza del Vasto a appris à filer, et qu’il a pris conscience de l’enjeu de ce simple geste technique. Le rouet, synonyme de la libération de l’Inde, est le moyen d’une résistance économique grâce au travail manuel. La roue vient formaliser l’urgence d’inverser le sens ordinaire des choses, de passer du monde d’en bas, asservi par l’exploitation du prochain qui engendre la misère collective, à un monde plus noble, plus juste, fait d’égalité et de liberté. Aussi, même si à La Borie on ne file plus beaucoup, le rouet, symbole de la résistance non violente, fait partie des accessoires emblématiques de la décoration intérieure. Toutefois, si l’autarcie est le moyen d’une indépendance face à un état qui fonctionne, selon eux, sur l’exploitation, l’isolement qui en découle peut être tout aussi dangereux. Des compromis sont par conséquent nécessaires.
Sangliers ennemis
Dès l’installation de la communauté de l’Arche sur la commune de Roqueredonde, le maire s’est posé une question cruciale : « Comment ça va marcher avec les chasseurs ? Parce que nous sommes dans un pays où les gens avaient l’habitude, dans leur propre commune surtout, d’aller chasser, et d’aller chasser n’importe où, n’importe quoi, que ce soit le lièvre, le sanglier, le lapin.., on chassait. Je les revois – les gens de la communauté Ils nous disent : Ah nous ! On ne chasse pas chez nous, on ne tue rien. Nous pensons qu’il faut laisser la nature rétablir l’équilibre. Nous n’avons pas à intervenir. Moi j’essayais d’arranger les choses. Je dis : « Mais vous me dites que vous voulez être cultivateurs.., donc vous voulez travailler la terre, vous voulez semer, vraisemblablement vous voudrez aussi récolter. Et s’il y a des bêtes sauvages qui viennent détruire vos récoltes, vous serez les premiers, quand même, à trouver amer de les laisser bouffer, non ? Vous ne croyez pas qu’il faudrait au moins laisser les gens du pays venir chasser, pour détruire les nuisibles…, surtout ? Maintenant ils s’en sont aperçus et ils ont les dégâts. Alors ils sont bien contents qu’on aille les leur tuer. Ils se sont entendus avec la société de chasse, de façon à ce qu’ils soient prévenus les jours où il y aurait une battue au sanglier, qu’ils n’aillent pas se balader par là. Parce que, voilà, maintenant, le nuisible à chasser c’est avant tout le sanglier. »
Les dégâts causés par les sangliers remettent en question le rêve d’un monde où les hommes et animaux pourraient cohabiter en toute fraternité. Ce respect de la vie est d’ailleurs contenu dans la définition même du terme sanskrit Ahimsa : désir de ne pas nuire, dont la traduction littérale a donné non-violence. Il y a quelques années seulement, Yves, bien que travaillant au jardin, condamnait l’intervention de l’homme sur la nature : « Ici c’est comme ça que ça se passe. On ne chasse pas ; donc on ne va pas laisser les chasseurs venir parce qu’on a quand même un souci de cohérence et de choix. » Certains étaient même favorables à l’accueil des sangliers qui, en période de chasse, venaient se réfugier sur le domaine de La Borie. Mais aujourd’hui, Yves est responsable du jardin et c’est à lui qu’il revient de protéger les cultures qui nourrissent la communauté. Les battues ne suffisant pas, il a récemment installé des clôtures électriques partout. Un tel choix pose évidemment question par rapport à l’éclairage à la bougie.
Comment en est-on arrivé là ? Il est commun de penser, à La Borie, que la nature n’a pas attendu l’homme pour trouver son équilibre. Au contraire, chaque fois que celui-ci est intervenu, son influence a été néfaste. L’affluence de sangliers en est d’ailleurs la preuve : c’est « l’homme qui en est responsable » dit-on à l’unanimité. Et pour cause, s’il n’avait pas croisé des cochons et des sangliers, rien de cela ne serait arrivé. Un adolescent de la communauté, Arthur, apporte des précisions : entre 1980 et 1987, dans la région de Lyon, des éleveurs ont fait des croisements entre des sangliers, dont les portées sont normalement de deux à trois, et des cochons qui, eux, peuvent avoir de dix à quinze petits. Les croisements faits, les éleveurs les ont mis en liberté.
Quelle est au juste l’identité de ces bêtes ? L’explication des communautaires montre que ce ne sont plus vraiment des sangliers sauvages : ils deviennent « de moins en moins peureux », « de plus en plus domestiques » et « s’approchent de plus en plus des maisons ». Ils ont perdu, de fait, l’authenticité des vrais sangliers. Il résulte de ces mélanges, une confusion des territoires respectifs de l’homme et de l’animal, jusqu’ici bien distincts. Autrefois, le sanglier se cantonnait dans son territoire, qui était la forêt. Maintenant, il vient se nourrir dans les jardins de l’homme. Ce raisonnement fait écho à un des interdits mentionnés dans le Lévitique : « Tu n’accoupleras pas ton bétail de deux espèces 32. » Or, la Bible rappelle que les animaux ont été créés « chacun selon son espèce ». Ceci se traduit par l’interdiction aux hébreux d’unir des animaux d’espèces différentes, car un animal pur ne peut appartenir à deux espèces différentes 33. Ainsi, ce serait parce que sortis de leur catégorie d’origine par la faute de l’homme que ces sangliers entraîneraient une perturbation de l’ordre établi. En menaçant les récoltes de l’homme, ces êtres hybrides vont jusqu’à mettre en danger la survie du groupe. Enfin, ces croisements ont entraîné des modifications du point de vue de la reproduction. On sait que les chasseurs du Pays de Sault 34 prêtent aux « vrais » sangliers une sexualité excessive.
L’importance des portées chez les cochons ajoutée à cet excès de sexualité expliqueraient la prolifération de ces nouveaux sangliers 35.
En somme, c’est l’hybridité 36 qui introduit le désordre, et l’homme moderne en porte l’entière responsabilité. Le sanglier croisé quitte sa catégorie d’origine sans rentrer complètement dans celle du cochon, puisqu’il continue à jouir de sa liberté. Du brouillage de ces deux catégories en naît une troisième celle des nuisibles, dont on ne maîtrise pas le fonctionnement, si ce n’est par la force, c’est-à-dire le meurtre. En fait, cette irruption du réel dans un ordre établi idéalement, contribue à légitimer l’idéologie de Lanza del Vasto : le péché originel c’est bien la connaissance. L’homme moderne par son intelligence, a corrompu la nature. Par conséquent, si dans le pays de Sault, le ferum, l’odeur du sanglier est d’abord l’odeur du dehors, de l’espace sauvage par opposition à l’univers domestique, les sangliers qui dérangent la communauté répandent une odeur différente : celle de la civilisation et des abus de ses hommes qui détournent le cours de la nature, pour en tirer profit, sans se soucier des conséquences. Comment résoudre alors la contradiction entre un idéal non violent, fondé sur le principe de non-nuisance, et ses objectivisations dans la vie réelle ?
De compromis en alliances
Comme le montre l’épisode des sangliers, même au sein d’une communauté non violente, les compromis sont inévitables. Ils apparaissent même comme la condition pour rester en vie.
Dans une étude sur le végétarisme et la non-violence, Francis Zimmerman (1982) montre comment dans la société indienne, idéalement régie par les normes brahmaniques de la pureté, de l’amitié pour tous les êtres et du végétarisme qui en est la conséquence, la médecine introduit le pragmatisme, l’urgence, les exigences vitales et la violence. Par exemple dans le chapitre II du Mahabharata, qui constitue une encyclopédie de l’hindouisme, on trouve à la fois une célébration de la non-violence et du végétarisme, et, en même temps, une éloge de la chasse et des vertus roboratives des viandes. On peut même lire qu’il n’y a pas de péché à manger de la viande si l’animal est parmi les espèces permises, si la viande a été consacrée et qu’elle sert de remède. Les règles brahmaniques de non-violence et de pureté se trouvent complétées, leur idéalisme se trouve contrebalancé par tout un ensemble de précautions en cas d’urgence. Pourtant, là aussi, le malade, en mangeant de la viande, est complice de la violence infligée à l’animal. Mais exceptionnellement, parce que sa vie est en danger, cette violence dont il use n’est pas source de péché. Cette étude montre que de la dualité de ces deux perspectives résulte la nécessité de bâtir un compromis entre l’idéal brahmanique et les exigences de la thérapie.
Les cathares, eux, avaient recours au « consolament », équivalent d’une absolution donnée à un croyant à l’article de la mort. Une telle pratique permettait de résoudre les contradictions entre les nécessités et les imperfections de la loi rigide. De fait, le consolament était un formidable passeport pour l’au-delà. Dans l’Arche, le compromis constitue l’outil dialectique qui permet de résoudre les contradictions entre le discours idéal et les nécessités de la vie quotidienne. L’actuel responsable de l’ensemble des communautés de l’Arche ne s’en cache pas : « Je suis venu ici avec mon habit tissé main, mes pieds nus. Mais j’avais en même temps mauvaise conscience parce que je suis venu en voiture. Cela m’arrangeait et je me dis que cela fait partie des contradictions de l’existence. Je n’échappe pas moi non plus à toute cette civilisation. En vérité, je n’ai certainement jamais désiré y échapper complètement, mais j’ai désiré mener une vie avec plus de justice. » Le compromis apparaît comme un pacte avec le réel. A la fin de sa vie, Gandhi, reconnaissant l’impossibilité d’appliquer un idéal de vie à la lettre, en est venu à déclarer : « Mon amour même de la vérité absolue a fini par me faire comprendre la beauté du compromis. » L’aveu de la nécessité de composer avec la réalité donne finalement à la résistance non violente un caractère humain.
Ainsi, certains communautaires reconnaissent que vivre en autarcie, pour mettre un terme à toute exploitation, conduit dans le même temps à un isolement. Un compagnon se souvient des débuts où il voulait tout faire lui-même : filer, coudre, etc. Peu à peu, il s’est rendu compte qu’il était en train de se couper des autres 37. Bien que le vœu du travail préconise de ne peser sur personne, ce témoignage révèle l’importance de l’interdépendance et de la solidarité ainsi que le danger d’appliquer des préceptes à la lettre. C’est pourquoi, dès le départ, quand bien même les puristes étaient plus nombreux, en échange de coups de main prêtés aux paysans du village, ceux de l’Arche, nous a déjà dit le maire, « acceptaient, même s’il y avait de leur part une certaine suspicion à l’égard du matériel moderne, de faire défricher une parcelle par le tracteur ».
Si aujourd’hui, les échanges en matière de travail ont beaucoup diminué, l’école a pris le relais. Monsieur Fabre- guette s’en explique : « Il n’y avait pas de rapport du côté de l’école. Je crois que Lanza del Vasto tenait à ce que les enfants soient formés dans le cadre de sa philosophie à lui, au milieu des familles, et qu’ils ne subissent pas cet enseignement extérieur, comment dirais-je, officiel, que lui devait considérer comme pervers au fond. Vers 1980, l’Inspection Académique nous a fait savoir que, compte tenu du petit nombre d’élèves qui restait au village, on allait fermer l’école. Alors j’ai pris mon bâton de pèlerin et je suis allé à la communauté de l’Arche pleurer pour dire : vous avez des enfants que vous envoyez au collège, quand vous les envoyez en 6e, Ils y vont quand même dans l’enseignement officiel. Si vous pouviez envoyer au moins les CM2, ça nous permettrait probablement de maintenir l’école. J’ai été entendu et je m’en réjouis. Et ils ont commencé à nous envoyer un petit groupe d’enfants. Nous avons essayé de mettre une surveillance entre midi et deux heures et de faire nourrir les enfants au village. Enfin ça a marché. Ça n’a fait que s’accroître puisque maintenant, pratiquement tous les enfants viennent à l’école, même des petits, puisque nous avons ouvert une école maternelle. Et aujourd’hui, c’est à travers l’école et par les réunions de parents d’élèves que nous avons le plus de contacts avec la communauté. C’est un élément important pour nous. »
L’intégration au pays semble donc de nouveau faire partie du programme de revendications de la communauté, ce qui nous amène à parler d’un déplacement de la protestation ou même d’un retour. Le point de vue du couple Hervieu-Léger semble ne pas avoir vieilli et mérite d’être ici apposé : « En mettant leurs enfants à l’école communale, les marginaux d’hier renoncent peut-être à leur propre révolte contre le système scolaire, mais les installés d’aujourd’hui donnent, par ce biais, les gages de leur engagement aux côtés d’une collectivité locale défendant son passé et son identité. Tant pis si, en l’occurrence, l’école a été l’instrument le plus efficace de la déculturation locale et de l’acculturation des sociétés traditionnelles aux valeurs dominantes 38 ! »
La communauté de l’Arche n’est cependant pas la seule à modifier ses positions. En effet, la crise sanitaire de la vache folle le montre, les consommateurs des sociétés occidentales prennent peu à peu conscience des dérives d’une agriculture industrialisée. Face aux problèmes que connaît l’agriculture moderne, des voix dubitatives, de plus en plus nombreuses, commencent à se faire entendre.
Enfin, des renforts !
« Devant le résultat de notre surproduction, car on n’arrive plus à vendre ce qu’on est capable de produire, je me dis est-ce qu’il fallait faire ça ? Parce qu’on vendrait plus cher si on avait moins de quantité. Mais tout le monde s’est mis à produire à tire-larigot. Du lait de brebis, on en fait beaucoup plus que n’en peut absorber l’industrie de Roquefort. On est obligé de se reposer des questions ! ».., avoue monsieur Fabreguette. Au cours de l’été 1999, ces producteurs de Roquefort se sont trouvés au-devant de la scène : devant le refus de la France d’importer du bœuf aux hormones des États-Unis, le gouvernement américain, avec l’aval de l’OMC, décida de surtaxer les importations de Roquefort. Ainsi, pour régler un problème d’ordre international, les petits producteurs du Massif central étaient pris en otage ! Afin de protester contre cet abus de pouvoir, la Confédération Paysanne choisit de démonter le Mac Donald’s de Millau. Cette action symbolique permettait du même coup de dénoncer la « malbouffe » produite par l’agriculture industrielle et la mondialisation incontrôlée.
Au mois d’octobre 1999, la mobilisation des ONG du monde entier, lors du sommet de l’Organisation Mondiale du Commecre à Seattle, entraîne une prise de conscience internationale des dérives de l’agriculture moderne. Le héros de ces actions spectaculaires est José Bové 39, éleveur de brebis et ami de l’Arche depuis l’affaire du Larzac, incarcéré à la suite de l’action de Millau, et libéré à l’issue d’une étonnante campagne de mobilisation à l’échelle internationale.
L’écho remporté par ces deux actions est l’expression d’une remise en question plus large d’un monde où l’économie n’est plus la satisfaction des besoins, mais bien la production pour la production sans liens avec les intérêts individuels ou collectifs. D’autres initiatives témoignent de cette même conclusion on connaît tous le succès que rencontrent les Sociétés d’Échanges Locaux. L’engouement pour les jardins associatifs est une autre manière de dénoncer la « malbouffe ». A Aniane, par exemple, l’association « Vivre à Aniane » a créé un jardin partagé sur le mode des jardins ouvriers d’autrefois. L’idée est de donner à ceux qui ne possèdent pas de terre la possibilité de cultiver quelques légumes, histoire de lutter contre la production impersonnelle et industrielle des aliments. Parallèlement, des conférences sont organisées sur la culture biologique, le compostage, l’énergie solaire, etc. 40. On retrouve, dans tous ces projets, des préoccupations similaires : refus du productivisme à outrance, refus de la surproduction, refus de produits sans goût ou immangeables, refus de la désertification des campagnes, refus d’une domination nord-sud, refus d’une appropriation du vivant, etc. A une époque où la politique est de plus en plus perçue comme se limitant à la gestion de l’appareil d’État, l’alimentation semble représenter le support idéal pour mobiliser l’ensemble des hommes. En effet, pour mettre un terme au pouvoir issu de la docilité de l’homme qui accepte d’obéir, il est nécessaire de prendre en main sa propre vie quotidienne. C’est le message commun que semblent délivrer ces mouvements. Mais le procès de la « malbouffe » va au-delà d’une remise en question du politique il condamne l’aliénation de la nature. Derrière la recherche d’une nourriture plus saine et plus juste n’est-il pas en effet question d’une quête de la pureté originelle ? Tant du point de vue de son idéal que de ses méthodes, La Borie Noble, qui paraissait très éloignée de la société, se retrouve du coup plus que jamais au cœur de l’actualité. Pourtant, l’idée de vivre en communauté ne fait plus vraiment recette. Depuis la fin des années 80, on observe en effet une diminution de la part des engagés et un vieillissement des membres, au moins pour ce qui concerne La Borie. Conscientes de cette situation, les communautés ont décidé de mener ensemble un travail de réflexion, pour éventuellement réviser certains points relatifs à la règle 41. Et si, tout simplement, il manquait à l’Arche un héros vivant, à l’image de José Bové, pour poursuivre sa résistance non violente ?
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Notes
1. José Bové. 2000. « José Bové : Ce n’est qu’un début… », Télérama, n° 2613, p. 15-30.
2. Les données ethnographiques utilisées dans cet article sont le résultat d’enquêtes de terrain réalisées depuis 1994. Afin de privilégier une observation participante, j’ai effectué de nombreux séjours dans la communauté de La Borie Noble, allant de quelques jours à plusieurs semaines. Je remercie au passage toutes les personnes que j’y ai rencontrées pour leur accueil et leurs témoignages. Je remercie aussi Pierre, ma mère, Laurence et Katerina pour avoir bien voulu relire ce texte.
3. Lanza del Vasto relatera ce voyage dans le Pèlerinage aux sources, qui paraît en 1943 et connaît un immense succès : 200 000 exemplaires épuisés en quelques semaines.
4. L’enclavement géographique rend en effet l’accès au domaine difficile. Mis à part la ligne de train citée ci-dessus, seules deux petites routes sinueuses y conduisent et il faut franchir Le Perthus pour rejoindre Lodève.
5. Communauté Économique Charbon Acier.
6. Léger, Danièle, Hervieu, Bertrand. 1979. Le retour à la nature : « Au fond de la forêt… l’État ». Paris, Éditions du Seuil, p. 48.
7. L’on ne s’étonnera donc pas de trouver, dans un rayon de 10 km, deux communautés de l’Arche, un monastère orthodoxe et un grand centre bouddhiste. En septembre 2000, le Dalaï Lama y est même venu faire une retraite.
8. L’engagement dans l’Arche est progressif. On est d’abord stagiaire puis postulant, novice et enfin compagnon.
9. Déjà, en 1958, un jeûne fut organisé devant la centrale atomique de Marcoule. Quatre-vingts personnes firent un sit-in et il fallut deux cents policiers pour évacuer les manifestants en les traînant par les pieds.
10. Parce qu’il est conscient de la provenance de la paraffine, Paul pense et espère que le compromis de la bougie ne sera qu’une « étape ». A l’origine, a-t-il entendu dire, les bougies étaient faites à partir de cire d’abeilles. Or on le sait, cet animal entretient avec la pureté et le sacré une relation privilégiée. Dans son article, Marlène Albert-Llorca (1998) rapporte que, selon une légende, l’abeille serait le seul animal rescapé du paradis perdu. Elle ajoute que l’abeille se trouve d’autre part assimilée à la Vierge, du fait que la cire, produite par des abeilles vierges – à l’intérieur de la ruche, la génération se ferait sans copulation – est porteuse de virginité. Enfin, nous dit-elle, la cire d’abeille serait une émanation du Christ. Les représentations de la cire en font donc une substance pure. Or il y a des ruches sur le domaine et l’on peut donc rêver à La Borie qu’« un jour l’éclairage sera complètement purifié ». L’engagement politique que représente l’éclairage à la bougie, et de surcroît en cire d’abeilles, s’appuie de manière moins explicite sur une quête de la pureté. La résistance devient alors morale et non seulement politique.
11. La communauté de La Borie vit essentiellement du travail de la terre et de l’artisanat.
12. Dans une interview accordée à la revue Terre du Ciel, une compagne définit ainsi le rappel : « L’exercice en lui-même est très simple. On nous propose de déposer notre occupation extérieure, et de prendre conscience de notre corps, de ce qui nous compose. D’abandonner pour un temps notre identification sociale, et de nous détacher de notre action. »
13. En réalité, chacun s’accommode de cet ordre. Ainsi, les dames qui ont des enfants sont souvent absentes à la prière du matin. Certains ont simplement du mal à se lever si tôt. L’été, les cuisinières, sensées s’occuper de la cloche située à côté de la cuisine communautaire, la sonnent rarement l’après-midi, car elles font toute la cuisine dans la matinée.
14. Refusant toute assimilation avec les paysans modernes qui n’hésitent pas à violenter la nature pour en tirer profit, les communautaires se définissent davantage comme des cultivateurs que des exploitants agricoles.
15. Parodi P., Efficacité des moyens simples dans l’aide au tiers monde.
16. Dans les sociétés amazoniennes décrites par Pierre Clastres (1991), on retrouve cette volonté d’accorder l’activité productrice à la satisfaction des besoins, et par conséquent le refus de tout excès inutile. J’en profite pour souligner l’intérêt porté, par plusieurs personnes rencontrées dans l’Arche, aux travaux ethnologiques traitant avant tout de sociétés reposant sur des logiques autres que celles de la société occidentale.
17. L’exemple du Nord-Est brésilien est le plus fréquemment cité par les communautaires. Ce sol, très riche était autrefois revêtu d’une riche couverture forestière, de nombreux arbres à fruits et convenait parfaitement à la polyculture. Le Nord-Est est devenu aujourd’hui une des régions où la faim sévit le plus gravement. Les terres y sont en effet occupées par la canne à sucre et la population misérable est forcée de consentir à un quasi-sevrage pour accéder à la terre.
18. On retrouve cette même idée chez Michel Serre (1990) qui préconise un « contrat d’armistice, de symbiose » entre la nature et l’homme, dont le statut actuel est, à ses yeux, celui de parasite.
19. Dans son étude sur la lutte du Larzac, Alland (1995 : 45) souligne combien en France le terme paysan est un symbole facile à manipuler.
20. Lanza del Vasto, 1971. Techniques de la non-violence. Paris, Denoël, p. 59.
21. Environ une fois par mois, un prêtre catholique, ami de la communauté, vient célébrer la messe.
22. Cette position s’inscrit dans la mouvance œcuménique de Vatican 2.
23. Pour devenir compagnon, il faut faire sept vœux, renouvelés chaque année à la Saint-Jean : travail, obéissance, responsabilité et corresponsabilité, purification, pauvreté, vérité et non-violence.
24. Gandhi, 1979, Tous les hommes sont frères. Paris, Gallimard, collection « Idées », p. 247.
25. Gandhi, 1948, La jeune Inde. Paris, Éditions Stock, p. 195.
26. En entrant dans la communauté, peu de stagiaires ont l’expérience des travaux manuels.
27. Les données ethnographiques de cette journée datent de 1996.
28. Coulomb E., 1998. « Les Gandhiens d’Occident : La quête de la pureté dans une communauté de l’Arche », Terrain, n° 31, p. 41.
29. Lanza del Vasto (1978 208) définissait lui-même la non- violence comme « la méthode des martyrs ».
30. Parodi P., Efficacité des moyens simples dans l’aide au tiers monde.
31. Cette dimension religieuse est contenue dans le concept même de Satyagraha qui signifie force de vérité, définition certes imagée mais qui traduit mieux l’esprit de la non-violence gandhienne.
32. Lévitique (XIX, 19).
33. Soler J., 1973. Sémiotique de la nourriture dans la Bible. Annales ESC, VII-VIII, n° 4, 1973, p. 953.
34. Fabre-Vassas C. Le partage du ferum. Études rurales, juil-déc. 1982, 87-88, p. 379.
35. Arthur propose une autre explication : « Il y a encore 25 ans, les paysans emmenaient leurs cochons dans les bois pour qu’ils se nourrissent de châtaignes. Comme de nos jours, ils ne le font plus, les sangliers ont davantage à manger et ils prolifèrent. » L’abondance de nourriture serait donc à l’origine d’une sexualité excessive.
36. De part l’hybridité de leurs références, les Gandhiens d’Occident ne seraient-ils pas eux aussi une espèce contre nature ?
37. Robert Jaulin (1974) raconte que pour rester eux-mêmes, les Indiens Ban, à la frontière de la Colombie et du Venezuela, ont dû fermer leurs portes aux Européens. Puis, pour éviter l’asphyxie, ils ont été obligés de faire la paix avec les Blancs.
38. Léger D., Hervieu B., 1979. Le retour à la nature : « Au fond de la forêt… l’État ». Paris, Éditions du Seuil, p. 107.
39. Les blondes moustaches de José Bové, qui lui donnent des allures d’Astérix, ont sans aucun doute contribué au succès de la révolte de ce nouveau paysan, en en faisant le symbole d’une résistance qui n’est pas sans rappeler celle de la petite Gaule contre l’Empire Romain.
40. Au bonheur des jardins d’Aniane, La Gazette n° 622 du 24 au 30 mars 2000.
41. Ce travail a commencé à la fin de l’année 1999 avec l’aide d’un intervenant extérieur, prêtre et sociologue. Comme base de départ, les communautés ont décidé de réfléchir aux trois points qui fondent la règle de l’Arche : l’unanimité, la responsabilité et l’autorité. Le réaménagement récent de la salle commune témoigne aussi du questionnement actuel : il y a quelques mois, les trois portraits photos qui ornaient les murs de la salle commune – Lanza del Vasto, Pierre Parodi et Gandhi – ont été « mis au placard » pour laisser place à une esquisse au fusain représentant un Gandhi en marche.
